Jean Starobinski. Le masque, le pseudonyme…

Jean Starobinski. «Le masque»
in Entretiens avec Jean Starobinski, Lire, écouter, parler, écrire, 2 CD http://www.editionszoe.ch/

«Jean Starobinski, professeur à l’université de Genève, fut très engagé à la fois dans son enseignement où il savait éclairer le présent par le passé et dans la vie citoyenne, notamment lors des Rencontres Internationales de Genève, initiées dès l’immédiat après-guerre pour donner la parole aux penseurs impliqués dans la reconstruction européenne et capables, contre toute attente, de maintenir un dialogue entre l’est et l’ouest, et en maintes autres occasions fournies par l’actualité, qu’elle soit universelle, suisse, romande ou genevoise. Dans les enregistrements donnés ici à entendre, vous découvrirez l’engagement du critique pour lequel tout se joue entre la raison – avec ses exigences d’ordre et de clarté – et la passion vive. Il transmet, par le biais des œuvres d’art, les nécessités de la vie intérieure, imagination comprise, sans lesquelles la vie n’est qu’un leurre ou une très mauvaise farce. Starobinski est la séduction faite voix, non pour vous mener perdre, mais pour vous donner à bien vivre et le monde et vous-même.»

Transcription [les trois voies de la notion de masque]
J. S.: «[…] Le recours au masque, le moyen de fasciner, de séduire les autres, qui à l’époque se manifestait dans les régimes de type nazi ou fasciste par ce masque par excellence qu’est l’uniforme, le défilé. Il y a toute une conduite de fascination et même d’hypnotisation par le masque qui m’intéressait à l’époque, ce qui fait que je me suis engagé dans une recherche des conduites masquées, une analyse des conduites masquées, après tout il n’y a pas que les collectivités qui se masquent, il y a aussi des individus qui se masquent. Ceci m’a conduit à examiner d’assez près les pseudonymes de Stendhal, les conduites masquées d’un Stendhal, cela fait partie de la politique de l’individu face aux autres, dont il désire déjouer l’hostilité.
Q.: […] Stendhal a une valeur exemplaire, mais est-ce que chaque homme porte un masque, se camoufle?
J. S.: Je crois qu’il faut dater la conduite de Stendhal et le recours aux pseudonymes chez Stendhal, c’est un comportement  qui caractérise l’individu du romantisme naissant, l’individu qui a pris conscience de son moi, de l’opposition entre son moi et les autres, qui tient son moi pour précieux et qui désire le protéger. Le masque et le pseudonyme, c’est une arme à la fois défensive et offensive mais derrière laquelle se cache la conscience de soi et la volonté de s’imposer aux autres.
Je ne généraliserai pas, je ne crois pas que la conduite pseudonymique de Stendhal soit universalisable. Elle a son insertion socio-historique très  nette. C’est la raison pour laquelle, le problème du masque ne me paraît pas être un problème éternel ou non daté. C’est une possibilité éternelle de l’homme, mais qui change de signification selon les cultures, les époques, les moments historiques.
Q.: D’autres exemples de masque?
J. S.: Il n’y a pas que le masque que l’on revêt. Il y a aussi une attitude courante aujourd’hui  et qui prend naissance, il est difficile de voir où elle prend naissance, car on la trouve déjà cette attitude dans l’antiquité, c’est la dénonciation du masque, c’est l’attitude du soupçon, du grief qui consiste à récuser les apparences, à déclarer qu’elles sont trompeuses, qu’il faut chercher derrière la grimace, la vérité de l’homme, derrière le sourire ou la séduction, une vérité différente. Cela peut très rapidement conduire aux théories que les théologiens formaient au 17e et 18e siècle de la fausse conscience. Bourdaloue dit que nous nous formons une conscience selon nos intérêts et nos désirs. Et puis il y a tout le courant qui se plaît à arracher des masques ou des idéologies pour mettre à nu sous le masque, sous l’idéologie, une réalité sous-jacente, une infrastructure. Vous voyez que cela conduit très loin, cette analyse du masque, soit que le thème soit pris par son côté offensif (le port du masque, la conduite de celui qui s’est masqué) soit que le thème soit pris par son côté négatif ou critique, le refus du masque, la défiance à l’égard de ce qui se présente à nous sous une forme masquée.
Or ma découverte, c’est que le refus du masque, la dénonciation du monde comme un théâtre, comme un jeu de masques et de vains masques, c’est le propre du mélancolique dans la tradition littéraire.
Dans As You Like It, celui qui développe admirablement le thème du monde masqué et qui prend, qui éprouve une distance invincible à l’égard de ce monde masqué, c’est Jacques  et c’est le type même du mélancolique. Si vous poursuivez l’enquête, vous vous apercevrez que le mélancolique c’est le type humain que la tradition culturelle fixe dans l’attitude de refus du monde, et le monde est refusé parce qu’il n’est fait que de mines, que de grimaces et cette dénonciation, quand c’est Montaigne qui la porte, il l’attribue délibérément, consciemment à un penchant mélancolique en lui qui le pousse à écrire. Donc, nous voyons s’ouvrir devant nous une espèce de perspective double, histoire du masque, histoire du démasquage, histoire de la défiance mélancolique à l’égard du réel.»