André-Georges Haudricourt. Les pieds sur terre. 7 / Le chercheur doit se débarrasser des tabous

Le chercheur doit se débarrasser des tabous (p 169)

En ce qui concerne notre relation avec les animaux, nous n’en savons guère plus qu’avec les plantes. Si l’ethnozoologie à un sens, il faudrait qu’elle se dégage de la zootechnie où elle est née pour s’intéresser vraiment aux relations réciproques de l’homme et de l’animal. La question est de savoir qui de ces deux mammifères à déteint sur l’autre ? Il faudrait que les chercheurs se débarrassent d’un certain nombre de tabous qui ne leur permettent pas de «regarder» complètement une société et ainsi de n’en comprendre jamais qu’une partie. Par exemple, le rôle des excrétats dans la domestication (HT 1975) nous permet de réfléchir sur le statut d’ilote réservé aux chiens et aux porcs et par extension de dégager un trait important pour caractériser et différencier les civilisations néolithiques asiatiques. L’homme a ses gestes dans la nature et je pense que pour trouver l’explication des différences de comportement humain, il faut se référer aux animaux qu’il fréquente ou qui l’environnent.
Une question reste pour moi sans réponse: si c’était les autres êtres vivants qui avaient éduqué les hommes, si les chevaux leur avaient appris à courir, les grenouilles à nager, les plantes à patienter? L’univers de béton et de macadam dans lequel nous vivons ne nous prépare pas à étudier et à comprendre les relations que nous et les autres civilisations entretenons avec la nature, ni la connaissance que nous en avons. (p 170)
Pour les odeurs, nous en sommes exactement au même point, nous sommes frappés d’anosmie. On dit que telle plante à l’odeur de ceci ou cela, ce qui ne veut rien dire tout comme lorsque l’on dit cela « sent bon» ou cela «sent mauvais».
En Océanie par exemple, on ne peut faire une étude de ce genre sans savoir qu’il y a des plantes qui ont la même odeur et le même nom dans la langue indigène alors que pour nous, l’une est une fougère et l’autre un arbuste. La plupart des gens ne prêtent guère attention aux odeurs car il n’y a pas de vocabulaire important pour les décrire. Avec les odeurs, tout est question de dosage et d’échelle; les odeurs sont différentes selon que l’on est proche ou éloigné d’un buisson, que l’on respire ou que l’on goûte une plante… C’est une idée très archaïque que de dire que les choses sont «bonnes» ou «mauvaises» ou «sales ». Les choses sont imposées par la linguistique et par l’existence de la négation dans les langues, pourquoi notre nez serait-il, lui aussi, manichéen?

André-Georges Haudricourt. Les pieds sur terre. 6 / Comment une plante sait-elle compter ?

Comment une plante sait-elle compter ? (p 167)

La science des rapports réciproques de l’homme et du monde végétal, mériterait, elle aussi, qu’on lui accorde plus d’intérêt. Quand on sait comment les plantes vivent, le phénomène de la photo synthèse, et que l’on voit la pauvreté de nos inventions on peut s’inquiéter du manque de curiosité des hommes. De la même façon il faut s’inquiéter vivement de la destruction des forêts tropicales et des pluies acides en Europe; il faut se rendre compte que cela menace l’équilibre de la planète.
L’ethnobotanique ne s’arrête évidemment pas à l’étude des plantes vivantes et, si l’on regarde les chapiteaux romans ou les marges illustrées des manuscrits en Europe au Moyen Age, on est frappé par la maladresse et l’inexactitude (p 168) des dessins de plantes. Dans un manuscrit anglais de cette période «Agnus castus» en moyen anglais, il y a une description botanique où il est dit: telle plante à des feuilles comme telle autre, telles fleurs sont les mêmes que celles que l’on peut voir sur tel arbuste, bref une liste alphabétique latine de 243 plantes médicinales où aigremoine, pimprenelle et reine des prés sont décrites comme «ayant des feuilles comme la tanaisie», etc. Ce n’est qu’au xve siècle qu’apparaissent dans des tableaux religieux des dessins corrects, alors qu’à la même époque les ouvrages de plantes médicinales sont toujours aussi schématiques. Et cela parce qu’il n’y avait pas de vocabulaire descriptif, vocabulaire qui n’apparaîtra qu’ensuite. C’est en Europe, au xvr siècle qu’apparaîtront des dessins de plantes lisibles parce que dessinées pour elles-mêmes; on les trouve dès 1530 chez Brunsfeld, 1542 chez Fuchs et bien sûr chez Dürer et Léonard de Vinci.
A cette époque la situation en Chine était semblable sur ce plan à ce qu’avait été la nôtre au Moyen Age. (HTbo 1985). Les médecins chinois, également botanistes, étaient au xvr siècle encore incapables de dessiner correctement les plantes puisqu’ils les recopiaient sur d’autres dessins. Il y avait semble-t-il un cloisonnement très important entre la peinture et la médecine. C’est ainsi que la datura se retrouva avec quatre pétales au lieu de cinq, d’autres plantes avec six au lieu de sept, etc. Le comble est que les Chinois avaient un mot pour «pétale» alors que nous n’en avions pas mais qu’ils ne voyaient que le pétale des dessins.
Je pense que nous ne nous sommes pas suffisamment interrogé sur ce que nous enseigne les plantes dans leur comportement. Par exemple, nous ne savons pas comment et pourquoi les plantes savent compter. C’est pourtant une chose tout à fait passionnante de voir que les plantes savent compter jusqu’à cinq ou sept et qu’au-delà elles commencent (p 169) à bafouiller un peu. Est-ce que c’est une histoire de symétrie ou autre chose? Toujours est-il que les plantes, qui poussent doucement et, comme disent les Chinois, qu’il ne faut pas tirer au risque de les faire crever, nous apprennent à ne pas courir et à ne pas nous dépêcher.

André-Georges Haudricourt. Les pieds sur terre. 5 / L’invention est une imitation ratée

L’invention est une imitation ratée (p 165)

L’invention matérielle est déduite d’une croyance magique et le succès de cette invention ne fait que confirmer et exalter cette croyance. Quand cette invention matérielle, ce rite magique, se propage géographiquement chez des peuples qui ont d’autres croyances, le rite perd alors son contenu spirituel. Au fur et à mesure qu’il s’éloigne de son pays d’origine, le rite magique devient un procédé empirique et même un acte expérimental (HT 1937). Lorsqu’une technique voyage, elle échappe aux théories magiques qui l’ont engendrées ou plus simplement à la routine traditionnelle qui la maintenait immuable.
(p 166) L’invention étant «l’aboutissement d’un corps de connaissances» il est difficile d’attribuer une invention à un seul inventeur. L’esprit humain n’invente rien ex nibilo. «Invention», «naissance», signifient en réalité recombinaison d’éléments qui aboutissent à du nouveau, à de l’«original», non pas surgi du vide, mais résultat d’un faisceau de facteurs longuement préparés et d’un entrelacs d’actes et de réflexions.
Les inventions ne sont que des imitations ratées, des imitations qui ne sont pas restées fidèles au modèle original pour des raisons volontaires ou involontaires, ouvrant la possibilité d’autres expériences, d’autres résultats pouvant être très supérieurs aux précédents. Aux époques anciennes, les inventions techniques ne sont guère que des combinaisons nouvelles d’éléments préexistants. Quant aux découvertes en techniques comme en science, elles ne se font pas par hasard: de même que le savant est guidé par ses théories, l’homme primitif était guidé par sa magie et sa logique primitive.
L’observation des faits technologiques nous permet de dire que l’homme le plus génial du monde n’aurait pu «reconnaître» une houe ou une araire dans une branche fourchue s’il n’avait vu au préalable cet objet fabriqué.
«L’invention » de l’araire a consisté à prendre des éléments préexistants et à les lier ensemble d’une certaine manière. Le cultivateur, après s’être familiarisé avec cet instrument, a pu le «voir», le retrouver «tout fait» dans une branche fourchue et il a pu alors, mais alors seulement, se servir d’un instrument d’une seule pièce en s’épargnant la peine d’un assemblage. L’araire qu’utilisent aujourd’hui certains groupes, et qui comporte d’importantes parties d’un seul morceau (double mancheron) n’est pas primitive, mais copiée sur des modèles antérieurs. De même les roues pleines ont été précédées de roues à raies construites et on a eu l’idée de débiter un tronc en rondelles pour obtenir une (p 167) roue parce que l’on avait auparavant fabriqué des roues. Ce n’est pas en «regardant» simplement un tronc d’arbre coupé ou un rouleau qu’on a inventé la roue; les habitants de l’Amérique avaient d’aussi bons yeux et autant d’arbres réguliers que les habitants de l’Asie; pourtant ils n’ont pas connu la roue alors que celle-ci est vieille de plusieurs millénaires en Asie. L’homme n’aperçoit et ne reconnaît donc dans du « tout fait» naturel que les formes qu’il a construites au préalable. De même, il ne reconstruit en un seul bloc d’une forme déterminée que ce qu’il savait auparavant construire à partir de nombreux éléments rassemblés. L’objet primitif d’une seule pièce comme les menhirs par exemple est informe. Par contre, les obélisques supposent une grande familiarité avec les constructions de pierre taillée, ou de boue séchée ; la maison monolithe moderne en béton armé existe de même, parce que a existé avant elle la maison «en morceaux» de bois et de pierre.

André-Georges Haudricourt. Les pieds sur terre. 4 / L’homme est une espèce cuisinière

L’homme est une espèce cuisinière (page 164)

Il faut décrire les faits ethnologiques de manière exhaustive c’est-à-dire en tenant compte de tout ce qui paraît « magique» imaginaire ou irrationnel. Je crois réellement que devant les faits ethnologiques, et la technique fait partie de ces faits, on tombe naturellement dans la magie. Dans la cuisine traditionnelle, par exemple, il y a préparation, lavage, broyage, cuisson, des opérations qui se présentent en fait comme des rites de désacralisation dont le but est d’enlever ou de réduire les puissances magiques, bonnes ou mauvaises, beaucoup trop fortes pour des simples mortels…
Je reconnais que du point de vue purement technique, ces rites ont une certaine efficacité : la cuisson et le broyage augmentent la digestibilité et le lavage, comme pour le manioc, fait disparaître le poison. Mais les gens qui exécutent ces rites se les représentent d’une toute autre façon que (p 165) nous; pour eux, rendre assimilable un aliment est de même nature que de «civiliser» un étranger (cf. Extrême-Orient).
Plus qu’une espèce religieuse, l’homme est une espèce cuisinière par rapport aux animaux, la cuisine étant une des applications, probablement la plus importante, de la domestication du feu; domestication du feu qui a produit des concepts tels que celui de « la propagation» par le contact ou de la « transmutation» (on solidifie de la terre mouillée, on fait des galets à partir de la bouillie etc.) qui ont été extrapolés dans les pratiques magiques: magie de transformation. Je crois que l’Homme primitif était aussi rationaliste qu’une vache ou qu’un renard mais que sa magie était guidée par la conception rationnelle qu’il avait du monde, et ces hommes pour qui la montagne pouvait parler le ciel être un père et la terre une mère, ces « mammifères sociaux» comme l’on dit depuis Darwin, ont sans doute eu leurs premières idées et inventés leurs premières techniques par projection anthropomorphiques.

André-Georges Haudricourt. Les pieds sur terre. 3 / Apprendre à écouter les pierres

Apprendre à écouter les pierres (page 163)

Mis à part l’examen des objets et des langues, en ce qui concerne l’aspect humain du milieu dit naturel, il nous paraît urgent de s’occuper de la relation que l’homme entretient avec le monde minéral, «la nature inerte». Nature inerte qui s’oppose non seulement au monde vivant des plantes et des animaux mais aussi au monde animé des eaux, des volcans, des astres, des météores… Ce monde minéral n’apparaît inerte que dans notre civilisation; il est ordinairement considéré par les autres sociétés comme un monde qui fut animé ou qui pourrait l’être. Pour les anciens Chinois, la terre n’est autre que le corps du géant P’on-Kou, pour la Bible, c’est le limon qui est l’origine de l’homme etc.
L’ethnominéralogie ne se limite pas à l’énumération des substances minérales utilisées par l’homme et des manipulations qu’il leur fait subir, mais de tout ce que l’on pense, tout (p 164) ce qui se dit à ce sujet et de toutes les conséquences que cela à sur la vie sociale. Selon les civilisations ce sont les hommes ou les femmes qui s’occupent de la poterie; pour les métaux, par contre ce sont toujours les hommes, formant souvent une caste particulière, etc. L’ethnominéralogie c’est donc tout type de relation avec la matière et ce que cela entraîne dans la vie des sociétés.
C’est une chose de sens commun que de dire qu’à la surface de la terre les minéraux sont limités. Utiliser l’uranium pour faire marcher des machines à vapeur, pour produire de l’électricité (faire tourner les turbines) apparaît parfaitement archaïque au regard de l’uranium qui dégage directement de l’énergie (radiation). Tout cela provient du manque de connaissance générale des ingénieurs, incapables d’avoir une vision d’ensemble des choses.

André-Georges Haudricourt. Les pieds sur terre. 2 / Apprendre à étudier correctement un objet. Regarder l’outil, c’est regarder les gestes de l’homme. Le vocabulaire, témoin primordial et inconscient.

(p156)
Apprendre à étudier correctement un objet

Il y a deux sortes de travaux, ceux qui consistent à créer de nouvelles disciplines et ceux qui consistent à poursuivre les disciplines commencées. Ce qui caractérise une science, c’est avant tout le «point de vue» plutôt que l’objet. Prenons une table, elle peut être étudiée du point de vue mathématique: c’est un parallélipipède aplati; du point de vue physique: c’est un objet solide qui résiste à l’écrasement ; du point de vue chimique : c’est un composé de carbone susceptible de combustion; du point de vue biologique: c’est un tissu dit de bois, formé par les anciens vaisseaux conducteurs de la sève des grands végétaux et, du point de vue des sciences humaines, c’est un objet autour duquel l’homme s’assied pour manger ou travailler.
Si l’on peut étudier le même objet de différents points de vue, il est sûr par contre qu’il y a pour moi un point de vue essentiel : celui qui peut donner les lois d’apparition et de transformation de l’objet; la table, c’est l’évolution historique de la façon de s’asseoir, de manger et de travailler qui l’explique. Les sciences humaines ne sont ni juxtaposables, ni hiérarchisables, elles doivent concourir dans un rapport de réciprocité à l’étude d’un objet (ensemble des activités humaines) dont toutes les composantes sont solidaires.
Pour aborder ces problèmes il faudrait enseigner plus largement l’histoire des techniques, chaque technique étant une histoire à elle seule, et cela aussi bien sur le plan de l’utilisation (je pense à l’histoire du vêtement, des instruments agricoles, de l’habitation, de la cuisine) que sur le plan plus proprement technique comme l’histoire du travail du bois, du cuir ou des métaux. Cet enseignement serait utile pour les historiens qui ont à peine commencé à comprendre l’intérêt de tels documents; cela les aiderait à mieux cerner (p 157) certains événements en leur proposant une approche plus concrète, plus réaliste. Il serait aussi utile aux techniciens et aux ingénieurs de la production pour relier leurs préoccupations, parfois trop «technocratiques», à l’histoire.
Il me paraît indispensable d‘étudier d’abord l’objet, sa fabrication et son utilisation. Ce n’est guère qu’après ce travail de base primordiale qu’il sera possible de se rendre compte du sens exact et de la valeur spécifique ou générale des divers termes du vocabulaire qui désigne l’objet ou ses différentes parties. Un objet est comparable à un os retrouvé dans la terre et dont le rôle dépend des muscles qui y sont attachés normalement et qu’il faut restituer pour son fonctionnement. De même l’outil est le prolongement des membres de l’homme et l’objet n’est intelligible que par les mouvements qu’on lui fait subir. C’est ce système de mouvement que la technologie doit d’abord restituer. Il faut suivre l’outil dans son travail, observer les gestes qui le commandent et que son maniement réclame, le «cinématographier» en plein mouvement, complément indispensable de l’étude technologique, puis localiser le fait dans l’espace, le cartographier pour indiquer son extension et ses limites.
Les instruments ne sont vraiment définissables qu’en fonction du rôle qu’ils remplissent les uns par rapport aux autres, des influences qu’ils exercent sur ce qui les entoure, et des actions et interactions qu’ils subissent de la part des milieux techniques, géographiques et humains dans lesquels ils sont engagés. L’étude d’un seul objet se trouve donc liée à celle de toutes les techniques et les habitudes qui l’entourent. Ce que je retiens de l’enseignement de Marcel Mauss, c’est que l’étude de n’importe quel objet d’une civilisation permet de reconstruire ou de faire défiler celle-ci.
La recherche de témoignages dans le passé est un travail d’autant plus nécessaire à entreprendre qu’il s’agit de parvenir (p.158) à une «classification naturelle» des objets, c’est à dire à un classement des objets en «lignées». Nous savons que la connaissance réelle d’un objet s’identifie à l’étude de son développement, mais on ne peut «reconstruire le passé» qu’en regardant et en partant du présent. Il est toujours préférable de construire l’histoire avec des objets, de partir du concret, afin de mettre ses hypothèses en contestation.

(p 158) Regarder l’outil, c’est regarder les gestes de l’homme

La simple observation d’un objet et les remarques qu’il suggère de confronter les points de vue de plusieurs disciplines scientifiques et de constater leur convergence; la civilisation matérielle d’un groupement humain déterminé est l’ensemble des mouvements traditionnels à efficacité tech-nique. On appelle souvent gestes instinctifs les mouvements musculaires traditionnels ce qui est une erreur: il n’y a pas une façon «instinctive» de porter un objet, il n’y a que des façons « traditionnelles». On a trop souvent tendance à oublier que le principal moteur animé est l’homme; à considérer la civilisation matérielle comme un ensemble d’objets et les gestes de l’homme comme des actes «naturels» ne relevant que de la physiologie. Les gestes traditionnels sont automatiques par habitude, mais ils sont modifiables par l’éducation. L’outil est adapté au geste et non l’inverse. Au Viêt-nam comme en Afrique les fers de houes par exemple, qui sont souvent d’origine européenne, sont là utilisés avec un manche long, ici avec un manche court parce que les habitudes musculaires sont différentes.
En Europe on a cherché par la taylorisation à rationaliser les gestes des ouvriers de l’usine. Il s’agissait surtout d’augmenter(p 159)la rapidité du travail dans un but mercantile. Or, du point de vue humain, une véritable rationalisation du travail consiste à économiser non le temps mais la fatigue, en demandant pour un travail déterminé le minimum de dépense musculaire et nerveuse.
Chaque technique comporte l’emploi et l’acquisition de gestes. Par l’étude de l’outil, de sa forme, de la manière de le tenir et de l’utiliser, nous rejoignons ainsi l’homme, non pas un homme abstrait, mais un homme vivant dans un certain milieu et accoutumé à tout un ensemble d’habitudes et d’attitudes qui caractérisent, comme l’outillage lui-même, le groupe humain auquel il appartient. Si bien que les manières diverses d’utiliser un même instrument, fréquence d’emploi, façons plus ou moins répétées, soignées, attentives du sol grâce à l’emploi de cet instrument, différencient souvent plus les groupes humains que ne les apparentent chez tous la présence de ce même instrument.
Changer d’outil, par exemple passer de la bêche à l’araire, c’est non seulement adopter un nouvel instrument de travail mais c’est souvent le bouleversement de tout un système, de tout un rythme de travail; on comprend mieux dès lors certaines résistances collectives ou individuelles.
Un emprunt technique est facilité lorsqu’il ne nécessite pas une nouvelle attitude corporelle, tandis qu’une modification dans l’outillage ou le mode d’emploi de celui-ci se heurte à des habitudes difficiles à modifier; le maintien des doubles mancherons d’une double poignée, si l’on prend cet exemple, (Ht. 1955, p. 76), s’explique en grande partie pour ces raisons et il ne s’agit pas d’«imperméabilité mentale».
Tout objet étant le résultat du travail de l’homme est lié à un ensemble de techniques de fabrication, comportant elles-mêmes toute une série, tout un système de gestes. Les techniques de fabrication peuvent établir, entre des objets très divers d’origine et de fonctions, des analogies qui ne sont pas forcément des parentés.

Le vocabulaire, témoin primordial et inconscient (page 160)

La linguistique tient un rôle très important dans les recherches technologiques, le vocabulaire technique étant un témoignage collectif et inconscient, à la fois plus sûr et plus objectif que le témoignage explicite et conscient d’un texte écrit ou d’une œuvre façonnée par un individu. Mais les mots et les objets doivent être étudiés avec d’autant plus de souci et de précision qu’il y a souvent un décalage entre leur évolution respective. L’évolution des objets n’est pas nécessairement parallèle à l’évolution des mots. Des objets peuvent être remplacés par des objets différents mais ayant une fonction comparable, sans que cette substitution entraîne une modification dans le vocabulaire. « Voiture » continue à être employé pour désigner une « auto» et « lampe» pour une « ampoule électrique »… Par contre, le vocabulaire peut se renouveler sans qu’il y ait modification d’objet. Ce renouvellement peut s’effectuer de deux manières, soit le nom de la partie la plus caractéristique de l’objet arrive à désigner l’objet lui-même et inversement un mot général peut se particulariser et ne plus s’appliquer qu’à une pièce ou à une fonction précise. Le mot « labourer » qui signifiait travailler, sens que ce mot a conservé en anglais dans « labour-party », Parti travailliste, s’est spécialisé non seulement pour désigner plus particulièrement le travail des champs, mais avec plus de précision encore, une certaine forme du travail agricole.
Le fonctionnement d’une langue est étroitement conditionné par les modes de vie de la communauté considérée, par ses utilisations et ses utilisateurs, mais il ne peut être appréhendé comme un simple reflet dont pourrait rendre compte l’établissement d’équivalences à sens unique. Aucune donnée ne peut donc être isolée, écartée, ni définitivement privilégiée puisqu’il s’agit toujours de dégager dans leur complexité les liens entre les différents ordres de faits, liens de nature très diversifiée, qui peuvent être nécessaires ou contingents, réciproques, voir bi-univoques ou sporadiques.

André-Georges Haudricourt. Les pieds sur terre. 1/ Pasteurs et jardiniers, deux conceptions du monde

« Sans craindre de malmener certains tabous, André-Georges Haudricourt s’est demandé toute sa vie, sans trouver de réponse, si au fond ce n’était pas les autres êtres vivants qui avaient éduqué les hommes, si ce n’était pas les chevaux qui leur avaient appris à courir, les grenouilles à sauter, les plantes à patienter. Et à ceux qui lui reprochaient l’éclectisme de ses recherches et leur caractère dispersé, il répondait avec malice: Mais non, au contraire, je rassemble! »

André-Georges Haudricourt, Pascal Dibie,  Les pieds sur terre, a.m. détaillé,1987

Pasteurs et jardiniers, deux conceptions du monde (page 102 > 105)
Cette préoccupation des différences de mentalité, je les exprimai différemment à   Mme J-Brunhes Delamarre dans une lettre de 1948 :
« En Occident et au proche-Orient — Importance de l’élevage du bétail, on n’hésite pas à taper sur les vaches. En Indochine un petit gosse mène paître le buffle, et c’est le buffle qui le défendra du tigre, tandis qu’en Occident c’est le berger qui protège les moutons du loup. En Indochine les cochons se gardent tout seuls, le fils prodigue serait en chômage. En Occident le berger commande, protège son troupeau : origine de la mentalité « paternaliste », le berger sait mieux que le mouton ce qu’il faut à celui-ci comme pâture; (bien sûr en Chine le mandarin est « père et mère » du peuple, mais les parents ne « commandent » pas aux gosses qui sont insupportables V. P. Licent), c’est ce qui a permis le développement de l’esclavage de l’antiquité. Marx et Engels ont parlé de trois stades de développement: société esclavagiste de l’antiquité, société féodale du Moyen Age et société bourgeoise moderne. Mais le développement d’une société esclavagiste, où l’esclave est un moyen de production et non pas un luxe de consommation, n’a été possible que dans une société à élevage; (pour le paysan chinois sans bétail, les plantes ça pousse tout seul, il n’a pas à taper dessus et à crier après; labourage et sarclage sont un rituel qui agit à distance sur la plante — on ne la touche qu’à la récolte, comme le rentier ne voit le tenancier que pour toucher le terme), où l’on dirige techniquement. D’où la dureté des rapports humains en Occident. Les classes inférieures veulent s’élever, non pas pour ne plus travailler (comme en Chine) mais pour ne plus être commandées et pour commander à leur tour. Il ne s’agit pas de gagner du prestige, de la face, mais de l’autorité.
(page 103) Marx et Engels parlent du stade féodal, même si l’on ne restreint pas le sens du mot féodal, comme le fait Marc Bloch, à la vassalité, la société féodale d’Occident présente une différence profonde avec celle de la Chine «moderne ». Alors que le féodal chinois n’est qu’un rentier du sol ou un usurier, le seigneur du haut Moyen Age dirige le travail des serfs qui lui doivent deux à trois jours de travail par semaine sur sa réserve. Il y a lutte des classes pour la direction de la production. Lorsque la classe supérieure se coupe de la production et ne vit plus que de rentes, elle s’encaste (cas de la noblesse d’ancien régime) et perd toute capacité de direction politique. Le stade bourgeois a pu apparaître en Europe grâce à la mentalité qui y régnait. En Chine elle ne peut pas s’implanter — une lettre d’un étudiant chinois traduit par P. Wieger, Chine moderne II Le Flot montant, p. 385, décrit une grève à Marseille en 1920: « Si les ouvriers de France sont forts, leurs adversaires les bourgeois ne manquent ni d’énergie ni d’organisation. Le gouvernement montre aussi les dents… Si chez nous le gouvernement et les riches étaient aussi fort qu’en France, les ouvriers n’auraient qu’à se résigner à mourir de faim. Mais chez nous les uns sont fait pour les autres; — je souligne ce qui m’apparaît significatif. Dans l’Inde, à mon avis ça sera pareil.<
Conséquences métaphysiques: Le rôle de l’élevage dans la genèse de la mentalité européenne, apparaît dans la Bible. Jahwe le Dieu jaloux, c’est un propriétaire de troupeaux, il ne veut pas que ses brebis aillent dans le troupeau de Baal en Amérique précolombienne et en Extrême-Orient on apprivoise les animaux, en Occident on les dresse; les chiens du Pacifique ne sont pas dressés; les Tchouktchi doivent les attacher pour qu’ils ne dévorent pas les rennes —Jabwe passe son temps à dresser ses Juifs à coups de déluge, à coups de Philistins; il énonce des lois; il punit les enfants des fautes des parents, racisme naturel du zootechnicien. Il est évidemment un Dieu unique —unique en son genre, car nulle part ailleurs (page 104) la divinité n’a pris la forme d’un éleveur. Il n’est pas question de berger dans la mythologie chinoise. Dans l’Inde il y a bien Krishna l’avatar de Vishnu, mais il ne s’occupe pas de son troupeau, il passe son temps à chiper les vêtements des demoiselles qui se baignent, etc. Le développement de la société esclavagiste est une autre réalisation de cette mentalité de «pasteur». Le maître et ses esclaves instaurent une division du travail, entre «théorie» et « pratique» qui retentira sur tout l’outillage mental. Le Maître a des idées claires, il ordonne, l’esclave ne comprend pas, exécute mal. Dans le monde des idées ou des esprits, les astres ont des mouvements parfaits, circulaires (important parce que notions d’exactitude base des mathématiques). Dans le monde de la matière les astres matériels ont des mouvements irréguliers (bien sûr puisque ce sont des ellipses et que la terre n’est pas au centre). Dans le monde des esprits l’homme est une âme vertueuse. Dans le monde de la matière c’est un corps plein de vices. Parain pourrait dire quelques mots sur Farrington, Synthèse du Christianisme : Le royaume du Bon Pasteur d’abord projeté dans l’«avenir à la fin du monde, passe dans le monde des esprits après la mort. L’incarnation réhabilite la chair, la matière et les basses classes ».
Le 3 mars je renchérissais :
«J’ai terminé mon cours de technologie en racontant ce que je vous ai écrit dans ma dernière lettre en opposant les zootechniciens d’Occident aux horticulteurs d’Extr.-Or. Un des auditeurs professeur à l’école de droit m’a dit que précisément les derniers travaux sur le droit romain montrent que la notion de « mancipium » qui comprend: esclaves, chevaux, bovins… désigne les êtres sur lesquels on a un pouvoir de commandement (H. Lévy-Bruhl doit être au courant). Ainsi Les Hébreux sur le plan religieux, les Grecs sur le plan philosophique, les Latins sur le plan juridique reflètent le même « genre de vie ». Je viens de parcourir Ellsworth Huntington Mainspring of Civilisation (1945), il est amusant de voir qu’à (page 105) cause de son farouche racisme, il passe à côté des problèmes sans les voir. Il ne déclare pas être le plus intelligent des Américains, mais il est convaincu que les Américains sont plus intelligents que les Européens puisque ce sont les Européens les plus intelligents qui ont eu l’idée d’aller peupler l’Amérique. Tout son travail est à refaire: on ne peut comparer les races qu’à égalité de structure sociale et de climat, on ne peut apprécier l’influence du climat qu’à égalité de race et de structure sociale !
Je pense que Poirier renouvelle mes cotisations : Société de biogéographie – A.T.S., Syndicat, Société de Linguistique, Société Asiatique, Société Océanistes, Groupe d’étude Chamito-sémitique, Féd. Folklorique d’île de France, vous êtes au courant de toutes ces sociétés, vous pouvez le renseigner. A partir du 7 mon adresse chez M. Lecomte à Dan Kia, Dalat, P.M.S.I. Bien cordialement AGH.
La caisse de livres n’est toujours pas arrivée Fâcheuse idée que j’ai eu! car tous les paquets arrivent.»
Un peu plus haut, j’avais annoncé la venue d’un sinologue «ouvert», Jacques Gernet, aujourd’hui professeur au Collège de France. Je lui avais parlé de mes idées et de mes conceptions des peuples Pasteurs et des peuples Jardiniers. Quelques années plus tard il utilisa nos discussions dans un article intitulé «Comportement en Chine archaïque» (Annales, janv.-mars 1952) dans lequel il montrait comment technique, genre de vie et comportement étaient étroitement associés dans la Chine archaïque. Il citait une histoire empruntée à Houai-Nan-Tseu (IIe siècle av. J.-C.), tout à fait significative du mécanisme de l’échange en Chine:
«Le duc Mou de Ts’in avait perdu son cheval et le cherchait partout lorsqu’il rencontra soudain des paysans en (page 106) train de le manger. Au lieu de s’emporter, le duc Mou leur offrit à boire, leur disant «savez-vous que cela fait du mal de manger du cheval sans boire de vin». L’année suivante, en mauvaise posture dans un combat, il fut sauvé par ces mêmes paysans.»
Pour ma part, j’attendrai dix ans de plus que Gernet et mon passage en Nouvelle-Calédonie pour publier un article que j’intitulerai «Domestication des animaux, culture des plantes et traitement d’autrui» (HTbo 1962).