La psychiatrie de secteur avait une vision humaine de la folie et du soin. L’abandon de celle-ci a plongé soignants et patients dans une crise.

« Le grand thérapeute italien de la psychose Gaetano Benedetti, disait : « on peut faire des erreurs, mais le patient nous les pardonnera si nous respectons sa façon d’être un homme. » Il s’agissait là d’une prise de parti philosophique : si la folie est « une façon d’être un homme », elle concerne la personne dans son intégralité, ses émotions, ses angoisses, ses désirs, ses peurs, ses douleurs, son histoire personnelle, tout ce qui en fait un être humain unique. La folie n’est donc pas une maladie comme une autre et l’on ne saurait la soigner comme une autre : pour Benedetti, le soin, c’est la relation. C’est là le rôle noble de la psychiatrie : établir une relation avec une personne qui a le plus grand mal à communiquer avec le monde. Cette vision humaine est celle de la psychiatrie de secteur, cette psychiatrie « désaliéniste » qui a voulu en finir avec l’asile.

Formidable tentative : il s’agissait de sortir les fous de l’enfermement, de leur permettre, de vivre avec les autres humains en société. Il s’agissait de rompre avec des siècles d’histoire où la folie a été exclue, bannie, persécutée, brûlée, enfermée – « l’enfermement une conduite primitive », disaient deux des créateurs de la psychiatrie de secteur, Lucien Bonnafé et Georges Daumezon. Pour cela, on a inventé une nouvelle psychiatrie, désireuse de faire reculer la « pensée magique » qui anime les gens « normaux » pour qui les fous sont des êtres d’une « essence différente » comme disait Paul Sivadon, l’une des figures du désaliénisme.

Cette nouvelle psychiatrie est tournée vers le monde, elle n’est plus enfermée dans ses certitudes médicales. Elle créé des lieux d’accueil dans la cité, où les équipes pratiquent « la continuité des soins » : ce sont les mêmes soignants qui s’occupent du patient dans et hors de l’hôpital. Autrement dit, il ne suffit pas d’abattre les murs de l’asile – sous peine de retrouver des gens à l’abandon dans la rue ou en prison comme c’est le cas aujourd’hui – mais il faut accompagner les patients aussi longtemps que cela est nécessaire. Cette psychiatrie-là marche, on en fait l’expérience.

Il est très important de le rappeler : la vision qu’une époque se fait de la folie conditionne les politiques de santé mentale qu’elle met en œuvre. La conception humaine du secteur implique de mettre le patient au cœur de toute décision (« le vrai directeur de l’hôpital, c’est le malade ! » disait Philippe Koechlin, l’un des animateurs du désaliénisme) dans des lieux d’accueils nombreux et proches de lui, avec des soignants formés, en lien étroit avec les élus locaux, les médecins de famille, les associations… Tout ce qui a été, tout ce qui est en train de disparaître. Car la vision dominante de la folie a changé. Elle présente aujourd’hui trois visages indissociables.

Un visage scientiste : la maladie mentale est le produit d’un dysfonctionnement du cerveau, du système nerveux ou de l’appareil génétique et cette affirmation ne souffre aucune discussion. La psychiatrie, disait-on jadis, se trouve au carrefour de plusieurs disciplines – médecine, psychologie, sociologie, anthropologie, politique…- aujourd’hui, il n’y a plus qu’une seule voix. Le résultat, c’est une chosification du patient. Le psychiatre devenu un expert, n’a plus face à lui un être humain singulier, pas même un malade, mais une maladie. Logiquement, le médicament est devenu le cœur de ce que l’on n’appelle même plus le soin.

Il faut ajouter à cela que la science est incapable de tenir sa promesse, celle de donner une explication globale de la folie. On lui prête l’ambition de donner les clés mais celles-ci font défaut – on a fait le DSM V, la dernière version de la bible de la psychiatrie américaine, avec l’espoir que pourraient y figurer les marqueurs de la schizophrénie, mais en vain. D’un côté la science va tout expliquer, de l’autre elle ne résout rien, ce qui alimente les comportements archaïques vis-à-vis de la folie, et singulièrement la peur. Or lorsqu’il y a soin, au sens humaniste du terme, il y a rencontre et la peur recule.

Un visage gestionnaire. Aujourd’hui, la maladie mentale est considérée comme un « fardeau » financier, le « retour sur investissement » étant très limité. C’est dire que toutes les mesures prises depuis quelques décennies, visent à alléger ce poids. Cet objectif est celui de toute politique de santé mentale. Lorsque l’on fusionne deux secteurs, ce n’est pas pour le bien du patient – éloigné ainsi de l’équipe soignante – mais pour des raisons financières. Depuis belle lurette le patient n’est plus le directeur de l’hôpital…. D’où déshumanisation de fait.

Enfin un visage sécuritaire. La vieille priorité de la sécurité refait surface. On se souvient du discours de Nicolas Sarkozy en 2008 à Antony dans lequel il a martelé que le malade mental était dangereux et que son devoir de Président était d’en protéger la société – ses successeurs ne l’ont d’ailleurs pas contredit. Individuellement, le patient est un citoyen qui doit se « rétablir », faute de quoi, il devra rejoindre les populations à risques qu’il faut surveiller et gérer.

En réalité, le patient n’est plus considéré comme un être humain à part entière, et l’on voit se dérouler sous nos yeux les processus de banalisation du mal qui confinent à la barbarie : contention, isolement, exclusion dans la rue ou enfermement en prison – qui se substitue souvent au vieil asile. On a pu voir avec horreur des patients attachés à leur lit pendant des semaines, enfermés en chambre d’isolement pendant des mois, à tel point que la contrôleure des lieux de privation de liberté, Madame Adeline Hazan, a tiré la sonnette d’alarme, dénonçant de graves atteintes aux droits de la personne humaine.

En fait la crise de la psychiatrie ne vient pas d’un trop de secteur, mais de la liquidation de celui-ci.

Elle est en cela celle de notre monde. Il ne faut pas s’y tromper : il ne s’agit pas que des fous, ceux-ci, comme toujours, constituent un sismographe, un indicateur de ce qui se passe en profondeur dans la société. La négation de l’humain est à l’œuvre partout et elle ouvre un gouffre devant nous. Comme le dit le philosophe Henri Maldiney : « L’homme est de plus en plus absent de la psychiatrie, mais peu s’en aperçoivent parce que l’homme est de plus en plus absent de l’homme. »

« Il existe un tableau de Klee qui s’intitule «Angelus Novus». Il représente un ange qui semble sur le point de s’éloigner de quelque chose qu’il fixe du regard. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte ses ailes déployées. C’est à cela que doit ressembler l’Ange de l’Histoire. Son visage est tourné vers le passé. Là où nous apparaît une chaîne d’événements, il ne voit, lui, qu’une seule et unique catastrophe, qui sans cesse amoncelle ruines sur ruines et les précipite à ses pieds. Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler ce qui a été démembré. Mais du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si violemment que l’ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse irrésistiblement vers l’avenir auquel il tourne le dos, tandis que le monceau de ruines devant lui s’élève jusqu’au ciel. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès. »

Walter Benjamin. Sur le concept d’histoire, IX , 1940. Gallimard, Folio/Essais, 2000,  p. 434.

Relu dans : https://www.franceculture.fr/emissions/les-regardeurs/angelus-novus-1920-de-paul-klee-1879-1940



 

INTERVIEW in Libération
Laurent Jeanpierre : «Le mouvement des gilets jaunes a permis à beaucoup d’inventer une parole politique
Dans «In Girum», le professeur de science politique lit l’évolution des mouvements sociaux à partir de l’expérience des gilets jaunes. Il voit s’ouvrir un nouveau cycle de mobilisations, centrées sur l’échelle locale, et où les réseaux sociaux jouent un rôle structurant.

Qu’adviendra-t-il des gilets jaunes ? Si l’été n’a laissé sur les ronds-points que quelques irréductibles (lire Libération des 27 et 28 juillet),ils sont attendus à Biarritz ce week-end pour le contre-sommet du G7. Impossible de prédire si la mobilisation reprendra de l’ampleur à l’occasion de la réforme des retraites, du premier anniversaire du mouvement, le 17 novembre, ou lors des municipales. Mais l’incertitude sur l’avenir n’empêche pas de réfléchir à ce que ce mouvement social révèle des nouveaux modes de mobilisation et de contestation. C’est ce que fait Laurent Jeanpierre, professeur de science politique à l’université Paris-VIII, dans son essai In Girum. Les leçons politiques des ronds-points (La Découverte, en librairies le 29 août). S’appuyant sur les premiers travaux d’analyse menés «à chaud», il voit dans le mouvement des ronds-points l’indice d’une «relocalisation» des mobilisations citoyennes, dont les préoccupations porteraient désormais en priorité sur les questions liées à la sphère de la «reproduction» : l’ensemble de ce qui assure la pérennité de notre espèce, de l’écologie au logement et à l’éducation.

D’après vous, nous entrons avec les gilets jaunes dans un nouveau cycle de mobilisations. Pourquoi ?

Il n’y a pas de rupture nette : en France, on a cru après 1968 à la mort des institutions du mouvement social comme les syndicats, or elles sont toujours présentes, quoique fragilisées. En revanche, si on inscrit les gilets jaunes dans une séquence qui inclut la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, Nuit debout, le mouvement des places aux Etats-Unis, en Espagne ou en Grèce, on observe des glissements qui permettent d’envisager le début d’un nouveau cycle. Ce sont des mouvements d’échelle locale qui concernent des groupes sociaux différents. Ces luttes locales se multiplient, laissant supposer une relocalisation de la politique. Seront-elles assez solides pour se développer et tenir ? C’est la question.

La nouveauté réside-t-elle dans les cadres théoriques ou dans les conditions pratiques de la mobilisation ?

L’un des paris du livre, qui ne porte pas strictement sur les gilets jaunes mais raisonne à partir de ce mouvement, c’est justement de mettre en rapport deux tendances. La première est plutôt d’ordre pratique, il s’agit des formes effectives prises par la politisation locale : la façon dont les ronds-points ont été investis en est le meilleur exemple, c’est l’élément d’originalité et de nouveauté du mouvement plus que les émeutes des centres-villes. La seconde tendance est d’ordre théorique, et renvoie à la façon dont la commune et le local ont été pensés comme des échelles privilégiées de l’action politique, chez le théoricien anarchiste Murray Bookchin, lui-même critiqué par le géographe marxiste David Harvey. Ces deux éléments ne devaient pas nécessairement se rencontrer, sauf chez ces quelques intellectuels curieux de ce qui se produisait sur le terrain. Et pourtant, ils se sont bel et bien croisés avec les gilets jaunes, signe que quelque chose s’est produit.

Ce «quelque chose» doit beaucoup aux réseaux sociaux. Est-ce une originalité ?

J’ai un peu analysé les révoltes arabes en 2011, qui n’étaient pas des «révoltes Facebook» : les réseaux de mobilisation préexistaient, et les médias sociaux n’ont été qu’une chambre d’écho, un accélérateur. Inversement, les sociabilités électroniques ont eu un effet structurant pour les gilets jaunes : elles leur ont permis de se sentir légitimes à la participation politique, et ce d’autant plus que l’algorithme de Facebook avait changé quelques mois avant les gilets jaunes pour favoriser les publications issues des amis et connaissances de la sphère locale. C’est d’autant plus important que le taux d’adoption de Facebook dans les foyers des classes populaires et moyennes françaises a été très rapide, jusqu’à devenir la principale source d’information, comme l’a souligné la sociologue Dominique Pasquier.

Vous constatez dans le livre que les revendications liées au travail ont été quasi absentes. Comment l’expliquer ?

Dans leurs propos et leurs revendications, les gilets jaunes ont globalement laissé de côté les problématiques de la production et de l’organisation du travail. Si on raisonne à l’échelle du mouvement, il faut distinguer deux moments : une phase ascendante à partir de novembre 2018, puis une phase de déclin qui débute avec la destruction des abris sur les ronds-points fin janvier 2019. Dans la première période, on observe un des effets quasi miraculeux du mouvement : des divisions très ancrées dans les imaginaires, entre «ceux qui bossent» et «ceux qui ne foutent rien», s’estompent (elles reviendront lors du déclin du mouvement). C’est un moment de découverte et d’intercompréhension entre les fractions basses des classes moyennes et les classes populaires défavorisées. Cela montre que la revendication initiale des gilets jaunes n’est pas salariale, puisqu’elle regroupait, du travailleur précaire au RSA au patron de PME, des personnes aux niveaux de revenus très variables. Il en va de même de la réponse gouvernementale, qui a pris la forme d’une prime et pas d’une revalorisation du smic. La mobilisation était d’abord liée au pouvoir d’achat et aux dépenses contraintes : fiscalité, coût de la vie, des transports, de l’énergie, du logement. C’est la raison pour laquelle la CGT comme de nombreux leaders politiques de La France insoumise ou du NPA ont eu des réticences ou des difficultés à soutenir le mouvement. S’ajoute à cela le fait que le gouvernement n’a pendant longtemps rien demandé au patronat. Pourquoi Emmanuel Macron et son gouvernement ne se sont-ils pas adressés au Medef pour calmer la crise en affirmant que le pouvoir d’achat ne relève pas exclusivement de l’Etat, mais dépend aussi du salaire ? C’est un symptôme de la codépendance de ce gouvernement et du patronat.

Peut-on dire que le rond-point a pris le relais de l’usine ou de l’entreprise comme lieu de politisation ?

Il faut s’accorder sur ce qu’on appelle politisation. Les professionnels de la représentation que sont les politiciens, les journalistes ou les chercheurs ont des présupposés assez forts sur sa définition : ce seraient d’abord des discours, si possible cohérents du point de vue idéologique. Avec une telle conception, on s’interdit de voir d’autres modalités de politisation qui apparaissent pourtant si on regarde ce que les gens ont échangé sur les ronds-points et sur les réseaux sociaux : beaucoup disaient à la fois qu’ils ne s’intéressaient pas à la politique des représentants et qu’ils découvraient la politique. Le mouvement a ainsi eu une fonction d’éducation populaire qui peut être l’une des clés d’explication de sa durée : il a permis à beaucoup d’inventer une parole politique et de se réapproprier les discours politiques des représentants. On les a traduits, discutés, on a construit une compétence politique spécifique. On peut donc parler de politisation, même si cela ne débouche pas sur un discours politique cohérent. D’une certaine manière, le fait que le discours idéologique soit traversé de contradictions, d’incohérences, d’inventaires de revendications à la Prévert, fait partie de la durabilité du mouvement, car on parle de plein de choses sans penser à les unifier.

Avec un attachement aux sujets concrets que l’on entend comparativement peu chez les représentants.

Cette politisation anti-intellectualiste et anti-idéologique a conduit à partager des récits d’expérience quotidienne qui sont en grande partie inaccessibles aux représentants, parce qu’ils ont des expériences vécues totalement étrangères, mais surtout – c’est notable pour les partis de gauche – parce qu’ils ne sont plus en mesure d’avoir accès à cette expérience ordinaire. Un des éléments frappants en lisant les premiers témoignages, c’est l’inquiétude concernant l’avenir. On a beaucoup insisté sur les problèmes du quotidien immédiat, le fait de ne pas joindre les deux bouts, mais on a oublié que ce ne sont pas les plus pauvres qui sont dans le mouvement. En moyenne, ce sont des personnes gagnant environ 1,5 fois le smic. Ce sont aussi souvent des gens qui sont endettés, qui n’ont pas la possibilité d’une ascension sociale pour leurs enfants alors même qu’ils ont un emploi et ne sont pas précaires. Effectivement, cela ne suffit pas, et cette difficulté de projection dans l’avenir pour ceux que j’appelle les «entravés» est un trait important.

Comment le pouvoir s’est-il adapté à cette situation inédite ?

On a noté à juste titre des points communs entre les gilets jaunes et «l’entreprise Macron», comme le «ni droite ni gauche» sur le plan idéologique. Macron s’efforce de détruire ce clivage, et les municipales de l’an prochain permettront de voir s’il bénéficie d’une base locale assez forte pour cela. Chez les gilets jaunes, beaucoup d’électeurs sont capables de voter aussi bien à l’extrême gauche qu’à l’extrême droite et, plus encore, de ne pas voter. On constate aussi une défiance partagée vis-à-vis des médiateurs de la politique, journalistes, corps intermédiaires voire élus locaux. Macron dirige un gouvernement très centraliste et vertical, qui a négligé les maires durant une bonne partie du mouvement, et qui n’est donc pas en mesure d’actionner les leviers de médiation habituels. Cela nécessite d’inventer un nouveau type de réponse aux mouvements sociaux. Je fais l’hypothèse que la manière française sera «un peu plus de répression, un peu plus de participation». Cela pourrait d’ailleurs être, plus largement, la forme de gouvernement des mouvements sociaux caractéristique du néolibéralisme autoritaire.

Ce développement de la démocratie participative n’est-il pas une façade, comme on a pu le dire du grand débat ?

Le dispositif du grand débat, avec la non-prise en compte de ce qui se disait hors des thèmes imposés, est apparu aux spécialistes comme une parodie de dispositif participatif. Mais au-delà, on assiste à une multiplication de ces dispositifs. Ce sera un autre enjeu important des municipales : la question n’est pas de savoir si des maires vont rejoindre LREM, mais ce qu’ils vont faire pour être élus par leurs administrés des ronds-points. Vont-ils faire entrer des gilets jaunes dans leurs listes ? Promettre du participatif local pour faire droit à la colère qui s’est exprimée ? Cela engage assez peu, et devrait apparaître dans les programmes. Est-ce que ce sera suffisant ? Pas sûr : il me semble aussi que les mouvements sociaux qui prennent la forme d’assemblées de discussion imposent des formes d’abstraction politique déconnectées des conditions réelles d’existence, tout le contraire de ce que défendaient au départ la plupart des gilets jaunes. Nuit debout est un bon exemple de cette abstraction : c’était un mouvement pour des gens qui voulaient écouter des discours et cartographier des idées. Les tentatives «assembléistes» que l’on observe autour des gilets jaunes risquent ainsi de résorber le mouvement dans la grammaire classique de la gauche, issue de 1968.

Vous abordez l’écologie à la fin du livre. Peut-elle devenir la nouvelle matrice des mobilisations de demain ?

Je ne cherche pas à «verdir» les gilets jaunes. S’ils ne sont pas les «anti-écolos» que l’on a dépeints au début du mouvement, reste qu’ils n’ont pas convergé avec les militants écologistes des marches pour le climat, notamment parce que ces deux groupes sont très différents sociologiquement. Néanmoins, au-delà du seul cas des gilets jaunes, et puisque le travail n’est plus un ressort politique structurant, il n’y a pas mille autres endroits où trouver un élément mobilisateur englobant. Je pense que c’est la «sphère de la reproduction» qui joue déjà et qui jouera ce rôle. Cette notion, issue des pensées marxistes et féministes, désigne l’ensemble de ce qui assure la pérennité de notre espèce, et qui inclut notamment l’alimentation, le logement, le travail domestique, l’éducation, le care, la nature. L’idée que ces combats ne sont pas déconnectés commence à s’imposer.

La ZAD peut-elle fournir un modèle d’action pour les (futurs) militants de cette sphère de la reproduction ?

C’est l’exemple d’une lutte collective dont le projet politique, d’échelle communale, a fait converger les préoccupations autour de la reproduction. A ce titre, la ZAD a été une sorte d’expérience totale. Mais les raisons de son existence ainsi que la sociologie de ses participants aboutissent à une configuration difficile à transposer telle quelle. C’est pourquoi, même s’il y a une proximité entre les cabanes de Notre-Dame-des-Landes et celles des ronds-points, je ne dirais tout de même pas que la ZAD est l’horizon des gilets jaunes. Les politiques autonomes du local restent encore à inventer.

Gilles Deleuze et Félix Guettari en 1980

Gilles Deleuze et Félix Guettari en 1980Crédits : Marc GANTIER / ContributeurGetty

https://www.franceculture.fr/emissions/les-nouveaux-chemins-de-la-connaissance/philosophie-du-reseau-14-le-rhizome-deleuze-et

« Si le réseau peut être une coiffe, un tissu, c’est donc qu’il ne désigne pas simplement une manière pour différents éléments d’être liés ensemble, mais aussi un résultat, celui des fils qui s’entrelacent pour tisser l’étoffe du réel. [article de l’encyclopédie de Diderot]

Dans le réseau, tout est lié, mais de même qu’en reliant entre eux plusieurs points numérotés le crayon fait apparaître un dessin, de même le réseau donne vie à quelque chose qui n’existerait pas sans lui.

De réseau au rhizome, c’est Jean-Clet Martin qui vient saisir le problème par sa racine à partir du texte éponyme de Gilles Deleuze et Félix Guattari, les fabricateurs de concepts. »

https://www.franceculture.fr/emissions/les-chemins-de-la-philosophie/bouddhisme-24-qui-etait-bouddha

Bouddhisme 2/4 Qui était Bouddha ? Marc Ballanfat avec Adèle van Reeth

Marc Ballanfat, professeur de philosophie en classes préparatoires aux grandes écoles, traducteur depuis le sanskrit et spécialiste des philosophes de l’Inde ancienne.

Présentation

« Le Bouddha est l’un de ceux qui a atteint l’éveil, un philosophe et sage qui a apporté un message universel. Qui fut-il ? Malgré l’existence d’éléments biographiques attestés, la biographie du Bouddha fut nourrie de légendes qui ont constitué son image aujourd’hui.

Le bouddhisme, sortie de la religion ?

Le Bouddha historique, le Gautama Bouddha, on parle de lui parce qu’il y a un certain nombre de monuments, de textes anciens, qui expliquent que quelque chose s’est passé à un moment important dans la civilisation humaine. Karl Jaspers l’appelle « Achsenzeit », la période axiale, il prétend (même si son hypothèse a été très contestée) qu’entre le VIIIème siècle avant notre ère et le IIème siècle avant notre ère, en différents points du globe, a eu lieu un renversement de perspectives religieuses et philosophiques et qui se marque en Inde par l’apparition du Bouddha… Ce renversement c’est l’idée que nous passons d’un monde saturé par le religieux à un monde où l’homme a à sa disposition un nombre de choses à faire, où tout n’est plus dirigé par les dieux, où l’homme a une libération à accomplir, en Inde c’est le Bouddha qui en sera le messager. Marc Ballanfat

Qu’est-ce que le bouddhisme ?

Le sociologue Max Weber dit du bouddhisme qu’il n’est ni un art ni une religion mais un art religieux. C’est une manière de vivre religieuse mais qui ne signifie pas nécessairement qu’on vit dans un monde où les dieux sont présents puisque précisément le bouddhisme ancien, le bouddhisme du Bouddha, n’a pas besoin des dieux, il est agnostique… » Marc Ballanfat

« Dans le bouddhisme on voit surtout des processus, et les processus phénoménaux ne durent jamais qu’un instant, ils sont toujours la convergence de causes et de conditions tout aussi transitoires. Il faut comprendre le monde comme un faisceau de causes et conditions qui quand elles convergent constituent un nouveau phénomène lequel est condition de phénomènes suivants… Par conséquent un phénomène ne saurait durer plus d’un instant… On ne peut pas saisir quelque chose et le mettre dans une petite boîte, tout est dynamique, tout est en processus.. ».  Philippe Cornu

 

Extraits retranscrits de l’émission de France Culture chemins de la philosophie  Bouddhisme 2/4 Qui était Bouddha ? Marc Ballanfat Adèle van Reeth

Bouddha est bien un être de la Terre

Un religieux errant

« M. B. : [Ses quatre sorties du palais paternel.] Je suis émerveillé par la simplicité avec laquelle il dit quelque chose de profond sur la condition humaine, comme dans un roman d’apprentissage. Il rencontre un vieillard, un malade, un mort, un religieux errant. Il passe de la vieillesse au moine renonçant. Tout cela décrit un éveil progressif à la vérité cachée dans la condition humaine et comment, c’est ce qui va le décider à partir. Il accède à ce qu’il est, le plus grand des renonçants à l’époque. Religieux errant, un renonçant, un Bhikshu. Il y avait des centaines de confréries de moines errants dans l’Inde de cette époque. Moines mendiants dans le nord est de l’Inde. Il va d’une confrérie à une autre jusqu’à découvrir la vérité qu’il avait l’intention de transmettre. Il faut accepter une forme d’errance, une façon de se déstabiliser soi-même pour accéder à quelque chose qui sera son sol ferme. C’est une démarche philosophique par excellence, comme celle de Descartes. On doute radicalement de tout pour trouver la vérité. Le Bouddha erre lamentablement parmi les Bhikshus jusqu’au moment où il retrouvera sa vérité ferme.

Aujourd’hui, cette culture du nomadisme est en danger sur terre. Ce qu’on appelle les mendiants n’a pas forcément bonne presse. On les assimile aux sdf. A cette époque ça correspondait vraiment à un basculement (Jaspers). Période axiale moment où l’on sort du religieux en quête de quelque chose d’autre que ce que faisait la religion ancienne de l’Inde. Tous ces moines errants sont en quête de ce qu’ils appellent la libération. Ils veulent se libérer du monde des renaissances, cette idée que l’être humain ferait partie de tous ces êtres vivants qui  sont destinés à renaitre sans fin.

C’est l’image d’une roue qui tourne éternellement, une roue associée à la douleur à la souffrance à la misère et contre laquelle le bouddhisme va mettre en place une autre roue, celle de sa doctrine, la roue de la loi.

Le bouddhisme doit se libérer de l’enseignement des bramanes. Le bouddhisme se définit par opposition aux brahmanes, la caste supérieure. Au contraire le bouddhisme comme le jaïnisme sont issus de la caste des guerriers.

Il fait partie de la classe des guerriers différents des brahmanes et qui sont liés à l’action. Ils veulent mettre un terme à la misère alors que les brahmanes sont dans la métaphysique, la contemplation rien de plus étranger au Bouddha qui dit : je ne suis pas un philosophe au sens de spéculateur au sens de métaphysicien. Je suis comme un médecin de l’âme (rapprochement à faire avec Socrate) je suis là pour soigner la misère humaine.

Comment faire que le cycle de réincarnation cesse : ce qu’il va comprendre au moment de la nuit de l’illumination où il devient le Bouddha.

Il a 35 ans. C’est une nuit de pleine lune entre la mi avril et mi mai. Là les textes nous disent et la statuaire le montre : il s’assied sous un figuier et il décide de ne pas se relever tant qu’il n’aura pas atteint l’illumination.

La nuit indienne est divisée en trois veilles. A la premier veille, il va voir la roue des renaissances. Il va découvrir que l’être humain fait partie de ces êtres qui sont destinés à souffrir éternellement parce qu’ils sont pris dans cette roue. A l’occasion de la seconde veille il va découvrir toutes ses vies antérieures c’est ce que l’on prête au bouddha. Il va comprendre qu’il est tous les êtres qui ont vécu dans des vies antérieures. Il est les animaux les femmes les enfants tout ce qui est vivant, il l’est dans des vies antérieures.

Et au moment de la troisième veille, il va comprendre quelles sont les 12 conditions qui font que l’être humain est pris dans cette chaîne de la misère : il appelle ça la production conditionnée c’est à dire qu’il y a 12 chaînons qui conditionnent la misère humaine et à partir du moment où l’on serait capable de comprendre comment ces chaînons se relient l’un à l’autre on mettrait donc fin à leur conditionnement. C’est très proche d’une démarche sociologique. Il suffit de comprendre que le déterminisme est un ensemble de chaînons. La compréhension de ces chaînons fait déjà qu’on n’est plus enchainé. C’est Spinoza, c’est Bourdieu. C’est la connaissance qui nous sauve.

Il n’est pas philosophe mais c’est quelqu’un qui est en quête d’une rationalité. Ce qu’il veut c’est comprendre quelles sont les raisons de la misère humaine. Il ne se contente pas de voir que nous sommes enchaînés comme tous les êtres vivants. Il veut trouver les raisons et quand il les découvre au moment de la nuit de l’illumination, à l’occasion de la troisième veille, il devient le Bouddha, il devient l’éveillé.

Il a compris tout ce qu’il pouvait comprendre. Il ne comprendra jamais rien de plus et ça lui suffit pour ensuite commencer sa vie de prêche et sa vie d’enseignant.

[Lui-même finira par mourir].  Il comprend que tout ce qui est composé est périssable. Or le corps est composé, donc  il est périssable. Il comprend qu’au-delà de ça il y a probablement de l’incomposé. C’est précisément le Nirvâna qui est au-delà du composé… C’est l’idée qu’à un certain niveau, la roue des renaissances est identique au Nirvâna. Plus on comprend à quel point on est enchaîné plus on comprend qu’en réalité on n’est pas enchaîné puisqu’il n’y a plus de chaîne. Pour qu’il y ait de l’enchaînement il faut encore croire à l’existence des choses mais précisément le Bouddha va aussi comprendre que les choses n’existent pas qu’au fond tout ça est une production de notre esprit et que les choses n’existant pas au fond nous ne sommes pas enchaînés.

On se libère d’une illusion tellement ancrée dans notre mental qu’il faut se libérer de notre mental d’où toute l’importance de la méditation dans le bouddhisme.

Tout est à faire de ce qu’il appelle des constructions mentales sankalpa. L’esprit ne peut pas s’empêcher de construire des représentations. Et c’est à partir de ces constructions qu’il se met à souffrir. Donc si on arrête de construire, la souffrance devrait s’arrêter d’elle-même. [C’est un encouragement à philosopher.]

Après la nuit de l’illumination il a compris que sa vie se résoudrait à enseigner son message. Il va se retrouver près de Benares avec 5 disciples. Il va faire son premier sermon et met en branle la roue de la loi.

[Contenu du discours] : il y a deux extrêmes qui ne doivent pas être fréquentés par le religieux errant, celui qui s’adonne les plaisirs au sens vulgaire et celui qui s’adonne à l’épuisement de lui-même. Entre les deux le chemin du milieu conduit à l’apaisement vers le Nirvâna.

Quel est ce chemin du milieu : L’opinion correcte, la parole correcte, les moyens d’existence corrects, l’effort correct, l’attention, la concentration correcte etc.

Alors dès que la roue de la loi a été mise en mouvement par le bienheureux, les dieux terrestres proclamèrent : la roue de la loi a été mise en mouvement par le bienheureux à Benares dans le parc des gazelles. Personne ne peut la faire tourner en arrière.

Les 4 vérités :

Reconnaître la souffrance, trouver l’origine de la souffrance, peut-être parvenir à l’extinction de la souffrance Nirvâna. Et ensuite la roue de la loi, l’octuple sentier.

Tout le contenu du bouddhisme se retrouve dans ces 4 vérités

Premier contresens à éviter : le bouddhisme est un pessimisme. La 1ère vérité tout est souffrance, ce n’est pas une complaisance dans le malheur. C’est l’idée que l’être humain souffre et que si l’on veut l’admettre qu’on veut  le guérir puisque le Bouddha se présente comme un médecin. Si je veux guérir quelqu’un je dois admettre que cette personne est malade et qu’elle a besoin de moi. L’idée de la douleur c’est que les êtres humains dans leurs vies à quelques exceptions près ont beaucoup plus de raisons de vouloir se libérer que de vouloir se contenter de leur vie. Derrière l’idée que tout est douleur il y a l’idée qu’il faut se libérer puisque tout est douleur. Donc ça justifie encore plus l’idée d’une libération. Si l’on partait de l’idée que la vie est bonne qu’elle mérite d’être vécue alors on pourrait se demander De quoi a-t-on besoin de se libérer puisque tout va bien ( on n’a besoin ni de religion, ni de philosophie, ni d’art ni rien)

Le pessimisme est méthodologique ou heuristique plutôt qu’un pessimisme dogmatique. Il faut partir du principe que si l’homme veut se libérer il doit se libérer de la bêtise des préjugés de l’ignorance. Tout ce que le Buddha appelle dukkha.

Dukkha s’applique à la roue qui tourne. Là aussi on trouve l’emblème de la roue.

Dukkha est une roue qui tourne difficilement donc qui tourne mal.

Effectivement il y a beaucoup de choses qui tournent mal… On peut l’améliorer c’est à dire arriver à quelque chose qui tourne bien le  soukha d’où l’idée de faire tourner la roue de la loi. Elle elle ne peut que bien tourner. La roue de la loi c’est le symbole du monarque. On voit que le Bouddha veut s’emparer du symbole de la souveraineté pour se l’approprier et en faire le symbole du mouvement qu’il lance.

Il prend le symbole de la roue pour en faire le symbole de sa doctrine, il emprunte à la royauté pour créer son propre mouvement et pour montrer qu’il est au-dessus de la royauté.

A partir du moment où il arrive à Benares, les trois piliers du bouddhisme sont établis

La doctrine Dharma, l’idée développée par la philosophie du grand véhicule

Le deuxième : le Bouddha, il est devenu le Bouddha

Le 3e pilier le Sangha la communauté des pratiquants. Ce sont les trois joyaux de la doctrine du bouddhisme. Il n’y a plus rien d’autre à faire. Aller de ville en ville pour prêcher et convertir au bouddhisme le plus de monde possible.

A partir du 5e siècle le bouddhisme se diffuse en Chine, au Tibet, puis au Japon par le grand véhicule

Le grand véhicule : le Bouddha est un ancien bodhisattva : dont l’existence est consacrée à l’éveil. Il ne veut pas se libérer s’il ne libère pas avec lui tous les êtres vivants. Il diffère son illumination jusqu’à ce que tous les êtres soient libérés en même temps que lui d’où l’idée de la compassion très importante.

Alors que dans le petit véhicule on est plus sur l’idée d’une voie individuelle que suivent les moines. Le petit véhicule s’installe au shrilanka.

Le bouddhisme refuse les castes, va porter un message universel qui s’adresse aux hommes aux femmes quelque soit leur classe sociale.

Pilier du bouddhisme : l’idée que tout est  impermanence en sanscrit Anytia

Reprise par tous les philosophes du bouddhisme parce qu’elle est centrale. Ça signifie pour eux que la permanence est une illusion il n’y a pas de permanence il n’y a pas non plus de noyau permanent de l’être humain et là il se différencie complètement des brahmanes et des janaistes.

C’est l’idée aussi que tout est discontinu. On est dans une vision impermanente du monde discontinue instantanéiste du monde, nominaliste, il n’y a pas de substantialité des choses on est dans un phénoménisme total.

A partir de cette idée ce qu’on appellera la vacuité plus tard que les choses n’ont pas de substance que le message du Bouddha va donc se diffuser aussi facilement.

Il ne demande pas à croire à des choses, il demande au contraire de nous défaire de notre tentation de croire à. Il n’y a rien à croire.

Il faut simplement essayer de comprendre par soi-même ce qui lie les chaînons de la condition humaine et une fois qu’on a compris ce qui lie les chaînons de la vie humaine, on doit éprouver quelque chose qui est la libération.

L’idée d’éveil c’est l’idée qu’il a compris tout ce qu’il pouvait comprendre, ce qui laisse entendre que le prochain bouddha pourra comprendre un peu plus que ce pouvait comprendre le bouddha. Il faut rompre avec le cycle des réincarnations et rompre aussi avec toute idée de permanence de substantialité d’essentialité.

Il n’y a rien de plus non essentialiste que la philosophie bouddhiste. Voilà pourquoi aujourd’hui beaucoup de chercheurs peuvent s’inspirer du bouddhisme dans leur combat contre l’essentialisme comme les cultural Studies.

On n’est rien, d’ailleurs on ne devrait même pas utiliser le verbe être pour un bouddhiste on est toujours dans un devenir. On devient quelque chose d’autre mais on ne peut pas être quoi que ce soit. »

Yasyjiro Ozu

Chronique. Bonne nouvelle : au vu des résultats des élections européennes, il semblerait que les citoyens français et européens se soucient davantage du réchauffement climatique. Le problème est que le scrutin qui s’achève n’a guère permis de faire progresser le débat de fond. Concrètement, avec quelles forces politiques les écologistes comptent-ils gouverner et sur quel programme d’action ? En France, les Verts ont certes réalisé un score honorable : 13 % des voix. Mais vu qu’ils avaient déjà obtenu 11 % lors des européennes de 1989, 10 % en 1999 et 16 % en 2009, rien n’indique qu’une majorité « Verte » autonome soit à portée de main. Au Parlement européen, les Verts auront presque 10 % des sièges (74 sur 751). C’est mieux que dans le parlement sortant, ou leur part n’était que de 7 % (51 sièges), mais cela oblige à clarifier la question des alliances. Or les responsables Verts, enivrés par leur succès, notamment en France, refusent de dire s’ils souhaitent gouverner avec la gauche ou la droite.

Pourtant tout indique de plus en plus clairement que la résolution du défi climatique ne pourra se faire sans un puissant mouvement de compression des inégalités sociales, à tous les niveaux. Avec l’ampleur actuelle des inégalités, la marche en avant vers la sobriété énergétique restera un vœu pieux. D’abord parce que les émissions carbone sont fortement concentrées parmi les plus riches. Au niveau mondial, les 10 % les plus riches sont responsables de près de la moitié des émissions, et les 1 % les plus riches émettent à eux seuls plus de carbone que la moitié la plus pauvre de la planète. La réduction drastique du pouvoir d’achat des plus riches aurait donc en tant que telle un impact substantiel sur la réduction des émissions au niveau mondial.

Par ailleurs, on voit mal comment les classes moyennes et populaires des pays riches comme des pays émergents accepteraient de changer leur mode de vie (ce qui est pourtant indispensable) si on ne leur apporte pas la preuve que les plus aisés sont mis à contribution. La séquence politique observée en France en 2017-2019, étrangement absente de la campagne, apporte une illustration dramatique et emblématique de ce besoin de justice. Le principe de la taxe carbone était relativement bien accepté en France en 2017, et il était prévu qu’elle augmente régulièrement jusqu’en 2030 afin que le pays réduise ses émissions, conformément aux engagements pris lors des accords de Paris.

Mécontentement social

Mais pour qu’une telle progression soit acceptable, il est indispensable qu’elle frappe les plus gros émetteurs au moins autant que les plus modestes, et que la totalité du produit de la taxe soit affectée à la transition énergétique et à l’aide aux ménages les plus touchés. Le gouvernement Macron a fait tout le contraire : les taxes sur les carburants payées par les plus modestes ont été utilisées pour financer d’autres priorités, à commencer par la suppression de l’ISF [impôt de solidarité sur la fortune] et de l’impôt progressif sur les revenus du capital. Comme l’a montré l’Institut des politiques publiques (IPP), il en a résulté entre 2017 et 2019 une augmentation de 6 % du pouvoir d’achat des 1 % les plus riches et de 20 % des 0,1 % les plus riches.

Au vu du mécontentent social, le gouvernement aurait pu décider d’annuler les cadeaux aux plus riches et de les consacrer enfin au climat et à la compensation des plus modestes. Que nenni : aussi buté que Sarkozy de 2007 à 2012 avec son bouclier fiscal, Macron a préféré s’accrocher aux cadeaux aux plus aisés et annuler les hausses de la taxe carbone, dont personne ne sait aujourd’hui quand elles reprendront, au mépris complet des accords de Paris. En choisissant de faire de la suppression de l’ISF le marqueur absolu de sa politique, le parti présidentiel a confirmé qu’il était bien l’héritier de la droite libérale et pro-business. La structure sociologique de son électorat, centré sur les hauts revenus et patrimoines, en 2017 et plus encore en 2019, ne fait de ce point de vue aucun doute.

Dans ces conditions, on peut se demander pourquoi les Verts français ou allemands envisagent de gouverner avec les libéraux et les conservateurs. L’envie d’accéder aux responsabilités est chose humaine. Mais est-on bien sûr que cela soit dans l’intérêt de la planète ? Si les gauches et les écologistes s’étaient regroupés en France, ils auraient été devant les libéraux et les nationalistes. S’ils s’unissaient au Parlement européen, ils formeraient de loin le plus grand groupe et pourraient peser davantage. Pour qu’une telle ligne sociale-fédérale et écologique puisse voir le jour, les divers partis de gauche vont aussi devoir parcourir une partie du chemin. Les « insoumis » en France ou Die Linke en Allemagne ne peuvent se contenter de dire qu’ils veulent changer l’Europe actuelle ou sortir des traités : ils doivent expliquer dans quels nouveaux traités ils veulent entrer.

Sortir du combat de coqs

Quant aux socialistes et sociaux-démocrates, ils portent par leur pratique du pouvoir une responsabilité éminente dans la décomposition du système politique, et ont un rôle central à jouer pour permettre sa reconstruction. Il leur faudra reconnaître leurs erreurs passées : ils ont largement contribué à forger le cadre européen actuel, en particulier en organisant la libre circulation des capitaux sans taxation ni régulation commune, ou en faisant croire qu’ils allaient renégocier des traités alors qu’ils n’avaient en réalité aucune feuille de route précise.

Article assez énigmatique paru sur le site Muj

« À une époque saturée de richesse matérielle, concepteur de produit internationalement acclamé, Naoto Fukasawa a participé au développement de nombreux produits et à une variété de projets depuis 2002 en tant que membre du conseil consultatif de MUJI. Fukasawa est connu pour des modèles qui intègrent juste ce qu’il faut de fonctionnel avec une forme absolument minimale. Il prend en compte non seulement la relation entre le comportement et l’objet mais il s’implique aussi dans l’observation de l’espace dans lequel la relation prend forme. C’est dans ce processus que ses produits, avec un tatazumai (la présence d’un objet) simple et minimaliste, sont nés.

Comment Fukasawa voit-il le concept Compact Life proposé par MUJI ?

«Le concept de la marque MUJI est arrivé à une période où l’économie japonaise connaissait une croissance rapide et les gens profitaient de la richesse matérielle. Donc, dans le concept d’origine, il y avait un élément solide qui était d’avoir ses besoins journaliers déjà satisfaits. C’était une attitude générée par le fait que les gens étaient saturés de richesse matérielle, et dans ce sens, [le concept de Compact Life] montre un retour vers nos origines. En même temps, je pense que le concept a saisi avec justesse la direction vers laquelle se dirige aujourd’hui notre société.»

Rangement comme murs, fonction comme extension du corps

L’environnement dans lequel nous vivons s’est progressivement modifié avec des maisons et des appareils ménagers qui ont évolué et le développement des technologies de l’information. Fukasawa évalue ces changements en termes de «murs et corps». Il dit que la plupart des outils que nous utilisons chaque jour sans penser ont tendance à évoluer comme des extensions soit de nos murs, soit de nos propres corps. Il explique : «L’exemple le plus clair de ceci est la télévision. Les vieux téléviseurs étaient des ensembles à tube cathodique, qui prenaient beaucoup de place. Ils ont évolué pour devenir des affichages à cristaux liquides avec des écrans très fins et les téléviseurs peuvent maintenant être intégrés dans les murs où on peut les suspendre. D’un autre côté, nous pouvons aussi maintenant regarder des vidéos sur des smartphones de la taille d’une main et des tablettes. Ces derniers sont des exemples d’objets qui ont évolué pour devenir des extensions de nos corps.» Regarder nos espaces de vie aujourd’hui en ces termes apporte un éclairage sur la manière dont de nombreux objets correspondent à cette description — l’air conditionné et les éléments lumineux intégrés dans les plafonds, les appareils de cuisine hébergés dans des placards muraux. «Nous nous dirigeons de façon progressive vers un monde dans lequel chaque forme disparaîtra et où seule la fonction restera. Les choses continueront à avancer dans ce sens.
Par conséquent, il devrait être possible dans le futur de vivre sans aucun objet matériel. Cependant, plus nous donnons la priorité à la fonction et à l’efficacité, plus nous perdons de richesse. Et à ce stade, nous trouvons des objets dont la présence ne peut pas être comprise comme des extensions d’un mur ou de nos corps.»Fukasawa dit que lorsqu’il concevait par le passé des produits pour des fabricants en Europe et en Amérique du Nord, il appréciait leur approche dans laquelle la conception était discutée pour chaque détail en profondeur — pas seulement la conception d’une partie spécifique d’un meuble. Si c’était une table, qu’est-ce qui pourrait s’asseoir avec elle ? S’il s’agissait d’étagères, quelle sorte de livres porteraient-elles et comment seraient-ils placés ? Cet intérêt particulier semble voir la conception d’un produit comme un aspect d’une conception d’ambiance — la conception de mobilier comme une partie du processus de la conception de l’espace dans son ensemble.

À propos de la conception d’ambiance

«J’ai récemment transformé un placard dans ma maison. Au cours du processus, j’ai regardé avec attention chaque veste que je voulais y suspendre. J’ai sélectionné seulement les meilleures vestes et celles que j’aime porter. J’ai seulement gardé environ la moitié de celles que je possédais, et ceci m’a donné beaucoup plus de place — environ 10 centimètres entre les cintres. Au premier coup d’œil, on n’a pas l’impression qu’il existe quelque chose entre mes vestes mais de fait, il y a de l’espace vide ; il est là. En ajoutant cet espace vide, j’ai repensé la façon dont le placard fonctionne dans son ensemble, y compris cet espace invisible qui est pourtant un flux très réel.»

Une vie bien conçue n’est pas simplement une question de quelques possessions ou d’organisation des choses et de leur bon rangement. Ce qui est important est d’identifier pour soi ces objets dont la présence ne peut pas être comprise comme des extensions d’un mur ou de nos corps et d’amener ces objets dans le fonctionnement de nos vies de tous les jours. Par exemple, attirer l’attention sur la beauté du vide d’un espace particulier sur une étagère en y plaçant une pierre trouvée lors d’un voyage ou bien un objet créé par un maître-artisan. Le musée de l’artisanat populaire du Japon, où Fukasawa a été directeur, est certainement une excellente ressource à cet égard.«Les objets qui sont totalement ordinaires mais qui vieillissent exactement comme il faut nous captivent. Cela arrive, n’est-ce pas ? Ces objets ont une richesse qui est l’exact opposé de la richesse matérielle et peut-être que c’est la raison pour laquelle ils sont si captivants. Comme les éléments de notre vie quotidienne se développent pour être des extensions soit de notre mur, soit de nos corps, l’idée de Compact Life décrit un style d’espaces englobants qui se font ressentir comme des parts de luxe.

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