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Apprendre à étudier correctement un objet
Il y a deux sortes de travaux, ceux qui consistent à créer de nouvelles disciplines et ceux qui consistent à poursuivre les disciplines commencées. Ce qui caractérise une science, c’est avant tout le «point de vue» plutôt que l’objet. Prenons une table, elle peut être étudiée du point de vue mathématique: c’est un parallélipipède aplati; du point de vue physique: c’est un objet solide qui résiste à l’écrasement ; du point de vue chimique : c’est un composé de carbone susceptible de combustion; du point de vue biologique: c’est un tissu dit de bois, formé par les anciens vaisseaux conducteurs de la sève des grands végétaux et, du point de vue des sciences humaines, c’est un objet autour duquel l’homme s’assied pour manger ou travailler.
Si l’on peut étudier le même objet de différents points de vue, il est sûr par contre qu’il y a pour moi un point de vue essentiel : celui qui peut donner les lois d’apparition et de transformation de l’objet; la table, c’est l’évolution historique de la façon de s’asseoir, de manger et de travailler qui l’explique. Les sciences humaines ne sont ni juxtaposables, ni hiérarchisables, elles doivent concourir dans un rapport de réciprocité à l’étude d’un objet (ensemble des activités humaines) dont toutes les composantes sont solidaires.
Pour aborder ces problèmes il faudrait enseigner plus largement l’histoire des techniques, chaque technique étant une histoire à elle seule, et cela aussi bien sur le plan de l’utilisation (je pense à l’histoire du vêtement, des instruments agricoles, de l’habitation, de la cuisine) que sur le plan plus proprement technique comme l’histoire du travail du bois, du cuir ou des métaux. Cet enseignement serait utile pour les historiens qui ont à peine commencé à comprendre l’intérêt de tels documents; cela les aiderait à mieux cerner (p 157) certains événements en leur proposant une approche plus concrète, plus réaliste. Il serait aussi utile aux techniciens et aux ingénieurs de la production pour relier leurs préoccupations, parfois trop «technocratiques», à l’histoire.
Il me paraît indispensable d‘étudier d’abord l’objet, sa fabrication et son utilisation. Ce n’est guère qu’après ce travail de base primordiale qu’il sera possible de se rendre compte du sens exact et de la valeur spécifique ou générale des divers termes du vocabulaire qui désigne l’objet ou ses différentes parties. Un objet est comparable à un os retrouvé dans la terre et dont le rôle dépend des muscles qui y sont attachés normalement et qu’il faut restituer pour son fonctionnement. De même l’outil est le prolongement des membres de l’homme et l’objet n’est intelligible que par les mouvements qu’on lui fait subir. C’est ce système de mouvement que la technologie doit d’abord restituer. Il faut suivre l’outil dans son travail, observer les gestes qui le commandent et que son maniement réclame, le «cinématographier» en plein mouvement, complément indispensable de l’étude technologique, puis localiser le fait dans l’espace, le cartographier pour indiquer son extension et ses limites.
Les instruments ne sont vraiment définissables qu’en fonction du rôle qu’ils remplissent les uns par rapport aux autres, des influences qu’ils exercent sur ce qui les entoure, et des actions et interactions qu’ils subissent de la part des milieux techniques, géographiques et humains dans lesquels ils sont engagés. L’étude d’un seul objet se trouve donc liée à celle de toutes les techniques et les habitudes qui l’entourent. Ce que je retiens de l’enseignement de Marcel Mauss, c’est que l’étude de n’importe quel objet d’une civilisation permet de reconstruire ou de faire défiler celle-ci.
La recherche de témoignages dans le passé est un travail d’autant plus nécessaire à entreprendre qu’il s’agit de parvenir (p.158) à une «classification naturelle» des objets, c’est à dire à un classement des objets en «lignées». Nous savons que la connaissance réelle d’un objet s’identifie à l’étude de son développement, mais on ne peut «reconstruire le passé» qu’en regardant et en partant du présent. Il est toujours préférable de construire l’histoire avec des objets, de partir du concret, afin de mettre ses hypothèses en contestation.
(p 158) Regarder l’outil, c’est regarder les gestes de l’homme
La simple observation d’un objet et les remarques qu’il suggère de confronter les points de vue de plusieurs disciplines scientifiques et de constater leur convergence; la civilisation matérielle d’un groupement humain déterminé est l’ensemble des mouvements traditionnels à efficacité tech-nique. On appelle souvent gestes instinctifs les mouvements musculaires traditionnels ce qui est une erreur: il n’y a pas une façon «instinctive» de porter un objet, il n’y a que des façons « traditionnelles». On a trop souvent tendance à oublier que le principal moteur animé est l’homme; à considérer la civilisation matérielle comme un ensemble d’objets et les gestes de l’homme comme des actes «naturels» ne relevant que de la physiologie. Les gestes traditionnels sont automatiques par habitude, mais ils sont modifiables par l’éducation. L’outil est adapté au geste et non l’inverse. Au Viêt-nam comme en Afrique les fers de houes par exemple, qui sont souvent d’origine européenne, sont là utilisés avec un manche long, ici avec un manche court parce que les habitudes musculaires sont différentes.
En Europe on a cherché par la taylorisation à rationaliser les gestes des ouvriers de l’usine. Il s’agissait surtout d’augmenter(p 159)la rapidité du travail dans un but mercantile. Or, du point de vue humain, une véritable rationalisation du travail consiste à économiser non le temps mais la fatigue, en demandant pour un travail déterminé le minimum de dépense musculaire et nerveuse.
Chaque technique comporte l’emploi et l’acquisition de gestes. Par l’étude de l’outil, de sa forme, de la manière de le tenir et de l’utiliser, nous rejoignons ainsi l’homme, non pas un homme abstrait, mais un homme vivant dans un certain milieu et accoutumé à tout un ensemble d’habitudes et d’attitudes qui caractérisent, comme l’outillage lui-même, le groupe humain auquel il appartient. Si bien que les manières diverses d’utiliser un même instrument, fréquence d’emploi, façons plus ou moins répétées, soignées, attentives du sol grâce à l’emploi de cet instrument, différencient souvent plus les groupes humains que ne les apparentent chez tous la présence de ce même instrument.
Changer d’outil, par exemple passer de la bêche à l’araire, c’est non seulement adopter un nouvel instrument de travail mais c’est souvent le bouleversement de tout un système, de tout un rythme de travail; on comprend mieux dès lors certaines résistances collectives ou individuelles.
Un emprunt technique est facilité lorsqu’il ne nécessite pas une nouvelle attitude corporelle, tandis qu’une modification dans l’outillage ou le mode d’emploi de celui-ci se heurte à des habitudes difficiles à modifier; le maintien des doubles mancherons d’une double poignée, si l’on prend cet exemple, (Ht. 1955, p. 76), s’explique en grande partie pour ces raisons et il ne s’agit pas d’«imperméabilité mentale».
Tout objet étant le résultat du travail de l’homme est lié à un ensemble de techniques de fabrication, comportant elles-mêmes toute une série, tout un système de gestes. Les techniques de fabrication peuvent établir, entre des objets très divers d’origine et de fonctions, des analogies qui ne sont pas forcément des parentés.
Le vocabulaire, témoin primordial et inconscient (page 160)
La linguistique tient un rôle très important dans les recherches technologiques, le vocabulaire technique étant un témoignage collectif et inconscient, à la fois plus sûr et plus objectif que le témoignage explicite et conscient d’un texte écrit ou d’une œuvre façonnée par un individu. Mais les mots et les objets doivent être étudiés avec d’autant plus de souci et de précision qu’il y a souvent un décalage entre leur évolution respective. L’évolution des objets n’est pas nécessairement parallèle à l’évolution des mots. Des objets peuvent être remplacés par des objets différents mais ayant une fonction comparable, sans que cette substitution entraîne une modification dans le vocabulaire. « Voiture » continue à être employé pour désigner une « auto» et « lampe» pour une « ampoule électrique »… Par contre, le vocabulaire peut se renouveler sans qu’il y ait modification d’objet. Ce renouvellement peut s’effectuer de deux manières, soit le nom de la partie la plus caractéristique de l’objet arrive à désigner l’objet lui-même et inversement un mot général peut se particulariser et ne plus s’appliquer qu’à une pièce ou à une fonction précise. Le mot « labourer » qui signifiait travailler, sens que ce mot a conservé en anglais dans « labour-party », Parti travailliste, s’est spécialisé non seulement pour désigner plus particulièrement le travail des champs, mais avec plus de précision encore, une certaine forme du travail agricole.
Le fonctionnement d’une langue est étroitement conditionné par les modes de vie de la communauté considérée, par ses utilisations et ses utilisateurs, mais il ne peut être appréhendé comme un simple reflet dont pourrait rendre compte l’établissement d’équivalences à sens unique. Aucune donnée ne peut donc être isolée, écartée, ni définitivement privilégiée puisqu’il s’agit toujours de dégager dans leur complexité les liens entre les différents ordres de faits, liens de nature très diversifiée, qui peuvent être nécessaires ou contingents, réciproques, voir bi-univoques ou sporadiques.