L’histoire de l’école enfantine par Simone Forster CollaboratriCe SCientiFique à l’irDP

« Les classes maternelles pour les petits sont apparues en Suisse à la fin du XVIIIe siècle. C’étaient de simples garderies destinées aux enfants des femmes qui travaillaient dans les fabriques. Leur mission évoluera au fil du temps sous l’impulsion des pédagogues.
Pestalozzi puis Froebel …
La Suisse était, à la fin du XVIIIe siècle, le pays le plus industrialisé d’Europe après l’Angleterre. Partout dans les campagnes, les familles paysannes filaient et tissaient le coton. Les femmes étaient nombreuses à travailler dans les nouvelles fabriques d’impression d’indiennes, ces « toiles peintes » aux motifs orientaux dont l’Europe était friande. Leurs enfants en bas âge étaient gardés à la fabrique ou dans une petite salle communale.

Pestalozzi (1746-1827) fut frappé par la misère des enfants des campagnes qui filaient, tissaient, confectionnaient, à journée faite, de légères mousselines dans des caves humides et malsaines. Ces enfants souffraient de malnutrition et nombre d’entre eux mouraient de maladies infectieuses ou de tuberculose. Les plus petits étaient livrés à eux-mêmes ou s’entassaient dans des garderies sombres et sans hygiène où régnait un affreux dressage. Horrifié, Pestalozzi développa une nouvelle pédagogie enfantine qui ne tarda pas à se propager en Europe. Il préconisait l’observation attentive des enfants et l’adaptation de l’enseignement à leur psychologie et à leur manière d’apprendre. Toute l’aventure de l’instruction devait partir de l’expérience personnelle et Genève fut la première ville de Suisse à ouvrir, en 1826, un établissement d’accueil. Dès l’âge de six ans, les enfants travaillaient quelque huit heures par jour en fabrique. Au terme de leur journée, ils apprenaient leurs lettres et le catéchisme dans l’école du soir, créée par le patron. Cette pratique était courante dans les cantons de Genève et de Neuchâtel, principaux exportateurs de toiles peintes.

de la manipulation d’objets. L’enfant était au centre de l’action éducative.

Friedrich Froebel (1782-1852), son disciple, développa une pédagogie fondée sur le jeu, véritable point de départ du savoir. Il créa un matériel spécifique: jeux de construction, cubes, cylindres, sphères de couleurs vives, etc. La mission des nouvelles écoles enfantines froebeliennes du XIXe siècle, était de favoriser le développement de l’enfant à travers le jeu, les chants, les rondes et la culture de petits jardins. L’école enfantine de Riesbach (Zurich aujourd’hui) fut la première de Suisse à adopter la pédagogie de Froebel en 1845. En Suisse romande, le professeur Edouard Raoux (1817-1894) ouvrit, en 1860, un jardin d’enfants frœbélien dans sa campagne des Charmettes à Lausanne. Il déploya une grande activité afin de propager cette pédagogie. Le mouvement était lancé. Suivirent les cantons de Genève en 1861 et de Neuchâtel en 1862.
De 1870 à la première guerre mondiale, la méthode de Froebel sera enseignée aux maîtresses d’école enfantine de nombreux cantons tant en Suisse romande qu’en Suisse alémanique. Dès la fin du siècle, Genève, Neuchâtel, Vaud, Bâle-Ville, Zurich firent de l’école enfantine frœbélienne une institution cantonale au même titre que l’école primaire. Partout ailleurs, les écoles enfantines relevaient de l’initiative privée. Le Valais, dans sa loi du 1er juin 1907, demandait aux communes d’ouvrir des jardins d’enfants mixtes si les parents en faisaient la demande et si quarante enfants au moins allaient les fréquenter.

Le Tessin fut le premier canton de Suisse à ouvrir, en 1844, une école enfantine à Lugano appelée asilo d’infanzia. Cette initiative humaniste vint de deux riches commerçants, les frères Filippo et Giacomo Ciani. Ceux-ci avaient visité la filature de coton de Robert Owen (1771-1858) sise à New Lanark en Ecosse. Ils avaient été impressionnés par les idées de ce fabricant visionnaire qui avait ouvert une école pour les enfants dès l’âge de trois ans. Ses buts étaient de régénérer les mœurs populaires par une bonne éducation. Les frères Ciani parvinrent à convaincre la commune de Lugano de leur fournir un bâtiment afin d’y créer une telle institution. En 1855, une centaine d’enfants fréquentaient l’asilo. Dès 1914, les communes ou les particuliers reçurent des subventions de l’Etat

Depuis 1970, toutes les législations cantonales reconnaissent le droit à une éducation préscolaire d’une année ou de deux ans. L’école enfantine est facultative mais 98% des enfants la suivent l’année qui précède leur entrée à l’école primaire. Quelque 63% y passent deux ans. La durée moyenne de fréquentation s’élève à 1,8 an. Les horaires de deuxième enfantine vont de 14 heures 15 par semaine (Genève) à 19 heures 30 dans certaines régions du canton de Berne ou à 18h 45 dans le canton du Jura. Au Tessin, les enfants commencent à trois ans et les horaires sont continus de 8 heures 45 à 15 h 45, soit 24 heures par semaine (cf. tableau ci-contre).
La Conférence des chefs de département de l’instruction publique de la Suisse ro- mande et du Tessin (CIIP) publia, en 1972, un premier plan d’études romand qui mettait l’accent sur l’épanouissement et le développement de l’enfant et sur les acqui- sitions des démarches intellectuelles utiles à sa scolarité. On parlait de prélecture, de préécriture, de jeux et de manipulations mathématiques. En 1992, la CIIP approuva
Le projet HarmoS va rendre l’école enfan- tine obligatoire dès l’âge de quatre ans. Les cantons veilleront à mettre en place des structures parascolaires afin que les horaires de classe coïncident avec ceux du travail des parents. La Convention scolaire romande de la CIIP s’inscrit dans le même courant : obligation scolaire dès quatre ans et création de cycles pédagogiques. Le premier cycle va de la première enfantine à la deuxième année primaire (- 2 à + 2).
Depuis 1999, la deuxième année d’école enfantine est obligatoire dans le canton
s’ils ouvraient des écoles enfantines. Les maîtresses étaient formées à la méthode de Maria Montessori, fondée sur le respect de la liberté enfantine et de toutes ses manifestations spontanées. Les enfants de trois à six ans s’activaient à leur guise mais devaient appliquer des règles communes de vie, d’ordre et de rangement. L’enfant avait la liberté de choisir la tâche qui l’in- téressait et de s’y livrer aussi longtemps qu’il le souhaitait. Le matériel éveillait ses sens et l’instruisait. Contrairement à Froebel, Maria Montessori préconisait l’apprentissage de la lecture dès 4 ans. Les lettres de papier d’émeri, par exemple, permettaient d’associer les sensations vi- suelles et tactiles au son. Les enfants de 6 ans qui quittaient l’asilo savaient lire, écrire et calculer jusqu’à vingt.
un nouveau document «Objectifs et ac- tivités préscolaires ». Les objectifs centrés sur l’enfant sont dépouillés de leur aspect scolaire. Il s’agit de créer les conditions qui permettent à l’enfant d’agir pour construire ses connaissances, de struc- turer sa pensée à travers des situations variées où le jeu tient une large place. On revient donc à l’apprentissage inventif des pionniers. Les enfants apprennent à la manière des enfants, c’est-à-dire en jouant avec sérieux.
Depuis quelque temps toutefois, les choses changent. Le projet sur l’harmonisation de la scolarité obligatoire (HarmoS) de la CDIP stipule clairement que l’école enfantine doit initier les enfants à «l’apprentissage scolaire ». Depuis les résultats de l’étude PISA, les cantons s’accordent à dire que l’école enfantine doit jouer un rôle impor- tant dans l’apprentissage de la lecture. Ses missions sont aussi le dépistage précoce des handicaps, la lutte contre l’échec sco- laire, la compensation des inégalités. Elle doit également faciliter l’intégration des enfants d’origine étrangère. Sa mission redevient scolaire.

https://www.franceculture.fr/personne/jean-francois-bayart

sur France Culture ce matin

Samedi 23 mars, des hommes armés vêtus des tenues traditionnelles des chasseurs dogons sont entrés dans le village d’Ogossagou, dans le centre du Mali, pour massacrer les habitants du quartier peul. L’assaut a fait au moins 136 morts et des dizaines de blessés, plongeant la localité dans la désolation. Cette tuerie est venue confirmer les pires craintes des observateurs régionaux, qui s’inquiètent depuis des mois de l’exacerbation des violences au centre du pays. Car si les différentes opérations militaires, notamment françaises, menées au Mali depuis 2013 ont permis de défaire les djihadistes au nord, les différents groupes armés qui contestent l’autorité de Bamako sont loin d’avoir disparus. Beaucoup ont muté et se sont déplacés vers le centre du pays, venant raviver les tensions communautaires locales, sous les yeux d’une armée malienne souvent défaillante et régulièrement elle-même accusée d’exactions. Aujourd’hui, difficile de démêler ce qui, dans cette poudrière, relève de la vieille rivalité foncière entre les ethnies peule et dogon, et ce qui relève de la montée du terrorisme islamiste dans la région. Si celle-ci est réelle, notamment sous l’effet du prédicateur Amadou Koufa, qui a appelé pendant quatre ans les Peuls (musulmans) à rejoindre le jihad, jusqu’à son exécution en novembre dernier par les forces françaises, elle est également prise comme prétexte par les milices dogons pour attaquer l’ethnie concurrente.

Qui sont les meurtriers d’Ogossagou? Quelle est la responsabilité de l’armée malienne, dont plusieurs responsables ont été limogés, dans ce massacre? Ce drame était-il évitable? Risque-t-il de se répéter?

Pour tenter d’apporter des éléments de réponse à ces interrogations, nous recevons Jean François Bayart, professeur à l’IHEID de Genève, qui a récemment publié L’État de distorsion en Afrique de l’Ouest, chez Karthala.

L’enjeu autour de la terre :

L’enjeu du conflit, c’est un enjeu éminemment moderne : c’est la terre. C’est la terre titrisée, capitalisée, transformée en propriété foncière, dans un contexte de forte pression démographique, de stress climatique, avec des sécheresses à répétition. Jean-François Bayart.

Depuis les années 70, le Mali a connu une succession de sécheresses avec des conséquences directes : descente du front de transhumance des troupeaux de plusieurs centaines de km. Jean-François Bayart.

Les logiques qui prévalent sont des logiques de terroirs historiques… des logiques d’imbrications entre différents groupes qui se nouent autour d’intérêts… Jean-François Bayart.

Autour des troupeaux, ce n’est pas simplement la tradition, il y a des enjeux complexes et modernes : dans un troupeau vous avez les vaches des fonctionnaires, de certains agriculteurs,  des Peulhs ou d’autres groupes de pasteurs et les vaches de djihadistes, car le troupeau est aussi un moyen de blanchir l’argent des rançons ou l’argent de la démilitarisation. Jean-François Bayart.

La religion : 

Dans l’analyse de la religion, nous devons éviter deux écueils. Le premier, celui de la sur-interprétation religieuse (voir de la religion là où il n’y en n’a pas forcément). On sait comment les djihadistes ont apporté une réponse à la fois politique et juridique en mettant en avant le droit islamique, que l’Etat dit « moderne », de droit, n’apportait pas. On sait par exemple, que les djihadistes sont mieux disant dans le règlement des conflits fonciers entre éleveurs et agriculteurs. Tout cet aspect des choses est très important…. Jean-François Bayart.

Il y a une grande tradition de djihadisme qui est très complexe, l’Islam est arrivée au XIe – XIIe siècle

L’enjeu terroriste : 

Nous pourrions nous investir au Mali autrement que par le biais de dispositifs anti-migratoires

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Huile sur toile, Calder Foundation New York

« My whole theory about art is the disparity that exist between form, masses and movement. Even my triangles are spheres, but they are spheres of a different shape. »
« Toute ma théorie sur l’art se résume à la disparité qui existe entre la forme, les masses et le mouvement. Même mes triangles sont des sphères, mais ce sont des sphères d’une forme différente. »

Alexandre Calder in Katherine Kuth, The Artist’Voice : Talks with seventeen artists, New York, Harper & Row, 1962.

Stilted Apus House by Aguilo + Pedraza peeks through Chilean forest
Santiago-based studio Aguilo + Pedraza Arquitectos has elevated this glass, concrete and wooden house above its Chilean landscape setting to offer views of oak trees, a lake and five volcanoes. James Brillon
http://aguilopedraza.cl


Le Monde Enquête : Les débuts mouvementés de l’Internet en France. Par Yves Eudes

Le Web fête ses 30 ans mardi. L’occasion de revenir sur l’avènement de l’Internet en France, des premières « autoroutes de l’information » à la démocratisation du Web dans le pays.

« Le 12 mars 1989, Tim Berners-Lee, scientifique au CERN, l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire, présente pour la première fois l’idée du Web. C’est ce système, permettant de publier et organiser l’information à base de documents et de liens, qui démocratise l’usage du réseau Internet, conçu plus tôt. En France, le grand public commence à découvrir Internet en 1994, grâce à des petits fournisseurs d’accès indépendants comme Francenet, Calvanet ou Worldnet, qui proposent des abonnements aux particuliers à des prix raisonnables. Le débit des modems est lent, les services sont embryonnaires, mais l’engouement se confirme rapidement, chez les plus jeunes et les passionnés d’innovations techno-culturelles.

Pourtant, l’Etat et les grandes institutions ne sont pas prêts à accueillir ce nouvel arrivant. En cette même année 1994, Gérard Théry, polytechnicien, ancien patron de France Télécom et père du Minitel, rédige un rapport sur « les autoroutes de l’information » à la demande du premier ministre Edouard Balladur. Le premier chapitre est consacré aux Etats-Unis, animés selon lui par « une ambition mondiale pour le contrôle de la chaîne numérique de l’information », et dont Internet est le fer de lance :

« Le multimédia, l’avènement des nouvelles chaînes de la communication ont déclenché un véritable réveil, une mobilisation sans précédent de l’industrie américaine, qui ne doit pas laisser l’observateur européen indifférent. Ce serait une erreur magistrale de ne voir dans ce bouleversement qu’un effet de mode… L’importance politique et industrielle du projet de “Global Information Infrastructure” proposé par [le vice-président américain] Al Gore ne fait aucun doute : l’objectif américain est très clairement le contrôle du plus grand nombre possible des maillons mondiaux de la nouvelle chaîne numérique de la communication. »

Cela dit, Gérard Théry n’est pas trop inquiet, car il juge sévèrement les performances techniques de l’Internet. Il reconnaît que le réseau américain est doté d’une grande « flexibilité d’extension et de reconfiguration », et que son faible coût d’utilisation est un avantage concurrentiel, mais le verdict final est sans appel : « Son mode de fonctionnement coopératif n’est pas conçu pour offrir des services commerciaux », il a prouvé son « inaptitude à offrir des services de qualité en temps réel de voix ou d’images », « il ne comporte aucun système de sécurité », « l’acheminement des messages n’est pas garanti », « il n’existe pas d’annuaire des utilisateurs ou des services » ni « aucun moyen de facturation ». Conclusion : « Les limites d’Internet démontrent ainsi qu’il ne saurait, dans le long terme, constituer à lui tout seul, le réseau d’autoroutes mondial. » Il y a donc de la place pour des initiatives françaises.

« Dans ce milieu, personne ne croyait à l’Internet »

Chez France Télécom, l’opérateur historique, qui à l’époque dominait le secteur, la contre-offensive se prépare. Michel Volle, un autre polytechnicien, qui travailla au CNET (Centre national d’études des télécommunications), puis dirigea Eutelis, filiale de France Télécom spécialisée dans les réseaux d’entreprise, se souvient de l’ambiance de l’époque : « Dans ce milieu, personne ne croyait à l’Internet », pour des raisons à la fois corporatistes et culturelles :

« En privé, certains, dont Gérard Théry, préconisaient carrément que l’Etat l’interdise sur le territoire français. »

Le protocole de base d’Internet, TCP/IP, était un rival direct du protocole-maison de France Télécom, le X25, conçu en partie par des ingénieurs français, et adopté dès 1977 pour le réseau Transpac, qui faisait fonctionner le Minitel et les réseaux d’entreprises en France : « X25 est mieux sécurisé que l’IP », explique Michel Volle.

« C’est un protocole plus “pur” et plus carré, même s’il est aussi plus complexe et plus coûteux. Avec le X25, l’intelligence est dans le réseau, les logiciels importants fonctionnent dans les commutateurs. Les fichiers sont tronçonnés, mais tous les tronçons empruntent le même chemin, dans le bon ordre. A chaque commutateur, le fichier est reconstitué, validé, puis redécoupé. En bout de course, le terminal se contente de recevoir le fichier prêt à l’emploi. L’opérateur de télécom reste le maître du jeu. »

Au contraire, sur Internet, les tronçons de fichiers empruntent des routes différentes de façon hasardeuse, et arrivent au destinataire dans le désordre : « Avec Internet, l’intelligence est dans l’ordinateur final, qui doit recomposer le message. Il faut de bons fabricants d’ordinateurs, mais l’opérateur télécom est ravalé au rang de prestataire secondaire. » Pour concurrencer le TCP/IP, France Télécom lança même un nouveau protocole conçu pour le multimédia, et tenta en vain de l’imposer pour les services d’annuaires téléphoniques en ligne.

Plus généralement, pour un ingénieur français formé dans les grandes écoles de la République, l’Internet de 1994, décentralisé, coopératif et anarchique, apparaissait comme un bricolage d’amateur, construit par des étudiants américains hédonistes et rebelles, des chevelus fumeurs de cannabis… En outre, en tant qu’opérateur historique, France Télécom était très attaché au mode de facturation classique, c’est-à-dire au temps passé. L’abonnement forfaitaire pour la connexion et la gratuité des services semblaient irrationnels et ruineux.

Wanadoo, poisson pilote

En mai 1996, France Télécom se lance dans la vente de connexion Internet et la fourniture de services à travers sa nouvelle filiale Wanadoo. | QUENTIN HUGON / LE MONDE

Les réticences étaient d’autant plus fortes que la France se considérait comme un leader mondial en matière de réseaux informatiques grâce au Minitel, une réussite sans équivalent. La construction du Minitel avait coûté cher, et son adoption avait pris du temps, mais désormais, la partie était gagnée. Il semblait donc ridicule de délaisser un outil national efficace et rentable, au profit d’un système étranger, incertain, incontrôlable, sans modèle économique clair et sans garantie de qualité de service.

« En octobre 1995, alors que je dirigeais la filiale Eutelis, se souvient Michel Volle, j’ai rédigé un rapport montrant qu’en fait, Internet était prometteur : son protocole simple et rustique était résilient etfacilement adaptable. Ses coûts de fonctionnement allaient baisser, il pourrait bientôt supporter le haut débit et la vidéo. » Aussitôt, un responsable de France Télécom l’invite à déjeuner :

« Il m’a dit que je ne pouvais pas rivaliser avec le Minitel, qui rapporte 9 milliards de francs par an. »

Peu après cet entretien, Michel Volle est sanctionné pour son audace : « Ma petite filiale a été délaissée, puis fermée. » France Télécom tenta même d’exporter le Minitel aux Etats-Unis, en coopération avec l’opérateur régional US West. Quelques caisses remplies de terminaux Minitel arrivèrent ainsi dans la Silicon Valley, mais ils ne furent jamais déployés.

Les choses bougent peu à peu. En mai 1996, quatre ans après le premier fournisseur d’accès associatif et deux ans après les prestataires commerciaux, France Télécom se lance dans la vente de connexion Internet et la fourniture de services, y compris un moteur de recherche, à travers sa nouvelle filiale Wanadoo. Selon l’informaticien Laurent Souloumiac, un ancien de Wanadoo, « la direction a acceptéde créer un poisson pilote, mais elle était persuadée que l’Internet en France resterait limité, que son usage ne deviendrait jamais massif ». Philippe Dewost, membre de la petite équipe technique qui créa Wanadoo, est plus positif : « La décision avait été prise au plus haut niveau, grâce à la persévérance d’un ou deux dirigeants très actifs », plus visionnaires que leurs collègues.

En fait, la France ne manquait pas d’ambition, mais elle espérait maîtriser et diriger la montée en charge des « autoroutes de l’information ». Hugues Ferrebœuf, qui fut cadre supérieur chez France Télécom jusqu’en 2000 avant de passer chez British Telecom, explique que les responsables français voulaient promouvoir une politique industrielle coordonnée à l’échelle européenne, afin de créer un grand groupe capable de rivaliser avec les Etats-Unis : « L’idée était de ralentir l’implantation d’Internet, pour donner aux industriels européens le temps de rattraper leur retard technologique. » Mais selon lui, la France perdit cette bataille décisive :

« A Bruxelles, les partisans de la concurrence pure et dure, menés par les Britanniques, ont triomphé, et empêché l’émergence d’une politique industrielle européenne dans ce secteur. Chaque acteur télécom est resté confiné sur son territoire national. »

Le cybercafé et le secret de Mitterrand

Au niveau politique, la volonté de l’Etat français de contrôler et d’encadrer le développement l’Internet va se traduire par une série de mesures répressives. François Fillon, ministre des télécoms du gouvernement Juppé de 1995 à 1997, incarne à lui seul l’ambivalence et les contradictions des autorités. A titre personnel, le jeune ministre se considérait comme un passionné de nouvelles technologies. Il se rendait parfois dans un cybercafé parisien pour rencontrer des journalistes et des geeks. Assis sur un coin de table, un verre à la main, il leur racontait des anecdotes sarcastiques sur l’aveuglement des patrons de France Télécom.

Pourtant, l’essor d’Internet place très vite le gouvernement dans des situations inédites, qui lui semblent intolérables. En janvier 1996, huit jours près la mort de François Mitterrand, le docteur Claude Gubler, qui fut le médecin de l’ancien président pendant quinze ans, publie un ouvrage intitulé Le Grand Secret. Il révèle que son patient souffrait d’un cancer depuis le début de son premier mandat en 1981, que son état avait été soigneusement caché au pays, et que les bulletins de santé publiés pendant quatorze ans par l’Elysée étaient tous mensongers. Deux jours plus tard, à la demande de la famille de Mitterrand, la justice ordonne l’interdiction de la vente du livre. L’affaire semble réglée, mais c’est compter sans l’Internet. A Besançon, le propriétaire d’une crêperie transformée en cybercafé, Pascal Barbraud, 40 ans, décide de scanner les pages du Grand Secret et de les publier sous forme de photos sur son site.

En quelques jours, plus de 120 000 internautes réussissent à se connecter et à lire des extraits du livre. Des millions d’autres n’y parviennent pas, car le serveur de la crêperie est saturé : il enregistre jusqu’à 192 requêtes par seconde. Très vite, des militants de l’Internet libre et des universitaires de divers pays, dont les Etats-Unis, republient le livre sous un format plus lisible à partir de serveurs étrangers, hors d’atteinte de la justice française, mais accessibles par les internautes français.

Brutalement, on comprend qu’Internet vient de changer la donne, en instaurant un nouveau rapport de force entre l’Etat et les citoyens. Impuissante, la justice décide de se venger par un moyen détourné. Le procureur de Besançon découvre qu’un an et demi plus tôt le tribunal de Nanterre avait condamné Pascal Barbraud pour abandon de famille et non paiement de pension alimentaire. Deux jours après la publication en ligne du Grand Secret, il est arrêté et incarcéré pour trois mois. En octobre, l’interdiction du livre du docteur Gubler est confirmée en appel – mais Le Grand Secret circule toujours librement et gratuitement sur Internet.

La création de sites web soumise à autorisation

Pendant ce temps, le gouvernement prépare une nouvelle loi sur les télécoms. Le ministre François Fillon y ajoute un amendement prévoyant notamment la mise en place d’un Conseil supérieur de la télématique (CST). Cet organisme, rattaché au CSA (Conseil supérieur de l’audiovisuel), serait doté de pouvoirs étendus en matière de contrôle du contenu de l’Internet – l’objectif étant d’obliger les fournisseurs d’accès à censurer les contenus violant les lois françaises, sur dénonciation de particuliers, sans intervention d’un juge. Ce texte, très critiqué par les défenseurs de la liberté d’expression, est voté par le Parlement, mais annulé dès juillet 1996 par le Conseil constitutionnel.

Malgré ce revers, le CSA tente de rester dans le jeu. En s’appuyant sur une loi datant de 1986, il va tenter d’obliger les créateurs de sites Web à déposer une demande préalable auprès de ses services et du procureur de la République – comme s’il s’agissait de stations de radio ou de télévision. La majorité des créateurs de pages web décidèrent de passer outre (en fait, beaucoup ignoraient l’existence de cette obligation) mais il faudra attendre l’an 2000 pour qu’elle soit officiellement annulée.

Après l’échec du CST, le gouvernement repart à l‘attaque en 1997, avec la rédaction d’un rapport d’experts venus du Minitel, baptisé « Charte de l’Internet ». A nouveau, ce texte prévoit la création d’un « Conseil de l’Internet » composé de professionnels du secteur, chargé d’assurer l’autorégulation de l’Internet français, c’est-à-dire de faire la police pour supprimer les contenus illicites, y compris ceux qui sont hébergés à l’étranger. L’idée implicite était d’ériger une frontière technique et juridique séparant la portion française de l’Internet du reste du réseau planétaire – une ligne Maginot, disaient ses détracteurs. Seule concession, il était prévu que les sites de presse échappent à ce contrôle. Le rapport, remis au ministère des télécoms en mars 1997, est enterré après la victoire des socialistes aux élections législatives de mai et l’arrivée de Lionel Jospin comme premier ministre.

L’Etat français a aussi tenté de freiner l’usage de la cryptologie – c’est-à-dire de logiciels permettant de chiffrer un message afin de le rendre illisible, sauf pour le destinataire prévu. Un décret de 1986, renforcé par une loi en 1990, interdisait strictement aux entreprises et aux particuliers d’utiliser des logiciels de chiffrement, considérés comme du« matériel militaire » – une loi d’une sévérité unique en Europe occidentale. L’objectif officiel était de permettre à la justice d’intercepter les communications des mafias et des terroristes, comme pour le téléphone. Or, le chiffrement des messages est aussi le seul moyen efficace pour protéger la vie privée des particuliers contre les surveillances de toutes sortes, publiques et privées, et pour sécuriser les transactions financières et le commerce électronique. L’Etat se retrouva donc face à une alliance inattendue entre les militants libertaires de l’Internet et les milieux d’affaires prêts à investir dans l’Internet commercial en France.

En pratique, les autorités laissaient les pionniers du Net et les professionnels des réseaux utiliser des logiciels de chiffrement puissants comme le PGP (Pretty Good Privacy), venu des Etats-Unis : tant que le grand public n’y avait pas accès, le problème restait mineur. Mais en février 1995, le militant de l’Internet libre Stéphane Bortzmeyer, alors administrateur-réseau du CNAM (Conservatoire national des arts et métiers), lance le débat en publiant dans Le Monde une tribune intitulée « Pour une libéralisation du chiffrement en France ». L’effet est immédiat :

« Aussitôt, mon chef de service a reçu un coup de téléphone d’un haut responsable, qui lui a expliqué qu’il ne devait pas laisser ses employés écrire des choses pareilles. »

L’article du Monde déclenche une polémique, car des juristes et des hauts fonctionnaires, aidés par des intellectuels, souhaitent le maintien du statu quo. Le scientifique et futuriste Joël de Rosnay déclare dans Libération :

« Il n’est pas concevable qu’une personne privée dispose de moyens quasi militaires. (…) Ma vie privée oui, mais pas à n’importe quel prix. »

Pourtant, l’offensive conjuguée des militants libertaires et des patrons d’entreprises du numérique porte ses fruits. En 1996, le gouvernement imagine un premier compromis, qui s’avérera impraticable : le chiffrement est autorisé à condition de ne pas être trop puissant (clés de 40 bits au maximum) – un nouvel exemple de l’ambiguïté des autorités face au nouveau monde numérique. En outre, les clés de chiffrement devront être déposées auprès d’un « tiers de confiance », organisme indépendant qui pourra les remettre à la police en cas de besoin. La France reste ainsi en retard sur ses voisins européens, mais cette situation ne dure pas. En 1999, le gouvernement va desserrer en partie ces contraintes, qui de toute façon n’étaient que partiellement respectées.

L’argument militaire sera utilisé une dernière fois lors de l’apparition des premiers routeurs Wi-Fi, juste avant l’an 2000. En France, les fréquences radio utilisées par le Wi-Fi étaient dévolues à l’armée. Certains fonctionnaires tentèrent donc d’interdire la vente de ces appareils aux particuliers, au nom de la sécurité nationale. Mais ce baroud d’honneur ne résista pas à l’engouement du public, et le gouvernement modifia ses règlements.

Lionel Jospin enterre le Minitel

Lionel Jospin a poussé France Télécom à abandonner le Minitel au profit d’Internet.

L’arrivée inopinée de l’Internet dans les campagnes électorales françaises a également donné lieu à des crispations. Le Monde en fit l’expérience. Dans la semaine précédant une élection, il était interdit de publier des sondages d’opinion, pour ne pas influencer indûment les électeurs. En revanche, on pouvait effectuer des sondages, à condition que les résultats soient communiqués uniquement à quelques privilégiés – leurs commanditaires, publics et privés. Bien entendu, des médias étrangers, notamment belges et suisses, hors d’atteinte de la loi française, ainsi que des universités de divers pays, se faisaient un plaisir de les publier. Dans le passé, ces diffusions avaient très peu d’impact sur le public français, mais depuis l’avènement de l’Internet, elles étaient disponibles en quelques clics.

Peu avant les élections législatives de mai 1997, Le Monde publia des liens vers des sites étrangers affichant les résultats de sondages qui donnaient la gauche gagnante. Aussitôt, le journaliste auteur de l’article reçut un appel téléphonique d’un conseiller d’Etat, qui lui demanda poliment des explications complémentaires. Puis, quelques jours après cette conversation courtoise, le journaliste et le directeur du journal reçurent une convocation de la police en vue d’interrogatoire, pour publication illicite de sondages. A noter que les autorités avaient le sens de la hiérarchie, même à l’égard des prévenus : pour entendre le directeur, les policiers se déplacèrent jusqu’au Monde, tandis que le journaliste de base dut se rendre au commissariat. Là, il tenta d’expliquer la différence entre un lien hypertexte et un article de presse, sans grand succès. Cette affaire n’eut pas de suite, car le nouveau gouvernement issu des élections décida de l’oublier.

Plus généralement, en ce qui concerne l’Etat, le premier virage date d’août 1997. Le premier ministre Lionel Jospin, qui s’était entouré d’une équipe de jeunes experts du numérique, se rend à l’université d’été de la communication d’Hourtin (Gironde), pour y faire un discours intitulé « Préparer l’entrée de la France dans la société de l’information ». Il constate que la France accumule les retards dans ce secteur, alors qu’elle possède de nombreux atouts. Puis il exhorte les responsables à cesser de « stigmatiser les transformations en cours, diaboliser la technologie, ou, à l’inverse, feindre d’ignorer l’ampleur de cette évolution, autant d’attitudes qui traduiraient un aveu d’impuissance ». Enfin, il brise un tabou :

« Le Minitel, réseau uniquement national, est limité technologiquement, et risque de constituer progressivement un frein au développement des applications nouvelles et prometteuses des technologies de l’information. Je souhaite donc que France Télécom (…) favorise la migration progressive du très vaste patrimoine de services du Minitel vers Internet, pour laquelle l’administration devra montrer l’exemple. »

Le service public, légitimiste, reçoit le message. Peu après, les patrons de France Télécom se mettent à qualifier leur entreprise de « Net Company ».

L’affaire Estelle Hallyday

Les partisans d’un contrôle étatique du contenu de l’Internet ne renoncent pas, et transportent leur combat sur le terrain judiciaire. Leur objectif est de convaincre la justice que si l’auteur d’une publication illicite ne peut pas être identifié ou appréhendé, les prestataires techniques (hébergeurs, fournisseurs d’accès) doivent être tenus pour responsables et contraints de bloquer le contenu incriminé. Dès 1996, l’Union des étudiants juifs de France (UEJF) lance une procédure contre des propos antisémites et racistes publiés notamment sur des sites étrangers, en assignant en justice neuf fournisseurs d’accès. Le juge déboute l’UEJF en première instance, notant que « la liberté d’expression constitue une valeur fondamentale, dont les juridictions de l’ordre judiciaire sont gardiennes… », mais il faudra attendre 1999 pour que les fournisseurs d’accès bénéficient d’un non-lieu.

L’année suivante, l’UEJF porte plainte cette fois contre un compositeur-interprète indépendant, Jean-Louis Costes, dont les paroles de chansons, souvent délirantes, contiennent des propos jugés racistes – si on décide de les prendre au premier degré (« Livrez les blanches aux bicots »). Dans la foulée, elle réclame aussi des dommages et intérêts à l’hébergeur du site, la société AlternB, déjà célèbre sur le réseau car elle est le principal hébergeur coopératif et non marchand de l’Internet français.

AlternB est l’œuvre d’un pionnier de l’Internet français, Valentin Lacambre, qui, dès 1991, eut l’idée de créer un service inédit permettant d’accéder à Internet via un service Minitel payant, 3615 Internet.L’année suivante, il ouvre son service d’hébergement libre, gratuit et anonyme. Très vite, AlternB héberge des dizaines de milliers de sites de toutes sortes : « Pour la première fois, se souvient Valentin Lacambre, je donnais la possibilité à n’importe qui de publier n’importe quoi, alors les gens ne se sont pas privés. Cela dit, cette première salve de l’Internet français venait surtout d’un public d’intellos libertaires, il n’y a pas eu trop de dérives. »

Alors que l’affaire Costes s’éternise, Valentin Lacambre subit en 1998 une autre attaque, plus dévastatrice. Un internaute anonyme affiche sur un site hébergé par AlternB des photos vieilles de dix ans, montrant la starlette Estelle Hallyday nue. Ces images avaient déjà été publiées dans la presse people, mais Estelle Hallyday s’estime victime d’un préjudice grave et porte plainte contre AlternB – sans se préoccuper de savoir qui est l’auteur du site incriminé. Or, le service est anonyme, mais ses ordinateurs recueillent des données permettant de retrouver l’auteur d’un site, en cas de besoin.

Quand la justice s’empare de l’affaire, Valentin Lacambre doit fermer provisoirement ses serveurs, car le juge refuse de lancer une recherche sur l’auteur du site. AlternB reçoit alors le soutien de nombreuses associations, du Parti socialiste au pouvoir, des communistes, des Verts, et même de l’ancien ministre de droite Alain Madelin. L’affaire est évoquée au Sénat et à l’Assemblée nationale, mais rien n’y fait. En l’absence de lois claires, le tribunal estime que l’hébergeur est responsable des contenus publiés par ses utilisateurs même s’il n’a pas les moyens de tout contrôler, et condamne AlternB à verser 405 000 francs à Estelle Hallyday (qui se contentera finalement de 70 000 francs). Aussitôt, c’est la curée : « Une armée de jeunes avocats me sont tombés dessus », se souvient Valentin Lacambre.

« Tous avides de se faire un nom dans ce nouveau secteur en vogue, ou de créer une jurisprudence. J’étais la proie idéale : jeune, pas très riche, pas très doué pour me défendre… En quelques semaines, j’ai reçu quatorze assignations venant de partout, y compris de la RATP, à cause d’un site où quelqu’un avait écrit que les bus de la petite ceinture étaient des promène-couillons. »

Incapable de faire face, il ferme AlternB définitivement en juillet 2000, après le vote d’une loi établissant la responsabilité des hébergeurs dans ce genre d’affaire : « Cet article sera annulé par le Conseil constitutionnel, mais pour moi c’était trop tard. » Pendant ce temps, grâce à la publicité médiatique autour de l’affaire, les photos d’Estelle Hallyday se sont largement répandues dans le monde entier. En 2000 puis 2002, l’Union européenne émet des directives limitant la responsabilité des prestataires techniques, qui ne seront transposées dans le droit français qu’en 2004.

Crispations autour du « .fr »

De leur côté, l’UEJF et la Licra (Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme) reprennent leur croisade, en lui donnant une dimension internationale. En 2000, elles attaquent le service américain Yahoo, qui propose des objets-souvenirs datant du IIIReich sur son site de vente aux enchères. Yahoo est condamné en France, mais un tribunal californien juge que cette décision est nulle et non avenue aux Etats-Unis. L’Amérique confirme sa suprématie sur le réseau.

Entre-temps, Valentin Lacambre s’était lancé, avec quatre partenaires, dans une nouvelle aventure : la création de Gandi, un bureau indépendant d’enregistrement de noms de domaine (en « .org », « .net » et « .com »). Le commerce des noms de domaine, essentiels pour le développement de services web, devient alors un nouveau champ de bataille.

Dans les années 1990, la vente des domaines en « .fr » (en fait, des blocs d’adresses IP dévolus à la France par les Etats-Unis) était assurée par l’Inria (Institut national de recherche en informatique et automatique). En 1997, cette tâche est transférée à un nouvel organisme baptisé Afnic (Association française pour le nommage internet en coopération), gérée par des professionnels venus de l’Inria, qui conserve un siège au conseil de l’association.

Comme l’Inria, l’Afnic applique une politique ultra-restrictive, très inhabituelle dans le monde occidental. Pour commencer, les particuliers étaient exclus d’office : seules les entreprises et les associations pouvaient prétendre à obtenir une adresse en « .fr ». Le nom devait correspondre exactement à celui de l’organisation, ce qui excluait les noms de marque, de produit ou de secteur d’activité. Les demandeurs devaient prouver leur existence légale et leur propriété du nom en fournissant des documents administratifs.

« TOUT CE QUI N’ÉTAIT PAS SOUS CONTRÔLE ÉTAIT PERÇU COMME UNE MENACE POUR LA SOCIÉTÉ »

Officiellement, l’Afnic souhaitait empêcher les dépôts abusifs ou malveillants, les chantages et les reventes sauvages. Mais pour Stéphane Bortzmeyer, qui rejoignit l’Afnic en 2002, la motivation initiale était plus profonde : « Il s’agissait d’instaurer un contrôle préventif par le haut, selon un modèle hiérarchique classique. Tout ce qui n’était pas sous contrôle était perçu comme une menace pour la société. » Le domaine « .fr » s’en trouva durablement atrophié, et les Français se tournèrent massivement vers les noms de domaine « .com », « .net » et « .org », contrôlés par les Etats-Unis.

Dans ce contexte, l’arrivée de Gandi est un nouvel affront pour les institutions en place : « Pour l’Inria et l’Afnic, se souvient Valentin Lacambre, c’était un choc culturel. Ils nous considéraient comme une officine dangereuse, irresponsable, mue par une idéologie libertaire à l’américaine – et c’était un peu vrai. Quand ils nous croisaient dans des conférences, ils se levaient, devenaient tout rouges et criaient qu’il fallait nettoyer l’Internet des gens comme nous. » Or, Gandi prospère rapidement :

« Notre service était facile à l’emploi, pas cher, sans contrainte. Pour que n’importe qui puisse continuer à dire n’importe quoi sur le Net, il fallait que les gens soient indépendants. Pour nous, la solution était qu’ils possèdent leur propre nom de domaine et puissent changer de prestataire facilement. En fait, nous étions à fronts renversés : l’agence publique menait une politique commerciale vers les entreprises, et le petit Gandi offrait un vrai service public à la population. »

Il faudra attendre 2006 pour que l’attribution du « .fr » soit libéralisée – sauf pour les noms de communes et pour une liste noire de mots grossiers.

Aujourd’hui, Valentin Lacambre ne s’occupe plus d’Internet, devenu trop commercial, trop centralisé et trop surveillé à son goût. Il se consacre à la permaculture et à la biologie végétale, « des technologies non centralisables ».

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Entretien Tim Berners-Lee : « Il n’est pas trop tard pour changer le Web ». Par Martin Untersinger

L’inventeur du Web, malgré les polémiques et les remises en question, espère encore redonner à sa création ses lettres de noblesse.

Le Web fête, ce mardi 12 mars 2019, son trentième anniversaire. Désormais dominé par des géants avides de données personnelles, parasité par des opérations de manipulation en tout genre, miné par les cyberattaques et sur le point d’être « balkanisé », il n’a jamais été aussi contesté.

Pour autant, Tim Berners-Lee, qui a inventé le principe du Web il y a trois décennies dans un laboratoire suisse, est loin d’avoir abandonné tout espoir. Cet homme a déjà inventé le Web. Faut-il maintenant lui demander de le sauver ?

Quand vous avez imaginé le Web, en 1989, anticipiez-vous qu’il allait devenir si important, ou pensiez-vous plus simplement donner naissance à un outil pour scientifiques ?

Tim Berners-Lee : Non, ce n’était pas un outil seulement pour les scientifiques. J’ai toujours voulu qu’il soit plus que ça. Je voulais lier tout à tout. Depuis mon enfance, je pensais que les ordinateurs n’étaient pas bons pour faire des liens, contrairement au cerveau humain. Si vous avez une discussion dans un café et que vous y retournez cinq ans après, votre cerveau fera la connexion et vous vous souviendrez de la discussion. Je voulais construire quelque chose qui avait la propriété de lier n’importe quoi. Je ne m’attendais pas à ce qu’il soit utilisé pour tout lier ! Le point fort du Web, c’est qu’il est neutre, il a pu être utilisé pour poster des articles, des images, des vidéos, des données, des cartes… C’est pour cela que tout est en ligne désormais.

Quels sont les principaux défis auxquels fait face le Web aujourd’hui ?

En 2019, malheureusement, la liste est longue. Il y a quelques années, j’aurais pu évoquer la neutralité du Net, la vie privée ou le respect des femmes. Avant, si vous preniez quelqu’un au hasard dans la rue, il vous disait que le Web était super. Maintenant, il vous dira qu’il n’est pas digne de confiance, que c’est un endroit où on se sent manipulé, où l’on a perdu le contrôle… C’est pour cela que nous avons imaginé le « contrat pour le Web », qui appelle, notamment les entreprises des nouvelles technologies, à changer beaucoup de choses. Il demande aussi aux gens, aux gouvernements, de discuter de ce dont nous avons besoin pour faire du Web un endroit meilleur et plus ouvert.

Dans votre lettre annuelle, vous écrivez que le Web est une des causes les plus importantes pour lesquelles se battre. Vous pensez que le Web est menacé ?

Certaines tendances pourraient avoir un effet dramatique sur le Web. Déjà, celle de certains pays à bloquer des contenus.Quand le Web a commencé, c’était techniquement difficile de mettre un grand pare-feu. Plus maintenant. Des pays africains ou du Moyen-Orient ont imité la Chine en matière de censure. Certains pensent que nous allons aboutir à plusieurs webs séparés : un européen, un chinois, un américain. Or, le but du Web, c’est de pouvoir faire des liens n’importe où.

Ceux qui décident du destin du Web aujourd’hui sont les grandes entreprises de la Silicon Valley. Qu’attendez-vous d’elles ?

Le « contrat pour le Web » comprend plusieurs volets. L’un d’eux demande de s’assurer, lorsqu’on développe un réseau social où les gens passent beaucoup de temps, qu’il fait justice à l’humanité. Aujourd’hui, les réseaux sociaux sont le lieu où de nombreuses personnes sont exploitées, où on leur fait croire n’importe quoi, où des organisations politiques font tout pour que les gens votent d’une certaine manière à coup de publicités ciblées. Il faut reconstruire les outils – par exemple le retweet [sur Twitter] – de manière à ce qu’ils soient utilisés par les gens de manière constructive.

Certains patrons de la Silicon Valley disent avoir réalisé leur responsabilité vis-à-vis de la société. Mark Zuckerberg a récemment annoncé orienter son réseau social vers la vie privée. Pensez-vous que c’est trop tard ? Qu’ils sont de bonne foi ?

Je ne parlerai pas de ce cas en particulier, mais sur les 30 ans du Web, on a vu le Web 1.0, le Web 2.0… On est passé d’un Web de documents à un Web de programmes. On a vu l’apparition de moteurs de recherche incroyablement efficaces.

Le Web a connu de nombreuses évolutions, et il serait idiot de penser que son état actuel est son évolution ultime. Il n’est pas trop tard pour changer le Web.

L’un des problèmes auquel est confronté le Web est la manipulation de l’information, volontaire ou non, venant de simples internautes ou de puissances étrangères. Y a-t-il une solution à cela ?

Je suis content que vous ayez présenté les deux aspects du problème, qui sont très différents. La manipulation des gens et de l’information par des criminels et des Etats étrangers, c’est du cybercrime, de la cyberguerre. Cela a toujours existé, mais c’est pire aujourd’hui. Nous devons nous assurer que les autorités disposent de pouvoirs suffisants et soient suffisamment coordonnées pour combattre le cybercrime et remporter cette guerre numérique qui fait rage en coulisse. Son ampleur est sous-estimée par la plupart des internautes.

Le cyberespace est justement utilisé par des Etats pour des opérations d’espionnage, voire de sabotage. Est-il réaliste de penser qu’ils vont y mettre un terme ?

Bien sûr que non. Dès que vous avez un système qui permet d’acquérir de l’argent ou du pouvoir, les criminels en profitent. Quand seules les universités américaines utilisaient Internet, ils ont construit l’e-mail de manière à ce que tout le monde puisse lire les e-mails des autres. Tout le système était pensé pour un monde amical. Dès qu’ils ont ouvert le système, le spam est devenu un problème. Il faut toujours imaginer qu’il y aura des attaques.

La plupart des entreprises sur le Web acquièrent des données personnelles et vendent de la publicité. Pourquoi la vie privée a-t-elle été négligée, selon vous ?

Les médias et l’industrie des nouvelles technologies ont répété que le consommateur avait fait un pacte avec le diable, qu’il s’était débarrassé de sa vie privée pour avoir des choses gratuites sur Internet. On a dit que la seule manière de faire des affaires sur Internet, c’était par la publicité et l’exploitation des données personnelles. Je pense que c’est un mythe qui explose devant nos yeux.

Ce que la plupart de gens ne comprennent pas, c’est que leurs données ne sont pas utilisées contre eux mais contre tout le monde. Le scandale Cambridge Analytica a montré que les données pouvaient servir à manipuler les gens afin qu’ils votent d’une certaine manière. S’inquiéter de sa vie privée consistait à s’inquiéter de voir telle ou telle photo être rendue publique : mais il s’agit en fait de l’utilisation des données.

Je pense que les gens devraient avoir le contrôle de leurs données, y accéder, faire des choses intéressantes avec. Le fait que les données personnelles soient stockées et coincées dans des silos a fait perdre du pouvoir aux gens : si je veux déplacer mes données de LinkedIn à Facebook, c’est trop compliqué. Les gens ont perdu le pouvoir, notamment celui de partager avec qui ils le veulent. Redonner du pouvoir à l’individu, c’est lui permettre d’utiliser lui-même des logiciels qui intègrent ses données dans la vie de tous les jours, d’utiliser de l’intelligence artificielle, d’en retirer les bénéfices. Les gens ne réalisent pas le pouvoir que leurs données pourraient leur conférer.

Vous dites également dans votre lettre qu’il faut « cultiver de saines conversations en ligne » : comment faire ? La solution consiste-t-elle à faire plus de lois ?

Je ne pense pas que nous ayons besoin de plus de lois.

C’est quelque chose que peuvent faire les réseaux sociaux. Ces derniers peuvent changer leur interface pour que leurs utilisateurs se comportent de manière plus constructive. Vous vous souvenez du scandale qui avait éclaté lorsqu’on avait appris que Facebook avait fait des tests sur l’humeur de ses utilisateurs ? Je pense que Facebook et les autres réseaux sociaux devraient faire ça en permanence. Il faut construire des réseaux sociaux où les utilisateurs qui sont mauvais sont ralentis et ceux qui se comportent bien sont favorisés.

En Europe, plusieurs projets législatifs (directive copyright, règlement terrorisme, projet de loi français contre la haine) vont dans une même direction, à savoir mettre une responsabilité quasi régalienne sur les réseaux sociaux pour qu’ils suppriment des contenus, notamment de manière automatisée. Pensez-vous qu’il s’agisse d’un progrès ?

Je n’aime vraiment pas ça. Ce sont des projets de législation inquiétants. Je pense que cela va aboutir à la mise en place d’outils de censure massive. D’autre part, je pense que le copyright mérite une réforme d’ampleur. Je pense depuis des années que le droit d’auteur ne rémunère pas correctement les créateurs originaux des œuvres. C’est un vrai problème, en plus de ces projets de censure automatique.

Craignez-vous une balkanisation du Web, où chaque internaute aurait une expérience différente, en fonction des lois locales et des habitudes culturelles ?

Ce Web balkanisé existe déjà. Des pays censurent, pas seulement la Chine. Pendant un temps, le site du Los Angeles Times était inaccessible en France parce qu’ils ne voulaient pas se conformer au RGPD [la nouvelle loi européenne sur les données personnelles]. La balkanisation peut venir de barrières étatiques, mais aussi de problèmes inattendus liés à une loi.

Que pensez-vous du RGPD, justement ?

Le RGPD est plutôt très bien ! J’ai toujours dit que même si vous n’êtes pas en Europe, le RGPD est un bon moyen de gérer votre entreprise. Je ne sais pas si vous avez entendu parler du Data Transfer Project, c’est une initiative de Google, de Facebook et de Twitter qui vise à permettre de vous donner accès à vos données et de les déplacer d’un service à l’autre. Cela n’est pas arrivé par magie, c’est arrivé après le RGPD, qui a eu un effet international et a changé les débats autour des données personnelles.

La centralisation est-elle un problème ? Quelle solution imaginez-vous, par exemple avec votre projet de coffre-fort numérique, Solid ?

L’idée de Solid est bien de décentraliser le Web. Le problème avec ces silos, c’est que vous y entrez pour y chercher une fonctionnalité, et vous y êtes prisonnier : si vous allez sur Flickr pour stocker vos photos, vous y stockez toutes vos photos. Avec Solid, le stockage est séparé : vous pourriez utiliser Flickr comme une application qui gérerait les photos stockées où vous voulez, sur Google Drive ou Dropbox. C’est une manière de redonner du pouvoir aux utilisateurs. On détruit ces silos de données. La décentralisation permettra de revenir à un Web original où tout le monde avait son propre site Web.

Dialogue 1975

https://www.unige.ch/archives/aijjr/fonds/mdp/

La Maison des Petits, créée dès 1913 comme école expérimentale et d’application de l’Institut Rousseau.

https://www.unige.ch/archives/

https://www.unige.ch/archives/aijjr/archives/

Les AIJJR : Des ressources documentaires précieuses pour l’histoire de l’éducation et des sciences de l’éducation en Suisse et dans le monde

La maison des petits


 

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