REMEMBER NATURE : L’écriture plastique naturelle sur Soba Choko en porcelaine bleu et blanc. Work in progress

 REMEMBER NATURE : L’écriture  plastique naturelle sur Soba Choko, en porcelaine bleu et blanc, work in progress, comme une manière élégante de le faire. Nos deux référents-artistes théoriciens dans cette histoire : GUSTAV METZGER et YE XIN et leurs deux pièces princeps de notre propre recherche : REMEMBER NATURE de METZGER, citée ci-après, et LA CONSCIENCE DE L’ÉCRIRE DANS LE LANGAGE PICTURAL : DE LA TRADITION CHINOISE À L’ESPRIT CONTEMPORAIN OCCIDENTAL, thèse de 3e cycle de YE XIN, développée plus loin dans le cours de notre propre texte.

https://www.facebook.com/share/v/15vrYxYEZU/?mibextid=wwXIfr
Envoi : Gustav Metzger, Remember Nature, 4 novembre 2015, post it, empruntant le titre d’une vidéo où l’on voit l’artiste lancer cet appel que nous reprenons ici pour replacer notre étude de l’écriture plastique naturelle  sur gobelets de porcelaine bleu et blanc, dans cette thématique de la nature à l’heure de l’anthropocène, où des espèces animales et végétales disparaissent sous le coup des activités humaines.
« Bonjour, je suis Gustav Metzger. Je vous demande de participer à cet appel mondial pour une journée d’action pour se souvenir de la nature, le 4 novembre 2015. Nous faisons appel au monde de l’art dans toutes ses disciplines afin de prendre position contre l’effacement continu des espèces. C’est notre chance et notre devoir d’être actif dans ce contrat. Il n’y a pas d’autre choix que de suivre le chemin de l’éthique relié à l’esthétique. Nous vivons dans une société étouffant sous les déchets. Notre tâche est de rappeler aux gens la richesse et la complexité de la nature et de faire tout notre possible pour la protéger, et, ce faisant, d’investir de nouveaux territoires qui sont intrinsèquement créatifs et bénéfiques pour notre monde. Nous vous invitons à répondre de manière créative à cet appel et à encourager les autres à y participer. L’objectif étant de créer un mouvement de masse à travers les arts face à l’extinction. Je vous remercie.»

Paris, rue Boucher, derrière le magasin Uniclo, au voisinage immédiat d’une porte empruntée par les employés du grand magasin Uniqlo, sur la Rue de Rivoli. Objet antithétique de nos sobachoko : Les gobelets en carton colorés, décorés, jetables… paradigme de l’hypertrophie de la culture du consommation à laquelle notre gobelet de porcelaine de terre argileuse de kaolin est confronté…

Valence 2024, sur terre. « A travers la région sinistrée, une cinquantaine de terrains permettent de rassembler les épaves des quelque 120 000 voitures détruites. La boue séchée a recouvert les jardins. Les commerces ont pratiquement tous disparu, seuls subsistent deux bars et un restaurant. «C’est simple, dit Nuria, tous les rez-de-chaussée sont détruits. 460 commerces et 2 100 logements. Réduits en bouillie, engloutis, avec au mieux des pans de murs ou leur squelette de poutres en acier.» Comme son atelier de céramique, en poussière, les quatre fours, soit au moins 50 000 euros envolés. «J’ai vu l’œuvre de ma vie partir dans un torrent de boue.» Terre contre terre…

Paris… Étienne Boissier, Le Parc, acrylique sur toile, 2024, comme un sentiment de la nature collectif, restreint à un état de contemplation simple mais ouvrant le monde des impressions sensibles*, comme cela se pratique dans les espaces policés des parcs des grandes métropoles. Cette peinture y participe, en discrétisant avec bonheur ses éléments, par l’art de la touche du pinceau.

* « Le monde des impressions ou des qualités sensibles, le vaste territoire de la mémoire involontaire ouvert au déchiffrement à la fois universel et individuel. » Deleuze, Proust et les signes

Le sentiment de la nature revisité. Marcantonio Raimondi, Le Jugement de Pâris. Autre attitude inclusive de l’être humain dans la nature. Dans un essai « Le Déjeuner sur l’herbe de Manet, fonction préfiguratrice des divinités élémentaires païennes pour l’évolution du sentiment moderne de la nature » (1929), Aby Warburg repère le modèle émancipateur de cette relation harmonieuse immanente être humain-nature, dans une gravure de la renaissance elle-même, issue d’un modèle grec, de Raimondi « le jugement de Paris » : on voit un groupe de 3 personnages affalés au sol, décontractés, deux semi-dieux-fleuves « qui incarnait dans la mythologie païenne la force naturelle telle qu’elle s’exerce dans les eaux calmes ou courante » et une nymphe. « Les trois divinités naturelles, […] n’ont «rien à se dire». « Elles se dressent d’elles-mêmes, tels des roseaux dans les eaux calmes, et la question de l’origine et de la destination s’est résolue à travers elles dans le processus de figuration. Jetés tous ensemble sur la rive, sans que rien n’indique qu’ils aient été portés l’un vers l’autre, les trois corps prennent place avec désinvolture dans l’espace luxuriant qui s’étend autour d’eux », indifférents indifférente à Jupiter en dieu de l’éclair, trônant au-dessus d’eux.

Manet, Le Déjeuner sur l’herbe, 1862. Les figures comparables à celle de la gravure de Raimondi appartiennent au monde l’art, mais la scène est appropriable par tout un chacun. Le titre de l’œuvre le dit simplement. [On devine un gobelet dans les plis du tissu bleu]… Aby Warburg clôt le texte : « Quoi qu’il en soit, le désir de nature, cet éternel supplément de l’homme pris dans les rets solides de la communauté sociale exige la satisfaction de son droit originel. Manet avait lu son Rousseau. »

Rousseau donc est aussi au plus près du terrain, il l’herborise et quid de cette activité paysagère si ce n’est la confection d’un herbier. À la fin de sa vie, 1778, il en définit la fonction imageante, vitalisante : «Maintenant que je ne peux plus courir ces heureuses contrées je n’ai qu’à ouvrir mon herbier et bientôt il m’y transporte. Les fragments des plantes que j’y ai cueillies suffisent pour me rappeler tout ce magnifique spectacle. Cet herbier est pour moi un journal d’herborisations qui me les fait recommencer avec un nouveau charme et produit l’effet d’un optique qui les peindroit derechef à mes yeux. » Ceci nous ouvre une voie d’accès idéale vers ces sobachoko nombreux dont les motifs bleus dessinés au pinceau, proposent un quasi répertoire de fragments de plante mises à plat sur la surface du tronc de cône et que l’on observe librement, soit en collection alignés sur des étagères ad hoc, soit de manière panoramique en manipulant le gobelet utilisé dans des rituels culinaires quotidiens. Ils produiraient donc cet effet d’optique qui nous peindrait « derechef » des réminiscences de promenades dans la nature, dans des jardins, dans des conditions atmosphériques récurrentes, climatiques (pluie, neige, vent). L’arabesque est le leitmotiv de leurs formes, c’est celui-là même des plantes qui poussent ainsi, tiges, fleurs et feuilles. Leur stylisation peut aller très loin jusqu’à une écriture où les motifs quittent le pictogramme pour devenir des caractères d’une écriture végétale inédite. « le motif est la nature vue dans sa meilleure lumière », disait très justement l’écrivain Yanagi Sôetsu (1889-1961). Rajoutons une ultime référence:  « La conscience de l’écrire dans le langage pictural:  de la tradition chinoise à l’esprit contemporain occidental » concept-clé et titre de la thèse de 3e cycle  de Ye Xin** Une conscience de l’écrire existe dans le langage pictural chinois puisque le peintre trace une image, comme le scribe écrit, d’un seul trait, spontanément, en rythme et en respectant un ensemble de codes définis par la tradition, sorte de grammaire picturale. Ces caractéristiques sont le résultat d’une évolution conjointe de la calligraphie et de la peinture à partir d’un même instrument – le pinceau, d’une même esthétique, et de l’appropriation de ces deux arts par une même élite lettrée. En Occident, un même esprit apparait, dès la fin du XIXe siècle, dans la recherche d’une spontanéité du tracé pictural et d’une beauté du coup de pinceau. Cette tendance se confirme au XXe siècle, avec la recherche de certains peintres comme Matisse – d’une  »écriture plastique ».
Jean-Louis Boissier, Papyrus rudiments, Reconnaissance de signes*2017. Jean-Louis a dévoilé cette approche langagière végétale à la fois intraduisible et parlante dans cette piece. Les papyrus comportent des signes qui relèvent de leurs apparences mais qui renvoient plus fondamentalement à leurs architectures, à leurs croissances, à leurs comportements, à leurs échanges, signes d’articulations relationnelles. L’application #Ubiquité donne à exercer la reconnaissance et la collecte de ce code de façon à révéler les rudiments d’un infra langage graphique. À la lumière de cette révélation, je reviens ici sur la partie «écritures végétales », « arabesques » (Katakusa) et « personnages » de la collection des mille sobachoko.jp. On en vient donc à faire ici un herbier de motifs de plantes sur soba choko, à propos desquelles chacun chacune instaurera son récit personnel d’impressions sensibles, son interprétation cognitive assortie de références littéraires et artistiques. Nous nous contenterons ici de nommer ces plantes et d’en donner une vision botaniste et culturelle. Et de poser la question : De quoi demain sera-t-il fait. D’enfer ou de prés verts?                                                                                                                                     À développer ici : Corpus de sobachoko issu des catégories  écriture végétale arabesque personnage de sobachoko.jp. L’idée est de lâcher les pistes symbolique et religieuse. Retour vers la piste langagière universelle d’orientation dans l’espace, révélée par les choses au sens large dont les plantes. Le dessin du motif tracé au pinceau identifie la plante comme dans un herbier, en l’abstractisant parfois avec la violence des circonstances de la vie de cette plante (traductible en waka en 31 mores, autre forme d’écriture végétale)  comme de l’état d’esprit du dessinateur lui-même, confronté à la nécessité d’un travail répétitif difficile.                 * Ce qui force à penser, c’est le signe. Le signe est l’objet d’une rencontre ; mais c’est précisément la contingence de la rencontre qui garantit la nécessité de ce qu’elle donne à penser. L’acte de penser ne découle pas d’une simple possibilité naturelle. Il est, au contraire, la seule création véritable. La création, c’est la genèse de l’acte de penser dans la pensée elle-même. Or cette genèse implique quelque chose qui fait violence à la pensée, qui l’arrache à sa stupeur naturelle, à ses possibilités seulement abstraites. Penser, c’est toujours interpréter, c’est-à-dire expliquer, développer, traduire un signe. Traduire, déchiffrer, développer sont la forme de la création pure. Il n’y a pas plus de significations explicites que d’idées claires. Il n’y a que des sens impliqués dans des signes ; et si la pensée a le pouvoir d’expliquer le signe, de le développer dans une Idée, c’est parce que l’Idée est déjà là dans le signe, à l’état enveloppé et enroulé, dans l’état obscur de ce qui force à penser. Nous ne cherchons la vérité que dans le temps, contraints et forcés. Le chercheur de vérité, c’est le jaloux qui surprend un signe mensonger sur le visage de l’aimé. C’est l’homme sensible, en tant qu’il rencontre la violence d’une impression. C’est le lecteur, c’est l’auditeur, en tant que l’œuvre d’art émet des signes qui le forcera peut-être à créer, comme l’appel du génie à d’autres génies. Les communications de l’amitié bavarde ne sont rien, face aux interprétations silencieuses d’un amant. La philosophie, avec toute sa méthode et sa bonne volonté, n’est rien face aux pressions secrètes de l’œuvre d’art. Toujours la création, comme la genèse de l’acte de penser, part des signes. L’œuvre d’art naît des signes autant qu’elle les fait naître ; le créateur est comme le jaloux, divin interprète qui surveille les signes auxquels la vérité se trahit. »   Autre rappel  utile à propos des trois mondes de signes définis par Deleuze: «1. le monde de la mondanité (monde de l’expérience corporelle et conversationnelle urbaine), « il n’y a pas de milieu qui émette, concentre autant de signes qui tiennent lieu d’action et de pensée, dans des espaces aussi réduits, à une vitesse aussi grande, et dont l’effet sur nous s’exprime dans une sorte d’exaltation nerveuse », monde nécessaire, le plus formateur pour l’apprentissage des signes.  2. « le cercle de l’amour, lieu télépathique des regards et de gestes intimes échangés, ouvrant sur une pluralité de mondes inconnus concentrés en chaque individu et donc indéfiniment indéchiffrables et donc éminemment attirants, mais dont le narrateur n’en est jamais qu’un objet indéfiniment. » 3. « le monde des impressions ou des qualités sensibles, le vaste territoire de la mémoire involontaire ouvert au déchiffrement à la fois universel et individuel cité plus haut. »                                                           

post scriptum

L’architecture japonaise n’est pas en reste pour nous faire découvrir des motifs végétaux, comme les entrelacs de tiges de bambou et de lianes (le végétal) des fenêtres des murs en pisé (la terre) des pavillons de la villa Katsura retrouvés tracés au pinceau sur les surfaces en porcelaine du sobachoko. Du végétal au géométrique.

SOETSU YANAGI, EXTRAITS D’UN TEXTE SUR « LE MOTIF », 1952

La question du motif, telle qu’elle s’exprime dans ce texte de Soetsu Yanagi, peut être prise en considération pour l’expérimentation (digital) Soba Choko mais peut-être avant tout pour mesurer les orientations du mouvement Mingei.

SOETSU YANAGI, EXTRAITS D’UN TEXTE SUR « LE MOTIF », 1952 in Soetsu Yanagi, Artisan et inconnu, L’Asiathèque, 1992, Paris, pp. 30-37

En exergue :  « le motif est la nature vue dans sa meilleure lumière », disait très justement l’écrivain Yanagi Sôetsu (1889-1961) [2] in https://shs.cairn.info/revue-nouvelle-revue-d-esthetique-2019-1-page-95?lang=fr

« Il y a beaucoup de façons de voir, mais la plus vraie et la meilleure, c’est l’intuition, car elle appréhende globalement tandis que l’intelligence ne saisit qu’une partie. Le motif naît quand on reproduit l’essence intuitivement.

Le motif n’est pas une description réaliste, c’est une « vision » de ce que réfléchit l’intuition. C’est le produit de l’imagination au sens où Blake utilisait ce mot.

Le genre de motif dont je parle n’est pas décoratif de façon simpliste, il vient du vide zen, du mu (« vide »), du « c’est ainsi ». Plus le motif est signifiant, plus il a de vitalité. Dans sa tranquillité il doit y avoir du mouvement, il vit dans ce « no man’s land » où éloquence et silence font un. Sans l’un et l’autre ensemble, il meurt. Tout motif, s’il est bon, possède un élément de grotesque puisque c’est un renforcement de la beauté, une exagération pourrait-on dire sans mentir.

Un pays sans motif est un pays laid, un pays qui n’a nul souci de la beauté, le beau est la transformation du monde en motif.

Dans l’ensemble les motifs tendent vers la symétrie. La symétrie est un principe naturel et inévitable pour le motif puisqu’elle a ses origines lointaines et profondes dans la nature elle-même. Dans la nature on peut observer une symétrie fondamentale, par exemple dans la branche, la feuille et la fleur. Elle représente l’ordre. L’ordre sous-entend des nombres, des lois. Les lois sont un point d’appui. Quand une chose mûrit et se transforme en motif, un certain ordre s’est réalisé. Les nombres sont exprimés dans la symétrie. Faire symétrique et simplifier ont la même signification. Sans la symétrie on ne peut atteindre la simplification. On ne peut faire de bons motifs sans observer les lois.

On distingue souvent les tableaux des motifs. Les tableaux étant considérés comme une description de la nature et les motifs comme des compositions humaines. Cependant les deux genres ne se sont séparés qu’assez tardivement. Jadis il n’y avait pas de « peinture réaliste », son apparition marque une étape dans l’histoire. Et pourtant je crois que tout bon tableau, même aujourd’hui, est aussi un motif.

Pourquoi la peinture et le dessin de motif se sont-ils séparés ? Pour la même raison qui a donné l’idée de séparer les beaux-arts des artisanats : la croissance de l’individualisme.

Le motif obéit à des lois, c’est pourquoi il est impersonnel. Dans bien des cas un bon motif est devenu le bien commun d’une nation : le Japon a le prunier, le bambou, le pin, la Chine l’arabesque, la Corée le pêcher, l’Égypte la fleur de lotus, l’Europe le lion rampant. Voilà des exemples de motifs nés du peuple et constamment utilisés par chacun. La division entre tableau et dessin de motif, arts et artisanats est l’une des tragédies des temps modernes.

Les objets artisanaux viennent de la masse et sont faits pour elle, pour la vie quotidienne, en grand nombre. Les beaux objets coûteux et destinés à une minorité n’ont pas le caractère vrai de l’artisanat qui, étant pour tout le monde, est donc décoré avec les motifs de tout le monde. Il est naturel que les objets artisanaux soient associés avec les motifs qui, en un sens, sont communs.

Quelle est la puissance au travail dans un bon motif ? Le motif est un produit du savoir-faire humain dont la vraie mission est d’utiliser les lois de la nature. Alors qu’il est en quelque sorte un produit artificiel, le motif est moins une fabrication humaine qu’une technique pour réduire la nature à quelque chose de plus « naturel » en somme.

Dans un bon motif l’homme est fidèle aux lois, on y trouve une vraie humilité. Le motif est bon tant qu’il est libre de toute prétention personnelle. La conséquence très étrange de l’obéissance à ces lois est la liberté accrue qui en résulte. L’acceptation des limites produit l’aisance de l’esprit. Cela s’explique en partie par les trois limitations naturelles que chaque artisan doit prendre en considération : l’usage auquel l’objet est destiné, la nature des matériaux utilisés, les techniques appropriées. Si l’on prête une attention convenable à ces trois facteurs limitatifs, alors naîtront des motifs témoignant de cette aisance de l’esprit.

André-Georges Haudricourt. Les pieds sur terre. 7 / Le chercheur doit se débarrasser des tabous

Le chercheur doit se débarrasser des tabous (p 169)

En ce qui concerne notre relation avec les animaux, nous n’en savons guère plus qu’avec les plantes. Si l’ethnozoologie à un sens, il faudrait qu’elle se dégage de la zootechnie où elle est née pour s’intéresser vraiment aux relations réciproques de l’homme et de l’animal. La question est de savoir qui de ces deux mammifères à déteint sur l’autre ? Il faudrait que les chercheurs se débarrassent d’un certain nombre de tabous qui ne leur permettent pas de «regarder» complètement une société et ainsi de n’en comprendre jamais qu’une partie. Par exemple, le rôle des excrétats dans la domestication (HT 1975) nous permet de réfléchir sur le statut d’ilote réservé aux chiens et aux porcs et par extension de dégager un trait important pour caractériser et différencier les civilisations néolithiques asiatiques. L’homme a ses gestes dans la nature et je pense que pour trouver l’explication des différences de comportement humain, il faut se référer aux animaux qu’il fréquente ou qui l’environnent.
Une question reste pour moi sans réponse: si c’était les autres êtres vivants qui avaient éduqué les hommes, si les chevaux leur avaient appris à courir, les grenouilles à nager, les plantes à patienter? L’univers de béton et de macadam dans lequel nous vivons ne nous prépare pas à étudier et à comprendre les relations que nous et les autres civilisations entretenons avec la nature, ni la connaissance que nous en avons. (p 170)
Pour les odeurs, nous en sommes exactement au même point, nous sommes frappés d’anosmie. On dit que telle plante à l’odeur de ceci ou cela, ce qui ne veut rien dire tout comme lorsque l’on dit cela « sent bon» ou cela «sent mauvais».
En Océanie par exemple, on ne peut faire une étude de ce genre sans savoir qu’il y a des plantes qui ont la même odeur et le même nom dans la langue indigène alors que pour nous, l’une est une fougère et l’autre un arbuste. La plupart des gens ne prêtent guère attention aux odeurs car il n’y a pas de vocabulaire important pour les décrire. Avec les odeurs, tout est question de dosage et d’échelle; les odeurs sont différentes selon que l’on est proche ou éloigné d’un buisson, que l’on respire ou que l’on goûte une plante… C’est une idée très archaïque que de dire que les choses sont «bonnes» ou «mauvaises» ou «sales ». Les choses sont imposées par la linguistique et par l’existence de la négation dans les langues, pourquoi notre nez serait-il, lui aussi, manichéen?

André-Georges Haudricourt. Les pieds sur terre. 6 / Comment une plante sait-elle compter ?

Comment une plante sait-elle compter ? (p 167)

La science des rapports réciproques de l’homme et du monde végétal, mériterait, elle aussi, qu’on lui accorde plus d’intérêt. Quand on sait comment les plantes vivent, le phénomène de la photo synthèse, et que l’on voit la pauvreté de nos inventions on peut s’inquiéter du manque de curiosité des hommes. De la même façon il faut s’inquiéter vivement de la destruction des forêts tropicales et des pluies acides en Europe; il faut se rendre compte que cela menace l’équilibre de la planète.
L’ethnobotanique ne s’arrête évidemment pas à l’étude des plantes vivantes et, si l’on regarde les chapiteaux romans ou les marges illustrées des manuscrits en Europe au Moyen Age, on est frappé par la maladresse et l’inexactitude (p 168) des dessins de plantes. Dans un manuscrit anglais de cette période «Agnus castus» en moyen anglais, il y a une description botanique où il est dit: telle plante à des feuilles comme telle autre, telles fleurs sont les mêmes que celles que l’on peut voir sur tel arbuste, bref une liste alphabétique latine de 243 plantes médicinales où aigremoine, pimprenelle et reine des prés sont décrites comme «ayant des feuilles comme la tanaisie», etc. Ce n’est qu’au xve siècle qu’apparaissent dans des tableaux religieux des dessins corrects, alors qu’à la même époque les ouvrages de plantes médicinales sont toujours aussi schématiques. Et cela parce qu’il n’y avait pas de vocabulaire descriptif, vocabulaire qui n’apparaîtra qu’ensuite. C’est en Europe, au xvr siècle qu’apparaîtront des dessins de plantes lisibles parce que dessinées pour elles-mêmes; on les trouve dès 1530 chez Brunsfeld, 1542 chez Fuchs et bien sûr chez Dürer et Léonard de Vinci.
A cette époque la situation en Chine était semblable sur ce plan à ce qu’avait été la nôtre au Moyen Age. (HTbo 1985). Les médecins chinois, également botanistes, étaient au xvr siècle encore incapables de dessiner correctement les plantes puisqu’ils les recopiaient sur d’autres dessins. Il y avait semble-t-il un cloisonnement très important entre la peinture et la médecine. C’est ainsi que la datura se retrouva avec quatre pétales au lieu de cinq, d’autres plantes avec six au lieu de sept, etc. Le comble est que les Chinois avaient un mot pour «pétale» alors que nous n’en avions pas mais qu’ils ne voyaient que le pétale des dessins.
Je pense que nous ne nous sommes pas suffisamment interrogé sur ce que nous enseigne les plantes dans leur comportement. Par exemple, nous ne savons pas comment et pourquoi les plantes savent compter. C’est pourtant une chose tout à fait passionnante de voir que les plantes savent compter jusqu’à cinq ou sept et qu’au-delà elles commencent (p 169) à bafouiller un peu. Est-ce que c’est une histoire de symétrie ou autre chose? Toujours est-il que les plantes, qui poussent doucement et, comme disent les Chinois, qu’il ne faut pas tirer au risque de les faire crever, nous apprennent à ne pas courir et à ne pas nous dépêcher.

André-Georges Haudricourt. Les pieds sur terre. 5 / L’invention est une imitation ratée

L’invention est une imitation ratée (p 165)

L’invention matérielle est déduite d’une croyance magique et le succès de cette invention ne fait que confirmer et exalter cette croyance. Quand cette invention matérielle, ce rite magique, se propage géographiquement chez des peuples qui ont d’autres croyances, le rite perd alors son contenu spirituel. Au fur et à mesure qu’il s’éloigne de son pays d’origine, le rite magique devient un procédé empirique et même un acte expérimental (HT 1937). Lorsqu’une technique voyage, elle échappe aux théories magiques qui l’ont engendrées ou plus simplement à la routine traditionnelle qui la maintenait immuable.
(p 166) L’invention étant «l’aboutissement d’un corps de connaissances» il est difficile d’attribuer une invention à un seul inventeur. L’esprit humain n’invente rien ex nibilo. «Invention», «naissance», signifient en réalité recombinaison d’éléments qui aboutissent à du nouveau, à de l’«original», non pas surgi du vide, mais résultat d’un faisceau de facteurs longuement préparés et d’un entrelacs d’actes et de réflexions.
Les inventions ne sont que des imitations ratées, des imitations qui ne sont pas restées fidèles au modèle original pour des raisons volontaires ou involontaires, ouvrant la possibilité d’autres expériences, d’autres résultats pouvant être très supérieurs aux précédents. Aux époques anciennes, les inventions techniques ne sont guère que des combinaisons nouvelles d’éléments préexistants. Quant aux découvertes en techniques comme en science, elles ne se font pas par hasard: de même que le savant est guidé par ses théories, l’homme primitif était guidé par sa magie et sa logique primitive.
L’observation des faits technologiques nous permet de dire que l’homme le plus génial du monde n’aurait pu «reconnaître» une houe ou une araire dans une branche fourchue s’il n’avait vu au préalable cet objet fabriqué.
«L’invention » de l’araire a consisté à prendre des éléments préexistants et à les lier ensemble d’une certaine manière. Le cultivateur, après s’être familiarisé avec cet instrument, a pu le «voir», le retrouver «tout fait» dans une branche fourchue et il a pu alors, mais alors seulement, se servir d’un instrument d’une seule pièce en s’épargnant la peine d’un assemblage. L’araire qu’utilisent aujourd’hui certains groupes, et qui comporte d’importantes parties d’un seul morceau (double mancheron) n’est pas primitive, mais copiée sur des modèles antérieurs. De même les roues pleines ont été précédées de roues à raies construites et on a eu l’idée de débiter un tronc en rondelles pour obtenir une (p 167) roue parce que l’on avait auparavant fabriqué des roues. Ce n’est pas en «regardant» simplement un tronc d’arbre coupé ou un rouleau qu’on a inventé la roue; les habitants de l’Amérique avaient d’aussi bons yeux et autant d’arbres réguliers que les habitants de l’Asie; pourtant ils n’ont pas connu la roue alors que celle-ci est vieille de plusieurs millénaires en Asie. L’homme n’aperçoit et ne reconnaît donc dans du « tout fait» naturel que les formes qu’il a construites au préalable. De même, il ne reconstruit en un seul bloc d’une forme déterminée que ce qu’il savait auparavant construire à partir de nombreux éléments rassemblés. L’objet primitif d’une seule pièce comme les menhirs par exemple est informe. Par contre, les obélisques supposent une grande familiarité avec les constructions de pierre taillée, ou de boue séchée ; la maison monolithe moderne en béton armé existe de même, parce que a existé avant elle la maison «en morceaux» de bois et de pierre.

André-Georges Haudricourt. Les pieds sur terre. 4 / L’homme est une espèce cuisinière

L’homme est une espèce cuisinière (page 164)

Il faut décrire les faits ethnologiques de manière exhaustive c’est-à-dire en tenant compte de tout ce qui paraît « magique» imaginaire ou irrationnel. Je crois réellement que devant les faits ethnologiques, et la technique fait partie de ces faits, on tombe naturellement dans la magie. Dans la cuisine traditionnelle, par exemple, il y a préparation, lavage, broyage, cuisson, des opérations qui se présentent en fait comme des rites de désacralisation dont le but est d’enlever ou de réduire les puissances magiques, bonnes ou mauvaises, beaucoup trop fortes pour des simples mortels…
Je reconnais que du point de vue purement technique, ces rites ont une certaine efficacité : la cuisson et le broyage augmentent la digestibilité et le lavage, comme pour le manioc, fait disparaître le poison. Mais les gens qui exécutent ces rites se les représentent d’une toute autre façon que (p 165) nous; pour eux, rendre assimilable un aliment est de même nature que de «civiliser» un étranger (cf. Extrême-Orient).
Plus qu’une espèce religieuse, l’homme est une espèce cuisinière par rapport aux animaux, la cuisine étant une des applications, probablement la plus importante, de la domestication du feu; domestication du feu qui a produit des concepts tels que celui de « la propagation» par le contact ou de la « transmutation» (on solidifie de la terre mouillée, on fait des galets à partir de la bouillie etc.) qui ont été extrapolés dans les pratiques magiques: magie de transformation. Je crois que l’Homme primitif était aussi rationaliste qu’une vache ou qu’un renard mais que sa magie était guidée par la conception rationnelle qu’il avait du monde, et ces hommes pour qui la montagne pouvait parler le ciel être un père et la terre une mère, ces « mammifères sociaux» comme l’on dit depuis Darwin, ont sans doute eu leurs premières idées et inventés leurs premières techniques par projection anthropomorphiques.

André-Georges Haudricourt. Les pieds sur terre. 3 / Apprendre à écouter les pierres

Apprendre à écouter les pierres (page 163)

Mis à part l’examen des objets et des langues, en ce qui concerne l’aspect humain du milieu dit naturel, il nous paraît urgent de s’occuper de la relation que l’homme entretient avec le monde minéral, «la nature inerte». Nature inerte qui s’oppose non seulement au monde vivant des plantes et des animaux mais aussi au monde animé des eaux, des volcans, des astres, des météores… Ce monde minéral n’apparaît inerte que dans notre civilisation; il est ordinairement considéré par les autres sociétés comme un monde qui fut animé ou qui pourrait l’être. Pour les anciens Chinois, la terre n’est autre que le corps du géant P’on-Kou, pour la Bible, c’est le limon qui est l’origine de l’homme etc.
L’ethnominéralogie ne se limite pas à l’énumération des substances minérales utilisées par l’homme et des manipulations qu’il leur fait subir, mais de tout ce que l’on pense, tout (p 164) ce qui se dit à ce sujet et de toutes les conséquences que cela à sur la vie sociale. Selon les civilisations ce sont les hommes ou les femmes qui s’occupent de la poterie; pour les métaux, par contre ce sont toujours les hommes, formant souvent une caste particulière, etc. L’ethnominéralogie c’est donc tout type de relation avec la matière et ce que cela entraîne dans la vie des sociétés.
C’est une chose de sens commun que de dire qu’à la surface de la terre les minéraux sont limités. Utiliser l’uranium pour faire marcher des machines à vapeur, pour produire de l’électricité (faire tourner les turbines) apparaît parfaitement archaïque au regard de l’uranium qui dégage directement de l’énergie (radiation). Tout cela provient du manque de connaissance générale des ingénieurs, incapables d’avoir une vision d’ensemble des choses.

André-Georges Haudricourt. Les pieds sur terre. 2 / Apprendre à étudier correctement un objet. Regarder l’outil, c’est regarder les gestes de l’homme. Le vocabulaire, témoin primordial et inconscient.

(p156)
Apprendre à étudier correctement un objet

Il y a deux sortes de travaux, ceux qui consistent à créer de nouvelles disciplines et ceux qui consistent à poursuivre les disciplines commencées. Ce qui caractérise une science, c’est avant tout le «point de vue» plutôt que l’objet. Prenons une table, elle peut être étudiée du point de vue mathématique: c’est un parallélipipède aplati; du point de vue physique: c’est un objet solide qui résiste à l’écrasement ; du point de vue chimique : c’est un composé de carbone susceptible de combustion; du point de vue biologique: c’est un tissu dit de bois, formé par les anciens vaisseaux conducteurs de la sève des grands végétaux et, du point de vue des sciences humaines, c’est un objet autour duquel l’homme s’assied pour manger ou travailler.
Si l’on peut étudier le même objet de différents points de vue, il est sûr par contre qu’il y a pour moi un point de vue essentiel : celui qui peut donner les lois d’apparition et de transformation de l’objet; la table, c’est l’évolution historique de la façon de s’asseoir, de manger et de travailler qui l’explique. Les sciences humaines ne sont ni juxtaposables, ni hiérarchisables, elles doivent concourir dans un rapport de réciprocité à l’étude d’un objet (ensemble des activités humaines) dont toutes les composantes sont solidaires.
Pour aborder ces problèmes il faudrait enseigner plus largement l’histoire des techniques, chaque technique étant une histoire à elle seule, et cela aussi bien sur le plan de l’utilisation (je pense à l’histoire du vêtement, des instruments agricoles, de l’habitation, de la cuisine) que sur le plan plus proprement technique comme l’histoire du travail du bois, du cuir ou des métaux. Cet enseignement serait utile pour les historiens qui ont à peine commencé à comprendre l’intérêt de tels documents; cela les aiderait à mieux cerner (p 157) certains événements en leur proposant une approche plus concrète, plus réaliste. Il serait aussi utile aux techniciens et aux ingénieurs de la production pour relier leurs préoccupations, parfois trop «technocratiques», à l’histoire.
Il me paraît indispensable d‘étudier d’abord l’objet, sa fabrication et son utilisation. Ce n’est guère qu’après ce travail de base primordiale qu’il sera possible de se rendre compte du sens exact et de la valeur spécifique ou générale des divers termes du vocabulaire qui désigne l’objet ou ses différentes parties. Un objet est comparable à un os retrouvé dans la terre et dont le rôle dépend des muscles qui y sont attachés normalement et qu’il faut restituer pour son fonctionnement. De même l’outil est le prolongement des membres de l’homme et l’objet n’est intelligible que par les mouvements qu’on lui fait subir. C’est ce système de mouvement que la technologie doit d’abord restituer. Il faut suivre l’outil dans son travail, observer les gestes qui le commandent et que son maniement réclame, le «cinématographier» en plein mouvement, complément indispensable de l’étude technologique, puis localiser le fait dans l’espace, le cartographier pour indiquer son extension et ses limites.
Les instruments ne sont vraiment définissables qu’en fonction du rôle qu’ils remplissent les uns par rapport aux autres, des influences qu’ils exercent sur ce qui les entoure, et des actions et interactions qu’ils subissent de la part des milieux techniques, géographiques et humains dans lesquels ils sont engagés. L’étude d’un seul objet se trouve donc liée à celle de toutes les techniques et les habitudes qui l’entourent. Ce que je retiens de l’enseignement de Marcel Mauss, c’est que l’étude de n’importe quel objet d’une civilisation permet de reconstruire ou de faire défiler celle-ci.
La recherche de témoignages dans le passé est un travail d’autant plus nécessaire à entreprendre qu’il s’agit de parvenir (p.158) à une «classification naturelle» des objets, c’est à dire à un classement des objets en «lignées». Nous savons que la connaissance réelle d’un objet s’identifie à l’étude de son développement, mais on ne peut «reconstruire le passé» qu’en regardant et en partant du présent. Il est toujours préférable de construire l’histoire avec des objets, de partir du concret, afin de mettre ses hypothèses en contestation.

(p 158) Regarder l’outil, c’est regarder les gestes de l’homme

La simple observation d’un objet et les remarques qu’il suggère de confronter les points de vue de plusieurs disciplines scientifiques et de constater leur convergence; la civilisation matérielle d’un groupement humain déterminé est l’ensemble des mouvements traditionnels à efficacité tech-nique. On appelle souvent gestes instinctifs les mouvements musculaires traditionnels ce qui est une erreur: il n’y a pas une façon «instinctive» de porter un objet, il n’y a que des façons « traditionnelles». On a trop souvent tendance à oublier que le principal moteur animé est l’homme; à considérer la civilisation matérielle comme un ensemble d’objets et les gestes de l’homme comme des actes «naturels» ne relevant que de la physiologie. Les gestes traditionnels sont automatiques par habitude, mais ils sont modifiables par l’éducation. L’outil est adapté au geste et non l’inverse. Au Viêt-nam comme en Afrique les fers de houes par exemple, qui sont souvent d’origine européenne, sont là utilisés avec un manche long, ici avec un manche court parce que les habitudes musculaires sont différentes.
En Europe on a cherché par la taylorisation à rationaliser les gestes des ouvriers de l’usine. Il s’agissait surtout d’augmenter(p 159)la rapidité du travail dans un but mercantile. Or, du point de vue humain, une véritable rationalisation du travail consiste à économiser non le temps mais la fatigue, en demandant pour un travail déterminé le minimum de dépense musculaire et nerveuse.
Chaque technique comporte l’emploi et l’acquisition de gestes. Par l’étude de l’outil, de sa forme, de la manière de le tenir et de l’utiliser, nous rejoignons ainsi l’homme, non pas un homme abstrait, mais un homme vivant dans un certain milieu et accoutumé à tout un ensemble d’habitudes et d’attitudes qui caractérisent, comme l’outillage lui-même, le groupe humain auquel il appartient. Si bien que les manières diverses d’utiliser un même instrument, fréquence d’emploi, façons plus ou moins répétées, soignées, attentives du sol grâce à l’emploi de cet instrument, différencient souvent plus les groupes humains que ne les apparentent chez tous la présence de ce même instrument.
Changer d’outil, par exemple passer de la bêche à l’araire, c’est non seulement adopter un nouvel instrument de travail mais c’est souvent le bouleversement de tout un système, de tout un rythme de travail; on comprend mieux dès lors certaines résistances collectives ou individuelles.
Un emprunt technique est facilité lorsqu’il ne nécessite pas une nouvelle attitude corporelle, tandis qu’une modification dans l’outillage ou le mode d’emploi de celui-ci se heurte à des habitudes difficiles à modifier; le maintien des doubles mancherons d’une double poignée, si l’on prend cet exemple, (Ht. 1955, p. 76), s’explique en grande partie pour ces raisons et il ne s’agit pas d’«imperméabilité mentale».
Tout objet étant le résultat du travail de l’homme est lié à un ensemble de techniques de fabrication, comportant elles-mêmes toute une série, tout un système de gestes. Les techniques de fabrication peuvent établir, entre des objets très divers d’origine et de fonctions, des analogies qui ne sont pas forcément des parentés.

Le vocabulaire, témoin primordial et inconscient (page 160)

La linguistique tient un rôle très important dans les recherches technologiques, le vocabulaire technique étant un témoignage collectif et inconscient, à la fois plus sûr et plus objectif que le témoignage explicite et conscient d’un texte écrit ou d’une œuvre façonnée par un individu. Mais les mots et les objets doivent être étudiés avec d’autant plus de souci et de précision qu’il y a souvent un décalage entre leur évolution respective. L’évolution des objets n’est pas nécessairement parallèle à l’évolution des mots. Des objets peuvent être remplacés par des objets différents mais ayant une fonction comparable, sans que cette substitution entraîne une modification dans le vocabulaire. « Voiture » continue à être employé pour désigner une « auto» et « lampe» pour une « ampoule électrique »… Par contre, le vocabulaire peut se renouveler sans qu’il y ait modification d’objet. Ce renouvellement peut s’effectuer de deux manières, soit le nom de la partie la plus caractéristique de l’objet arrive à désigner l’objet lui-même et inversement un mot général peut se particulariser et ne plus s’appliquer qu’à une pièce ou à une fonction précise. Le mot « labourer » qui signifiait travailler, sens que ce mot a conservé en anglais dans « labour-party », Parti travailliste, s’est spécialisé non seulement pour désigner plus particulièrement le travail des champs, mais avec plus de précision encore, une certaine forme du travail agricole.
Le fonctionnement d’une langue est étroitement conditionné par les modes de vie de la communauté considérée, par ses utilisations et ses utilisateurs, mais il ne peut être appréhendé comme un simple reflet dont pourrait rendre compte l’établissement d’équivalences à sens unique. Aucune donnée ne peut donc être isolée, écartée, ni définitivement privilégiée puisqu’il s’agit toujours de dégager dans leur complexité les liens entre les différents ordres de faits, liens de nature très diversifiée, qui peuvent être nécessaires ou contingents, réciproques, voir bi-univoques ou sporadiques.

André-Georges Haudricourt. Les pieds sur terre. 1/ Pasteurs et jardiniers, deux conceptions du monde

« Sans craindre de malmener certains tabous, André-Georges Haudricourt s’est demandé toute sa vie, sans trouver de réponse, si au fond ce n’était pas les autres êtres vivants qui avaient éduqué les hommes, si ce n’était pas les chevaux qui leur avaient appris à courir, les grenouilles à sauter, les plantes à patienter. Et à ceux qui lui reprochaient l’éclectisme de ses recherches et leur caractère dispersé, il répondait avec malice: Mais non, au contraire, je rassemble! »

André-Georges Haudricourt, Pascal Dibie,  Les pieds sur terre, a.m. détaillé,1987

Pasteurs et jardiniers, deux conceptions du monde (page 102 > 105)
Cette préoccupation des différences de mentalité, je les exprimai différemment à   Mme J-Brunhes Delamarre dans une lettre de 1948 :
« En Occident et au proche-Orient — Importance de l’élevage du bétail, on n’hésite pas à taper sur les vaches. En Indochine un petit gosse mène paître le buffle, et c’est le buffle qui le défendra du tigre, tandis qu’en Occident c’est le berger qui protège les moutons du loup. En Indochine les cochons se gardent tout seuls, le fils prodigue serait en chômage. En Occident le berger commande, protège son troupeau : origine de la mentalité « paternaliste », le berger sait mieux que le mouton ce qu’il faut à celui-ci comme pâture; (bien sûr en Chine le mandarin est « père et mère » du peuple, mais les parents ne « commandent » pas aux gosses qui sont insupportables V. P. Licent), c’est ce qui a permis le développement de l’esclavage de l’antiquité. Marx et Engels ont parlé de trois stades de développement: société esclavagiste de l’antiquité, société féodale du Moyen Age et société bourgeoise moderne. Mais le développement d’une société esclavagiste, où l’esclave est un moyen de production et non pas un luxe de consommation, n’a été possible que dans une société à élevage; (pour le paysan chinois sans bétail, les plantes ça pousse tout seul, il n’a pas à taper dessus et à crier après; labourage et sarclage sont un rituel qui agit à distance sur la plante — on ne la touche qu’à la récolte, comme le rentier ne voit le tenancier que pour toucher le terme), où l’on dirige techniquement. D’où la dureté des rapports humains en Occident. Les classes inférieures veulent s’élever, non pas pour ne plus travailler (comme en Chine) mais pour ne plus être commandées et pour commander à leur tour. Il ne s’agit pas de gagner du prestige, de la face, mais de l’autorité.
(page 103) Marx et Engels parlent du stade féodal, même si l’on ne restreint pas le sens du mot féodal, comme le fait Marc Bloch, à la vassalité, la société féodale d’Occident présente une différence profonde avec celle de la Chine «moderne ». Alors que le féodal chinois n’est qu’un rentier du sol ou un usurier, le seigneur du haut Moyen Age dirige le travail des serfs qui lui doivent deux à trois jours de travail par semaine sur sa réserve. Il y a lutte des classes pour la direction de la production. Lorsque la classe supérieure se coupe de la production et ne vit plus que de rentes, elle s’encaste (cas de la noblesse d’ancien régime) et perd toute capacité de direction politique. Le stade bourgeois a pu apparaître en Europe grâce à la mentalité qui y régnait. En Chine elle ne peut pas s’implanter — une lettre d’un étudiant chinois traduit par P. Wieger, Chine moderne II Le Flot montant, p. 385, décrit une grève à Marseille en 1920: « Si les ouvriers de France sont forts, leurs adversaires les bourgeois ne manquent ni d’énergie ni d’organisation. Le gouvernement montre aussi les dents… Si chez nous le gouvernement et les riches étaient aussi fort qu’en France, les ouvriers n’auraient qu’à se résigner à mourir de faim. Mais chez nous les uns sont fait pour les autres; — je souligne ce qui m’apparaît significatif. Dans l’Inde, à mon avis ça sera pareil.<
Conséquences métaphysiques: Le rôle de l’élevage dans la genèse de la mentalité européenne, apparaît dans la Bible. Jahwe le Dieu jaloux, c’est un propriétaire de troupeaux, il ne veut pas que ses brebis aillent dans le troupeau de Baal en Amérique précolombienne et en Extrême-Orient on apprivoise les animaux, en Occident on les dresse; les chiens du Pacifique ne sont pas dressés; les Tchouktchi doivent les attacher pour qu’ils ne dévorent pas les rennes —Jabwe passe son temps à dresser ses Juifs à coups de déluge, à coups de Philistins; il énonce des lois; il punit les enfants des fautes des parents, racisme naturel du zootechnicien. Il est évidemment un Dieu unique —unique en son genre, car nulle part ailleurs (page 104) la divinité n’a pris la forme d’un éleveur. Il n’est pas question de berger dans la mythologie chinoise. Dans l’Inde il y a bien Krishna l’avatar de Vishnu, mais il ne s’occupe pas de son troupeau, il passe son temps à chiper les vêtements des demoiselles qui se baignent, etc. Le développement de la société esclavagiste est une autre réalisation de cette mentalité de «pasteur». Le maître et ses esclaves instaurent une division du travail, entre «théorie» et « pratique» qui retentira sur tout l’outillage mental. Le Maître a des idées claires, il ordonne, l’esclave ne comprend pas, exécute mal. Dans le monde des idées ou des esprits, les astres ont des mouvements parfaits, circulaires (important parce que notions d’exactitude base des mathématiques). Dans le monde de la matière les astres matériels ont des mouvements irréguliers (bien sûr puisque ce sont des ellipses et que la terre n’est pas au centre). Dans le monde des esprits l’homme est une âme vertueuse. Dans le monde de la matière c’est un corps plein de vices. Parain pourrait dire quelques mots sur Farrington, Synthèse du Christianisme : Le royaume du Bon Pasteur d’abord projeté dans l’«avenir à la fin du monde, passe dans le monde des esprits après la mort. L’incarnation réhabilite la chair, la matière et les basses classes ».
Le 3 mars je renchérissais :
«J’ai terminé mon cours de technologie en racontant ce que je vous ai écrit dans ma dernière lettre en opposant les zootechniciens d’Occident aux horticulteurs d’Extr.-Or. Un des auditeurs professeur à l’école de droit m’a dit que précisément les derniers travaux sur le droit romain montrent que la notion de « mancipium » qui comprend: esclaves, chevaux, bovins… désigne les êtres sur lesquels on a un pouvoir de commandement (H. Lévy-Bruhl doit être au courant). Ainsi Les Hébreux sur le plan religieux, les Grecs sur le plan philosophique, les Latins sur le plan juridique reflètent le même « genre de vie ». Je viens de parcourir Ellsworth Huntington Mainspring of Civilisation (1945), il est amusant de voir qu’à (page 105) cause de son farouche racisme, il passe à côté des problèmes sans les voir. Il ne déclare pas être le plus intelligent des Américains, mais il est convaincu que les Américains sont plus intelligents que les Européens puisque ce sont les Européens les plus intelligents qui ont eu l’idée d’aller peupler l’Amérique. Tout son travail est à refaire: on ne peut comparer les races qu’à égalité de structure sociale et de climat, on ne peut apprécier l’influence du climat qu’à égalité de race et de structure sociale !
Je pense que Poirier renouvelle mes cotisations : Société de biogéographie – A.T.S., Syndicat, Société de Linguistique, Société Asiatique, Société Océanistes, Groupe d’étude Chamito-sémitique, Féd. Folklorique d’île de France, vous êtes au courant de toutes ces sociétés, vous pouvez le renseigner. A partir du 7 mon adresse chez M. Lecomte à Dan Kia, Dalat, P.M.S.I. Bien cordialement AGH.
La caisse de livres n’est toujours pas arrivée Fâcheuse idée que j’ai eu! car tous les paquets arrivent.»
Un peu plus haut, j’avais annoncé la venue d’un sinologue «ouvert», Jacques Gernet, aujourd’hui professeur au Collège de France. Je lui avais parlé de mes idées et de mes conceptions des peuples Pasteurs et des peuples Jardiniers. Quelques années plus tard il utilisa nos discussions dans un article intitulé «Comportement en Chine archaïque» (Annales, janv.-mars 1952) dans lequel il montrait comment technique, genre de vie et comportement étaient étroitement associés dans la Chine archaïque. Il citait une histoire empruntée à Houai-Nan-Tseu (IIe siècle av. J.-C.), tout à fait significative du mécanisme de l’échange en Chine:
«Le duc Mou de Ts’in avait perdu son cheval et le cherchait partout lorsqu’il rencontra soudain des paysans en (page 106) train de le manger. Au lieu de s’emporter, le duc Mou leur offrit à boire, leur disant «savez-vous que cela fait du mal de manger du cheval sans boire de vin». L’année suivante, en mauvaise posture dans un combat, il fut sauvé par ces mêmes paysans.»
Pour ma part, j’attendrai dix ans de plus que Gernet et mon passage en Nouvelle-Calédonie pour publier un article que j’intitulerai «Domestication des animaux, culture des plantes et traitement d’autrui» (HTbo 1962).

ÔE Kenzaburô alias Kogito Chôkô : penser Chôkô

ÔE Kenzaburô alias Kogito Chôkô : penser Chôkô*

pastedGraphic.png
ÔE Kenzaburô, Adieu, mon livre!

4e de couverture
«Tout comme les yeux de celui qui doit mourir, les yeux qui ont créé doivent aussi se fermer (T.S. Eliot). Retiré dans sa résidence [sa Maison-des-Bois], un romancier vieillissant Chôkô Kogito, [dont la vie ressemble beaucoup à celle de Ôe Kenzaburô] affronte avec un ami d’enfance Tsubaki Shigeru, architecte et homme d’action, sa propre disparition face à la destruction possible d’un monde auquel il appartient. Chôkô Kogito entreprend ainsi l’écriture d’un nouveau roman « à l’intérieur même de sa vie ». Dans cette maison propice à l’échange de vues et à la méditation, le romancier et ses invités parlent des ans qui s’accumulent, commentent ces compagnons de vie que sont Mishima et le poète T.S. Eliot, convoquent Céline, Beckett et Dostoïevski dans des digressions au cours desquelles s’échafaudent des théories romanesques aussi bien que politiques. « Je veux seulement tenter de réfléchir à la façon dont, en tant qu’écrivain, il m’est possible de vivre la fin de ma longue vie alors que je me trouve confronté à une grande catastrophe » (entretien avec Philippe Forest, La nrf-Du Japon). Ainsi s’écrit devant nous un roman surgi de l’inquiétude, de la possibilité de vivre poétiquement dans cette «Terre vaine» que prophétise le poète, sans cesse menacée, et dont la catastrophe de Fukushima est, pour l’écrivain, un signe [et l’attentat des tours de 2011, un objet de fixation pour l’engagement politique terroriste  de l’architecte]. Kogito  et Shigeru figurent les deux faces d’une même identité, l’intellectuel dans la cité, formant un pseudo-couple, notion empruntée à Beckett et Céline. «Le livre « se referme » (page 454) dans la chambre de Kogito Chôkô qui déclare à Shigeru, qu’il occupe ses journées dans un collationnement continu d’indices du désastre annoncé, des catastrophes à venir: une collecte continue de textes et d’images «trouvées», consignée  avec un logiciel ordinaire de traitement de texte/image sur son clavier d’ordinateur et formant un ensemble qu’il nomme Chôkô (étrange homonyme de l’objet formant collection: le (digital) Soba Choko de Jean-Louis Boissier.

Extraits de texte (de la page 454 à la page 476 page de fin du livre sur une très belle citation de T.S. Eliot * (qui ouvre déjà  le livre, page 10, première partie dont le titre est JE VEUX PLUTÔT ENTENDRE PARLER DE LA FOLIE DES VIEILLARDS)

page 454. «Tout ce que je produis avec mon traitement de texte, je le mets dans des caisses que je dispose sur les rayons de la bibliothèque. Le mari d’Asa, qui était directeur de collège, me fabrique des caisses en bois à intervalles réguliers.
— Et quel en est le contenu ?
— J’appelle l’ensemble Chôkô !
Chôkô? Tu écris ton autobiographie ?
Mon autobiographie?… Ah, bon! tu dis ça parce que pendant de longues années j’ai écrit en parlant continuellement de moi, n’est-ce pas ?… Mais maintenant, je me suis complètement débarrassé de la corvée de devoir parler de moi et ça ne m’intéresse plus du tout. Non, c’est une forme d’écriture que j’ai trouvée plus tard.
— Entendant ce chôkô, ton nom est la seule chose qui me soit venue à l’esprit! Il est vrai que, depuis l’incident, j’ai encore bien davantage coupé les ponts avec la langue japonaise. En fait, même les courriels que j’échange avec Mâ’chan et Neio sont en anglais..
— Depuis que j’ai reçu le fax de Maki me transmettant le message qui annonçait que tu viendrais me voir à Shikoku au retour de ta conférence de Bangkok, je réfléchis à la façon dont je pourrais t’expliquer cela! Par chôkô, j’entends d’abord l’anglais sign, une expression, une marque… ou l’anglais indication, un indice, une évidence, ou encore quelque chose indiquant la présence d’une maladie, a symptom si l’on veut, un augure, un présage annonçant une situation indésirable, détestable… ou encore une allusion à peine perceptible… ou enfin l’annonce d’une situation anormale, d’un signe, au sens de l’anglais stigma
(page 455) En ce moment, je ne lis plus de livres… Bon, il m’arrive de m’étendre sur mon lit et de regarder longuement avec mes jumelles de théâtre les titres alignés sur les rayons de la bibliothèque… Mais je ne lis que les journaux, plusieurs quotidiens japonais ainsi que le New York Times et Le Monde, et je les lis de la première à la dernière ligne.
Qu’est-ce que je cherche en procédant ainsi? Des chôkô, des signes! N’importe quoi qui corresponde à l’un des termes anglais que je t’ai énumérés: des signes, des indications, des indices, des évidences, des symptômes. Je cherche dans tous les articles, courts ou longs, des signes indiquant une situation anormale et je les note. C’est l’entreprise que je poursuis, et rien d’autre.
Que se passe-t-il dans ce monde où nous survivons encore? Tout d’abord au niveau de l’environnement, mais pas uniquement. Lorsque je faisais mes débuts d’écrivain, mes aînés me poussaient à écrire un roman total. C’est dans l’esprit de ce roman total que je recueille toutes sortes de choses, même les signes les plus infimes d’étrangeté, y compris dans la vie sociale, et que je les enregistre. Je note la date et le lieu, ainsi que le nom du témoin lorsqu’il est connu. Pas un seul jour ne passe sans que j’en trouve au moins deux ou trois !
Parfois, se produit un événement qui est ressenti comme crucial. Alors on assiste à une avalanche de commentaires énumérant les signes précurseurs et montrant le processus d’accumulation qui a mené à cette situation. Mais moi, ce que je fais, c’est de poursuivre la récolte de tous les infimes signes précurseurs avant que l’événement ne se produise. Au-delà, à l’horizon de leur amoncellement, se profile la voie qui va (page 456) vers le point de non-retour, la destruction complète, irréparable. Dans le cas du Japon des années 1920-1930, nous connaissons, toi et moi, de nombreux ouvrages qui retracent ce processus. Les signes annonciateurs que je décris veulent, à l’échelle mondiale, tracer à l’avance cette trajectoire.
— Alors comme ça, en publiant ces textes, tu as l’intention de te tailler une réputation de prophète?
— ÇA MÈNERAIT À QUOI DE FAIRE UNE CHOSE PAREILLE, HEIN?! fit Kogito d’une voix courroucée.
Vertement remis à sa place par son ami, Shigeru n’ajouta rien. Une attitude qui surprit Kogito, qui entreprit de se justifier:
— Comme je te l’ai déjà dit, c’est trop volumineux pour être publié. Même en les sortant en fascicules, il faudrait chaque fois trouver un collaborateur qui établisse un index démesuré, car moi je n’ai pas le temps de le faire. Je passe mes journées à trouver mes signes, puis à les mettre par écrit, et rien que cela me prend tout mon temps…
— Alors pour toi, Kogî, est-ce que cela veut dire que ton projet… ton plan… n’est réalisable qu’à travers ce travail… qu’en menant une telle entreprise?
Cette façon hésitante de s’exprimer était, elle aussi, inhabituelle chez Shigeru. Kogito eut alors honte de son accès de colère devant la réaction toute naturelle que son histoire de signes avait provoquée chez son ami.
Cela lui rappela à nouveau un autre moment de honte intense, celui éprouvé soixante ans auparavant dans cette même vallée vers laquelle ils roulaient en ce moment, quand il avait, chose que les enfants du village ne faisaient jamais, frappé Shigeru à la tête avec un caillou.
(page 457) Kogito était depuis un bon moment incapable de parler à un Shigeru qui, découragé par sa rebuffade parfaitement injuste, s’était assagi jusque dans sa conduite.
— Ton histoire n’est pas encore terminée, remarqua tranquillement Shigeru, mais d’après la forme des montagnes, on va arriver dans la vallée. Pendant qu’il fait encore jour, j’aimerais aller me recueillir devant les tombes… et aussi de profiter de l’occasion pour aller voir mon «arbre personnel».
Quand on en aura fini avec ça, j’aimerais que tu me montres tes caisses de signes. Rien qu’avec ça, je crois que je pourrai me faire une bonne idée des dimensions que cela prendra.

4 Kogito marchait devant Shigeru sur le sentier bordé à l’est d’une profonde forêt de cyprès du Japon et à l’ouest, de bambouseraies enjambant la vallée.
Bloquant l’horizon, un vieux Castanopsis déployait ses branches. Deux sépultures se dressaient dans l’espace obscur à ses pieds. Elles étaient en pierre naturelle, pratiquement de la même forme, recouvertes de la même mousse, et seule la fraîcheur de l’inscription gravée sur l’une d’elles les distinguait. C’était la tombe de la mère de Kogito, qui, lorsqu’elle avait édifié celle de sa propre mère, avait fait aligner la sienne pour que la mousse recouvre les deux pierres de façon identique.
— Votre caveau familial est en haut d’une pente d’où l’on embrasse l’ensemble de la vallée. Et là au fond, il y avait un sapin qui était, avais-tu décidé lorsque tu étais enfant, ton «arbre personnel»
[…]
(page 463)
5 Six mois après être venu s’installer dans la Maison-des-Bois, Kogito avait, tout en poursuivant son travail sur les signes annonciateurs, réarrangé la pièce qui lui servait de chambre à coucher et de bibliothèque. Des étagères couraient en continu sur les parois nord et ouest. Les parties centrales et supérieures étaient remplies des livres rapportés de Tôkyô, mais le tiers inférieur était réservé aux caisses dans lesquelles il classait ses signes. Ces fichiers étaient conçus de façon que les fiches imprimées sur du papier épais, les plus récentes au premier rang, soient facilement consultables. Les rayonnages abritant les livres étaient pleins, mais sinon il y avait largement de la place pour ses fiches, même s’il en écrivait encore pendant cinq ans.
— La forme de base de tes signes, ça rappelle celle des notes journalières, non? Rien qu’à voir la production de cette année, on comprend que ça couvre de nombreux domaines. Comme tu l’as dit, ça sera toute une histoire d’établir un index.
(page 464) — Pour le moment, en vue d’un index, je classe mes fiches par tranches de dix jours, et je note uniquement les sujets traités sur les cartons de séparation, mais ça ne fait qu’augmenter! Enfin, bon, ce n’est pas la place qui manque pour entreposer mes boîtes… Mais il ne s’agit pas seulement de les stocker, il faut aussi penser à en faciliter l’accès au lecteur, et c’est pour cela que j’ai voulu des rayonnages peu élevés.
— Quoi! Tu t’attends à ce que des gens viennent directement ici pour les lire?
— Evidemment ! Sinon, à quoi bon écrire ?
— Alors, dans ce cas, je peux comprendre ce que tu es en train de faire!
Shigeru, ayant sorti le contenu d’une subdivision, l’étala sur un espace libre devant les étagères pour l’examiner, puis, reclassant les fiches saisies à l’ordinateur, les remit dans leur boîte.
— Il n’y a pas que du texte, hein? Il y a aussi des passages avec des photos, comme un manuscrit illustré
Kogito enleva les lunettes de presbyte qu’il utilisait pour écrire et examina la feuille que lui montrait Shigeru.
— C’est un cliché qui a été pris par un photographe avec qui il m’était arrivé de travailler quand j’étais jeune; maintenant, il est free-lance et réalise des reportages dans le monde entier. Il m’a envoyé celui-ci pour me distraire dans ma vie de reclus… C’est un document très dur dont j’ai extrait ce signe.
Juste après la guerre, il y avait dans ce pays une masse de chômeurs. Alors, on en a envoyé comme émigrants en Amérique latine. Ça se passait quand nous avions à peine vingt ans. Cette photo montre l’état (page 465) actuel des terres qui avaient été attribuées aux émigrants en République dominicaine. Rien que des amas de cailloux, des blocs de pierre tellement gros que les gamins que nous étions n’auraient pu les jeter… Des terres épouvantables!
Et l’on dit que, lorsqu’ils se sont plaints que ces terres ne pouvaient être cultivées, le fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères leur aurait répondu qu’après trois ans ces pierres deviendraient des engrais! … Les premiers signes que j’ai réunis sont des déclarations de ce genre!
Des hommes ainsi abandonnés par leur pays ne peuvent s’en remettre. Ils sont irrémédiablement brisés. Mais pis encore, dans les signes que je relève, il y a aussi le fait que le jeune fonctionnaire ayant commis une telle déclaration est lui aussi brisé sans espoir de récupération! Shige, si tu regardes les rubriques PAROLES D’ÊTRES BRISÉS ou PAROLES D’ÊTRES AYANT RENONCÉ À SE REDRESSER, tu seras certainement d’accord avec moi!
— C’est parce que tu as en toi ce côté humaniste que le professeur Musumi t’a inculqué; je suis sûr que tu as parlé à Takeshi et Take’chan de ce type d’homme que tu appelles l’«étudiant aide-batelier», non? Est-ce que les deux choses ne sont pas liées?
— La critique humaniste de l’homme ne s’adresse-t-elle pas à ceux qui ne sont pas encore irrémédiablement brisés, à ceux qui ont encore la volonté de se redresser? Mais ce que je fais en enregistrant tous ces signes ne se situe pas sur ce plan.
Ce sont les paroles que profèrent des gens qui ont franchi la barrière, qui ont basculé du côté où l’on ne songe plus à lutter. La déclaration que je t’ai citée remonte à plus de cinquante ans, mais aujourd’hui (page 466) encore rien n’a changé et l’on dit toujours des choses semblables!
Mais toi, Kogi, tu prends personnellement tout ce qui se passe, de l’évolution de la société au dérèglement climatique, et tu en as fait des romans rédigés à la première personne, alors…
— Mais ce que je fais maintenant n’est pas un roman!… C’est encore plus personnel; tu vois, je note même des signes que je tire des lettres que m’envoie Neio! Quoique ces derniers, si quelqu’un avait envie de les lire, pourraient aussi être pris dans un sens positif.
Maintenant encore, Neio m’écrit pour parler de Takeshi et Take’chan. Si l’on pense à Take’chan, c’est un être irrémédiablement brisé, sans possibilité de retour. Il est en lui-même un signe. Pourtant, à travers les propos de Neio, un autre jeune, tout neuf, apparaît. Il a cependant en lui quelque chose qui fait qu’on ne peut éviter de penser qu’il devait finir détruit de cette manière!
— Oui, d’ailleurs Neio m’écrit à moi aussi en se mettant à la place de Takeshi et Take’chan. Elle est le médium de Takeshi, réfugié dans la clandestinité, et du défunt Take’chan. On a presque envie de dire qu’elle incarne les paroles sacrées du kotodama (esprit/âme/pouvoir/magie… des mots, du langage); croyance ancienne dans le pouvoir des mots, des noms, et dans l’efficacité que leur prononciation rituelle peut avoir). […]
(page 468) Pour la première fois, Kogito eut envie de dévoiler le fond de son cœur à Shigeru :
Les rayons des signes sont établis à une hauteur qui permette à n’importe quel enfant de treize ou (page 469) quatorze ans d’ouvrir les fichiers qui y sont disposés et d’en lire le contenu. Car ce sont eux justement les lecteurs que j’attends! Et la façon dont j’ai rédigé ces signes est conçue pour les interpeller, pour leur donner l’idée d’aller à l’encontre de toutes les annonces de destruction enregistrées dans mes signes.
Asa a dit que, même quand je ne serai plus là, elle laissera la porte ouverte pendant la journée, de façon que les enfants qui grandissent dans ces forêts puissent venir dans la Maison-des-Bois… Dans ma famille, les hommes ne vivent pas vieux, mais ma mère et ma grand-mère, elles, sont devenues centenaires, alors Asa pourra certainement remplir cette tâche encore longtemps… Je pense à des enfants qui, ayant feuilleté ces signes, se mettent à lire ceux qui leur semblent intéressants. J’entends par là que ce sont mes futurs lecteurs.
Dans ce cas, ne peut-on pas envisager que l’un de ces enfants se dresse de toutes ses forces contre tous les signes qu’il a lus et qu’il écrive un livre relatant ce qu’il aura continué de penser et de vivre? Alors ce garçon se décide à écrire. Il consacre d’abord sa vie à maîtriser l’art de le faire, puis il se met à écrire, voilà, c’est ça! Et alors, pourquoi ce livre n’obtiendrait-il pas des résultats concrets?
Quoique je poursuive quotidiennement ma rédaction des signes… et sur ce plan, je te ressemble quelque part… cela ne veut pas dire que je ne pense pas à un grand renversement!
— Si tu étais maintenant l’enfant que j’ai connu quand je suis arrivé de Shanghai dans ces forêts, alors, quoique enfant, tu lirais tous ces signes et, jusqu’à l’âge que tu as aujourd’hui, tu sortirais des ouvrages s’y opposant. Pour peu que tu aies dès le départ reçu une (page 470) éducation clairement orientée dans ce sens… Car tu faisais partie de ceux qui, une fois qu’ils ont commencé quelque chose, vont jusqu’au bout!
— Bien sûr, ce que je viens de te dire n’est qu’un rêve creux et bientôt j’entendrai, enseveli sous une montagne de signes, l’immense vacarme. Mais jusque-là, je poursuivrai ma tâche! Je n’ai d’ailleurs rien de mieux à faire…
[…]
(page 472) Kogi, tu es maintenant en train de rassembler les signes laissés par des gens définitivement brisés, des gens qui ont franchi le pas vers la zone de non-retour. Mais tu ne le fais pas pour être reconnu comme un prophète quand le monde sera anéanti. Car justement: «Ça mènerait à quoi de faire une chose pareille, hein ?! »
(page 473) Kogi, dans ces témoignages, tu cherches à trouver quelques indices pointant vers un renversement. Ton travail peut donner l’impression d’être inutile, mais tu le fais en espérant que, même si tu ne peux toi-même les discerner, la génération future qui lira tes documents saura, elle, comprendre ces signes!
Et dans ce cas, Kogi, ne compte pas sur ce que les lecteurs feront de tes signes une fois devenus vieux! Non, tu dois les encourager à se mettre à écrire pendant qu’ils sont encore jeunes, à commencer à agir pendant qu’ils sont encore jeunes! Le temps presse, à mon avis, il ne reste que quelques années, mais moi, je n’ai pas ta patience!
— Et toi, Shige, qu’en est-il de ton propre travail? demanda Kogito, se sentant, pour être franc, quelque peu dépité.
— Moi, tu sais, ça fait déjà longtemps que j’ai commencé! Et d’ici peu, je vais enfin arrêter de me cacher et, à Tôkyô ou San Diego, je pourrai regarder avec Takeshi qui sera apparu à mes côtés le grand écran de mon ordinateur. L’écran affichera une carte du monde aux contours tracés en fines lignes et sur laquelle s’allumeront un peu partout des petits points rouges! Ce sera l’annonce que, dans tous les coins, des gens ayant compris ma théorie du Build/Unbuild seront en train de mener des opérations de Unbuild, même si chacune d’entre elles est probablement à échelle réduite !
— Oui, pour autant que les forces massives de destruction… qu’il s’agisse de celles d’une seule puissance ou d’une alliance de plusieurs pays… n’aient pas déjà effacé les fins contours qui apparaissent sur ta carte du monde! lui renvoya Kogito. Car dans ce cas, je crois (page 474) que vous aurez du mal, Takeshi et toi, à trouver un lieu assez stable pour y placer votre ordinateur.
[…]
(page 476) — Encore une chose pendant que j’utilise ton traitement de texte. C’est une citation que j’ai préparée pour conclure la dernière fiche de tes signes quand la mort t’emportera.
Une créature comme toi, qui as passé ta vie à écrire des romans, est pourtant censée un jour ou l’autre donner une fin à son œuvre! Mais, au cas où tu entendrais l’immense vacarme avant d’avoir pu le faire, j’ai l’intention d’ajouter ces adieux sur la dernière page proprement tirée sur un épais papier.
Kogi! […] ce sont trois vers qui figurent entre ces deux passages que j’ai retenus. Le nous qui y apparaît renvoie à notre pseudo-couple.

* Les vieillards doivent être des explorateurs
Ici-et-là n’importe pas
Il nous faut toujours nous mouvoir
Au sein d’une autre intensité.

[On trouve aussi tout au long du livre, le vieillard qui reste Le jeune homme aux étranges côtés.]

* À propos de Chôkô Kogito, le personnage du roman de Kanzaburo Oe, « adieu mon livre »  j’ai trouvé l’explication dans un livre de Philippe Forest qui parle avec Oe de ce nom…
« À partir d’un certain moment, j’ai pris comme personnage principal et narrateur de plusieurs de mes romans successifs un écrivain du nom de Chôkô Kogito (c’est un personnage qui se superpose à moi en tant qu’écrivain). De plus, à l’intérieur des romans, ce personnage forme une « étrange paire » avec un autre personnage (ce que Fredric Jameson a appelé « pseudo-couple » à propos d’un roman de Beckett) et le roman progresse avec leurs discussions et leurs critiques réciproques.
Comme vous le savez, le japonais s’écrit avec des idéogrammes chinois (kanji) et des caractères phonétiques japonais (hiragana). Le patronyme de mon personnage, Chôkô, est un jeu sur les idéogrammes de mon propre nom Oé, « grande baie/eau »: Chôkô est une grande rivière chinoise, le Yang-Tsé-Kyang [et utilise le même idéogramme que le « é» de Ôé]. Le prénom Kogito vient du surnom Kogi qui m’était donné pendant ma jeunesse. Dans notre village au milieu de la forêt, mon grand-père avait ouvert une classe privée pour enseigner la littérature classique chinoise et, sur un mur de cette classe, était accroché un tableau avec les idéogrammes KO-GI (= interprétation ancienne) qui indiquent que dans ces études on s’intéresse au sens classique qu’avait le texte au moment où il a été écrit. L’étrange surnom de Kogi m’a été donné par jeu, parce que j’étais le petit-fils de celui qui avait affiché ce principe dans sa classe.

Comment cela s’est-il relié à Cogito? Lorsque j’étais à l’université, mon premier professeur français se moquait du fait que les Japonais ont traduit à l’ancienne (c’est-à-dire dans un style chinois classique) l’expression cogito ergo sum et la considèrent comme un précepte éthique. À nous, étudiants, il avait expliqué: « en ce moment vous pensez à votre petite amie, et vous savez que vous y pensez, donc vous existez, voilà, ça ne veut rien dire de plus. » Cela m’avait fortement impressionné et comme j’avais ensuite souvent repris cette anecdote à propos de cogito ergo sum, mes amis avaient fini par me surnommer Kogito. Voilà donc l’origine du nom Chôkô et du prénom Kogito.
Kogito raconte l’histoire dont il est le centre. J’ai repris une forme romanesque propre au roman moderne japonais, le Shishôsetsu (roman à la première personne) que j’ai transformée en m’appliquant à voir jusqu’à quel point je pouvais la remodeler. » Oe Kenzaburo

in Philippe Forest Oe Kenzaburo Légendes anciennes et nouvelles d’un romancier japonais, page 319-320