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INTERNATIONAL|CHRONIQUE
La nouvelle question palestinienne in le monde

La question palestinienne est bel et bien enterrée, disait-on volontiers ces jours-ci. Il ne resterait plus qu’à poser une plaque commémorative quelque part en Cisjordanie. Le conflit israélo-palestinien, qui passait pour « central » dans la région, n’empêche pas, ou plus, la normalisation des relations entre Israël et le monde arabe.

Dans le nouveau Moyen-Orient, celui qui émerge au XXIe siècle, l’affaire palestinienne serait devenue marginale, un conflit périphérique. Peut-être. Mais pas pour tout le monde. Le nationalisme palestinien ne va pas disparaître. Il pourrait entrer dans une nouvelle ère, nourrir une autre bataille, laquelle déterminera l’avenir d’Israël – sa nature en tant qu’Etat juif et démocratique. En ce sens, il y a une « israélisation » de la question palestinienne.

En apparence, la cause palestinienne, celle d’un peuple qui cherche sa place sur le même territoire qu’un autre, n’intéresse plus grand monde. Membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, les Etats-Unis de Donald Trump ont légitimé l’occupation israélienne des territoires palestiniens, la Cisjordanie et la partie orientale de Jérusalem. Les implantations, dit aujourd’hui Washington, ne sont pas « un obstacle à la paix ». La Russie de Vladimir Poutine, qui entretient les meilleures relations avec le premier ministre, Benyamin Nétanyahou, ne pense pas différemment. La Chine développe des échanges de plus en plus denses avec Israël – sans s’ingérer dans ses « affaires intérieures ». Enfin, les Etats membres de l’Union européenne (UE) n’ont jamais conditionné leurs relations avec Israël à un arrêt de la colonisation des territoires palestiniens.

Un mouvement divisé

En principe, le monde arabe, après force fracas et bien des péripéties, s’en tenait depuis 2002 aux grandes lignes du plan de paix proposé par le roi Abdallah d’Arabie saoudite : pleine et entière reconnaissance diplomatique d’Israël en échange de la création d’un Etat palestinien dans les territoires occupés depuis la guerre de 1967 – la bande de Gaza au sud, la Cisjordanie à l’est. Grosso modo. Mais cette ligne – adoptée après qu’Israël a normalisé ses relations avec l’Egypte, en 1979, et avec la Jordanie, en 1994 – vient d’être franchie.

A leur tour, l’Etat des Emirats arabes unis (EAU) et Bahreïn ont signé, le 15 septembre, à Washington, la normalisation de leurs relations avec Israël. En échange, Nétanyahou renonce à l’annexion prévue d’un tiers de la Cisjordanie, dans la vallée du Jourdain. Mais, pour le reste, statu quo : outre les implantations existantes, Israël contrôle toujours 60 % de la Cisjordanie, notamment toute la vallée du Jourdain, et Gaza, l’autre territoire palestinien occupé en 1967, fait l’objet d’un blocus.

Ni les EAU ni Bahreïn n’ont jamais été en guerre avec Israël. Sans doute ont-ils eu le feu vert de l’Arabie saoudite pour signer l’accord de Washington. Loin d’être « centrale » dans la région, la question palestinienne est chaque jour un peu moins la « cause » des Arabes, en tout cas des Etats arabes. Ceux-là, qui se sont entre-déchirés tout seuls, sont occupés ailleurs. Ils s’allient à Israël pour contenir un expansionnisme iranien qu’ils jugent d’autant plus menaçant que les Etats-Unis aimeraient se « retirer » du Moyen-Orient. Quant au mouvement national palestinien, il est divisé et passablement discrédité chez lui, à Gaza comme en Cisjordanie. Mais les Palestiniens sont toujours là, eux : 2 millions à Gaza, bientôt 3 millions en Cisjordanie, sans compter un million et demi qui ont la nationalité israélienne.

Un moment fondue dans le nationalisme arabe, avant de gagner son autonomie, la question palestinienne se pose en des termes nouveaux. Comme le relate très bien l’Institut français des relations internationales (IFRI) dans son rapport annuel (le Ramsès 2021, Dunod), la dynamique des implantations semble irréversible en Cisjordanie. Le territoire fait l’objet d’une annexion rampante, au sens où « l’ordre juridique civil israélien est étendu aux colonies », éloignant chaque jour la possibilité d’un deuxième Etat – projet de solution élaboré dans les années 1990. Deux populations côte à côte, l’une soumise à l’ordre démocratique, l’autre à l’occupation militaire : ça peut durer combien de temps ?

Si cette évolution se confirme, la société civile palestinienne va commencer à « penser sa survie au sein d’un seul Etat » et, poursuit l’essayiste de l’IFRI, le mouvement national, de son côté, va devoir « dépasser l’idée d’un Etat-nation » propre comme aboutissement de sa lutte. Petit à petit, la bataille portera sur l’égalité des droits entre les deux populations. Au bout de cette logique, il y a la perspective de l’Etat binational. Dans l’édition d’automne de la revue belge Regards, l’historien Elie Barnavi, ancien ambassadeur d’Israël à Paris, écrit : « Plus que jamais, l’alternative sinistre de l’Etat unitaire ou l’apartheid se profile à l’horizon. Dans les deux cas, le prix en sera la mort du projet sioniste » – un Etat majoritairement juif et démocratique.

Quoi qu’on pense de la faisabilité d’un Etat binational au Moyen-Orient, qui peut passer pour passablement utopique, l’hypothèse en est relancée chaque jour par la poursuite des implantations. Elle est le produit direct de la politique que la droite israélienne mène depuis des années. Nétanyahou se félicitait récemment d’avoir obtenu, avec l’accord du 15 septembre, la paix sans céder un pouce de la Cisjordanie. La question palestinienne ne serait plus affaire de partage foncier. Peut-être, mais telle qu’elle prend forme aujourd’hui, elle va définir ce que sera Israël demain.

Post-scriptum Une réflexion synthétique, dynamique et didactique, Les 100 Mots de la guerre, de Frédéric Encel, « Que sais-je », 126 pages, 9 euros.

Le 22 septembre, à Aubervilliers. l Louison Mungu Mawu a dû attendre vingt mois pour que la France examine sa demande d’asile. SAMUEL GRATACAP POUR « LE MONDE »

Le système européen place nombre de demandeurs d’asile dans une grande détresse psychologique

TÉMOIGNAGESIls se sont installés à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), entre le canal et l’autoroute, sur une esplanade de béton et sur les pentes terreuses attenantes. Rien d’original dans la façon dont ce énième campement de migrants a poussé, il y a environ trois mois. Ils sont aujourd’hui autour de huit cents, et chaque jour un peu plus, sous une tente ou à même le sol. Ce sont surtout des Afghans.

Ça fait presque deux ans que Rahmat Gul Amarkel dort dehors. A son arrivée en France, ce demandeur d’asile avait d’abord été hébergé par l’Etat. Et puis l’administration s’est rendu compte que, lors de son arrivée en Europe, en 2015, Rahmat avait déposé une demande d’asile en Autriche, rejetée depuis.

Alors qu’il croyait pouvoir retenter sa chance en France, on lui a opposé le règlement Dublin. Pierre angulaire du système d’asile européen, celui-ci prévoit qu’une personne ne peut demander une protection internationale que dans un pays, celui dans lequel ses empreintes digitales ont été prises pour la première fois.

La personne n’a pas le droit de déposer une demande ailleurs, sauf si elle n’a pas été renvoyée dans le pays responsable de sa situation au terme d’un délai allant de six à dix-huit mois. Délais pendant lequel, en France, elle perd souvent le droit à un hébergement et à une allocation de subsistance.

Jeu du chat et de la souris

La France a voulu rediriger Rahmat vers l’Autriche. De crainte d’être ensuite renvoyé dans son pays, le jeune homme s’est dérobé à cette expulsion et a été considéré comme étant « en fuite ». A partir de là, il a dû attendre un an avant de pouvoir déposer une nouvelle demande d’asile dans l’Hexagone, sans toit ni argent.

Ce jeu du chat et de la souris entre Etats et demandeurs d’asile est devenu fréquent. En France, on estime qu’un tiers des demandeurs sont « dublinés », parfois présents en Europe depuis de longues années. Reza (prénom modifié), a vécu cinq ans en Suède. Il avait commencé à y faire sa place, travaillait comme cuisinier dans un restaurant. Mais sa demande d’asile a été rejetée. Menacé d’expulsion vers l’Afghanistan, il a eu peur et est parti. « En France, j’ai peut-être une chance d’obtenir des papiers », espère ce jeune de 26 ans, qui dort sous une tente. En procédure Dublin, il a « très peur d’être renvoyé en Suède ».

Sur la bretelle de l’autoroute A1, qui surplombe le campement de Saint-Denis, une camionnette passe, dotée d’un haut-parleur. Depuis l’anonymat de sa cabine, le conducteur lance : « Salut les Gitans ! Sacré camping ! » Ici, il n’y a pas de toilettes ni de douche et une dizaine d’hommes sont regroupés devant l’unique robinet d’eau, pour boire, se laver les dents ou le visage. Certains utilisent l’eau du canal pour rincer leurs vêtements. Soudain, une bagarre explose. Ici, on se bat pour un téléphone, pour une barquette de nourriture.

« Ma tête ne tourne plus rond », dit Sajaad Ghaderi. Cet Afghan de 19 ans dort dans un parc différent toutes les nuits, pour se tenir à l’écart des camps tant ils lui font peur. Il est arrivé à Paris il y a trois mois, mais ses empreintes avaient d’abord été relevées en Italie alors qu’il ne faisait qu’y transiter, c’est donc là-bas qu’il est « dubliné ». Il comprend qu’il est aux prémices d’une procédure risquant de durer longtemps, alors qu’il voudrait au plus vite « apprendre la langue » et « travailler ».

« On voit des situations inextricables, des gens qui perdent toutes ressources, témoigne Kerill Theurillat, de l’association Utopia 56. Dublin participe à la reformation des campements. Les gens y sont en énorme souffrance psychologique. » Louison Mungu Mawu n’a pas de mot assez dur pour qualifier le règlement européen. « C’est une torture morale, une prison à ciel ouvert, un contrat avec le diable. On te laisse dans la rue, on fait de toi un mendiant. Des gens sont devenus fous à cause de Dublin. C’est comme ça qu’on va protéger les frontières ? »

« J’étais perdu »

Originaire de la République démocratique du Congo (RDC), agronome de formation, cet homme de 47 ans a été placé en procédure Dublin pour avoir fait escale trois heures à l’aéroport de Rome, en se rendant à Paris. Il fuyait son pays où il avait été détenu arbitrairement et torturé par le régime de l’ancien président Joseph Kabila. C’était il y a plus de quatre ans. Considéré fuyard pour avoir refusé son transfert vers l’Italie, Louison a dû attendre plus de vingt mois avant que sa demande d’asile soit finalement examinée par la France. « Avec ma petite valise, ma maladie [il souffrait d’un glaucome aux deux yeux], je devais trouver où dormir, me laver. J’étais perdu. »Plusieurs fois, il a pensé se laisser tomber sur les rails du métro. Aidé par le Cedre, une antenne du Secours catholique spécialisée dans l’aide aux exilés, il a remonté la pente. En octobre 2019, il a finalement obtenu le statut de réfugié en raison des risques de persécution qu’il encourt en RDC.

Qu’aurait-il fait en Italie ? Et qu’y ferait Savane James Gbehe ? Cet Ivoirien de 26 ans, bénévole au Cedre, y est « dubliné » parce que, en fuyant la Libye, il y a un an, en canot pneumatique, il a accosté sur l’île de Lampedusa. « Quelqu’un qui passe par la Méditerranée, il arrive par la Grèce, l’Espagne, Malte ou l’Italie, résume-t-il. Mais moi, mon seul parent est en France. Ma sœur m’héberge, elle peut m’aider à m’intégrer. En Italie, il faudrait que je reprenne tout à zéro. »

Chargée du dossier asile au ministère de l’intérieur, la ministre déléguée Marlène Schiappa a prévenu qu’elle souhaitait améliorer les transferts Dublin, alors que le règlement est en passe d’être réformé par la Commission européenne. Le recours à la rétention est un des leviers d’action. D’après le rapport annuel des associations intervenant en centres de rétention, les « dublinés » ont représenté 21 % des personnes enfermées en 2019, deux fois plus qu’en 2018. Tout en plaidant à Bruxelles pour des mécanismes de répartition solidaire des migrants secourus en Méditerranée, la France, qui se voit de plus en plus comme un pays de rebond en Europe, n’a jamais caché son souhait de durcir la règle selon laquelle une personne ne peut demander l’asile que dans un seul Etat. « Dublin, c’est l’idée que les personnes seront tellement mal accueillies qu’elles décideront de partir », selon Caroline Maillary, du Groupe d’information et de soutien des immigrés. En réalité, peu sont ceux qui renoncent.

Abdoulaye Sacko, un demandeur d’asile guinéen de 49 ans, « dubliné » en Espagne, ne l’a jamais envisagé. Il nous montre son crâne « gondolé » à cause des coups qu’il a reçus pour avoir manifesté dans son pays ; il raconte les cadavres de trois migrants qu’il a dû laisser couler en Méditerranée lors de la traversée du détroit de Gibraltar ; il évoque ses cinq enfants restés au pays et qui dépendent de lui pour vivre. Pour lui, c’est une évidence, « l’homme doit être libre de demander l’asile dans le pays qui lui convient ».

suite édito du monde

EDITORIAL « LE MONDE »

Europe et migrants: la nécessité d’un compromis

En 2015, l’Union européenne avait été profondément secouée et divisée par la crise migratoire. Le mécanisme de répartition obligatoire des demandeurs d’asile qu’elle avait adopté s’était heurté au refus d’accueil opposé par les pays de l’Est. Cinq ans après, le règlement de Dublin, qui oblige les pays de première entrée (Grèce, Italie, Malte) à examiner les demandes, a achevé de produire ses effets pervers : camps inhumains, longs délais d’examen, migrants en errance tentant leur chance dans plusieurs pays. Après bien d’autres tragédies, notamment d’innombrables naufrages en Méditerranée, l’incendie du camp de Moria, sur l’île grecque de Lesbos, le 9 septembre, a montré que l’UE n’a plus le droit à l’erreur dans un domaine qui met en cause les valeurs sur lesquelles elle est fondée.

Pour sortir d’une impasse qui alimente le procès en impuissance de l’Union aux yeux des populations européennes, un compromis admis par tous et opérationnel sur le terrain est nécessaire. A la fois complexe et subtil, le « pacte pour la migration » présenté, mercredi 23 septembre, par Ursula von der Leyen, présidente de la Commission, entend répondre à ces attentes. Plutôt que d’exiger vainement des pays d’Europe centrale l’accueil d’étrangers dont ils ne veulent pas, le texte veut les obliger à organiser et à financer le refoulement des personnes déboutées. S’ils n’y parviennent pas, ils devront les admettre sur leur territoire. En cas de crise, les pays de « première ligne » seraient soulagés par un mécanisme de répartition entre les vingt-sept pays en fonction de leur richesse et de leur population. En outre, l’UE restreindrait l’octroi de visas aux ressortissants des pays refusant de réadmettre les migrants refoulés.

Ursula von der Leyen joue dangereusement avec les mots lorsqu’elle promet d’« abolir » le règlement de Dublin : les demandes d’asile continueraient d’être traitées par le pays de première entrée, et certains demandeurs pourraient être placés en rétention pendant le délai accéléré – trois mois – de l’instruction de leur dossier. On voit mal, d’autre part, comment pourrait s’effectuer à distance la « gestion » des migrants par les pays réfractaires à leur accueil.

L’Europe se trouve face à un immense défi : la fermeture des voies légales de l’immigration de travail a banalisé le recours à la demande d’asile, par ailleurs alimentée par les crises tant syrienne qu’afghane et africaine. Cette réalité suppose un traitement à la fois humain et rapide, apte à reconnaître les multiples situations de persécution. La combinaison entre un contrôle accru des frontières extérieures de l’UE, une forme de « solidarité » entre les Vingt-Sept, un mécanisme accéléré d’examen des demandes et de refoulement des déboutés, pourrait permettre d’avancer vers la politique commune d’asile indispensable, mais jusqu’ici introuvable.

Reste à faire avaliser ce compromis fragile par les Etats, en particulier ceux de l’Est. L’Allemagne et la France, principaux pays d’accueil, doivent appuyer la recherche d’un accord permettant à la fois d’assurer le rôle de terre d’asile de l’Union européenne et de soulager les pays que la géographie expose plus que les autres aux flux migratoires. Car rien n’est pire qu’une règle inapplicable comme celle d’aujourd’hui. Rien n’est plus pernicieux et dangereux pour la paix sociale et la démocratie que le poison lent de la xénophobie instillé depuis des années par le spectacle prolongé de la cacophonie européenne.

L’éloge de la ronce aux portes de l’E…

Bonjour à tous et un grand merci pour les nombreux messages de soutien suite à la destruction complète de mon oeuvre « La chapelle aux ronces » dans le cadre de l’Art dans les chapelles 2020.
Je vais répondre avec un seul texte que vous pourrez bien sur partager le plus possible s’il vous plait!

Je tiens aussi à remercier mes commanditaires Le Domaine de Kerguéhennec et L’Art dans les chapelles, qui m’ont fait confiance et l’équipe de plus de dix personnes qui m’a aidé à réaliser « La chapelle aux ronces ».
Nous avons passé beaucoup de temps à extraire les ronces délicatement de la forêt et nous avons reconstituer un sol forestier pour accueillir nos protégées.
L’éclairage installé est constitué de lampes professionnelles horticoles et la couleur en résultant est due aux longueurs d’ondes lumineuses nécessaires aux plantes!
L’arrosage était automatisé à partir d’un réservoir d’eau placé en hauteur.
Il y a deux semaines de nouvelles pousses commençaient à apparaître. les ronces étaient bel et bien vivantes!

La chapelle est restée volontairement ouverte nuit et jour à ma demande pour que les ronces survivent et respirent et que les chauve-souris et les oiseaux ainsi que les insectes puissent la traverser et ainsi rendre transparente l’architecture de granit. J’ai bien sur fait confiance en la gentillesse habituelle des bretons. Avec le Covid les portes ouvertes 24H sur 24 et la situation de la chapelle isolée en début de bois étaient idéales pour des visites en toute sécurité sanitaire.

Ce projet a été conçu l’année dernière et j’ai bien sur tout de suite demandé si la chapelle était consacrée ou non et si dans l’été il y avait éventuellement un évènement à l’intérieur.

J’ai très souvent exposé dans des chapelles, des abbayes, des cloîtres, j’ai très souvent noyé les lieux ou réalisé des installations sonores et utilisé d’autres plantes dîtes envahissantes…J’ai aussi exposé très souvent en Bretagne et j’adore ce pays de conteurs, de musiciens et de derniers païens!!

Pour ceux qui me connaissent il est évident que je n’ai pas choisi les ronces par hasard car je vis tout simplement au milieu des ronces!!!
Au printemps je mange les jeunes feuilles comme le font les chevreuils ou les cerfs et je me régénère! Dès le mois de mai les ronces fleurissent pendant deux mois et demi et permettent aux abeilles de se nourrir ainsi que tous les autres butineurs.
C’est grâce aux ronces que ce peuple d’insectes butineurs ne meurt pas de faim lorsque des apiculteurs peu scrupuleux arrivent avec des centaines de ruches et imposent leurs millions d’abeilles traitées et sélectionnées artificiellement comme des vaches à lait!
En toute saison, je plante les arbres fruitiers au milieu des ronces car elles sont, grâce aux épines les protectrices des jeunes arbres. Ce sont les pionnières les éclaireuses de la forêt. Dès qu’un arbre tombe et ouvre une clairière les ronces apparaissent dans la lumière. Elles préparent le sol et l’enrichissent et produisent un humus en retenant les feuilles mortes de leurs lianes épineuses. Leur nature est d’être envahissante et puissante. En fin d’été les mures apparaissent et me nourrissent une troisième fois.
Elles sont les plus grandes amies des sangliers qui s’y remisent et de nombreux autres animaux font de même.

Et pourtant elles ont très mauvaise presse! Nous ne supportons pas qu’une espèce colonise un territoire plus vite que nous! Comme nous ne supportons pas d’autres grands prédateurs!
Alors nous inventons des armes de destruction massive
(glyphosates, désherbants de toutes sortes,etc…) pour la détruire et l’éradiquer! Nous mettons le feu au territoire
(écobuage) pour l’exterminer. Comme pour le lierre qui est pourtant la dernière possibilité de se nourrir pour les abeilles et tous les butineurs en automne . Entretenir les prairies, les jardins les golfs les parcs, les cultures est une guerre intensive contre les ronces et les « mauvaises herbes » en général.
Et nous y voilà! les ronces « c’est le diable! » raconte ma voisine de plus de 90 ans, »il faut les sulfater! »

Pourtant, les ronces productrices de biodiversité me permettent de créer une forêt nourricière, source d’alimentation et d’inspiration. Elles sont véritablement les portes de l’EDEN.

Erik Samakh 15 septembre 2020

Psychiatrie, le temps des camisoles

Généralement, il y a deux portes qui se font face afin de pouvoir prendre le patient récalcitrant ou violent en sandwich. Le lit est fixé au sol ; parfois il y a un lavabo, parfois non ; parfois il y a des toilettes, parfois non, seulement « un seau hygiénique sans couvercle d’où émane une forte odeur d’urine et d’excréments » ; de toute façon, quand le patient est attaché, il fait souvent sous lui. De temps à autre, on trouve de petits arrangements, comme avec cette jeune patiente présente depuis un an, « sous contention des quatre membres mais dont le lien posé sur l’un des deux bras est ajusté pour qu’elle puisse reposer le bassin au sol sans aide ». Il n’y a généralement pas de bouton d’appel : le patient est obligé de hurler pour se faire entendre, ou, s’il est détaché, de « taper sur la porte jusqu’à se blesser ».

Ses repas, il les prend fréquemment assis par terre, avec son lit en guise de table et en présence de deux soignants, debout face à lui. Il est parfois nu, car on craint, comme on dit, un « risque suicidaire » ; sinon, il est en pyjama jour et nuit. Celui de l’hôpital, car il n’a pas accès à ses effets personnels. Il arrive qu’on oublie depuis combien de temps il est là : « Les soignants, qui sont souvent en poste ici depuis longtemps, disent l’avoir toujours vu. » Les visites lui sont interdites. Dans certains établissements, on teste la vidéosurveillance, les micros et les caméras thermiques dans les chambres d’isolement. Dès lors, rien n’échappe à la vue de l’autre, derrière son écran.

Tout cela n’est nullement une fiction. Ces faits sont extraits de trois rapports de Mme Adeline Hazan, contrôleuse générale des lieux de privation de liberté. Elle a établi trois « recommandations en urgence », relatives au centre psychothérapique de l’Ain (Bourg-en-Bresse), en mars 2016 ; au centre hospitalier universitaire de Saint-Étienne (Loire), en mars 2018 ; et au centre hospitalier du Rouvray, à Sotteville-lès-Rouen (Seine-Maritime), en novembre 2019. Ces faits dramatiques — Mme Hazan parle de « violations grave des droits des patients » — montrent que ce sont d’abord les malades qui souffrent de la crise de la psychiatrie. On vient d’évoquer la contention et l’isolement ; on pourrait poursuivre avec les fous dans la rue — 30 % des sans-domicile-fixe (SDF) présentent des pathologies mentales sévères (1) —, ou encore avec ceux qui croupissent en prison — de 35 à 42 % des prisonniers sont considérés comme très malades mentalement (2). On pourrait également souligner l’abandon dont ils sont victimes, que ce soit au sein des familles, qui ne savent plus quoi faire, ou dans les hôpitaux, où le manque de moyens et l’obsession de la sécurité les privent d’activités, avec pour conséquence le retour du désœuvrement, de l’ennui et de la « chronicisation », c’est-à-dire de l’enfermement psychique.

Des « troubles » à éradiquer

Curieusement, les médias abordent peu cet aspect de la crise, le plus cruel et le plus révélateur. Ils préfèrent parler des mois d’attente pour obtenir un rendez-vous dans un centre médico-psychologique (CMP), lieu d’accueil de base ; de l’impossibilité de choisir son médecin, ou du manque de lits — sans trop d’ailleurs s’étendre sur les responsabilités —, et désigner le secteur comme responsable. En réalité, la crise vient de l’abandon progressif de la psychiatrie de secteur, entendue non pas comme une organisation administrative, mais comme un courant de pensée qui a révolutionné l’histoire de la psychiatrie.

Pour le comprendre, il faut partir de la folie. La psychiatrie de secteur considère le fou comme un être humain à part entière. Le psychothérapeute italien de la psychose Gaetano Benedetti écrivait : « On peut faire des erreurs, mais le patient nous les pardonnera si nous respectons sa façon d’être un homme (3). » Si la folie est « une façon d’être un homme », elle concerne l’individu dans son intégralité, ses émotions, ses angoisses, ses désirs, ses douleurs, son histoire personnelle, tout ce qui fait de lui un être unique. La folie n’est donc pas une maladie comme une autre : elle est une pathologie de la personne. Elle appartient à l’humanité ; elle doit donc être accueillie dans le monde des humains.

Pour cela, il faut rompre avec des siècles d’histoire où elle a été exclue, bannie, persécutée, brûlée, enfermée. On mesure là l’audace des créateurs du secteur à la Libération ; une audace comparable à celle de Philippe Pinel, qui, durant la Révolution, libéra de leurs chaînes les fous de l’hôpital Bicêtre et fonda ainsi la psychiatrie française. Pour lui, il demeure toujours chez le fou une part de raison à laquelle il faut s’adresser. D’où l’idée de ce qu’il appelle le « traitement moral », ancêtre de la psychothérapie.

En effet, le soin est lié à la vision que l’on se fait de la folie. Et, pour vivre dans la société des hommes, le fou a besoin d’aide. Il ne suffit pas de faire tomber les murs de l’asile, il ne suffit pas de « faire de l’ambulatoire » — comme le propose un récent rapport parlementaire (4) —, sans lieux d’accueil suffisants, sans soignants assez nombreux et bien formés, sans lien autre que l’injection, avec le risque de l’abandon et, à la clé, la rue ou la prison.

Le soin, c’est la relation et rien d’autre. Le médicament se borne à apporter une aide. Pour accueillir cet homme, cette femme en grande souffrance, il a fallu inventer une nouvelle psychiatrie qui travaille dans et avec la cité : les associations, les maires et les élus, les travailleurs sociaux et les clubs de sport, les juges, les pompiers et les policiers, les organismes d’habitations à loyer modéré (HLM), les maisons de la culture, les familles… tout ce qui fait société. Cette psychiatrie n’est alors plus enfermée dans ses certitudes médicales. Elle rompt avec l’hospitalocentrisme.

Tout doit être pensé et mis en œuvre en fonction du patient : « Le directeur de l’hôpital, c’est le malade », affirmait le psychiatre Philippe Koechlin (5). C’est pour lui que l’on va former des soignants, instaurer des équipes capables d’assurer la continuité des soins dans et hors de l’hôpital, faire de la psychiatrie sur mesure, créer des lieux d’accueil disséminés dans la cité, proches de chez lui… Finalement, parce qu’il dépasse le lieu de la folie et concerne l’ensemble des rapports sociaux, « le soin est un humanisme », pour reprendre la formule de la philosophe Cynthia Fleury (6).

Que s’est-il passé pour qu’une réflexion aussi novatrice, née dans les années 1960-1970, ne résiste pas à l’épreuve du temps ? Parmi les raisons que l’on peut avancer, il y a le manque d’engagement de la majorité des psychiatres, qui y ont vu une menace pour leur statut ; l’opposition de la psychiatrie universitaire, arc-boutée sur des positions biologiques ; la bureaucratisation, sous l’emprise des manageurs, avec le manque cruel de moyens, la fermeture de milliers de lits d’hôpital sans que les lieux d’accueil pour les remplacer soient au rendez-vous, faute d’investissements suffisants.

Il y a également des causes plus générales, qui touchent à la vision de la folie. La poussée néolibérale, avec ce qu’elle implique d’individualisme, de compétition, de consumérisme, de peurs multiples, d’idéologie sécuritaire et de précarisation — autant de « valeurs » qui vont à l’encontre de celles du secteur. Celui-ci a dû faire avec tout cela, comme il a pu — comme il peut.

La vision dominante présente aujourd’hui trois visages. Un visage scientiste : la maladie mentale est une maladie comme une autre. Elle n’est que le produit d’un dysfonctionnement du cerveau, du système nerveux ou de l’appareil génétique, et cette affirmation ne souffre aucune discussion. La psychiatrie, assuraient les pères de la psychiatrie de secteur, se trouve au carrefour de plusieurs domaines : médecine, psychologie, sociologie, anthropologie, politique. Désormais, il n’y a plus qu’une seule voix, et l’on ne cesse de répéter que rien ne vaut la science, plus efficace, plus pragmatique que les vieilles idéologies comme la psychanalyse, qu’il faut marginaliser.

Cela se traduit par une chosification du patient. Le psychiatre, devenu un expert, n’a plus face à lui un être humain singulier, pas même un malade, mais une maladie. Il n’est plus confronté à quelqu’un qui souffre, qu’il faut essayer de comprendre, mais à une série de « troubles » qu’il faut éradiquer — le terme, qui touche au comportement, et donc au fonctionnement de l’ordre social, ne doit rien au hasard. Logiquement, le médicament est devenu le cœur de ce qu’on n’appelle même plus le soin, mais le « traitement ». Et les grands laboratoires pharmaceutiques, qui poussent à la roue, s’en félicitent.

Pourtant, la science est incapable de fournir une explication globale de la folie. Même la psychiatrie américaine le reconnaît. En témoigne un article récent des chercheurs Caleb Gardner et Arthur Kleinman dans la très réputée revue américaine The New England Journal of Medicine. « Les nouvelles découvertes en génétique et en neurosciences sont passionnantes, écrivent-ils, mais elles sont encore loin d’offrir une aide réelle à de vraies personnes dans les hôpitaux, les cliniques et les salles de consultation. Compte tenu de la complexité de l’être humain, cet écart n’est pas surprenant. » Et, pour être tout à fait clairs, ils ajoutent : « La psychiatrie biologique n’a pas jusqu’à présent réussi à produire un modèle théorique complet d’un trouble psychiatrique majeur » (7). En 2013, la dernière version de la bible de la psychiatrie américaine, le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-5), a remplacé celle de 2000, suscitant l’espoir que pourraient y figurer les marqueurs de la schizophrénie. En vain. D’un côté, la science est censée tout expliquer ; de l’autre, elle ne résout rien, ce qui alimente les comportements archaïques vis-à-vis de la folie, et singulièrement la peur.

Après le visage scientiste, le visage gestionnaire. Depuis des décennies, la maladie mentale est considérée comme un fardeau financier : on ne « répare » pas un travailleur affligé d’une schizophrénie. Pourquoi, dès lors, dépenser tant d’argent pour lui, alors que le « retour sur investissement » est peu probable ? Au fil des années, on a donc réorganisé la psychiatrie. Avec, par exemple, le retour de plus en fréquent à l’accueil par pathologies — alors qu’auparavant le secteur recevait des personnes, quel que soit leur état, avant de poser un diagnostic. De même, on a fusionné des secteurs, afin de « mutualiser » les moyens, pour créer des « territoires » forcément plus peuplés et… plus éloignés des malades. On a confié à l’hôpital la gestion de la crise du patient, ce qui a conduit à la politique du tourniquet : hospitalisation, sortie de plus en plus rapide, retour quelque temps après, et ainsi de suite… On a, de plus en plus, confié la « gestion » des malades chroniques aux associations. On cherche à utiliser les médecins de famille.

Les directeurs d’établissement ne sont plus des psychiatres, mais des manageurs, des « patrons », selon le mot de M. Nicolas Sarkozy dans un discours prononcé dans un hôpital à Antony, en 2008, alors qu’il était président de la République. Comment soigner, au sens humaniste du terme, si l’institution se désintéresse du soin pour ne se consacrer qu’à la gestion financière ? Le délire gestionnaire étouffe les équipes, qui n’en peuvent plus de passer du temps à saisir des données en se demandant à quoi cela peut bien servir. Du temps qu’elles ne passent pas avec leurs patients.

La peur archaïque du fou

Enfin, il y a le visage sécuritaire. La dangerosité refait surface. Dans son discours d’Antony, M. Sarkozy avait martelé que le malade mental était dangereux. « Mon devoir, avait-il dit aux soignants présents, notre devoir, c’est aussi de protéger la société et nos compatriotes » — ses successeurs ne l’ont d’ailleurs pas contredit. Cela a eu des conséquences redoutables. D’une part, 70 millions d’euros ont été débloqués pour mettre en place des systèmes de sécurité, engager des vigiles et créer… de nouvelles chambres d’isolement. Plus grave : les malades mentaux sont désormais considérés comme des gens dont il faut se méfier, en proie à une « violence éruptive, imprévisible et soudaine », pour reprendre les termes de l’ancien président. De quoi raviver la peur archaïque du « fou ».

Désormais, lorsque quelqu’un arrive à l’hôpital, une fois la crise apaisée — à coups de piqûres —, les soignants lui demandent quel est son « projet de vie ». Il sera ensuite prié de faire l’effort de se « rétablir » en mettant ce projet en œuvre. S’il n’y parvient pas — et c’est le cas de la plupart des patients, surtout ceux qui souffrent d’une pathologie grave —, s’il est « inadéquat », comme disent les manageurs pour parler de ces malades, il ira rejoindre ceux qu’il faut surveiller. Nous ne sommes plus dans le soin, mais dans la gestion de population.

Scientisme et psychiatrie pharmaceutique, abandon et chosification du patient, délire gestionnaire, misère matérielle, fin de la réflexion sur la folie… tout cela conduit à une perte de sens. Les soignants se sentent impuissants et ne savent plus pourquoi ils travaillent ; les internes ne choisissent plus la psychiatrie ; d’autres préfèrent se résoudre à l’exercice libéral. Les processus de banalisation du mal qui conduisent à la barbarie et aux horreurs dénoncées par Mme Hazan se déroulent sous nos yeux.

Cette crise est celle de notre monde. Il ne s’agit pas que des fous. Leur statut, comme toujours, fournit un indicateur de ce qui se passe en profondeur dans la société. La négation de l’humain est à l’œuvre, et ouvre un gouffre devant nous. Comme l’écrivait le philosophe Henri Maldiney, « l’homme est de plus en plus absent de la psychiatrie, mais peu s’en aperçoivent parce que l’homme est de plus en plus absent de l’homme (8) ».

 

(1) Alain Mercuel, « SDF. Aspect psychopathologique et comportement », Bulletin de l’Académie nationale de médecine, Paris, 5 février 2013.

(2) « Prison et troubles mentaux : comment remédier aux dérives du système français », rapport au Sénat, Paris, 5 mai 2010.

(3) Gaetano Benedetti (1920-2013), La Psychothérapie des psychoses comme défi existentiel, Érès, coll. « La maison jaune », Toulouse, 2003.

(4) « Rapport de la commission des affaires sociales sur l’organisation de la santé mentale », Assemblée nationale, Paris, 18 septembre 2019.

(5) Edmée et Philippe Koechlin, Corridor de sécurité, Éditions d’une, Paris, 2019.

(6) Cynthia Fleury, Le soin est un humanisme, Gallimard, coll. « Tracts », Paris, 2019.

(7) Caleb Gardner et Arthur Kleinman, « Medicine and the mind : The consequences of psychiatry’s identity crisis », The New England Journal of Medicine, Boston, 31 octobre 2019.

(8) Henri Maldiney (1912-2013), « L’homme dans la psychiatrie », Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe, n° 36, Toulouse, 2001.

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Ne prenons plus les plantations d’arbres pour des forêts » Par Francis Hallé

Le botaniste Francis Hallé dénonce, dans une tribune au « Monde », ces opérations à but purement lucratif, qui contribuent à la déforestation et au changement climatique.

Tribune. Suffirait-il qu’un terrain soit couvert d’arbres pour que l’on puisse parler de forêt ? Je ne le pense pas, et le public prend trop souvent les plantations d’arbres pour de véritables forêts : en France, par exemple, on parle de la « forêt des Landes de Gascogne », alors que c’est une plantation de pins. Dans les deux cas, il s’agit d’arbres côte à côte, mais cela ne justifie pas de les confondre. Il est temps que cesse cette confusion entre deux ensembles d’arbres que tout sépare et qui s’opposent l’un à l’autre, car, en réalité, les champs d’arbres sont l’inverse des forêts, comme on va le voir. Après avoir comparé « forêts » et « plantations », nous verrons aussi à qui profite la confusion qu’il convient aujourd’hui de dénoncer.

Mais dès maintenant je tiens à rappeler que la Food and Agriculture Organisation (FAO) des Nations unies est responsable de cette confusion. Pour cette autorité suprême en matière de forêts au niveau mondial, « le terme de “forêt” inclut les forêts naturelles et les forêts de plantation », ce qui lui permet de prétendre que la déforestation mondiale, c’est du passé, et que la planète portait 400 millions d’hectares de forêts de plus en 2000 qu’en 1995.

La forêt est un écosystème naturel dont la mise en place n’a rien coûté à la société. Elle se compose d’arbres autochtones d’âges divers qui se sont implantés spontanément et de la faune qui leur est associée. Quelle que soit la latitude, elle abrite une diversité de plantes et d’animaux plus élevée que les autres végétations de la région considérée, la haute diversité animale étant liée à la diversité végétale, et spécialement à l’abondance des vieux arbres et du bois mort. Souvent importante, sa surface se compte en centaines, voire en milliers d’hectares, ce qui permet alors à la grande faune d’y trouver sa place.

En forêt, l’être humain n’a qu’un rôle de second plan : il n’en est pas l’auteur, mais se contente de l’exploiter – pour le bois, le gibier, les plantes médicinales et autres ressources. Les forêts tropicales abritent des ethnies forestières qui en sont les meilleures gardiennes et à qui elles fournissent tout ce qu’il leur faut pour y vivre sur le long terme. Les forêts des latitudes tempérées – en Europe, par exemple – sont entretenues par des corps de métier spécialisés : forestiers, bûcherons et gardes-chasses, dont les activités sont à ce point éloignées de l’agriculture qu’aucun ne songe à irriguer ni à utiliser en forêt des intrants provenant de la chimie de synthèse : ce serait inutile, puisque la forêt enrichit spontanément les sols qui la portent.

Système artificiel

Sur le plan économique, notamment pour la production et le commerce des bois, la forêt est très loin de représenter l’optimum, puisque la diversité biologique est antagoniste de la rentabilité économique. En contrepartie, cette diversité permet à la forêt de résister aux attaques parasitaires, aux violentes tempêtes et même aux feux, comme l’ont montré divers auteurs dont, tout récemment Joëlle Zask (Quand la forêt brûle. Penser la nouvelle catastrophe écologique,Premier Parallèle, 2019). La durée de vie d’une forêt naturelle ne doit rien à l’être humain ; elle est indéfinie et se compte souvent en millénaires, le facteur limitant étant un changement climatique.

La plantation d’arbres est un système artificiel dont la mise en place nécessite des investissements lourds ; elle comprend en principe une seule espèce, celle qui a été plantée. En France, c’est souvent un résineux exotique ; du fait de la plantation, tous les arbres ont le même âge. L’origine, la surface et la durée de vie de la plantation sont déterminées par les acteurs économiques en fonction des besoins du marché, sans référence à la biologie : la plantation d’arbres n’est donc pas un écosystème. La diversité végétale y est faible par définition, la diversité animale y est faible par manque de ressources alimentaires pour la faune. Quant à l’être humain, il n’habite pas durablement dans un « champ d’arbres », et il arrive qu’il se voie refuser le droit d’y pénétrer.

Sur le plan économique, la plantation d’arbres est très supérieure à la forêt, et elle se développe surtout dans les pays financièrement puissants. Ces plantations reçoivent de nombreux intrants – engrais, fongicides et pesticides –, ce qui altère les sols, avant d’être exploitées au stade de jeunes arbres adultes par des engins titanesques, des abatteuses et des broyeuses qui en quelques secondes les font tomber, les ébranchent et les tronçonnent avant qu’ils ne soient débardés par d’énormes poids lourds défonçant les chemins. Une courte période de rotation permet, après une coupe à blanc, la replantation de la même espèce au même endroit, ce qui a pour effet d’épuiser les sols, sauf à utiliser de nouveaux fertilisants. Je ne suis pas opposé aux plantations d’arbres : nous continuons à avoir besoin de bois, et elles continuent donc à avoir leur place dans notre économie, car il est préférable que le bois provienne des plantations plutôt que des forêts.

Tristes tropiques

Le fait que les plantations soient presque toujours monospécifiques les rend vulnérables aux pathogènes et aux parasites. En cas de violentes tempêtes, elles sont plus fragiles que les forêts, ce qui se comprend aisément dans le cas des résineux, à cause de la prise au vent de leur feuillage : lors de la tempête de 1999, la région de France où les arbres abattus par le vent ont été les plus nombreux fut celle des plantations de pins des Landes de Gascogne. « Rien n’est plus risqué qu’une culture monospécifique », relève le paysagiste Gilles Clément.

Les « champs d’arbres » sont aussi plus vulnérables aux feux que les forêts, comme l’ont démontré plusieurs enquêtes, dont celle de Joëlle Zask : les feux sont liés aux plantations, qu’il s’agisse de la Suède avec des résineux ou du Chili avec les eucalyptus. L’industrie forestière et les grands feux, dit l’auteure, forment « un couple inséparable ». Avec le temps, les plantations peuvent s’enrichir de quelques espèces arborescentes qui germent et croissent naturellement, traduisant une tendance au retour vers la forêt. En Suède, l’industrie du bois progresse aux dépens des forêts naturelles, et « jamais la Suède n’avait compté autant d’arbres et si peu de forêts », relève Maciej Zaremba dans son article « Massacre à la tronçonneuse en Suède » (Books, n° 99, juillet-août 2019). Particulièrement édifiant est le cas de la Malaisie, où la forêt est détruite pour planter des palmiers à huile à perte de vue.

Les régions tropicales, où 300 millions d’êtres humains vivent à proximité immédiate des forêts, sont particulièrement affectées par les aspects négatifs des plantations d’arbres – eucalyptus, pins, palmiers à huile, acacias, arbres à caoutchouc, tecks, gmelina, etc. – imposées par de puissantes compagnies internationales, souvent des compagnies pétrolières engagées dans le business des industries forestières (bois, pâte à papier, huile de palme). Ces compagnies prétendent, appuyées par des publicités massives, que leurs monocultures d’arbres constituent un véritable projet de développement, créent des emplois, augmentent les revenus des travailleurs locaux et stimulent l’économie nationale, permettent de lutter contre le réchauffement global du climat en fonctionnant comme des puits de carbone et réduisent la déforestation. Enfin, les industriels voient une justification de leurs plantations d’arbres dans le fait qu’elles sont certifiées FSC par le Forest Stewardship Council.

Confusion intolérable

Le World Rainforest Movement (WRM) a publié au Royaume-Uni, en 2003, Plantations are NOT forests (World Rainforest Movement), démontrant que ces allégations sont fausses : en réalité, les plantations d’arbres sont installées au détriment des forêts naturelles et sont l’une des principales causes de la déforestation ; elles ne freinent pas le réchauffement global, puisque le carbone des forêts détruites retourne dans l’atmosphère, tandis que les plantations, exploitées selon des rotations rapides, deviennent des sources de CO2 et non plus des puits ; elles ne créent aucun emploi durable, privent les populations locales des multiples ressources forestières, et bien souvent les expulsent au mépris des droits de l’homme, souvent par la violence. A la fin, dit le WRM en s’appuyant sur l’exemple de très nombreux pays tropicaux, les arbres ont disparu et les habitants n’ont plus d’emplois. Des mouvements de protestation se forment, comme le Réseau latino-américain contre les monocultures d’arbres, en Amérique tropicale. Quant à la certification FSC, elle a la valeur du FSC lui-même, laquelle s’est notoirement effondrée.

Cette confusion entre forêts et plantations d’arbres avantage les industriels du bois ou de la pâte à papier, qui accaparent les terres libres, y installent leurs dispositifs coûteux mais très rentables, puis tentent de nous faire croire que rien n’a changé et que les forêts sont toujours là. Leur publicité n’a pas cessé : un consortium d’industriels du bois a publié un Manifeste en faveur des forêts de plantation en France (Alliance forêts bois, 2012).

Mais la défense de la biodiversité est devenue un objectif si important au niveau mondial que nous ne pouvons plus nous permettre de tolérer la confusion que je dénonce aujourd’hui, si dangereuse pour la diversité animale et végétale. Un vœu, pour finir : que les forêts cessent de dépendre de la FAO, car elles font mauvais ménage avec l’agriculture. Ce dont nous avons besoin, c’est qu’une structure sous l’égide des Nations unies soit exclusivement chargée des forêts de la planète.

Axa, la Banque de France, Marie Brizard… A un degré moindre que leurs homologues britanniques, de nombreuses entreprises ont, elles aussi, bénéficié, plus ou moins directement, du commerce triangulaire

Bien avant son apparition dans les rayons de supermarchés, la célèbre anisette Marie Brizard, née à Bordeaux au milieu du XVIIIe siècle, remplissait les cales des navires négriers. Elle s’échangeait sur les côtes africaines contre des esclaves, transportés ensuite de l’autre coté de l’Atlantique pour travailler de force dans des plantations de canne à sucre. La liqueur figurait sur la liste des « marchandises de traite » chargées dans les ports français. La traite négrière n’a pas laissé en héritage que des statues ou des plaques de rue. Elle a aussi donné naissance à des fortunes discrètes, dont la trace a été perdue au gré des fusions, acquisitions et changements de nom.

Pour la première fois, la Royal Bank of Scotland, la Lloyds Bank, la Bank of England (BoE) ou encore le brasseur Greene King ont reconnu en juin, dans le sillage du mouvement Black Lives Matter, qu’une partie de leurs fondateurs ou ex-administrateurs avaient bénéficié de la traite des Noirs. Les entreprises de l’Hexagone sont bien plus silencieuses. Aucune n’a reconnu sa responsabilité ou présenté des excuses, alors que 4 000 expéditions négrières ont quitté la France, entre le milieu des XVIIe et XIXe siècles. « Les expéditions quittant le seul port de Liverpool ont été beaucoup plus nombreuses que dans tous les ports français pendant deux siècles », précise toutefois l’historien Eric Saugera.

Un commerce opportuniste

Ouvrons les archives et intéressons-nous par exemple à Jacob du Pan, ancien colon de Saint-Domingue, qui arrive dans l’Hexagone peu après que l’île a déclaré son indépendance sous le nom d’Haïti, en 1804. Grâce à une fortune tirée des plantations de canne à sucre peuplées d’esclaves, il cofonde en 1816 la Compagnie d’assurances mutuelles contre l’incendie de Paris, qui se fondra plus tard dans les Assurances du groupe de Paris, rachetées par Axa en 1989.

« La mutuelle en question n’a pas eu d’activité liée à l’esclavage », se défend aujourd’hui l’assureur français, tout en reconnaissant les faits. Il ajoute : « Nous ne pouvons, hélas, pas changer ce qui s’est passé ailleurs et avant nous. » Plus surprenant : Axa dit ignorer le nom des fondateurs d’une petite entreprise créée en 1816 à Rouen et qu’il considère comme son « ancêtre », à l’époque où la ville était très active dans « l’économie esclavagiste ». L’entreprise vient pourtant de célébrer le bicentenaire de la naissance de la Compagnie d’assurances mutuelles contre l’incendie dans les départements de la Seine-Inférieure de l’Eure, et elle y a même consacré un ouvrage à cette occasion.

Le passé d’autres entreprises est plus transparent mais ignoré. Le Monde a ainsi retrouvé dans le registre du tribunal de commerce le nom d’une célèbre maison de négociants encore en activité, et autrefois impliquée dans la traite négrière. Certes, l’activité de la Société française pour le commerce avec l’Outre-mer (SFCO) s’est dématérialisée depuis sa création, en 1685 : le commerce colonial a été remplacé par la gestion d’investissements financiers « ayant un fort impact social et environnemental ». Dans une interview accordée aux Hénokiens, une association internationale d’entreprises familiales et bicentenaires, Diego Gradis, qui se présente comme le« 13e chef de la maison Gradis », attribue la « bonne santé » de l’entreprise à « l’attachement à des valeurs transmises de génération en génération ».

Selon Frédéric Régent, historien à l’université Paris-I, « les expéditions négrières représentaient environ 5 % de celles de la maison Gradis à la fin du XVIIIe siècle ». A cette époque, la traite est un commerce occasionnel, voire opportuniste. « Plus de la moitié des armateurs négriers bordelais ne font d’ailleurs qu’une seule expédition, attirés par des rendements qui sont potentiellement parmi les plus élevés, mais aussi les plus risqués », explique Eric Saugera. Les navires peuvent disparaître en cas de révolte des esclaves, ou même être capturés par des pirates. En moyenne, 13 captifs sur 100 meurent pendant la traversée atlantique. Certains se suicident en se jetant à la mer, meurent de maladie ou sont tués pour prévenir toute révolte. Une fois arrivés à destination, leur espérance de vie ne dépasse pas dix ans.

Vers la fin du XVIIIe siècle, cette traite négrière représente, selon Frédéric Régent, au moins 4 % à 5 % de l’économie française et offre de nombreux débouchés aux marchands. Car les capitaines de navires négriers doivent acheter fusils, verreries, barres de fer et de cuivre, draperies ou encore eau-de-vie, pour les échanger ensuite contre des esclaves en Afrique.

A Cognac, de nombreuses barriques d’eau-de-vie sont envoyées dans les ports de Rochefort ou de Bordeaux pour être embarquées dans des navires. C’est à cette époque, en 1765, que Richard Hennessy fonde la maison du même nom, tombée depuis dans l’escarcelle du groupe de luxe LVMH. Le producteur de cognac dit « n’avoir trouvé aucun document d’archive » attestant une implication dans ce commerce triangulaire, même si sa directrice de la communication, Cécile François, reconnaît que « le système de traçabilité des barriques négociées à l’époque ne permet pas toujours d’identifier les destinataires finaux ». La plupart des exportations de Hennessy, à l’époque, partent vers l’Europe du Nord.

Or, comme le remarque l’historien Jean-Christophe Temdaoui, « l’eau-de-vie de Cognac était souvent achetée en Angleterre ou en Europe du Nord par des négociants, avant d’être réexpédiée en Afrique par des commerçants négriers ».

La traite négrière enrichit des négociants qui réinvestissent leur fortune dans la création de la Banque de France, à l’époque une banque privée adossée à l’Etat. L’institution préfère cependant minimiser ces liens : « Une minorité des 18 régents et censeurs qui fondèrent la Banque de France semble avoir directement bénéficié de l’esclavage », assure l’établissement.

L’esclavage a rapporté de l’argent, même au moment de son abolition. En 1825, l’Etat français impose à Haïti, qui vient d’arracher son indépendance, une dette considérable en guise de compensation pour les propriétaires français ayant perdu leur propriété esclavagiste. Puis ce même Etat verse une compensation aux propriétaires de La Réunion, la Guadeloupe, la Martinique et la Guyane, du Sénégal et de quelques territoires de Madagascar lors de l’abolition de l’esclavage, en 1848. Cette année-là, la France compte 248 560 esclaves dans ses colonies. Les compensations coûteront à l’Etat Français 7,1 % de ses dépenses publiques en 1849 et donneront naissance à de nouvelles aventures entrepreneuriales.

« Contrairement à ce que l’on observe à l’étranger – à la fois dans les grandes entreprises et les universités – il y a en France un déni largement assumé au sein de l’establishment économique sur ces questions historiques », déplore Pierre-Yves Bocquet, directeur adjoint de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage. Il a fallu la création de la base de données « Legacies of British Slave-Ownership » publiant la quasi-totalité des informations sur les expéditions négrières, par des chercheurs de la University College London (UCL), pour que les entreprises anglo-saxonnes reconnaissent leurs liens avec la traite transatlantique.

« Indemnisation incalculable »

A l’initiative d’universitaires français, le projet Repairs, qui rassemble les noms des bénéficiaires et les montants des compensations versées aux propriétaires d’esclaves, doit être dévoilé cet automne.« En France, peu d’historiens économiques se sont intéressés à l’esclavage », reconnaît l’historienne Myriam Cottias. L’effort de recherche est loin d’être encouragé par les institutions moralement liées à la traite négrière.

Aucune des bourses de recherche distribuées chaque année par la Banque de France ne s’est intéressée à cette question. La Caisse des dépôts et consignations (CDC), qui a été chargée du versement des compensations aux propriétaires d’esclaves, reste discrète mais a ouvert ses archives. Ces institutions ont accepté de financer la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, mais à distance, via leurs filiales ultramarines. Comme si la mémoire de l’esclavage ne se cantonnait qu’à ces endroits éloignés de la métropole.

La reconnaissance des liens avec l’esclavagisme pose l’épineuse question de la réparation. En 2013, le Conseil représentatif des associations noires (CRAN) a assigné en justice la CDC, lui réclamant des réparations au titre de sa participation à l’esclavage, considérée comme un crime contre l’humanité depuis la loi Taubira de 2001. « Nous ne disons pas que les entreprises d’aujourd’hui sont responsables, nous disons que certaines ont bénéficié de l’esclavage, c’est-à-dire qu’elles ont hérité de biens mal acquis qui devraient être restitués », explique l’ex-président du CRAN, Louis-Georges Tin.

En mai 2015, François Hollande a fermé la porte aux demandes de réparations financières. « L’indemnisation est incalculable en raison du temps, peut-on lire dans le Rapport de préfiguration de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, publié en 2017, le préjudice lié aux faits d’esclavage ne s’avère pas compensable. C’est un préjudice de l’histoire qui ne peut être soldé que par l’histoire, par l’action politique. »

« La première réparation, c’est la réparation de la connaissance, souligne l’historien Pape Ndiaye. Espérons que les entreprises iront plus loin en créant des bourses d’études, ou en finançant des programmes antiracistes. » Le passé de l’esclavage n’est pas si lointain.

D’abord parce que « ce système a produit des imaginaires et des théories racistes qui persistent », selon les mots de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage. Ensuite parce que le commerce d’être humains existe toujours. « Je ne crois pas qu’une entreprise ignorant la traite négrière puisse être vigilante sur les conditions de travail forcé chez ses fournisseurs, dans ses chaînes d’approvisionnement »,estime l’économiste franco-béninois Lionel Zinsou. L’étude du passé permet d’éclairer le présent, notamment la manière dont la traite a participé à l’essor de sociétés par actions, des assurances, ou du crédit. Pour Lionel Zinsou, « ne pas s’intéresser à cette histoire, c’est ignorer que l’esclavage a été central dans la construction du capitalisme français ».

Il est capital que soient maintenant repris, approfondis et je dirai « popularisés », de grands thèmes cruciaux dont le trop faible impact jusqu’à ce jour rend compte du fait que le mouvement désaliéniste est resté occulté, sans aucun doute sous la responsabilité de pressions idéologiques au regard desquelles il représentait une insoutenable subversion.

Au cœur de cet ensemble de questions cruciales, tu trouveras :

L’éloge de la folie, la reconnaissance de la fertilité du pathologique, la dénonciation des conduites de contrainte normalisante, la recherche de conduites respectueuses du cours de la maladie comme aventure humaine hautement compréhensible.

La reconnaissance de la dimension poétique de la connaissance comme fondamentale pour la compréhension de la parole et du vécu de cet autre qui souffre d’un mal de la communication et pour la restauration du dialogue avec lui.

La mise en garde contre la nocivité des modèles médicaux traditionnels dans l’abord et le traitement de l’« inadaptation » et de la « folie ».

La reconnaissance du droit de cité au « discours profane », du droit de quiconque à parler de la folie à sa manière, à coté ou en face du « monde clérical » qui prétendait conserver le monopole de ce droit.

La libre recherche du rôle des facteurs socio-culturels, en définitive politiques, sur les avatars malheureux des aventures de la raison, et tout particulièrement la reconnaissance du fait que si le psychiatre est en position de percevoir des effets de crise dans l’ordre social, ces effets lui sont donnés principalement à travers les signes critiques observés dans l’ordre familial.

Lettre à un jeune psychiatre, paru dans « La Nouvelle Critique » n° 53, (234), mai 1972. Lucien Bonnafé.

IL FAUT DONNER UN SENS POSITIF AU DÉFI ÉCOLOGIQUE»
PHILOSOPHE, CHARGÉ DE RECHERCHE AU CNRS ET NOUVELLE TÊTE PENSANTE DE L’ÉCOLOGIE POLITIQUE, PIERRE CHARBONNIER JUGE L’ANTÉDILUVIEN DÉBAT CROISSANCE-DÉCROISSANCE HORS SUJET
LAURE BRETTON

Loin d’une écologie macroniste qui ne modifie aucune règle du jeu libéral, le philosophe Pierre Charbonnier appelle à un «redéploiement des activités sociales»en fonction de leur poids énergétique.

EMMANUEL MACRON PARLE D’«ÉCOLOGIE DU MIEUX», QU’IL OPPOSE À L’«ÉCOLOGIE DU MOINS».CELA VA DANS LE BON SENS ?

C’est difficile de commenter un slogan et de le prendre au sérieux comme si c’était un nouvel énoncé politique solide, mais je pense que ce que le chef de l’Etat voudrait que le plus grand nombre entende, c’est : «On va faire de l’écologie sans vous appauvrir.» Cette formule est comme une queue de comète du mouvement des gilets jaunes. L’exécutif dit : «On peut éviter la météorite climat sans revenir à la bougie.» Le mieux contre le moins, cela parle aussi aux entrepreneurs, aux gens qui sont dans l’innovation en leur disant : «On va faire de l’écologie pour vous, on va apporter un appui des pouvoirs publics aux domaines du solaire, de l’hydrogène, voire du nucléaire.» Définir une stratégie environnementale face aux écologistes traditionnels, c’est ce que cette majorité tente de faire depuis 2017.

DEPUIS IL Y A EU LES MUNICIPALES ET DES GRANDES VILLES RAFLÉES PAR LES ÉCOLOS. IL LEUR FAUT HAUSSER LE TON POUR ÊTRE ENTENDU…

Si j’étais dans un cabinet gouvernemental, je dormirais sur mes deux oreilles en ce moment ! Il n’y a pas véritablement de vague verte : il y a des prises importantes de grandes villes, que l’on doit relier à l’évolution sociologique des grands centres-villes. Mais le premier vrai enseignement de ce scrutin, c’est l’abstention. Les Verts avancent mais la droite reste largement en tête des suffrages exprimés.

POUR AUTANT, LA MAJORITÉ S’ACTIVE POUR NE PAS ÊTRE À L’ARRIÈRE DU TRAIN, AU MOINS DANS LE DISCOURS…

C’est vrai et on peut avoir la facilité de penser que leur écologie est cynique, qu’en réalité ils n’en veulent pas. Pour moi, ce n’est pas la réalité et c’est probablement pire ! Je pense que leur intention est extrêmement sincère, qu’ils croient vraiment à l’idée qu’on peut échapper aux conséquences du dérèglement climatique en faisant de l’économie circulaire ou en allant convaincre les grands patrons de faire de la croissance verte. C’est l’idée classique qui veut qu’une crise apporte des opportunités, et l’écologie, pour l’action gouvernementale, s’inscrit dans ce cadre. En gros, c’est la promesse de la «start-up nation», qui permettrait de ne pas toucher aux grands mécanismes économiques de la mise en concurrence des forces productives, des circuits de capitaux, des règles de propriété… Il y a l’idée qui, pour moi, est une utopie, de tout changer sans que rien de change.

C’EST UNE UTOPIE ? CELA NE PEUT PAS FONCTIONNER FACE AU CHANGEMENT CLIMATIQUE ?

Le libéralisme lui-même est utopique : c’est l’élimination tendancielle de l’Etat dans ses fonctions de régulation et de protection. Comme toute utopie, le libéralisme exprime une partie de la réalité, mais une partie qui se réduit de jour en jour, et curieusement cette idéologie ne se réforme pas. Plus les signes s’accumulent que cette manière de s’organiser est fragile et nous mène à la catastrophe, plus ceux qui y croyaient y croient encore plus.

ON EST DANS UNE IMPASSE ? DES ÉCOLOS AU POUVOIR LOCALEMENT ET UN EXÉCUTIF QUI NE FAIT PAS CE QU’IL FAUT AU NIVEAU NATIONAL ?

Je ne pense pas que rien n’ait changé. Aujourd’hui, à mon sens, la charge de la preuve s’inverse en matière économique et écologique. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, on a construit des grandes infrastructures, on s’est mêlés à la concurrence internationale et à la globalisation de l’économie. Cela a généré de l’emploi et une forme de bien-être (habitat, chauffage, alimentation). Pour prouver que ce modèle n’était pas le bon, il fallait jusque-là lutter et montrer qu’il y avait des exclus de ce modèle. Or mon impression est que ce schéma est en train de s’inverser. La trajectoire historique du libéralisme est étroitement liée à la mise à disposition réputée infinie de ressources et le Covid-19 a révélé la vulnérabilité de notre économie… Entretenir le modèle issu de la reconstruction et des Trente Glorieuses nous oblige à des efforts gigantesques pour compenser les inégalités de richesse produites par le marché et pour absorber les risques et incertitudes matérielles. Aujourd’hui, aux libéraux de nous convaincre que leur modèle est toujours valable. Ce sont eux qui devraient être sur la défensive.

L’OPPOSITION À LA DÉCROISSANCE N’EST PAS NOUVELLE. C’ÉTAIT L’ANTIENNE DE SARKOZY. L’HISTOIRE SE RÉPÈTE AVEC MACRON ?

Il faut reconnaître que si on se place du point de vue des populations les moins opulentes, on ne peut pas s’avancer dans l’espace public en proclamant : «La croissance c’est nul, ça tue la planète. On va s’en sortir autrement.» Si vous faites ça, les trois quarts des Français ne poseront plus qu’une seule question : «On mange quoi à la fin du mois ?» On ne peut pas passer d’un seul coup d’un paradigme politique consistant à partager les richesses, à un paradigme où on se partagerait juste des miettes ainsi que le fardeau des risques écologiques. Il faut donner un sens positif au défi écologique. On est pris en étau dans une double contrainte, entre la demande de justice sociale et la demande de perpétuation de l’habitabilité de notre planète. Or très souvent, la demande de justice sociale est instrumentalisée pour ne pas faire grand-chose sur le plan écologique : on dit que le modèle social est en danger et on passe à autre chose.

 

Victoria and Albert Museum Before and after : swipe to see Hiroshige Utagawa’s original drawn design for this woodblock print. See how he ending up making major changes to the female character, whilst everything else in the scene remained exactly the same.

lien http://lantb.net/figure/?p=956

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