https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/signes-des-temps/apres-l-incident-militaire-en-pologne-la-guerre-d-ukraine-a-l-aune-des-theories-de-rene-girard-3482914

In Le Monde 

« Le débat public sur l’immigration en France est en décalage complet par rapport aux réalités de base. De 2000 à 2020, selon les compilations de l’ONU, la part des immigrés dans la population mondiale a progressé de 62 %. Sans surprise, cette lame de fond touche aussi le continent européen : + 60 %. Les régions d’Europe qui ont connu les plus fortes hausses relatives de populations immigrées depuis l’an 2000 sont l’Europe du Sud (+ 181 %), les pays nordiques (+ 121 %), le Royaume-Uni et l’Irlande (+ 100 %), l’Allemagne et l’Autriche (+ 75 %), suivies du reste de l’Europe de l’Ouest (hors la France) : + 58 %. En revanche, la hausse est faible en Europe centrale ex-communiste (+ 12 %).

Dans ce tableau européen, la France occupe une position très inférieure à la moyenne : + 36 % d’immigrés en l’espace de vingt ans (avec ou sans l’outre-mer). Les immigrés représentent aujourd’hui chez nous 10,3 % de la population, selon l’Insee. La hausse a démarré en 2000, après la longue stagnation des années 1974-1999. Nicolas Sarkozy a freiné un peu la tendance, mais sans l’inverser. Elle a suivi son cours d’une présidence à l’autre. Il est donc absurde, comme on le lit çà et là, d’imputer la montée de l’immigration au dernier président : aucun d’entre eux n’a pu contrecarrer une évolution inscrite dans une dynamique mondiale.

Une autre approche consiste à examiner non plus le nombre d’immigrés résidant en France, mais les titres de séjour délivrés chaque année par la direction générale des étrangers en France du ministère de l’intérieur. Leur nombre a augmenté de 37 % de 2005 à 2021, une hausse régulièrement pointée comme une dérive incontrôlée mais qui s’explique à 54 % par la migration estudiantine, à 27 % par la migration de travail (relancée depuis peu par le « passeport talent ») et à 24 % par la migration de refuge (la moindre des choses dans le contexte actuel). Objet d’une fixation obsessionnelle dans le débat public, la migration familiale n’est pour rien dans cette hausse, puisqu’elle a reculé de 10 % depuis 2005, tant le parcours est semé d’embûches. Le regroupement familial auprès des étrangers oscille autour de douze mille personnes par an, soit 4 % seulement de l’ensemble des titres.

Quant aux titres délivrés pour « liens personnels et familiaux » avec la circulaire Valls ou l’application de l’article 8 de la Convention européenne des droits de l’homme (qui n’a rien de mécanique, contrairement à un mythe tenace), ils plafonnent à 11 000 par an et permettent de régulariser des personnes dont 40 % sont en France depuis dix ans, selon l’enquête officielle Elipa 2. Ces deux catégories de titres stagnent depuis 2012, avec des effectifs modestes. En faire des « pompes aspirantes » responsables de la progression générale de l’immigration en France est tout simplement erroné. Telle est donc la situation de la France : un nombre d’immigrés en hausse, mais pas en pointe, une immigration familiale contenue, un essor important des étudiants internationaux, des régularisations en nombre limité.

Olivier Dussopt, le ministre du travail, vient d’annoncer (Le Monde du 2 novembre) de nouvelles régularisations par le travail, sans leur donner l’ampleur de celles décidées en Espagne l’été dernier ou pratiquées en Allemagne par le système de la « résidence tolérée ». La droite et l’extrême droite se sont aussitôt écriées que l’on allait créer un appel d’air, comme si la France était l’un des pays d’Europe les plus attractifs. Il n’en est rien. Ne parlons pas des migrants bloqués dans le Calaisis qui veulent rejoindre les côtes anglaises et fuient les « mises à l’abri » : c’est nous, en sous-traitants zélés des Britanniques, qui les retenons sur le territoire français. Ne parlons pas non plus des Européens qui bénéficient de la libre circulation : ils ne se bousculent pas chez nous, puisque nous sommes au 25e rang des pays européens pour la proportion d’immigrés nés dans l’Union.

Proportions dérisoires de l’asile

Mais, objectent certains, ne sommes-nous pas les « champions de l’asile » en Europe ? S’agissant des grandes vagues d’exilés venus du Moyen-Orient, nous sommes loin du compte. Si l’on additionne les demandes d’asile et les relocalisations enregistrées par Eurostat en l’espace de sept ans, de 2014 à 2020, et si l’on fait l’hypothèse maximaliste que tous les déboutés restent, les effectifs accueillis en France en sept ans s’élèvent à36 900 Syriens, 14 100 Irakiens et 49 300 Afghans, soit respectivement 3 %, 4 % et 8 % des demandes ou relocalisations enregistrées en Europe pour ces trois nations (contre 53 %, 48 % et 36 % en Allemagne). Proportions dérisoires quand on sait que la France concentre 15 % de la population de l’Union et 17 % de son PIB. Le « tsunami migratoire » dénoncé par Marine Le Pen à l’automne 2015 n’a pas eu lieu.

Certes, nous pouvons nous targuer d’avoir accordé en 2022 le bénéfice de la « protection temporaire » à plus de 100 000 Ukrainiens (chiffre atteint en juillet, qui a décru depuis, en raison des retours), mais, là encore, cela représente 4 % seulement des exilés protégés à ce titre dans les pays européens non limitrophes de l’Ukraine. Beaucoup ont privilégié le sud de l’Europe où vivaient déjà leurs compatriotes. Ce sont d’abord les diasporas qui ont pris leur part de l’accueil.

C’est un paradoxe observé depuis 2015 : à l’échelle européenne, la France n’a jamais accueilli les grandes vagues de réfugiés (Syrie, Irak et Afghanistan) au prorata de sa population ou de sa richesse. En revanche, elle a pris un peu plus que sa part (18 %) dans l’enregistrement des demandes d’asile déposées dans l’Union par les ressortissants des autres pays : Côte d’Ivoire, Bangladesh, Guinée, Turquie, Albanie, Géorgie, Pakistan, Nigeria, Comores, RDC, Somalie, Soudan, Soudan du Sud, tout pays où la situation des droits de l’homme reste complexe à diagnostiquer. Les trois quarts environ de ces demandes ont néanmoins été rejetées.

Vingt et une lois votées depuis 1990

Dans les dix dernières années, hors Covid-19, le taux moyen d’exécution des obligations de quitter le territoire français (OQTF) était de 15 %, d’après les données de la direction générale des étrangers de France. Ce n’est pas l’assassinat de la petite Lola à la mi-octobre qui a mis la question à l’ordre du jour. Le taux de non-exécution est brandi de longue date comme un indicateur de l’inefficacité de la politique migratoire. Un rapport du Conseil d’Etat, de mai 2018, et un autre du Sénat, remis en octobre 2020, ont proposé de simplifier les procédures. En 2004, déjà, la juriste Danièle Lochak avait recensé dans la décennie précédente pas moins de onze circulaires des ministères de l’intérieur ou de la justice visant à améliorer le taux d’exécution des mesures d’éloignement. Les vingt et une lois votées depuis 1990 sur l’immigration et l’asile n’ont pas suffi à régler le problème. Croit-on que la 22e y parviendra, sachant que l’obstacle majeur reste l’absence de laissez-passer consulaires et de titres de voyage ?

Nul ne peut se satisfaire de voir le contentieux des étrangers concentrer désormais la moitié du contentieux administratif en France. Encore faut-il s’interroger sur les ressorts d’une telle anomalie. La multiplicité des recours contre les OQTF démontre leur fragilité. On se contente de traiter les symptômes en essayant de prendre les recours de vitesse. Des conseillers ont même songé un temps à fusionner le juge de l’asile et le juge de l’expulsion : tel le dieu Janus planté à l’entrée du territoire, il aurait donné de la main droite et repris de la main gauche, et tout se serait passé dans l’ellipse à deux foyers de sa providence.

A cette solution irréelle on préfère désormais le modèle allemand, à savoir déconcentrer la Cour nationale du droit d’asile auprès des cours administratives d’appel, quitte à accroître l’arbitraire des décisions en généralisant la formule du juge unique : exit l’assesseur du Haut-Commissariat aux réfugiés, exit l’assesseur nommé par le Conseil d’Etat.

Lorsque la loi Sarkozy de juillet 2006 créa l’OQTF actuelle, c’était déjà dans un but de simplification et d’efficacité. Le préfet pouvait prendre d’un coup plusieurs décisions : refuser le titre de séjour, ordonner la reconduite à la frontière, accorder ou non un délai de départ volontaire, déterminer le pays de retour, interdire tout retour pour une durée donnée. Peine perdue : un an plus tard, Brice Hortefeux demandait déjà à la commission Mazeaud de lui proposer de nouvelles mesures de simplification. On avait oublié que chacune des décisions composant une OQTF pouvait faire l’objet d’un recours séparé visant la compétence de l’autorité, la forme et le délai de la notification, l’erreur manifeste d’appréciation, etc. Le Conseil d’Etat l’a rappelé dans son rapport : on ne peut décider du sort des gens sans respecter un droit de recours et un minimum de délai.

Nous ne sommes plus au temps de la crise économique et morale des années 1930, quand la France expulsait par trains entiers plus de 100 000 Polonais, recrutés quinze ans plus tôt dans les houillères. Les entreprises les renvoyaient à leur guise, avec l’appui des préfets. Nul contentieux alors, puisqu’il n’y avait pas d’OQTF. Mais, entre-temps, un événement est intervenu ‒ la seconde guerre mondiale ‒, avec le réveil des droits de l’homme, qui a permis d’élargir les compétences des juges en matière de contrôle des expulsions.

Pragmatisme plutôt que dogmatisme

Reste la question de fond. L’OQTF a-t-elle encore du sens quand elle s’obstine à expulser des personnes qui ont prouvé de facto leur aptitude à s’intégrer dans le système économique et dans la vie locale ? Le ministre de l’intérieur Gérald Darmanin le déplore : « Il se passe parfois deux ans avant que la personne ne soit expulsable (…)Il ne faut pas laisser le temps de créer des droits qui viendraient contredire des décisions prises légitimement par les préfectures » (Le Monde du 2 novembre). En condensant ainsi cet argument, M. Darmanin en fait ressortir l’absurdité : c’est l’aveu involontaire d’une politique visant à empêcher l’intégration. Or quel meilleur juge y a-t-il en matière d’intégration que le temps ? Si un jeune sous OQTF réussit à passer un CAP ou un BTS, s’il donne satisfaction à son employeur et rend service à la communauté locale, où est le problème ? Il y a des moments où le pragmatisme doit prévaloir sur le dogmatisme.

C’est au fond l’idée que le ministre du travail Olivier Dussopt a tenté de glisser dans l’entretien donné au Monde. Mais peut-il reprendre la main dans ce domaine depuis que la réforme d’avril 2021 a transféré du ministère du travail au ministère de l’intérieur la mission d’identifier les métiers « en tension » ? L’OCDE avait dénoncé en 2017 cette usine à gaz : les indicateurs officiels (issus d’une analyse des demandes non satisfaites par Pôle emploi) étaient trop volatils pour prédire la tension locale d’un métier pour l’année à venir, les employeurs des secteurs concernés (transport, entretien, services à la personne, restauration, tourisme, agriculture…) ne passaient pas par Pôle emploi ; seules les grandes entreprises pouvaient faire face à la bureaucratie exigée.

Aussi la plupart des directions régionales du travail avaient-elles renoncé aux indicateurs chiffrés censés identifier les métiers en tension : elles s’adressaient aux chambres des métiers et aux syndicats qui connaissaient le terrain (selon la méthode de concertation appliquée en Suisse, le pays qui avait imaginé dès les années 1970 le système des « métiers en tension »). La mise en place au printemps 2021 de « plates-formes inter­régionales », permettant de postuler directement en ligne, a démantelé ce système. Il simplifie la tâche des entreprises, mais est-ce faire injure au ministère de l’intérieur de se demander s’il a les outils requis pour analyser à l’échelle locale les besoins du marché du travail ?

L’impuissance de la politique migratoire ne tient pas au manque de volonté ou de moyens, mais à la démesure des objectifs. Décréter que l’immigration « choisie » devra supplanter l’immigration « subie » (en oubliant l’échec flagrant de ce programme dans les années 2006-2011), annoncer la « réduction drastique » de tel ou tel flux migratoire, prétendre qu’on pourra suspendre le regroupement familial, inverser en France la courbe mondiale des migrations, tenir le pays à l’écart des grands mouvements de réfugiés, convaincre les nationaux de s’adonner au travail manuel, aligner les Etats de droit de l’Europe de l’Ouest sur le modèle illibéral de la Hongrie, résilier les engagements internationaux qui lient les sociétés démocratiques, faire croire enfin que la France serait davantage la France sans l’immigration… Autant de rêves immatures et voués à l’échec, parce qu’ils font fi des réalités les plus élémentaires. Ils traduisent un véritable déni d’immigration, comme il y a des dénis de grossesse. Si le gouvernement actuel ne partage pas cette idéologie nationaliste et isolationniste, il est temps pour lui de la combattre en changeant résolument de récit. »

François Héran est professeur au Collège de France, à la chaire « Migrations et sociétés ». Il est également directeur de l’Institut convergences migrations (CNRS).
In Le Monde
« Disons-le d’emblée : il est impossible de lutter sérieusement contre le réchauffement climatique sans une redistribution profonde des richesses, à l’intérieur des pays comme à l’échelle internationale. Ceux qui prétendent le contraire mentent à la planète. Et ceux qui prétendent que la redistribution est certes souhaitable, sympathique, etc., mais malheureusement impossible techniquement ou politiquement, mentent tout autant. Ils feraient mieux de défendre ce en quoi ils croient (s’ils croient encore à quelque chose) plutôt que de se perdre dans des postures conservatrices.

La victoire de Lula face au camp de l’agrobusiness au Brésil redonne certes un peu d’espoir. Mais elle ne doit pas faire oublier que tant d’électeurs restent sceptiques face à la gauche social-écologique et préfèrent s’en remettre à la droite nationaliste et antimigrants, au Sud comme au Nord, comme l’ont montré les élections en Suède et en Italie. Pour une raison simple : sans une transformation fondamentale du système économique et de la répartition des richesses, le programme social-écologique risque de se retourner contre les classes moyennes et populaires. La bonne nouvelle (si l’on peut dire) est que les richesses sont tellement concentrées au sommet qu’il est possible d’améliorer les conditions de vie de l’immense majorité de la population tout en luttant contre le changement climatique, pour peu que l’on se donne les moyens d’une redistribution ambitieuse.

Autrement dit, chacun devra naturellement changer profondément son mode de vie, mais le fait est qu’il est possible de compenser les classes populaires et moyennes pour ces changements, à la fois sur le plan financier et en donnant accès à des biens et services moins énergivores et davantage compatibles avec la survie de la planète (éducation, santé, logement, transport, etc.). Cela passe par une réduction drastique du niveau de fortune et de revenu des plus riches, et c’est d’ailleurs la seule façon de constituer des majorités politiques pour sauver la planète.

Des milliardaires imposés à 5 %

Les faits et les chiffres sont têtus. Les milliardaires mondiaux ont poursuivi leur progression stratosphérique depuis la crise de 2008 et pendant la pandémie de Covid-19 et ont atteint des niveaux inédits. Comme l’a montré le rapport sur les inégalités mondiales 2022, les 0,1 % les plus riches de la planète détiennent désormais à eux seuls quelque 80 000 milliards d’euros de capitaux financiers et immobiliers, soit plus de 19 % des patrimoines à l’échelle mondiale (l’équivalent d’une année de PIB mondial). La part détenue par les 10 % les plus riches atteint 77 % du total, contre seulement 2 % pour les 50 % les plus pauvres. En Europe, que les élites économiques aiment présenter comme un havre d’égalité, la part des 10 % les plus riches est de 61 % du patrimoine total, contre 4 % pour les 50 % les plus pauvres.

En France, les cinq cents plus grandes fortunes sont passées à elles seules entre 2010 et 2022 de 200 milliards à 1 000 milliards, c’est-à-dire de 10 % du PIB à près de 50 % du PIB (soit deux fois plus que tout ce que possèdent les 50 % les plus pauvres). D’après les données disponibles, le total de l’impôt sur le revenu acquitté par ces cinq cents fortunes a représenté sur toute cette période l’équivalent de moins de 5 % de cet enrichissement de 800 milliards. C’est d’ailleurs cohérent avec les déclarations de revenus des milliardaires étatsuniens révélées en 2021 par l’organisme ProPublica, et qui montrent un taux d’imposition moyen du même ordre. En instituant une imposition exceptionnelle de 50 % sur cet enrichissement, ce qui n’aurait rien d’excessif à un moment où les petites épargnes durement accumulées acquittent un impôt inflationniste de 10 % par an, le gouvernement français pourrait réunir 400 milliards d’euros.

Taxation d’exception

On peut imaginer d’autres formules, mais le fait est que les montants sont vertigineux : ceux qui prétendent qu’il n’y a rien de substantiel à récupérer de ce côté-là ne savent tout simplement pas compter. Pour mémoire, le pouvoir en place vient de mettre son veto cette semaine à une décision de l’Assemblée nationale d’augmenter les investissements dans la rénovation thermique des bâtiments (12 milliards d’euros) et dans les réseaux ferroviaires (3 milliards), en expliquant que nous n’avions pas les moyens de telles largesses. D’où la question : le gouvernement sait-il compter, ou bien fait-il passer les intérêts d’une petite classe devant ceux de la planète et de la population, qui aurait tellement besoin de logements rénovés et de trains qui arrivent à l’heure ?

Au-delà de cette taxation d’exception des cinq cents plus grandes fortunes, c’est évidemment l’ensemble du système fiscal qu’il faut revoir, en France, comme dans tous les pays du monde. Au cours du XXe siècle, l’impôt progressif sur le revenu a été un immense succès historique. Les taux d’imposition de l’ordre de 80-90 % appliqués aux plus hauts revenus sous Roosevelt et pendant un demi-siècle (81 % en moyenne de 1930 à 1980) ont coïncidé avec la période de prospérité, d’innovation et de croissance maximale des Etats-Unis. Pour une raison simple : la prospérité dépend avant tout de l’éducation (et les Etats-Unis étaient très en avance sur le monde à ce moment-là) et n’a absolument pas besoin d’une inégalité stratosphérique.

Au XXIe siècle, il faudra étendre cet héritage à l’impôt progressif sur la fortune, avec des taux de 80-90 % sur les milliardaires, et mettre à contribution les 10 % des patrimoines les plus élevés. Il faut aussi et surtout qu’une part substantielle des recettes pesant sur les plus riches soient versées directement aux pays les plus pauvres, en proportion de leur population et de leur exposition au changement climatique. Les pays du Sud ne peuvent plus attendre chaque année que le Nord daigne tenir ses engagements. Il est temps de penser le monde suivant, sinon c’est lui qui se transformera en cauchemar.

Alessandro Stanziani « La puissance n’est pas qu’une question d’armes mais aussi de contrôle des céréales »

L’économiste propose une histoire longue du capitalisme à l’aune du commerce des grains, de la terre et des semences. Et formule des propositions contre les inégalités et pour la protection collective du vivant In Le Monde

Propos Recueillis Par Julien Vincent

ENTRETIEN Historien et économiste, Alessandro Stanziani est chercheur au CNRS et à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), où il a rejoint le Groupe de recherche en histoire environnementale. Auteur d’une douzaine d’ouvrages, en anglais et en français, sur l’histoire des marchés et du travail, il milite depuis plusieurs années pour une histoire mondiale et connectée. Spécialiste reconnu de la Russie, il mène aussi des recherches sur la France et sur l’Inde. Il explore dans son essai Capital Terre. Une histoire longue du monde d’après (XIIe-XXIe siècle) les rapports entre Etat, marché et alimentation.

Pourquoi avoir recours à l’« histoire longue » vous paraît-il important pour penser notre monde présent et futur ?

Le slogan du « monde d’après », apparu pendant la crise du Covid-19, manifeste un besoin profond de repenser le temps historique. Il est courant de dater l’entrée dans l’anthropocène [époque géologique où l’influence des activités humaines est prédominante] vers 1780, avec les machines à vapeur et l’essor du charbon. Il est vrai que l’industrialisation, tout en augmentant les capacités productives, a généré beaucoup de problèmes environnementaux. Mais je remarque qu’un problème à la fois très ancien et fondamental pour l’humanité n’a pas été résolu depuis cette époque : celui de savoir comment nourrir le plus grand nombre. Or, ce n’est pas un problème de production : les prophéties malthusiennes sur le manque de nourriture lié à la croissance démographique, depuis cette époque, ont toujours été contredites. Il s’agit d’un problème de distribution et d’organisation des marchés, c’est-à-dire un problème politique.

La guerre en Ukraine, qui perturbe aujourd’hui les marchés mondiaux des céréales, doit-elle se comprendre dans une histoire longue ?

Tous les empires dans l’histoire ont pu faire ce constat : la puissance n’est pas seulement une question d’armes, mais aussi de contrôle des céréales. C’est la raison pour laquelle la Russie cherche à mettre la main sur les terres d’Ukraine dès les XVIIe et XVIIIe siècles. Il s’agit d’affaiblir l’Empire ottoman, mais aussi de renforcer sa puissance commerciale. Au moment du blocus continental, sous Napoléon, les Européens se tournent en effet vers elle pour leurs approvisionnements en blé. Mais, à la fin du XIXe siècle, la concurrence étatsunienne va considérablement affaiblir le régime et faciliter la révolution de 1905. Dans des contextes de guerre, le contrôle sur les céréales passe aussi par le blocage des approvisionnements. En 1933, face à la résistance ukrainienne, Staline réquisitionne les réserves de blé, provoquant des millions de victimes. Cet événement n’est pas isolé. Les famines et disettes « politiques » sont nombreuses aux XIXe et XXe siècles, en Inde britannique, dans la Chine de Mao ou sous les Khmers rouges, au Cambodge, en 1979.

Si ce rôle stratégique des céréales a des racines anciennes, comment appréhender la spéculation sur les matières premières depuis la crise économique mondiale de 2008 ?

Il convient de remonter loin dans le temps si l’on veut bien comprendre la nouveauté de ces phénomènes. Déjà, au Moyen Age, il existait des bourses de commerce permettant de spéculer sur les céréales à travers des marchés à terme. Mais, pour éviter les émeutes, tous les régimes cherchent à les limiter. D’abord on constitue des stocks cogérés par les institutions centrales et locales, puis les prix sont régulés du fait de fortes contraintes coutumières autour de notions de « juste prix », enfin les communs ruraux aident les familles à faire face aux aléas. Tous ces phénomènes sont bien documentés en Europe, mais aussi en Chine et en Inde.

A la fin du XIXe siècle, l’amélioration des transports éloigne la peur des pénuries et conduit à abandonner la pratique des stocks. Ce phénomène est visible partout, y compris dans les colonies. En contrepartie, il faut sécuriser les approvisionnements à venir. Pour cela on se tourne massivement vers les contrats à terme. Ces échanges, qui portent non sur des produits agricoles mais seulement sur des promesses sur ces produits, n’aboutissent en général à aucune transaction matérielle. Cette spéculation sur les céréales provoque d’importantes protestations de la part des coopératives et associations de consommateurs. Elle est interdite en 1914, et, après une reprise éphémère, ne réapparaîtra que dans les années 1980, alors que les protections institutionnelles et coutumières anciennes n’existent plus.

Depuis plusieurs années s’y ajoute une libéralisation des marchés fonciers internationaux et de land grabbing [accaparement des terres] : on peut acheter des terres sans les mettre en culture, massivement et partout, en prévision de spéculations à venir. Ce qu’on appelle « pénuries » de céréales, y compris aujourd’hui avec la guerre en Ukraine, ce ne sont pas de réelles crises de production, mais le résultat de ces phénomènes spéculatifs. Ils sont parfois très anciens mais, ce qui est nouveau, c’est le renoncement à les réguler ou à les interdire.

La financiarisation n’est pas la seule manière dont le capitalisme s’est emparé du vivant. Dans votre livre, vous montrez que la génétique joue aussi un grand rôle…

Sélectionner les espèces pour les améliorer est une pratique ancienne qui n’a rien de spécifiquement européen. Les archéobotanistes chinois et indiens ont montré que des riz hybrides existaient depuis très longtemps. Ils ont aussi mis en lumière l’importance des circulations de semences entre l’Asie et l’Europe depuis le néolithique. Avec l’essor des engrais chimiques et les travaux de Gregor Mendel sur la génétique, à partir de la fin du XIXe siècle, on voit apparaître de nouvelles céréales génétiquement sélectionnées. Elles permettent l’essor d’un nouveau capitalisme agraire fondé sur la commercialisation des semences. Mais celles-ci créent divers problèmes comme l’appauvrissement des sols et l’apparition de nouvelles maladies. C’est pour y remédier, mais aussi pour maintenir les profits, que l’on développe, après 1990, les organismes génétiquement modifiés, OGM, qui posent à leur tour de graves problèmes.

On voit des phénomènes comparables avec l’essor inédit de la consommation de viande à la fin du XIXe siècle. Les innovations qu’elle entraîne en matière d’élevage et d’organisation des marchés sont à l’origine de maladies, comme la trichinellose porcine ou la tuberculose bovine, qui passent des animaux aux hommes. Le Covid-19 doit être situé dans une histoire longue des zoonoses et des épizooties, dans laquelle l’élevage intensif marque une rupture récente.

En quoi la question de l’alimentation peut-elle éclairer la nécessaire transition énergétique ?

Le travail n’est pas seulement un facteur de production, c’est aussi la principale source d’énergie à l’échelle mondiale jusqu’à une époque récente. C’est là qu’on voit l’importance de l’alimentation, en particulier des céréales.

A partir du XIIe siècle, on voit une intensification du travail, pas seulement en Europe, mais à travers le monde, qui se développe à l’époque moderne avec l’esclavage et d’autres formes de travail contraint. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, ce qui frappe est moins le remplacement des travailleurs par des machines que l’intensification du travail musculaire, à la fois humain et animal. Le passage d’une croissance intensive en travail à une croissance intensive en capital est plus tardif qu’on le croit souvent. S’il y a une « transition énergétique » sous-estimée, c’est bien celle qui a vu la marginalisation du travail comme source d’énergie. Même en Angleterre le travail musculaire représente encore 60 % des sources d’énergie cumulées en 1870. Le remplacement des travailleurs par les machines n’est vraiment massif qu’après cette époque. Dans l’agriculture, il faut attendre 1945 et, dans les pays du Sud, on ne l’observe pas vraiment avant les années 1970 ou 1980. Penser la transition énergétique, c’est repenser la place du travail.

La dernière partie de votre livre est consacrée à des propositions politiques. Est-ce là le rôle de l’historien ?

Ce livre relève plutôt d’une économie historique que de l’histoire économique. Les travaux d’histoire environnementale parmi les plus intéressants offrent des récits assez désespérants de la destruction des équilibres écologiques. Ce faisant, ils peuvent donner l’impression fausse que « c’était mieux avant ». C’est pour cette raison que j’ai voulu sortir d’une approche purement historique. Les propositions que je fais découlent néanmoins d’analyses historiques documentées.

Je les formule en m’appuyant sur divers travaux qui nous font comprendre les évolutions récentes du capitalisme néolibéral. Les dégradations environnementales y apparaissent d’abord indissociables d’une explosion des inégalités. Il faut donc partir d’une réforme fiscale, principal outil de la redistribution. Mais la fiscalité dite « verte » est inefficace, car souvent régressive, comme on l’a vu avec les « gilets jaunes ». C’est pourquoi je suis les économistes, comme Thomas Piketty et d’autres, qui proposent de la remplacer par une fiscalité progressive : les plus gros pollueurs sont aussi les plus riches.

Un autre enjeu récent est l’essor de la génétique. Les OGM détruisent l’environnement en même temps qu’ils prolétarisent les travailleurs agricoles devenus des migrants sans protection sociale. Il faut abolir les brevets sur les semences et faire entrer les espèces traditionnelles au patrimoine de l’humanité. Pour cela, il faudra restaurer une recherche publique, aujourd’hui inféodée aux intérêts privés. De même, on ne pourra pas réformer les bourses de commerce ou le land grabbing : il faut les interdire tout simplement.

Pour pouvoir voter toutes ces mesures, il faut enfin plus de démocratie. Cela nécessitera de donner le droit de vote à tous les travailleurs, donc aux étrangers, mais aussi d’empêcher le rôle des lobbys dans le financement des partis politiques.

Capital Terre. Une histoire longue du monde d’après (XIIe-XXIe siècle)

d’Alessandro Stanziani, Payot, 432 pages, 22 euros


Des migrants s’enfuient après être parvenus à entrer dans l’enclave espagnole de Melilla, le 24 juin. Javier Bernardo/AP

Aurélie Collas, Le Monde

REPORTAGE

CASABLANCA – correspondance

Issam a une main dans le plâtre, des douleurs à l’épaule et une blessure à la tête qui cicatrise lentement. A Casablanca, le Soudanais de 22 ans poursuit sa convalescence, un mois après la tentative de passage en force à Melilla, enclave espagnole dans le nord du Maroc, au cours de laquelle 23 migrants sont morts selon Rabat, au moins 27 selon l’Association marocaine des droits humains (AMDH).

De ce drame, Issam ne garde que quelques images violentes. Il se souvient qu’au moment d’escalader le grillage, il a reçu des coups de matraque de la police. Il est tombé puis a été assommé. Lorsqu’il a repris connaissance, on l’a fait monter dans un bus qui l’a envoyé dans le sud du pays. Depuis, il a rejoint Casablanca. Il erre dans les rues avec ses compagnons de route, qui faisaient partie, comme lui, des quelque 1 500 migrants à avoir tenté, le 24 juin, de pénétrer à l’intérieur de la possession espagnole – seule frontière terrestre, avec celle de Ceuta, de l’Union européenne sur le continent africain.

Les associations locales ont pu établir que la majorité d’entre eux étaient des Soudanais. Alors que leur présence au Maroc avait jusque-là peu retenu l’attention, leur nombre ce jour-là a révélé un phénomène nouveau : un changement de route migratoire pour ces ressortissants généralement originaires du Darfour et du Kordofan, deux régions en proie aux conflits. Certains viennent aussi du Soudan du Sud, un pays ravagé par la guerre civile. « La présence de Soudanais au Maroc est assez nouvelle, confirme Hassan Ammari, président de l’association Aides aux migrants en situation vulnérable (AMSV), à Oujda (nord-est). Nous avons vu les premières vagues arriver de la frontière algérienne durant l’été 2021. Auparavant, leur nombre était marginal. »

La plupart ont transité par la Libye. « Historiquement, ce pays limitrophe du Soudan est la voie d’accès des Soudanais pour rejoindre l’Italie en traversant la Méditerranée centrale », souligne Sara Prestianni, de l’ONG EuroMed Droits. Mais les violences croissantes auxquelles sont confrontés les migrants en territoire libyen les ont poussés à emprunter d’autres itinéraires, selon cette spécialiste des migrations. Elle évoque « la forte instabilité politique en Libye, avec des milices qui contrôlent le territoire et pour lesquelles les migrants sont de l’argent liquide, la répression dans les centres de détention, le rôle accru des gardes-côtes libyens, auxquels l’Italie a sous-traité le contrôle des frontières et les interceptions en mer ». Beaucoup se sont donc résolus à effectuer ce grand détour par l’Algérie et le Maroc, incités aussi par le bouche-à-oreille et ballottés de trafiquants en trafiquants.

« Vendus comme des esclaves »

En juin, le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) au Maroc comptait 1 350 demandeurs d’asile et réfugiés soudanais, contre seulement 150 un an plus tôt. A l’inverse, le nombre de migrants soudanais arrivés en Italie, notamment depuis la Libye, a diminué ces dernières années. « En 2018, ils représentaient 7 % des arrivées. Aujourd’hui, ils n’apparaissent même plus dans les dix premières nationalités, observe Sara Prestianni. Leur exemple montre comment le renforcement d’une frontière ne fait que déplacer les routes. En l’occurrence, ces migrants ont dû emprunter un itinéraire plus long, avec toujours plus de dangers. Aux violences qu’ils ont subies dans leur pays et qui leur vaudraient un statut de réfugié s’ajoutent celles du transit, faute de voies légales d’accès au territoire européen. »

Issam a quitté le Darfour en 2018. Il s’épanche peu sur les raisons qui l’ont conduit à l’exode. La mort de ses parents, la solitude, le dénuement. Les dettes de sa famille et la pression des créanciers. Une certaine idée de l’Europe, qui lui semblait être le « continent des droits humains », le « paradis du monde ». Il fait d’abord route vers l’Egypte, puis, faute de pouvoir rejoindre l’Europe à partir de là, poursuit vers la Libye, où les dangers et les violences vont s’enchaîner.

Les trafiquants qu’il avait payés pour traverser la frontière au point de passage de Saloum le conduisent dans le désert, dans une maison gardée par des hommes armés qui lui réclament une rançon et, à défaut de l’obtenir, le soumettent au travail forcé. Il s’enfuit au bout de six mois et rejoint Tobrouk (nord-est). Pour se reconstituer un pécule, il trouve un emploi dans un atelier de soudure. Un an plus tard, il a récolté la somme exigée par les passeurs pour rejoindre l’Italie : 3 000 dinars libyens (600 euros) pour le trajet de 1 250 km vers Tripoli, 8 000 pour la traversée de la Méditerranée.

Sur la route en direction de la capitale libyenne, le pick-up fait une halte à Beni Ulid, à 160 km au sud-est de Tripoli. « Ce n’était pas prévu. Là-bas, j’ai eu très peur. J’ai vu des Africains être vendus comme des esclaves, témoigne Issam. On m’a conduit dans une maison, on m’a demandé 2 000 dinars en menaçant de m’attacher, de me frapper et d’envoyer des vidéos à ma famille pour qu’elle envoie l’argent. » Issam paie et rejoint la côte.

Il prend la mer depuis Zouara, un soir du printemps 2021, sur une embarcation en bois avec quelque 250 migrants à son bord. Les côtes de Lampedusa sont à portée de vue quand le bateau est intercepté par les gardes-côtes libyens. Issam est envoyé en prison, où il restera deux mois. « Tout ce qui s’y passe est inhumain. Les prisonniers meurent de faim, les malades ne sont pas soignés. On est frappés en permanence. » Avec d’autres Soudanais, il forme un groupe pour s’évader. « Un matin, on a forcé la porte. La police nous a tiré dessus, il y a eu des morts. »

Après la prison, il est mis sur la piste de la route de l’ouest par des passeurs. Il les paie 4 000 dinars libyens pour la traversée de l’Algérie. En une dizaine de jours, il atteint la ville frontalière de Maghnia, l’un des principaux points de départ des migrants vers le Maroc. Issam est conduit dans un « ghetto », une maison de clandestins où on lui demande encore 150 euros pour franchir la frontière. Il y parvient à la deuxième tentative.

Une enclave de plus en plus militarisée

Avec, d’un côté, le fossé algérien et, de l’autre, la barrière marocaine, « cette frontière est un passage compliqué », souligne, sous couvert d’anonymat, un travailleur humanitaire au Maroc qui connaît bien les flux dans cette région : « Les migrants passent souvent par la montagne. Ils peuvent êtredépouillés,arrêtés par la police algérienne ou par la police marocaine, qui les renvoie en Algérie. Certains sont enrôlés dans du trafic de drogue pour servir de mules. »

A Oujda, côté marocain, ces rescapés retrouvent les refoulés de Ceuta et Melilla. Ils tentent de survivre dans les rues. Certains trouvent refuge dans l’église de la ville, d’autres sont conduits dans des « foyers ghettos » où « ils sont logés mais doivent payer un droit dit “de communauté” », poursuit notre source : « Si vous ne payez pas, vous ne sortez pas. On a tout vu, de la violence, des menaces de mort… » De peur d’être arrêtés, d’autres rejoignent Casablanca ou Rabat, ou bien s’installent dans les campements du massif forestier du Gourougou, près de Melilla, refuge précaire depuis des années pour de nombreux migrants. Ils attendent la prochaine tentative de passage de la frontière de l’enclave espagnole, qui, avec ses trois clôtures grillagées et de plus en plus militarisée, est devenue difficilement franchissable au fil des ans.

A Casablanca, Issam attend d’être rétabli. Il reprendra alors la route vers Melilla ou Ceuta. Le Maroc n’est pas pour lui un pays d’installation. « Ici, on dort dans la rue. On n’a pas de papiers, pas de travail. Il n’y a aucun avenir possible. Dans mon pays, c’est la guerre. » Tenter encore de rejoindre l’Europe ? « Je n’ai pas le choix », lâche-t-il dans un soupir de désespoir. Même au péril de sa vie. « J’essaierai autant de fois qu’il le faudra. »

Ella Bergmann-Michel, Wo wohnen alte Leute? 1931

Vu dans l’exposition Allemagne années 20, Centre Pompidou. La projection de l’extrait du film s’insère dans la 5e partie de l’exposition titrée Les choses : « Le regard scrutateur des artistes de la Nouvelle Objectivité les amène à prendre comme modèles les objets. En raison de sa technique soi-disant objective, la photographie , [ici le cinéma] paraît adaptée au rendu précis des choses dans leur matérialité, […], la tension entre ces  plantes inertes  et l’environnement dépouillé et géométrisé [de cette espèce d’ehpad]. […] Ces plantes sont photographiées véritablement comme des objets. On ne s’intéresse pas aux plantes en tant qu’êtres vivants ; […] Ce sont des natures mortes. »

2.
Ella Bergmann-Michel Wahlkampf1932 (Letze Wahl) Election 1932 (The Last Election)

« Documentaire sur les élections de 1932 fatales à la République de Weimar »
Ella Bergmann-Michel’s last of five documentary films, a fragment.
« There were shots of election posters, of lively street discussions, of types of members of each party. The Frankfurt streets and alleys were documented, already adorned with the swastika flags and hammer and sickle as well as with the well-known flag with the three arrows. Then I had to stop filming for political reasons. It was January 1933. »
Live aural counterpoint: williwaw (donkeyscratch.com), recorded at The Old Hairdressers, 10 April 2016, playing yet another version of The Elephant’s Porteur.

 

Ce secteur étant à l’origine de près d’un quart des émissions de gaz à effet de serre, toute la politique d’aménagement du territoire et les techniques de construction sont à revoir

Raphaël Ménard avait listé « quelques analyses et impensés » à partager avec les deux sénateurs de la commission des affaires européennes qui souhaitaient l’entendre sur le climat, lundi 17 janvier. L’audition devant durer une heure, très vite, il a mis « les pieds dans le plat » : « Qu’est-ce qui nous prouve qu’on a encore besoin de construire du neuf ? Existe-t-il au moins un inventaire national des sans doute 4 milliards de mètres carrés bâtis ? Car tout est peut-être déjà là. La question est plutôt de savoir comment on transforme. » Trois semaines plus tard, dans un immeuble voisin de l’avenue des Champs-Elysées, à Paris, Fabrice Bonnifet interroge le besoin de construire de nouveaux stades en France, « quand tous ont été rénovés pour l’Euro [2016] et qu’ils ne sont pas pleins ».

Le premier préside le directoire d’Aménagement, recherches, pôles d’échanges (AREP), la plus grande agence d’architecture de France. Le second est directeur du développement durable d’un des plus importants groupes de construction, Bouygues. Il y a trois ans, jamais ils n’auraient tenu un tel discours. Mais au nom de l’urgence climatique – le BTP représente 25 % des émissions de gaz à effet de serre –, ils assument une certaine radicalité : il faut faire moins, différemment, voire « arrêter de construire des bâtiments neufs tant qu’on n’a pas fini d’occuper les vides », complète Nicola Delon, cofondateur du collectif Encore heureux, qui représentait la France à la Biennale d’architecture de Venise en 2018.

« On recense de 2 millions à 3 millions de logements vacants, dont 600 000 à 700 000 dans les villes moyennes. Six cent mille, c’est l’équivalent de deux années de constructions neuves », complète Christine Leconte, la présidente du Conseil national de l’ordre des architectes. Quatre grandes voix qui insistent sur l’absolue nécessité de changer de logiciel. Est-ce à dire que le monde de la construction, nourri par un demi-siècle de béton et de terres agricoles, serait entré dans une ère de décroissance, de sobriété ? « Peu importe le mot pourvu que le but soit le même », explique Philippe Bihouix, directeur général d’AREP et bras droit de Raphaël Ménard.

« Pour le moment, on reste sur le “business as usual”, poursuit-il. On met du “béton vert” et on serre les fesses. On n’a pas pris la mesure de ce qu’il faudrait faire. Or, le bâtiment a déjà pris du retard sur les objectifs de la stratégie nationale bas carbone [un outil de pilotage de la politique énergétique et climatique française]. Le rythme de construction ne baisse pas, la rénovation ne va pas assez vite. » Le « Manifeste pour une frugalité heureuse », lancé en 2018 par un ingénieur et deux architectes, a beau avoir ses 14 000 adeptes, « on a gagné la bataille des idées, pas celle du terrain », note Alain Bornarel, l’ingénieur.

La ville sobre est dense

Si la profession veut en appliquer les principes, il faut tout revoir : les techniques, la politique d’aménagement, le modèle économique. Or, construire sur une parcelle vierge n’a rien à voir avec la réhabilitation d’une friche. Choisir des portes-fenêtres sur catalogue et tailler un escalier dans des portes promises à la benne non plus. Tout est plus complexe, plus lent. Plus cher. Il faut aussi « proposer un autre idéal » que le rêve de pavillon avec jardin, insistait, à l’automne 2021, la ministre déléguée chargée du logement, Emmanuelle Wargon.

Car la sobriété appliquée à l’habitat ne se résume pas au bilan carbone des matériaux. L’emprise foncière, mais aussi l’usage d’un bâtiment, fait partie de l’équation. Ainsi, une ville sobre est-elle d’abord une ville qui reste dans son enveloppe, voire qui se densifie, détaille Christine Leconte. L’objectif « zéro artificialisation nette » de la loi climat d’août 2021 va dans ce sens. Le premier des quatre scénarios de l’étude « Transition(s) 2050 », réalisée par l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), va plus loin : il faut transformer les logements vacants et les résidences secondaires en résidences principales, diminuer drastiquement le nombre de constructions neuves, et réduire de 30 % la taille des maisons individuelles.

Comme personne ne sait vraiment par où commencer, l’Etat a lancé en 2020 un programme de recherche sur la sobriété foncière. « Pour le moment, on se contente de transformer les grandes friches SNCF, ou les ZAC [zones d’aménagement concerté]. Mais ce n’est pas de l’urbanisme du quotidien. A ce rythme, on y est encore dans trente ans », constate Anne Vigne, responsable de cette mission pour le service interministériel plan urbanisme construction architecture. Parmi les sept territoires retenus, l’agglomération du Pays de Dreux, en Eure-et-Loir, réfléchit à densifier un lotissement, une zone commerciale et une entrée de ville. Une fiche sur chaque cas servira de vade-mecum à tous.

Nul besoin de manuel, en revanche, pour comprendre que c’en est fini de la « tabula rasa » ; le XXIe siècle doit composer avec le « déjà-là ». A Paris, la rénovation devient la règle, la démolition l’exception, insiste depuis deux ans Emmanuel Grégoire, l’adjoint d’Anne Hidalgo chargé de l’urbanisme. Le marché suit. Les promoteurs ont désormais leur branche rénovation. Bouygues construction prévoit même, d’ici à 2050, de consacrer 95 % de son activité à la rénovation, contre seulement de 5 % à 10 % aujourd’hui. La bascule pourrait avoir lieu dès 2030. Déjà, le groupe négocie avec les bailleurs pour isoler les lotissements et les équiper de pompes à chaleur. Penser de cette façon bouscule les habitudes. Chez AREP, les programmistes sont devenus des tueurs de mètres carrés. « Une fois le marché signé, on enlève de la surface partout avant que les architectes interviennent », traduit Raphaël Ménard. Chaque besoin est questionné. « Dans une gare, faut-il vraiment couvrir 10 000 mètres carrés de quais avec une structure qui pèse 15 000 tonnes et émet 10 000 tonnes de CO2 ? Peut-on vraiment se le permettre si c’est pour abriter 1 000 personnes qui y passent une minute trente par jour ? », poursuit-il.

Banque de matériaux

Bouygues travaille des formes plus compactes, privilégie les immeubles carrés plutôt que les barres en L, et allège les étages supérieurs en y mettant moins de béton. Le béton devrait d’ailleurs être réservé aux grandes infrastructures, aux centrales nucléaires, et, pour le reste, laisser place au bois, à la terre, la pierre, la paille, insistent les déjà convertis. Les plus engagés ne jurent que par le réemploi. La pratique prend de l’ampleur. En 2012, le Pavillon de l’Arsenal, le centre parisien d’architecture et d’urbanisme, y consacrait sa première exposition. Deux ans plus tard, au même endroit, l’exposition « Matière grise », du collectif Encore heureux, attirait 100 000 visiteurs. C’est après avoir vu leurs maquettes conçues pour les 70 ans de la SNCF partir à la poubelle dès l’événement terminé – une année de travail – que deux de ses membres ont étudié de plus près la question des ressources.

« Le réemploi n’est qu’un retour aux origines de l’architecture, que la modernité, le béton et l’industrialisation avaient mises de côté », note Alexandre Labasse, le directeur général de l’Arsenal. En Loire-Atlantique, Loïc Daubas, « architecte du rural », a développé un vrai savoir-faire. A Fégréac, près de Redon, la mairie prévoyait de démolir une maison et les ateliers du forgeron et du menuisier pour agrandir l’école. Tout a été conservé. La maison héberge la chaufferie, des toilettes et un poulailler. L’atelier du menuisier sert de salle de motricité aux maternelles. Les gravats de la forge – irrécupérable – ont été digérés en de larges banquettes. Il n’y a pas de couloir chauffé entre les classes, mais une coursive abritée, ouverte sur le verger.

En Belgique, on réutilise déjà les anciennes briques. La France est partie avec du retard, mais les mentalités évoluent. Depuis 2017, la plate-forme « Cycle up », créée par les sociétés Egis et Icade, propose des matériaux récupérés sur les chantiers. Un autre site Internet, le « Booster du réemploi », porté par 40 maîtres d’ouvrage, a vu le jour en 2020. Les plates-formes physiques sont l’étape d’après. De son côté, Bouygues répertorie chaque élément utilisé sur un chantier pour que le bâtiment devienne la banque de matériaux de demain. Réutiliser, utiliser ce qu’on a sous la main, c’est aussi moins de camions sur les routes. A Rosny-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis, la paille porteuse utilisée pour les murs des écoles pousse en Eure-et-Loir, à moins de 80 kilomètres de là.

« Arrêter de chauffer des parkings »

Parmi les « impensés » qu’avait listés Raphaël Ménard, il y a le sujet de la taille des bâtiments : « En France, l’emprise résidentielle est de 60 m2 à 70 m2. A-t-on besoin d’autant d’espace ? Si on n’interroge pas ce paramètre, on va réhabiliter des logements trop grands qu’il faudra chauffer, meubler. » Un bâtiment sobre, c’est aussi un bâtiment qui consomme le moins possible. En Autriche, dans le Land du Vorarlberg, les architectes de Baumschlager Eberle ont conçu le 2226, un immeuble de bureaux sans chauffage, sans climatisation ni ventilation. La chaleur provient des occupants, des ordinateurs et de la lumière extérieure. Appliqué au logement, ce sont des volets à poser, des isolants adaptés au confort d’hiver et d’été, des chaudières à changer, et des aides. Encore faut-il que celles-ci soient conditionnées à un niveau de performance. La rénovation globale, plus exigeante mais plus efficace que le coup par coup, doit être privilégiée, insistent, en vain, la Cour des comptes et le Haut Conseil pour le climat.

« Arrêtons aussi le carrelage dans les salles de bains, abaissons les températures de confort, habillons-nous comme en hiver sur les plateaux TV, et allons travailler en tongs l’été », lâche très sérieusement Philippe Bihouix, le patron d’AREP. Pour que la pilule passe mieux, Cédric Borel, le directeur de l’Institut français pour la performance du bâtiment, a lancé le championnat de France des économies d’énergie. La 6e édition réunit 420 bâtiments, dont une bonne moitié de collèges et lycées d’Ile-de-France, de Normandie et de Rhône-Alpes, mais aussi quatre tours du quartier de la Défense, dans l’Ouest parisien. L’initiative a déjà permis « d’éteindredes radiateurs dans les cages d’escalier et d’arrêter de chauffer des parkings », détaille-t-il, comme dans ce centre de tri postal à Rennes où, « en chauffant uniquement la pièce où travaillent les salariés, la consommation du bâtiment a baissé de 20 % ».

Le modèle qui permettrait de construire moins en créant plus d’emplois n’a en revanche pas encore été trouvé. Les équipes comme AREP, qui répondent aux concours en gommant « le geste architectural », prennent donc le risque de perdre. Parfois, cela paie. Sur un programme de logements à Paris, Encore heureux a proposé de garder l’ancien parking. C’était plus long, plus cher, mais l’office public Paris Habitat et le promoteur ont été convaincus.

Avec tout cela, à quoi ressembleront les logements de 2050 ? Sensiblement à ceux d’aujourd’hui, avancent les auteurs du rapport « Habiter dans une société bas carbone » de The Shift Project, un groupe de réflexion sur la décarbonation de l’économie. Ils seront même plus confortables, plus sains, moins humides et moins froids en hiver. Les jours de forte chaleur, ils resteront frais, puisque le confort d’été aura été pris en compte. Les ménages seront un peu plus endettés, mais l’étude parie sur une baisse des dépenses de chauffage. Il sera aussi « plus fréquent d’habiter un appartement qu’une maison ». Enfin, la résidence secondaire sera « un bien plus luxueux » encore, et il sera rare d’en construire de nouvelles.

 

Texte paru dans AOC

« Je ne crois pas être le seul à être angoissé, et doublement angoissé. C’est ce que je ressens depuis que je lis en même temps les nouvelles de la guerre en Ukraine et le nouveau rapport du GIEC sur la mutation climatique. Je ne parviens pas à choisir l’une ou l’autre de ces deux tragédies. Inutile d’essayer de dresser la première contre la deuxième, ni même de les hiérarchiser, de faire comme si l’une était plus urgente, l’autre plus catastrophique. Les deux me frappent en même temps à plein. Elles n’ont en commun que d’être toutes deux bel et bien géopolitiques. Même s’il ne s’agit pas d’occuper les mêmes terres.
La guerre de Poutine se joue sur l’échiquier des grandes puissances et prétend se saisir d’une terre sans autre justification que le plaisir d’un prince. À l’ancienne, en quelque sorte. À ceci près que, depuis 1945, il fallait à ces prises de terre (à ce que l’anglais désigne brutalement comme un landgrab) une sorte de justification, un mandat des Nations Unies, un cache misère peut être, oui, mais quand même une semblance de légalité.
L’autre tragédie ne se joue pas sur cet échiquier traditionnel. Il y a bien des prises de terre, mais c’est plutôt la Terre qui resserre sa prise sur toutes les nations. Il y a bien des grandes puissances, mais elles sont chacune en train d’envahir les autres en déversant sur elles leurs pollutions, leurs CO2, leurs déchets, si bien que chacune est à la fois envahissante et envahie, sans qu’elles parviennent à faire tenir leurs combats dans les frontières des États-nations. Sur ce trépassement d’un pays sur les autres, le rapport du GIEC est écrasant : les grandes puissances occupent les autres nations, aussi sûrement que la Russie cherche à détruire l’Ukraine. Sans missile et sans tank, c’est vrai, mais par le cours ordinaire de leurs économies. Ces deux tragédies sont bien concomitantes.
Si elles ne semblent pas mordre sur mes émotions exactement de la même façon, c’est parce que je possède tout un répertoire d’attitudes et d’affects pour réagir, hélas, aux horreurs de la guerre en Ukraine et que je n’ai pas (pas encore) les mêmes tristes habitudes pour réagir aux destructions innombrables des grandes puissances en guerre avec les terres qu’elles envahissent – et qui pourtant les encerclent de plus en plus étroitement en resserrant chaque jour leurs emprises. Chacun a vu des centaines de films de guerre, mais combien de films « de climat » ?
Et c’est bien de guerre qu’il s’agit désormais dans les deux cas, en ce sens précis, qu’il n’y a aucun principe supérieur commun, aucun arbitre suprême, pour en juger les conflits. Il n’y en a plus pour contenir la Russie ; il n’y en a pas encore pour contenir le climat. La décision ne dépend plus que de l’issue des conflits.
Je vois que Poutine donne le dernier coup à l’ordre issu de la dernière guerre « mondiale », mais je ne vois pas émerger l’ordre qui pourrait sortir de la guerre « planétaire » rapportée par le GIEC.
Plusieurs journalistes ont introduit l’hypothèse que la guerre de Poutine marquait la fin d’une parenthèse qu’ils appellent la nouvelle « entre-deux guerre ». Voilà, suggèrent-ils, à partir de février 2022, finirait l’entre-deux guerres, celle qui avait commencé en 1945, avec la fondation des Nations Unies et l’idée de paix. Paix virtuelle bien sûr, projet qui faisait l’impasse sur d’innombrables conflits, mais qui obligeait quand même les impérialistes à obtenir de la fragilissime institution des Nations Unies comme un brevet de vertu.
Or Poutine, président d’un pays fondateur de cette vénérable institution, n’a même pas tenté d’obtenir un mandat pour envahir l’Ukraine (dont il nie d’ailleurs l’existence, ce qui l’autorise à tuer ceux que bizarrement il appelle ses frères). Et la Chine l’a gravement approuvé. Fin de cette entre deux guerres qui aurait duré 77 ans. Si je suis si terrifié, c’est que j’ai 75 ans, et que ma vie se loge donc exactement dans cette entre-deux guerres. Cette longue illusion sur les conditions de paix perpétuelle… avec toute ma génération, j’aurais vécu dans un rêve ?
Trois générations pour oublier l’horreur de la Deuxième Guerre mondiale (je commence à ne plus savoir comment numéroter l’enchaînement des conflits), ce n’est peut-être pas si mal après tout. La précédente, celle de mes parents, n’avait duré que 22 ans. L’effet de la Grande Guerre n’avait pas suffi.
Mais l’autre tragédie, je ne parviens pas à la faire rentrer dans le même cadre temporel. L’impression de paix a volé pour moi en éclat dès les années quatre-vingt quand les premiers rapports indiscutables sur l’état de la planète commencent à être systématiquement déniés par ceux qui vont devenir les climato-sceptiques.
Si j’avais à choisir une date pour fixer la limite de cette autre « entre-deux guerre », 1989 pourrait convenir. La chute de l’URSS (dont on dit que c’est le drame intime de Poutine quand on veut expliquer sa folie !) marque à la fois le maximum d’illusions sur la fin de l’histoire et le début de cette autre histoire, de cette géohistoire, de ce nouveau régime climatique qui, j’en étais sûr, allait ajouter ses conflits à tous les autres, sans que je sache en aucune façon comment dessiner leurs lignes de front. Cette entre deux guerres aurait duré, quant à elle, 45 ans.
Est-ce une loi de l’histoire qu’il faille payer quelques décennies de paix relatives par un conflit si terrifiant qu’il force tous les protagonistes à s’entendre, avant que l’oubli n’en émousse l’effet ? Mais alors, quels conflits nous faudra-t-il subir avant de pouvoir à nouveau tenter de refonder un nouvel idéal de paix ?
Je ne sais pas comment tenir à la fois les deux tragédies. En un certain sens, pourtant, la tragédie climatique, celle rapportée par le dernier rapport du GIEC, encercle bel et bien toutes les autres. Elle est donc en un sens « mondiale », mais dans un tout autre sens de l’adjectif avec lequel nous avons pris l’habitude en Europe de numéroter nos guerres (celles des autres, au loin, nous ne les numérotons même pas…). « Planétaire » serait un meilleur terme.
Or c’est là le cœur de mon angoisse, je vois que Poutine donne le dernier coup à l’ordre issu de la dernière guerre « mondiale », mais je ne vois pas émerger l’ordre qui pourrait sortir de la guerre « planétaire » rapportée par le GIEC. C’est là où il faut faire confiance au monde, à la planète, à la terre. Croire à une autre loi de l’histoire, celle par laquelle inévitablement, ô comme je tiens à cette adverbe ! inévitablement, les conflits actuels peuvent, non, doivent déboucher, sur la préparation de l’ordre planétaire qui pourrait suivre l’ordre mondial, si impuissant comme on le voit à empêcher les tanks russes d’occuper l’Ukraine.
Si je le croyais vraiment, je ne serais pas si angoissé ; si je n’y croyais pas vraiment, je n’écrirais pas ce texte. La seule chose dont je suis sûr, absolument sûr, c’est qu’il ne faut en aucun cas choisir entre ces deux tragédies. »
Bruno Latour PHILOSOPHE ET SOCIOLOGUE, PROFESSEUR ÉMÉRITE AU MÉDIALAB DE SCIENCES PO

In Le Monde du jour
« Produire leur propre électricité les a longtemps fait passer pour des dingues. Mais face à l’augmentation du prix de l’énergie, les habitants des maisons autonomes font désormais des envieux. Leur mode de vie sobre, qui séduit 100 000 foyers en France, gagne du terrain, même en ville

Les Richart vivent dans un luxe rare. Celui de ne rien payer, ou presque, de l’énergie dont dispose leur confortable maison de Prunet, tout près d’Aurillac (Cantal). La pièce à vivre du rez-de-chaussée baigne dans une douce ambiance, en ce froid et humide matin d’avril. Les ordinateurs sont allumés, des problèmes mathématiques se résolvent sur une table basse jouxtant le canapé, tandis que mijote le déjeuner. Bénédicte et Rémi Richart vont et viennent entre le coin cuisine et leurs trois garçons, âgés de 6 à 14 ans.

« Les visiteurs nous disent : “Votre mode de vie, en fait, c’est accessible” », dit en souriant la mère de famille, naguère professeure des écoles. Soleil, vent et bois apportent les kilowatts et la chaleur nécessaires à ces 200 mètres carrés et dépendances, avec pour toute facture un abonnement mensuel de 20 euros au fournisseur d’électricité verte Enercoop et 200 euros annuels de bûches bientôt supprimés par l’achat d’un petit bout de forêt.

C’est en 2004 que Rémi Richart a pris le chemin de l’autonomie, dégoûté de « l’argent brassé sans éthique ». Alors informaticien, ce tranquille échalas au regard azur et polaire assortie démissionne du milieu bancaire, se plonge dans des lectures peu réjouissantes sur l’état de la planète, en ressort persuadé de l’effondrement à venir. Alors il se forme à l’installation de panneaux solaires puis, en famille, lance la rénovation écologique d’un vieux corps de ferme qu’il pense en « îlot écorésilient ». Attention ! « Pas en autarcie survivaliste. Dans le partage et l’entraide, à l’échelle du village. »

Rémi Richart isole sérieusement la bâtisse, avec force argile, chanvre, liège. Il récupère pour trois sous des panneaux solaires thermiques et photovoltaïques trop vite mis au rebut, qu’il installe sur le toit de la grange, plein sud, ainsi qu’une petite éolienne. Un parc de quarante batteries (« à 9 000 euros l’ensemble, en nickel-fer, peu polluantes », précise-t-il) complète le dispositif, ainsi que les chaudières et cuisinière à bois, le poêle de masse, le four solaire fabriqué maison… Technologie, débrouille et sobriété se combinent, faisant jusqu’ici du raccordement au réseau électrique une inutile roue de secours.

Et notre hôte d’ouvrir, à l’extrémité nord du salon, les portes du frigo naturel qui, l’hiver, remplace l’électrique : un grand placard encastré dans le mur, rafraîchi par l’air extérieur. « Ça ressemble aux anciens garde-manger, admet-il, l’isolant en plus. » Sur des étagères proches sont stockés fruits et légumes en bocaux, séchés ou lactofermentés : le congélateur est trop gourmand en électricité. De même que le grille-pain ou la tronçonneuse, réservés aux beaux jours. « Dès qu’on utilise les énergies renouvelables, les habitudes se modifient assez profondément,poursuit-il. On se reconnecte avec la nature. Il fait soleil ? Les batteries sont pleines, je peux cuire mon pain au four électrique plutôt qu’au four à bois. »

Surdimensionnée pour venir en aide aux voisins, le cas échéant, l’installation de 12 mètres carrés de panneaux solaires rend à ce stade inutile la machine à laver à pédales stockée dans une remise. Son équivalent électrique et le lave-vaisselle consomment peu, directement alimentés par l’eau chaude des panneaux thermiques ou de la chaudière à bois. Pour la cuisinière à gaz, qu’ils possèdent aussi, la construction d’un mini-méthaniseur se profile. L’achat d’une petite voiture électrique d’occasion, aussi. Car Rémi, dont c’est désormais le métier, sillonne la France pour accompagner des foyers vers l’autonomie.

La famille Richart accueille aussi des stagiaires à Prunet, a publié un livre (La Maison résiliente, avec Didier Flipo, Terran, 268 pages, 20 euros), passionne sur YouTube (556 000 vues en un an pour un reportage de la chaîne « L’ArchiPelle »)… Feuilletant son cahier de clientèle, le chantre de l’autonomie solidaire (dont la propriété, sur 3 000 mètres carrés de terrain, est également suffisante en eau et productrice de fruits, légumes et œufs) témoigne d’une demande qui « explose actuellement » sur la question énergétique :« Les gens sentent que le système est fragile, qu’il y aura des coupures, et ne veulent plus dépendre des fluctuations de prix. Ils savent que d’ici à dix ans, soit ils devront travailler comme des fous pour payer leurs factures, soit ils produiront eux-mêmes. »

Les « sans-facture » d’énergie, nouveaux rois du pétrole. Face à la flambée, réelle comme anticipée, des prix de l’électricité, du gaz et du fioul, la quête d’autonomie se diffuse. Les pionniers s’en amuseraient presque si les temps qui s’annoncent ne rendaient leur triomphe amer. Les Baronnet en tête, Patrick et Brigitte, partis de Paris au milieu des années 1970 pour aménager une maison à Moisdon-la-Rivière (Loire-Atlantique) avec 12 mètres carrés de panneaux photovoltaïques, 4 mètres carrés de chauffe-eau solaire, une éolienne bricolée, un poêle à bois doté d’un bouilleur chauffant l’eau l’hiver… Vingt-sept années sans facture d’électricité plus tard, Patrick Baronnet le voit : « On fait envie, dans notre sobriété heureuse. » Cent mille visiteurs et stagiaires déjà reçus, pourtant il lui faut encore en refuser. « Les copains étudiants me prenaient pour un rigolo. Cinquante ans après, c’est moi qui donne des cours, même dans les facs ! »

Depuis peu, les questions ont changé. « Quand je parlais d’autonomie solaire, au début, on me disait : “Mais qu’est-ce que tu vas chercher ?” Maintenant les gens sont envieux. Quand on parle des prix de l’électricité, ils me demandent : “Du coup, toi, tu t’en fous ?” », se remémore Pierre Ferri-Pisani, tailleur de pierres à Saint-Michel-l’Observatoire (Alpes-de-Haute-Provence), sans raccordement au réseau électrique. Ni gloriole. « Je culpabilise un peu vis-à-vis des autres… »

Le montant de la dernière facture a marqué, alors les oreilles se tendent, les formations sont prises d’assaut. Il y a cinq ans, Brian Ejarque, logisticien en événementiel trentenaire, quittait son studio parisien « trop cher » pour un cabanon du Tarn amélioré avec kits de panneaux solaires, cuisinière à bois, four solaire extérieur. Au prix d’un confort rudimentaire, Brian, qui récupère aussi l’eau, se passe de tout « cordon ombilical » – hormis la connexion Internet. Et clame son « sentiment de liberté » : « J’ai payé mes six panneaux photovoltaïques 4 300 euros mais c’est pour trente ans, je sais que la facture ne passera pas de 100 à 115 euros dans six mois. » Il n’est pas près d’oublier ce jour où il a quitté son bureau à la Défense. « J’ai été perçu comme un fou, en échec social. Aujourd’hui c’est tout le contraire. Je suis dans le bon. Des voisins s’inspirent, des amis sont venus s’excuser… »

Les reportages sur des expériences similaires, partout en France, qu’il présente sur sa chaîne YouTube « L’ArchiPelle » (214 000 abonnés), dépassent les 15 millions de vues. « Dont 680 000 vues rien qu’en mars, avec la guerre en Ukraine, précise-t-il. Les gens ont peur que l’énergie devienne un bien pour les riches… » Même « dynamique incroyable » perçue par Tristan Urtizberea, 32 ans, ingénieur qui, depuis 2019, s’est mis au service des aspirants à l’autonomie énergétique. « Après le Covid, l’Ukraine, les rapports du GIEC,énumère l’auteur de Produire son électricité (Ulmer, 128 pages, 15,90 euros), le futur est incertain, instable. Le citoyen se sent démuni, il ne sait pas quels seront les prix de l’électricité dans cinq, dix ou vingt ans. Investir dans des installations solaires est une manière de reprendre la main, de contrôler un peu le futur. »

A condition d’éviter les nombreux margoulins du secteur. S’en remettre, donc, à un artisan certifié ou tenter de progresser d’un coup en bricolage et physique-chimie. Partout en France, les associations (Picojoule, Tripalium, 3aPV, etc.), qui forment à l’autoconstruction ou l’auto-installation de panneaux solaires, de petites éoliennes, de méthaniseurs domestiques, de poêles de masse et autres fours solaires, font le plein. A l’Atelier du soleil et du vent, dans la Vienne, les stages drainent toujours plus « de gens très divers, certains ayant les moyens d’être écolos, d’autres poussés à l’écologie par la précarité énergétique »,explique un responsable. L’idéal, pour viser une (quasi) autonomie abordable ? « Construire soi-même une maison en paille avec des grandes ouvertures au sud, un mini-poêle de masse avec bouilleur et huit panneaux solaires, ce qui coûte environ 170 000 euros », résume Rémi Richart.

Selon le gestionnaire du réseau électrique Enedis, la barre des 100 000 foyers consommant leur propre énergie, pour l’essentiel photovoltaïque, a été franchie en 2021 – ils n’étaient que 20 000 en 2018. Le coût des installations photovoltaïques a fortement baissé ces dernières années, leur puissance a crû, tandis que les prix de l’électricité augmentent. Et les pouvoirs publics encouragent, puisqu’il faut hâter la transition vers les renouvelables : autorisation d’autoconsommer sa production plutôt que d’avoir à tout revendre (depuis 2017), prime à l’investissement, tarif de rachat du surplus produit garanti vingt ans…

Cette dernière incitation est cruciale. Car le plus souvent, le taux d’autoconsommation plafonne autour de 30 % (70 % de l’électricité faite maison est réinjectée dans le réseau). Une histoire de décalage entre production et consommation, dans la journée et dans l’année. Seules les batteries pallient cette désynchronisation mais leur prix, pour l’instant, n’est pas à la portée du premier bâtisseur de yourte en écohameau venu. L’indépendance énergétique complète de l’habitat se révèle une conquête aussi rare que lourde en contraintes.

« Je veux être en autonomie » : Florent Dupont entend sans cesse cette demande, et sans cesse la tempère. Ingénieur aéronautique devenu artisan en énergies renouvelables (la pollution des avions lui était insupportable), il décline trois demandes de devis par jour, faute de temps : « Au départ, c’étaient des collapsologues, des écologistes, une minorité politisée. Mais la population s’élargit. » Florent a rénové avec sa compagne une petite maison en ruine au centre-bourg de Lusignan (Vienne), « autonome à 99 % » grâce à son isolation, au solaire et au bois issu d’une forêt achetée avec cinq autres familles.

Le voilà bien placé pour jauger l’exigence de la démarche : « Promettre cette “autonomie”, ça a un effet marketing. Je préfère regarder la cohérence du projet et parler de sobriété. Durant les “trente glorieuses”, le progrès consistait à s’abstraire des contraintes de la nature. Là on change de paradigme. Auront-ils, comme moi, du plaisir à faire la vaisselle à la main en écoutant de la musique ? » Discipline et vigilance constantes, c’est une nouvelle façon de vivre qui doit s’inventer, une nouvelle charge mentale qui s’impose.

Sentant les vents porteurs, quelques cabinets d’architectes, promoteurs, constructeurs ont investi ce marché de l’habitat autonome en énergie. Comme le groupe d’ingénierie et d’immobilier Elithis, bâtisseur à Strasbourg d’une tour qui dispense ses habitants de factures d’énergie. Comme, aussi, l’agence d’architecture Specific Home, près de Nantes, concepteur de Ma maison autonome (187 000 euros les 66 mètres carrés, 300 000 euros les 127 mètres carrés), bâti bioclimatique dont les formes arrondies évoquent l’igloo. Ou comme le constructeur Homaj qui fournit clé en main des maisons en bois extrêmement isolées à toiture solaire (de 156 000 euros à 300 000 euros selon la surface). Avec les moyens d’investir dans un bon parc de batteries, des clients de classes moyennes et supérieures tentent l’expérience survivaliste en maison neuve jusqu’à se décorréler du réseau électrique. Sacrifier Jacuzzi et frigo américain ne suffit pas, réalisent-ils alors.

Amélie Corgier, ingénieure chimiste en conversion, a choisi avec son compagnon paysagiste de faire construire, fin 2021, un des modèles de Ma maison autonome à Saint-Just-d’Avray, près de Lyon. Une centaine de mètres carrés conçus pour la performance énergétique, non raccordés au réseau, pour, explique-t-elle, « suivre nos convictions » et pour « l’avenir de nos enfants de 3 ans et 18 mois ». « Certaines semaines d’hiver, raconte-t-elle, quand il y a vraiment peu de soleil, et qu’on tourne sur batteries, on va préparer un velouté plutôt qu’une quiche le soir et remettre la lessive au lendemain. Evidemment, on n’a pas de robot cuiseur. On a arrêté de vouloir gagner plus pour acheter plus. La sobriété est la bonne. »

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