Descola, Par delà nature et culture, pp. 506-508
« Pour que des humains et des non humains pourtant fondus dans un même ensemble soient traités comme des entités distinctes [et] individualiser des humains à l’intérieur du collectif totémique puisque chacun d’eux, issu d’un même réservoir d’âmes enfants, est conforme de la même façon aux propriétés de la classe prototypique qu’il objective dans sa personne.
Ainsi la solution consiste-t-elle plutôt dans ce cas à surdéterminer les attributs de l’individu par rapport à ceux de sa classe en particularisant le support de son identité, c’est-à-dire les caractéristiques de son âme-enfant. C’est l’un des buts assignés aux cérémonies d’initiation et aux objets rituels qu’elles mobilisent, et que la fonction des churinga chez les Aranda illustre bien.
Le terme churinga (ou tjurunga) désigne, entre autres choses, des objets cultuels de diverses sortes, localisés dans un site totémique et servant de support à l’identité de l’être du Rêve qui a donné origine à ce lieu. Parmi ceux-ci, on doit distinguer les churinga collectifs (dits knanja), des pierres et des rochers inamovibles incorporant les âmes-enfants des espèces totémiques non humaines et servant pour l’essentiel aux rites de « multiplication », et les churinga individuels (dits indulla-irrakura), tous différents les uns des autres et qui objectifient chacun une âme-enfant humaine.
Il s’agit de planches de bois ou de feuilles de schiste de forme ovale ou rectangulaire, gravées ou peintes de motifs abstraits et dissimulées en temps ordinaire dans un creux d’arbre ou une crevasse du site totémique. Le motif ornant chaque churinga individuel est entièrement original et représente la singularité non pas tant de l’individu auquel il est associé que de l’âme de l’enfant qui anime son existence en tant que membre particularisé d’un collectif totémique. Comment une telle singularisation est-elle possible, se demandera-t-on, puisque les âmes-enfants de tous les humains issus d’un site totémique procèdent d’un même être du Rêve et sont donc ontologiquement identiques? Tout simplement, parce que chaque churinga, et donc chaque âme-enfant humaine, se présente comme une expression en quelque sorte fractale de la structure générale des propriétés de sa classe totémique en ce qu’elle illustre une étape différente des conditions de son objectivation. Et cette « représentation de l’irreprésentable », pour employer une formule de Moisseeff, s’obtient avec une remarquable économie de moyens. En effet, les motifs à base de cercles, demi-cercles, spirales et lignes pleines ou discontinues dépeints sur la surface des churinga figurent chacun une portion du trajet d’un être du Rêve et les traces laissées par lui sur la surface des churinga figurent chacun une portion du trajet d’un être du Rêve et les traces laissées par lui dans tel ou tel lieu à la suite de tel ou tel ou tel événement, de sorte que chaque individu, c’est-à-dire chaque incarnation d’une âme-enfant, devient l’actualisation d’un des états successifs par lesquels est passée la genèse de l’identité collective propre à l’ensemble dont il fait partie. Sur le fond d’une spécificité ontologique commune, les individus se différencient ainsi les uns des autres grâce à la répartition entre chaque membre humain de la classe totémique, sous la forme d’un paysage miniature animé par une péripétie fondatrice, d’un segment de la geste initiale qui les a tous constitués en tant que classe homogène. »