Comment une plante sait-elle compter ? (p 167)
La science des rapports réciproques de l’homme et du monde végétal, mériterait, elle aussi, qu’on lui accorde plus d’intérêt. Quand on sait comment les plantes vivent, le phénomène de la photo synthèse, et que l’on voit la pauvreté de nos inventions on peut s’inquiéter du manque de curiosité des hommes. De la même façon il faut s’inquiéter vivement de la destruction des forêts tropicales et des pluies acides en Europe; il faut se rendre compte que cela menace l’équilibre de la planète.
L’ethnobotanique ne s’arrête évidemment pas à l’étude des plantes vivantes et, si l’on regarde les chapiteaux romans ou les marges illustrées des manuscrits en Europe au Moyen Age, on est frappé par la maladresse et l’inexactitude (p 168) des dessins de plantes. Dans un manuscrit anglais de cette période «Agnus castus» en moyen anglais, il y a une description botanique où il est dit: telle plante à des feuilles comme telle autre, telles fleurs sont les mêmes que celles que l’on peut voir sur tel arbuste, bref une liste alphabétique latine de 243 plantes médicinales où aigremoine, pimprenelle et reine des prés sont décrites comme «ayant des feuilles comme la tanaisie», etc. Ce n’est qu’au xve siècle qu’apparaissent dans des tableaux religieux des dessins corrects, alors qu’à la même époque les ouvrages de plantes médicinales sont toujours aussi schématiques. Et cela parce qu’il n’y avait pas de vocabulaire descriptif, vocabulaire qui n’apparaîtra qu’ensuite. C’est en Europe, au xvr siècle qu’apparaîtront des dessins de plantes lisibles parce que dessinées pour elles-mêmes; on les trouve dès 1530 chez Brunsfeld, 1542 chez Fuchs et bien sûr chez Dürer et Léonard de Vinci.
A cette époque la situation en Chine était semblable sur ce plan à ce qu’avait été la nôtre au Moyen Age. (HTbo 1985). Les médecins chinois, également botanistes, étaient au xvr siècle encore incapables de dessiner correctement les plantes puisqu’ils les recopiaient sur d’autres dessins. Il y avait semble-t-il un cloisonnement très important entre la peinture et la médecine. C’est ainsi que la datura se retrouva avec quatre pétales au lieu de cinq, d’autres plantes avec six au lieu de sept, etc. Le comble est que les Chinois avaient un mot pour «pétale» alors que nous n’en avions pas mais qu’ils ne voyaient que le pétale des dessins.
Je pense que nous ne nous sommes pas suffisamment interrogé sur ce que nous enseigne les plantes dans leur comportement. Par exemple, nous ne savons pas comment et pourquoi les plantes savent compter. C’est pourtant une chose tout à fait passionnante de voir que les plantes savent compter jusqu’à cinq ou sept et qu’au-delà elles commencent (p 169) à bafouiller un peu. Est-ce que c’est une histoire de symétrie ou autre chose? Toujours est-il que les plantes, qui poussent doucement et, comme disent les Chinois, qu’il ne faut pas tirer au risque de les faire crever, nous apprennent à ne pas courir et à ne pas nous dépêcher.