Y croire encore, envers et contre tout. Et surtout, agir enfin. Même si la bataille est très mal engagée… Un rapport spécial du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), présenté lundi 8 octobre au terme d’une semaine de discussions tendues entre les représentants de 195 Etats, à Incheon (Corée du Sud), entretient l’espoir ténu qu’il reste encore une chance de limiter le réchauffement planétaire à 1,5 °C par rapport à la période préindustrielle.

Cela, alors même que tous les voyants sont au rouge : une concentration atmosphérique de gaz à effet de serre sans précédent depuis au moins 800 000 ans, des records de température battus année après année, des vagues de chaleur, des pluies diluviennes et des ouragans dévastateurs attestant que le dérèglement climatique est à l’œuvre.

Mais cet ultime espoir ne sera préservé, montre le rapport, qu’au prix d’un sursaut international dans la lutte contre le réchauffement.

Eclairer les gouvernements

L’accord de Paris, scellé en décembre 2015 lors de la COP21, prévoit de contenir l’élévation de la température moyenne de la planète « nettement en dessous de 2 °C par rapport aux niveaux préindustriels ». A la demande des pays les plus vulnérables, comme les nations insulaires menacées de submersion par la montée des océans, a été ajoutée la nécessité de poursuivre « l’action menée pour limiter l’élévation de la température à 1,5 °C ». Les Etats ont alors commandé au GIEC un rapport spécial sur« les impacts d’un réchauffement global de 1,5 °C et les trajectoires d’émissions mondiales de gaz à effet de serre associées ».

Ce rapport de 400 pages, établi par près d’une centaine d’auteurs de quarante pays sur la base de plus de 6 000 études scientifiques, donne lieu à un « résumé à l’intention des décideurs » d’une vingtaine de pages, destiné à éclairer les gouvernements.

Cette synthèse, qui doit être approuvée ligne à ligne par les représentants des Etats, a été adoptée, à l’unanimité, mais à l’issue de négociations qualifiées par un observateur de « rugueuses », notamment avec la délégation des Etats-Unis, et avec celle de l’Arabie saoudite. « Des reformulations ont été faites, des précisions apportées, mais il y a eu finalement consensus sur les conclusions du rapport », indique Valérie Masson-Delmotte, coprésidente du groupe de travail sur les sciences du climat du GIEC.

Un tableau sans appel

« Ce rapport [du GIEC] délivre quatre grands messages, résume-t-elle. Le changement climatique affecte déjà les populations, les écosystèmes et les moyens de subsistance. Chaque demi-degré de plus compte et il y a des avantages indéniables à limiter le réchauffement à 1,5 °C plutôt que 2 °C. Ne pas dépasser 1,5 °C n’est pas impossible, mais cela demanderait des transitions sans précédent dans tous les aspects de la société. Enfin, contenir le réchauffement à 1,5 °C peut aller de pair avec la réalisation des objectifs du développement durable, pour améliorer la qualité de vie de tous. »

Le tableau brossé par le GIEC est sans appel. Depuis l’ère préindustrielle, la température planétaire a déjà progressé d’environ 1 °C. Il ne reste donc que quelques fractions de degré avant d’atteindre le seuil fatidique de 1,5 °C. Selon les projections des chercheurs, au rythme de réchauffement actuel, ce seuil sera franchi entre 2030 et 2052. Les travaux antérieurs du GIEC indiquaient que sans inflexion de la courbe des émissions de gaz à effet de serre, la surchauffe pourrait avoisiner 5,5 °C à la fin du siècle.

« Il n’existe pas de trajectoire unique et définitive pour limiter le réchauffement à 1,5 °C », préviennent les experts. Le chemin pour y parvenir est étroit. Deux scénarios principaux sont envisagés. Dans le premier, la hausse de la température est stabilisée à 1,5 °C ou juste en dessous. Dans le second, qui apparaît hasardeux, ce plafond est dépassé vers le milieu du siècle pendant quelques décennies, avant de redescendre à 1,5 °C avant 2100.

Hausse du niveau des mers

Mais il faudrait alors, pour compenser ce dépassement temporaire, recourir ensuite à des « émissions négatives ». En clair, extraire du CO2 de l’atmosphère, par exemple en plantant d’immenses forêts absorbant du carbone, ou en faisant pousser des cultures ensuite brûlées dans des centrales, avec des systèmes de captage et de stockage dans le sous-sol du dioxyde de carbone. Des techniques qui ne sont pas éprouvées à grande échelle et qui pourraient avoir des conséquences délétères pour les écosystèmes et les ressources naturelles.

L’un des points forts du rapport est de mettre en évidence la différence d’impacts entre un monde plus chaud de 1,5 °C ou de 2° C, même si ces impacts seront sévères dans l’une et l’autre hypothèses. Ainsi, dans le premier cas, la hausse du niveau des mers à la fin du siècle sera comprise entre 26 cm et 77 cm, soit 10 cm de moins que dans le second cas, ce qui réduira de plus de 10 millions le nombre de personnes exposées à ce risque. Une fonte complète de la banquise arctique en été surviendra une fois par siècle dans le premier cas, une fois par décennie dans le second.

Dans la plupart des régions habitées, l’intensité des vagues de chaleur grimpera de 3 °C dans un cas, de 4 °C dans l’autre. Les précipitations torrentielles seront encore plus importantes avec 2 °C, en particulier dans les hautes latitudes de l’hémisphère Nord, en Amérique du Nord et en Asie.

Selon le GIEC, dans un monde plus chaud de 1,5 °C ou de 2° C, l’intensité des vagues de chaleur grimpera de 3 °C dans un cas, de 4 °C dans l’autre. | PATRICK HERTZOG / AFP

Un gigantesque défi

Deux fois plus d’animaux vertébrés (8 %), trois fois plus d’insectes (18 %) et deux fois plus de plantes (16 %) perdront plus de la moitié de leur aire naturelle de vie dans le second scénario que dans le premier. Entre 70 % et 90 % des récifs coraliens risquent d’avoir disparu à la fin du siècle dans un cas, mais 99 % dans l’autre.

Les pêcheries verront leurs prises annuelles chuter de 1,5 million de tonnes dans le premier cas, de plus de 3 millions de tonnes dans le second. Les grandes cultures céréalières, dont dépend la subsistance de milliards d’individus, seront elles aussi moins affectées par un demi-degré de moins, notamment en Afrique subsaharienne, en Asie du Sud-Est et en Amérique Centrale et du Sud. Et plusieurs centaines de millions de personnes seront moins menacées de sombrer dans la pauvreté.

Pour éviter le pire, calculent les chercheurs, les émissions mondiales de gaz à effet de serre devraient commencer à décroître « bien avant 2030 », en baissant d’ici-là de 45 % par rapport à leur niveau de 2010. Un gigantesque défi, sachant que ces émissions, après deux années de stagnation, sont reparties à la hausse en 2017 et, selon les premières données, atteindront un nouveau record cette année. Une sortie accélérée des énergies fossiles, à commencer par le charbon, est donc indispensable.

« A la croisée des chemins »

« Nous sommes à la croisée des chemins,souligne Valérie Masson-Delmotte. Des mondes à + 1,5 °C ou + 2 °C seront très différents. Contenir le réchauffement exige des actions très ambitieuses dans tous les domaines – énergie, industrie, gestion des terres, bâtiments, transports, urbanisme –, ce qui signifie un changement radical de comportements et de modes de vie. Si nous n’agissons pas d’ici à 2030, la porte se refermera. »

Voilà pourquoi, de son côté, le Fonds mondial pour la nature (WWF), appelle à « un big bang écologique, pour les décideurs et pour l’humanité tout entière ». Directrice de Greenpeace international, Jennifer Morgan ajoute : « Les gouvernements ont demandé ce rapport. Ils doivent maintenant agir sur cette base. »

Ce document viendra en effet nourrir les travaux de la COP 24, qui se tiendra du 3 au 14 décembre en Pologne, et qui devra définir le processus de révision des engagements de réduction de leurs émissions pris par les Etats lors de la COP 21 de Paris. Ces engagements – à supposer qu’ils soient tenus – conduisent pour l’instant la planète vers un réchauffement de l’ordre de 3°C à la fin du siècle.