Victor Segalen. Le concept de clinicien ès lettres

Premier ouvrage publié par Segalen: sa thèse de médecine, Les Cliniciens ès lettres, 1902. Ou comment le romancier choisit les troubles psychiques capables de produire un effet artistique.
Les trois méthodes employées :
• la clinique objective, méthode d’observation directe et ou intuitive : Flaubert, Shakespeare, Wagner
• la clinique subjective, c’est l’observation qui consiste à partir de l’analyse de son propre cas pour créer un personnage de malade. Le champ de l’enquête est ainsi beaucoup plus restreint, mais l’auteur gagne considérablement en pénétration, en précision et en finesse. Être soi-même malade, c’est souvent une chance pour la création artistique, car la souffrance surtout la souffrance morale, aiguise les facultés intellectuelles. Ces réflexions de Segalen annonce ce que dira Proust*: «le bonheur est salutaire pour le corps, mais c’est le chagrin qui développe les forces de l’esprit.» L’observation subjective finit d’ailleurs en s’épurant par devenir une expérimentation consciente et provoquée. Baudelaire explora volontairement les paradis artificiels pour en décrire les phénomènes. L’amour lui-même est considéré comme une intoxication au même titre que l’opium.
• la documentation indirecte: troisième voie elle est mauvaise.

Autre thème segalien: la synesthésie. Segalen cite Saint-Pol-Roux: «… le maximum d’art en littérature ne peut être acquis que par un contingent relevant de tous les sens fédérés et finalement contrôlés par ce que je dénommais jadis « le Vatican des sensations, c’est-à-dire, l’esprit.»
Repris de Henry Bouillier, Victor Segalen, mercure de france, 1961, 1986. Pp. 42, 43 et 54

*la littérature d’instrospection selon Proust —comme chez Segalen— s’oppose à la psychanalyse. On pourrait en dire autant de Rousseau. Pour preuve, Dans son introduction à Sigmund Freud, Le délire est les rêves dans la Gradiva de W. Jensen, J.-B. Pontalis efface de façon lapidaire le concept de Proust du temps retrouvé —psychanalyse contre littérature–. Il lui substitue le triste retour du refoulé et réfute l’analogie avec l’archéologie caressée par Freud, qui fait avec ce texte, œuvre littéraire en inframince au texte de Jensen. Pontalis, très raide assène :«le refoulé n’est pas l’enseveli, l’enfoui maintenu à la fois intact et inerte; il n’échappe pas à l’action du refoulement, force active qui dissimule, déforme et n’a jamais fini d’être à l’œuvre dans le présent. Et ce qu’on nomme le retour du refoulé n’est pas une résurgence au grand jour, car ce retour s’effectue par des voies indirectes, compliquées, différentes de celles qui ont produit le refoulement. L’analyse —d’où son nom— n’est pas simple exhumation; qu’elle interprète ou reconstruise, elle opère sur des éléments disjoints, elle remanie un passé, lui-même aussi loin, aussi profond qu’on aille, déjà soumis à des remaniements: déjà fiction. Rien de moins proustien que Freud…» Contre cette assertion profondément maléfique, —préférons la littérature à la sèche psychanalyse selon Pontalis, on peut ajouter  que notre virtuel numérique hypertextuel est proustien, voir Deleuze et les signes, et rousseauiste.