Une seule chose aberrante: André Gorz évolue dans une campagne typique de l’«agriculture moderne», intensive capitalistique http://www.reporterre.net/spip.php?article6348
Catégorie : Varia-texte Reader
Les écrivains s’engagent pour le climat
Libération du jour
par Sylvie GOUTTEBARON et Yves BOUDIER
TRIBUNE
«Face à la menace, maintenant si précise, du changement climatique, face à l’espoir aussi que représente la mobilisation mondiale sur ce sujet, que peut la littérature? Se fera-t-elle entendre? Que peuvent les mots face aux désastres annoncés? Témoigner? Emouvoir? Faire prendre conscience? Pousser à la réflexion? Que peut encore le langage dans ce monde de l’image, de l’immédiateté, dans l’urgence où nous somme ? Si la littérature n’est pas que divertissement et loisir, si elle participe, du plus intime, de l’aventure humaine, elle ne peut tout simplement pas rester indifférente. Ses forces, même si maigres en apparence, ne doit-elle pas les mettre toutes entières dans la balance, pour peser contre la fatalité, la lâcheté, la tristesse d’un monde sans possibles?
La Maison des écrivains et de la littérature a décidé de s’engager. A la lecture de certains de nos contemporains, nous sentons bien que la nature est plus que jamais considérée dans son rapport à l’homme, comme un appel à plus d’attention, de soin. Un désir de décentrement, d’ouverture. C’est parce que nous savons que tel ou tel auteur est attentif à cela dans son œuvre, que nous engageons maintenant les écrivains, dans leur ensemble, à prendre la parole.
La Maison a commencé à esquisser cette démarche, avec le cycle de rencontres littéraires intitulé Climat que propose Cécile Wajsbrot. Pour faire entendre les voix des auteurs avant la conférence climat de Paris, elle s’apprête à inventer un grand rendez-vous de dimension internationale, à l’automne 2015, comme un «Parlement sensible des auteurs», colloque sans modèle et passionné, en présence des plus grands auteurs, des plus engagés, des plus engageants, des plus inattendus. Hors de toute chapelle littéraire, dans l’invention d’un geste collectif. Commandes de textes, débats, conférences, performances, nous ne savons pas encore la forme que cela prendra, face à l’inouï de la situation. Nous sommes seulement convaincus, avec les écrivains qui nous accompagnent dans notre réflexion, que la littérature peut quelque chose, qu’elle doit faire quelque chose. Fortement investie dans l’éducation artistique et culturelle à travers ses différents programmes, la Maison des écrivains et de la littérature entend aussi élargir cette initiative dans une dimension de partage avec les plus jeunes.
Michel Deguy l’affirme dans Ecologiques (Hermann) : «Si l’écologie n’entretient pas sa relation avec la pensée, elle cesse d’être radicale.» L’enjeu est tel que nous devons dépasser nos frontières, déborder le politique par l’art et la culture, le sociétal par l’imaginaire, la littérature par tout ce qui la dépasse, et réciproquement. Il faut dans le combat se jeter de toutes ses forces : c’est précisément ce que sait faire la littérature au meilleur d’elle-même. Et c’est avec confiance et entrain que nous avons commencé à imaginer ce grand rendez-vous, y invitant tous ceux qui ne se résignent pas.»
Ainsi que : Esther Tellermann, Gisèle Berkman, Christian Garcin, Jacques Rebotier, Céline Curiol, Isabelle Jarry, Lucien Suel, Benoît Conort, David Christoffel, Véronique Pittolo, Cécile Wajsbrot.
Directrice et président de la Maison des écrivains et de la littérature
Lien Michel Deguy > http://lantb.net/uebersicht/?p=4942
Dan Graham. Works for Magazine Pages. 1966
My position (extrait) in BlocNotes*, Programmations, n°15, été 1998, pp.20-21
« J’ai appris qu’une œuvre d’art ne pouvait atteindre ce statut que par la critique et la reproduction dans les magazines. Il semblait que pour être définie comme ayant de la valeur -c’est-à-dire en tant qu’art- une œuvre n’avait à répondre qu’à certains critères : être exposée dans une galerie, être le sujet de critiques et être reproduite dans une revue d’art.
Ainsi, traces écrites et photographiques d’une installation qui n’existait plus, accompagnée d’une quantité d’informations, devenaient le fondement de la célébrité de l’œuvre et, en grande partie, de sa valeur économique.
D’une part, l’objet d’art peut être considéré comme indissociable de l’institution qu’est la galerie ou le musée. Mais d’autre part, on peut l’envisager comme ayant une forme d’indépendance puisque l’objet d’art appartient au cadre culturel général dont le magazine fait partie. Les magazines sont spécialisés et en cela, reflètent diverses catégories sociales et économiques. Tout magazine, même généraliste, s’adresse à un certain marché, vise un public précis dans un domaine précis. Toutes les revues d’art s’adressent à des gens qui évoluent en professionnels dans le monde de l’art d’une manière ou d’une autre. En outre, la revue d’art est financée par les publicités qui, à une ou deux exceptions près, proviennent des galeries qui présentent des expositions. Il s’en suit que, d’une certaine manière, on doit s’occuper des annonceurs puisque leurs expositions doivent faire l’objet d’articles à l’intérieur du magazine. Si bien que l’on garantit ainsi une certaine valeur à ces expositions et à ces œuvres qui peuvent être mises sur le marché en tant qu’art. Le fait est que les ventes ont effectivement lieu et rapportent suffisamment d’argent à la galerie pour donner lieu à plus de publicité dans les revues d’art et alimenter le marché de l’art.
En dernière analyse, les revues d’art dépendent financièrement des galeries d’art de même que l’œuvre exposée dans une galerie dépend de sa reproduction photographique** qui déterminera sa valeur dans les médias. Les magazines créent un lieu, sont un cadre de référence à l’extérieur et à l’intérieur. Les magazines se spécialisent et, en cela, reflètent certaines catégories sociales ou économiques, par exemple, le monde spécialisé de l’art que les artistes nomment « le monde de l’art ». Tout magazine, même généraliste, s’adresse à un certain marché, vise un public précis dans un domaine précis. Sports illustrated s’adresse aux amateurs de sport. L’American Légion s’adresse aux membres de la Légion Américaine. Toutes les revues d’art s’adressent à des gens qui, soit sur le plan professionnel soit en tant qu’institution, évoluent dans le monde de l’art: artistes, marchands, collectionneurs, amateurs, écrivains et rédacteurs, tous y ont un intérêt professionnel. Et la revue vit de la publicité. » 1966
Dan Graham, Fun House for Skulptur Projekte, Münster, 1997 et New Design for Showing Videos, 1995, Documenta 1997. © transports-design
post http://www.ednm.fr/leurslumieres/?page_id=2423* http://www.archivesdelacritiquedart.org/uploads/isadg_complement/fichier/23/Blocnotes.pdf
** Hors magazine (mais possible sur internet), Dan Graham ajoute la vidéo de ses œuvres qu’il fait lui-même et que nous fîmes aussi (ci-dessus):
« Mon travail est très spécifique au site —il s’agit des conditions d’éclairement. La galerie d’art ne peut pas restituer la lumière extérieure. Alors pour modifier cette impression, j’ai consacré beaucoup d’efforts à réaliser et à éditer des bandes-vidéos, qui sont la seule manière de filmer l’œuvre en situation réelle ». «Social spaces», Frieze n°147, mai 2012
Berlin. Efficient City Farming
http://youtu.be/8NRFmpTGX4E
«La ferme du XXIe siècle sera citadine ou ne sera pas. C’est en tout cas la vision partagée par Nicolas Leschke et Christian Echternacht. En 2012, ces deux entrepreneurs berlinois se lancent dans le projet un peu fou de construire la plus grande ferme aquaponique à usage commercial au monde. «Cette méthode garantit la culture de végétaux en symbiose avec l’élevage de poisson. C’est pour nous le futur de la production alimentaire», s’enthousiasme Nicolas Leschke, l’un des fondateurs d’ECF (Eco Friendly) Farmsystems. Un pari inédit en passe d’être gagné alors que l’établissement de 1 800 m² doit ouvrir ses portes en février dans le sud de la capitale allemande, entre un axe routier et des grands magasins.
Objectif pour ces deux pionniers : produire chaque année 30 tonnes de poissons et 35 tonnes de légumes. Depuis des mois, un container maritime leur sert de prototype. Une cuve pour l’élevage de poissons en eau douce est installée au rez-de-chaussée. Une fois filtrée, la même eau est réutilisée à l’étage pour la culture de près de 400 variétés de légumes. Un système fermé qui permet d’économiser jusqu’à 95% d’eau par rapport à l’agriculture traditionnelle. Mieux, les sécrétions des poissons servent d’engrais aux légumes. Plus besoin de pesticides ou d’engrais chimiques. «On diminue aussi sensiblement le bilan carbone en supprimant le transport des produits et la chaîne du froid», ajoute Nicolas Leschke. Des arguments qui semblent avoir déjà convaincu des visiteurs berlinois particulièrement sensibles à l’écologie et attentifs à l’origine des produits qui terminent dans leur assiette.
«On sera toujours plus cher que le supermarché discount. Le poisson coûtera par exemple 15 euros au kilo. Mais pour du poisson frais, élevé à Berlin, c’est tout à fait honnête», estime l’entrepreneur. Cette nouvelle révolution agricole répond aussi à l’urgence de la situation écoclimatique. Selon les Nations unies, 17% à 35% des émissions en CO2 sont dues aux activités agricoles qui consomment à elles seules 70% de l’eau douce disponible.
Dans le même temps, la population des villes ne cesse d’augmenter. Malgré les contraintes de place, il faut donc produire au plus près du consommateur. «Même à Londres ou Paris, on peut intégrer de tels systèmes, par exemple sur les toits des bâtiments, en réutilisant la chaleur qu’ils produisent, ou sur les parkings de supermarchés», détaille le gérant d’ECF Farmsystems, ajoutant qu’une surface minimum de 1 000 m² serait nécessaire pour rendre le projet rentable.
Déjà récompensée par deux oscars en 2013 lors de la cérémonie internationale des start-up Cleantech Open aux Etats-Unis, l’entreprise berlinoise ambitionne maintenant de diffuser son concept dans le reste de l’Allemagne et dans le monde entier. Des producteurs dans l’alimentaire, des restaurateurs ou des exploitants de centrales solaires originaires de France, de Turquie et même d’Afrique du Sud ont déjà frappé à la porte. Les deux entrepreneurs n’en diront pas plus, ils préfèrent attendre l’ouverture du premier établissement à Berlin. Mais ils le savent déjà, l’agriculture urbaine a de beaux jours devant elle.»
Antoinette Rouvroy. La « gouvernementalité algorithmique »
Antoinette Rouvroy, juriste et foucaldienne. Promotrice du projet PDR FRESH (FNRS) Mise en nombres du réel et gouvernementalités contemporaines: la gouvernementalité algorithmique. (2013-2017)
Biographie > http://directory.unamur.be/staff/arouvroy
Sa conférence à l’IRI, avec Stiegler sur ce thème de la gouvernementalité algorithmique…
http://ldt.iri.centrepompidou.fr/ldtplatform/ldt/front/player/84e57556-4eea-11e4-aa0f-00145ea4a2be/
Lien> http://www.algov.be/
Hans Richter. Die neue Wohnung, (New Living), 1930
« Film de commande réalisé pour SWB le Werkbund Suisse, Die neue Wohnung, est produit à l’occasion de l’exposition d’architecture et d’intérieur de Bâle, le WOBA, afin de montrer les aspects novateurs de l’architecture moderne et de les opposer à la ligne très conservatrice de l’événement. Orienté vers un public suisse bourgeois, cette version, projetée en 1930 à Bâle, est le résultat de la collaboration de Richter avec les membres du SWB, responsables de la construction du scénario mais aussi de choix formels, comme un refus de l’utilisation de l’animation. »

Cartel du film de Richter visible (trailer) dans l’exposition 100 ans de design suisse.
Hans Richter, 1930,28 mn, version Woba (?)

Andres Janser and Arthur Rüeff. Hans Richter, New Living, Architecture, Film, Space, Lars Müller publishers. Accès à quelques pages à propos du film:
http://books.google.fr/books?id=xRSZREWEkTAC&lpg=PA16&ots=QFvUqCqZGi&dq=hans%20richter%20new%20living&hl=fr&pg=PA16#v=onepage&q=hans%20richter%20new%20living&f=false
Liens > http://vimeo.com/67793221. Architecture d’aujourd’hui by P. Chenal (1930) Long Version | Planum Magazine. Movies Column no.2 de Planum. The Journal of Urbanism. Directed by Pierre Chenal, Script by Pierre Chenal and Le Corbusier. Sub-titles by Le Corbusier, Music by Albert Jeanneret Produced by the review Architecture d’aujourd’hui, 35 mm, 18 min.
> http://lantb.net/uebersicht/?p=7975
Fleur Pellerin. L’éducation artistique
In Le Monde, Culture, p. 10, Entretien avec La Ministre de l’éducation nationale. Propos recueillis par Clarisse Fabre, Alexandre Piquard et Aureliano Tonet
«Ni refaire ni défaire ce qui a été fait depuis 2012»

Fleur Pellerin, au ministère de la culture. Elisa Haberer pour Le Monde
Extrait:
«Q.: L’éducation artistique était déjà au cœur du projet d’Aurélie Filippetti… Quel bilan tirez-vous des deux années écoulées ?
F. P.: En 2015, les dotations auront augmenté de 25 % par rapport à 2012 ; c’est un premier acquis. Le chemin reste à parcourir sur leur utilisation : aujourd’hui, seulement un quart des adolescents ont bénéficié d’un parcours d’éducation artistique ou culturelle. C’est loin d’être suffisant. Ouvrir l’accès à la culture, c’est donner l’accès physique aux œuvres, mais aussi les clés de compréhension. La réforme des rythmes scolaires doit être une opportunité pour une ambition plus vaste, sur laquelle nous allons travailler avec Najat Vallaud-Belkacem.
L’objectif, ce n’est pas seulement que 100 % d’une classe d’âge ait vu La Joconde ou écouté Don Giovanni. Aujourd’hui, les jeunes sont connectés. Ils ont une expérience artistique qui leur est propre avec des pratiques spontanées sur lesquelles il faut s’appuyer. Il y a ceux qui chantent dans les chorales, ceux qui graffent sur les murs, ceux qui font des dons sur des plates-formes de financement participatif. Il faut susciter des millions de petites épiphanies individuelles.»
Gilles Kepel. Moyen-Orient, le basculement
De la Libye à l’Iran, la région est au bord d’une redistribution des cartes géostratégiques non sans incidences sur l’Union européenne et la France
Gilles Kepel, professeur à Sciences Po, spécialiste de l’islam et du monde arabe, rentre d’une tournée effectuée dans plusieurs pays du Moyen-Orient. Il livre son analyse sur les bouleversements qui ont secoué la région ces derniers mois. In Le Monde.
Gaza, Irak, Syrie, l’été a été meurtrier au Moyen-Orient. Pourquoi ?
Nous assistons à la remise en cause du Moyen-Orient, tel qu’il est sorti des accords Sykes-Picot à l’issue de la première guerre mondiale. Les frontières tracées par les Anglais et les Français après le démembrement de l’Empire ottoman ont été un facteur de stabilité. Ces frontières, contestées par les nationalistes arabes, n’en ont pas moins favorisé des systèmes d’équilibre, le maintien de dictatures et l’absence de démocratisation. Mais elles avaient aussi empêché le chaos qui règne aujourd’hui. La naissance encore fragile d’un Kurdistan est un signe patent de la rupture de l’équilibre né des accords Sykes-Picot, puisqu’ils l’avaient exclu.
Quelle pourrait être la nouvelle puissance qui émergerait de ce chaos ?
Ce qui se passe en Irak, à Gaza ou en Syrie s’inscrit dans le processus de réintégration ou non de l’Iran dans la stratégie moyen-orientale. Aussi bien l’attaque israélienne contre Gaza que l’offensive de l’Etat islamique en Irak se comprennent à partir de ce contexte. Si l’Iran, une fois aboutie la négociation sur le nucléaire et du moins conduit par une direction fréquentable, se voit réintroduit dans le concert des nations, cela veut dire que Téhéran pourra redevenir le gendarme de la région qu’il était avant 1979. Ce pays de 80 millions d’habitants dispose de la bureaucratie étatique nécessaire et surtout de la classe moyenne qui a résisté aux tribulations du régime. S’il rentre dans le jeu, l’équilibre régional en sera modifié – en premier lieu la relation privilégiée que les Etats du Golfe ont construite avec les Etats-Unis, mise à mal depuis le 11-Septembre. Si l’Iran revient, l’osmose américano-israélienne n’aura plus la même qualité.
Mais le Moyen-Orient aura-t-il la même importance ?
Non. Il faut tenir compte de la perte de sa centralité dans la production énergétique mondiale. Désormais, les Etats-Unis sont exportateurs de gaz de schiste et n’ont plus besoin de l’énergie en provenance du Moyen-Orient. Israël est producteur de gaz en Méditerranée et devrait devenir lui aussi exportateur. Pour les Etats-Unis, dans une stratégie à long terme où la part du Moyen-Orient dans la production d’énergie mondiale va décliner, la question se pose de savoir si leur forte présence militaire vaut toujours la peine.
Ne serait-il pas plus opportun de s’en remettre à une politique de sous-traitance à des gendarmes ? D’autant plus que, en Irak comme à Gaza, la domination occidentale a été mise à mal en termes militaires. En Israël non plus on n’a pas réussi à détruire significativement l’arsenal du Hamas et, surtout, ce dernier a réussi, comme naguère le Hezbollah, à trouver le défaut de la cuirasse : creuser des tunnels, tuer les soldats, envoyer des missiles. La solution du tout-technologique qui assurait la supériorité de l’Occident a fait apparaître des fissures dont se servent ses adversaires.
» Bordure protectrice » menée par Israël contre Gaza s’insère-t-elle dans ce nouveau paysage ?
Bien sûr. Des gens proches des cercles militaires israéliens m’ont assuré qu’ils avaient poussé M. Nétanyahou à accepter le gouvernement de coalition palestinien (Fatah/Hamas), estimant qu’il représentait un interlocuteur valable. Le premier ministre israélien l’a refusé pour des raisons électorales. Les opposants à cette reconnaissance faisaient observer que le Hamas, comme le Hezbollah, conserverait son armée et que le mouvement islamique au pouvoir à Gaza gagnerait sur tous les tableaux. Le Hamas comme le Hezbollah sont considérés comme les deux bras armés de l’Iran dans la région. Il fallait donc au préalable détruire l’arsenal du Hamas et affaiblir du même coup l’axe iranien. Le résultat n’a pas été à la hauteur de ses attentes.
En quoi l’offensive de l’Etat islamique en Irak entre-t-elle dans le cadre de l’antagonisme entre l’Iran et les autres puissances de la région ?
Pour les Arabes du Golfe, l’hégémonie de Téhéran est un scénario de cauchemar. Turcs, Qatariens, Saoudiens ont vu dans l’Etat islamique le levier qui allait leur permettre d’en finir avec Bachar Al-Assad, allié de l’Iran. Le monstre qu’ils ont enfanté leur fait peur désormais.
Plus inquiétant, ce phénomène est devenu une sorte de grand récit dominant dans le monde sunnite. L’immense majorité des sunnites contre l’Etat islamique est bien en peine de lui opposer un autre grand récit aussi mobilisateur.
Qu’est-ce qui distingue l’Etat islamique d’Al-Qaida ?
Al-Qaida fonctionne selon un modèle pyramidal où les exécutants sont sacrifiés sans réfléchir, le tout étant financé par Ben Laden et ses successeurs.
L’Etat islamique préfère responsabiliser et substituer à la pyramide, que l’ennemi peut détruire, un modèle en réseau. On endoctrine et on forme militairement les individus. Avec une priorité sur l’Europe occidentale où l’on cherche à fomenter des situations de guerre civile.
Mais ce terrorisme non structuré est poreux à la manipulation par les services secrets. Très tôt, l’Etat islamique a été infiltré par les services syriens, selon un modèle tout droit sorti des manuels de contre-insurrection russes qui consiste à inoculer le djihad à l’intérieur de la rébellion pour le faire exploser.
L’Etat islamique a ainsi bénéficié de la mansuétude du régime de Damas, qui ne s’en est jamais pris à ses positions. Cela permettait à Bachar Al-Assad de montrer que, si le bilan du régime syrien n’était pas brillant, en face de lui, il y avait des monstres. En somme, l’Etat islamique est le rejeton de l’alliance hybride entre deux camps ennemis.
Ne s’est-il pas autonomisé par rapport à ses parrains » apprentis sorciers » ?
On ne connaît pas bien le fonctionnement de l’Etat islamique. Parfois les considérations idéologiques paraissent l’emporter, comme dans le cas des persécutions de chrétiens et des yézidis – qui risquaient de mobiliser l’Occident, alors que ces minorités ne représentent aucun danger sérieux. Cela a obligé en tout cas les Qatariens et les Saoudiens à se dissocier de l’Etat islamique, sans être crédibles.
Quelles sont les répercussions que cette recomposition chaotique peut avoir en Europe ?
Il me paraît impossible de penser les problèmes sociaux qui agitent la société française indépendamment de ces bouleversements. Il faut compter avec le phénomène nouveau et inquiétant des jeunes djihadistes français qui partent sur les fronts irakien et syrien et reviennent en Europe. Mohamed Merah et Mehdi Nemmouche en sont des illustrations françaises. Mais le jeune rappeur anglais qui aurait décapité le journaliste James Foley en serait aussi une vision effrayante.
L’histoire de l’empire colonial fait partie de la nôtre comme de celle du Maghreb. Les élites maghrébines qui ont pris le pouvoir après les indépendances, tout comme les élites issues du gaullisme, ont vécu sur l’illusion que chacun pouvait vivre de son côté. C’est faux ! Nous continuons d’être interpénétrés. Il faut arriver à penser cette interpénétration, faute de quoi elle reviendra sous la forme du » retour du refoulé » salafiste et magique.
Dans » Passion arabe « , puis dans » Passion française « , vous avez tourné votre regard d’orientaliste sur les banlieues et la population originaire des pays arabes. Quelle est votre lecture des manifestations de cet été en solidarité avec Gaza et des débordements qui les ont accompagnées ?
Ces manifestations ont été marquées par la confusion des genres. Traditionnellement, ces manifestations étaient l’apanage de l’extrême gauche. Pour la première fois, elles ont été débordées par des groupes islamistes dont certains étaient djihadophiles. Dans la manifestation du 9 août à Paris, on a entendu des slogans qui allaient de » Jean Moulin, résistance » à » Hamas résistance « , jusqu’à » Djihad résistance « .
Il y a des risques que cette évolution prenne une dimension sociale. L’expression de la solidarité avec les Palestiniens est légitime – tout comme il est légitime que d’autres en démocratie expriment leur solidarité avec Israël. Mais ce qui est nouveau, c’est qu’on a vu des associations islamistes locales marcher à côté des groupes issus de la filière d’extrême droite Soral-Dieudonné : à preuve, ces missiles Kassam en carton brandis dans les manifestations par des gens qui faisaient la quenelle.
On voit bien comment cette nouvelle idéologie d’extrême droite mêle à la fois l’antisémitisme traditionnel et une judéophobie issue de la vision salafiste du monde. Ce mélange, cette confusion populiste, qui est aussi l’expression d’une souffrance sociale, constitue aujourd’hui un problème majeur.
Pourquoi, à votre avis, la souffrance sociale se traduit-elle par un raidissement communautaire ?
Les groupes salafistes dans les quartiers se renforcent en miroir aux mouvements juifs les plus rigoristes. La rupture communautaire s’affiche avec l’ultraorthodoxie juive et, dans la tête des salafistes, on s’imagine que c’est cela qui permet aux juifs d’être puissants et respectés. Ils estiment que » les Arabes » ayant joué le jeu de l’assimilation en sont les grands perdants. L’exacerbation du halal se construit selon le mode du casher.
Comment faire pour déminer le mélange explosif que vous décrivez ?
On peut penser qu’il est au moins possible d’éviter la balkanisation de la société française. Dès que des incidents se produisent, on fait venir les représentants des cultes musulman, juif. C’est une erreur. Car nous disposons dans les assemblées de la République de milliers d’élus de confession musulmane. Des élus qui certes ont les rapports les plus divers à leur foi – du plus grand rigorisme à l’indifférence. De même y a-t-il des élus d’origine juive.
Même si ceux-ci n’ont pas été élus sur cette base-là, ils n’en sont pas moins issus de cette diversité. Pourquoi n’avons-nous pas recours à eux ? Tous les conseils municipaux des villes populaires comportent des personnalités représentatives de la diversité, à la fois assez sensibles aux aspirations du milieu dont elles proviennent mais parties prenantes du pacte républicain et de la machine politique française. Certes, le culte a le droit de s’exprimer. Mais la représentation nationale donne une image plus fidèle du » pays réel « .
N’y aurait-il pas également des modèles alternatifs au salafisme émanant du monde arabe lui-même ?
L’enjeu principal pour la France se trouve au Maghreb. Un dixième de la population tunisienne vit en France (600 000 à 1 million, clandestins compris). On compte au Parlement tunisien dix députés élus par les Tunisiens de France.
Or, pour la première fois dans un pays du Maghreb, un gouvernement n’a pas construit sa légitimité sur la lutte contre le colonialisme français mais sur la lutte contre un dictateur issu de l’indépendance. Cela permet à la Tunisie d’avoir une relation beaucoup plus décontractée avec la France, car celle-ci prend mieux en compte la réalité des flux économiques, migratoires. Elle est donc plus porteuse d’avenir. Cela explique aussi pourquoi, de tous les Etats secoués par les révolutions arabes, la Tunisie est le seul à ne pas se retrouver dans un état catastrophique. Une classe moyenne à cheval sur les deux rives de la Méditerranée a réussi à y prendre en main le destin du pays, y compris dans une formation islamiste comme Ennahda.
Puisqu’on est en peine de contre-modèle, l’évolution de la Tunisie, toutes proportions gardées, est suffisamment rare et positive pour qu’on l’encourage. »
Propos recueillis par Gaïdz Minassian et Nicolas Weill
Lien vers l’article plus explicite des Inrocks paru le 14 août sous le titre: « Une redistribution complète des cartes au Moyen-Orient »
http://www.lesinrocks.com/2014/08/14/actualite/vivons-redistribution-complete-cartes-au-moyen-orient-11519332/

Un soldat kurde lors de combats contre les djihadistes de l’État islamique, le 7 août (Stringer/Reuters)
Catherine Malabou lue par Patrice Maniglier. Kant c’est plastique
Une forme de lecture rapide par Patrice Maniglier* du livre de Catherine Malabou: Avant demain. Epigenèse et rationalité**, in « Le Monde des livres ».
Apparaît très vite dans le corps de l’article le concept indispensable de « réalisme spéculatif » d’un troisième philosophe Quentin Meillassoux***.
Patrice Maniglier:
« Comment sortir de Kant ? La question est, qu’on se le dise, d’une brûlante actualité. Les générations nouvelles sont lasses de cette manière qu’a le « vieux Chinois de Königsberg » (comme l’appelait Nietzsche) de nous enfermer dans notre relation aux choses, en interdisant tout accès aux choses mêmes. Le succès du » réalisme spéculatif « , mouvement dont le philosophe français Quentin Meillassoux (Après la finitude, Seuil, 2006) passe pour le chef de file, mais qui a été en réalité constitué à l’étranger, surtout en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, est un symptôme de cette impatience. On y vilipende le » corrélationnisme « , qui nous condamne à la corrélation de l’esprit et du monde, et l’on revendique la possibilité de dire quelque chose de vrai sur la réalité en soi (réalisme) par la seule puissance de la raison (spéculatif).
Mais la menace vient aussi du matérialisme spontané des neurosciences, pour qui l’idée kantienne de redéfinir la philosophie comme la science des conditions de toute expérience possible paraît outrecuidante : notre connaissance du monde n’est pas conditionnée par de mystérieux a priori, mais par notre cerveau, lui-même résultat de l’évolution. Bref, réalisme métaphysique d’un côté, matérialisme scientifique de l’autre, Kant est pris en tenaille.
Le livre de la philosophe française Catherine Malabou, Avant demain. Epigenèse et rationalité, se propose de desserrer l’étau. Son auteure, professeure à l’université Kingston, à Londres, a déjà proposé des relectures marquantes de Hegel (L’Avenir de Hegel, Vrin, 1994) et de Heidegger (Le Change Heidegger, Léo Scheer, 2004). Elle y mettait au travail la notion de plasticité, capacité de se transformer et de donner forme en se laissant affecter par l’extérieur, par laquelle elle abordait aussi des questions contemporaines, celles du cerveau (Que faire de notre cerveau ?, Bayard, 2004) ou du féminisme (Changer de différence, Galilée, 2009). Elève de Derrida, elle développe une oeuvre cohérente qui reprend les enjeux de la déconstruction avec de nouveaux moyens : là où Derrida privilégiait l’écriture, en accord avec son époque, celle des codes et des programmes (génétiques, informatiques, politiques), elle avance la forme plastique qui se définit par la manière dont elle se donne à être trans-formée et à transformer ce qui l’affecte.
Sur le mode d’une enquête Avant demain poursuit ce travail. Kant soutenait que la raison, par ses seuls moyens, ne peut rien dire sur le monde ; il faut qu’elle soit informée par l’expérience. Cependant l’expérience, elle, est conditionnée (par le temps, l’espace, la causalité, etc.), et ces conditions ne sauraient être dérivées de l’expérience. Vous ne les trouverez pas sous votre microscope, puisqu’il faut que vous les ayez déjà acceptées pour reconnaître comme un fait ce que vous voyez dans votre microscope ! Mais ces conditions (que Kant appelle » transcendantales « ) ne sauraient, non plus, être nécessaires en elles-mêmes. Elles sont nécessaires pour nous. Il se trouve que notre expérience n’est possible que par elles. D’où leur instabilité : sont-elles une sorte de fait contingent, ou bien une nécessité ?
Cette question hante la philosophie moderne. Le livre de Malabou traverse les grandes lectures de Kant, mais sur le mode d’une enquête, en prenant pour indice une expression que Kant utilise très précisément au paragraphe 27 de Critique de la raison pure : » épigenèse de la raison pure « .
L’épigenèse s’oppose à la préformation : celle-ci soutient qu’un corps est le développement d’un programme entièrement déterminé ; celle-là, au contraire, qu’il est le résultat d’une aventure embryonnaire toujours en contact avec son dehors. Parler d’épigenèse de la raison, c’est donc suggérer que le transcendantal n’est pas juste » ainsi et pas autrement » ; il est le résultat d’un développement. Mais – et tout l’intérêt du livre de Catherine Malabou est là – l’épigenèse n’est pas une remontée à l’origine ; elle est au contraire l’ouverture à une transformation de soi : elle » joue avec les forces de son propre dehors à partir de ses ressources créatrices, formatrices et transformatrices. On parvient ainsi à définir le coeur de la rationalité comme milieu mobile entre constitution et dessaisissement de soi « .
Catherine Malabou retrouve ainsi le fil conducteur de toute son oeuvre, la plasticité. Cela lui permet aussi de proposer une belle interprétation du thème du vivant chez Kant, dans lequel » la raison se rencontre elle-même comme un fait dans la nature « , comme elle » se voit vivre » dans le cerveau. Cette tentative de réconciliation de Kant avec l’histoire, le vivant, le cerveau est menée sans concession mais avec une douceur toute pédagogique. On pourra regretter que sa nouveauté par rapport à toutes les entreprises qui lui font écho, -depuis Humboldt jusqu’à aujourd’hui, en passant par Cassirer, ne soit pas plus nettement explicitée. Mais la vérité est que » sortir de Kant » est un mot d’ordre de la philosophie… depuis Kant ! Ce n’est donc peut-être pas pour demain. »
patrice Maniglier
Avant demain. Epigenèse et rationalité, de Catherine Malabou, PUF, 352 p., 21 euro.
* Patrice Maniglier est un des personnages clé du projet Enquête sur les modes d’existence de Bruno Latour http://www.modesofexistence.org
Il s’était qualifié de « bedeau » du colloque de bilan de l’expérience en juillet.
** la page sur le site des Puf
http://www.puf.com/Autres_Collections:Avant_demain._Épigenèse_et_rationalité
*** Les cours de Quentin Meillassous > http://hollmanlozano.tumblr.com/post/70397451890/quentin-meillassoux-les-conditions-de-la-contingence
Paris de l’hospitalité
Consultation internationale d’art et d’architecture pour la création d’un centre d’hébergement nomade dans Paris intra-muros.
Organisée en collaboration avec les Enfants du Canal.
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À la consultation internationale engagée le 4 juin 2008 par le Président Nicolas Sarkozy était associé l’impératif d’un changement d’échelle. On nous affirmait alors : Paris sera grand par son étendue, et son emprise territoriale fera sa majesté en ce nouveau millénaire. De dix grands urbanistes et architectes était attendue la célébration de cette grande échelle, et l’invention de dispositifs susceptibles de faire s’accélérer les circulations d’usagers affairés.
À la consultation internationale engagée le 22 avril 2014 par les Enfants du Canal et le Pôle d’Exploration des Ressources Urbaines (PEROU) est associé l’impératif d’un changement de nature. Nous affirmons aujourd’hui : Paris sera grand par sa citoyenneté, et sa capacité à faire mille œuvres d’hospitalité fera sa majesté. De créateurs multiples est attendue la conception de nouvelles formes habitables tout contre la ville hostile, et en particulier d’un centre d’hébergement nomade dans Paris intra-muros dont les trottoirs sont aujourd’hui habités par près de 15 000 personnes. Afin de faire la démonstration, par l’expérimentation, que l’hospitalité peut devenir valeur capitale.
Un projet soutenu par la Fondation MACIF et le Pavillon de l’Arsenal.
Documents à télécharger
→ Dossier de consultation
→ Formulaire de réponse
Lien > http://perou-risorangis.blogspot.fr
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