Mardi 14 juillet 2009. Le «mystère de l’identité nationale»

Marcel Detienne*
«La France sans terre ni mort» in Le Monde, Dimanche 12, lundi 13 juillet 2009. Extraits.

«Voici quelques jours, le hasard m’a fait croiser un aimable « non-autochtone ». C’était à l’occasion d’un séminaire de recherche sur le principe d’incertitude du droit à l’identité (un sujet pointu pour anthropologues, théologiens et services de police). Curieux de savoir pourquoi je l’avais ainsi salué avec un sourire complice, mon interlocuteur m’a demandé ce que voulait dire « autochtone » en français et quel rapport il y avait entre cette étrange qualité et ce qu’on appelle l' »identité nationale« . Il avait entendu dire qu’elle existait en carte. Pouvait-on la trouver dans un distributeur, et où donc?

Autochtone, lui dis-je en m’excusant de la sonorité barbare, est un mot d’origine grecque; il signifie que l’on se croit né de la terre même où l’on est. En Occident, si bizarre que cela paraisse, tout ce qui est « grec », peu ou prou, est important. Un simple coup d’oeil sur le passé proche.

Au milieu du Ve siècle avant notre ère, une petite cité-village de l’Hellade a été frappée par le virus de l' »hypertrophie du moi », une épidémie redoutable qui a conduit là-bas à instituer une cérémonie annuelle où un orateur, expert en oraison funèbre, célébrait devant les cercueils des morts à la guerre la gloire immémoriale des Athéniens.

C’est ainsi que se nomment les seuls des Grecs à se croire « nés d’eux-mêmes » et destinés à apporter la « civilisation » à l’espèce humaine. Ce virus, heureusement, ne se transmet pas aux animaux, mais, après une période de latence, il peut être réactivé dans le genre humain.

C’est ce qui est arrivé en Europe, au XIXe siècle, quand les peuples, les nations, les citoyennetés sont devenus des enjeux majeurs entre des Etats concurrents. Je parle de l’Europe, car de l’autre côté de l’Atlantique, en 1776, quand treize petites colonies décident de se fédérer contre les Anglais, elles évitent de parler de « nation ». Ne sont-elles pas entourées et peuplées de Noirs esclaves et d’Indiens « déjà là »?

Ceux qui se proclament « native Americans » au début du XXe siècle, les vrais Américains, le font pour tenter d’exclure les immigrants irlandais, polonais ou italiens qui menacent leur « identité », riche déjà de plusieurs générations. On le voit: il n’est pas simple de s’y retrouver entre indigènes, natifs, autochtones, nationaux, de souche, voire enracinés. Comment expliquer en deux mots pourquoi, par exemple, la France (comme d’ailleurs les Etats-Unis) refuse de reconnaître les droits des peuples autochtones, aujourd’hui 1200, alors que les juristes des Nations unies peinent à distinguer les peuples premiers de ceux qui seraient autochtones?

Pour un « non-autochtone » sans préjugés, le mieux, semble-t-il, est d’avoir quelque lumière sur la chose dite « identité nationale ». Bien étrange pour qui vient d’ailleurs, mais assez simple à décrire dans la terre des Gaulois et des Francs où elle est née et a grandi. C’est, en effet, la France d’Europe (et non pas celle d’outre-mer) qui constitue le meilleur laboratoire pour analyser l’alchimie de l’identité nationale.

Elle pourrait commencer par une approche légère et sans ornement de l’identité collective: ce qui permet à des êtres humains de croire qu’ils appartiennent à un groupe dont les individus se ressemblent plus que d’autres, parce que, comme il se dit, ils sont nés d’un même sol ou possèdent le même sang depuis toujours. En bref, l’identité d’une collectivité renvoie à la « mêmeté », être les mêmes, rester les mêmes. Ce qui peut survenir dans le cadre d’une tribu, d’une ethnie ou d’une nation. Comme vous l’entendez.

Dans « identité nationale », le terme identité est premier. Chacun peut savoir que, au XIXe siècle, c’est un terme technique de la médecine légale: il renvoie à la reconnaissance d’une personne en état d’arrestation, d’un prisonnier évadé, d’un cadavre ou squelette soumis à l’examen des services de police judiciaire pour établir s’il est bien celui de tel individu distinct, en principe, de tous les autres. « Identité » surgit entre le mort et le vif.

Cette première procédure s’ouvre directement sur l’objet matériel baptisé « carte d’identité », tout au long d’une histoire tumultueuse, passant par les techniques d’identification policière, l’invention des empreintes digitales et les différents labyrinthes juridiques pour aboutir en 1941, sous le régime de Vichy, à la création d’un « carnet signalétique individuel » des Français, suivi de près, en 1947, par le modèle « définitif » de la carte d’identité. Entre Pétain et de Gaulle, l’Etat français avait donné au « national » son support technologique en identification.

Quant au « national », dis-je à mon « non-autochtone », il avait poussé et bien grandi à côté de sa soeur identité. Historiens, idéologues, politiques, religieux: tous ont pris une part active à lui donner ses traits fondamentaux. Les historiens, dès les années 1880, se mettent à écrire une Histoire de la France, née d’elle-même ; les idéologues, parallèlement, entreprennent de forger une « conscience française » sur les fondements de « La terre et les morts ». Les politiques renforcent l’action des idéologues et des historiens en instituant un grand culte national des « morts pour la patrie », agencé à une puissante culture du national (répondant à la culture de la race des ennemis essentiels depuis la défaite de 1870).

Quant aux religieux qui avaient inventé au XIIe siècle le « cimetière chrétien », excluant les juifs, les infidèles, les étrangers et autres mécréants, ils continuent à entretenir, d’une République à la suivante, la croyance que nous sommes les héritiers des morts, de nos morts plus précisément, et depuis la préhistoire. De « grands historiens » s’en portent garants avec l’extrême droite et ses suiveurs.

A mesure qu’une société choisit de se reconnaître dans ses morts, dans la terre où elle s’enracine, dans celles et ceux, de mieux en mieux identifiés, qui lui appartiennent vraiment, elle doit exclure tout ce qui n’est pas du cru, de chez elle, non « natural« , disent les Anglo-Saxons, c’est-à-dire les étrangers, les Foreigners, et, en premier, les immigrés, si souvent utiles, sinon indispensables dans les économies européennes, hier, aujourd’hui et demain. Peu importe que, devenus des citoyens comme les autres à la deuxième, sinon à la première génération, en terre de France, les étrangers-immigrés sont immédiatement reconnus coupables des infortunes économiques et des angoisses sociales qui surviennent ici et là.

Terre d’excellence, la France ne cesse de cultiver ce qu’elle appelle sa « singularité ». Historiens et politiques (ils ont souvent appris la même histoire à la « communale ») s’affairent à accumuler les preuves de l' »exception » française dans tous les domaines de l’intelligence et des compétences, les candidats aux dernières élections présidentielles dans cette province de l’Europe en témoignent par des proclamations, comme: La France, c’est charnel; c’est un miracle; elle seule peut exprimer les besoins profonds de l’esprit humain; la biologie essentielle du peuple français en fait un groupe à part; immigrés et étrangers sont une menace pour l’avenir de la France et son identité nationale.

Depuis les avancées de l’extrême droite avec ses 30 % de partisans et de sympathisants, en 2002, c’était dans l’air du temps. Il a fallu la rencontre sous la Coupole de deux historiens pour que jaillisse l’idée neuve qu’il y a un « mystère de l’identité nationale » et que s’impose, à gauche comme à droite, l’évidence que l’identité nationale est en crise: crise de notre identité historique, les historiens la diagnostiquent en experts, mondialement reconnus; essayistes et philosophes le confirment: il y a rupture du lien avec nos morts. Dans l’urgence, le projet d’un ministère de l’identité nationale devient une mesure de salut public.

Il ne suffit pas de recourir à l’autosuffisance de l’imaginaire national, ni aux « Trente journées qui ont fait la France ». Des informaticiens français mettent au point la machine intelligente qui permet de définir tous les paramètres de l’identité nationale: iris et rétine, empreintes des doigts (du pied et de la main), âge, religion, lieu de naissance et de mouvance, casier judiciaire, couleur, ADN, goûts, lectures, fréquentations et toutes les nuances des sentiments d’appartenance à quoi que ce soit.

Il est temps de demander courtoisement à mon vis-à-vis d’où il vient, s’il est comme moi, un nomade sans racines: non point, me dit-il, « je suis un Mayagyar de souche« . Parfait, vous êtes ici au pays de la Révélation de l’identité nationale. Un ministère flambant neuf vous attend si vous souhaitez être assimilé, mixé, brassé, métissé, inséré, intégré ou sinon expulsé, c’est tout droit, dans le fond. Lui seul connaît et possède la vérité de l’identité nationale. Bon vent!»

*Marcel Detienne est anthropologue et helléniste. Il est directeur d’études honoraire à l’Ecole pratique des hautes études (EPHE) et professeur émérite à l’université Johns Hopkins de Baltimore D (Etats-Unis). Parmi ses derniers ouvrages: Comparer l’incomparable (Seuil, 2009); Où est le mystère de l’identité nationale? (Panama, 2008); Les Grecs et nous (Perrin, 2005).
Lien: Donzère, direction Calais

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