Philippe Nuss. Esquisse de cartographie psychique des œuvres d’Opicino de Canistris

Philippe Nuss, psychiatre et chercher en biologie moléculaire (CHU Saint-Antoine & Université Pierre et Marie Curie, Paris) a écrit la postface du livre de  Sylvain Piron, Dialectique du monstre, enquête sur Opicino  de Canistris, Zones Sensibles, Pactum serva, 2015
Cette postface a pour titre
Esquisse de cartographie psychique des œuvres d’Opicino de Canistris, pp. 175-180

Extraits :

«À l’instar des créations qui défient le temps, les créations d’Opicino de Canistris sont à la fois immédiatement accessibles et profondément mystérieuses. Offertes au regard du psychiatre ou de l’historien, elles fascinent d’emblée par l’intensité de leur pouvoir évocateur tant elles semblent donner consistance à ce que ces savants observateurs du monde ont progressivement compris de l’essence de leur discipline respective. Sous leurs yeux d’abord incrédules se dévoile soudain une sorte d’archétype: une quintessence de l’expressivité d’une psychopathologie pour le psychiatre: le surgissement du sujet moderne au crépuscule de l’ère médiévale pour l’historien. En scrutant de plus près leur objet, l’un comme l’autre mesurent aussi la retenue qui doit être la leur tant est grand le risque d’amalgame, de contresens, de généralisation hâtive. La précaution fait rapidement suite à l’engouement.

Une approche psychopathologique classique des différentes productions graphiques d’Opicino consisterait à assembler des manifestations pathologiques (comme par exemple le délire), à identifier un mode de fonctionnement spécifique (un trouble du rapport à la réalité et au symbolique) ainsi que des éléments biographiques mettant notamment en lumière un trouble de l’ajustement social en rupture avec le fonctionnement antérieur —les différents diagrammes d’Opicino, leur conception graphique, l’étrangeté et l’atypicité de leur expression incarnant en quelque sorte, sous une forme visuelle, le dérèglement pathologique du patient. La bizarrerie, le caractère apparemment archaïque des représentations graphiques, leur juxtaposition et leur insertion dans une réticulation géométrique truffée de sentences mi-commentaires, mi-graphes, semblent construire une tentative d’explication totale du monde, preuves de sa foi en Jésus Christ autant que de sa fidélité au pape.

Ce type de création existe indubitablement dans la psychose, trouble dans lequel on observe une difficulté à intégrer dans un tout unique, cohérent et flexible, l’expérience de ce qui vient de soi et du monde, le symbolique et le réel, tout en maintenant la distinction et l’indépendance de chacun de ces ingrédients du réel vécu. La désorganisation psychique se manifeste ainsi chez le schizophrène autant dans son apparence et son comportement que dans son discours. On observe ainsi une atteinte de la prosodie, des anomalies lexico-sémantiques, une désorganisation de l’axe thématique et des règles de cohérence textuelle ainsi que des ruptures énonciatives conduisant à de surprenantes et imprévisibles associations. Les représentations du monde des patients sont ainsi imprégnées autant par la juxtaposition des différents champs (réel, imaginaire et symbolique), comme s’ils appartenaient au même domaine et au même espace-temps, que par l’interpénétration de chacun d’entre eux, l’un pouvant subrepticement se substituer à l’autre. Il en résulte une reconstruction de la réalité qualifié d’autistique dans la mesure où le sujet est coupé des contingences du monde, des conventions implicites de la relation interpersonnelle et du rapport à son propre corps. Indubitablement, ce type de mécanisme est à l’œuvre dans bon nombre de planches d’Opicino de Canistris.

Les conceptions psychanalytiques classiques de la psychose postulent un défaut précoce du développement psycho-affectif du patient au cours duquel on observe une régression et une fixation de la libido à un stade auto-érotique très archaïque du développement. Le corps du sujet comme unité imaginaire ne serait pas parvenu à se séparer de celui de l’autre, rendant indistincte la limite entre ce qui est de soi et ce qui est du monde extérieur. Cette perturbation primaire du lien libidinal à la réalité expliquerait les manifestations observées chez les patients, les symptômes étant compris autant comme des signes de ce défaut que comme des tentatives de restauration du lien avec la réalité (1).

Selon cette conception de la psychose, les déficits observés chez les patients à l’adolescence ou chez le jeune adulte sont constitutionnels: ils concernent la construction psychique du sujet et expliquent les difficultés majeures qu’il a à s’inscrire dans la réalité. Pour Jacques Lacan, la psychose est la conséquence « …  d’un manque au niveau du signifiant », d’un « trou » comblé par le monde fantasmatique. « Ce qui a été forclos dans le symbolique apparaît dans le réel » (2).

C’est de cette atteinte du signifiant dont témoigne le délire qui reste, conformément à la perspective freudienne, une tentative de suture dans la réalité. Dans le cas d’Opicino, si ce modèle est intéressant en ce qui concerne l’analyse des productions graphiques après 1335, de nombreux éléments biographiques et conceptuels convergent pour, au contraire, témoigner chez lui d’une forte capacité d’adaptation à la réalité. Opicino fut confronté très jeune aux vicissitudes de l’existence (la mort précoce de son père, son départ de Pavie, ou les errements de sa carrière) et put y faire face: il est parvenu, dans des conditions de vie difficile, à susciter l’intérêt et la confiance lui ayant permis d’occuper différentes positions sociales autonomes comme celles de précepteur, de courtisan du Pape ou de scribe à la Pénicenterie.

Les conceptions plus récentes de la psychose la font résulter d’une atteinte neurodéveloppementale / neuroplastique du cerveau (3). Les manifestations cliniques de psychose sont comprises aujourd’hui comme la conséquence d’anomalies de migration et de maturation des cellules qui constituent le système nerveux central, anomalies qui pourraient apparaître dès l’embryogenèseet s’amplifier à l’adolescence. L’émergence clinique de ce trouble résulterait de la combinaison de telles atteintes avec des facteurs délétères acquis depuis l’enfance, ainsi que d’un déficit en facteurs de protection. Cette compréhension permet d’expliquer la grande hétérogénéité de la présentation clinique des personnes souffrant de psychose, notamment la variété de l’âge de début des troubles, des compétences d’apprentissage et sociales, mais aussi l’hétérogénéité des manifestations cliniques. Cette manière d’envisager la psychose permet en outre de rendre compte de nombreuses anomalies non psychologiques observées chez ces patients —tels que des troubles de la motricité, de la structure du cerveau et des capacités neurocognitives (troubles de la mémoire, de l’attention, du traitement du contexte ou du rapport à l’espace ou au temps).

Appliqué à la biographie d’Opicino, telle que nous pouvons la connaître, ce modèle de psychose serait en apparence plus susceptible de rendre compte du début tardif et brutal des manifestations graphiques et comportementales en rupture avec son fonctionnement préalable. Les raisons de cette bascule ne sont pas évidentes. Opicino décrit en 1334 un état d’apragmatisme intense de plusieurs semaines dont il a peu souvenir, ainsi que l’existence de séquelles motrices qui ne l’empêcheront pourtant pas de continuer à dessiner et à écrire.

Ces faits ne permettent pas de se prononcer quant à la nature de cet épisode: phase catatonique psychotique ou mélancolique, épisode aigu dissociatif, dépressif voire anxieux, ou accident ischémique cérébral… —il est impossible de se prononcer formellement. Ce qui semble avoir le plus changé à partir de 1335, ce sont les préoccupations quotidiennes d’Opicino. Obsédé et tourmenté par l’idée de péché, il n’a de cesse que de construire une représentation du monde au sein duquel son débat intérieur, les dogmes de l’église catholique et la topographie du monde ne font qu’un. Fixée dans le dessin, l’unité du monde ainsi construite apaise l’angoisse car elle matérialise le salut de son âme.

Ce travail d’élaboration solitaire ne semble ni parasité par des hallucinations ni être guidé par un délire de persécution. Les compétences qu’Opicino a pu acquérir au long de son existence (l’écriture, la géométrie, la cartographie, mais aussi ses acquis intellectuels dogmatiques, ésotériques ou astrologiques) sont conjointement mis en œuvre et concourent à faire émerger une représentation définitivement rassurante de son destin. Chez Opicino, un travail opiniâtre de construction, d’élucidation, où forme et fond se conjuguent, se développe désormais en parallèle à celui de la vie quotidienne. Il est difficile de déterminer si c’est l’angoisse ou la culpabilité qui en est l’aiguillon le plus acéré. Dans les cartes qu’il élabore, les contours, les personnes et les mots à la fois dialoguent et s’ignorent. Ils contraignent le spectateur à résoudre ce qu’il peut percevoir comme étant un rébus. Rébus, en effet, car ces formes ne nous sont pas destinées: rien n’y est présent qui cherche explicitement à faire écho à nos préoccupations, à notre sensibilité. C’est à lui même, au Pape et à Jésus-Christ que s’adresse Opicino, et peut-être aussi à son père.

Surface aux contours déjà contraints à la fois par la matérialité et l’absence de l’animal, le parchemin est un médiateur idéal pour qu’Opicino y inscrive sa quête. Il permet en effet que s’illustre de façon dialectique, en fractal de son espace à la fois libre pour l’écriture et contraint par sa forme, une géographie de la doctrine, une organisation des questionnements, une géométrie de la vérité. L’apaisement de l’angoisse chez Opicino semble requérir non seulement une bijectivité entre forme et fond, symbolique et réel, mais aussi une exhaustivité des problématiques, au risque de la surcharge et de l’illisibilité. Détails graphiques et textuels jouxtent et farcissent littéralement des formes géométriques épurées, symboles d’unité et de vérité. Placés à la manière d’un obsessionnel qui redoute que l’absence d’un détail ôte toute capacité de sens à l’édifice global, ces ajouts témoignent de l’intensité de l’angoisse d’Opicino. Davantage que la psychose, c’est ainsi l’angoisse qui semble être la composante psychopathologique la plus à même de nous éclairer sur l’état mental du scribe lorsqu’il dessine ses planches.

Un courant scientifique émerge depuis quelques années réfutant le fait que l’identification des troubles mentaux ne repose que sur l’observation des manifestations cliniques (4). En effet, un très grand nombre de symptômes observés dans un trouble mental existent aussi dans un autre. De même, deux patients identifiés aujourd’hui comme souffrant d’une même pathologie présentent d’importantes différences en termes d’évolution et de marqueurs biologiques. La génétique, qui avait semblé pouvoir constituer le juge de paix dans l’identification scientifique des maladies mentales, s’avère en réalité éminemment dépendante dans son expression des interactions qu’elle noue avec son environnement. Les aspects culturels et subjectifs des troubles qui avaient un temps été délaissés ont à nouveau les faveurs des chercheurs. Cette approche propose pour définir un trouble mental de combiner l’observation clinique à l’expérience vécue du patient et l’identification de paramètres biologiques spécifiques (biomarqueurs).

La psychose n’échappe pas à ce mouvement conceptuel. Des processus isolés présents dans la psychose comme la capacité d’inhibition, de coordination des informations cérébrales, notamment en ce qui concerne l’activité langagière et symbolique, sont maintenant isolés comme des entités psychopathologiques à part entière. Ces processus cliniques ne sont plus conçus isolément, ils sont désormais associés à des marqueurs biologiques. Ces derniers concernent le cerveau (par exemple le volume ou le type de connections de certaines régions cérébrales), mais correspondent aussi à des anomalies biologiques du corps entier comme l’inflammation, l’immunité, la composition en lipides des membranes (5).

Avec cette approche, il devient tout à fait possible, pour des raisons diverses, de présenter une expression pathologique dans un secteur restreint de son comportement, de ses productions idéiques, de ses affects. Bien entendu, et habituellement, lorsque le processus pathologique est important, ce champ isolé se trouve combiné à d’autres, formant les entités cliniques telles que nous les concevons aujourd’hui. Toutefois, le nombre de ces combinaisons et leur histoire naturelle est beaucoup plus importante qu’on ne l’avait jusqu’alors soupçonné.

Dans le cas d’Opicino, il est possible, pour des raisons qui nous sont actuellement inconnues, que l’épisode de 1334 ait été associé à un changement d’activité cérébrale dans un champ particulier de cette dernière. Il en résulterait une modalité particulière de conception et d’organisation de la réalité telle qu’on l’observe dans la psychose.

Ce qui nous est donné à voir des productions d’Opicino ne doit pas pour autant être considéré comme la simple expression de ce dérèglement —une sorte de représentation graphique du désordre psychique. Ce que nous observons est un travail de reconstruction, d’élaboration, d’élucidation. Bien davantage qu’une inscription, sur un parchemin, du dérèglement du fonctionnement cérébral ou de l’entendement, ce qui nous est donné à voir est une création, création d’un sujet soumis à de nouvelles contraintes de compréhension du monde pour lesquelles il rassemble tous les acquis d’une vie pour donner sens à son présent. Ce qui nous touche aujourd’hui dans les productions graphiques d’Opicino de Canistris c’est justement la puissance créatrice dont il fait preuve —la démarche d’un homme à la fois loin et si proche.»

Philippe Nuss, psychiatre et chercher en biologie moléculaire (CHU Saint-Antoine & Université Pierre et Marie Curie, Paris)

Notes

(1) S. Freud. Métapsychologie, Gallimard,  Paris, 1983 (1915)
(2) Jacques Lacan, « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », dans Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 577
(3) T.R., Insel, «Rethinking schizophrenia», Nature, n°468, novembre 2010, p. 187-193
(4) C. Tamminga et al., «Clinical Phenotypes of Psychosis in the Bipolar-Schizophrenia Network Intermediate Phenotype (B-SNIP)», American Journal of Psychiatry, vol. 170, n°11, novembre 2013, p. 1263-1274
(5) Nuss p., et al., «Abnormal transbilayer distribution of phospholipids in red blood cell membranes in schizophrenia», Psychiatry Researche, vol. 169, n°2, septembre 2009, pp. 91-96

Bruce Bégout. Orwell et la surveillance

Bruce Bégout. « Orwell et la surveillance ». Extraits de cet article paru dans Philosophie magazine n°98, pp. 80-83

En encadré dans cet article,  un bref rappel de conceptions contemporaines de la surveillance par V. d. O.:

Foucault. « Dans Surveiller et punir, Foucault fait du panoptique de Bentham le modèle des sociétés disciplinaires contemporaines. […] l’individu devient « objet d’une information, jamais sujet dans une communication ». La surveillance s’exerce non seulement sur son corps mais sur ses opinions, ses habitudes, ses craintes. Place au pouvoir « biopolitique ».

Deleuze. « Quand les « sociétés disciplinaires » décrites par Foucault règnent par le mot d’ordre, la « société de contrôle » deleuzienne instaure à sa place le chiffre qui transforme les individus en données, échantillons, marchés. « Le marketing est maintenant l’instrument du contrôle social, et forme la race impudente de nos maîtres. » : la surveillance est désormais continue, appliquée à un individu numérique. C’est la fin de « l’homme enfermé » au profit de « l’homme endetté ».

Agamben. « L’exception devenue permanente n’est plus une hypothèse mais une idée appliquée même en démocratie. Agamben prend l’exemple de la prison de Guantanamo. Ni prisonniers ni inculpés, les detainees relèvent d’une « vie nue » privée de tout statut juridique. La menace terroriste remplace l’ancienne raison d’État par les « raisons de sécurité », posant les bases d’un nouvel « État de sécurité ». Il s’agit d’instaurer un « contrôle généralisé et sans limites ».

Bruce Bégout. Orwell et la surveillance. Extraits de l’article :

« Orwell n’aura de cesse d’observer et d’analyser les nouvelles techniques de manipulation des totalitarismes nazi et soviétiques. […] la pensée totalitaire ne cherche pas à obtenir la simple soumission des individus, elle souhaite leur conformation totale au projet politique. Elle ne veut pas des sujets, mais des adeptes fervents et acritiques. Aussi ne se réduit-elle pas à l’usage de la force qui soumet de l’extérieur les corps récalcitrants, mais elle exige la transformation interne de la sensibilité et de la pensée.

Si Orwell, durant toutes ses années [depuis 1937, guerre d’Espagne jusqu’à 1945], consigne dans ses essais et articles ces avancées techno-politiques dans le pire et met en garde contre ce contrôle de la conscience qu’opèrent la propagande et la police secrète des États totalitaires, ce n’est que dans 1984 [commencé en 1945, publié en 1949, un an avant sa mort], qu’il en tire toutes les conséquences. […] il a constaté que ses compatriotes sous-estiment la menace totalitaire, comme ils ont d’une certaine manière sous-estimé la menace d’Hitler […]. Pour alerter les consciences, […] il convient de combler ce déficit de représentation. La fiction est le meilleur outil pour figurer ce que les Occidentaux sont incapables de mesurer. […] Orwell emploie le roman de l’utopie inversée pour donner à voir l’univers gris, clos et infernal dans lequel un État totalitaire enferme les individus. C’est là que l’imagination vient prendre le relais de l’expérience et permet de présenter dans l’intuition ce qui relève -encore- de la fiction.

S’inspirant de Talon de fer de Jack London et surtout de Nous autres d’Eugène Zamiatine, avec son univers mathématisé et ses maisons de verre, Orwell invente un monde dans lequel la classe des organisateurs, pour reprendre une expression de James Burnham dans The Managerial Revolution, 1941, est totalement soumise à une oligarchie qui organise sa vie, des désirs notamment sexuels et ses pensées. Alors que la masse invisible des prolétaires est presque abandonnée à elle-même, dans les limbes du travail manuel, seuls les employés de l´État  sont soumis au contrôle sévère de leur existence quotidienne. Orwell imagine différents dispositifs qui permettent cette surveillance générale. Notamment le télécran qui permet d’observer chacun chez soi sans que l’on sache si l’on est effectivement observé [panopticon de Bentham]. La réforme technocratique du langage ( le novelangue qui nettoie la langue de sa subtilité, de sa complexité, de sa plasticité et lui substitue l’euphémisme et le mensonge et la police de la pensée. […] on peut supposer que lorsque [la surveillance] parviendra à annihiler tout désir de révolte, 1984 deviendra Le Meilleur des mondes de Huxley ou le pays des Houyhnhnms des Voyages de Gulliver de Jonathan Swift, ce « stade supérieur de l’organisation totalitaire, celui où le conformisme est devenu si général qu’une police est inutile ».

[…] Le régime de surveillance s’en remet à cette persécution passive qu’est le contrôle à distance. C’est le monopole de la définition de la réalité et de la vérité qui est en jeu. La surveillance traque sans cesse les propositions hétérodoxes et favorise leur élimination. C’est une guerre immatérielle qui se déploie ici. La guerre pour le contrôle de l’esprit et la soumission intellectuelle. Le but étant l’acceptation de l’impuissance du plus grand nombre et la reconnaissance de son incapacité à changer la réalité telle qu’elle est produite, médiatisée et légitimée par le pouvoir.

« Le plus effrayant dans le totalitarisme, écrit Orwell dans « À ma guise », un article publié dans Tribune en 1944, n’est pas qu’il commette des atrocités, mais qu’il détruise la notion même de vérité objective: il prétend contrôler le passé aussi bien que l’avenir. »

[…] la morale à tirer de ce dangereux cauchemar est, pour lui qui créa en 1945 le Freedom Defence Commitee, qu’il faut résister au déploiement de cette nouvelle tyrannie, de cette puissance technique des États qui, recherchant le « pouvoir et non l’argent », considère les citoyens comme des criminels potentiels à surveiller.

Une fiction en deçà de la réalité [à débattre]

[…] le système de surveillance ne se limite pas au télécran, il implique à présent tous les objets technologiques qui, étant interconnectés, échangent continuellement des informations, localisent leurs utilisateurs et stockent des données. Le télécran, qui observe Winston Smith, est pour ainsi dire sorti du salon et se balade désormais partout avec nous, sous la forme de multiples objets mouchards. En outre, la surveillance n’est plus verticale, l’apanage de l’État, libéral, ou autoritaire, ce qui dans le cadre des situations d’urgence, revient au même, mais elle devient horizontale, un élément fondamental et quotidien du traitement commercial des données [Deleuzie plus haut] et de l’inter contrôle des utilisateurs eux-mêmes. […]  les individus eux-mêmes sont à la fois surveillés et surveillants, car ils subissent l’espionnage technologique et y participent en signalant, repérant, filtrant. Il ne s’agit pas ici de minimiser la politique de surveillance généralisée des États, et qui doit être strictement encadrée par la loi et le respect des droits fondamentaux des individus – même si l’on peu se demander si elle est aussi forte et efficace qu’on se la représente parfois dans de grands fantasmes dystopiques- mais de souligner que la surveillance marchande et interpersonnelle semble autrement plus présente et prégnante dans nos vies. » Bruce Bégout

Jean-Pierre Filliu. Éviter le « tout à l’ego »

Paru dans Le Monde

Pour vaincre Daech, étudions son mode d’action plus que sa propagande

Dans le débat qui s’est instauré sur le djihadisme, l’attention se concentre trop sur la littérature produite par les groupes terroristes. Il vaudrait mieux ne pas donner tant d’écho à cette communication forcément trompeuse

Les attentats du 13 novembre 2015 à Paris et à Saint-Denis ont chargé d’un sentiment d’urgence, voire d’angoisse, le nécessaire débat sur la prévention du recrutement djihadiste. On en est souvent venu à oublier, pris que nous sommes si souvent dans nos logiques hexagonales, que les djihadistes français représentent moins de 3 % des combattants étrangers enrôlés sous la bannière de Daech, le bien mal nommé  » Etat islamique « . Toute réponse par trop franco-française trouve ainsi en elle-même ses propres limites. Les attentats qui ont ensanglanté Bruxelles, mardi 22 mars, le rappellent tragiquement, tout comme ceux qui les ont précédés à San Bernardino, Tunis, Istanbul ou Jakarta.
Des querelles de personnes, souvent anciennes, se sont réveillées. On ne peut que regretter ce nouveau débordement d’un tel  » tout-à-l’ego  » alors que l’intérêt et la gravité de la menace devraient faire taire ces différends, somme toute mineurs au regard de l’enjeu. Aucun intellectuel ne peut prétendre détenir seul la réponse à un phénomène aussi complexe. Et chaque discipline académique est appelée à contribuer à la réponse collective au défi djihadiste.

C’est sur le terrain que je m’efforce de recueillir les éléments de compréhension et d’interprétation du développement djihadiste. L’accès physique à ce terrain est devenu si risqué que la médiation d’un réseau de contacts sur place s’impose. Il y a des limites à ma méthode et à mon corpus, de même que ma conviction de la centralité de l’implantation syrienne de Daech, qui attire toujours des centaines de volontaires chaque mois, venus du monde entier.
C’est pourquoi seule une opération terrestre contre Rakka, menée par des forces révolutionnaires syriennes, arabes et sunnites, pouvait permettre, avec le soutien aérien et logistique de la coalition anti-Daech, de renverser la dynamique triomphaliste des partisans de Baghdadi. C’est là-bas, en Syrie, que se joue le sort de la bataille contre Daech et force est de constater avec amertume que, en dépit de communiqués trompeurs, car souvent exagérés, cette bataille n’a pas encore réellement débuté.
Pendant que ces préparations de terrain se déroulent là-bas, sans changer fondamentalement le rapport de force, il importe donc de mobiliser ici des ressources de communication d’une efficacité plus percutante -contre Daech. Car s’il est un domaine où les partisans de Baghdadi jouissent d’une domination évidente, c’est bien celui de la propagande.

Je soumets donc trois propositions à la critique et au débat, étant conscient de leurs limites, mais aussi de leurs atouts.

[1] Parler de conversion plutôt que de radicalisation.

On peut définir la conversion politique ou religieuse comme un réagencement global des manières de voir, des manières d’être et des manières de faire. La conversion est un «devenir autre». Elle se caractérise par un démantèlement de l’appareil d’interprétation de la réalité.  » Cette citation, tirée du livre de Laurent Kestel intitulé La Conversion politique. Doriot, le PPF et la question du fascisme français (Raisons d’agir, 2012), s’applique pleinement à la  » conversion djihadiste « . Distinguer les  » convertis  » à l’islam des autres parmi les recrues de Daech ne suffit plus, c’est l’entrée dans la secte djihadiste qui est vécue comme une conversion, quel que soit l’environnement culturel ou religieux des recrues. Tous les observateurs s’accordent en effet sur le caractère tellement accéléré de la  » radicalisation  » qu’il est peut-être temps de la concevoir comme une rupture brutale, un basculement multiforme, une conversion dans tous les sens du terme.

[2] Dépasser la fascination pour la propagande de Daech.

L’attaque djihadiste du 19 mars dans le nord du Sinaï, avec au moins treize policiers tués, a été justifiée par Daech par… les mauvais traitements infligés par les forces de sécurité à la population féminine locale. Cette justification  » chevaleresque  » n’est évidemment pas la motivation principale des attaquants. La dynamique djihadiste dans le Sinaï est bien plus révélatrice que la littérature de propagande qui l’accompagne. Cet exemple paraît excessif, mais Daech ne cesse de se parer de nobles causes pour légitimer ces tueries. C’est pourquoi je ne crois pas à la pertinence d’une analyse littéraliste des communiqués de Daech, souvent rédigés a posteriori pour en maximiser l’impact en termes de déstabilisation de la population visée. La saine prudence qui règne désormais envers les vidéos djihadistes devrait aussi prévaloir à l’égard de la littérature de l’organisation. Ce sont les pratiques bien plus que les textes qui permettent de comprendre le fonctionnement djihadiste et, d’anticiper ses prochaines initiatives.

[3] Ouvrir enfin un espace de témoignage aux déserteurs

Ces pratiques de Daech au quotidien, nul ne les connaît mieux que les déserteurs de l’organisation qui ont été écoeurés par de telles exactions, au point de risquer leur vie pour échapper à l’organisation de Baghdadi. Un extraordinaire reportage, diffusé le 15 mars sur Arte – Daech, paroles de déserteurs, de Thomas Dandois et François-Xavier Trégan – , a livré un échantillon de l’ampleur des horreurs que ces déserteurs sont prêts à dénoncer et à documenter. Leur témoignage de repentis sera bien plus crédible pour démonter cette mécanique totalitaire que tous les exercices de contre-propagande menés en Europe ou aux Etats-Unis, même avec la meilleure volonté du monde. Mais la  » Brigade des révolutionnaires de Rakka  » (Thuwar Raqqa), qui exfiltre ainsi ces déserteurs, n’a aucun soutien actif des services occidentaux, pour des raisons qui demeurent obscures.

Chacune de ces propositions aurait appelé un développement bien moins sommaire. Elles ne valent que comme contribution modeste, mais convaincue, au débat citoyen sur notre résistance collective à la menace djihadiste.

par Jean-Pierre Filiu

Les philosophes aux prises avec l’esprit du terrorisme

Dans Philosophie Magazine, n°95, par Camélia Echchihab et Alexandre Lacroix

t1
L’anarchisme ou le terrorisme passionnel Serge Netchaïev, Mikhaïl Bakounine; De l’existentialisme à la « Terreur-Fraternité »? Jean-Paul Sartre; La supériorité de la morale sur la politique Albert Camus.

t2
« Futur gouvernant » ou « perpétuel dissident »? Michel Foucault; La violence du monde global Jean Baudrillard; Aucune justification ne tient! Michael Walzer

Roland Gori. La crise des valeurs favorise les théofascismes

Lu ce jour dans Le Monde. A la fois psy et politique, c’est rare. Pas mal l’expression : «Se radicaliser, c’est chercher des racines.» Est-ce contradictoire avec la notion de ryzhome qu’on applique au réseau terroriste actuel?

Q. : Quel regard portez-vous sur les terroristes qui ont agi le 13 novembre 2015 ?

Roland Gori* : Pour moi, il est très clair qu’il s’agit de mouvements fascistes. Souvenons-nous que les fascistes espagnols criaient : « Viva la muerte ». L’essence du gouvernement fasciste, c’est la terreur. Je parle de fascisme parce qu’un des opérateurs par lesquels se fabrique l’homme fasciste, c’est l’effacement de la pitié et l’éloge de la cruauté. La mise en spectacle des assassinats par l’organisation Etat islamique (EI) est une propagande par la cruauté pour effacer ce qui constitue le socle de l’identification à l’humanité, à savoir la compassion. Ils substituent à une humanité fondée sur le partage du vulnérable (Pic de La Mirandole disait que la dignité de l’homme, c’était cette vulnérabilité extrême) une fraternité fondée sur le meurtre et le sang.

Ces mouvements fonctionnent avec les ­mêmes ressorts profonds et les mêmes opérateurs d’embrigadement que les fascistes. Hannah Arendt a montré que les nazis et les fascistes avaient emprunté aux mafias américaines leurs méthodes d’intimidation, et à la publicité hollywoodienne son dispositif de propagande. C’est la même chose avec Daech [acronyme arabe de l’EI].

Q. : Ce qui nous a frappés le 13 novembre, c’est qu’on est passé d’attentats ciblés à des attentats ­indifférenciés…

R.G. : Ces gens qui tuent de manière indifférenciée sont eux-mêmes indifférenciés par l’organisation de masse qui les prend en charge. Cela n’est possible que dans une société atomisée par une désaffiliation des liens de reconnaissance symbolique (liée à l’urbanisation, au déracinement, à la précarité sociale…). Ils se jettent dans les bras d’un appareil qui les prend totalement en charge du point de vue de la capacité de penser, de décider, de vivre. En fait, ils sont déjà morts, socialement ou subjectivement, identifiés qu’ils sont au corps de leur organisation.

Q. : Qu’est-ce à dire ?

R.G. : Le terreau des néofascismes, c’est cette misère matérielle et symbolique de certaines populations ou de certains individus qui sont déracinés. Remarquons au passage qu’on parle de radicalisation sans se souvenir que c’est la même étymologie que « racine » : la radicalisation a trait aux racines. Se radicaliser, c’est chercher des racines, notamment dans une organisation totalitaire qui va régler l’existence quotidienne.Quant à la mort subjective, je vais prendre un exemple issu de la clinique du docteur Adnan Houbballah, qui a vécu la guerre civile au Liban. Il avait pour patiente une jeune fille venue en consultation après un viol collectif, qui s’était complètement séparée de son corps. Elle est ensuite entrée dans la guerre et la haine au point d’offrir son corps, qui ne lui appartenait plus, à ses camarades de combat. Il y avait là un cas typique de dissociation. Les tireurs de masse qui ont agi le 13 novembre sont dans une dissociation comparable : ce sont des automates, des instruments, qui tuent avec ce qui est déjà mort en eux.

L’islamisme terroriste est un mode d’emploi du quotidien, une politique autant qu’une norme de vie. Quand vous avez des ­individus désorientés, qui n’arrivent pas à trouver de réponse aux questions qu’ils se posent, une telle offre peut s’avérer alléchante. C’est pourquoi il s’agit moins de croire que de pratiquer. Les prescriptions comptent davantage que la foi.

Q. : Par quoi cette désaffiliation s’est-elle ­produite ?

Ces néofascismes sont une réponse à un ordre néolibéral qui a atomisé et désorienté les individus comme les populations. J’entends par « ordre néolibéral » non seulement une économie, mais plus encore un ensemble de pratiques sociales et symboliques qui transforment chacun d’entre nous en microentreprise chargée de faire fructifier son capital.

Ce que l’on constate dans la clinique, c’est la souffrance de gens qui sont extrêmement seuls : l’autonomie présentée comme émancipation se révèle une profonde solitude. Ils sont en manque de liens, de soutiens. Les « amis » des réseaux sociaux incitent à transformer les moments de l’existence en spectacles et en marchandises. Bref, on assiste à un jumelage insidieux entre la vision néolibérale du monde et une autre conception, « théofasciste ».

Q. : N’est-ce pas la thèse que vous soutenez dans « L’Individu ingouvernable », celle d’une parenté entre la crise de la fin du XIXsiècle, celle de l’entre-deux-guerres et celle d’aujourd’hui ?

R.G. : Oui, je pense qu’on est face à une crise du ­libéralisme du même ordre. Aujourd’hui comme hier, les valeurs sur lesquelles se fondent les pratiques libérales de gouvernement, qui toutes promettent l’émancipation individuelle et le bien-être collectif, se voient démenties par la réalité : chômage, insécurité, misère, brutalisation des rapports sociaux. Ce qui produit une contestation du système dans son ensemble. Faute d’une alternative humaniste et progressiste, la crise des valeurs et des institutions libérales favorise l’émergence de mouvements de masse qui renouent avec la terreur comme pratique de gouvernement : hier le nazisme et le fascisme, aujourd’hui les théofascismes ou encore les mouvements populistes. Ces derniers, qui prospèrent dans le même désert politique, proposent une politique de pacotille en lieu et place d’une réinvention de la démocratie.

Q. : Mais ne négligez-vous pas la question ­religieuse ?

R.G. : Je dirais que le salafisme radical, tel un coucou, vient trouver dans la crise des démocraties libérales l’occasion de couver les œufs de ses ambitions politiques. La crise des valeurs libérales, le déclin des mouvements socialistes et communistes offrent au salafisme politique des opportunités révolutionnaires ­conservatrices. Notons que ces mouvements ont prospéré sur la délégation que les Etats néolibéraux ont accordée aux associations privées. L’Etat a abandonné ses prérogatives de missions publiques qui assuraient la solidarité sociale par les voies d’éducation, de santé et de culture.

Cette externalisation des services de l’Etat, prônée par le néolibéralisme, a permis que ces domaines tombent dans des mains partisanes. C’est par ce biais que les islamismes radicaux, en Europe et au Maghreb, mais aussi ailleurs, trouvent des occasions de mobiliser au-delà de la religion, pour se transformer en idéologie politique, sociale et culturelle.

Ces mouvements néofascistes rassemblent de manière rhapsodique tous les mécontentements, toutes les frustrations, tous les opportunismes. Par exemple, ils permettent à des entrepreneurs de l’horreur, pour beaucoup issus de l’ancienne armée irakienne, de faire des affaires. C’est une espèce de bricolage. Souvenez-vous de la déclaration de Mussolini dans Il Popolo d’Italia en 1919 : « Nous nous permettons le luxe d’être aristocrates et démocrates, conservateurs et révolutionnaires, légalistes et illégalistes, suivant les circonstances de temps, de lieu et de milieu. » Vous ­retrouvez ce que dit Hannah Arendt, le totalitarisme, c’est : « Tout est possible ».

Q. : Comment réagir aujourd’hui ?

Je dénonce la démocratie sécuritaire mais je pense que les mesures d’urgence sont nécessaires. Sans cela, nous risquons non seulement notre peau mais notre humanité, notre manière d’être, de vivre et de penser politiquement. Hannah Arendt rappelle que la terreur est un principe antipolitique. Si on laisse s’installer la terreur, on renonce au champ du politique.

Ces mesures sont nécessaires mais aucunement suffisantes. Il nous faut revoir intégralement notre vision néolibérale de la politique. Nous avons laissé le système technicien et marchand penser et gouverner à notre place. Nous devons rétablir une démocratie confisquée par le néolibéralisme. Face à des fascismes qui se prévalent de la religion et de la ­morale, nous devons cesser de concevoir la valeur sur l’étalon marchand et juridique. N’oublions pas que la normativité nazie s’est installée par la critique de ces conceptions abstraites et financières de la valeur.

Nous devons, à l’inverse, impérativement relever le défi de la modernité en permettant, par la culture, l’information, l’éducation et le soin, de relier le passé, le présent et l’avenir. Non pas, comme le Front national, en retournant vers des entités traditionnelles ou des valeurs du passé, mais en misant, comme ­Albert Camus, sur l’éternelle confiance de l’homme dans le langage de l’humanité. »

  • Professeur émérite de psycho­pathologie clinique à l’université d’Aix-Marseille et psychanalyste, Roland Gori s’est fait connaître pour sa réflexion sur la médicalisation de l’existence (La Santé ­totalitaire, Denoël, 2005) et sa critique des nouvelles formes de contrôle social (L’Empire des coachs, Albin Michel, 2006). En 2009, il fut l’un des initiateurs de l’« Appel des appels » qui rassemblait des critiques venues de professionnels du soin et de l’éducation sur la « transformation de l’Etat en entreprise ». Depuis, il a signé de nombreux ouvrages, dont le nouveau L’Individu ingouvernable, qui paraît aux éditions Les Liens qui libèrent.

Et aussi
Scott Altran

Présentation du film : CET 1972

Titre : Jeunes filles élèves du collège d’enseignement technique de Vaux-le-Pénil, février 1972.
Réalisation : Liliane Terrier et Jean-Louis Boissier
En relation avec le cours des départements Cinéma et Arts-Plastiques de Paris 8-Vincennes : « Mouvement de la jeunesse »
Extrait de 5 mn à partir des 30 mn de rushs, présenté pour la première fois le 16 novembre 2015 dans le Vidéo et après de Jean-Louis Boissier
Technique : 16 mm Kodak 4X, caméra Eclair-Coutant et magnétophone Nagra synchrone du département Cinéma de Vincennes

« Les jeunes filles du cet de Vaux-le-Pénil
Consonance un peu grivoise de ce nom de village péri-urbain proche de Melun. En 1972, j’ai 26 ans, je suis à Vincennes recyclée étudiante en arts plastiques après une licence de lettres obtenue à Grenoble, grâce à laquelle je suis prof précaire de français dans le collège d’enseignement technique de Vaux le Penil. Les jeunes filles expliquent dans le film ce qu’elles y apprennent. J’habite à Paris, je vais à Melun en train par la Gare de Lyon, puis un car m’emmène jusqu’au collège. En traversant Melun en car, je garde le souvenir d’avoir vu des prisonniers sur le toit de la prison. C’est l’époque des révoltes des prisonniers de droit commun soutenues par Foucault, Defert, Deleuze. Ou l’ai-je rêvé? L’idée de filmer les jeunes filles est liée à ça, elles sont elles-mêmes incarcérées dans ce CET. La figure du bosquet où nous choisissons de les filmer, dans le parc de Melun, -réminiscence rousseauiste de la Nouvelle Héloïse (une rencontre amoureuse avec un témoin, dans un bosquet, qui fait événement  http://circonstances.net/moments/?p=126) ou de ces groupes de figurines bosquettisées, en porcelaine de Derby * (18e siècle)-,  est le lieu d’une échappatoire dans une pseudo nature à leur condition de prisonnières, comme le toit de la prison de Melun, devenu terrasse à l’air libre où se rassemblaient les prisonniers. On pourrait aussi évoquer le peuple reforestisé de Straub et Huillet, ou les paysans dans les marais de Paesa de Rossellini.
Bosquettisées veut aussi dire chez Rousseau, inscrites dans notre mémoire, ici par le film, car pour ma part, je les avais complètement oubliées, ces jeunes filles, jeunes travailleuses en formation. Il faut souligner la qualité de l’image cinématographique, – celle d’une estampe gravée en taille douce et eau-forte dix huitièmiste, technique particulièrement apte au rendu minutieux du feuillage et des corps** -, cadrés dans notre film en plan américain.
Ce groupe dialogue avec la caméra fixe – le témoin – (sauf de très légers zooms) et se reconfigure devant elle, continuellement, dans le cadre, dans une micro-gestuelle articulée sur de micro-propos calibrés, chacune des jeunes filles ayant pleine conscience du temps de la bobine filmique lancée par le clap, (dont elle s’emparent très vite) – dédiée chacune à une question très brève (trois quatre mots lancés par moi, de derrière la caméra, à la volée, vers le groupe) mais qui appelait pour chacune, un lot de réponses individuelles individuées, brèves, contenues dans un seul plan séquence et ça a marché pour les trois questions. Un exercice d’intelligence collective humaine grâce à la caméra, pour faire l’histoire du 20ème siècle. »

* Derby -soft-paste-english-porcelain
« By 1750, the Derby China Works had been established by china-maker Andrew Planché (1728-1805), a Huguenot and apprentice goldsmith. In 1756, William Duesbury (1725-86), an enamel-painter, and John Heath, Planché’s financier, formed a partnership and the factory expanded.

In 1770, William Duesbury & Co. purchased the Chelsea Porcelain factory, operating Derby and Chelsea jointly until 1784 when they closed Chelsea. This acquisition brought into the fold the knowledge and skills of the Chelsea works.

In 1774, a showroom was opened in Covent Garden, London. In 1776, they purchased the Bow factory. William junior (1763-96) succeeded his father in 1786 and enlarged the factory. Subsequent owners could not keep up with the times and the factory folded in 1848. »

** estampe de Moreau le Jeune reprenant la scène du bosquet de La Nouvelle Heloïse.
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Collage et montage au théâtre

Extrait de Collage et montage au théâtre et dans les autres arts durant les années vingt
de Denis Bablet

https://books.google.fr/books?id=7NGN09CbisEC&lpg=PA94&ots=3MsLr_6S_N&dq=destruction%20de%20l’atelier%20de%20grosz&hl=fr&pg=PA100#v=onepage&q=destruction%20de%20l’atelier%20de%20grosz&f=false

http://www.paul-claudel.net/oeuvre/resume/le-livre-de-christophe-colomb-resume

« Le recours au cinéma, doublant et illustrant parfois sur la toile du fond les paroles et l’action des personnages, permet de représenter ou de suggérer sur l’écran les événements ou les sentiments évoqués sur la scène : ainsi, dans la première partie, le spectacle du globe terrestre sur lequel plane une colombe figurant l’Esprit de Dieu (tableau 3), le souvenir de la prise de Grenade au cours de la prière de la Reine Isabelle (tableau 14), les visions de Christophe Colomb rêvant aux aventures de Marco Polo (tableau 10) ou tenaillé par le remords de ses exactions, justifiées par la découverte d’un monde (deuxième partie, tableau 4). »

http://mediation.centrepompidou.fr/education/ressources/ENS-Lettre_image/index.html

Maggiori. Derniers écrits posthumes de Deleuze

Lettres, cours, travaux de jeunesse… le dernier volume des écrits posthumes de Gilles Deleuze

PAR ROBERT MAGGIORI

Du Mas-Revéry, à Saint-Léonard-de-Noblat, Gilles Deleuze, le 13 mai 1969, écrit : «Cher Ami, merci de votre lettre. Moi aussi, sens que nous sommes amis avant de nous connaître.» Le destinataire est un militant politique de gauche, fondateur du Centre d’études, de recherches et de formation institutionnelles (Cerfi), psychanalyste, membre de l’Ecole freudienne de Paris, qui suit l’enseignement de Lacan, et exerce à la clinique de La Borde : Félix Guattari. Treize ans plus tard, début octobre, «Cher Ami» est devenu «Cher Félix», mais le vouvoiement est resté : «J’ai beaucoup lu votre lettre, où vous dites que notre travail commun s’étant estompé, vous ne savez plus bien ni ce qu’il fut pour vous ni où vous en êtes aujourd’hui. Moi, je vois bien. Je crois que vous êtes un prodigieux inventeur de concepts « sauvages ».» Entre-temps, ils ont mené à terme leur projet, «Capitalisme et schizophrénie», comprenant l’Anti-Œdipe (1972) et Mille Plateaux (1980), et poursuivront leur «travail à deux» jusqu’en 1991, l’année de Qu’est-ce que la philosophie ?

De Lettres et autres textes – qui s’ajoute à l’Ile déserte et à Deux Régimes de fous, et qui, en ce vingtième anniversaire de sa disparition, clôt la publication des écrits posthumes de Gilles Deleuze – se détache évidemment la courte mais dense «correspondance» avec Guattari, justement parce que celle-ci fait entrer dans leur laboratoire et éclaire la manière dont ils façonnaient chacun puis «ajustaient» leurs idées. Mais il ne s’agit pas vraiment d’une correspondance. D’abord parce que manquent les lettres de Guattari. Ensuite parce que les quelques annotations privées («je suis heureux de votre retour, de ce qu’a dû être Bologne et de tout ce que vous avez fait. Vœu que vous ne soyez pas fatigué. Moi, impression d’être femme à la maison, je crois bien que j’ai arrêté de fumer, mais pas depuis longtemps») ou les questions de procédure («il faudrait évidemment abandonner toutes les formules de politesse, mais non pas les formes de l’amitié qui permettent à l’un de dire à l’autre : vous déconnez, je comprends pas, ça va pas») laissent très vite la place à l’échange de travail : «il faudra d’une part étudier le type de machine schizophrénique ou paranoïaque, par exemple en reprenant l’article de Tausk…»

Générosité.

D’une façon générale, il apparaît que Deleuze n’accordait guère d’importance aux lettres. Il les datait rarement, ne conservait presque jamais celles qu’il recevait, et sans doute n’a-t-il jamais envisagé qu’elles puissent même minimement faire partie de son œuvre. Celles qu’il envoie à Clément Rosset, François Châtelet, Arnaud Villani, Jean-Clet Martin, Jean Piel (qui dirigea la revue Critique après Georges Bataille), au poète roumain Ghérasim Luca, à Michel Foucault ou à quelques autres, ont une valeur «documentaire». Elles font découvrir certaines données biographiques, la générosité de Deleuze quand il s’agit d’aider un étudiant ou un chercheur, les préoccupations relatives à sa santé ou à sa carrière (1970 : «soucieux de me trouver une place pour rentrer à Paris, je viens de me présenter à la Sorbonne, ce fut une catastrophe, oh là là, je fais l’expérience du bon garçon qui se croyait aimé et se découvre haï, mon orgueil en ressort cuisant. Dieu fasse que Vincennes ne disparaisse pas et m’accueille»), ses propensions artistiques, ses lectures ou ses intérêts cinématographiques. A cet égard, les quelques lettres à Pierre Klossowski sont bien intéressantes : «Il me semble que, actuellement [1978, ndlr], il y a quatre grands auteurs qui pensent vraiment l’image (pas seulement théoriquement, mais dans les pratiques, et comme élément moderne, de notre monde actuel). C’est vous, Godard, McLuhan et Burroughs. Or, c’est curieux que ces quatre partent d’une nature bipolaire de l’image, qui leur permet précisément de produire le mouvement, comme à partir d’une différence d’intensité.»

Caresse.

Seules deux lettres sont adressées à Foucault. Dans l’une, Deleuze remercie son «cher Ami» pour avoir écrit que «ce qu’il faisait» était «admirable», et loue à son tour celui qui, «dans notre génération, fait une œuvre admirable et vraiment nouvelle». Dans la seconde (fin 1970), il écrit d’abord : «J’ai tout à fait cessé de travailler depuis un mois, stérilité pure, et pourtant je vois bien ce que je voudrais dire, mais aucun courage de le faire». Puis explique quand même son projet : «Je voudrais montrer qu’il y a deux directions de la cure : l’œdipianisation traditionnelle, et la schizophrénisation, seule libératoire, parce qu’il y a dans le schizo quelque chose comme un producteur universel. Le problème serait analogue à celui de Burroughs (comment conquérir la puissance de la drogue sans se droguer) ou de Miller (se saouler à l’eau pure). Ici : comment capter le processus schizophrénique sans être produit comme schizo ?» Curieusement, cette phrase apparaît déjà, presque mot pour mot, dans une lettre envoyée quelques mois auparavant à… Félix Guattari, où on lit en outre : «Vous disiez que, pratiquement, vous appliquiez déjà cette direction de la schizophrénisation thérapeutique, en forçant, en précipitant vos sujets à bondir, à délier (non pas à résoudre) Œdipe. C’est ça que je voudrais que vous écriviez, vos directions actuelles de cure, n’importe comment, écrivez ça si vous le voulez bien, avec un ou des exemples. C’est formidable. Ça illuminera Chap. IV. Affections, Gilles.»

Le recueil, en plus des lettres, contient aussi cinq dessins, une série de textes publiés ou diffusés du vivant de Deleuze, consacrés à la lecture d’œuvres d’Emile Bréhier, Louis Lavelle et René Le Senne, des articles sur Sacher-Masoch et le masochisme ou sur «le Temps musical», deux cours sur Hume, un entretien sur l’Anti-Œdipe accordé par Guattari et lui à Raymond Bellour, et quelques «textes de jeunesse». L’un d’eux, le tout premier à avoir été publié (Deleuze avait vingt ans et était en khâgne au lycée Louis-le-Grand), porte en titre «Description de la femme», et, en sous-titre, «Pour une philosophie d’autrui sexuée». Il y est question du maquillage, du sommeil, du secret et de la caresse : «Si par la caresse comme acte l’amant peut approcher l’essence féminine, c’est que la femme elle-même est l’être comme caresse, le secret sans épaisseur.»

The Iron Lady Performance. Suite

La Tour Eiffel par Barthes

« C’est un être baroque parce qu’il enferme un rêve de transgression de la matière vers des états inconnus, sans cependant jamais les rejoindre tout à fait.

C’est en se replaçant au cœur de cette instabilité métaphorique (si féconde et si libératrice pour l’esprit) que l’on peut saisir le dernier avatar de la Tour, qui est son avatar humain. La Tour est une silhouette humaine; sans tête, sinon une fine aiguille, et sans bras (elle est pourtant bien au-delà du monstrueux), c’est tout de même un long buste posé sur deux jambes écartées; elle retrouve d’ailleurs dans cette figure sa fonction tutélaire: la Tour est une femme qui veille sur Paris, qui tient Paris rassemblé à ses pieds; à la fois assise et debout, elle inspecte et protège, elle surveille et couvre. Mais ici, encore, l’approche photographique découvre une nouvelle vérité de la Tour, celle d’un objet sexué; dans le grand lâcher des symboles, le phallus est sans doute sa figure la plus simple; mais à travers le regard de la photographie, c’est tout l’intérieur de la Tour, projeté sur le ciel, qui apparaît sillonné des formes pures du sexe.

Voilà l’espace métaphorique de la Tour. Il y manque encore une dernière dimension, celle-là même de sa limite. Or il s’est spontanément développé autour du monument une sorte de cercle magique, qui dit où la Tour finit: la Tour finit sur la ligne de l’impossible. Dès son origine, à travers ce symbole infini, les hommes se sont mis à jouer avec les limites de l’humain, comme si la Tour appelait la transgression des lois, des usages et de la vie même. Par une sorte de vocation dangereuse, la Tour suscite des performances les plus insolites: on y joue une course d’escaliers à l’assaut du deuxième étage (1905), on la descend à bicyclette (1925), on passe en avion entre ses piliers (1945). Mais surtout on y joue avec la vie, on y meurt; dès avant qu’elle fût achevée, un jeune ouvrier, par fanfaronnade, court sur les poutres du premier étage et se tue sous les yeux de sa fiancée; en 1912, Treichelt, l’Homme-Oiseau, muni d’ailes compliquées, se jette de la Tour et s’écrase. On sait d’autre part que la Tour est un lieu de suicides. Or seule une raison mythique peut rendre compte des suicides de la Tour, et cette raison est faite de tous les symboles dont la Tour est chargée; c’est parce que la Tour est spectacle pur, symbole absolu, métamorphose infinie qu’en dépit ou à cause des innombrables images de vie qu’elle libère, elle appelle la dernière image de l’expérience humaine, celle de la mort.

Regard, objet, symbole, la Tour est tout ce que l’homme met en elle, et ce tout est infini. Spectacle regardé et regardant, édifice inutile et irremplaçable, monde familier et symbole héroïque, témoin d’un siècle et monument toujours neuf, objet inimitable et sans cesse reproduit, elle est le signe pur, ouvert à tous les temps, à toutes les images et à tous les sens, la métaphore sans frein; à travers la Tour, les hommes exercent cette grande fonction de l’imaginaire, qui est leur liberté, puisque aucune histoire, si sombre soit-elle, n’a jamais pu la leur enlever.»

Gustave Eiffel : «J’ai voulu élever à la gloire de la Science moderne et pour le plus grand honneur de l’industrie française un arc de triomphe aussi saisissant que ceux que les générations précédentes ont élevés aux conquérants».


Performance at the Eiffel Tower, 24 octobre 2013

with Karen O’Rourke, Lilane Terrier, Hadrien Frémont and Andrea Urlberger


Liliane trace maladroitement le cercle magique avec deux ficelles nouées à une bouteille de sable et à une jambe d’Hadrien qui sert de pivot central, aux pieds de la Tour Eiffel. Karen filme.


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Puis une Tour Eiffel miniature (fleur de bitume) achetée sur le lieu se substitue à Hadrien, au centre du cercle. Sur le plateau de bitume global «du même asphalte que celui des autoroutes» (voir plus bas)  s’inscrit alors l’Iron Lady au centre du cercle de sable, tracé à l’aide d’une bouteille d’eau minérale en plastique récupérée. Paysage minéral de bitume, acier, plastique et sable avec figures humaines. Photo par Andrea.

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Á l’échelle de la Tour, le cercle délimité autour d’elle a 3,5 km de rayon. Quid de sa composition géographique du point de vue végétal : 1/7e, 1/8e, une proportion en phase avec la nomenclature des beaux arrondissements de Paris.

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Adam et Eve au jardin d’Eden. Planche tirée de La Vie sainte, illustrée par André Edouard Marty (1882-1974) en 1938. Photo Isadora Leemage

Pas vraiment le Paradis donc

La Tour Eiffel est le paradigme du passage de la deuxième à la troisième révolution industrielle et la zone autour d’elle, délimitée par le cercle de sable, dévoile une figure révélatrice de la minéralité forcément polluée de la grande métropole qu’est Paris. « Á travers la Tour, [dit Barthes] les hommes exercent cette grande fonction de l’imaginaire, qui est leur liberté, puisque aucune histoire, si sombre soit-elle, n’a jamais pu la leur enlever.» On peut retourner la proposition, c’est la Tour qui instaure  à ce jour une histoire, passée présente et future, sombre, du monde de la deuxième et de la troisième révolution industrielle. On le sait aujourd’hui, en ces temps de réchauffement climatique. Si elle doit être, dans le futur proche, un monument de l’émancipation humaine des révolutions industrielles, il faudrait la transformer en bosco verticale à la mode Stefano Boeri.


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Stefano Boeri: bosco verticale / vertical forest in Milan

 

Deux autres amis du changement

Tim Ingold. Le monde social est-il plat ? Comment penser les conflit sociaux (in Être au monde, Quelle expérience commune ? Philippe Descola et Tim Ingold, Grands débats, Presses universitaire de Lyon, 2014. Pp. 61-62

L’aplanissement du monde a toujours été l’un des leviers essentiels par lesquels le pouvoir a été exercé sur les peuples. Par «aplanir le monde», j’entends cette manière d’établir et de faire accepter l’idée que la vie sociale prend place sur une surface solide. Nous appelons souvent cela une «infrastructure». L’un des présupposés que l’on retrouve très souvent à l’œuvre dans la modernité est que le monde en lui-même est un substrat homogène, un socle plat sur lequel se bâtit la vie sociale. J’ai, par mes travaux, cherché entre autres à montrer que l’idée de ce socle plat est une création de la technique moderne, qui s’en sert pour modeler le monde à l’image de ce que la modernité estime qu’il doit être: on construit des fondations solides, puis on construit par-dessus, et ainsi de suite. Cela a pour effet de rendre le développement de la vie de plus en plus difficile.
Le meilleur exemple que je connaisse nous a été donné par l’artiste allemand Klaus Weber : il a acheté une parcelle de terrain à Berlin, et l’a fait recouvrir d’une couche épaisse du même asphalte que celui des autoroutes. Ensuite, il a répandu les spores de champignons qu’il avait sélectionnés. Au bout d’un certain temps, l’asphalte a commencé à se fissurer, laissant la place à de magnifiques globes blancs que l’artiste a récoltés et cuisinés.

weber

La démonstration est merveilleuse, et elle se double d’un propos politique profond : tout d’abord mettre en acte l’aplanissement du monde en le recouvrant concrètement d’une surface dure, ce qui se révèle un façon d’imposer un certain pouvoir et d’empêcher des formes de vie inférieures de s’y développer, mais aussi démontrer par l’exemple que ces formes de vie inférieures finissent toujours par l’emporter. Mon propos est un défi lancé aux pouvoirs de l’entreprise qui cherchent à aplanir le monde. Un tel monde n’est pas un monde égalitaire: au contraire, il est fondamentalement inégalitaire. Un monde aplani par la force est inégalitaire par définition. L’action d’aplanissement bloque certaines lignes de développement, les empêche de progresser, tandis que d’autres prennent le pas sur elles. C’est le propre des relations de pouvoir de s’exercer en bloquant certaines lignes, en faisant prévaloir telle ligne sur telle autre, en ne permettant qu’à certaines de se poursuivre librement.


Dominique Méda. En finir avec la domination de la nature par l’homme (Libération 11 novembre 2015)

De la Génèse à Descartes, la puissance humaine semble légitimée à avoir une emprise sur la planète. Il est urgent de rompre avec cette représentation et de rompre avec une vision productive de l’économie.
Dans «The Historical Roots of Our Ecological Crisis», un article publié en 1967 dans la revue Science (1) et qui fit grand bruit, l’historien médiéviste américain Lynn White remarquait (déjà…) que la combustion de carburants fossiles menaçait d’altérer la composition chimique de toute l’atmosphère du globe avec des conséquences, soulignait-il, que nous commençons seulement à entrevoir clairement. Pointant du doigt le fait qu’en dehors de l’être humain aucune créature n’avait jamais souillé son habitat avec autant de rapidité, il s’interrogeait sur les causes de cette situation.

Laissant d’abord croire à son lecteur qu’il imputait ce comportement au progrès technique, et plus précisément à l’invention, à la fin du VIIe siècle, d’une charrue pourvue d’un nouveau type de soc, qui marquait non seulement la fin de l’agriculture de subsistance mais aussi l’avènement d’un rapport radicalement nouveau entre l’humain et le monde – un rapport d’exploitation et de domination -, Lynn White ne s’arrêtait pas en si bon chemin.

Car comment expliquer la possibilité même de telles pratiques, la diffusion de telles inventions ? Seul un changement radical dans la représentation du rapport humain-nature a rendu possible cette révolution, soutient l’historien. Quelle peut donc être la source de cette nouvelle anthropologie et même de cette nouvelle cosmologie dans laquelle l’humain ne fait plus partie de la nature, mais considère celle-ci exclusivement comme un objet à mettre en forme pour son usage ?

C’est dans le texte de la Genèse que Lynn White trouve la justification ultime du comportement prédateur et exploiteur de l’homme vis-à-vis de la Nature. Le verset 26 de Genèse 1 est pour lui sans ambiguïté : «Puis Dieu dit : faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance, et qu’il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur le bétail, sur toute la terre, et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre. […] Dieu créa l’homme et la femme. […] Et leur dit : Soyez féconds, multipliez, remplissez la terre, et l’assujettissez ; et dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur tout animal qui se meut sur la terre.» Le texte biblique contiendrait donc, selon lui, les composants fondamentaux d’une vision du monde en rupture complète avec le paganisme : alors que dans l’antiquité, chaque arbre, chaque source, chaque colline avait son propre genius loci, son gardien spirituel, le christianisme aurait désacralisé le monde et permis l’exploitation de la nature.

C’est sur ce fond que pourra alors se développer une modernité déchaînée, rendue possible par cette nouvelle représentation, qu’un Bacon pourra expliquer comment extorquer ses secrets à la nature, qu’un Descartes affirmera «par la Nature, je n’entends point ici quelque Déesse, ou quelque autre sorte de puissance imaginaire ; mais que je me sers de ce mot pour signifier la Matière même», qu’un Smith donnera la recette pour démultiplier la puissance productive du travail avant qu’au XXe siècle, en une sorte d’apogée, le progrès et la puissance des Nations puissent être résumés par un seul chiffre : le taux de croissance.

L’interprétation de Lynn White, très controversée, a fait l’objet de nombreuses remises en cause : la dernière en date est celle du pape lui-même qui, dans une allusion très claire à cette thèse dans le troisième chapitre de sa fameuse encyclique Laudato Si’, intitulé «la racine humaine de la crise écologique», disculpe Dieu et fait porter l’entièreté de la faute à l’humain, à la diffusion du paradigme technocratique et à l’anthropocentrisme alors qu’Adam avait été institué gardien du jardin d’Eden, ayant pour vocation de cultiver celui-ci et d’en prendre soin.

Malgré leur différend, Lynn White et le pape en appellent pour sortir de notre crise écologique à la même solution : la religion. Le premier suggère la nécessité d’une nouvelle religion, susceptible de définir un nouveau cadre de référence qui permettrait de réinscrire l’humain dans la nature et de constituer un nouveau guide pour les actions humaines. C’est la même figure qui est convoquée dans les deux textes : celle de François d’Assise, le plus grand révolutionnaire spirituel de l’histoire occidentale selon Lynn White, parce qu’il a tenté de substituer l’idée d’une égalité de toutes les créatures, l’homme compris, à celle d’une domination sans bornes de l’homme sur la création.

Avons-nous besoin d’une nouvelle religion pour promouvoir une nouvelle représentation du monde ? Non, si nous sommes capables, par notre raison – une raison qui ne serait plus réduite à sa dimension calculante, à cette rationalité purement instrumentale visant la seule efficacité dont Adorno et Horkheimer dénonçaient l’expansion et dans laquelle ils voyaient la cause du retour de la barbarie -, si nous sommes capables, donc, de comprendre qu’il nous faut désormais instaurer une manière différente de produire et de consommer, de rompre avec l’assimilation du progrès au taux de croissance et avec le productivisme et de réintroduire au cœur de nos pratiques quotidiennes de travail et de production l’attention portée aux conséquences de nos actes, comme y invitait Hans Jonas : «Vis de telle sorte que tes actions soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre.»

Dès les années 70, la prise de conscience des dégâts de la croissance sur le patrimoine naturel, mais aussi sur la cohésion sociale et le travail humain, était aigüe. Jouvenel rappelait déjà que si les gains de productivité sont un progrès pour le consommateur, ils peuvent aussi constituer un «regrès» pour le producteur. L’économiste Jean Gadrey, qui appelle à rompre avec l’obsession des gains de productivité et à lui substituer la recherche de gains de qualité et de durabilité, donne des clés concrètes pour y parvenir, y compris en créant des millions d’emplois durables qui permettraient la satisfaction des immenses besoins sociaux et la refondation de notre système énergétique et productif. Nous sommes capables de concevoir une anthropologie et une cosmologie permettant de promouvoir des actions visant plutôt au prendre soin qu’à la prédation. Elles exigent une rupture radicale avec l’anthropologie simpliste trop souvent en vogue dans les disciplines qui conseillent aujourd’hui les princes.

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