Mois : juin 2020
Dominique Bourg a dit : sortir de nos modes de vie consuméristes
Dominique Bourg : «Il faut sortir de nos modes de vie consuméristes» Dans Libération Par et
Face à l’urgence climatique, il est nécessaire de sortir d’une vision consensuelle de l’écologie, estime le philosophe. Il lance 35 propositions pour un «retour sur terre», dont l’instauration de quotas de consommation.
Qu’il semble déjà loin, ce «monde d’après» que l’on rêvait plus écologique. A la veille des conclusions de la Convention citoyenne sur le climat et quelques jours après un discours d’Emmanuel Macron affirmant la nécessité de la relance économique comme de l’action écologique, un frémissement semble toutefois subsister. Sera-t-il suffisant ? Non, estime le philosophe Dominique Bourg. Ancien président du conseil scientifique de la Fondation Nicolas Hulot, il a proposé (avec Gauthier Chapelle, Johann Chapoutot, Philippe Desbrosses, Xavier Ricard Lanata, Pablo Servigne et Sophie Swaton) pendant le confinement 35 propositions pour un Retour sur terre, éditées ces jours-ci aux Puf.
Des solutions concrètes, clivantes, parfois provocatrices, et très probablement nécessaires : interdiction des paradis fiscaux, mise en place de quotas de consommation, «réempaysannement» des terres, ou encore revenu de transition écologique. Convaincu de la possibilité d’entreprendre rapidement ces changements majeurs, le philosophe souligne que nous n’avons de toute façon pas le choix : nous vivons les dernières années durant lesquelles il est possible d’éviter les effets les plus dévastateurs de la crise écologique.
Discours présidentiel du 14 juin annonçant une économie «écologique», conclusion des travaux de la Convention citoyenne sur le climat dimanche, le fameux tournant du quinquennat arrive-t-il enfin ?
Dans le discours du Président, j’ai plus entendu des intonations RN sur l’identité française, la nécessité d’avaliser en bloc notre passé, qu’une incitation à écologiser la société. Produire plus comme il l’a demandé a à voir avec la compétitivité, nullement avec l’écologie. Faut-il rappeler que durant les deux premières années de son mandat, gouvernement et majorité n’ont eu cesse de détricoter le droit de l’environnement ?
Rappelons les choses, une économie écologique est une économie avec des consommations finales dégraissées en termes d’énergie et de matières, une économie qui régénère les sols, redonne sa place au vivant et au sauvage, réduit progressivement la taille des métropoles, transforme l’urbanisme, végétalise les villes et les rend vivables en dépit des étés que nous commençons à connaître, réduit fortement le trafic automobile et aérien, etc. Rassurez-vous, quand nous y serons, cela ne vous échappera pas !
Quant à la Convention citoyenne, nous verrons bien ce qu’il adviendra de ses résultats. Les soumettre «sans filtre» au Parlement ne garantit rien, compte tenu de la majorité qui y domine. Le problème de ces expériences démocratiques, au demeurant très intéressantes, est leur articulation avec le processus de décision publique ; en l’occurrence, il n’y en a aucune, si ce n’est l’arbitraire du prince et ses promesses, quand bien même il proposerait un référendum.
J’ai par ailleurs entendu dire qu’une des propositions de la Convention pourrait être l’institution d’un médiateur pour les droits de l’environnement, comme pour les droits humains. Je viens de vous dire le sort subi par le droit en question… A ce côté brouillon, on pourrait ajouter la réforme à venir du Conseil économique, social et environnemental (Cese), où a lieu la Convention citoyenne. Lui demander d’organiser la consultation des citoyens pour construire ses avis qui sont eux-mêmes consultatifs améliorera, je n’en doute pas, la vie des Françaises et Français…
La pandémie change-t-elle quelque chose à notre appréhension des enjeux écologiques ?
Le Covid pointe le problème de la biodiversité. En la détruisant, nous entrons en contact avec les derniers refuges de la vie sauvage, et nous augmentons ainsi la probabilité de voir émerger des zoonoses. L’OMS avait déjà alerté sur ce point avec des maladies comme Ebola ou le VIH qui sont de même nature. 75% des nouvelles maladies sont des zoonoses, donc dues à notre omniprésence sur les territoires des animaux.
En revanche, la pandémie ne change pas grand-chose à la question du réchauffement climatique. La vraie rupture remonte à 2018, année où les températures inhabituelles ont permis à chacun de ressentir que dans l’hémisphère Nord, nous n’avons plus désormais qu’une saison tiède et une saison chaude. Il reste encore une toute petite fenêtre pour faire que cette dégradation ne finisse par devenir totalement insupportable et n’implique une mortalité massive, se chiffrant en centaines de millions de morts dans le monde.
Pour répondre à ces urgences, vous proposez un ensemble de mesures aussi ambitieux que clivant.
Quand Nicolas Hulot écrit, comme il l’a fait en mai dans le Monde, que le «temps est venu» d’agir, c’est malheureusement faux ; il est déjà très tard ! Le contexte n’est plus à la simple campagne de communication : certains modèles prévoient 1,5 °C de plus en 2024 par rapport à la fin du XIXe ! Si on suit les indications du Giec et que l’on réduit de 58% nos émissions de carbone afin de tenter de ne pas exploser les deux degrés supplémentaires après 2040, la voiture électrique ou l’avion vert ne vont pas suffire. Il faut avoir le courage de dire à ceux qui travaillent dans l’industrie automobile, dans l’aviation ou dans les énergies fossiles que le nombre d’emplois devrait diminuer dès maintenant, et pas dans dix ans. Il faut aussi réduire drastiquement la circulation automobile, l’agriculture conventionnelle, combattre les îlots de chaleur que sont devenues nos métropoles. La différence de température entre Paris centre et un lieu plus végétalisé à seulement 35 kilomètres peut aller jusqu’à 8 degrés !
Concrètement, par quoi faut-il commencer ?
Il faut sortir de nos modes de vie consuméristes. Nous ne devons plus non plus «écraser la concurrence», «travailler plus» ou «produire plus», car c’est ce qui détermine les flux de matières et d’énergies dans le monde entier et détruit l’habitabilité de la Terre. Le premier instrument que l’on propose pour réduire nos consommations de biens matériels est un système de quotas : à chaque achat, grâce à une carte à puce, vous êtes défalqué de son coût en termes d’empreinte écologique et d’empreinte carbone. C’est très égalitaire, car tout le monde dispose des mêmes quotas, contrairement à la taxe qui, même avec un système de redistribution, pénalise les plus pauvres.
Un permis à polluer individuel, en quelque sorte.
Pas un permis à polluer, mais un permis à consommer. Un tel instrument permettrait de réorienter rapidement tout l’appareil de production vers un modèle plus vertueux. En effet, pour ne pas vider vos quotas, vous irez plus facilement vers des produits composés de matières recyclées, biosourcées, produites en agroécologie, ou fabriqués localement puisque, avec moins de transport, l’empreinte carbone sera moins importante. Cela permettrait de revaloriser tous les acteurs les plus avant-gardistes, les plus éco-sociaux, et reboosterait l’économie sociale et solidaire.
Ressource par ressource, il faudra donc fixer des quotas individuels. Vertigineux…
Ce qui est vertigineux, c’est la gravité de la situation écologique. Fixer ces quotas ne sera pas si compliqué : au moins dans un premier temps, on pourra les déterminer en prenant la moyenne de la consommation française, en adaptant les quantités autorisées selon le lieu où vous habitez (espaces ruraux, montagnards…) et en prenant en compte l’activité professionnelle : si vous êtes médecin, vous aurez évidemment un quota carbone professionnel. Très simple pour les achats directs d’énergie, plus complexe pour l’énergie grise [énergie dépensée tout au long de la vie d’un produit, de sa fabrication à son recyclage, ndlr] et l’empreinte écologique.
Comment s’articulent ces quotas avec l’idée de revenu de transition écologique (RTE), qui peut donner un pouvoir d’achat – et donc de consommation – supplémentaire ?
Ce n’est pas une prime à la consommation, contrairement à ce que pourrait entraîner la mise en place d’un revenu universel, car donner la même somme à tout le monde, c’est en effet faire exploser les consommations. Le RTE n’intervient que temporairement, et il n’est pas nécessairement versé en argent : il peut s’agir d’un prêt de terres pour faire de la permaculture dans une coopérative écologique. Comme son nom l’indique, il s’agit surtout d’accélérer la transition écologique en soutenant des projets ou des modes de consommation nouveaux, par exemple aider celles et ceux qui s’investiront dans le développement de l’agroécologie ou des low-tech.
Quel lien entre revenu de transition écologique et agriculture ?
D’ici vingt ans, de nombreux agriculteurs vont partir à la retraite, et vu le coût de la terre en France, il n’est pas possible de racheter les exploitations et de les convertir à un modèle agroécologique. Ce sont donc de grands groupes ou des pays étrangers qui risquent de racheter les terres. Pour éviter cela, il faudrait des prêts à un taux d’intérêt largement inférieur à ce que demandent aujourd’hui les banques. Dans ce cas, le RTE est fondamental pour permettre aux agriculteurs d’acquérir les surfaces et le matériel nécessaire, et ainsi changer de modèle de production.
Sur la question agricole, vous défendez un «modèle décarboné». Comment revenir rapidement sur des décennies de mécanisation et de recours aux énergies fossiles ?
Aujourd’hui, il faut au moins 10 calories fossiles pour produire 1 calorie alimentaire, parfois 30. Cela dérègle le climat et détruit la vie : une catastrophe totale ! Mais ne soyons pas plus royalistes que le roi, l’énergie consommée par les tracteurs ne représente qu’une part réduite de cette gabegie énergétique. Quant à la permaculture, le refus de la mécanisation est dans ses principes. Le maraîchage permacole, sur une même surface, c’est dix fois plus de rendement pour vingt fois plus d’heures de travail.
Plus généralement, nous devrions connaître des exploitations plus petites et des agriculteurs plus nombreux et mieux rémunérés. Nous avons calculé qu’il serait nécessaire que 20 à 30% de la population active travaille dans ce secteur pour qu’une agriculture ayant très peu recours aux énergies fossiles se mette en place, soit une proportion similaire à celle des années 50. La bonne nouvelle, c’est qu’il y a un appétit pour cela. La contrepartie, c’est que la nourriture sera plus chère, mais nous l’assumons : mieux vaut manger sain qu’acheter plein de babioles.
Les gens sont-ils prêts à cela ?
Plus de la moitié des Français sont aujourd’hui convaincus que nous devons tendre vers la sobriété matérielle. Ce n’est pour l’instant qu’une bascule culturelle, qui ne se traduit pas dans les faits, dans les modes de consommation par exemple. Inversement, un tiers de la population s’opposera coûte que coûte à ce changement.
En France, au Brésil, aux Etats-Unis et dans le monde entier, le noyau dur des climatosceptiques ne disparaîtra pas malgré les crises que nous traversons, car ce déni est très profond et a peu à voir avec le constat des phénomènes. Et je dirais même qu’au contraire, plus le climat sera dur, plus ces irréductibles seront attachés à leurs croyances. Une écologie irénique, consensuelle, n’a donc pas de sens.
Dans la perspective de ce rapport de force, je vois d’un très bon œil le plan de sortie de crise élaboré en commun par la CGT et Greenpeace, avec des organisations comme l’Unef, Attac ou les Amis de la Terre. Personne ne s’y attendait ! Je le prends comme un cadeau inespéré, car il est crucial que les forces populaires se joignent au mouvement écologique et y mêlent les questions sociales. Pour opérer ces changements, on ne peut pas s’enfermer dans un petit coin de l’échiquier politique. Nous ne pouvons nous contenter ni de l’écologie bobo ni des vieilles lunes socialo-marxistes.
Didier Sicard a dit : le virus s’arrêtera avant l’arrivée du vaccin
Entretien avec le Pr Didier Sicard, médecin, ancien président du Comité consultatif national d’éthique. Professeur émérite de médecine à l’Université Paris Descartes, spécialiste des maladies infectieuses. Public sénat. Par Rebecca Fitoussi
La Chine, l’Inde, l’Iran… Des pays où le virus repart. Est-ce la vie normale d’un virus ou est-ce la deuxième vague que l’on redoute ?
Non, je ne pense pas que ce soit une deuxième vague. Il faut bien comprendre que lorsque le virus nous a surpris en janvier-février, en fait, il circulait depuis le mois de novembre, mais de façon complètement silencieuse. Le paradoxe de cette infection, c’est qu’il y a 2% de formes très graves, 50% de formes moyennement graves avec un peu de fièvre et environ 50% de formes totalement inapparentes. Autrement dit, quand des gens sont malades, on s’aperçoit que le bassin de personnes qui porte le virus est beaucoup plus important. Dans cette histoire de Pékin, d’abord il y a le traçage, on teste beaucoup plus, et puis, c’est parti d’un énorme marché d’animaux. Vous imaginez ! 140 hectares, c’est-à-dire 14.000 mètres carrés, c’est-à-dire 1 kilomètre 4 d’étendue.
Mais il n’y a pas que Pékin, il y a l’Iran, le Bangladesh et d’autres pays. Vous nous dites en fait que le virus était là, est toujours là, et les foyers que l’on voit apparaître sont les restes de la première vague ?
Les formes graves sont de 2% à 3%, mais lorsqu’elles apparaissent, le foyer qui est à la base, qui est souterrain à ces formes graves, il est considérable. On peut donc imaginer que lorsqu’on croit qu’il n’y a plus de cas, il y a toujours ces formes inapparentes qui continuent de circuler librement, et il suffit qu’elles se rassemblent pour qu’il y ait un foyer épidémique qui reparte. Il faut bien comprendre que, à l’opposé des autres épidémies où l’on repérait immédiatement les gens malades, là, on ne peut pas les repérer, sauf si on les teste. Donc, il faut un testage massif. Mais cela ne veut pas dire qu’il y a une deuxième vague. Cela veut simplement dire que, maintenant que l’on teste, on s’aperçoit qu’il y a toujours une circulation du virus.
Pense-t-on toujours que la chaleur a un impact sur la circulation du virus ?
Probablement oui. Au Brésil, c’est la saison froide. Le virus résiste moins en pays secs et chauds qu’en pays froids. Peut-être qu’il y a des cofacteurs microbiens qui apparaissent et qui peuvent favoriser la gravité du virus. On ignore énormément de choses. La question, c’est : est-ce qu’il va y avoir une deuxième vague ? Je ne le crois pas. Il va y avoir la persistance, ici et là, de foyers qui vont être repérés beaucoup plus facilement qu’ils ne l’étaient en janvier ou février parce qu’immédiatement, il va y avoir un enfermement. En janvier et février, on s’intéressait aux 2% de formes graves, mais les 98% qui restaient, transmettaient le virus, par conséquent, l’épidémie se répandait. Même s’il y a la persistance du virus, on ne peut pas imaginer qu’avec une société actuellement beaucoup mieux préparée, il puisse y avoir une deuxième vague comme la première.
On comprend donc que la menace est là, qu’elle est latente, qu’elle plane au-dessus de nous, Européens, mais qu’on est armés pour l’endiguer ?
Absolument ! Elle plane, mais le fait que l’on puisse maintenant traquer le virus fait que, dès qu’on repère une personne malade, on va immédiatement chercher son environnement et repérer les personnes qui sont en bonne forme, mais qui ont manifestement la capacité de transmettre le virus. On a les capacités de repérage que nous n’avions pas au mois de janvier. Pourquoi l’épidémie a-t-elle été aussi dramatique ? Parce qu’elle s’est répandue de façon complètement silencieuse. On ne pensait pas que quelqu’un qui était en pleine forme, qui faisait de la gymnastique, était porteur du virus. Maintenant qu’on le sait, on s’aperçoit qu’il faut les traquer.
Un autre point d’incompréhension : le fait que Pékin ait décidé de refermer les écoles. En France, on a fini par se dire que les écoles n’étaient pas des foyers de contamination importants. Et pourtant, on voit qu’à l’étranger, dès que le virus resurgit, on referme les écoles… Éclairez-nous…
Les enfants ne sont pas malades, mais ils peuvent être transmetteurs. Il est légitime, quand il y a un foyer épidémique dans un village, qu’on ferme l’école parce que l’école va permettre, même si les enfants ne sont pas malades, de transmettre le virus, cela me paraît logique.
Est-ce que l’Europe aurait tout intérêt à ne pas rouvrir ses frontières ?
Je pense que pendant plusieurs semaines, voire plusieurs mois, les frontières doivent rester fermées, et si elles ne le sont pas, il faut au moins une quarantaine pour tous les voyageurs qui viennent d’Asie ou d’Amérique du Sud, voire d’Amérique du Nord.
On sait aujourd’hui que l’Allemagne a eu de meilleurs résultats parce qu’elle a profité de la courte avance qu’elle avait sur nous face au virus. Elle semble continuer cette stratégie, elle annonce l’interdiction des grands rassemblements jusqu’au mois de novembre au moins. La France devrait-elle aussi saisir cette avance pour prendre de telles mesures ?
Cela dépend de quel rassemblement on parle. Si on prend un rassemblement dans un stade de football où les gens s’embrassent et sont à 40 cm les uns les autres, oui. Mais si vous avez un rassemblement de plusieurs centaines de personnes qui sont écartées les unes des autres, le risque est quand même extrêmement minime. Je vois mal comment on pourrait interdire des rassemblements en l’état actuel des choses, même en Allemagne, où le virus circule beaucoup moins. Je pense qu’il ne faut pas avoir une vision perpétuellement sécuritaire et maximale. Il y a un moment où il faut savoir raison garder, mais avoir les capacités de réagir. Au fond, ce qui change tout, c’est que notre capacité de réponse et d’isolement des malades et par conséquent de ceux qui ont rencontré le virus. Il faut avoir une réponse a posteriori plutôt qu’avoir une réponse a priori sécuritaire.
Il y a la riposte au virus lorsqu’il est là, mais il y a aussi, et vous insistez beaucoup là-dessus, la recherche sur l’origine des virus. Selon vous, cela n’attire pas assez notre attention. Là encore, pour ce qui est de la Chine, c’est un marché de gros qui est soupçonné d’être la source des nouvelles contaminations. Un très grand marché qui approvisionne en fruits de mer, en fruits, en légumes. Pour le moment, on n’entend pas parler d’animaux sauvages et vivants…
Mais évidemment puisque c’est interdit ! La Chine ne va vous dire qu’on a trouvé des pangolins et des chauves-souris ! On parle là d’une culture de base, d’une culture fondamentale, un peu comme pour nous, le poulet ou le steak. Tous les citoyens achètent clandestinement des animaux sauvages, cette vente ne s’est pas arrêtée par miracle. Quand les Chinois nous disent que le virus a été repéré sur une planche servant à découper des saumons de Norvège, ils nous prennent vraiment pour une population extrêmement naïve. Ils ne peuvent pas avouer puisqu’ils l’ont interdit. Mais tout cela est très souterrain, ce sont des sommes faramineuses qui sont en jeu. Sur un marché aussi gigantesque, cinq fois la superficie de Rungis, comment voulez-vous qu’on puisse contrôler chaque étal ? Donc l’hypothèse que je fais, c’est que si ce sont les mêmes chauves-souris, on peut imaginer que dans leur condition d’être entravée, de tousser, d’avoir de l’urine, le virus reparte. Si, par hasard, il y a aussi des pangolins, les deux virus s’associent et donnent une chimère qui a été l’expression de notre virus.
Donc, pour vous, la Chine nous ment, encore ?
Elle a commencé à dire qu’elle allait interdire les marchés d’animaux sauvages, mais en même temps, le président dit que la médecine traditionnelle doit continuer, que c’est une richesse. À partir du moment où les chauves-souris et les pangolins sont une base de médecine traditionnelle, on ne voit pas tellement comment une interdiction peut être respectée localement. Il y a une hypocrisie.
Restons sur cette question culturelle chinoise et même asiatique. José Frèches, un spécialiste de la Chine, nous explique ceci : « Il y a une tradition en Asie qui est de manger des animaux vivants ou qui viennent à peine d’être sacrifiés. Pour eux, c’est comme nourrir le souffle vital. Là-bas, on considère que chaque être vivant est possesseur du souffle vital et que celui-ci peut se transmettre entre les espèces, en particulier d’un animal à l’homme. » Comment lutter contre cette culture ancestrale ?
On ne peut pas lutter. C’est exactement comme la drogue, jamais on n’arrivera à venir à bout de la marijuana ou de l’héroïne.
Donc on doit accepter que ces virus émergent et déferlent sur nous ?
Non, mais on ne doit pas être naïfs et on doit considérer que les travaux internationaux doivent se pencher sur le port de ces virus par les chauves-souris. Il y a tout un travail fondamental à faire, même si c’est en dehors de Chine. On peut le faire au Laos, au Vietnam, en Nouvelle-Calédonie, pour apporter du matériau de réflexion. On ne peut pas compter sur les Chinois. L’embarras chinois c’est que, s’ils interdisent réellement, s’ils pénalisent le marché d’animaux sauvages, ce sera la révolution en Chine. Les Chinois ne font pas le rapport entre leurs marchés et l’épidémie, personne ne leur dit que c’est ça. Ils continuent d’acheter ces animaux sauvages dans des étals absolument sordides puisqu’ils sont clandestins. Je suis frappé de voir que les mêmes causes produisent les mêmes effets. La théorie des saumons de Norvège sur une planche est une diversion de la Chine, mais qui, au fond, est légitime dans l’angoisse culturelle. Pékin se demande comment interdire quelque chose qui est fondamental. C’est comme si nous interdisions du jour au lendemain la consommation de steak ou de poisson.
Mais tant que ces pratiques ne seront pas interdites, il faudra s’attendre à voir apparaître ces virus et même à la voir se multiplier ?
Probablement. L’hypothèse que je fais, c’est que les déforestations ont fait que les chauves-souris ont changé leur propre écologie, qu’elles se sont nourries d’arbres fruitiers. Par ailleurs notre proximité avec les grottes par le train, par la voiture, par les autoroutes, entre les grands marchés et les chauves-souris, c’est quelque chose de tout à fait nouveau. Toutes les épidémies ont besoin d’un responsable et ensuite d’un cheminement. La Route de la soie, c’est la route de la chauve-souris. La Route de la soie, c’est aussi l’exportation de tous les pangolins d’Afrique vers la Chine. En fait, c’est tout un écosystème mafieux qui fait que je vois mal comment on va pouvoir, avec de simples récriminations, arriver à bout du problème. Je comprends que la Chine soit très embarrassée. Mais il faut travailler dessus pour en apporter la preuve. Moi, je fais des hypothèses. Je ne suis pas à Wuhan, je ne suis pas à Pékin, mais cela me paraît logique.
On parle beaucoup de l’Asie, mais quid des marchés africains avec de la viande de brousse ?
Ce n’est pas la même chose, ce n’est pas de la même ampleur. Quand j’étais au Laos, encore récemment, j’ai vu dans les petits marchés, qu’on mangeait des chauves-souris, quelquefois un pangolin, j’en avais même acheté un moi-même sur un marché. Mais c’est sans gravité, un pangolin ne peut pas vous contaminer comme ça, ni trois chauves-souris. Mais si vous en avez 500 qui sont entravées et qui urinent, il y a une masse de virus associés au pangolin, et c’est ce qui va tout changer. Ce n’est pas simplement une chauve-souris, c’est la masse de ce marché qui est considérable. Il faut bien comprendre qu’on parle de milliards de dollars. On n’est pas simplement dans des marchés exotiques, comme si on allait le dimanche acheter une chauve-souris pour faire plaisir à ses enfants. C’est un marché fondamental, c’est un marché de base, et malheureusement, il est inaccessible aux chercheurs occidentaux et je vois mal comment on va pouvoir imposer des règles. D’où l’importance de travailler, nous, Occidentaux, sur les marchés africains, océaniens, asiatiques pour essayer de trouver la solution.
Le manque de chercheurs sur ces sujets a été l’objet de votre cri d’alarme très remarqué il y a quelques semaines sur France Culture. Grâce à cela, la direction de l’Institut Pasteur au Laos, que vous avez créé, a reçu la confirmation du renouvellement du poste de virologue qu’elle attendait depuis des mois.
Heureusement ! Le bon sens voulait que ce poste qui avait été retiré en novembre 2019, ne pouvait plus l’être, ce n’était évidemment pas le meilleur moment. Très rapidement, le ministère des Affaires étrangères, qui finançait le poste, l’a remis.
Y voyez-vous aussi une prise de conscience des autorités de l’importance de la recherche ?
Oui, mais encore insuffisante ! Je pense que c’est une chance fabuleuse d’avoir un Institut Pasteur au Laos, à quelques centaines de kilomètres de la Chine, qui est un lieu où l’on peut très rapidement repérer l’émergence d’un virus, on peut être sur le terrain. Beaucoup de pays nous envient d’avoir ces Instituts Pasteur. Il devrait y avoir une puissance de feu et une puissance de moyens qui n’est pas celle que l’on accorde actuellement. Le centre au Laos est un peu misérable, avec seulement quelques personnes, mais ce n’est pas un institut qui a la capacité de faire des recherches fondamentales.
Donc, il faut une mobilisation internationale beaucoup plus importante ?
Oui beaucoup plus importante ! Mobilisation internationale, cela ne veut pas dire : donnez-nous la réponse dans six semaines. C’est un travail de fond. Pourquoi les chauves-souris hébergent-elles autant de centaines de coronavirus ? Pourquoi ces coronavirus sont-ils beaucoup plus présents maintenant dans les chauves-souris qu’ils ne l’étaient il y a 20 ou 30 ans? Qu’est ce qui a changé l’écologie de la chauve-souris ? Ce sont les sciences humaines, l’écologie, les vétérinaires. Il faut travailler sur cette chaîne et pas simplement arriver au laboratoire pour dire quel est le génome qui a ces capacités de nuisance.
On a évoqué les origines, parlons aussi des traitements envisagés. Sur l’hydroxychloroquine, le débat est clos ?
Oui je le crois. Il n’est pas impossible que la chloroquine ait eu un effet sur certaines personnes. Mais manifestement, ce n’est pas le traitement. Il n’y a pas de débat là-dessus. Il n’y a pas de traitement, il n’y en a pas ! Au fond, il y a très peu de traitements sur les virus. Le sida a mobilisé des ressources absolument fondamentales. Pour la dengue qui tue beaucoup plus de gens dans le monde, par centaines de milliers, il n’y a pas de traitement. Pour la variole, il n’y a pas de traitement non plus ! Il y a beaucoup de maladies virales pour lesquelles il n’y a pas de traitement. Je ne vois pas comment on va trouver un traitement dans les prochains mois.
L’OMS salue pourtant « une percée scientifique » dans l’essai clinique sur le dexaméthasone.
Mais ce n’est pas une percée scientifique, c’est le traitement d’un choc immunologique. Quand le malade a une réponse qu’on appelle un « orage immunologique », la cortisone, c’est le meilleur traitement. Beaucoup de médecins l’ont utilisée depuis le mois de février pour sauver les malades. Et je pense que cela a une efficacité chez certains malades, peut-être un sur deux ou un sur trois, ce qui est considérable. Mais ce n’est pas le traitement du virus, c’est le traitement qui permet à l’être humain de ne pas être dévasté par une réponse excessive à ce virus. Le virus est tellement puissant chez certaines personnes qu’il va déclencher une réponse immunitaire dévastatrice, à tel point que cette réponse va aller au-delà de la destruction du virus en détruisant les cellules elles-mêmes. La cortisone, elle, calme. Les médecins que j’ai rencontrés depuis le mois de février, utilisaient la cortisone chez certains malades et observaient effectivement des bénéfices.
Assez peu d’espoir donc sur un traitement, un espoir sur le vaccin alors ?
Il est très compliqué à faire ce vaccin, notamment à cause de cette réponse immunitaire excessive dont je vous parlais. Si on vaccine les gens et qu’ils font des réponses immunitaires dévastatrices, qu’est-ce qui va se passer ? Prenons encore l’exemple de la dengue, il y a un an et demi, on a essayé un vaccin, on pensait même qu’on avait trouvé le vaccin contre la dengue, on l’a essayé aux Philippines. Il y a eu des morts ! Cette maladie fait que les anticorps contre le virus sont plus destructeurs que le virus lui-même. Donc, il faut être patient. Je crois qu’il ne faut pas espérer un vaccin avant fin 2021. Et ce n’est pas le vaccin qui va arrêter la maladie virale, le virus s’arrêtera avant l’arrivée du vaccin. D’ailleurs cela va être un problème parce qu’à ce moment-là, l’humanité va se dire qu’on n’a plus besoin de vaccin puisque la maladie s’est arrêtée. C’est justement l’erreur qu’on a faite avec le SRAS-1 qui s’est arrêté tout seul, on s’est dit « bon, passons à autre chose », on a arrêté les recherches qui auraient pu nous être utiles. Il faut continuer à travailler sans penser que la solution, c’est le vaccin.