ÔE Kenzaburô alias Kogito Chôkô : penser Chôkô

ÔE Kenzaburô alias Kogito Chôkô : penser Chôkô*

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ÔE Kenzaburô, Adieu, mon livre!

4e de couverture
«Tout comme les yeux de celui qui doit mourir, les yeux qui ont créé doivent aussi se fermer (T.S. Eliot). Retiré dans sa résidence [sa Maison-des-Bois], un romancier vieillissant Chôkô Kogito, [dont la vie ressemble beaucoup à celle de Ôe Kenzaburô] affronte avec un ami d’enfance Tsubaki Shigeru, architecte et homme d’action, sa propre disparition face à la destruction possible d’un monde auquel il appartient. Chôkô Kogito entreprend ainsi l’écriture d’un nouveau roman « à l’intérieur même de sa vie ». Dans cette maison propice à l’échange de vues et à la méditation, le romancier et ses invités parlent des ans qui s’accumulent, commentent ces compagnons de vie que sont Mishima et le poète T.S. Eliot, convoquent Céline, Beckett et Dostoïevski dans des digressions au cours desquelles s’échafaudent des théories romanesques aussi bien que politiques. « Je veux seulement tenter de réfléchir à la façon dont, en tant qu’écrivain, il m’est possible de vivre la fin de ma longue vie alors que je me trouve confronté à une grande catastrophe » (entretien avec Philippe Forest, La nrf-Du Japon). Ainsi s’écrit devant nous un roman surgi de l’inquiétude, de la possibilité de vivre poétiquement dans cette «Terre vaine» que prophétise le poète, sans cesse menacée, et dont la catastrophe de Fukushima est, pour l’écrivain, un signe [et l’attentat des tours de 2011, un objet de fixation pour l’engagement politique terroriste  de l’architecte]. Kogito  et Shigeru figurent les deux faces d’une même identité, l’intellectuel dans la cité, formant un pseudo-couple, notion empruntée à Beckett et Céline. «Le livre « se referme » (page 454) dans la chambre de Kogito Chôkô qui déclare à Shigeru, qu’il occupe ses journées dans un collationnement continu d’indices du désastre annoncé, des catastrophes à venir: une collecte continue de textes et d’images «trouvées», consignée  avec un logiciel ordinaire de traitement de texte/image sur son clavier d’ordinateur et formant un ensemble qu’il nomme Chôkô (étrange homonyme de l’objet formant collection: le (digital) Soba Choko de Jean-Louis Boissier.

Extraits de texte (de la page 454 à la page 476 page de fin du livre sur une très belle citation de T.S. Eliot * (qui ouvre déjà  le livre, page 10, première partie dont le titre est JE VEUX PLUTÔT ENTENDRE PARLER DE LA FOLIE DES VIEILLARDS)

page 454. «Tout ce que je produis avec mon traitement de texte, je le mets dans des caisses que je dispose sur les rayons de la bibliothèque. Le mari d’Asa, qui était directeur de collège, me fabrique des caisses en bois à intervalles réguliers.
— Et quel en est le contenu ?
— J’appelle l’ensemble Chôkô !
Chôkô? Tu écris ton autobiographie ?
Mon autobiographie?… Ah, bon! tu dis ça parce que pendant de longues années j’ai écrit en parlant continuellement de moi, n’est-ce pas ?… Mais maintenant, je me suis complètement débarrassé de la corvée de devoir parler de moi et ça ne m’intéresse plus du tout. Non, c’est une forme d’écriture que j’ai trouvée plus tard.
— Entendant ce chôkô, ton nom est la seule chose qui me soit venue à l’esprit! Il est vrai que, depuis l’incident, j’ai encore bien davantage coupé les ponts avec la langue japonaise. En fait, même les courriels que j’échange avec Mâ’chan et Neio sont en anglais..
— Depuis que j’ai reçu le fax de Maki me transmettant le message qui annonçait que tu viendrais me voir à Shikoku au retour de ta conférence de Bangkok, je réfléchis à la façon dont je pourrais t’expliquer cela! Par chôkô, j’entends d’abord l’anglais sign, une expression, une marque… ou l’anglais indication, un indice, une évidence, ou encore quelque chose indiquant la présence d’une maladie, a symptom si l’on veut, un augure, un présage annonçant une situation indésirable, détestable… ou encore une allusion à peine perceptible… ou enfin l’annonce d’une situation anormale, d’un signe, au sens de l’anglais stigma
(page 455) En ce moment, je ne lis plus de livres… Bon, il m’arrive de m’étendre sur mon lit et de regarder longuement avec mes jumelles de théâtre les titres alignés sur les rayons de la bibliothèque… Mais je ne lis que les journaux, plusieurs quotidiens japonais ainsi que le New York Times et Le Monde, et je les lis de la première à la dernière ligne.
Qu’est-ce que je cherche en procédant ainsi? Des chôkô, des signes! N’importe quoi qui corresponde à l’un des termes anglais que je t’ai énumérés: des signes, des indications, des indices, des évidences, des symptômes. Je cherche dans tous les articles, courts ou longs, des signes indiquant une situation anormale et je les note. C’est l’entreprise que je poursuis, et rien d’autre.
Que se passe-t-il dans ce monde où nous survivons encore? Tout d’abord au niveau de l’environnement, mais pas uniquement. Lorsque je faisais mes débuts d’écrivain, mes aînés me poussaient à écrire un roman total. C’est dans l’esprit de ce roman total que je recueille toutes sortes de choses, même les signes les plus infimes d’étrangeté, y compris dans la vie sociale, et que je les enregistre. Je note la date et le lieu, ainsi que le nom du témoin lorsqu’il est connu. Pas un seul jour ne passe sans que j’en trouve au moins deux ou trois !
Parfois, se produit un événement qui est ressenti comme crucial. Alors on assiste à une avalanche de commentaires énumérant les signes précurseurs et montrant le processus d’accumulation qui a mené à cette situation. Mais moi, ce que je fais, c’est de poursuivre la récolte de tous les infimes signes précurseurs avant que l’événement ne se produise. Au-delà, à l’horizon de leur amoncellement, se profile la voie qui va (page 456) vers le point de non-retour, la destruction complète, irréparable. Dans le cas du Japon des années 1920-1930, nous connaissons, toi et moi, de nombreux ouvrages qui retracent ce processus. Les signes annonciateurs que je décris veulent, à l’échelle mondiale, tracer à l’avance cette trajectoire.
— Alors comme ça, en publiant ces textes, tu as l’intention de te tailler une réputation de prophète?
— ÇA MÈNERAIT À QUOI DE FAIRE UNE CHOSE PAREILLE, HEIN?! fit Kogito d’une voix courroucée.
Vertement remis à sa place par son ami, Shigeru n’ajouta rien. Une attitude qui surprit Kogito, qui entreprit de se justifier:
— Comme je te l’ai déjà dit, c’est trop volumineux pour être publié. Même en les sortant en fascicules, il faudrait chaque fois trouver un collaborateur qui établisse un index démesuré, car moi je n’ai pas le temps de le faire. Je passe mes journées à trouver mes signes, puis à les mettre par écrit, et rien que cela me prend tout mon temps…
— Alors pour toi, Kogî, est-ce que cela veut dire que ton projet… ton plan… n’est réalisable qu’à travers ce travail… qu’en menant une telle entreprise?
Cette façon hésitante de s’exprimer était, elle aussi, inhabituelle chez Shigeru. Kogito eut alors honte de son accès de colère devant la réaction toute naturelle que son histoire de signes avait provoquée chez son ami.
Cela lui rappela à nouveau un autre moment de honte intense, celui éprouvé soixante ans auparavant dans cette même vallée vers laquelle ils roulaient en ce moment, quand il avait, chose que les enfants du village ne faisaient jamais, frappé Shigeru à la tête avec un caillou.
(page 457) Kogito était depuis un bon moment incapable de parler à un Shigeru qui, découragé par sa rebuffade parfaitement injuste, s’était assagi jusque dans sa conduite.
— Ton histoire n’est pas encore terminée, remarqua tranquillement Shigeru, mais d’après la forme des montagnes, on va arriver dans la vallée. Pendant qu’il fait encore jour, j’aimerais aller me recueillir devant les tombes… et aussi de profiter de l’occasion pour aller voir mon «arbre personnel».
Quand on en aura fini avec ça, j’aimerais que tu me montres tes caisses de signes. Rien qu’avec ça, je crois que je pourrai me faire une bonne idée des dimensions que cela prendra.

4 Kogito marchait devant Shigeru sur le sentier bordé à l’est d’une profonde forêt de cyprès du Japon et à l’ouest, de bambouseraies enjambant la vallée.
Bloquant l’horizon, un vieux Castanopsis déployait ses branches. Deux sépultures se dressaient dans l’espace obscur à ses pieds. Elles étaient en pierre naturelle, pratiquement de la même forme, recouvertes de la même mousse, et seule la fraîcheur de l’inscription gravée sur l’une d’elles les distinguait. C’était la tombe de la mère de Kogito, qui, lorsqu’elle avait édifié celle de sa propre mère, avait fait aligner la sienne pour que la mousse recouvre les deux pierres de façon identique.
— Votre caveau familial est en haut d’une pente d’où l’on embrasse l’ensemble de la vallée. Et là au fond, il y avait un sapin qui était, avais-tu décidé lorsque tu étais enfant, ton «arbre personnel»
[…]
(page 463)
5 Six mois après être venu s’installer dans la Maison-des-Bois, Kogito avait, tout en poursuivant son travail sur les signes annonciateurs, réarrangé la pièce qui lui servait de chambre à coucher et de bibliothèque. Des étagères couraient en continu sur les parois nord et ouest. Les parties centrales et supérieures étaient remplies des livres rapportés de Tôkyô, mais le tiers inférieur était réservé aux caisses dans lesquelles il classait ses signes. Ces fichiers étaient conçus de façon que les fiches imprimées sur du papier épais, les plus récentes au premier rang, soient facilement consultables. Les rayonnages abritant les livres étaient pleins, mais sinon il y avait largement de la place pour ses fiches, même s’il en écrivait encore pendant cinq ans.
— La forme de base de tes signes, ça rappelle celle des notes journalières, non? Rien qu’à voir la production de cette année, on comprend que ça couvre de nombreux domaines. Comme tu l’as dit, ça sera toute une histoire d’établir un index.
(page 464) — Pour le moment, en vue d’un index, je classe mes fiches par tranches de dix jours, et je note uniquement les sujets traités sur les cartons de séparation, mais ça ne fait qu’augmenter! Enfin, bon, ce n’est pas la place qui manque pour entreposer mes boîtes… Mais il ne s’agit pas seulement de les stocker, il faut aussi penser à en faciliter l’accès au lecteur, et c’est pour cela que j’ai voulu des rayonnages peu élevés.
— Quoi! Tu t’attends à ce que des gens viennent directement ici pour les lire?
— Evidemment ! Sinon, à quoi bon écrire ?
— Alors, dans ce cas, je peux comprendre ce que tu es en train de faire!
Shigeru, ayant sorti le contenu d’une subdivision, l’étala sur un espace libre devant les étagères pour l’examiner, puis, reclassant les fiches saisies à l’ordinateur, les remit dans leur boîte.
— Il n’y a pas que du texte, hein? Il y a aussi des passages avec des photos, comme un manuscrit illustré
Kogito enleva les lunettes de presbyte qu’il utilisait pour écrire et examina la feuille que lui montrait Shigeru.
— C’est un cliché qui a été pris par un photographe avec qui il m’était arrivé de travailler quand j’étais jeune; maintenant, il est free-lance et réalise des reportages dans le monde entier. Il m’a envoyé celui-ci pour me distraire dans ma vie de reclus… C’est un document très dur dont j’ai extrait ce signe.
Juste après la guerre, il y avait dans ce pays une masse de chômeurs. Alors, on en a envoyé comme émigrants en Amérique latine. Ça se passait quand nous avions à peine vingt ans. Cette photo montre l’état (page 465) actuel des terres qui avaient été attribuées aux émigrants en République dominicaine. Rien que des amas de cailloux, des blocs de pierre tellement gros que les gamins que nous étions n’auraient pu les jeter… Des terres épouvantables!
Et l’on dit que, lorsqu’ils se sont plaints que ces terres ne pouvaient être cultivées, le fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères leur aurait répondu qu’après trois ans ces pierres deviendraient des engrais! … Les premiers signes que j’ai réunis sont des déclarations de ce genre!
Des hommes ainsi abandonnés par leur pays ne peuvent s’en remettre. Ils sont irrémédiablement brisés. Mais pis encore, dans les signes que je relève, il y a aussi le fait que le jeune fonctionnaire ayant commis une telle déclaration est lui aussi brisé sans espoir de récupération! Shige, si tu regardes les rubriques PAROLES D’ÊTRES BRISÉS ou PAROLES D’ÊTRES AYANT RENONCÉ À SE REDRESSER, tu seras certainement d’accord avec moi!
— C’est parce que tu as en toi ce côté humaniste que le professeur Musumi t’a inculqué; je suis sûr que tu as parlé à Takeshi et Take’chan de ce type d’homme que tu appelles l’«étudiant aide-batelier», non? Est-ce que les deux choses ne sont pas liées?
— La critique humaniste de l’homme ne s’adresse-t-elle pas à ceux qui ne sont pas encore irrémédiablement brisés, à ceux qui ont encore la volonté de se redresser? Mais ce que je fais en enregistrant tous ces signes ne se situe pas sur ce plan.
Ce sont les paroles que profèrent des gens qui ont franchi la barrière, qui ont basculé du côté où l’on ne songe plus à lutter. La déclaration que je t’ai citée remonte à plus de cinquante ans, mais aujourd’hui (page 466) encore rien n’a changé et l’on dit toujours des choses semblables!
Mais toi, Kogi, tu prends personnellement tout ce qui se passe, de l’évolution de la société au dérèglement climatique, et tu en as fait des romans rédigés à la première personne, alors…
— Mais ce que je fais maintenant n’est pas un roman!… C’est encore plus personnel; tu vois, je note même des signes que je tire des lettres que m’envoie Neio! Quoique ces derniers, si quelqu’un avait envie de les lire, pourraient aussi être pris dans un sens positif.
Maintenant encore, Neio m’écrit pour parler de Takeshi et Take’chan. Si l’on pense à Take’chan, c’est un être irrémédiablement brisé, sans possibilité de retour. Il est en lui-même un signe. Pourtant, à travers les propos de Neio, un autre jeune, tout neuf, apparaît. Il a cependant en lui quelque chose qui fait qu’on ne peut éviter de penser qu’il devait finir détruit de cette manière!
— Oui, d’ailleurs Neio m’écrit à moi aussi en se mettant à la place de Takeshi et Take’chan. Elle est le médium de Takeshi, réfugié dans la clandestinité, et du défunt Take’chan. On a presque envie de dire qu’elle incarne les paroles sacrées du kotodama (esprit/âme/pouvoir/magie… des mots, du langage); croyance ancienne dans le pouvoir des mots, des noms, et dans l’efficacité que leur prononciation rituelle peut avoir). […]
(page 468) Pour la première fois, Kogito eut envie de dévoiler le fond de son cœur à Shigeru :
Les rayons des signes sont établis à une hauteur qui permette à n’importe quel enfant de treize ou (page 469) quatorze ans d’ouvrir les fichiers qui y sont disposés et d’en lire le contenu. Car ce sont eux justement les lecteurs que j’attends! Et la façon dont j’ai rédigé ces signes est conçue pour les interpeller, pour leur donner l’idée d’aller à l’encontre de toutes les annonces de destruction enregistrées dans mes signes.
Asa a dit que, même quand je ne serai plus là, elle laissera la porte ouverte pendant la journée, de façon que les enfants qui grandissent dans ces forêts puissent venir dans la Maison-des-Bois… Dans ma famille, les hommes ne vivent pas vieux, mais ma mère et ma grand-mère, elles, sont devenues centenaires, alors Asa pourra certainement remplir cette tâche encore longtemps… Je pense à des enfants qui, ayant feuilleté ces signes, se mettent à lire ceux qui leur semblent intéressants. J’entends par là que ce sont mes futurs lecteurs.
Dans ce cas, ne peut-on pas envisager que l’un de ces enfants se dresse de toutes ses forces contre tous les signes qu’il a lus et qu’il écrive un livre relatant ce qu’il aura continué de penser et de vivre? Alors ce garçon se décide à écrire. Il consacre d’abord sa vie à maîtriser l’art de le faire, puis il se met à écrire, voilà, c’est ça! Et alors, pourquoi ce livre n’obtiendrait-il pas des résultats concrets?
Quoique je poursuive quotidiennement ma rédaction des signes… et sur ce plan, je te ressemble quelque part… cela ne veut pas dire que je ne pense pas à un grand renversement!
— Si tu étais maintenant l’enfant que j’ai connu quand je suis arrivé de Shanghai dans ces forêts, alors, quoique enfant, tu lirais tous ces signes et, jusqu’à l’âge que tu as aujourd’hui, tu sortirais des ouvrages s’y opposant. Pour peu que tu aies dès le départ reçu une (page 470) éducation clairement orientée dans ce sens… Car tu faisais partie de ceux qui, une fois qu’ils ont commencé quelque chose, vont jusqu’au bout!
— Bien sûr, ce que je viens de te dire n’est qu’un rêve creux et bientôt j’entendrai, enseveli sous une montagne de signes, l’immense vacarme. Mais jusque-là, je poursuivrai ma tâche! Je n’ai d’ailleurs rien de mieux à faire…
[…]
(page 472) Kogi, tu es maintenant en train de rassembler les signes laissés par des gens définitivement brisés, des gens qui ont franchi le pas vers la zone de non-retour. Mais tu ne le fais pas pour être reconnu comme un prophète quand le monde sera anéanti. Car justement: «Ça mènerait à quoi de faire une chose pareille, hein ?! »
(page 473) Kogi, dans ces témoignages, tu cherches à trouver quelques indices pointant vers un renversement. Ton travail peut donner l’impression d’être inutile, mais tu le fais en espérant que, même si tu ne peux toi-même les discerner, la génération future qui lira tes documents saura, elle, comprendre ces signes!
Et dans ce cas, Kogi, ne compte pas sur ce que les lecteurs feront de tes signes une fois devenus vieux! Non, tu dois les encourager à se mettre à écrire pendant qu’ils sont encore jeunes, à commencer à agir pendant qu’ils sont encore jeunes! Le temps presse, à mon avis, il ne reste que quelques années, mais moi, je n’ai pas ta patience!
— Et toi, Shige, qu’en est-il de ton propre travail? demanda Kogito, se sentant, pour être franc, quelque peu dépité.
— Moi, tu sais, ça fait déjà longtemps que j’ai commencé! Et d’ici peu, je vais enfin arrêter de me cacher et, à Tôkyô ou San Diego, je pourrai regarder avec Takeshi qui sera apparu à mes côtés le grand écran de mon ordinateur. L’écran affichera une carte du monde aux contours tracés en fines lignes et sur laquelle s’allumeront un peu partout des petits points rouges! Ce sera l’annonce que, dans tous les coins, des gens ayant compris ma théorie du Build/Unbuild seront en train de mener des opérations de Unbuild, même si chacune d’entre elles est probablement à échelle réduite !
— Oui, pour autant que les forces massives de destruction… qu’il s’agisse de celles d’une seule puissance ou d’une alliance de plusieurs pays… n’aient pas déjà effacé les fins contours qui apparaissent sur ta carte du monde! lui renvoya Kogito. Car dans ce cas, je crois (page 474) que vous aurez du mal, Takeshi et toi, à trouver un lieu assez stable pour y placer votre ordinateur.
[…]
(page 476) — Encore une chose pendant que j’utilise ton traitement de texte. C’est une citation que j’ai préparée pour conclure la dernière fiche de tes signes quand la mort t’emportera.
Une créature comme toi, qui as passé ta vie à écrire des romans, est pourtant censée un jour ou l’autre donner une fin à son œuvre! Mais, au cas où tu entendrais l’immense vacarme avant d’avoir pu le faire, j’ai l’intention d’ajouter ces adieux sur la dernière page proprement tirée sur un épais papier.
Kogi! […] ce sont trois vers qui figurent entre ces deux passages que j’ai retenus. Le nous qui y apparaît renvoie à notre pseudo-couple.

* Les vieillards doivent être des explorateurs
Ici-et-là n’importe pas
Il nous faut toujours nous mouvoir
Au sein d’une autre intensité.

[On trouve aussi tout au long du livre, le vieillard qui reste Le jeune homme aux étranges côtés.]

* À propos de Chôkô Kogito, le personnage du roman de Kanzaburo Oe, « adieu mon livre »  j’ai trouvé l’explication dans un livre de Philippe Forest qui parle avec Oe de ce nom…
« À partir d’un certain moment, j’ai pris comme personnage principal et narrateur de plusieurs de mes romans successifs un écrivain du nom de Chôkô Kogito (c’est un personnage qui se superpose à moi en tant qu’écrivain). De plus, à l’intérieur des romans, ce personnage forme une « étrange paire » avec un autre personnage (ce que Fredric Jameson a appelé « pseudo-couple » à propos d’un roman de Beckett) et le roman progresse avec leurs discussions et leurs critiques réciproques.
Comme vous le savez, le japonais s’écrit avec des idéogrammes chinois (kanji) et des caractères phonétiques japonais (hiragana). Le patronyme de mon personnage, Chôkô, est un jeu sur les idéogrammes de mon propre nom Oé, « grande baie/eau »: Chôkô est une grande rivière chinoise, le Yang-Tsé-Kyang [et utilise le même idéogramme que le « é» de Ôé]. Le prénom Kogito vient du surnom Kogi qui m’était donné pendant ma jeunesse. Dans notre village au milieu de la forêt, mon grand-père avait ouvert une classe privée pour enseigner la littérature classique chinoise et, sur un mur de cette classe, était accroché un tableau avec les idéogrammes KO-GI (= interprétation ancienne) qui indiquent que dans ces études on s’intéresse au sens classique qu’avait le texte au moment où il a été écrit. L’étrange surnom de Kogi m’a été donné par jeu, parce que j’étais le petit-fils de celui qui avait affiché ce principe dans sa classe.

Comment cela s’est-il relié à Cogito? Lorsque j’étais à l’université, mon premier professeur français se moquait du fait que les Japonais ont traduit à l’ancienne (c’est-à-dire dans un style chinois classique) l’expression cogito ergo sum et la considèrent comme un précepte éthique. À nous, étudiants, il avait expliqué: « en ce moment vous pensez à votre petite amie, et vous savez que vous y pensez, donc vous existez, voilà, ça ne veut rien dire de plus. » Cela m’avait fortement impressionné et comme j’avais ensuite souvent repris cette anecdote à propos de cogito ergo sum, mes amis avaient fini par me surnommer Kogito. Voilà donc l’origine du nom Chôkô et du prénom Kogito.
Kogito raconte l’histoire dont il est le centre. J’ai repris une forme romanesque propre au roman moderne japonais, le Shishôsetsu (roman à la première personne) que j’ai transformée en m’appliquant à voir jusqu’à quel point je pouvais la remodeler. » Oe Kenzaburo

in Philippe Forest Oe Kenzaburo Légendes anciennes et nouvelles d’un romancier japonais, page 319-320

 

 

Clément Rosset, L’objet singulier. Lecture

Lecture de Clément Rosset, L’objet singulier – 1979, Les éditions de minuit

4e de couverture
L’objet absolument singulier est incapable de décliner son identité, puisqu’il n’est rien qui lui soit identique: il est à la fois unique et étrange, et pour la même raison. Tel est le monde dans son ensemble: «un être unilatéral dont le complément en miroir n’existe pas» (Ernst Mach). Et telle est la réalité en général, composée d’objets singuliers, ensemble indéterminé d’objets non identifiables. Objets proprement indescriptibles, mais d’autant plus évocateurs du réel que la description en est plus malaisée. Ainsi par exemple, les objets du rire, de la terreur, du désir, du cinéma, de la musique donnent-ils lieu à d’étranges et exemplaires appréhensions du réel. 

avertissement (page 9)
Je présente ici de manière assez succincte le résultat de recherches entreprises depuis plusieurs années —recherches d’ordre philosophique, n’impliquant à ce titre aucun intérêt d’ordre moral, politique ou social. Cette précision préliminaire est rendue utile par la confusion aujourd’hui fréquente entre les enjeux de la philosophie et ceux de l’histoire, et l’habituelle réduction qui s’ensuit des premiers aux seconds. Confusion qui entre déjà un peu, comme on le verra, dans mon sujet: l’intérêt moderne pour l’historicité du réel étant un indice parmi d’autres de la difficulté qu’on éprouve à prendre en considération le réel tout court. Cette peine n’est d’ailleurs pas sans excuses, le réel étant, de par sa constitution singulière, celle de toutes choses qui offre le moins de prise naturelle à la considération.

3. L’appréhension du réel
1. AMERTUME ET MODERNITÉ (page 92)
La précipitation, grande ennemie de la philosophie […] est peut-être, tout bien considéré, une condition sans doute fâcheuse mais absolument nécessaire de son efficacité et de son sérieux. Car il y a urgence à savoir si l’existence est ou non désirable, question dont la résolution marque en somme la fin de l’investigation philosophique. Urgence puisque la vie est courte et, en raison de sa propre constitution, ne peut attendre. La maladie et la mort me mettront bientôt hors d’état d’apprécier la découverte d’une raison de vivre, si excellente ou décisive soit-elle.
(page 93) Même lorsqu’on admet, selon un certain sillage kantien, que l’existence pourrait être bonne en droit, on n’en insiste que mieux sur le fait que, telle qu’elle existe actuellement et in concreto, l’existence est insatisfaisante et condamnable. Cette considération —que le réel n’est admissible que sous la réserve d’amendements— livre d’ailleurs l’essence de ce qui s’est donné, historiquement et religieusement, comme l’esprit de Réforme. […] Il serait fastidieux d’entreprendre le registre de l’ensemble de ces formes de pensée négatrice. Il suffit de remarquer que ces pensées modernes ont pour dénominateur commun de figurer autant de formes d’espoir déçu à l’égard du sens, c’est-à-dire notamment de l’histoire telle que la concevait Hegel. A partir de ce même désappointement, les points de vue évidemment diffèrent. Pour les uns, l’histoire hégélienne est déjà accomplie, en sorte qu’il ne reste plus qu’à s’ennuyer éternellement dans un monde qui a comme survécu à son achèvement et dans lequel il ne saurait désormais plus rien se passer. 

(page 98) Or il est une expérience qui témoigne d’une pensée sans arrière-pensée, d’une perception du réel se passant de toute référence à l’autre. Cette expérience est l’allégresse: soit une approbation de l’existence qui consiste à estimer, sinon contre du moins indépendamment de toute raison ou bien fondé, que le réel est «suffisant» —c’est-à-dire se suffisant à lui-même, et suffisant en outre à combler toute attente concevable de bonheur. Ce refus de toute alternative au réel n’a pas pour condition une reconnaissance de ce qui existe comme spécialement bon ou manifestement souhaitable; c’est au contraire la singularité spécifique de l’allégresse —singularité qui en fait peut-être le moteur de la vie le plus sûr parce que le plus secret— que d’allier le goût de l’existence à une claire perception de son caractère objectivement indésirable. L’allégresse est ainsi la marque —et la condition —d’une perception non métaphysique du réel, l’unique manifestation indiscutable d’une pensée sans arrière-pensée: étant apparemment le seul état d’esprit à la faveur duquel il soit loisible de se trouver dans cette disposition particulière qui consiste à ne désirer rien d’autre. Expérience remarquable en ce que l’autre n’y est pas convoqué, ni à titre de caution d’intelligibilité ni à tire de garantie affective. Si l’on tient que le réel est étranger à toute alternative et que le savoir consiste ainsi en une interminable exploration de sa propre singularité, il s’ensuit que l’allégresse apparaît comme une vertu intellectuelle par excellence, désignant non seulement une heureuse disposition d’humeur mais encore et surtout une exceptionnelle disposition d’esprit, je veux dire une extraordinaire aptitude au savoir. […]

(page 99) l’origine de toute religion, et la nature de sa bonté, que de vouloir épargner à l’homme l’épreuve du savoir (non par obscurantisme, comme le prétendent les esprits légers mais par pitié). On remarque ainsi que l’allégresse non seulement s’accommode du savoir mais encore est seule à s’en accommoder. D’où leur nécessaire et réciproque implication: l’allégresse sans le savoir , n’étant que fausse allégresse, le savoir sans l’allégresse que faux savoir. La première est par trop fragile, le second par trop limité. 

2. DE L’ALLÉGRESSE
Aucun objet existant, ou susceptible d’exister, qui soit en état de demeurer objet d’intérêt, dès que s’en empare l’esprit critique. Je résume ici brièvement les raisons, déjà développées ailleurs, de ce diagnostic pessimiste, me limitant à ses deux principaux attendus. D’une part l’objet existant est sans différence (sa singularité l’identifie finalement à toute autre singularité, le vouant ainsi, lui comme toute autre chose, au statut d’objet quelconque); d’autre part il est sans durée (son existence temporelle, si longue puisse-t-elle être, lui interdit d’échapper à son sort, le néant) —au sens propre d’in-différent, pour manquer de différence—et dérisoire— pour manquer du temps nécessaire à une reconnaissance véritable, c’est-à-dire d’une durée sans limite. Il est donc essentiellement indésirable: non qu’il ne puisse être, comme il l’est sans cesse, objet de désir occasionnel, mais en ce sens qu’aucun désir réfléchi ne saurait, sans aveuglement ou réticence secrète, s’y arrêter.

(page 102) La tâche universelle, qui consiste à prendre en compte le réel, est la même pour tous. Mais la manière diffère à l’infini, oscillant entre les deux pôles théoriques, c’est-à-dire jamais tout à fait atteints, d’une parfaite prise en compte, où culmine l’allégresse, et d’une absolue dénégation, où échoue le dégoût de vivre. Tout joyeux est jusqu’à un certain point un sachant, et à proportion. De même tout triste est, jusqu’à un certain point, un non-sachant, et selon la même proportion. Il est douteux que l’ignorance soit la cause du mal, comme le disait Socrate en un sens purement intellectuel; il est en revanche certain que la méconnaissance est le signe le plus général du malheur. En étudiant le mécanisme du refoulement, la psychanalyse a eu le mérite de mettre à jour le lien qui relie l’expérience du malheur à l’incapacité de reconnaître le vrai. Le savoir est plutôt porte-bonheur, le non-savoir plutôt porte-malheur: annonçant généralement moins une ignorance à proprement parler qu’une impuissance à admettre son propre savoir. Un malheur n’est malheur qu’à proportion de l’incapacité où est la conscience de le reconnaître: ainsi le tragique de la mort, qui tient moins à son fait propre qu’à la réticence, opposée par tous les mourants, je veux dire tous les hommes en tant que mortels, d’en faire un objet de savoir. Inversement, l’intensité de l’allégresse peut se mesurer à la quantité de savoir tragique qu’elle implique.
Il serait toutefois forcé de tirer de ce qui précède la matière d’une définition de l’allégresse qui consisterait à faire de celle-ci un savoir éminemment tragique, une connaissance se résumant à la vision lucide du caractère tragique attaché à l’existence sous toutes ses formes, une fois reconnue comme à jamais indifférente et éphémère. L’allégresse implique un savoir tragique mais ne se confond pas avec lui. Elle ne connaît du tragique que dans la mesure où elle connaît du réel en général, dont le tragique n’est qu’une qualité parmi d’autres. On la définirait donc plus justement, en attendant une meilleure approximation, comme savoir du réel. Une
(page 103) telle définition reste évidemment insatisfaisante: non qu’on ait à s’émouvoir de la question qui consisterait à exiger une définition préalable du réel ici invoqué,—question à laquelle on répondrait que c’est justement ce dont connaît l’allégresse— mais parce qu’il existe un certain nombre de savoirs du réel qui apparaissent comme très différents de l’expérience de l’allégresse.

Ainsi l’expérience de l’ennui —par exemple, le spleen baudelairien— allie manifestement le savoir à la tristesse, et à une tristesse qui semble non seulement s’accommoder mais encore se nourrir de la reconnaissance du réel. De même l’ivrognerie qui, moyennant quelque excédent d’alcool, prend soudain conscience du caractère insolite de toute chose, notamment de son entourage, faisant ainsi à peu de frais une expérience que d’aucuns diraient ontologique: aventure qui toutefois ne débouche que rarement sur l’allégresse, se terminant généralement par un malaise dont font les frais les bancs d’un square ou d’un commissariat de police. Mais bien d’autres expériences peuvent, hors de toute allégresse, revendiquer une telle connaissance du réel. Ainsi la peur, seule épreuve violente et immédiate du réel à en croire l’épigraphe mise par Roland Barthes en tête d’une récente publication: soit une reconnaissance du réel forcée et panique, que n’accompagne aucune sorte de jubilation. Même reconnaissance du réel, immédiate et forcée dans le cas du rire; mais cette dernière, si elle ne constitue pas une jubilation à proprement parler, ne s’accompagne ni de panique ni de tristesse. Tout au contraire, l’épreuve du comique se marque principalement par un plaisir, intense et spécifique: plaisir à voir disparaître l’imaginaire, c’est-à-dire tout ce qui n’existe que par représentation ou convention, à l’issue d’une confrontation avec le réel où culmine l’effet comique. Le rire prend ainsi plaisir à l’élimination, en quelque sorte publique et officielle, de ce qui de toute façon n’était pas; mais il est difficile de déterminer ce qui le réjouit davantage, du triomphe du réel ou de la déconfiture de l’irréel. Il s’agit bien là d’une manière d’approuver le réel, mais liée au cas précis où ce dernier contrarie les manifestations immodérées de l’irréel. Que la condamnation de l’irréel, dans l’expérience comique, s’accompagne du plaisir est certainement un grand point en faveur du réel; mais pas un point décisif. Car c’est autre chose que d’ap-(page 104)plaudir à l’élimination de l’irréel, autre chose que d’applaudir à son remplacement par le réel.

Du dernier exemple invoqué, le rire, il ressort que l’allégresse n’est pas seulement un savoir du réel, mais implique en outre une approbation de ce qu’elle découvre à l’aide de ce savoir. Elle est un savoir aimant, plus approbateur du réel que ne l’est la reconnaissance par la voie du comique, qui se contente en somme de tirer à jour le réel et de trouver dans cette apparition, lorsqu’elle est impertinente, c’est-à-dire ne s’accorde pas avec le jeu des représentations auxquelles elle se trouve confrontée, un motif de réjouissance qui semble moins procéder de l’irruption d’un être véritable que de la dissipation des apparences qu’elle occasionne. […] le plaisir pris par le comique à dissiper le non-réel est l’indice d’un fort attachement à l’égard du réel. On a certainement raison de déceler dans l’humour et le comique en général, la marque d’un contentement et d’une approbation l’égard du réel; positivité dont l’ironie, revendicatrice et morale, figure une sorte d’envers négateur. […] Le comique et l’allégresse entendent également protéger le réel, en faire leur unique favori: mais le premier fonctionne, si l’on peut dire, sur le régime de l’amitié naissante, la seconde sur celui de l’amour confirmé.
Toutefois l’allégresse ne se confond pas plus avec l’amour qu’elle ne se confond avec le rire: témoignant d’une disposition approbatrice située elle-même au-delà de toutes les performances et possibilités de l’amour.

(page 106) Plus proche de l’allégresse apparaît l’amour ne se recommandant que d’un complément d’objet vague: ainsi les dispositions euphoriques que l’on désigne parfois par «amour de la vie» ou «amour de soi». Le plaisir de vivre, à le considérer généralement, c’est-à-dire indépendamment de telle ou telle des données particulières de la vie, s’il ne se confond pas tout à fait avec l’allégresse, en est cependant beaucoup plus proche que tout amour au sens classique. De même, l’amour de soi, si l’on entend par là, non un plaisir narcissique à observer sa propre particularité, mais le simple et général plaisir d’exister. On trouve de très beaux échos de cette jubilation fondamentale, source et condition de toute autre réjouissance, dans certains textes de la philosophie indienne archaïque, antérieure au bouddhisme et par conséquent étrangère à son influence négatrice; ainsi dans le passage de la Brhad-Aranyaka Upanisad: […]

Ce n’est pas par l’amour du pouvoir, qu’on chérit le pouvoir : c’est pour l’amour de soi qu’on chérit le pouvoir […]
(page 107) Ce n’est pas par l’amour des êtres qu’on chérit les êtres : c’est pour l’amour de soi qu’on chérit les êtres.

Pour en arriver enfin à l’allégresse proprement dite, on ne peut qu’essayer de la décrire, et faute de mieux, comme un amour dont le complément d’objet serait absolument indéterminé: non pas amour de la vie, ni de soi, mais simplement amour du réel. L’indétermination de ce complément d’objet est, il va s’en dire, exactement opposée au vague romantique: lequel renvoie à un éternel absent, alors que j’entends par réel ce qui est toujours et partout présent, au point précisément d’obséder et d’incommoder la conscience romantique, du spleen baudelairien à la nausée sartrienne. Du reste, le réel est moins une notion vague qu’une notion générale; et qui implique au surplus, comme on le verra, une très haute précision. Je rappellerai simplement ici, et à titre d’illustration, le célèbre poème dans lequel Mallarmé, présentant en quelque sorte son Art poétique, oppose très justement —encore qu’il se décide en faveur du plus mauvais choix— la précision du réel, à laquelle il répugne, à l’attrait du vague, auquel il aspire et voue l’entreprise littéraire:

Exclus-en si tu commences
Le réel parce que vil.
Le sens trop précis rature
Ta vague littérature.

3. LE SAVOIR AMOUREUX
La plupart des philosophes, de Platon à Hegel et Heidegger, présentent le réel comme problématique: ne pouvant être reçu comme tel, c’est-à-dire approuvé, qu’avec l’appoint d’une garantie extérieure, Idée, Histoire ou Etre. On dirait (page 108) que le réel est manchot, et que rien de bon ne saurait en être attendu tant qu’on n’aura pas récupéré le bras manquant. Cela, tel quel, n’a point de sens, point de raison: le réel peut bien advenir, il n’en sera pas pour autant reconnu. D’où l’habituelle besogne de la philosophie, son dur et perpétuel labeur: exhumer le sens caché, recomposer le puzzle, attendre, comme Hegel, la fin de l’Histoire qu’elle veuille bien confier au philosophe, in extremis, son fin mot. Sans doute le même Hegel entend-il vivre pleinement le réel, c’est-à-dire en son présent —«Ici est la rose, ici il faut danser», est-il recommandé dans la préface aux Principes de la philosophie du droit— ; mais il faut pour ce faire passer d’abord par une laborieuse «réconciliation» avec le réel, obtenue à l’issue d’interminables médiations conceptuelles. De quelle faute le réel est-il donc coupable qu’il faille ainsi le bouder, sauf à entreprendre, par la suite, de lentement se «réconcilier» avec lui? De quoi manque-t-il qui l’empêcherait d’être immédiatement reconnu, sans délai ni tergiversation? C’est là, on le sait, une immense question qui parcourt toute l’histoire de la philosophie, du moins de toutes les philosophies principalement affairées autour du problème du manque.

A cette histoire de la philosophie —de la philosophie triste pour cause de manque—, l’allégresse fait une opposition constante; opposition discrète, car se cantonnant généralement dans le champ de l’expérience quotidienne, encore qu’il lui arrive d’investir, de loin en loin, le terrain proprement philosophique: introduisant alors, dans la suite des dits philosophiques, l’intermède insolite d’une philosophie sans peine. L’allégresse est avant tout, non pas une cessation du manque (laquelle impliquerait une reconnaissance partielle de ce même manque), mais quelque chose qu’on peut décrire; encore que l’expression confine dangereusement à l’insignifiance en raison de son aspect tautologique , comme une absence de manque: soit le sentiment —pris ici au sens fort de savoir— que toutes les choses recherchées et apparemment manquantes sont en réalité présentes et données, ou encore que la finalité tant attendue est d’ors et déjà advenue, toute question adressée au réel pouvant recevoir, de ce réel même, une réponse satisfaisante. En sorte que c’est bien ici la rose, et maintenant qu’il faut danser: pas pour ce qu’en (page 109) dit Hegel, qui n’approuve le présent qu’à la condition de le rattacher à la totalité concrète, c’est-à-dire à la fin des temps, mais, et tout au contraire, en raison d’une indifférence au futur, dont il apparaît qu’il n’apportera rien qui ne soit, à qui veut en jouir, déjà « présent », dans le double sens du terme (donné et actuel). Car le réel, et tout ce qu’on peut en attendre, est justement déjà arrivé. L’absence de manque signifie qu’il n’y a pas de « ne pas »: c’est-à-dire que ce qui existe, épuisant toute possibilité d’existence, est à la fois parfait —pour ne manquer de rien —et essentiellement «convenable»— pour ne rien laisser à désirer, ni à relire. La statuaire grecque classique excelle, on l’a souvent répété, dans l’illustration de cette «convenance» du réel. […] A l’homme qui l’interroge au sujet du monde, Dieu n’aura jamais rien de meilleur à répondre que: le monde. Si on l’interrogeait au sujet de l’animal, il répondrait, tout aussi assurément: l’animal. Et, à toute autre question, de même. On peut naturellement s’interroger sur le bien fondé d’un tel questionnement, auquel reviennent sans cesse métaphysiques et religions. Si ce qui est à connaître est précisément ce qui s’étale sous mes yeux, il paraît superflu d’attendre, pour le prendre en considération, qu’un dieu (page 110) veuille bien me le signaler du doigt. Cette attente de confirmation n’est toutefois oiseuse qu’en apparence. Elle possède, bien évidemment, son utilité et sa fonction: de repousser l’urgence du réel, de tenir l’immédiat à distance, ne consentant à prendre connaissance du réel qu’à la condition de passer par le détour de sa duplication, de tenir en main un avis formel de copie conforme.

Or il se trouve que le réel —ainsi que je l’ai indiqué ailleurs, en y insistant suffisamment pour n’avoir pas à y revenir ici— est justement ce qui est sans double. C’est là sa haute précision, sa manière propre d’être précis: non de se laisser repérer à l’aide de mesures extérieures à lui, mais de se signaler comme seul de son espèce, inconnaissable donc sinon en tant que tel, et rien que tel. Toute attente de copie conforme implique ainsi une dénégation radicale du réel, un refus de ce que la réalité possède d’éminemment réel, c’est-à-dire son unicité: cachant une fin définitive de non recevoir sous l’apparence d’une mise en souffrance provisoire. La mise à plus tard de l’appréciation du réel recouvre un deuil profond: le sentiment lancinant que le monde est veuf de son double. L’appréciation immédiate du réel implique en revanche une adoption de l’unique, c’est-à-dire un abandon définitif de son autre. C’est en quoi une telle connaissance du réel peut être réputée amoureuse, pour aimer ce qui est à l’exclusion de tout ce qu’il n’est pas (le «ce qui est» s’étendant ici, il est vrai, à tout ce qui est, et non à tel objet élu), pour ne vouloir de ce qui est d’autre garant que lui-même. Tel est bien en effet l’amour, si l’on en croit Juliette dans Shakespeare:

Roméo: Madame, je jure par cette lune sacrée qui argente toutes ces cimes chargées de fruit!
Juliette: Oh, ne jure pas par la lune, l’inconstante lune dont le disque change, chaque mois, de peur que ton amour ne devienne aussi variable
Roméo: Par quoi dois-je jurer?
Juliette: Ne jure pas du tout; ou si tu le veux, jure par ton gracieux être, qui est le dieu de mon idolâtrie, et je te croirai.

Cette définition du réel, d’être ce qui est sans double, entraîne une définition parallèle de l’allégresse: d’être une réjouissance à l’égard du simple qui n’éprouve pas le besoin d’en appeler à l’autre pour en autoriser la jouissance, se contentant en somme du monde comme Juliette se contente de Roméo. A la considérer ainsi —en tant que savoir approbateur du réel—, l’allégresse consiste essentiellement en une élimination de l’autre et une disparition du double —soit en une approbation non narcissique de ce qui n’est pas autre, c’est-à-dire de tout ce qui existe, justement saisi comme à jamais préférable à ce qui n’est ni présent ni ici.