André-Georges Haudricourt. Les pieds sur terre. 7 / Le chercheur doit se débarrasser des tabous

Le chercheur doit se débarrasser des tabous (p 169)

En ce qui concerne notre relation avec les animaux, nous n’en savons guère plus qu’avec les plantes. Si l’ethnozoologie à un sens, il faudrait qu’elle se dégage de la zootechnie où elle est née pour s’intéresser vraiment aux relations réciproques de l’homme et de l’animal. La question est de savoir qui de ces deux mammifères à déteint sur l’autre ? Il faudrait que les chercheurs se débarrassent d’un certain nombre de tabous qui ne leur permettent pas de «regarder» complètement une société et ainsi de n’en comprendre jamais qu’une partie. Par exemple, le rôle des excrétats dans la domestication (HT 1975) nous permet de réfléchir sur le statut d’ilote réservé aux chiens et aux porcs et par extension de dégager un trait important pour caractériser et différencier les civilisations néolithiques asiatiques. L’homme a ses gestes dans la nature et je pense que pour trouver l’explication des différences de comportement humain, il faut se référer aux animaux qu’il fréquente ou qui l’environnent.
Une question reste pour moi sans réponse: si c’était les autres êtres vivants qui avaient éduqué les hommes, si les chevaux leur avaient appris à courir, les grenouilles à nager, les plantes à patienter? L’univers de béton et de macadam dans lequel nous vivons ne nous prépare pas à étudier et à comprendre les relations que nous et les autres civilisations entretenons avec la nature, ni la connaissance que nous en avons. (p 170)
Pour les odeurs, nous en sommes exactement au même point, nous sommes frappés d’anosmie. On dit que telle plante à l’odeur de ceci ou cela, ce qui ne veut rien dire tout comme lorsque l’on dit cela « sent bon» ou cela «sent mauvais».
En Océanie par exemple, on ne peut faire une étude de ce genre sans savoir qu’il y a des plantes qui ont la même odeur et le même nom dans la langue indigène alors que pour nous, l’une est une fougère et l’autre un arbuste. La plupart des gens ne prêtent guère attention aux odeurs car il n’y a pas de vocabulaire important pour les décrire. Avec les odeurs, tout est question de dosage et d’échelle; les odeurs sont différentes selon que l’on est proche ou éloigné d’un buisson, que l’on respire ou que l’on goûte une plante… C’est une idée très archaïque que de dire que les choses sont «bonnes» ou «mauvaises» ou «sales ». Les choses sont imposées par la linguistique et par l’existence de la négation dans les langues, pourquoi notre nez serait-il, lui aussi, manichéen?

André-Georges Haudricourt. Les pieds sur terre. 6 / Comment une plante sait-elle compter ?

Comment une plante sait-elle compter ? (p 167)

La science des rapports réciproques de l’homme et du monde végétal, mériterait, elle aussi, qu’on lui accorde plus d’intérêt. Quand on sait comment les plantes vivent, le phénomène de la photo synthèse, et que l’on voit la pauvreté de nos inventions on peut s’inquiéter du manque de curiosité des hommes. De la même façon il faut s’inquiéter vivement de la destruction des forêts tropicales et des pluies acides en Europe; il faut se rendre compte que cela menace l’équilibre de la planète.
L’ethnobotanique ne s’arrête évidemment pas à l’étude des plantes vivantes et, si l’on regarde les chapiteaux romans ou les marges illustrées des manuscrits en Europe au Moyen Age, on est frappé par la maladresse et l’inexactitude (p 168) des dessins de plantes. Dans un manuscrit anglais de cette période «Agnus castus» en moyen anglais, il y a une description botanique où il est dit: telle plante à des feuilles comme telle autre, telles fleurs sont les mêmes que celles que l’on peut voir sur tel arbuste, bref une liste alphabétique latine de 243 plantes médicinales où aigremoine, pimprenelle et reine des prés sont décrites comme «ayant des feuilles comme la tanaisie», etc. Ce n’est qu’au xve siècle qu’apparaissent dans des tableaux religieux des dessins corrects, alors qu’à la même époque les ouvrages de plantes médicinales sont toujours aussi schématiques. Et cela parce qu’il n’y avait pas de vocabulaire descriptif, vocabulaire qui n’apparaîtra qu’ensuite. C’est en Europe, au xvr siècle qu’apparaîtront des dessins de plantes lisibles parce que dessinées pour elles-mêmes; on les trouve dès 1530 chez Brunsfeld, 1542 chez Fuchs et bien sûr chez Dürer et Léonard de Vinci.
A cette époque la situation en Chine était semblable sur ce plan à ce qu’avait été la nôtre au Moyen Age. (HTbo 1985). Les médecins chinois, également botanistes, étaient au xvr siècle encore incapables de dessiner correctement les plantes puisqu’ils les recopiaient sur d’autres dessins. Il y avait semble-t-il un cloisonnement très important entre la peinture et la médecine. C’est ainsi que la datura se retrouva avec quatre pétales au lieu de cinq, d’autres plantes avec six au lieu de sept, etc. Le comble est que les Chinois avaient un mot pour «pétale» alors que nous n’en avions pas mais qu’ils ne voyaient que le pétale des dessins.
Je pense que nous ne nous sommes pas suffisamment interrogé sur ce que nous enseigne les plantes dans leur comportement. Par exemple, nous ne savons pas comment et pourquoi les plantes savent compter. C’est pourtant une chose tout à fait passionnante de voir que les plantes savent compter jusqu’à cinq ou sept et qu’au-delà elles commencent (p 169) à bafouiller un peu. Est-ce que c’est une histoire de symétrie ou autre chose? Toujours est-il que les plantes, qui poussent doucement et, comme disent les Chinois, qu’il ne faut pas tirer au risque de les faire crever, nous apprennent à ne pas courir et à ne pas nous dépêcher.

André-Georges Haudricourt. Les pieds sur terre. 5 / L’invention est une imitation ratée

L’invention est une imitation ratée (p 165)

L’invention matérielle est déduite d’une croyance magique et le succès de cette invention ne fait que confirmer et exalter cette croyance. Quand cette invention matérielle, ce rite magique, se propage géographiquement chez des peuples qui ont d’autres croyances, le rite perd alors son contenu spirituel. Au fur et à mesure qu’il s’éloigne de son pays d’origine, le rite magique devient un procédé empirique et même un acte expérimental (HT 1937). Lorsqu’une technique voyage, elle échappe aux théories magiques qui l’ont engendrées ou plus simplement à la routine traditionnelle qui la maintenait immuable.
(p 166) L’invention étant «l’aboutissement d’un corps de connaissances» il est difficile d’attribuer une invention à un seul inventeur. L’esprit humain n’invente rien ex nibilo. «Invention», «naissance», signifient en réalité recombinaison d’éléments qui aboutissent à du nouveau, à de l’«original», non pas surgi du vide, mais résultat d’un faisceau de facteurs longuement préparés et d’un entrelacs d’actes et de réflexions.
Les inventions ne sont que des imitations ratées, des imitations qui ne sont pas restées fidèles au modèle original pour des raisons volontaires ou involontaires, ouvrant la possibilité d’autres expériences, d’autres résultats pouvant être très supérieurs aux précédents. Aux époques anciennes, les inventions techniques ne sont guère que des combinaisons nouvelles d’éléments préexistants. Quant aux découvertes en techniques comme en science, elles ne se font pas par hasard: de même que le savant est guidé par ses théories, l’homme primitif était guidé par sa magie et sa logique primitive.
L’observation des faits technologiques nous permet de dire que l’homme le plus génial du monde n’aurait pu «reconnaître» une houe ou une araire dans une branche fourchue s’il n’avait vu au préalable cet objet fabriqué.
«L’invention » de l’araire a consisté à prendre des éléments préexistants et à les lier ensemble d’une certaine manière. Le cultivateur, après s’être familiarisé avec cet instrument, a pu le «voir», le retrouver «tout fait» dans une branche fourchue et il a pu alors, mais alors seulement, se servir d’un instrument d’une seule pièce en s’épargnant la peine d’un assemblage. L’araire qu’utilisent aujourd’hui certains groupes, et qui comporte d’importantes parties d’un seul morceau (double mancheron) n’est pas primitive, mais copiée sur des modèles antérieurs. De même les roues pleines ont été précédées de roues à raies construites et on a eu l’idée de débiter un tronc en rondelles pour obtenir une (p 167) roue parce que l’on avait auparavant fabriqué des roues. Ce n’est pas en «regardant» simplement un tronc d’arbre coupé ou un rouleau qu’on a inventé la roue; les habitants de l’Amérique avaient d’aussi bons yeux et autant d’arbres réguliers que les habitants de l’Asie; pourtant ils n’ont pas connu la roue alors que celle-ci est vieille de plusieurs millénaires en Asie. L’homme n’aperçoit et ne reconnaît donc dans du « tout fait» naturel que les formes qu’il a construites au préalable. De même, il ne reconstruit en un seul bloc d’une forme déterminée que ce qu’il savait auparavant construire à partir de nombreux éléments rassemblés. L’objet primitif d’une seule pièce comme les menhirs par exemple est informe. Par contre, les obélisques supposent une grande familiarité avec les constructions de pierre taillée, ou de boue séchée ; la maison monolithe moderne en béton armé existe de même, parce que a existé avant elle la maison «en morceaux» de bois et de pierre.

André-Georges Haudricourt. Les pieds sur terre. 4 / L’homme est une espèce cuisinière

L’homme est une espèce cuisinière (page 164)

Il faut décrire les faits ethnologiques de manière exhaustive c’est-à-dire en tenant compte de tout ce qui paraît « magique» imaginaire ou irrationnel. Je crois réellement que devant les faits ethnologiques, et la technique fait partie de ces faits, on tombe naturellement dans la magie. Dans la cuisine traditionnelle, par exemple, il y a préparation, lavage, broyage, cuisson, des opérations qui se présentent en fait comme des rites de désacralisation dont le but est d’enlever ou de réduire les puissances magiques, bonnes ou mauvaises, beaucoup trop fortes pour des simples mortels…
Je reconnais que du point de vue purement technique, ces rites ont une certaine efficacité : la cuisson et le broyage augmentent la digestibilité et le lavage, comme pour le manioc, fait disparaître le poison. Mais les gens qui exécutent ces rites se les représentent d’une toute autre façon que (p 165) nous; pour eux, rendre assimilable un aliment est de même nature que de «civiliser» un étranger (cf. Extrême-Orient).
Plus qu’une espèce religieuse, l’homme est une espèce cuisinière par rapport aux animaux, la cuisine étant une des applications, probablement la plus importante, de la domestication du feu; domestication du feu qui a produit des concepts tels que celui de « la propagation» par le contact ou de la « transmutation» (on solidifie de la terre mouillée, on fait des galets à partir de la bouillie etc.) qui ont été extrapolés dans les pratiques magiques: magie de transformation. Je crois que l’Homme primitif était aussi rationaliste qu’une vache ou qu’un renard mais que sa magie était guidée par la conception rationnelle qu’il avait du monde, et ces hommes pour qui la montagne pouvait parler le ciel être un père et la terre une mère, ces « mammifères sociaux» comme l’on dit depuis Darwin, ont sans doute eu leurs premières idées et inventés leurs premières techniques par projection anthropomorphiques.

André-Georges Haudricourt. Les pieds sur terre. 3 / Apprendre à écouter les pierres

Apprendre à écouter les pierres (page 163)

Mis à part l’examen des objets et des langues, en ce qui concerne l’aspect humain du milieu dit naturel, il nous paraît urgent de s’occuper de la relation que l’homme entretient avec le monde minéral, «la nature inerte». Nature inerte qui s’oppose non seulement au monde vivant des plantes et des animaux mais aussi au monde animé des eaux, des volcans, des astres, des météores… Ce monde minéral n’apparaît inerte que dans notre civilisation; il est ordinairement considéré par les autres sociétés comme un monde qui fut animé ou qui pourrait l’être. Pour les anciens Chinois, la terre n’est autre que le corps du géant P’on-Kou, pour la Bible, c’est le limon qui est l’origine de l’homme etc.
L’ethnominéralogie ne se limite pas à l’énumération des substances minérales utilisées par l’homme et des manipulations qu’il leur fait subir, mais de tout ce que l’on pense, tout (p 164) ce qui se dit à ce sujet et de toutes les conséquences que cela à sur la vie sociale. Selon les civilisations ce sont les hommes ou les femmes qui s’occupent de la poterie; pour les métaux, par contre ce sont toujours les hommes, formant souvent une caste particulière, etc. L’ethnominéralogie c’est donc tout type de relation avec la matière et ce que cela entraîne dans la vie des sociétés.
C’est une chose de sens commun que de dire qu’à la surface de la terre les minéraux sont limités. Utiliser l’uranium pour faire marcher des machines à vapeur, pour produire de l’électricité (faire tourner les turbines) apparaît parfaitement archaïque au regard de l’uranium qui dégage directement de l’énergie (radiation). Tout cela provient du manque de connaissance générale des ingénieurs, incapables d’avoir une vision d’ensemble des choses.

Nicolas Truong-Baptiste Lanaspeze. Mettre les villes dans la nature.

in Le Monde.
Mieux que la végétalisation des agglomérations surdimensionnées, il faut « mettre les villes dans la nature plutôt que la nature en ville », estime l’éditeur Baptiste Lanaspeze, pionnier des sentiers métropolitains et concepteur du GR 2013 à Marseille.

Né en 1977, Baptiste Lanaspeze est auteur, éditeur et consultant. Il a fondé et dirige les éditions Wildproject, consacrées à la pensée écologiste. Créateur du GR 2013, il est le cofondateur de l’Agence des sentiers métropolitains, l’auteur de Marseille, ville sauvage (Actes Sud, 2012, rééd. 2020) et, avec Paul Hervé Lavessière, du Sentier du Grand Paris (Wildproject, 2020).

Comment définissez-vous l’écologie urbaine ?

L’écologie est la science des relations des vivants avec la Terre, et la ville est un mode d’habitat caractéristique des sociétés humaines. L’écologie urbaine pose donc une question fondamentale : comment organiser les habitats humains de façon qu’ils s’insèrent dans les autres habitats terrestres ? Comment pouvons-nous refaire société avec la Terre ?
La recomposition écologique de nos territoires urbains constitue, en quelque sorte, le volet opérationnel de l’écologie théorique et politique. Et elle est − enfin ! − en train de susciter l’attention des architectes et des urbanistes, comme en témoigne, par exemple, la récente exposition du Pavillon de l’Arsenal « La beauté d’une ville : controverses esthétiques et transition urbaine ».

Pourquoi ce regain d’intérêt pour la nature en ville ?

Cet intérêt pour la nature en ville me semble une première étape vers une véritable écologie urbaine. L’expression « nature en ville », qui n’existait pas dans les années 2000, est devenue, depuis une décennie, un enjeu, parfois un slogan. Du côté des habitants, on l’associe à des initiatives spontanées de végétalisation, allant des rues plantées (dans les centres-villes) aux jardins potagers en pied d’immeubles (dans les résidences collectives).

Et du côté des collectivités locales, l’expression est devenue omniprésente depuis la réforme réglementaire de 2010, qui inscrit dans le code de l’urbanisme des continuités écologiques (« trame verte et bleue »). Cela a contraint les techniciens et les élus à s’approprier cette nouvelle dimension de l’aménagement urbain. Cette réforme réglementaire est issue de « l’écologie du paysage », une sous-discipline de l’écologie, apparue dans les années 1980, qui étudie la fragmentation des habitats naturels dans les territoires habités (ruraux, périurbains, urbains), et qui invite à créer de nouvelles connexions pour recomposer le tissu de la matrice du vivant. C’est le propos de ces « trames vertes » ou « corridors » que de retisser de la vie dans notre monde déchiré.

La façon dont nous habitons la Terre constitue une des causes importantes de la « sixième extinction ». La nature en ville est-elle vraiment un projet stratégique pour renverser cette tendance ?

Bien qu’elle ait eu le mérite de faire venir les écologues à la table des négociations, et d’obliger les urbanistes à acquérir des rudiments d’écologie scientifique, la « nature en ville » constitue une entrée insuffisante dans la vaste question de l’écologie urbaine. Elle peut trop facilement servir de caution écologique à un développement urbain qui se contente de rajouter du végétal et de restaurer les rivières. Un des mantras des projets institutionnels de « nature en ville » est par exemple de « planter davantage d’arbres pour créer des îlots de fraîcheur et lutter contre le réchauffement climatique ». Mais à quoi bon, si on reste dans des villes surdimensionnées, structurées par le transport express, ultra-carbonées, financiarisées, ultra-inégalitaires, dépendantes de flux mondialisés ?

Au risque d’une formule trop expéditive, je dirais que la question n’est pas tant la nature en ville que les villes dans la nature. Il faut renverser la charge de la preuve ! On trouve normal de faire des enclaves de nature sauvage (parcs naturels), mais ne serait-ce pas les villes qui devraient limiter leur emprise spatiale, pour préserver la santé et la beauté du monde vivant ?

Est-ce la raison pour laquelle vous avez créé le GR 2013, ainsi que l’Agence des sentiers métropolitains ?

Le GR 2013 est en effet né de ces méditations sur l’écologie urbaine, pendant que j’écrivais Marseille, ville sauvage. Je venais de créer les éditions Wildproject, et ma découverte de la philosophie de l’écologie m’avait convaincu qu’on ne pouvait plus philosopher sans avoir une pratique de terrain. Pour interroger ce champ de recherche de l’écologie urbaine, le territoire marseillais me semblait idéal : la richesse des relations ville-nature à Marseille me nourrissait intimement sur les plans sociologique, géographique, poétique…

C’est ainsi qu’est née l’idée de transposer la pratique de la randonnée pédestre dans les espaces urbains et périurbains – entrées de villes, pavillons, zones d’activités, friches… Depuis le XIXe siècle et la peinture de paysage, la randonnée avait beaucoup contribué à l’émergence d’une sensibilité proto-écologiste, cependant encore marquée par la nature vierge et le dualisme. Inspiré par des artistes-marcheurs marseillais comme Hendrik Sturm ou Nicolas Memain, qui arpentaient et racontaient le périurbain, j’ai voulu décaler vers nos territoires habités le regard admiratif du randonneur.

A la suite de la création de ce premier sentier, nous avons fondé, en 2014, avec l’urbaniste Paul-Hervé Lavessière, l’Agence des sentiers métropolitains ; et d’autres sentiers sont apparus en France et dans le monde. Nous avons parcouru, en collectif, des milliers de kilomètres à pied dans les banlieues de Marseille, Paris, Bordeaux, Tunis, Milan, Cologne, Athènes, Boston… ce qui a donné naissance à une « Académie des sentiers métropolitains » en six langues.
Nous définissons notre Agence des sentiers métropolitains comme une agence d’urbanisme atypique, en contexte de transition écologique : les sentiers métropolitains sont des équipements urbains indispensables pour permettre aux citadins d’atterrir sur leurs territoires, et de se sentir légitimes à contribuer aux débats sur la réinvention écologique des villes.

Comment la ville peut-elle refaire société avec la Terre ?

Plusieurs dynamiques sont à l’œuvre. D’abord, l’agriculture urbaine est un mouvement international essentiel, qui relie le plaisir, l’estomac, l’assiette, le transport et le territoire urbain. Ce mouvement mobilise les habitants, qui plébiscitent les marchés paysans ; mais aussi les porteurs de projets agricoles, qui sont de plus en plus nombreux. Il résonne également avec une dimension théorique, que le philosophe de l’architecture Sébastien Marot a résumée autour de la notion d’« agritecture » dans la dernière Triennale de Lisbonne. L’idée est que, jusqu’au XIXe siècle, on avait toujours pensé dans un même geste la question urbaine et la question rurale ; et qu’il est vital de réactiver cette unité.

Ensuite, un autre mouvement, qui me semble structurant, est la reprise actuelle, par une nouvelle génération de militants et de chercheurs, du « biorégionalisme » – un mouvement californien des années 1970, lié à la contre-culture, qui invite à recomposer radicalement nos habitats et nos modes de vie à partir et au service des territoires vivants et des bassins versants. Avec des gens comme Mathias Rollot (Qu’est-ce qu’une biorégion ?, Wildproject, 2021, 140 pages, 12 euros), ce mouvement est en train d’infléchir le sens même du mot « architecture ».


Baptiste Lanaspeze
Arpenter le sentier métropolitain du GR 2013 Marseille Provence, qui propose 365 kilomètres de chemins balisés entre collines et cités, étangs et lotissements, c’est faire l’expérience d’un monde hybridé. Un monde où les frontières entre nature et culture deviennent clairs-obscurs. Surtout lorsque Baptiste Lanaspeze, son concepteur, guide les pas des promeneurs.

Car le directeur des éditions Wildproject a imaginé ces chemins de randonnée comme une manière de marcher « par-delà nature et culture », comme dit l’anthropologue Philippe Descola, loin d’une vision dite « naturaliste », qui sépare radicalement les humains des non-humains. Une façon d’incarner les humanités écologiques, qu’il publie depuis plus de dix ans. Et d’envisager Marseille comme « une ville sauvage ».

Plus bas, un guetteur (« chouf ») d’un réseau de trafiquants, ne parvenant pas à distinguer randonneurs et indicateurs, lance une sonore alerte (« arah ! ») afin que la bande s’évanouisse dans la nature. Baptiste Lanaspeze, qui voudrait que ce sentier invite le promeneur à « marcher à Marseille comme dans les Pyrénées », aime aller « chercher la beauté du diable » dans ces « territoires abîmés ». Mais des quartiers sont également revivifiés par ce GR inattendu, littéralement tracé hors des sentiers battus. Devant « Foresta », tiers-lieu initié par un collectif d’architectes qui domine la mer et permet de voir la côte bleue, Dalila, une habitante d’origine algérienne, qui aime préparer des cafés gratuits a tutti, lance : « Ici, on est solidaires ! »

Parmi « ceux qui croient »

Rabbah, ancien enfant du bidonville de Lorette, ouvrier retraité qui arpente quotidiennement le GR 2013, s’exclame : « C’est beau ici, cela me fait penser à la Kabylie. » Et ajoute : « La nature, c’est Dieu qui l’a créée afin qu’on s’y retrouve et que l’on se rencontre. » « On ne saurait mieux dire », acquiesce Baptiste Lanaspeze. Car l’éditeur fait partie de « ceux qui croient ». Mais « il n’est pas aisé, au sein d’une galaxie écologiste souvent gauchiste et anticléricale, d’échanger sur le sujet », reconnaît-il. C’est pourquoi il a notamment publié Genèse. Dieu nous a-t-il placés au-dessus de la nature ? de J. Baird Callicott (Wildproject, 120 pages, 8 euros), une réflexion intempestive sur l’écologie du christianisme.

Ce GR est arpenté par plus de 200 000 randonneurs par an. Un succès pour Baptiste Lanaspeze, pionnier des sentiers métropolitains, et pour Wildproject, sa maison d’édition, longtemps restée « sous les radars ». La petite officine marseillaise, « chic et discrète », est devenue, en écologie, incontournable. Depuis 2018, son chiffre d’affaires a augmenté de plus de 60 %. Il faut dire que nous sommes entrés dans une nouvelle ère, dite de l’anthropocène, sur laquelle Wildproject travaille depuis dix ans, publiant les grands noms de la pensée écologique, de Rachel Carson à Baptiste Morizot, dont les titres respectifs Printemps silencieux et Les Diplomates s’écoulent à plus de trois cents exemplaires par mois. Sans parler du Covid-19, qui vient, déclare l’éditeur, « donner un grand coup de sifflet à notre modèle de développement ». Mais pas à celui de Baptiste Lanaspeze, parti depuis longtemps en éclaireur sur le chemin des idées.

Marcel Proust. Aubépine

[…] « — quand il me fallut rejoindre en courant mon père et mon grand- père qui m’appelaient, étonnés que je ne les eusse pas suivis dans le petit chemin qui monte vers les champs et où ils s’étaient engagés. Je le trouvai tout bourdonnant de l’odeur des aubépines. La haie formait comme une suite de chapelles qui disparaissaient sous la jonchée de leurs fleurs amoncelées en reposoir;…
Mais j’avais beau rester devant les aubépines à respirer, à porter devant ma pensée qui ne savait ce qu’elle devait en faire, à perdre, à retrouver leur invisible et fixe odeur, à m’unir au rythme qui jetait leurs fleurs, ici et là, avec une allégresse juvénile et à des intervalles inattendus comme certains intervalles musicaux, elles m’offraient indéfiniment le même charme avec une profusion inépuisable, mais sans me le laisser approfondir davantage, comme ces mélodies qu’on rejoue cent fois de suite sans descendre plus avant dans leur secret…..
Puis je revenais devant les aubépines comme devant ces chefs-d’oeuvre dont on croit qu’on saura mieux les voir quand on aura cessé un moment de les regarder, mais j’avais beau me faire un écran de mes mains pour n’avoir qu’elles sous les yeux, le sentiment qu’elles éveillaient en moi restait obscur et vague, cherchant en vain à se dégager, à venir adhérer à leurs fleurs. Elles ne m’aidaient pas à l’éclaircir, et je ne pouvais demander à d’autres fleurs de le satisfaire. Alors me donnant cette joie que nous éprouvons quand nous voyons de notre peintre préféré une oeuvre qui diffère de celles que nous connaissions, ou bien si l’on nous mène devant un tableau dont nous n’avions vu jusque-là qu’une esquisse au crayon, si un morceau entendu seulement au piano nous apparaît ensuite revêtu des couleurs de l’orchestre, mon grand-père m’appelant et me désignant la haie de Tansonville, me dit: « Toi qui aimes les aubépines, regarde un peu cette épine rose; est-elle jolie! » En effet c’était une épine, mais rose, plus belle encore que les blanches. Elle aussi avait une parure de fête — de ces seules vraies fêtes que sont les fêtes religieuses, puisqu’un caprice contingent ne les applique pas comme les fêtes mondaines à un jour quelconque qui ne leur est pas spécialement destiné, qui n’a rien d’essentiellement férié — mais une parure plus riche encore, car les fleurs attachées sur la branche, les unes au-dessus des autres, de manière à ne laisser aucune place qui ne fût décorées, comme des pompons qui enguirlandent une houlette rococo, étaient « en couleur », par conséquent d’une qualité supérieure selon l’esthétique de Combray, si l’on en jugeait par l’échelle des prix dans le « magasin » de la Place, ou chez Camus où étaient plus chers ceux des biscuits qui étaient roses. Moi-même j’appréciais plus le fromage à la crème rose, celui où l’on m’avait permis d’écraser des fraises. Et justement ces fleurs avaient choisi une de ces teintes de chose mangeable, ou de tendre embellissement à une toilette pour une grande fête, qui, parce qu’elles leur présentent la raison de leur supériorité, sont celles qui semblent belles avec le plus d’évidence aux yeux des enfants, et à cause de cela, gardent toujours pour eux quelque chose de plus vif et de plus naturel que les autres teintes, même lorsqu’ils ont compris qu’elles ne promettaient rien à leur gourmandise et n’avaient pas été choisies par la couturière. Et certes, je l’avais tout de suite senti, comme devant les épines blanches mais avec plus d’émerveillement, que ce n’était pas facticement, par un artifice de fabrication humaine, qu’était traduite l’intention de festivité dans les fleurs, mais que c’était la nature qui, spontanément, l’avait exprimée avec la naïveté d’une commerçante de village travaillant pour un reposoir, en surchargeant l’arbuste de ces rosettes d’un ton trop tendre ou d’un pompadour provincial. Au haut des branches, comme autant de ces petits rosiers aux pots cachés dans des papiers en dentelles, dont aux grandes fêtes on faisait rayonner sur l’autel les minces fusées, pullulaient mille petits boutons d’une teinte plus pâle qui, en s’entrouvrant, laissaient voir, comme au fond d’une coupe de marbre rose, de rouges sanguines et trahissaient plus encore que les fleurs, l’essence particulière, irrésistible, de l’épine, qui, partout où elle bourgeonnait, où elle allait fleurir, ne le pouvait qu’en rose. Intercalé dans la haie, mais aussi différent d’elle qu’une jeune fille en robe de fête au milieu de personnes en négligé qui resteront à la maison, tout prêt pour le mois de Marie, dont il semblait faire partie, tel brillait en souriant dans sa fraîche toilette rose, l’arbuste catholique et délicieux.
La haie laissait voir à l’intérieur du parc une allée bordée de jasmins, de pensées et de verveines entre lesquelles des giroflées ouvraient leur bourse fraîche, du rose odorant et passé d’un cuir ancien de Cordoue, tandis que sur le gravier un long tuyau d’arrosage peint en vert, déroulant ses circuits, dressait, aux points où il était percé, au-dessus des fleurs dont il imbibait les parfums, l’éventail vertical et prismatique de ses gouttelettes multicolores. Tout à coup, je m’arrêtai, je ne pus plus bouger, comme il arrive quand une vision ne s’adresse pas seulement à nos regards, mais requiert des perceptions plus profondes et dispose de notre être tout entier. Une fillette d’un blond roux qui avait l’air de rentrer de promenade et tenait à la main une bêche de jardinage, nous regardait, levant un visage semé de taches roses. Ses yeux noirs brillaient et comme je ne savais pas alors, ni ne l’ai appris depuis, réduire en ses éléments objectifs une impression forte, comme je n’avais pas, ainsi qu’on dit, assez « d’esprit d’observation » pour dégager la notion de leur couleur, pendant longtemps, chaque fois que je repensai à elle, le souvenir de leur éclat se présentait aussitôt à moi comme celui d’un vif azur, puisqu’elle était blonde: de sorte que, peut-être si elle n’avait pas eu des yeux aussi noirs — ce qui frappait tant la première fois qu’on la voyait — je n’aurais pas été, comme je le fus, plus particulièrement amoureux, en elle, de ses yeux bleus. »