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Chronique in Le Monde

La myopie stratégique des dirigeants occidentaux, au premier rang desquels Barack Obama, a longtemps permis à Vladimir Poutine de consolider, à partir de la Syrie, un nouveau rapport de force dont l’Ukraine a été fondamentalement la victime. C’est ainsi que la reculade de la Maison Blanche après le bombardement de banlieues de Damas aux armes chimiques, en août 2013, a convaincu le Kremlin que les réactions à l’annexion de la Crimée, six mois plus tard, seraient effectivement limitées.

C’est dès lors en Syrie que le partenariat opérationnel entre la Russie et l’Iran s’est transformé en une authentique alliance, avec le développement de drones de combat aujourd’hui massivement utilisés contre l’Ukraine. Cette dimension moyen-orientale doit impérativement être prise en compte dans l’analyse de la crise en cours, sous peine de laisser Moscou jouer seul sur les deux tableaux, européen et levantin.

Sortir Israël du piège russe

Benyamin Nétanyahou, de retour au pouvoir en Israël, après avoir été premier ministre de 2009 à 2021, a choisi avec constance de s’en remettre à la Russie pour contenir l’influence de l’Iran en Syrie. Il considérait que les forces russes, directement engagées en Syrie en septembre 2015, étaient les seules capables d’y brider l’activisme des gardiens de la révolution iraniens et de leurs milices affiliées, dont le Hezbollah.

C’est dans cet esprit que Nétanyahou a cultivé sa relation personnelle avec Poutine, échangeant régulièrement avec lui, jusqu’à la consécration de son invitation sur la place Rouge, le 9 mai 2018, pour le défilé militaire commémorant la victoire de 1945. Israël a cependant dû constater que le contingent russe en Syrie, loin de s’y opposer aux menées de l’Iran, les tolérait, voire les encourageait. L’armée israélienne a même été contrainte de détruire en Syrie des drones de conception israélienne dont la licence avait été cédée à la Russie, mais qui s’avéraient protéger des mouvements liés à l’Iran.

Poutine, en pompier pyromane d’expérience, a ainsi alimenté en Syrie une menace iranienne qui lui permet de maintenir sur Israël une pression indirecte, mais continue. Seule l’armée russe peut en effet autoriser les raids israéliens en Syrie, eux-mêmes indispensables pour contenir les visées iraniennes à la frontière nord d’Israël. Le piège russe s’est depuis lors refermé sur Israël, qui a justifié son refus de livrer le moindre matériel militaire à l’Ukraine par la priorité accordée à sa relation avec Moscou.

Les appels répétés de Volodymyr Zelensky sont demeurés sans suite, alors même que le président ukrainien insiste sur le fait que son pays et Israël sont tous deux menacés par l’Iran. L’incompréhension se teinte progressivement d’irritation à Kiev, où des dispositifs israéliens de défense antimissile seraient très précieux. Israël n’a d’ailleurs pas participé, à Paris, à la récente conférence internationale de solidarité avec l’Ukraine.

Affaiblir l’alliance entre Moscou et Téhéran

Contrairement au pari de Nétanyahou, plus la Russie est forte en Syrie et plus son alliance avec l’Iran est solide. C’est d’ailleurs en Syrie que les drones iraniens Shahed (« martyr »)-136, qui sèment aujourd’hui la terreur en Ukraine, ont été mis au point et continuent, sans doute en partie, d’être produits. C’est également à partir de la Syrie que Poutine peut exercer à l’encontre de son homologue turc un chantage d’une redoutable efficacité.

Il suffirait en effet à Moscou de déclencher une offensive contre la poche d’Idlib, qui, dans le nord-ouest syrien, échappe encore à l’autorité d’Assad, pour entraîner l’exode de centaines de milliers, voire de millions de réfugiés vers la Turquie. Le président Erdogan, accusé par l’opposition d’une telle catastrophe humanitaire, aurait le plus grand mal à remporter les élections générales de juin. Un tel moyen de pression de Moscou sur Ankara explique les limites du soutien turc à l’Ukraine, malgré les livraisons de drones Bayraktar TB2,désormais produits sur place.

Il est évident que, si Israël et la Turquie, ainsi que les Emirats arabes unis, se ralliaient enfin aux sanctions occidentales à l’encontre de la Russie, celles-ci frapperaient plus durement les oligarques les plus proches de Poutine. Deux sociétés installées aux Emirats ont d’ores et déjà été sanctionnées par les Etats-Unis pour avoir contribué à acheminer des drones iraniens vers le territoire russe. Et la crainte est désormais sérieuse d’une livraison de missiles iraniens à Moscou, afin d’y reconstituer des stocks très affaiblis par les vagues de bombardements sur l’Ukraine.

Car c’est bel et bien du Moyen-Orient que le Kremlin continue de retirer des ressources essentielles sur le plan militaire, financier et politique. Ce sont de telles ressources qu’il faut frapper, ou au moins compromettre, pour hâter la fin de la tragédie de l’Ukraine. Vaste programme, commenteront ceux qui, un an plus tôt, n’imaginaient même pas une invasion russe de l’Ukraine. Un bien beau sujet de réflexion, en tout cas, en ce premier jour de 2023.

 

Ce secteur étant à l’origine de près d’un quart des émissions de gaz à effet de serre, toute la politique d’aménagement du territoire et les techniques de construction sont à revoir

Raphaël Ménard avait listé « quelques analyses et impensés » à partager avec les deux sénateurs de la commission des affaires européennes qui souhaitaient l’entendre sur le climat, lundi 17 janvier. L’audition devant durer une heure, très vite, il a mis « les pieds dans le plat » : « Qu’est-ce qui nous prouve qu’on a encore besoin de construire du neuf ? Existe-t-il au moins un inventaire national des sans doute 4 milliards de mètres carrés bâtis ? Car tout est peut-être déjà là. La question est plutôt de savoir comment on transforme. » Trois semaines plus tard, dans un immeuble voisin de l’avenue des Champs-Elysées, à Paris, Fabrice Bonnifet interroge le besoin de construire de nouveaux stades en France, « quand tous ont été rénovés pour l’Euro [2016] et qu’ils ne sont pas pleins ».

Le premier préside le directoire d’Aménagement, recherches, pôles d’échanges (AREP), la plus grande agence d’architecture de France. Le second est directeur du développement durable d’un des plus importants groupes de construction, Bouygues. Il y a trois ans, jamais ils n’auraient tenu un tel discours. Mais au nom de l’urgence climatique – le BTP représente 25 % des émissions de gaz à effet de serre –, ils assument une certaine radicalité : il faut faire moins, différemment, voire « arrêter de construire des bâtiments neufs tant qu’on n’a pas fini d’occuper les vides », complète Nicola Delon, cofondateur du collectif Encore heureux, qui représentait la France à la Biennale d’architecture de Venise en 2018.

« On recense de 2 millions à 3 millions de logements vacants, dont 600 000 à 700 000 dans les villes moyennes. Six cent mille, c’est l’équivalent de deux années de constructions neuves », complète Christine Leconte, la présidente du Conseil national de l’ordre des architectes. Quatre grandes voix qui insistent sur l’absolue nécessité de changer de logiciel. Est-ce à dire que le monde de la construction, nourri par un demi-siècle de béton et de terres agricoles, serait entré dans une ère de décroissance, de sobriété ? « Peu importe le mot pourvu que le but soit le même », explique Philippe Bihouix, directeur général d’AREP et bras droit de Raphaël Ménard.

« Pour le moment, on reste sur le “business as usual”, poursuit-il. On met du “béton vert” et on serre les fesses. On n’a pas pris la mesure de ce qu’il faudrait faire. Or, le bâtiment a déjà pris du retard sur les objectifs de la stratégie nationale bas carbone [un outil de pilotage de la politique énergétique et climatique française]. Le rythme de construction ne baisse pas, la rénovation ne va pas assez vite. » Le « Manifeste pour une frugalité heureuse », lancé en 2018 par un ingénieur et deux architectes, a beau avoir ses 14 000 adeptes, « on a gagné la bataille des idées, pas celle du terrain », note Alain Bornarel, l’ingénieur.

La ville sobre est dense

Si la profession veut en appliquer les principes, il faut tout revoir : les techniques, la politique d’aménagement, le modèle économique. Or, construire sur une parcelle vierge n’a rien à voir avec la réhabilitation d’une friche. Choisir des portes-fenêtres sur catalogue et tailler un escalier dans des portes promises à la benne non plus. Tout est plus complexe, plus lent. Plus cher. Il faut aussi « proposer un autre idéal » que le rêve de pavillon avec jardin, insistait, à l’automne 2021, la ministre déléguée chargée du logement, Emmanuelle Wargon.

Car la sobriété appliquée à l’habitat ne se résume pas au bilan carbone des matériaux. L’emprise foncière, mais aussi l’usage d’un bâtiment, fait partie de l’équation. Ainsi, une ville sobre est-elle d’abord une ville qui reste dans son enveloppe, voire qui se densifie, détaille Christine Leconte. L’objectif « zéro artificialisation nette » de la loi climat d’août 2021 va dans ce sens. Le premier des quatre scénarios de l’étude « Transition(s) 2050 », réalisée par l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), va plus loin : il faut transformer les logements vacants et les résidences secondaires en résidences principales, diminuer drastiquement le nombre de constructions neuves, et réduire de 30 % la taille des maisons individuelles.

Comme personne ne sait vraiment par où commencer, l’Etat a lancé en 2020 un programme de recherche sur la sobriété foncière. « Pour le moment, on se contente de transformer les grandes friches SNCF, ou les ZAC [zones d’aménagement concerté]. Mais ce n’est pas de l’urbanisme du quotidien. A ce rythme, on y est encore dans trente ans », constate Anne Vigne, responsable de cette mission pour le service interministériel plan urbanisme construction architecture. Parmi les sept territoires retenus, l’agglomération du Pays de Dreux, en Eure-et-Loir, réfléchit à densifier un lotissement, une zone commerciale et une entrée de ville. Une fiche sur chaque cas servira de vade-mecum à tous.

Nul besoin de manuel, en revanche, pour comprendre que c’en est fini de la « tabula rasa » ; le XXIe siècle doit composer avec le « déjà-là ». A Paris, la rénovation devient la règle, la démolition l’exception, insiste depuis deux ans Emmanuel Grégoire, l’adjoint d’Anne Hidalgo chargé de l’urbanisme. Le marché suit. Les promoteurs ont désormais leur branche rénovation. Bouygues construction prévoit même, d’ici à 2050, de consacrer 95 % de son activité à la rénovation, contre seulement de 5 % à 10 % aujourd’hui. La bascule pourrait avoir lieu dès 2030. Déjà, le groupe négocie avec les bailleurs pour isoler les lotissements et les équiper de pompes à chaleur. Penser de cette façon bouscule les habitudes. Chez AREP, les programmistes sont devenus des tueurs de mètres carrés. « Une fois le marché signé, on enlève de la surface partout avant que les architectes interviennent », traduit Raphaël Ménard. Chaque besoin est questionné. « Dans une gare, faut-il vraiment couvrir 10 000 mètres carrés de quais avec une structure qui pèse 15 000 tonnes et émet 10 000 tonnes de CO2 ? Peut-on vraiment se le permettre si c’est pour abriter 1 000 personnes qui y passent une minute trente par jour ? », poursuit-il.

Banque de matériaux

Bouygues travaille des formes plus compactes, privilégie les immeubles carrés plutôt que les barres en L, et allège les étages supérieurs en y mettant moins de béton. Le béton devrait d’ailleurs être réservé aux grandes infrastructures, aux centrales nucléaires, et, pour le reste, laisser place au bois, à la terre, la pierre, la paille, insistent les déjà convertis. Les plus engagés ne jurent que par le réemploi. La pratique prend de l’ampleur. En 2012, le Pavillon de l’Arsenal, le centre parisien d’architecture et d’urbanisme, y consacrait sa première exposition. Deux ans plus tard, au même endroit, l’exposition « Matière grise », du collectif Encore heureux, attirait 100 000 visiteurs. C’est après avoir vu leurs maquettes conçues pour les 70 ans de la SNCF partir à la poubelle dès l’événement terminé – une année de travail – que deux de ses membres ont étudié de plus près la question des ressources.

« Le réemploi n’est qu’un retour aux origines de l’architecture, que la modernité, le béton et l’industrialisation avaient mises de côté », note Alexandre Labasse, le directeur général de l’Arsenal. En Loire-Atlantique, Loïc Daubas, « architecte du rural », a développé un vrai savoir-faire. A Fégréac, près de Redon, la mairie prévoyait de démolir une maison et les ateliers du forgeron et du menuisier pour agrandir l’école. Tout a été conservé. La maison héberge la chaufferie, des toilettes et un poulailler. L’atelier du menuisier sert de salle de motricité aux maternelles. Les gravats de la forge – irrécupérable – ont été digérés en de larges banquettes. Il n’y a pas de couloir chauffé entre les classes, mais une coursive abritée, ouverte sur le verger.

En Belgique, on réutilise déjà les anciennes briques. La France est partie avec du retard, mais les mentalités évoluent. Depuis 2017, la plate-forme « Cycle up », créée par les sociétés Egis et Icade, propose des matériaux récupérés sur les chantiers. Un autre site Internet, le « Booster du réemploi », porté par 40 maîtres d’ouvrage, a vu le jour en 2020. Les plates-formes physiques sont l’étape d’après. De son côté, Bouygues répertorie chaque élément utilisé sur un chantier pour que le bâtiment devienne la banque de matériaux de demain. Réutiliser, utiliser ce qu’on a sous la main, c’est aussi moins de camions sur les routes. A Rosny-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis, la paille porteuse utilisée pour les murs des écoles pousse en Eure-et-Loir, à moins de 80 kilomètres de là.

« Arrêter de chauffer des parkings »

Parmi les « impensés » qu’avait listés Raphaël Ménard, il y a le sujet de la taille des bâtiments : « En France, l’emprise résidentielle est de 60 m2 à 70 m2. A-t-on besoin d’autant d’espace ? Si on n’interroge pas ce paramètre, on va réhabiliter des logements trop grands qu’il faudra chauffer, meubler. » Un bâtiment sobre, c’est aussi un bâtiment qui consomme le moins possible. En Autriche, dans le Land du Vorarlberg, les architectes de Baumschlager Eberle ont conçu le 2226, un immeuble de bureaux sans chauffage, sans climatisation ni ventilation. La chaleur provient des occupants, des ordinateurs et de la lumière extérieure. Appliqué au logement, ce sont des volets à poser, des isolants adaptés au confort d’hiver et d’été, des chaudières à changer, et des aides. Encore faut-il que celles-ci soient conditionnées à un niveau de performance. La rénovation globale, plus exigeante mais plus efficace que le coup par coup, doit être privilégiée, insistent, en vain, la Cour des comptes et le Haut Conseil pour le climat.

« Arrêtons aussi le carrelage dans les salles de bains, abaissons les températures de confort, habillons-nous comme en hiver sur les plateaux TV, et allons travailler en tongs l’été », lâche très sérieusement Philippe Bihouix, le patron d’AREP. Pour que la pilule passe mieux, Cédric Borel, le directeur de l’Institut français pour la performance du bâtiment, a lancé le championnat de France des économies d’énergie. La 6e édition réunit 420 bâtiments, dont une bonne moitié de collèges et lycées d’Ile-de-France, de Normandie et de Rhône-Alpes, mais aussi quatre tours du quartier de la Défense, dans l’Ouest parisien. L’initiative a déjà permis « d’éteindredes radiateurs dans les cages d’escalier et d’arrêter de chauffer des parkings », détaille-t-il, comme dans ce centre de tri postal à Rennes où, « en chauffant uniquement la pièce où travaillent les salariés, la consommation du bâtiment a baissé de 20 % ».

Le modèle qui permettrait de construire moins en créant plus d’emplois n’a en revanche pas encore été trouvé. Les équipes comme AREP, qui répondent aux concours en gommant « le geste architectural », prennent donc le risque de perdre. Parfois, cela paie. Sur un programme de logements à Paris, Encore heureux a proposé de garder l’ancien parking. C’était plus long, plus cher, mais l’office public Paris Habitat et le promoteur ont été convaincus.

Avec tout cela, à quoi ressembleront les logements de 2050 ? Sensiblement à ceux d’aujourd’hui, avancent les auteurs du rapport « Habiter dans une société bas carbone » de The Shift Project, un groupe de réflexion sur la décarbonation de l’économie. Ils seront même plus confortables, plus sains, moins humides et moins froids en hiver. Les jours de forte chaleur, ils resteront frais, puisque le confort d’été aura été pris en compte. Les ménages seront un peu plus endettés, mais l’étude parie sur une baisse des dépenses de chauffage. Il sera aussi « plus fréquent d’habiter un appartement qu’une maison ». Enfin, la résidence secondaire sera « un bien plus luxueux » encore, et il sera rare d’en construire de nouvelles.

 

Entretien avec Toshiki Okada à propos de son spectacle Eraser Mountain, au théâtre de Genevilliers. Reprise de ce texte publié dans un document de présentation. Propos recueillis par Barbara Turquier, mars 2020
https://theatredegennevilliers.fr/la-saison/programmation/eraser-mountain

«Question : Eraser Mountain semble être un tournant dans votre approche du théâtre. Quel était le point de départ de ce spectacle ?

Toshiki Okada : Il y a plusieurs années, j’ai visité la région qui avait été dévastée par le tsunami après le tremblement de terre de 2011. C’était la première fois que je m’y rendais, et j’ai été choqué de voir que cette zone était en chantier. Comme l’endroit est dangereux, ils rehaussaient le niveau de la terre de douze mètres pour parer un prochain tsunami. Pour réaliser ce projet, ils ont eu besoin de grandes quantités de terre, et certaines montagnes ont complètement disparu. Pour moi, ce chantier incarnait un mode de pensée très anthropocentrique. C’est la raison pour laquelle j’ai voulu réfléchir à la manière dont le théâtre pouvait être moins anthropocentrique, parce que c’est au départ un art très centré sur l’homme.

Question : Comment cette prémisse a-t-elle influencé la conception de votre spectacle – qu’il s’agisse des histoires qui y sont racontées, de la scénographie ou du travail avec les acteurs ?

TO : Pour réaliser Eraser Mountain, j’ai commencé par réfléchir à la manière dont nous pouvions créer un théâtre des choses, et non seulement des humains. Comment des acteurs humains peuvent-ils collaborer avec des objets, plutôt que simplement les utiliser comme des accessoires ou des outils ? Cette relation aux outils et aux accessoires ressemble parfois à une relation de maître à esclave. J’aimerais trouver un rapport plus équilibré entre les deux.

Question : Les photographies du spectacle montrent une scène jonchée d’objets de tous ordres. Comment avez-vous travaillé avec Teppei Kaneuji pour la scénographie ?

TO: Au début de la création, j’ai décidé de faire appel à Teppei Kaneuji, qui réalise la scénographie, mais qui est surtout artiste et sculpteur. Je me suis dit que Teppei serait la bonne personne pour trouver ce nouveau rapport aux choses. Teppei et moi avons décidé de ne pas penser les objets comme un décor. Aucun objet sur scène ne devait représenter quelque chose. Je lui ai dit qu’il pouvait y mettre tous les objets qu’il voulait. Il n’avait pas à se préoccuper le moins du monde des histoires racontées dans les différentes scènes. Nous travaillions ensemble, mais sans nous préoccuper l’un de l’autre. Je créais la fiction, et dans le même temps, il plaçait les objets comme il le désirait.

Question : Peut-on dire qu’il utilise la scène comme il le ferait d’un espace d’exposition ?

D’une certaine manière oui, il réalise une sorte d’installation sur scène. Mais j’imagine que c’est un travail très différent pour lui de le faire dans un théâtre, par rapport à ce qu’il réaliserait en galerie.

Question : Êtes-vous intéressé par l’idée que les objets développent une sorte de vie propre, et que les humains se comportent comme des objets ?

TO: Oui. Une des choses qui m’intéresse, c’est de voir comment on peut faire disparaître la différence entre les humains et les objets*. Nous avons tenté de rendre l’état des acteurs « semi-transparent ». Nous utilisions ce mot « semi-transparent ». C’est étrange et difficile à expliquer, mais le concept a fonctionné. L’idée était en quelque sorte de disparaître, de brouiller la frontière entre les hommes et les objets.

Question : Avez-vous écrit le texte, ou travaillé à partir de matériaux existants ?

J’ai écrit le texte, mais c’est un peu différent d’une histoire. La pièce commence avec quelqu’un dont la machine à laver tombe en panne. Cela peut être un point de départ. Une machine qui tombe en panne, c’est ennuyeux bien sûr, mais cela peut aussi être une bonne occasion de trouver une manière différente d’être en relation avec les choses.

Question : Êtes-vous toujours intéressé par le langage familier et oral qui a marqué vos spectacles passés ? Comment avez-vous travaillé le texte avec les acteurs ?

TO : Je ne me concentre plus principalement sur l’écriture d’un texte dans ce style familier. Désormais ce qui m’intéresse, c’est plutôt de relier l’imaginaire des acteurs au texte qu’ils prononcent. Ma manière de collaborer avec eux a donc évolué. Ces derniers temps, elle vise à trouver et développer un imaginaire aussi intéressant que possible avec les acteurs. Du point de vue des mouvements du corps, l’imagination est importante parce qu’elle peut faire bouger le corps des acteurs. En d’autres termes, elle peut chorégraphier. Néanmoins, j’aime toujours écrire le texte en utilisant ce langage très familier. Une des raisons est que le langage ordinaire affecte les acteurs qui le parlent d’une manière particulière, que j’apprécie.

Question : Vos spectacles impliquent généralement pour les acteurs une chorégraphie gestuelle très spécifique, inspirée du quotidien. Quel vocabulaire gestuel avez-vous recherché pour Eraser Mountain ?

TO : Ce type de mouvements est toujours là, mais ce qui est différent dans Eraser Mountain, c’est l’adresse des interprètes, qui n’est pas conventionnelle. Nous avons essayé de ne pas avoir d’adresse directe des interprètes au public. C’est une autre manière pour nous d’essayer de trouver des alternatives à l’anthropocentrisme au théâtre – à un théâtre des humains dirigé vers des humains.»

Question : Comment la position du public en est-elle redéfinie ? Acquiert-elle une autre statut?

TO : Je ne sais pas. Le spectacle ne peut pas être présenté au public d’une manière directe, mais cela ne veut pas dire que le public n’est pas un public. Les spectateurs doivent expérimenter le théâtre différemment que d’habitude. Je pense que cela peut déclencher de nouvelles manières de penser. Au début, on peut se sentir exclu – mais au fond, ce n’est pas tant le fait d’être exclu que de ne pas être tout à fait au centre.

Question : Cette œuvre propose-t-elle aussi une critique ou un commentaire sur la société japonaise ?

TO : De mon point de vue, Eraser Mountain offre un commentaire sur des problèmes sociaux japonais. Comme je l’ai dit, la pièce est inspirée par le tremblement de terre de 2011. Mais elle est aussi très abstraite, donc peut-être que les problèmes sociaux précis ne peuvent pas être vus.»

* Dans Le Concept de nature (trad. Jean Douchement, Paris, Vrin, 1998), Alfred North Whiteread décrit la relation entre objets et événements d’une façon qui aurait trouvé un écho dans l’appréhension des tissus et techniques textiles chez Anni Albers : «Un objet est un ingrédient inclus dans le caractère d’un certain événement. En fait le caractère d’un événement n’est autre que les objets qui en sont les ingrédients et les manières par lesquels ces objets font ingression dans cet événement. Ainsi la théorie des objets est la théorie de la comparaison des événements. Les événements sont comparables seulement parce qu’ils conduisent à des permanences. Nous comparons des objets dans les événements chaque fois que nous pouvons dire : «C’est encore là». «Les objets sont les éléments dans la nature qui peuvent être encore.» (p.188)» cité dans Anni Albers, Du tissage, T’ai Smith, «Lire Du tissage, page 243, note 7.

in Le Monde.
Mieux que la végétalisation des agglomérations surdimensionnées, il faut « mettre les villes dans la nature plutôt que la nature en ville », estime l’éditeur Baptiste Lanaspeze, pionnier des sentiers métropolitains et concepteur du GR 2013 à Marseille.

Né en 1977, Baptiste Lanaspeze est auteur, éditeur et consultant. Il a fondé et dirige les éditions Wildproject, consacrées à la pensée écologiste. Créateur du GR 2013, il est le cofondateur de l’Agence des sentiers métropolitains, l’auteur de Marseille, ville sauvage (Actes Sud, 2012, rééd. 2020) et, avec Paul Hervé Lavessière, du Sentier du Grand Paris (Wildproject, 2020).

Comment définissez-vous l’écologie urbaine ?

L’écologie est la science des relations des vivants avec la Terre, et la ville est un mode d’habitat caractéristique des sociétés humaines. L’écologie urbaine pose donc une question fondamentale : comment organiser les habitats humains de façon qu’ils s’insèrent dans les autres habitats terrestres ? Comment pouvons-nous refaire société avec la Terre ?
La recomposition écologique de nos territoires urbains constitue, en quelque sorte, le volet opérationnel de l’écologie théorique et politique. Et elle est − enfin ! − en train de susciter l’attention des architectes et des urbanistes, comme en témoigne, par exemple, la récente exposition du Pavillon de l’Arsenal « La beauté d’une ville : controverses esthétiques et transition urbaine ».

Pourquoi ce regain d’intérêt pour la nature en ville ?

Cet intérêt pour la nature en ville me semble une première étape vers une véritable écologie urbaine. L’expression « nature en ville », qui n’existait pas dans les années 2000, est devenue, depuis une décennie, un enjeu, parfois un slogan. Du côté des habitants, on l’associe à des initiatives spontanées de végétalisation, allant des rues plantées (dans les centres-villes) aux jardins potagers en pied d’immeubles (dans les résidences collectives).

Et du côté des collectivités locales, l’expression est devenue omniprésente depuis la réforme réglementaire de 2010, qui inscrit dans le code de l’urbanisme des continuités écologiques (« trame verte et bleue »). Cela a contraint les techniciens et les élus à s’approprier cette nouvelle dimension de l’aménagement urbain. Cette réforme réglementaire est issue de « l’écologie du paysage », une sous-discipline de l’écologie, apparue dans les années 1980, qui étudie la fragmentation des habitats naturels dans les territoires habités (ruraux, périurbains, urbains), et qui invite à créer de nouvelles connexions pour recomposer le tissu de la matrice du vivant. C’est le propos de ces « trames vertes » ou « corridors » que de retisser de la vie dans notre monde déchiré.

La façon dont nous habitons la Terre constitue une des causes importantes de la « sixième extinction ». La nature en ville est-elle vraiment un projet stratégique pour renverser cette tendance ?

Bien qu’elle ait eu le mérite de faire venir les écologues à la table des négociations, et d’obliger les urbanistes à acquérir des rudiments d’écologie scientifique, la « nature en ville » constitue une entrée insuffisante dans la vaste question de l’écologie urbaine. Elle peut trop facilement servir de caution écologique à un développement urbain qui se contente de rajouter du végétal et de restaurer les rivières. Un des mantras des projets institutionnels de « nature en ville » est par exemple de « planter davantage d’arbres pour créer des îlots de fraîcheur et lutter contre le réchauffement climatique ». Mais à quoi bon, si on reste dans des villes surdimensionnées, structurées par le transport express, ultra-carbonées, financiarisées, ultra-inégalitaires, dépendantes de flux mondialisés ?

Au risque d’une formule trop expéditive, je dirais que la question n’est pas tant la nature en ville que les villes dans la nature. Il faut renverser la charge de la preuve ! On trouve normal de faire des enclaves de nature sauvage (parcs naturels), mais ne serait-ce pas les villes qui devraient limiter leur emprise spatiale, pour préserver la santé et la beauté du monde vivant ?

Est-ce la raison pour laquelle vous avez créé le GR 2013, ainsi que l’Agence des sentiers métropolitains ?

Le GR 2013 est en effet né de ces méditations sur l’écologie urbaine, pendant que j’écrivais Marseille, ville sauvage. Je venais de créer les éditions Wildproject, et ma découverte de la philosophie de l’écologie m’avait convaincu qu’on ne pouvait plus philosopher sans avoir une pratique de terrain. Pour interroger ce champ de recherche de l’écologie urbaine, le territoire marseillais me semblait idéal : la richesse des relations ville-nature à Marseille me nourrissait intimement sur les plans sociologique, géographique, poétique…

C’est ainsi qu’est née l’idée de transposer la pratique de la randonnée pédestre dans les espaces urbains et périurbains – entrées de villes, pavillons, zones d’activités, friches… Depuis le XIXe siècle et la peinture de paysage, la randonnée avait beaucoup contribué à l’émergence d’une sensibilité proto-écologiste, cependant encore marquée par la nature vierge et le dualisme. Inspiré par des artistes-marcheurs marseillais comme Hendrik Sturm ou Nicolas Memain, qui arpentaient et racontaient le périurbain, j’ai voulu décaler vers nos territoires habités le regard admiratif du randonneur.

A la suite de la création de ce premier sentier, nous avons fondé, en 2014, avec l’urbaniste Paul-Hervé Lavessière, l’Agence des sentiers métropolitains ; et d’autres sentiers sont apparus en France et dans le monde. Nous avons parcouru, en collectif, des milliers de kilomètres à pied dans les banlieues de Marseille, Paris, Bordeaux, Tunis, Milan, Cologne, Athènes, Boston… ce qui a donné naissance à une « Académie des sentiers métropolitains » en six langues.
Nous définissons notre Agence des sentiers métropolitains comme une agence d’urbanisme atypique, en contexte de transition écologique : les sentiers métropolitains sont des équipements urbains indispensables pour permettre aux citadins d’atterrir sur leurs territoires, et de se sentir légitimes à contribuer aux débats sur la réinvention écologique des villes.

Comment la ville peut-elle refaire société avec la Terre ?

Plusieurs dynamiques sont à l’œuvre. D’abord, l’agriculture urbaine est un mouvement international essentiel, qui relie le plaisir, l’estomac, l’assiette, le transport et le territoire urbain. Ce mouvement mobilise les habitants, qui plébiscitent les marchés paysans ; mais aussi les porteurs de projets agricoles, qui sont de plus en plus nombreux. Il résonne également avec une dimension théorique, que le philosophe de l’architecture Sébastien Marot a résumée autour de la notion d’« agritecture » dans la dernière Triennale de Lisbonne. L’idée est que, jusqu’au XIXe siècle, on avait toujours pensé dans un même geste la question urbaine et la question rurale ; et qu’il est vital de réactiver cette unité.

Ensuite, un autre mouvement, qui me semble structurant, est la reprise actuelle, par une nouvelle génération de militants et de chercheurs, du « biorégionalisme » – un mouvement californien des années 1970, lié à la contre-culture, qui invite à recomposer radicalement nos habitats et nos modes de vie à partir et au service des territoires vivants et des bassins versants. Avec des gens comme Mathias Rollot (Qu’est-ce qu’une biorégion ?, Wildproject, 2021, 140 pages, 12 euros), ce mouvement est en train d’infléchir le sens même du mot « architecture ».


Baptiste Lanaspeze
Arpenter le sentier métropolitain du GR 2013 Marseille Provence, qui propose 365 kilomètres de chemins balisés entre collines et cités, étangs et lotissements, c’est faire l’expérience d’un monde hybridé. Un monde où les frontières entre nature et culture deviennent clairs-obscurs. Surtout lorsque Baptiste Lanaspeze, son concepteur, guide les pas des promeneurs.

Car le directeur des éditions Wildproject a imaginé ces chemins de randonnée comme une manière de marcher « par-delà nature et culture », comme dit l’anthropologue Philippe Descola, loin d’une vision dite « naturaliste », qui sépare radicalement les humains des non-humains. Une façon d’incarner les humanités écologiques, qu’il publie depuis plus de dix ans. Et d’envisager Marseille comme « une ville sauvage ».

Plus bas, un guetteur (« chouf ») d’un réseau de trafiquants, ne parvenant pas à distinguer randonneurs et indicateurs, lance une sonore alerte (« arah ! ») afin que la bande s’évanouisse dans la nature. Baptiste Lanaspeze, qui voudrait que ce sentier invite le promeneur à « marcher à Marseille comme dans les Pyrénées », aime aller « chercher la beauté du diable » dans ces « territoires abîmés ». Mais des quartiers sont également revivifiés par ce GR inattendu, littéralement tracé hors des sentiers battus. Devant « Foresta », tiers-lieu initié par un collectif d’architectes qui domine la mer et permet de voir la côte bleue, Dalila, une habitante d’origine algérienne, qui aime préparer des cafés gratuits a tutti, lance : « Ici, on est solidaires ! »

Parmi « ceux qui croient »

Rabbah, ancien enfant du bidonville de Lorette, ouvrier retraité qui arpente quotidiennement le GR 2013, s’exclame : « C’est beau ici, cela me fait penser à la Kabylie. » Et ajoute : « La nature, c’est Dieu qui l’a créée afin qu’on s’y retrouve et que l’on se rencontre. » « On ne saurait mieux dire », acquiesce Baptiste Lanaspeze. Car l’éditeur fait partie de « ceux qui croient ». Mais « il n’est pas aisé, au sein d’une galaxie écologiste souvent gauchiste et anticléricale, d’échanger sur le sujet », reconnaît-il. C’est pourquoi il a notamment publié Genèse. Dieu nous a-t-il placés au-dessus de la nature ? de J. Baird Callicott (Wildproject, 120 pages, 8 euros), une réflexion intempestive sur l’écologie du christianisme.

Ce GR est arpenté par plus de 200 000 randonneurs par an. Un succès pour Baptiste Lanaspeze, pionnier des sentiers métropolitains, et pour Wildproject, sa maison d’édition, longtemps restée « sous les radars ». La petite officine marseillaise, « chic et discrète », est devenue, en écologie, incontournable. Depuis 2018, son chiffre d’affaires a augmenté de plus de 60 %. Il faut dire que nous sommes entrés dans une nouvelle ère, dite de l’anthropocène, sur laquelle Wildproject travaille depuis dix ans, publiant les grands noms de la pensée écologique, de Rachel Carson à Baptiste Morizot, dont les titres respectifs Printemps silencieux et Les Diplomates s’écoulent à plus de trois cents exemplaires par mois. Sans parler du Covid-19, qui vient, déclare l’éditeur, « donner un grand coup de sifflet à notre modèle de développement ». Mais pas à celui de Baptiste Lanaspeze, parti depuis longtemps en éclaireur sur le chemin des idées.

https://www.wagon-landscaping.fr/alaune

https://www.franceinter.fr/amp/emissions/l-heure-bleue/l-heure-bleue-21-avril-2021

https://www.franceinter.fr/amp/emissions/l-heure-bleue/l-heure-bleue-22-avril-2021

 

[…] « — quand il me fallut rejoindre en courant mon père et mon grand- père qui m’appelaient, étonnés que je ne les eusse pas suivis dans le petit chemin qui monte vers les champs et où ils s’étaient engagés. Je le trouvai tout bourdonnant de l’odeur des aubépines. La haie formait comme une suite de chapelles qui disparaissaient sous la jonchée de leurs fleurs amoncelées en reposoir;…
Mais j’avais beau rester devant les aubépines à respirer, à porter devant ma pensée qui ne savait ce qu’elle devait en faire, à perdre, à retrouver leur invisible et fixe odeur, à m’unir au rythme qui jetait leurs fleurs, ici et là, avec une allégresse juvénile et à des intervalles inattendus comme certains intervalles musicaux, elles m’offraient indéfiniment le même charme avec une profusion inépuisable, mais sans me le laisser approfondir davantage, comme ces mélodies qu’on rejoue cent fois de suite sans descendre plus avant dans leur secret…..
Puis je revenais devant les aubépines comme devant ces chefs-d’oeuvre dont on croit qu’on saura mieux les voir quand on aura cessé un moment de les regarder, mais j’avais beau me faire un écran de mes mains pour n’avoir qu’elles sous les yeux, le sentiment qu’elles éveillaient en moi restait obscur et vague, cherchant en vain à se dégager, à venir adhérer à leurs fleurs. Elles ne m’aidaient pas à l’éclaircir, et je ne pouvais demander à d’autres fleurs de le satisfaire. Alors me donnant cette joie que nous éprouvons quand nous voyons de notre peintre préféré une oeuvre qui diffère de celles que nous connaissions, ou bien si l’on nous mène devant un tableau dont nous n’avions vu jusque-là qu’une esquisse au crayon, si un morceau entendu seulement au piano nous apparaît ensuite revêtu des couleurs de l’orchestre, mon grand-père m’appelant et me désignant la haie de Tansonville, me dit: « Toi qui aimes les aubépines, regarde un peu cette épine rose; est-elle jolie! » En effet c’était une épine, mais rose, plus belle encore que les blanches. Elle aussi avait une parure de fête — de ces seules vraies fêtes que sont les fêtes religieuses, puisqu’un caprice contingent ne les applique pas comme les fêtes mondaines à un jour quelconque qui ne leur est pas spécialement destiné, qui n’a rien d’essentiellement férié — mais une parure plus riche encore, car les fleurs attachées sur la branche, les unes au-dessus des autres, de manière à ne laisser aucune place qui ne fût décorées, comme des pompons qui enguirlandent une houlette rococo, étaient « en couleur », par conséquent d’une qualité supérieure selon l’esthétique de Combray, si l’on en jugeait par l’échelle des prix dans le « magasin » de la Place, ou chez Camus où étaient plus chers ceux des biscuits qui étaient roses. Moi-même j’appréciais plus le fromage à la crème rose, celui où l’on m’avait permis d’écraser des fraises. Et justement ces fleurs avaient choisi une de ces teintes de chose mangeable, ou de tendre embellissement à une toilette pour une grande fête, qui, parce qu’elles leur présentent la raison de leur supériorité, sont celles qui semblent belles avec le plus d’évidence aux yeux des enfants, et à cause de cela, gardent toujours pour eux quelque chose de plus vif et de plus naturel que les autres teintes, même lorsqu’ils ont compris qu’elles ne promettaient rien à leur gourmandise et n’avaient pas été choisies par la couturière. Et certes, je l’avais tout de suite senti, comme devant les épines blanches mais avec plus d’émerveillement, que ce n’était pas facticement, par un artifice de fabrication humaine, qu’était traduite l’intention de festivité dans les fleurs, mais que c’était la nature qui, spontanément, l’avait exprimée avec la naïveté d’une commerçante de village travaillant pour un reposoir, en surchargeant l’arbuste de ces rosettes d’un ton trop tendre ou d’un pompadour provincial. Au haut des branches, comme autant de ces petits rosiers aux pots cachés dans des papiers en dentelles, dont aux grandes fêtes on faisait rayonner sur l’autel les minces fusées, pullulaient mille petits boutons d’une teinte plus pâle qui, en s’entrouvrant, laissaient voir, comme au fond d’une coupe de marbre rose, de rouges sanguines et trahissaient plus encore que les fleurs, l’essence particulière, irrésistible, de l’épine, qui, partout où elle bourgeonnait, où elle allait fleurir, ne le pouvait qu’en rose. Intercalé dans la haie, mais aussi différent d’elle qu’une jeune fille en robe de fête au milieu de personnes en négligé qui resteront à la maison, tout prêt pour le mois de Marie, dont il semblait faire partie, tel brillait en souriant dans sa fraîche toilette rose, l’arbuste catholique et délicieux.
La haie laissait voir à l’intérieur du parc une allée bordée de jasmins, de pensées et de verveines entre lesquelles des giroflées ouvraient leur bourse fraîche, du rose odorant et passé d’un cuir ancien de Cordoue, tandis que sur le gravier un long tuyau d’arrosage peint en vert, déroulant ses circuits, dressait, aux points où il était percé, au-dessus des fleurs dont il imbibait les parfums, l’éventail vertical et prismatique de ses gouttelettes multicolores. Tout à coup, je m’arrêtai, je ne pus plus bouger, comme il arrive quand une vision ne s’adresse pas seulement à nos regards, mais requiert des perceptions plus profondes et dispose de notre être tout entier. Une fillette d’un blond roux qui avait l’air de rentrer de promenade et tenait à la main une bêche de jardinage, nous regardait, levant un visage semé de taches roses. Ses yeux noirs brillaient et comme je ne savais pas alors, ni ne l’ai appris depuis, réduire en ses éléments objectifs une impression forte, comme je n’avais pas, ainsi qu’on dit, assez « d’esprit d’observation » pour dégager la notion de leur couleur, pendant longtemps, chaque fois que je repensai à elle, le souvenir de leur éclat se présentait aussitôt à moi comme celui d’un vif azur, puisqu’elle était blonde: de sorte que, peut-être si elle n’avait pas eu des yeux aussi noirs — ce qui frappait tant la première fois qu’on la voyait — je n’aurais pas été, comme je le fus, plus particulièrement amoureux, en elle, de ses yeux bleus. »

Dialogue sur facebook

Antoinette Rouvroy Alors que la statistique (étymologiquement « connaissance de l’état ») qui avait accompagné la naissance de l’Etat moderne se présentait comme un instrument de gouvernement des populations nationales, les big data promettent de substituer à toute « connaissance » de l’Etat des nouvelles « cartographies » (axiologies empiriques), de nouvelles « modélisations » (prototypes »apprenants ») du social échappant aux formes juridico-discursives, aux limites territoriales, aux normes et représentations culturelles, ne distinguant plus a priori ce qui relève du « signal » et ce qui relève du « bruit », émancipées de toute idée régulatrice de « moyenne »: un métabolisme anormatif agile s’adaptant en temps réel aux particularités détectables. Saurons-nous résister, dans l’après-crise qui ne sera jamais que la préparation de la crise suivante, aux sirènes d’une gouvernementalité algorithmique globale (re-globalisation à grande vitesse+capitalisme numérique) et aux fantasmes associés d’une « singularité démocratique » (qui serait plutôt une juxtaposition de particularités concurrentes) en haute ré/dis-solution numérique, en temps réel, substituant à toute forme de réflexivité politique une récursivité algorithmique abolitionniste des conditions spatiales, temporelles, sociales et psychiques d’un « espace public délibératif »?
#IdéesNoires#Post-démocratie

 

Manuel Zacklad Merci pour ce post, en même temps force est de constater que les bons vieux « modèles » économiques, gestionnaires ou aujourd’hui épidémiologiques n’exploitant pas encore l’IA sont déjà capables de produire des désastres absolument considérables, les « décideurs » désorientés et coupés de la vie, les prenant pour « le réel » au lieu de les prendre comme des outils d’aide à la décision éclairant l’interprétation parmi des dizaines d’autres…

 

Antoinette Rouvroy Je dois bien avouer que je n’avais pas en tête, en écrivant mon post, les enjeux des données massives dans la gestion de la crise sanitaire. C’est un vrai gros sujet! Ce qui m’occupe surtout ce sont les algorithmes utilisés pour  » modéliser » ou  » prototyper » les propensions comportements humains dans les différents secteurs ( justice, police, prévention des fraudes, détection anticipative de possibles passages à l’acte terroriste, gestion des ressources humaines, gestion administrative de l’aide sociale,…) où s’envisage l’automatisation des décisions. Ce qui est inquiétant c’est que la perte de confiance ( méritée à de nombreux égards ) envers les institutions politiques risque d’intensifier l’engouement pour l’hypothèse d’une gouvernementalité algorithmique globale… opérée de facto par les GAFAM et consorts…

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