Des plasticiennes racontent leurs tentatives de construire un autre récit du conflit et d’aider la population

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Partir ? Pourquoi ? Alevtina Kakhidze refuse de quitter sa maison de Muzychi, à 26 kilomètres de Kiev, en Ukraine. « Je reste pour comprendre ce qui se passe. En tant qu’artiste, c’est important pour moi d’offrir une autre perspective », nous éclaire la plasticienne, jointe par WhatsApp. Chaque jour, elle diffuse ses dessins sur les réseaux sociaux, chronique de son pays en guerre. « Dessiner est ma clé vers la réalité, raconte celle qui avait déjà accompagné ainsi les combattants de Maïdan, en 2014. C’est en dessinant leurs histoires que j’ai dépassé l’émotion et compris que c’était une affaire collective. Pour le peuple ukrainien, c’était important de casser la narration de la propagande russe. »Aujourd’hui, elle en ressent plus encore l’urgence.

Son mari, bénévole, se démène pour aider les villageois. Beaucoup de ses proches artistes ont rejoint les bataillons. D’autres font dessiner les enfants dans les abris de Kiev. De plus en plus choisissent l’exil, elle ne saurait les en blâmer. « Du Portugal à la Suède, j’ai reçu mille propositions d’hébergement. Mais cela ne résoudra pas le problème : je ne peux amener tout mon pays avec moi. Et je crains qu’il n’y ait plus, nulle part, de lieu sûr. Poutine n’arrêtera pas avec l’Ukraine. Donc, finalement, je suis en sécurité ; ne pas fuir, ne pas ressentir de culpabilité ou de peur, me donne l’énergie de travailler, de penser. Réfléchir ce type d’événements terribles à travers l’art, c’est un privilège. Je me suis déjà habituée à l’idée que je pourrais être tuée. »

Née en 1974 à Zhdanivka (alors en URSS), Alevtina Kakhidze a grandi non loin de Donetsk, avant de se former à Kiev, puis aux Pays-Bas, pour devenir artiste. « Ma culture, ma langue maternelle sont russes. Mais, depuis le début de la guerre en 2014, j’ai détruit tout ce qu’il y avait de russe en moi. Un processus très douloureux », raconte-t-elle, en évoquant le souvenir de sa mère, bloquée à Donetsk et morte d’une crise cardiaque en traversant un checkpoint. A Saint-Pétersbourg, lors de la biennale Manifesta en 2014, elle défie le pouvoir en dénonçant la guerre de Crimée dans ses dessins et performances.

Quand on lui demande l’heure idéale pour l’interview, elle plaisante : « Oh, vous savez, avec la guerre, j’ai tout mon temps ! » En fait, ses journées sont chargées. « Travailler, dessiner, écrire, nourrir les chiens et les tortues des voisins qui ont fui, arroser leurs plantes. » Lire Kant, aussi. En s’inspirant de la pédagogie de Joseph Beuys (1921-1986), elle aide les enfants du coin à développer leur imaginaire. Humour et philosophie, elle leur offre ses armes. Mais « la situation est de plus en plus difficile. On ne s’attendait pas à ce que cela dure, on n’a plus que des patates à manger, fini les croissants. C’est très effrayant de rester, bien sûr, je me dispute tout le temps avec moi-même. Mais, mentalement, je vais très bien. J’ai toujours travaillé en solitaire, l’isolement ne me fait pas peur ».

« Informer est fondamental »

Elle vient de fêter son anniversaire en imaginant que le bruit des obus n’était que celui de feux d’artifice lancés pour elle. « En restant en Ukraine, je me comporte comme une plante. J’ai fait beaucoup de recherches sur les plantes, une part importante de mon art. Bien sûr, elles meurent, elles sont dominées. Mais elles ne fuient jamais devant le danger. On ne peut pas leur couper la tête, leur système fractal leur permet, en cas de blessure, de sacrifier une part d’elles-mêmes pour se reconstruire. »La métaphore est claire.

De Paris, où elle vit, son amie plasticienne Kristina Solomoukha l’appelle régulièrement. « Chaque fois que je parle avec Alevtina, j’entends des explosions. Quasiment tous nos amis sont restés, pour se battre ou aider les associations de soutien aux citoyens. C’est au-delà de ce que je peux comprendre : tous ces artistes inscrits dans les comités de défense qui apprennent à tirer, des pacifistes comme nous ! Quand je leur demande s’il est possible de lutter à travers l’art, ils répondent qu’ils n’ont pas de temps à perdre. Ils dessinent ou prennent des photographies pour informer, ce qui est fondamental, car il y a un vrai déficit d’information. » Envisager l’exil ? « Ils répondent : “A quoi ça sert ?” Leurs mots semblent tirés d’un roman. Mais ils n’ont pas d’autre choix. » Pour tenter de les aider, elle remue ciel et terre : elle a fédéré toutes les écoles et tous les centres d’art de France pour organiser l’accueil des artistes et des étudiants, et les a mis en relation avec les structures ukrainiennes. « On travaille sur la post-urgence. Un jour, il faudra reconstruire le pays. De là où nous sommes, il est urgent de construire des liens entre l’Ukraine et la France, qui a toujours été plus proche de la Russie. Enfin travailler ensemble. »

De l’autre côté du pays, une autre cheffe de file de la scène artistique ukrainienne, la plasticienne Zhanna Kadyrova, vient de s’installer dans un village des Carpates, à quelques kilomètres de la frontière. « Je préfère n’être pas trop loin, pour organiser toute l’aide que je peux, nous confie-t-elle au téléphone. Pour moi, c’est plus confortable de rester en Ukraine. Au début, je refusais de quitter Kiev, mais c’est impossible d’y travailler : dix fois par jour, les alarmes. On y a passé la première semaine, avec ma mère, à dormir dans une cave. Au début, on pensait : “Demain, c’est fini.” » Au bout de huit jours, elle parvient à emmener sa famille en Allemagne. Puis elle revient au pays, pour s’installer dans ce petit village, avec Dennis, son directeur technique. Nombre d’artistes filent ainsi vers l’ouest. Après trois semaines passées dans le bunker d’une galerie d’art de Kiev, Nikita Kadan, avec qui elle a monté le collectif Revolutionary Experimental Space (R.E.P.), se dirige, lui aussi, vers les Carpates.

« Cela a été difficile de trouver un lieu, certains propriétaires montent les prix. C’est fou, tout était pris, on a mis une semaine à trouver refuge. » Ni eau ni électricité. Cinq jours pour bricoler du courant, installer Internet. « Maintenant, on essaie d’avoir de l’eau, pour l’instant, on a le puits. On a ramassé du bois pour chauffer et cuisiner. Mais on a à manger : tant de gens sont dans des conditions tellement pires ! Ici, c’est confortable, je peux me concentrer sur l’art. »

Sitôt l’installation terminée, elle s’est donc remise à sculpter. Pas facile sans outil ni matière première : elle utilise les galets trouvés dans la rivière. « Les premiers jours de la guerre, je pensais que l’art était comme un rêve, j’ai commencé à trouver tout cela ridicule. J’avais dormi pendant vingt ans ! Aujourd’hui, loin des explosions, entourée de gens normaux, qui sourient, je peux à nouveau me remettre à l’œuvre. Nous sommes arrivés brisés. Maintenant, au milieu de la nature, mon cerveau redevient normal. »

Atelier de fortune

De son atelier de fortune sortent ainsi des avatars de pain, galets tranchés, dans la lignée des œuvres exposées à la dernière Biennale de Venise : « Une idée totalement nouvelle. Peut-être s’intégrera-t-elle, un jour, dans mon projet de marché, pour lequel je sculpte différents types de nourriture à partir de matériaux de construction ? » De simples pains ? En fait, tout un symbole. « Certaines régions n’ont plus ni pain ni eau, rappelle-t-elle. Et, en ukrainien, ces miches sont appelées “palyanitcya” : un mot que les Russes ne savent pas prononcer et qui nous permet de les repérer. » Et d’évoquer ses amis partis patrouiller dans les villages pour traquer les « diversants », ces espions russes qui tentent de saboter la résistance. « Mais je n’ai pas le temps de la réflexion, je fais ce que je peux, la réflexion viendra après. » Ses sculptures de pierre, elle les vend et envoie l’argent aux associations qui apportent médicaments et nourriture aux personnes âgées bloquées chez elles. Elle a demandé aussi à sa galerie italienne de trouver des gilets pare-balles, réputés excellents en Italie, à envoyer sur le front.

Pour les gens du village, elle imagine organiser une petite exposition. « J’essaie aussi de recueillir leur histoire, comme celle de cette vieille dame qui passe ses journées devant Tom et Jerry, pour ne pas pleurer. On a reçu ici une aide incroyable, je veux montrer ma gratitude.Après deux Maïdan, notre peuple a une énorme expérience de l’entraide. Nous devons prendre soin les uns des autres, garder notre cerveau en bonne condition, car, après la guerre, on aura à reconstruire notre pays, aussi culturellement. »

Par la pensée, Zhanna Kadyrova participe au projet Asortymentna Kimnata : un laboratoire monté dans l’urgence par un collectif qui fédère des plasticiens autour de l’art en guerre. « Un de nos buts est de produire des objets de témoignage qui ne se contentent pas de la réponse rapide consistant à montrer des images des victimes ou des attaquants. Nous réfléchissons à des approches alternatives. Ce n’est pas une question de nécessité, ni de survie : c’est fondamental d’un point de vue diplomatique et géopolitique, clame leur manifeste. En ces temps de destruction physique, nous créerons physiquement. »