Elliott Carter

Elliott Carter, compositeur.
Article écrit par Pierre Gervasoni,  paru dans Le Monde du 6 novembre 2012

Le compositeur américain Elliott Carter est décédé à New York, à l’âge de 103 ans, a annoncé le 6 novembre sa maison de disques. Carter a composé 158 œuvres, de Symphonie n° 1 (1942) à Instances, prévue pour février 2013. Il a remporté par deux fois le prix Pulitzer de musique, pour son Quatuor à cordes numéro 2 (1960) puis son Quatuor à cordes numéro 3 (1973).


Elliott Carter – String Quartet No. 3 (1971). Performed by the Arditti String Quartet (this is the 1988 recording, in my opinion the best of all recordings so far).

Exact contemporain d’Olivier Messiaen, Elliott Carter connut un développement artistique presque inverse de celui du maître français. Alors que son aîné d’un jour parvint assez vite à l’élaboration d’un style susceptible de favoriser des décennies de créations originales, Carter mit beaucoup de temps à définir des modes d’expression conformes à son désir d’écrire une musique fondée sur l’expérience personnelle. Il se cultiva longuement dans de multiples domaines avant d’envisager, à plus de quarante ans, une première synthèse qui lui valut davantage de reconnaissance dans les milieux modernistes de France et d’Allemagne qu’auprès de ses collègues américains même les plus indépendants. Pourtant, Elliott Carter n’adhéra jamais au système sériel qui prévalut en Europe dans les années 1950, sans toutefois suivre la voie d’une libre tonalité, empruntée par ses compatriotes les plus estimables.

Influencé par Alfred North Whitehead (1861-1947), philosophe et mathématicien anglais défenseur de « l’organicisme », Carter conçut ses œuvres comme des parcours de vie qui empruntèrent certaines de leurs orientations à la littérature (Joyce), à la poésie (T.S. Eliot), à la danse (Balanchine) et au cinéma (Eisenstein). Avide de connaissance et toujours en quête de renouveau, Carter livra à propos des Variations pour orchestre (1954-55) une note d’intention qui vaut assurément pour la totalité de ses œuvres ultérieures. « J’ai essayé de donner une expression musicale aux expériences que chacun, aujourd’hui, peut avoir lorsqu’il est confronté à tant d’exemples remarquables et imprévus de changements et de relations de caractère, découverts dans la sphère humaine par les psychologues et les romanciers, dans le cycle de vie des insectes et de certains animaux marins par les biologistes, en vérité, dans chaque domaine de l’art et de la science. »

Né à New York, le 11 décembre 1908, Elliott Carter grandit dans une famille bourgeoise qui n’est pas versée dans la pratique artistique mais qui a le sens des affaires. Son père, patron d’une fabrique de dentelles, trouve moins d’intérêt à l’apprentissage du piano (vague hobby de l’enfant de dix ans) qu’à celui de la langue française (acquise au contact d’une gouvernante immigrée). Les années 1920 voient le jeune Elliott, très attiré par le théâtre, fréquenter quelques intellectuels new yorkais et effectuer de nombreux voyages en Europe.

En 1924 a lieu une rencontre importante pour la suite de sa carrière. Carter devient un proche de Charles Ives, compositeur iconoclaste qui l’invite sans sa loge aux concerts de l’Orchestre symphonique de Boston. C’est toutefois au Carnegie Hall de New York que le jeune homme décide de devenir compositeur, après avoir assisté à une exécution du Sacre du Printemps d’Igor Stravinsky, sous la direction de Pierre Monteux. L’Inde, Bali, la Chine, les pays arabes, les traditions extra-occidentales s’ajoutent au bagage culturel de Carter qui intègre l’université de Harvard sur recommandation de Charles Ives.

L’étudiant qui poursuit ses découvertes tous azimuts (de la littérature allemande au grec ancien) n’opte qu’en 1930 pour une spécialisation musicale sous la houlette, entre autres, de Walter Piston (harmonie, contrepoint) et de Gustav Holst (composition). Toujours en contact avec l’Europe, Carter séjourne à Paris de 1932 à 1935 afin d’étudier à l’Ecole de normale de musique avec Nadia Boulanger. Introduit auprès de nombreux compositeurs, dont Stravinsky, il fréquente aussi Paul Valéry et Chaïm Soutine.

De retour aux Etats-Unis il gagne sa vie comme critique musical et épouse, en 1939, la sculptrice Helen Frost-Jones. En 1943, Carter est affecté à l’Office of War Information où il s’occupe des programmes en langue française à destination de l’Europe. Le compositeur célèbre la Libération de Paris par une Holiday Overture qui témoigne d’interrogations esthétiques également perceptibles dans deux sonates marquées par le jazz et les musiques populaires, l’une (1945-46) pour piano et l’autre (1948), pour violoncelle et piano. Peu satisfait par ces productions, Carter éprouve la nécessité de réfléchir en profondeur aux enjeux de la création. Pour cela, il se retire dans le désert de l’Arizona et y vit en ermite de l’automne 1950 au printemps 1951. C’est là qu’il écrit son premier Quatuor à cordes, dont certains éléments auraient été inspirés par Le sang d’un poète, film de Jean
Cocteau. Le genre du quatuor aura permis à Carter de trouver sa voie.

Après ce premier essai, qui lui vaut une reconnaissance internationale, un deuxième Quatuor à cordes, inspiré de La montagne magique de Thomas Mann, obtient, en 1960, le Prix Pulitzer et se distingue par l’assimilation des instruments à des personnages. Carter poursuit dans cette direction avec le 3e Quatuor (1971) et surtout le 4e (1986), qui revêt le caractère d’une conversation entre quatre individus. Dans le 5e Quatuor (1995), ces derniers sont des instrumentistes en train de répéter.

Si la musique de chambre captive, le compositeur l’aspect social qui régit les concertos le motive également. Le Concerto pour orchestre (1969) s’apparente à une foule pour laquelle « l’attention serait portée d’une personne à l’autre, comme dans un film ». Le Concerto pour clarinette (1997), commandé par Pierre Boulez (soutien indéfectible de Carter) à l’occasion des vingt ans de l’Ensemble Intercontemporain, invite le soliste à se déplacer pour communiquer avec cinq groupes instrumentaux. Le grand orchestre constitue également un terrain privilégié pour développer des relations symboliques entre les instruments.

Symphonia : sum fluxae pretium spei (1998) fait référence au vers latin d’un poète anglais qui honore la bulle de l’inspiration. Essentiellement instrumentale, la production de Carter compte quelques pages avec voix, parmi lesquelles un opéra, What Next ? (1999) qui pose des questions de société. Rapportée à un compositeur alors âgé de 91 ans, l’interrogation pointée par le titre (« Quoi d’autre ensuite ? ») permet d’entrevoir la particularité de Carter.

Quoi d’autre après cet opéra ? Plus d’une trentaine d’œuvres au cours de la décennie, neuf (d’une durée globale d’environ une heure) pour la seule année 2007 ! A compter des années 1980, l’apparition des œuvres nouvelles « connaît une stupéfiante accélération qui semble ne pas vouloir cesser » souligne Max Noubel, biographe et exégète du compositeur (Elliott Carter ou le temps fertile, Contrechamps Editions). Carter ayant accédé à la maîtrise de son langage à plus de 70 ans, seule une exceptionnelle longévité devait lui permettre d’en tirer profit.

Pop philosophie

http://www.semainedelapopphilosophie.fr

Pointé par Robert Maggiori, dans Libération 22 octobre, http://www.semainedelapopphilosophie.fr/programme-spp4/nuit-de-la-pop-philosophie/

Vincent Billard (philosophe)

Mon iPhone philosophe

Les produits Apple (iPhone, iPad, iPod, iMac…) sont aujourd’hui mondialement célèbres. La philosophie a-t-elle quelque chose à en dire?
On peut proposer trois approches.
Esthétique: les produits Apple sont considérés comme beaux. Pourquoi? Qu’est-ce qui esthétiquement séduit chez eux? Comment caractériser cette beauté?
Éthique: les produits Apple sont considérés comme «fermés». Qu’est-ce que cela veut dire? Comment définir l’état d’esprit qui préside à leur élaboration et à leur fonctionnement?
Ontologique: avec un iPhone dans ma poche, ou un iPad sous mon bras, j’ai un dilemme ontologique à résoudre, sur lequel les philosophes ne sont pas d’accord: l’iPhone est-il un objet nouveau, une réalité inédite apparue dans le monde ou rien d’autre qu’une chose très ancienne simplement remise au goût du jour?
On essayera de répondre à ces questions et dans une brève conclusion d’esquisser l’approche fondamentale qui manque, à la fois politique et économique: les créations d’Apple sont-elles d’inutiles produits construits de manière immorale dans les usines asiatiques en exploitant pour une classe de nantis les ressources précieuses de la planète?

Lien
Vincent Billard, auteur de i-philosophie
http://www.actu-philosophia.com/spip.php?article333

Hans Blumenberg. La Lisibilité du monde

Hans Blumenberg, philosophe, cité par Didi-Huberman dans Atlas ou le gai savoir inquiet, page 15:

Nul n’a mieux [qu’Aby Warburg] articulé la «lisibilité» (Lesbarkeit) du monde aux conditions immanentes, phénoménologiques ou historiques, de la «visibilité» (Anschaulichkeit) même des choses, anticipant par là l’œuvre monumentale de Hans Blumenberg sur ce problème (5). Nul n’a mieux libéré la lecture du modèle purement linguistique, rhétorique ou argumentatif qu’on lui associe généralement. Lire le monde est une chose bien trop fondamentale pour se trouver confiée aux seuls livres ou confinée en eux: car lire le monde, c’est aussi relier les choses du monde selon leurs «rapports intimes et secrets», leurs «correspondances» et leurs «analogies». Non seulement les images se donnent à voir comme des cristaux de «lisibilité» historique (6), mais encore toute lecture —même la lecture d’un texte— doit compter avec les pouvoirs de ressemblance: «le sens tissé par les mots ou les phrases constitue le support nécessaire pour qu’apparaisse, avec la soudaineté de l’éclair, la ressemblance (7)» entre les choses.
Les citations entre guillemets internes au texte de Didi sont référencées: (5) W. Benjamin, 1927-1940. H. Blumenberg, 1981 puis (6, 7) W. Benjamin, 1927-1940. [Du pur dit-dit.]

Blumenberg fait l’objet d’articles de Michaël Fœssel , La Lisibilité du monde, et de Jean-Claude Monod, La philosophie du XXe siècle et l’usage des métaphores, dans la revue Esprit. Un entretien avec Jean-Claude Monod est publié sur le site pédagogique Mag Philo , La Métaphore en philosophie:

un extrait éclairant à propos de « La lumière comme métaphore de la vérité »

Si Hans Blumenberg a consacré une de ses premières études de « métaphorologie » à « La lumière comme métaphore de la vérité », c’est parce que cette métaphore, qui traverse l’histoire de la philosophie, « se transforme » et qu’à travers elle on peut saisir des changements dans les « horizons historiques de la compréhension du monde », comme dit Blumenberg. Ainsi, dans la métaphysique grecque, la lumière de l’être est à contempler, à admirer par un homme connaissant qui est essentiellement theoretikos, contemplateur de ce qui se déploie devant lui, et d’abord : du Ciel. L’ignorance peut être pensée alors comme privation d’une lumière « naturelle » mais perdue (c’est l’image de la caverne de Platon), privation qui n’est pas imputable à l’être mais aux déficiences humaines (à la chute dans le corps, selon Platon et toute une tradition néoplatonicienne chrétienne) ; un processus d’éducation, de paideia, est nécessaire pour « retrouver » le jour authentique où les choses apparaissent en pleine lumière : la métaphorique de la lumière se développe alors en plusieurs niveaux de « visibilité », avec la métaphore de l’œil de l’esprit qui « voit » les idées. Dans l’épistémologie moderne, en revanche, la confiance envers ce qui se montre fait place à l’idée que l’attention doit être « dirigée », qu’il faut démêler le vrai de l’erreur par un travail, précisément, d’orientation de la lumière vers les points obscurs. Blumenberg cite ici Bacon et Descartes comme fondateurs de l’idée moderne de « méthode », pour laquelle « le donné ne se tient plus dans la lumière, mais il doit être éclairé sous un aspect déterminé ». On voit ainsi comment la nouvelle idée de la vérité comme objectivation implique l’activité d’un sujet, le « libre choix » d’une « perspective » détermine maintenant le concept de vision. D’autres évolutions sont encore à prendre à compte, qui engagent la compréhension des cycles de la lumière naturelle, du jour et du soleil : lumière et obscurité sont prises dans une approche cosmologique et physique historiquement évolutive, liée à des systèmes scientifiques d’explication des mouvements des astres ou de l’optique. Ainsi, la métaphore de la vérité comme lever de soleil n’aura pas le même sens chez Giordano Bruno et plus tard, au siècle des Lumières : l’apparition de la vérité garde, chez Bruno, à l’arrière-plan, l’idée d’une cyclicité, d’une suite d’alternances de jours et de nuits ; le lever de soleil de la vérité n’est pas encore porteur, ici, de la représentation d’un avènement de la lumière qui chasserait définitivement l’obscurité et son équivalent social, l’obscurantisme. L’idée des Lumières (Aufklärung) fait de l’Aufklärer (l’homme des Lumières) un « acteur » de l’Aufklärung, quelqu’un « qui propage les Lumières », par où la lumière rentre dans le domaine des choses à accomplir. Elle cesse d’être vue comme simplement « naturelle » : il faut éclairer la nature elle-même, « la vérité ne se montre pas, elle doit être montrée ». Où l’on voit qu’il y a aussi un arrière-plan technique à l’histoire de cette métaphore : la lumière n’a pas la même valeur métaphorique dans un monde où l’on dispose de l’éclairage électrique, et dans un monde historique où la lumière est toujours celle de la flamme ou de la lampe à huile. Il faudrait suivre, dans une certaine « critique de la modernité » qu’on trouve même, en un sens, chez Foucault, la façon dont la visibilité, l’exposition à la lumière, cesse d’être une garantie de vérité ou de liberté, pour devenir la modalité même du contrôle, d’une « optique contrainte », comme dit Blumenberg. Cet article de 1957 finit sur une description critique de l’organisation du visible dans un système d’optique contrainte, d’« éclairage » entièrement technique, qui caractériserait la modernité tardive. Mais Blumenberg s’intéresse aussi, dans les Paradigmes, à l’idée d’une « puissance » intrinsèque de la vérité, d’une force qui s’impose d’elle-même : là aussi, les philosophes ne font parfois qu’expliciter conceptuellement, dans leurs « conceptions » de la vérité, des métaphores déjà à l’œuvre dans le langage commun ou reçues de la tradition. Il arrive cependant que des métaphoriques différentes entrent en conflit : la lumière progressive de la vérité scientifique, qui laisse toujours subsister des ombres et se présente, depuis Bacon au moins, comme « fille du temps », ne s’oppose-t-elle pas à « l’illumination » immédiate de la Révélation ? L’histoire de la réception de la métaphore et de la métaphysique de la lumière telle que le néo-platonisme la transmet au christianisme est un épisode très important et complexe, à cet égard.
Il faudrait encore y ajouter la métaphore du monde comme livre à déchiffrer, à laquelle Blumenberg a consacré un livre entier, récemment traduit aux éditions du Cerf (La Lisibilité du monde).

Un livre pour tenter de désobsurcir ce philosophe


Hans Blumenberg. Anthropologie philosophique

Cyriaque d’Ancône & Hartmann Schedel

pour mémoire, Cyriaque d’Ancône
http://fr.wikipedia.org/wiki/Cyriaque_d%27Anc%C3%B4ne
a été cité par Anthony Grafton, dans sa troisième conférence au Louvre à propos du livre illustré : Hartmann Schedel et son contexte, mais de manière trop rapide.
Le livre > La chronique de Nuremberg > http://www.beloit.edu/nuremberg/inside/about/index.htm

Au vol, à propos de Cyriaque d’Ancône, on comprend que l’origine de la page n’est pas la page en tant que telle, mais le dessin comme saisie précise sur le vif des textes, bas-reliefs ou statues antiques pour en garder la mémoire, —s’ils devaient disparaître—, ce que fit Cyriaque au crayon sur des feuilles volantes avec quelques notes textuelles, c’est ça l’origine de la page: une image occupant l’espace de la feuille de papier, reproduisant des éléments architecturaux, figures humaines en acte et textes gravés sur pierre avec quelques mots d’accompagnement de la main du dessinateur et par extension le livre est la somme de ces feuilles volantes ! Ce qui nous amènerait à la fois au Mnemosyne de Warburg et à l’esthétique néo-classique de David et ses élèves avant et pendant la révolution, à mille lieux de l’esthétique « gothique » de la gravure sur bois des images, telle qu’on la découvre dans la Chronique: ainsi Hartmann Schedel a eu en main ces feuilles de dessin qu’il a récupérées et éditées dans sa grande encyclopédie mais au prix de ce traitement graphique costaud.