Palmiers et mimosas

Sur à peine quelques mètres carrés, un camphrier de l’Himalaya, un mimosa d’Australie, un laurier du Japon, des palmiers de Chine cohabitent avec un châtaignier et un tilleul locaux. Au milieu de ce puissant melting-pot végétal, le merle a fait son nid et le blaireau a creusé son trou. Mais attention, ce biotope n’a pas toujours été aussi riche.

L’importation de plantes étrangères au Tessin remonte au XVIIIe siècle avec l’aristocratie, explique Gabriele Carraro. «Les nobles, comme la baronne russe des îles de Brissago, se procuraient des plantes exotiques, non pas pour leurs fruits, mais pour leur vertu ornementale, comme symbole de statut social.»

Au début du XXe siècle, les premières familles bourgeoises les imitent. Après la Deuxième Guerre mondiale, les espèces étrangères intègrent le circuit commercial.

Acacia diabolisé

C’est dans les années 60 qu’est signalée, pour la première fois, la présence régulière dans la forêt de plantes exogènes, sorties des jardins par les oiseaux disséminant les graines des nouveaux fruits exotiques. C’est ainsi que le Tessin est devenu l’eldorado botanique de la Suisse, attirant touristes et scientifiques de tout le pays. Non seulement les espèces étrangères étaient alors acceptées, mais elles étaient valorisées.
On ne s’interroge pas sur l’intérêt que ces espèces présentent. Pour obtenir du financement, la recherche doit travailler sur les ennuis qu’elles engendrent. Gabriele Carraro, conseiller en environnement

Aujourd’hui, elles sont diabolisées, estime Gabriele Carraro. Il cite l’exemple de l’acacia, arrivé d’Amérique du Nord il y a quelques siècles. «Il fixe le terrain, contribue à reconstruire le sol dégradé, son bois s’utilise de cent différentes façons et il donne aux apiculteurs leur miel le plus riche. Il a plafonné et entamé son déclin au Tessin, et demeure malgré tout sur la liste noire de la Confédération, sans preuves des méfaits qu’il est censé causer.» Du dogmatisme, selon lui.

Cohabitation irréversible

Dans cette région de l’Insubria, sur 2400 espèces, quelque 600 sont exotiques. Moins d’une dizaine posent problème. «Et les autres? On ne s’interroge pas sur leur intérêt. Pour obtenir du financement, la recherche doit travailler sur les ennuis qu’elles engendrent. Il ne s’agit pas seulement d’une question scientifique, mais culturelle», considère le Tessinois.

Plutôt que de lutter contre les espèces étrangères, il faudrait plutôt se consacrer à harmoniser l’écosystème, avance-t-il, la cohabitation étant irréversible, d’autant plus avec la mobilité croissante des biens et des personnes, et le réchauffement de la planète.

Plus il y a diversité, plus la forêt est robuste et meilleures sont ses chances de répondre au changement climatique. Pour s’adapter aux températures croissantes, les plantes migrent vers le haut. Du coup, des niches écologiques restent vacantes plus bas. Mieux équipées pour y survivre, les plantes exotiques les investissent. Ici, à cause de la réduction du nombre de jours de gel par année, les espèces à feuilles persistantes – qui ne perdent pas leurs feuilles en hiver – ont presque doublé depuis 1950.

Cerfs en excès

Les espèces indigènes s’adaptent aux plantes d’ailleurs, et vice versa. «L’écosystème intègre tous ses constituants, de façon inédite, formant une mosaïque intriquée, un réseau formidable», s’émerveille l’ingénieur. En cas d’adversité – parasites, incendies, tempêtes… –, divers arbustes, arbres et herbes prennent le relais les uns des autres.

Non seulement une proportion minime de ces espèces constitue un danger, mais les plantes exogènes sont positives. Par exemple, on a trop de cerfs ici. Comme le chèvrefeuille japonais leur plaît, ils exercent moins de pression sur les plantes indigènes qu’ils privilégiaient auparavant. En outre, les espèces exotiques protègent contre l’érosion et les pluies. Les abeilles les adorent. Elles font vivre la forêt même en hiver. D’ailleurs, fait nouveau, des feuilles mortes tombent toute l’année. «Chez nous, le bois «mort» – une composante très importante de la forêt qui manque dans la plupart des régions en Suisse – abonde», indique Gabriele Carraro.

Les opportunités que présentent ces nouvelles espèces restent inexploitées, soutient-il. En Indonésie, une huile est extraite des fruits de la palme et ses fibres sont tressées en objets. La médecine chinoise prélève un venin du kuzu. Le bois du camphrier, sans qu’il y ait même besoin de le traiter, est utilisé pour construire les bateaux au Japon. Même d’un point de vue récréatif – 30% du PIB du canton provient du tourisme –, les plantes exotiques sont importantes. «Un paysage tessinois sans palmiers et camélias chinois est simplement inimaginable.» »


«On ne peut pas simplement tuer ces espèces»
Interview de Chris D. Thomas, dont les thèses favorables aux plantes invasives dérangent la communauté scientifique

Le Temps: Chez vos collègues, quelles sont les réactions à votre livre?
Chris D. Thomas:
On le trouve intéressant, stimulant et provocateur. Certains ne sont pas prêts à discuter des intérêts que représentent les espèces étrangères, les considérant par définition comme une nuisance. En revanche, plusieurs apprécient l’idée selon laquelle de nouvelles approches doivent être adoptées pour les appréhender. On ne peut pas simplement tuer ces espèces. Dans les milieux scientifiques et en général, la vision prédominante est très pessimiste, on pense en termes de déclin biologique et de pertes d’espèces autochtones, en négligeant souvent de reconnaître les bénéfices que suscitent les exogènes.

Faites-vous un parallèle entre ce paradigme lié aux espèces étrangères et la vision politique dominante concernant les migrants?
Chris D. Thomas: Je pense que, dans les deux cas, l’origine de l’attitude est la même: la peur qu’a l’humain de l’inconnu, de ce qui est nouveau. Souvent, la première réaction face à ce que nous ne connaissons pas est la crainte. Ce n’est qu’a posteriori que nous en comprenons les aspects positifs. Cela dit, je ne crois pas que les personnes qui ont tendance à ne pas aimer les plantes exotiques soient les mêmes que celles qui sont racistes ou contre les immigrants.

Quel impact souhaitez-vous avoir avec votre livre?
Chris D. Thomas: La planète continuera à changer, nous devons accepter qu’il faille s’adapter plutôt que de regretter le passé et vouloir retourner en arrière, ce qui est de toute façon impossible. Le travail de conservation est très important. Je crois qu’il est tout aussi fondamental de réfléchir à la façon dont on peut accroître la biodiversité. Je voudrais promouvoir le débat sur cet aspect. »

Inheritors of the Earth: How Nature is Thriving in an Age of Extinction, Chris D. Thomas, Allen Lane, Penguin Books, 2017.