André-Georges Haudricourt. Les pieds sur terre. 2 / Apprendre à étudier correctement un objet. Regarder l’outil, c’est regarder les gestes de l’homme. Le vocabulaire, témoin primordial et inconscient.

(p156)
Apprendre à étudier correctement un objet

Il y a deux sortes de travaux, ceux qui consistent à créer de nouvelles disciplines et ceux qui consistent à poursuivre les disciplines commencées. Ce qui caractérise une science, c’est avant tout le «point de vue» plutôt que l’objet. Prenons une table, elle peut être étudiée du point de vue mathématique: c’est un parallélipipède aplati; du point de vue physique: c’est un objet solide qui résiste à l’écrasement ; du point de vue chimique : c’est un composé de carbone susceptible de combustion; du point de vue biologique: c’est un tissu dit de bois, formé par les anciens vaisseaux conducteurs de la sève des grands végétaux et, du point de vue des sciences humaines, c’est un objet autour duquel l’homme s’assied pour manger ou travailler.
Si l’on peut étudier le même objet de différents points de vue, il est sûr par contre qu’il y a pour moi un point de vue essentiel : celui qui peut donner les lois d’apparition et de transformation de l’objet; la table, c’est l’évolution historique de la façon de s’asseoir, de manger et de travailler qui l’explique. Les sciences humaines ne sont ni juxtaposables, ni hiérarchisables, elles doivent concourir dans un rapport de réciprocité à l’étude d’un objet (ensemble des activités humaines) dont toutes les composantes sont solidaires.
Pour aborder ces problèmes il faudrait enseigner plus largement l’histoire des techniques, chaque technique étant une histoire à elle seule, et cela aussi bien sur le plan de l’utilisation (je pense à l’histoire du vêtement, des instruments agricoles, de l’habitation, de la cuisine) que sur le plan plus proprement technique comme l’histoire du travail du bois, du cuir ou des métaux. Cet enseignement serait utile pour les historiens qui ont à peine commencé à comprendre l’intérêt de tels documents; cela les aiderait à mieux cerner (p 157) certains événements en leur proposant une approche plus concrète, plus réaliste. Il serait aussi utile aux techniciens et aux ingénieurs de la production pour relier leurs préoccupations, parfois trop «technocratiques», à l’histoire.
Il me paraît indispensable d‘étudier d’abord l’objet, sa fabrication et son utilisation. Ce n’est guère qu’après ce travail de base primordiale qu’il sera possible de se rendre compte du sens exact et de la valeur spécifique ou générale des divers termes du vocabulaire qui désigne l’objet ou ses différentes parties. Un objet est comparable à un os retrouvé dans la terre et dont le rôle dépend des muscles qui y sont attachés normalement et qu’il faut restituer pour son fonctionnement. De même l’outil est le prolongement des membres de l’homme et l’objet n’est intelligible que par les mouvements qu’on lui fait subir. C’est ce système de mouvement que la technologie doit d’abord restituer. Il faut suivre l’outil dans son travail, observer les gestes qui le commandent et que son maniement réclame, le «cinématographier» en plein mouvement, complément indispensable de l’étude technologique, puis localiser le fait dans l’espace, le cartographier pour indiquer son extension et ses limites.
Les instruments ne sont vraiment définissables qu’en fonction du rôle qu’ils remplissent les uns par rapport aux autres, des influences qu’ils exercent sur ce qui les entoure, et des actions et interactions qu’ils subissent de la part des milieux techniques, géographiques et humains dans lesquels ils sont engagés. L’étude d’un seul objet se trouve donc liée à celle de toutes les techniques et les habitudes qui l’entourent. Ce que je retiens de l’enseignement de Marcel Mauss, c’est que l’étude de n’importe quel objet d’une civilisation permet de reconstruire ou de faire défiler celle-ci.
La recherche de témoignages dans le passé est un travail d’autant plus nécessaire à entreprendre qu’il s’agit de parvenir (p.158) à une «classification naturelle» des objets, c’est à dire à un classement des objets en «lignées». Nous savons que la connaissance réelle d’un objet s’identifie à l’étude de son développement, mais on ne peut «reconstruire le passé» qu’en regardant et en partant du présent. Il est toujours préférable de construire l’histoire avec des objets, de partir du concret, afin de mettre ses hypothèses en contestation.

(p 158) Regarder l’outil, c’est regarder les gestes de l’homme

La simple observation d’un objet et les remarques qu’il suggère de confronter les points de vue de plusieurs disciplines scientifiques et de constater leur convergence; la civilisation matérielle d’un groupement humain déterminé est l’ensemble des mouvements traditionnels à efficacité tech-nique. On appelle souvent gestes instinctifs les mouvements musculaires traditionnels ce qui est une erreur: il n’y a pas une façon «instinctive» de porter un objet, il n’y a que des façons « traditionnelles». On a trop souvent tendance à oublier que le principal moteur animé est l’homme; à considérer la civilisation matérielle comme un ensemble d’objets et les gestes de l’homme comme des actes «naturels» ne relevant que de la physiologie. Les gestes traditionnels sont automatiques par habitude, mais ils sont modifiables par l’éducation. L’outil est adapté au geste et non l’inverse. Au Viêt-nam comme en Afrique les fers de houes par exemple, qui sont souvent d’origine européenne, sont là utilisés avec un manche long, ici avec un manche court parce que les habitudes musculaires sont différentes.
En Europe on a cherché par la taylorisation à rationaliser les gestes des ouvriers de l’usine. Il s’agissait surtout d’augmenter(p 159)la rapidité du travail dans un but mercantile. Or, du point de vue humain, une véritable rationalisation du travail consiste à économiser non le temps mais la fatigue, en demandant pour un travail déterminé le minimum de dépense musculaire et nerveuse.
Chaque technique comporte l’emploi et l’acquisition de gestes. Par l’étude de l’outil, de sa forme, de la manière de le tenir et de l’utiliser, nous rejoignons ainsi l’homme, non pas un homme abstrait, mais un homme vivant dans un certain milieu et accoutumé à tout un ensemble d’habitudes et d’attitudes qui caractérisent, comme l’outillage lui-même, le groupe humain auquel il appartient. Si bien que les manières diverses d’utiliser un même instrument, fréquence d’emploi, façons plus ou moins répétées, soignées, attentives du sol grâce à l’emploi de cet instrument, différencient souvent plus les groupes humains que ne les apparentent chez tous la présence de ce même instrument.
Changer d’outil, par exemple passer de la bêche à l’araire, c’est non seulement adopter un nouvel instrument de travail mais c’est souvent le bouleversement de tout un système, de tout un rythme de travail; on comprend mieux dès lors certaines résistances collectives ou individuelles.
Un emprunt technique est facilité lorsqu’il ne nécessite pas une nouvelle attitude corporelle, tandis qu’une modification dans l’outillage ou le mode d’emploi de celui-ci se heurte à des habitudes difficiles à modifier; le maintien des doubles mancherons d’une double poignée, si l’on prend cet exemple, (Ht. 1955, p. 76), s’explique en grande partie pour ces raisons et il ne s’agit pas d’«imperméabilité mentale».
Tout objet étant le résultat du travail de l’homme est lié à un ensemble de techniques de fabrication, comportant elles-mêmes toute une série, tout un système de gestes. Les techniques de fabrication peuvent établir, entre des objets très divers d’origine et de fonctions, des analogies qui ne sont pas forcément des parentés.

Le vocabulaire, témoin primordial et inconscient (page 160)

La linguistique tient un rôle très important dans les recherches technologiques, le vocabulaire technique étant un témoignage collectif et inconscient, à la fois plus sûr et plus objectif que le témoignage explicite et conscient d’un texte écrit ou d’une œuvre façonnée par un individu. Mais les mots et les objets doivent être étudiés avec d’autant plus de souci et de précision qu’il y a souvent un décalage entre leur évolution respective. L’évolution des objets n’est pas nécessairement parallèle à l’évolution des mots. Des objets peuvent être remplacés par des objets différents mais ayant une fonction comparable, sans que cette substitution entraîne une modification dans le vocabulaire. « Voiture » continue à être employé pour désigner une « auto» et « lampe» pour une « ampoule électrique »… Par contre, le vocabulaire peut se renouveler sans qu’il y ait modification d’objet. Ce renouvellement peut s’effectuer de deux manières, soit le nom de la partie la plus caractéristique de l’objet arrive à désigner l’objet lui-même et inversement un mot général peut se particulariser et ne plus s’appliquer qu’à une pièce ou à une fonction précise. Le mot « labourer » qui signifiait travailler, sens que ce mot a conservé en anglais dans « labour-party », Parti travailliste, s’est spécialisé non seulement pour désigner plus particulièrement le travail des champs, mais avec plus de précision encore, une certaine forme du travail agricole.
Le fonctionnement d’une langue est étroitement conditionné par les modes de vie de la communauté considérée, par ses utilisations et ses utilisateurs, mais il ne peut être appréhendé comme un simple reflet dont pourrait rendre compte l’établissement d’équivalences à sens unique. Aucune donnée ne peut donc être isolée, écartée, ni définitivement privilégiée puisqu’il s’agit toujours de dégager dans leur complexité les liens entre les différents ordres de faits, liens de nature très diversifiée, qui peuvent être nécessaires ou contingents, réciproques, voir bi-univoques ou sporadiques.

André-Georges Haudricourt. Les pieds sur terre. 1/ Pasteurs et jardiniers, deux conceptions du monde

« Sans craindre de malmener certains tabous, André-Georges Haudricourt s’est demandé toute sa vie, sans trouver de réponse, si au fond ce n’était pas les autres êtres vivants qui avaient éduqué les hommes, si ce n’était pas les chevaux qui leur avaient appris à courir, les grenouilles à sauter, les plantes à patienter. Et à ceux qui lui reprochaient l’éclectisme de ses recherches et leur caractère dispersé, il répondait avec malice: Mais non, au contraire, je rassemble! »

André-Georges Haudricourt, Pascal Dibie,  Les pieds sur terre, a.m. détaillé,1987

Pasteurs et jardiniers, deux conceptions du monde (page 102 > 105)
Cette préoccupation des différences de mentalité, je les exprimai différemment à   Mme J-Brunhes Delamarre dans une lettre de 1948 :
« En Occident et au proche-Orient — Importance de l’élevage du bétail, on n’hésite pas à taper sur les vaches. En Indochine un petit gosse mène paître le buffle, et c’est le buffle qui le défendra du tigre, tandis qu’en Occident c’est le berger qui protège les moutons du loup. En Indochine les cochons se gardent tout seuls, le fils prodigue serait en chômage. En Occident le berger commande, protège son troupeau : origine de la mentalité « paternaliste », le berger sait mieux que le mouton ce qu’il faut à celui-ci comme pâture; (bien sûr en Chine le mandarin est « père et mère » du peuple, mais les parents ne « commandent » pas aux gosses qui sont insupportables V. P. Licent), c’est ce qui a permis le développement de l’esclavage de l’antiquité. Marx et Engels ont parlé de trois stades de développement: société esclavagiste de l’antiquité, société féodale du Moyen Age et société bourgeoise moderne. Mais le développement d’une société esclavagiste, où l’esclave est un moyen de production et non pas un luxe de consommation, n’a été possible que dans une société à élevage; (pour le paysan chinois sans bétail, les plantes ça pousse tout seul, il n’a pas à taper dessus et à crier après; labourage et sarclage sont un rituel qui agit à distance sur la plante — on ne la touche qu’à la récolte, comme le rentier ne voit le tenancier que pour toucher le terme), où l’on dirige techniquement. D’où la dureté des rapports humains en Occident. Les classes inférieures veulent s’élever, non pas pour ne plus travailler (comme en Chine) mais pour ne plus être commandées et pour commander à leur tour. Il ne s’agit pas de gagner du prestige, de la face, mais de l’autorité.
(page 103) Marx et Engels parlent du stade féodal, même si l’on ne restreint pas le sens du mot féodal, comme le fait Marc Bloch, à la vassalité, la société féodale d’Occident présente une différence profonde avec celle de la Chine «moderne ». Alors que le féodal chinois n’est qu’un rentier du sol ou un usurier, le seigneur du haut Moyen Age dirige le travail des serfs qui lui doivent deux à trois jours de travail par semaine sur sa réserve. Il y a lutte des classes pour la direction de la production. Lorsque la classe supérieure se coupe de la production et ne vit plus que de rentes, elle s’encaste (cas de la noblesse d’ancien régime) et perd toute capacité de direction politique. Le stade bourgeois a pu apparaître en Europe grâce à la mentalité qui y régnait. En Chine elle ne peut pas s’implanter — une lettre d’un étudiant chinois traduit par P. Wieger, Chine moderne II Le Flot montant, p. 385, décrit une grève à Marseille en 1920: « Si les ouvriers de France sont forts, leurs adversaires les bourgeois ne manquent ni d’énergie ni d’organisation. Le gouvernement montre aussi les dents… Si chez nous le gouvernement et les riches étaient aussi fort qu’en France, les ouvriers n’auraient qu’à se résigner à mourir de faim. Mais chez nous les uns sont fait pour les autres; — je souligne ce qui m’apparaît significatif. Dans l’Inde, à mon avis ça sera pareil.<
Conséquences métaphysiques: Le rôle de l’élevage dans la genèse de la mentalité européenne, apparaît dans la Bible. Jahwe le Dieu jaloux, c’est un propriétaire de troupeaux, il ne veut pas que ses brebis aillent dans le troupeau de Baal en Amérique précolombienne et en Extrême-Orient on apprivoise les animaux, en Occident on les dresse; les chiens du Pacifique ne sont pas dressés; les Tchouktchi doivent les attacher pour qu’ils ne dévorent pas les rennes —Jabwe passe son temps à dresser ses Juifs à coups de déluge, à coups de Philistins; il énonce des lois; il punit les enfants des fautes des parents, racisme naturel du zootechnicien. Il est évidemment un Dieu unique —unique en son genre, car nulle part ailleurs (page 104) la divinité n’a pris la forme d’un éleveur. Il n’est pas question de berger dans la mythologie chinoise. Dans l’Inde il y a bien Krishna l’avatar de Vishnu, mais il ne s’occupe pas de son troupeau, il passe son temps à chiper les vêtements des demoiselles qui se baignent, etc. Le développement de la société esclavagiste est une autre réalisation de cette mentalité de «pasteur». Le maître et ses esclaves instaurent une division du travail, entre «théorie» et « pratique» qui retentira sur tout l’outillage mental. Le Maître a des idées claires, il ordonne, l’esclave ne comprend pas, exécute mal. Dans le monde des idées ou des esprits, les astres ont des mouvements parfaits, circulaires (important parce que notions d’exactitude base des mathématiques). Dans le monde de la matière les astres matériels ont des mouvements irréguliers (bien sûr puisque ce sont des ellipses et que la terre n’est pas au centre). Dans le monde des esprits l’homme est une âme vertueuse. Dans le monde de la matière c’est un corps plein de vices. Parain pourrait dire quelques mots sur Farrington, Synthèse du Christianisme : Le royaume du Bon Pasteur d’abord projeté dans l’«avenir à la fin du monde, passe dans le monde des esprits après la mort. L’incarnation réhabilite la chair, la matière et les basses classes ».
Le 3 mars je renchérissais :
«J’ai terminé mon cours de technologie en racontant ce que je vous ai écrit dans ma dernière lettre en opposant les zootechniciens d’Occident aux horticulteurs d’Extr.-Or. Un des auditeurs professeur à l’école de droit m’a dit que précisément les derniers travaux sur le droit romain montrent que la notion de « mancipium » qui comprend: esclaves, chevaux, bovins… désigne les êtres sur lesquels on a un pouvoir de commandement (H. Lévy-Bruhl doit être au courant). Ainsi Les Hébreux sur le plan religieux, les Grecs sur le plan philosophique, les Latins sur le plan juridique reflètent le même « genre de vie ». Je viens de parcourir Ellsworth Huntington Mainspring of Civilisation (1945), il est amusant de voir qu’à (page 105) cause de son farouche racisme, il passe à côté des problèmes sans les voir. Il ne déclare pas être le plus intelligent des Américains, mais il est convaincu que les Américains sont plus intelligents que les Européens puisque ce sont les Européens les plus intelligents qui ont eu l’idée d’aller peupler l’Amérique. Tout son travail est à refaire: on ne peut comparer les races qu’à égalité de structure sociale et de climat, on ne peut apprécier l’influence du climat qu’à égalité de race et de structure sociale !
Je pense que Poirier renouvelle mes cotisations : Société de biogéographie – A.T.S., Syndicat, Société de Linguistique, Société Asiatique, Société Océanistes, Groupe d’étude Chamito-sémitique, Féd. Folklorique d’île de France, vous êtes au courant de toutes ces sociétés, vous pouvez le renseigner. A partir du 7 mon adresse chez M. Lecomte à Dan Kia, Dalat, P.M.S.I. Bien cordialement AGH.
La caisse de livres n’est toujours pas arrivée Fâcheuse idée que j’ai eu! car tous les paquets arrivent.»
Un peu plus haut, j’avais annoncé la venue d’un sinologue «ouvert», Jacques Gernet, aujourd’hui professeur au Collège de France. Je lui avais parlé de mes idées et de mes conceptions des peuples Pasteurs et des peuples Jardiniers. Quelques années plus tard il utilisa nos discussions dans un article intitulé «Comportement en Chine archaïque» (Annales, janv.-mars 1952) dans lequel il montrait comment technique, genre de vie et comportement étaient étroitement associés dans la Chine archaïque. Il citait une histoire empruntée à Houai-Nan-Tseu (IIe siècle av. J.-C.), tout à fait significative du mécanisme de l’échange en Chine:
«Le duc Mou de Ts’in avait perdu son cheval et le cherchait partout lorsqu’il rencontra soudain des paysans en (page 106) train de le manger. Au lieu de s’emporter, le duc Mou leur offrit à boire, leur disant «savez-vous que cela fait du mal de manger du cheval sans boire de vin». L’année suivante, en mauvaise posture dans un combat, il fut sauvé par ces mêmes paysans.»
Pour ma part, j’attendrai dix ans de plus que Gernet et mon passage en Nouvelle-Calédonie pour publier un article que j’intitulerai «Domestication des animaux, culture des plantes et traitement d’autrui» (HTbo 1962).

ÔE Kenzaburô alias Kogito Chôkô : penser Chôkô

ÔE Kenzaburô alias Kogito Chôkô : penser Chôkô*

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ÔE Kenzaburô, Adieu, mon livre!

4e de couverture
«Tout comme les yeux de celui qui doit mourir, les yeux qui ont créé doivent aussi se fermer (T.S. Eliot). Retiré dans sa résidence [sa Maison-des-Bois], un romancier vieillissant Chôkô Kogito, [dont la vie ressemble beaucoup à celle de Ôe Kenzaburô] affronte avec un ami d’enfance Tsubaki Shigeru, architecte et homme d’action, sa propre disparition face à la destruction possible d’un monde auquel il appartient. Chôkô Kogito entreprend ainsi l’écriture d’un nouveau roman « à l’intérieur même de sa vie ». Dans cette maison propice à l’échange de vues et à la méditation, le romancier et ses invités parlent des ans qui s’accumulent, commentent ces compagnons de vie que sont Mishima et le poète T.S. Eliot, convoquent Céline, Beckett et Dostoïevski dans des digressions au cours desquelles s’échafaudent des théories romanesques aussi bien que politiques. « Je veux seulement tenter de réfléchir à la façon dont, en tant qu’écrivain, il m’est possible de vivre la fin de ma longue vie alors que je me trouve confronté à une grande catastrophe » (entretien avec Philippe Forest, La nrf-Du Japon). Ainsi s’écrit devant nous un roman surgi de l’inquiétude, de la possibilité de vivre poétiquement dans cette «Terre vaine» que prophétise le poète, sans cesse menacée, et dont la catastrophe de Fukushima est, pour l’écrivain, un signe [et l’attentat des tours de 2011, un objet de fixation pour l’engagement politique terroriste  de l’architecte]. Kogito  et Shigeru figurent les deux faces d’une même identité, l’intellectuel dans la cité, formant un pseudo-couple, notion empruntée à Beckett et Céline. «Le livre « se referme » (page 454) dans la chambre de Kogito Chôkô qui déclare à Shigeru, qu’il occupe ses journées dans un collationnement continu d’indices du désastre annoncé, des catastrophes à venir: une collecte continue de textes et d’images «trouvées», consignée  avec un logiciel ordinaire de traitement de texte/image sur son clavier d’ordinateur et formant un ensemble qu’il nomme Chôkô (étrange homonyme de l’objet formant collection: le (digital) Soba Choko de Jean-Louis Boissier.

Extraits de texte (de la page 454 à la page 476 page de fin du livre sur une très belle citation de T.S. Eliot * (qui ouvre déjà  le livre, page 10, première partie dont le titre est JE VEUX PLUTÔT ENTENDRE PARLER DE LA FOLIE DES VIEILLARDS)

page 454. «Tout ce que je produis avec mon traitement de texte, je le mets dans des caisses que je dispose sur les rayons de la bibliothèque. Le mari d’Asa, qui était directeur de collège, me fabrique des caisses en bois à intervalles réguliers.
— Et quel en est le contenu ?
— J’appelle l’ensemble Chôkô !
Chôkô? Tu écris ton autobiographie ?
Mon autobiographie?… Ah, bon! tu dis ça parce que pendant de longues années j’ai écrit en parlant continuellement de moi, n’est-ce pas ?… Mais maintenant, je me suis complètement débarrassé de la corvée de devoir parler de moi et ça ne m’intéresse plus du tout. Non, c’est une forme d’écriture que j’ai trouvée plus tard.
— Entendant ce chôkô, ton nom est la seule chose qui me soit venue à l’esprit! Il est vrai que, depuis l’incident, j’ai encore bien davantage coupé les ponts avec la langue japonaise. En fait, même les courriels que j’échange avec Mâ’chan et Neio sont en anglais..
— Depuis que j’ai reçu le fax de Maki me transmettant le message qui annonçait que tu viendrais me voir à Shikoku au retour de ta conférence de Bangkok, je réfléchis à la façon dont je pourrais t’expliquer cela! Par chôkô, j’entends d’abord l’anglais sign, une expression, une marque… ou l’anglais indication, un indice, une évidence, ou encore quelque chose indiquant la présence d’une maladie, a symptom si l’on veut, un augure, un présage annonçant une situation indésirable, détestable… ou encore une allusion à peine perceptible… ou enfin l’annonce d’une situation anormale, d’un signe, au sens de l’anglais stigma
(page 455) En ce moment, je ne lis plus de livres… Bon, il m’arrive de m’étendre sur mon lit et de regarder longuement avec mes jumelles de théâtre les titres alignés sur les rayons de la bibliothèque… Mais je ne lis que les journaux, plusieurs quotidiens japonais ainsi que le New York Times et Le Monde, et je les lis de la première à la dernière ligne.
Qu’est-ce que je cherche en procédant ainsi? Des chôkô, des signes! N’importe quoi qui corresponde à l’un des termes anglais que je t’ai énumérés: des signes, des indications, des indices, des évidences, des symptômes. Je cherche dans tous les articles, courts ou longs, des signes indiquant une situation anormale et je les note. C’est l’entreprise que je poursuis, et rien d’autre.
Que se passe-t-il dans ce monde où nous survivons encore? Tout d’abord au niveau de l’environnement, mais pas uniquement. Lorsque je faisais mes débuts d’écrivain, mes aînés me poussaient à écrire un roman total. C’est dans l’esprit de ce roman total que je recueille toutes sortes de choses, même les signes les plus infimes d’étrangeté, y compris dans la vie sociale, et que je les enregistre. Je note la date et le lieu, ainsi que le nom du témoin lorsqu’il est connu. Pas un seul jour ne passe sans que j’en trouve au moins deux ou trois !
Parfois, se produit un événement qui est ressenti comme crucial. Alors on assiste à une avalanche de commentaires énumérant les signes précurseurs et montrant le processus d’accumulation qui a mené à cette situation. Mais moi, ce que je fais, c’est de poursuivre la récolte de tous les infimes signes précurseurs avant que l’événement ne se produise. Au-delà, à l’horizon de leur amoncellement, se profile la voie qui va (page 456) vers le point de non-retour, la destruction complète, irréparable. Dans le cas du Japon des années 1920-1930, nous connaissons, toi et moi, de nombreux ouvrages qui retracent ce processus. Les signes annonciateurs que je décris veulent, à l’échelle mondiale, tracer à l’avance cette trajectoire.
— Alors comme ça, en publiant ces textes, tu as l’intention de te tailler une réputation de prophète?
— ÇA MÈNERAIT À QUOI DE FAIRE UNE CHOSE PAREILLE, HEIN?! fit Kogito d’une voix courroucée.
Vertement remis à sa place par son ami, Shigeru n’ajouta rien. Une attitude qui surprit Kogito, qui entreprit de se justifier:
— Comme je te l’ai déjà dit, c’est trop volumineux pour être publié. Même en les sortant en fascicules, il faudrait chaque fois trouver un collaborateur qui établisse un index démesuré, car moi je n’ai pas le temps de le faire. Je passe mes journées à trouver mes signes, puis à les mettre par écrit, et rien que cela me prend tout mon temps…
— Alors pour toi, Kogî, est-ce que cela veut dire que ton projet… ton plan… n’est réalisable qu’à travers ce travail… qu’en menant une telle entreprise?
Cette façon hésitante de s’exprimer était, elle aussi, inhabituelle chez Shigeru. Kogito eut alors honte de son accès de colère devant la réaction toute naturelle que son histoire de signes avait provoquée chez son ami.
Cela lui rappela à nouveau un autre moment de honte intense, celui éprouvé soixante ans auparavant dans cette même vallée vers laquelle ils roulaient en ce moment, quand il avait, chose que les enfants du village ne faisaient jamais, frappé Shigeru à la tête avec un caillou.
(page 457) Kogito était depuis un bon moment incapable de parler à un Shigeru qui, découragé par sa rebuffade parfaitement injuste, s’était assagi jusque dans sa conduite.
— Ton histoire n’est pas encore terminée, remarqua tranquillement Shigeru, mais d’après la forme des montagnes, on va arriver dans la vallée. Pendant qu’il fait encore jour, j’aimerais aller me recueillir devant les tombes… et aussi de profiter de l’occasion pour aller voir mon «arbre personnel».
Quand on en aura fini avec ça, j’aimerais que tu me montres tes caisses de signes. Rien qu’avec ça, je crois que je pourrai me faire une bonne idée des dimensions que cela prendra.

4 Kogito marchait devant Shigeru sur le sentier bordé à l’est d’une profonde forêt de cyprès du Japon et à l’ouest, de bambouseraies enjambant la vallée.
Bloquant l’horizon, un vieux Castanopsis déployait ses branches. Deux sépultures se dressaient dans l’espace obscur à ses pieds. Elles étaient en pierre naturelle, pratiquement de la même forme, recouvertes de la même mousse, et seule la fraîcheur de l’inscription gravée sur l’une d’elles les distinguait. C’était la tombe de la mère de Kogito, qui, lorsqu’elle avait édifié celle de sa propre mère, avait fait aligner la sienne pour que la mousse recouvre les deux pierres de façon identique.
— Votre caveau familial est en haut d’une pente d’où l’on embrasse l’ensemble de la vallée. Et là au fond, il y avait un sapin qui était, avais-tu décidé lorsque tu étais enfant, ton «arbre personnel»
[…]
(page 463)
5 Six mois après être venu s’installer dans la Maison-des-Bois, Kogito avait, tout en poursuivant son travail sur les signes annonciateurs, réarrangé la pièce qui lui servait de chambre à coucher et de bibliothèque. Des étagères couraient en continu sur les parois nord et ouest. Les parties centrales et supérieures étaient remplies des livres rapportés de Tôkyô, mais le tiers inférieur était réservé aux caisses dans lesquelles il classait ses signes. Ces fichiers étaient conçus de façon que les fiches imprimées sur du papier épais, les plus récentes au premier rang, soient facilement consultables. Les rayonnages abritant les livres étaient pleins, mais sinon il y avait largement de la place pour ses fiches, même s’il en écrivait encore pendant cinq ans.
— La forme de base de tes signes, ça rappelle celle des notes journalières, non? Rien qu’à voir la production de cette année, on comprend que ça couvre de nombreux domaines. Comme tu l’as dit, ça sera toute une histoire d’établir un index.
(page 464) — Pour le moment, en vue d’un index, je classe mes fiches par tranches de dix jours, et je note uniquement les sujets traités sur les cartons de séparation, mais ça ne fait qu’augmenter! Enfin, bon, ce n’est pas la place qui manque pour entreposer mes boîtes… Mais il ne s’agit pas seulement de les stocker, il faut aussi penser à en faciliter l’accès au lecteur, et c’est pour cela que j’ai voulu des rayonnages peu élevés.
— Quoi! Tu t’attends à ce que des gens viennent directement ici pour les lire?
— Evidemment ! Sinon, à quoi bon écrire ?
— Alors, dans ce cas, je peux comprendre ce que tu es en train de faire!
Shigeru, ayant sorti le contenu d’une subdivision, l’étala sur un espace libre devant les étagères pour l’examiner, puis, reclassant les fiches saisies à l’ordinateur, les remit dans leur boîte.
— Il n’y a pas que du texte, hein? Il y a aussi des passages avec des photos, comme un manuscrit illustré
Kogito enleva les lunettes de presbyte qu’il utilisait pour écrire et examina la feuille que lui montrait Shigeru.
— C’est un cliché qui a été pris par un photographe avec qui il m’était arrivé de travailler quand j’étais jeune; maintenant, il est free-lance et réalise des reportages dans le monde entier. Il m’a envoyé celui-ci pour me distraire dans ma vie de reclus… C’est un document très dur dont j’ai extrait ce signe.
Juste après la guerre, il y avait dans ce pays une masse de chômeurs. Alors, on en a envoyé comme émigrants en Amérique latine. Ça se passait quand nous avions à peine vingt ans. Cette photo montre l’état (page 465) actuel des terres qui avaient été attribuées aux émigrants en République dominicaine. Rien que des amas de cailloux, des blocs de pierre tellement gros que les gamins que nous étions n’auraient pu les jeter… Des terres épouvantables!
Et l’on dit que, lorsqu’ils se sont plaints que ces terres ne pouvaient être cultivées, le fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères leur aurait répondu qu’après trois ans ces pierres deviendraient des engrais! … Les premiers signes que j’ai réunis sont des déclarations de ce genre!
Des hommes ainsi abandonnés par leur pays ne peuvent s’en remettre. Ils sont irrémédiablement brisés. Mais pis encore, dans les signes que je relève, il y a aussi le fait que le jeune fonctionnaire ayant commis une telle déclaration est lui aussi brisé sans espoir de récupération! Shige, si tu regardes les rubriques PAROLES D’ÊTRES BRISÉS ou PAROLES D’ÊTRES AYANT RENONCÉ À SE REDRESSER, tu seras certainement d’accord avec moi!
— C’est parce que tu as en toi ce côté humaniste que le professeur Musumi t’a inculqué; je suis sûr que tu as parlé à Takeshi et Take’chan de ce type d’homme que tu appelles l’«étudiant aide-batelier», non? Est-ce que les deux choses ne sont pas liées?
— La critique humaniste de l’homme ne s’adresse-t-elle pas à ceux qui ne sont pas encore irrémédiablement brisés, à ceux qui ont encore la volonté de se redresser? Mais ce que je fais en enregistrant tous ces signes ne se situe pas sur ce plan.
Ce sont les paroles que profèrent des gens qui ont franchi la barrière, qui ont basculé du côté où l’on ne songe plus à lutter. La déclaration que je t’ai citée remonte à plus de cinquante ans, mais aujourd’hui (page 466) encore rien n’a changé et l’on dit toujours des choses semblables!
Mais toi, Kogi, tu prends personnellement tout ce qui se passe, de l’évolution de la société au dérèglement climatique, et tu en as fait des romans rédigés à la première personne, alors…
— Mais ce que je fais maintenant n’est pas un roman!… C’est encore plus personnel; tu vois, je note même des signes que je tire des lettres que m’envoie Neio! Quoique ces derniers, si quelqu’un avait envie de les lire, pourraient aussi être pris dans un sens positif.
Maintenant encore, Neio m’écrit pour parler de Takeshi et Take’chan. Si l’on pense à Take’chan, c’est un être irrémédiablement brisé, sans possibilité de retour. Il est en lui-même un signe. Pourtant, à travers les propos de Neio, un autre jeune, tout neuf, apparaît. Il a cependant en lui quelque chose qui fait qu’on ne peut éviter de penser qu’il devait finir détruit de cette manière!
— Oui, d’ailleurs Neio m’écrit à moi aussi en se mettant à la place de Takeshi et Take’chan. Elle est le médium de Takeshi, réfugié dans la clandestinité, et du défunt Take’chan. On a presque envie de dire qu’elle incarne les paroles sacrées du kotodama (esprit/âme/pouvoir/magie… des mots, du langage); croyance ancienne dans le pouvoir des mots, des noms, et dans l’efficacité que leur prononciation rituelle peut avoir). […]
(page 468) Pour la première fois, Kogito eut envie de dévoiler le fond de son cœur à Shigeru :
Les rayons des signes sont établis à une hauteur qui permette à n’importe quel enfant de treize ou (page 469) quatorze ans d’ouvrir les fichiers qui y sont disposés et d’en lire le contenu. Car ce sont eux justement les lecteurs que j’attends! Et la façon dont j’ai rédigé ces signes est conçue pour les interpeller, pour leur donner l’idée d’aller à l’encontre de toutes les annonces de destruction enregistrées dans mes signes.
Asa a dit que, même quand je ne serai plus là, elle laissera la porte ouverte pendant la journée, de façon que les enfants qui grandissent dans ces forêts puissent venir dans la Maison-des-Bois… Dans ma famille, les hommes ne vivent pas vieux, mais ma mère et ma grand-mère, elles, sont devenues centenaires, alors Asa pourra certainement remplir cette tâche encore longtemps… Je pense à des enfants qui, ayant feuilleté ces signes, se mettent à lire ceux qui leur semblent intéressants. J’entends par là que ce sont mes futurs lecteurs.
Dans ce cas, ne peut-on pas envisager que l’un de ces enfants se dresse de toutes ses forces contre tous les signes qu’il a lus et qu’il écrive un livre relatant ce qu’il aura continué de penser et de vivre? Alors ce garçon se décide à écrire. Il consacre d’abord sa vie à maîtriser l’art de le faire, puis il se met à écrire, voilà, c’est ça! Et alors, pourquoi ce livre n’obtiendrait-il pas des résultats concrets?
Quoique je poursuive quotidiennement ma rédaction des signes… et sur ce plan, je te ressemble quelque part… cela ne veut pas dire que je ne pense pas à un grand renversement!
— Si tu étais maintenant l’enfant que j’ai connu quand je suis arrivé de Shanghai dans ces forêts, alors, quoique enfant, tu lirais tous ces signes et, jusqu’à l’âge que tu as aujourd’hui, tu sortirais des ouvrages s’y opposant. Pour peu que tu aies dès le départ reçu une (page 470) éducation clairement orientée dans ce sens… Car tu faisais partie de ceux qui, une fois qu’ils ont commencé quelque chose, vont jusqu’au bout!
— Bien sûr, ce que je viens de te dire n’est qu’un rêve creux et bientôt j’entendrai, enseveli sous une montagne de signes, l’immense vacarme. Mais jusque-là, je poursuivrai ma tâche! Je n’ai d’ailleurs rien de mieux à faire…
[…]
(page 472) Kogi, tu es maintenant en train de rassembler les signes laissés par des gens définitivement brisés, des gens qui ont franchi le pas vers la zone de non-retour. Mais tu ne le fais pas pour être reconnu comme un prophète quand le monde sera anéanti. Car justement: «Ça mènerait à quoi de faire une chose pareille, hein ?! »
(page 473) Kogi, dans ces témoignages, tu cherches à trouver quelques indices pointant vers un renversement. Ton travail peut donner l’impression d’être inutile, mais tu le fais en espérant que, même si tu ne peux toi-même les discerner, la génération future qui lira tes documents saura, elle, comprendre ces signes!
Et dans ce cas, Kogi, ne compte pas sur ce que les lecteurs feront de tes signes une fois devenus vieux! Non, tu dois les encourager à se mettre à écrire pendant qu’ils sont encore jeunes, à commencer à agir pendant qu’ils sont encore jeunes! Le temps presse, à mon avis, il ne reste que quelques années, mais moi, je n’ai pas ta patience!
— Et toi, Shige, qu’en est-il de ton propre travail? demanda Kogito, se sentant, pour être franc, quelque peu dépité.
— Moi, tu sais, ça fait déjà longtemps que j’ai commencé! Et d’ici peu, je vais enfin arrêter de me cacher et, à Tôkyô ou San Diego, je pourrai regarder avec Takeshi qui sera apparu à mes côtés le grand écran de mon ordinateur. L’écran affichera une carte du monde aux contours tracés en fines lignes et sur laquelle s’allumeront un peu partout des petits points rouges! Ce sera l’annonce que, dans tous les coins, des gens ayant compris ma théorie du Build/Unbuild seront en train de mener des opérations de Unbuild, même si chacune d’entre elles est probablement à échelle réduite !
— Oui, pour autant que les forces massives de destruction… qu’il s’agisse de celles d’une seule puissance ou d’une alliance de plusieurs pays… n’aient pas déjà effacé les fins contours qui apparaissent sur ta carte du monde! lui renvoya Kogito. Car dans ce cas, je crois (page 474) que vous aurez du mal, Takeshi et toi, à trouver un lieu assez stable pour y placer votre ordinateur.
[…]
(page 476) — Encore une chose pendant que j’utilise ton traitement de texte. C’est une citation que j’ai préparée pour conclure la dernière fiche de tes signes quand la mort t’emportera.
Une créature comme toi, qui as passé ta vie à écrire des romans, est pourtant censée un jour ou l’autre donner une fin à son œuvre! Mais, au cas où tu entendrais l’immense vacarme avant d’avoir pu le faire, j’ai l’intention d’ajouter ces adieux sur la dernière page proprement tirée sur un épais papier.
Kogi! […] ce sont trois vers qui figurent entre ces deux passages que j’ai retenus. Le nous qui y apparaît renvoie à notre pseudo-couple.

* Les vieillards doivent être des explorateurs
Ici-et-là n’importe pas
Il nous faut toujours nous mouvoir
Au sein d’une autre intensité.

[On trouve aussi tout au long du livre, le vieillard qui reste Le jeune homme aux étranges côtés.]

* À propos de Chôkô Kogito, le personnage du roman de Kanzaburo Oe, « adieu mon livre »  j’ai trouvé l’explication dans un livre de Philippe Forest qui parle avec Oe de ce nom…
« À partir d’un certain moment, j’ai pris comme personnage principal et narrateur de plusieurs de mes romans successifs un écrivain du nom de Chôkô Kogito (c’est un personnage qui se superpose à moi en tant qu’écrivain). De plus, à l’intérieur des romans, ce personnage forme une « étrange paire » avec un autre personnage (ce que Fredric Jameson a appelé « pseudo-couple » à propos d’un roman de Beckett) et le roman progresse avec leurs discussions et leurs critiques réciproques.
Comme vous le savez, le japonais s’écrit avec des idéogrammes chinois (kanji) et des caractères phonétiques japonais (hiragana). Le patronyme de mon personnage, Chôkô, est un jeu sur les idéogrammes de mon propre nom Oé, « grande baie/eau »: Chôkô est une grande rivière chinoise, le Yang-Tsé-Kyang [et utilise le même idéogramme que le « é» de Ôé]. Le prénom Kogito vient du surnom Kogi qui m’était donné pendant ma jeunesse. Dans notre village au milieu de la forêt, mon grand-père avait ouvert une classe privée pour enseigner la littérature classique chinoise et, sur un mur de cette classe, était accroché un tableau avec les idéogrammes KO-GI (= interprétation ancienne) qui indiquent que dans ces études on s’intéresse au sens classique qu’avait le texte au moment où il a été écrit. L’étrange surnom de Kogi m’a été donné par jeu, parce que j’étais le petit-fils de celui qui avait affiché ce principe dans sa classe.

Comment cela s’est-il relié à Cogito? Lorsque j’étais à l’université, mon premier professeur français se moquait du fait que les Japonais ont traduit à l’ancienne (c’est-à-dire dans un style chinois classique) l’expression cogito ergo sum et la considèrent comme un précepte éthique. À nous, étudiants, il avait expliqué: « en ce moment vous pensez à votre petite amie, et vous savez que vous y pensez, donc vous existez, voilà, ça ne veut rien dire de plus. » Cela m’avait fortement impressionné et comme j’avais ensuite souvent repris cette anecdote à propos de cogito ergo sum, mes amis avaient fini par me surnommer Kogito. Voilà donc l’origine du nom Chôkô et du prénom Kogito.
Kogito raconte l’histoire dont il est le centre. J’ai repris une forme romanesque propre au roman moderne japonais, le Shishôsetsu (roman à la première personne) que j’ai transformée en m’appliquant à voir jusqu’à quel point je pouvais la remodeler. » Oe Kenzaburo

in Philippe Forest Oe Kenzaburo Légendes anciennes et nouvelles d’un romancier japonais, page 319-320

 

 

Clément Rosset, L’objet singulier. Lecture

Lecture de Clément Rosset, L’objet singulier – 1979, Les éditions de minuit

4e de couverture
L’objet absolument singulier est incapable de décliner son identité, puisqu’il n’est rien qui lui soit identique: il est à la fois unique et étrange, et pour la même raison. Tel est le monde dans son ensemble: «un être unilatéral dont le complément en miroir n’existe pas» (Ernst Mach). Et telle est la réalité en général, composée d’objets singuliers, ensemble indéterminé d’objets non identifiables. Objets proprement indescriptibles, mais d’autant plus évocateurs du réel que la description en est plus malaisée. Ainsi par exemple, les objets du rire, de la terreur, du désir, du cinéma, de la musique donnent-ils lieu à d’étranges et exemplaires appréhensions du réel. 

avertissement (page 9)
Je présente ici de manière assez succincte le résultat de recherches entreprises depuis plusieurs années —recherches d’ordre philosophique, n’impliquant à ce titre aucun intérêt d’ordre moral, politique ou social. Cette précision préliminaire est rendue utile par la confusion aujourd’hui fréquente entre les enjeux de la philosophie et ceux de l’histoire, et l’habituelle réduction qui s’ensuit des premiers aux seconds. Confusion qui entre déjà un peu, comme on le verra, dans mon sujet: l’intérêt moderne pour l’historicité du réel étant un indice parmi d’autres de la difficulté qu’on éprouve à prendre en considération le réel tout court. Cette peine n’est d’ailleurs pas sans excuses, le réel étant, de par sa constitution singulière, celle de toutes choses qui offre le moins de prise naturelle à la considération.

3. L’appréhension du réel
1. AMERTUME ET MODERNITÉ (page 92)
La précipitation, grande ennemie de la philosophie […] est peut-être, tout bien considéré, une condition sans doute fâcheuse mais absolument nécessaire de son efficacité et de son sérieux. Car il y a urgence à savoir si l’existence est ou non désirable, question dont la résolution marque en somme la fin de l’investigation philosophique. Urgence puisque la vie est courte et, en raison de sa propre constitution, ne peut attendre. La maladie et la mort me mettront bientôt hors d’état d’apprécier la découverte d’une raison de vivre, si excellente ou décisive soit-elle.
(page 93) Même lorsqu’on admet, selon un certain sillage kantien, que l’existence pourrait être bonne en droit, on n’en insiste que mieux sur le fait que, telle qu’elle existe actuellement et in concreto, l’existence est insatisfaisante et condamnable. Cette considération —que le réel n’est admissible que sous la réserve d’amendements— livre d’ailleurs l’essence de ce qui s’est donné, historiquement et religieusement, comme l’esprit de Réforme. […] Il serait fastidieux d’entreprendre le registre de l’ensemble de ces formes de pensée négatrice. Il suffit de remarquer que ces pensées modernes ont pour dénominateur commun de figurer autant de formes d’espoir déçu à l’égard du sens, c’est-à-dire notamment de l’histoire telle que la concevait Hegel. A partir de ce même désappointement, les points de vue évidemment diffèrent. Pour les uns, l’histoire hégélienne est déjà accomplie, en sorte qu’il ne reste plus qu’à s’ennuyer éternellement dans un monde qui a comme survécu à son achèvement et dans lequel il ne saurait désormais plus rien se passer. 

(page 98) Or il est une expérience qui témoigne d’une pensée sans arrière-pensée, d’une perception du réel se passant de toute référence à l’autre. Cette expérience est l’allégresse: soit une approbation de l’existence qui consiste à estimer, sinon contre du moins indépendamment de toute raison ou bien fondé, que le réel est «suffisant» —c’est-à-dire se suffisant à lui-même, et suffisant en outre à combler toute attente concevable de bonheur. Ce refus de toute alternative au réel n’a pas pour condition une reconnaissance de ce qui existe comme spécialement bon ou manifestement souhaitable; c’est au contraire la singularité spécifique de l’allégresse —singularité qui en fait peut-être le moteur de la vie le plus sûr parce que le plus secret— que d’allier le goût de l’existence à une claire perception de son caractère objectivement indésirable. L’allégresse est ainsi la marque —et la condition —d’une perception non métaphysique du réel, l’unique manifestation indiscutable d’une pensée sans arrière-pensée: étant apparemment le seul état d’esprit à la faveur duquel il soit loisible de se trouver dans cette disposition particulière qui consiste à ne désirer rien d’autre. Expérience remarquable en ce que l’autre n’y est pas convoqué, ni à titre de caution d’intelligibilité ni à tire de garantie affective. Si l’on tient que le réel est étranger à toute alternative et que le savoir consiste ainsi en une interminable exploration de sa propre singularité, il s’ensuit que l’allégresse apparaît comme une vertu intellectuelle par excellence, désignant non seulement une heureuse disposition d’humeur mais encore et surtout une exceptionnelle disposition d’esprit, je veux dire une extraordinaire aptitude au savoir. […]

(page 99) l’origine de toute religion, et la nature de sa bonté, que de vouloir épargner à l’homme l’épreuve du savoir (non par obscurantisme, comme le prétendent les esprits légers mais par pitié). On remarque ainsi que l’allégresse non seulement s’accommode du savoir mais encore est seule à s’en accommoder. D’où leur nécessaire et réciproque implication: l’allégresse sans le savoir , n’étant que fausse allégresse, le savoir sans l’allégresse que faux savoir. La première est par trop fragile, le second par trop limité. 

2. DE L’ALLÉGRESSE
Aucun objet existant, ou susceptible d’exister, qui soit en état de demeurer objet d’intérêt, dès que s’en empare l’esprit critique. Je résume ici brièvement les raisons, déjà développées ailleurs, de ce diagnostic pessimiste, me limitant à ses deux principaux attendus. D’une part l’objet existant est sans différence (sa singularité l’identifie finalement à toute autre singularité, le vouant ainsi, lui comme toute autre chose, au statut d’objet quelconque); d’autre part il est sans durée (son existence temporelle, si longue puisse-t-elle être, lui interdit d’échapper à son sort, le néant) —au sens propre d’in-différent, pour manquer de différence—et dérisoire— pour manquer du temps nécessaire à une reconnaissance véritable, c’est-à-dire d’une durée sans limite. Il est donc essentiellement indésirable: non qu’il ne puisse être, comme il l’est sans cesse, objet de désir occasionnel, mais en ce sens qu’aucun désir réfléchi ne saurait, sans aveuglement ou réticence secrète, s’y arrêter.

(page 102) La tâche universelle, qui consiste à prendre en compte le réel, est la même pour tous. Mais la manière diffère à l’infini, oscillant entre les deux pôles théoriques, c’est-à-dire jamais tout à fait atteints, d’une parfaite prise en compte, où culmine l’allégresse, et d’une absolue dénégation, où échoue le dégoût de vivre. Tout joyeux est jusqu’à un certain point un sachant, et à proportion. De même tout triste est, jusqu’à un certain point, un non-sachant, et selon la même proportion. Il est douteux que l’ignorance soit la cause du mal, comme le disait Socrate en un sens purement intellectuel; il est en revanche certain que la méconnaissance est le signe le plus général du malheur. En étudiant le mécanisme du refoulement, la psychanalyse a eu le mérite de mettre à jour le lien qui relie l’expérience du malheur à l’incapacité de reconnaître le vrai. Le savoir est plutôt porte-bonheur, le non-savoir plutôt porte-malheur: annonçant généralement moins une ignorance à proprement parler qu’une impuissance à admettre son propre savoir. Un malheur n’est malheur qu’à proportion de l’incapacité où est la conscience de le reconnaître: ainsi le tragique de la mort, qui tient moins à son fait propre qu’à la réticence, opposée par tous les mourants, je veux dire tous les hommes en tant que mortels, d’en faire un objet de savoir. Inversement, l’intensité de l’allégresse peut se mesurer à la quantité de savoir tragique qu’elle implique.
Il serait toutefois forcé de tirer de ce qui précède la matière d’une définition de l’allégresse qui consisterait à faire de celle-ci un savoir éminemment tragique, une connaissance se résumant à la vision lucide du caractère tragique attaché à l’existence sous toutes ses formes, une fois reconnue comme à jamais indifférente et éphémère. L’allégresse implique un savoir tragique mais ne se confond pas avec lui. Elle ne connaît du tragique que dans la mesure où elle connaît du réel en général, dont le tragique n’est qu’une qualité parmi d’autres. On la définirait donc plus justement, en attendant une meilleure approximation, comme savoir du réel. Une
(page 103) telle définition reste évidemment insatisfaisante: non qu’on ait à s’émouvoir de la question qui consisterait à exiger une définition préalable du réel ici invoqué,—question à laquelle on répondrait que c’est justement ce dont connaît l’allégresse— mais parce qu’il existe un certain nombre de savoirs du réel qui apparaissent comme très différents de l’expérience de l’allégresse.

Ainsi l’expérience de l’ennui —par exemple, le spleen baudelairien— allie manifestement le savoir à la tristesse, et à une tristesse qui semble non seulement s’accommoder mais encore se nourrir de la reconnaissance du réel. De même l’ivrognerie qui, moyennant quelque excédent d’alcool, prend soudain conscience du caractère insolite de toute chose, notamment de son entourage, faisant ainsi à peu de frais une expérience que d’aucuns diraient ontologique: aventure qui toutefois ne débouche que rarement sur l’allégresse, se terminant généralement par un malaise dont font les frais les bancs d’un square ou d’un commissariat de police. Mais bien d’autres expériences peuvent, hors de toute allégresse, revendiquer une telle connaissance du réel. Ainsi la peur, seule épreuve violente et immédiate du réel à en croire l’épigraphe mise par Roland Barthes en tête d’une récente publication: soit une reconnaissance du réel forcée et panique, que n’accompagne aucune sorte de jubilation. Même reconnaissance du réel, immédiate et forcée dans le cas du rire; mais cette dernière, si elle ne constitue pas une jubilation à proprement parler, ne s’accompagne ni de panique ni de tristesse. Tout au contraire, l’épreuve du comique se marque principalement par un plaisir, intense et spécifique: plaisir à voir disparaître l’imaginaire, c’est-à-dire tout ce qui n’existe que par représentation ou convention, à l’issue d’une confrontation avec le réel où culmine l’effet comique. Le rire prend ainsi plaisir à l’élimination, en quelque sorte publique et officielle, de ce qui de toute façon n’était pas; mais il est difficile de déterminer ce qui le réjouit davantage, du triomphe du réel ou de la déconfiture de l’irréel. Il s’agit bien là d’une manière d’approuver le réel, mais liée au cas précis où ce dernier contrarie les manifestations immodérées de l’irréel. Que la condamnation de l’irréel, dans l’expérience comique, s’accompagne du plaisir est certainement un grand point en faveur du réel; mais pas un point décisif. Car c’est autre chose que d’ap-(page 104)plaudir à l’élimination de l’irréel, autre chose que d’applaudir à son remplacement par le réel.

Du dernier exemple invoqué, le rire, il ressort que l’allégresse n’est pas seulement un savoir du réel, mais implique en outre une approbation de ce qu’elle découvre à l’aide de ce savoir. Elle est un savoir aimant, plus approbateur du réel que ne l’est la reconnaissance par la voie du comique, qui se contente en somme de tirer à jour le réel et de trouver dans cette apparition, lorsqu’elle est impertinente, c’est-à-dire ne s’accorde pas avec le jeu des représentations auxquelles elle se trouve confrontée, un motif de réjouissance qui semble moins procéder de l’irruption d’un être véritable que de la dissipation des apparences qu’elle occasionne. […] le plaisir pris par le comique à dissiper le non-réel est l’indice d’un fort attachement à l’égard du réel. On a certainement raison de déceler dans l’humour et le comique en général, la marque d’un contentement et d’une approbation l’égard du réel; positivité dont l’ironie, revendicatrice et morale, figure une sorte d’envers négateur. […] Le comique et l’allégresse entendent également protéger le réel, en faire leur unique favori: mais le premier fonctionne, si l’on peut dire, sur le régime de l’amitié naissante, la seconde sur celui de l’amour confirmé.
Toutefois l’allégresse ne se confond pas plus avec l’amour qu’elle ne se confond avec le rire: témoignant d’une disposition approbatrice située elle-même au-delà de toutes les performances et possibilités de l’amour.

(page 106) Plus proche de l’allégresse apparaît l’amour ne se recommandant que d’un complément d’objet vague: ainsi les dispositions euphoriques que l’on désigne parfois par «amour de la vie» ou «amour de soi». Le plaisir de vivre, à le considérer généralement, c’est-à-dire indépendamment de telle ou telle des données particulières de la vie, s’il ne se confond pas tout à fait avec l’allégresse, en est cependant beaucoup plus proche que tout amour au sens classique. De même, l’amour de soi, si l’on entend par là, non un plaisir narcissique à observer sa propre particularité, mais le simple et général plaisir d’exister. On trouve de très beaux échos de cette jubilation fondamentale, source et condition de toute autre réjouissance, dans certains textes de la philosophie indienne archaïque, antérieure au bouddhisme et par conséquent étrangère à son influence négatrice; ainsi dans le passage de la Brhad-Aranyaka Upanisad: […]

Ce n’est pas par l’amour du pouvoir, qu’on chérit le pouvoir : c’est pour l’amour de soi qu’on chérit le pouvoir […]
(page 107) Ce n’est pas par l’amour des êtres qu’on chérit les êtres : c’est pour l’amour de soi qu’on chérit les êtres.

Pour en arriver enfin à l’allégresse proprement dite, on ne peut qu’essayer de la décrire, et faute de mieux, comme un amour dont le complément d’objet serait absolument indéterminé: non pas amour de la vie, ni de soi, mais simplement amour du réel. L’indétermination de ce complément d’objet est, il va s’en dire, exactement opposée au vague romantique: lequel renvoie à un éternel absent, alors que j’entends par réel ce qui est toujours et partout présent, au point précisément d’obséder et d’incommoder la conscience romantique, du spleen baudelairien à la nausée sartrienne. Du reste, le réel est moins une notion vague qu’une notion générale; et qui implique au surplus, comme on le verra, une très haute précision. Je rappellerai simplement ici, et à titre d’illustration, le célèbre poème dans lequel Mallarmé, présentant en quelque sorte son Art poétique, oppose très justement —encore qu’il se décide en faveur du plus mauvais choix— la précision du réel, à laquelle il répugne, à l’attrait du vague, auquel il aspire et voue l’entreprise littéraire:

Exclus-en si tu commences
Le réel parce que vil.
Le sens trop précis rature
Ta vague littérature.

3. LE SAVOIR AMOUREUX
La plupart des philosophes, de Platon à Hegel et Heidegger, présentent le réel comme problématique: ne pouvant être reçu comme tel, c’est-à-dire approuvé, qu’avec l’appoint d’une garantie extérieure, Idée, Histoire ou Etre. On dirait (page 108) que le réel est manchot, et que rien de bon ne saurait en être attendu tant qu’on n’aura pas récupéré le bras manquant. Cela, tel quel, n’a point de sens, point de raison: le réel peut bien advenir, il n’en sera pas pour autant reconnu. D’où l’habituelle besogne de la philosophie, son dur et perpétuel labeur: exhumer le sens caché, recomposer le puzzle, attendre, comme Hegel, la fin de l’Histoire qu’elle veuille bien confier au philosophe, in extremis, son fin mot. Sans doute le même Hegel entend-il vivre pleinement le réel, c’est-à-dire en son présent —«Ici est la rose, ici il faut danser», est-il recommandé dans la préface aux Principes de la philosophie du droit— ; mais il faut pour ce faire passer d’abord par une laborieuse «réconciliation» avec le réel, obtenue à l’issue d’interminables médiations conceptuelles. De quelle faute le réel est-il donc coupable qu’il faille ainsi le bouder, sauf à entreprendre, par la suite, de lentement se «réconcilier» avec lui? De quoi manque-t-il qui l’empêcherait d’être immédiatement reconnu, sans délai ni tergiversation? C’est là, on le sait, une immense question qui parcourt toute l’histoire de la philosophie, du moins de toutes les philosophies principalement affairées autour du problème du manque.

A cette histoire de la philosophie —de la philosophie triste pour cause de manque—, l’allégresse fait une opposition constante; opposition discrète, car se cantonnant généralement dans le champ de l’expérience quotidienne, encore qu’il lui arrive d’investir, de loin en loin, le terrain proprement philosophique: introduisant alors, dans la suite des dits philosophiques, l’intermède insolite d’une philosophie sans peine. L’allégresse est avant tout, non pas une cessation du manque (laquelle impliquerait une reconnaissance partielle de ce même manque), mais quelque chose qu’on peut décrire; encore que l’expression confine dangereusement à l’insignifiance en raison de son aspect tautologique , comme une absence de manque: soit le sentiment —pris ici au sens fort de savoir— que toutes les choses recherchées et apparemment manquantes sont en réalité présentes et données, ou encore que la finalité tant attendue est d’ors et déjà advenue, toute question adressée au réel pouvant recevoir, de ce réel même, une réponse satisfaisante. En sorte que c’est bien ici la rose, et maintenant qu’il faut danser: pas pour ce qu’en (page 109) dit Hegel, qui n’approuve le présent qu’à la condition de le rattacher à la totalité concrète, c’est-à-dire à la fin des temps, mais, et tout au contraire, en raison d’une indifférence au futur, dont il apparaît qu’il n’apportera rien qui ne soit, à qui veut en jouir, déjà « présent », dans le double sens du terme (donné et actuel). Car le réel, et tout ce qu’on peut en attendre, est justement déjà arrivé. L’absence de manque signifie qu’il n’y a pas de « ne pas »: c’est-à-dire que ce qui existe, épuisant toute possibilité d’existence, est à la fois parfait —pour ne manquer de rien —et essentiellement «convenable»— pour ne rien laisser à désirer, ni à relire. La statuaire grecque classique excelle, on l’a souvent répété, dans l’illustration de cette «convenance» du réel. […] A l’homme qui l’interroge au sujet du monde, Dieu n’aura jamais rien de meilleur à répondre que: le monde. Si on l’interrogeait au sujet de l’animal, il répondrait, tout aussi assurément: l’animal. Et, à toute autre question, de même. On peut naturellement s’interroger sur le bien fondé d’un tel questionnement, auquel reviennent sans cesse métaphysiques et religions. Si ce qui est à connaître est précisément ce qui s’étale sous mes yeux, il paraît superflu d’attendre, pour le prendre en considération, qu’un dieu (page 110) veuille bien me le signaler du doigt. Cette attente de confirmation n’est toutefois oiseuse qu’en apparence. Elle possède, bien évidemment, son utilité et sa fonction: de repousser l’urgence du réel, de tenir l’immédiat à distance, ne consentant à prendre connaissance du réel qu’à la condition de passer par le détour de sa duplication, de tenir en main un avis formel de copie conforme.

Or il se trouve que le réel —ainsi que je l’ai indiqué ailleurs, en y insistant suffisamment pour n’avoir pas à y revenir ici— est justement ce qui est sans double. C’est là sa haute précision, sa manière propre d’être précis: non de se laisser repérer à l’aide de mesures extérieures à lui, mais de se signaler comme seul de son espèce, inconnaissable donc sinon en tant que tel, et rien que tel. Toute attente de copie conforme implique ainsi une dénégation radicale du réel, un refus de ce que la réalité possède d’éminemment réel, c’est-à-dire son unicité: cachant une fin définitive de non recevoir sous l’apparence d’une mise en souffrance provisoire. La mise à plus tard de l’appréciation du réel recouvre un deuil profond: le sentiment lancinant que le monde est veuf de son double. L’appréciation immédiate du réel implique en revanche une adoption de l’unique, c’est-à-dire un abandon définitif de son autre. C’est en quoi une telle connaissance du réel peut être réputée amoureuse, pour aimer ce qui est à l’exclusion de tout ce qu’il n’est pas (le «ce qui est» s’étendant ici, il est vrai, à tout ce qui est, et non à tel objet élu), pour ne vouloir de ce qui est d’autre garant que lui-même. Tel est bien en effet l’amour, si l’on en croit Juliette dans Shakespeare:

Roméo: Madame, je jure par cette lune sacrée qui argente toutes ces cimes chargées de fruit!
Juliette: Oh, ne jure pas par la lune, l’inconstante lune dont le disque change, chaque mois, de peur que ton amour ne devienne aussi variable
Roméo: Par quoi dois-je jurer?
Juliette: Ne jure pas du tout; ou si tu le veux, jure par ton gracieux être, qui est le dieu de mon idolâtrie, et je te croirai.

Cette définition du réel, d’être ce qui est sans double, entraîne une définition parallèle de l’allégresse: d’être une réjouissance à l’égard du simple qui n’éprouve pas le besoin d’en appeler à l’autre pour en autoriser la jouissance, se contentant en somme du monde comme Juliette se contente de Roméo. A la considérer ainsi —en tant que savoir approbateur du réel—, l’allégresse consiste essentiellement en une élimination de l’autre et une disparition du double —soit en une approbation non narcissique de ce qui n’est pas autre, c’est-à-dire de tout ce qui existe, justement saisi comme à jamais préférable à ce qui n’est ni présent ni ici.

Yuji Yoshimura. Le concept de « ma », une philosophie

Yuji Yoshimura, est architecte, urbaniste et informaticien, spécialiste de l’utilisation de mégadonnées (big data) pour créer des espaces plus conviviaux, s’entretient avec Marc-Olivier Wahler, directeur du MAH de Genève,  sur le potentiel de l’apprentissage statistique (machine learning) in « Le musée du futur. Quant les métadonnées profitent à l’expérience du visiteur » MAGMAH no 6 2024

extrait à propos du concept de ma

Yuji Yoshimura : « En japonais, le concept de ma correspond à l’espace vide, mais rempli. Lorsque vous allez d’un point A à un point B, l’espace entre les deux est considéré comme négatif. Or, au Japon, nous essayons de donner plus d’importance à cet espace «vide» qu’à l’origine ou à la destination. Dans le cadre d’une précédente recherche, j’ai utilisé pour représenter un musée la science des réseaux, selon laquelle une salle correspond à un sommet, tandis qu’un couloir, qui relie les salles, correspond à une arête (ou une ligne). En analysant ce réseau, j’ai identifié des salles qui accueillaient beaucoup de monde, car les visiteurs étaient forcés de les traverser. Ces salles se trouvaient entre le point d’origine et la destination, et nous pouvions les traduire de manière mathématique. Alors pourquoi ne pas utiliser ces espaces pour exposer et promouvoir des artistes débutants ou inconnus, que les visiteurs verront « inconsciemment »?

Marx-Olivier Walter :  Y a-t-il d’autres chercheurs qui utilisent les mégadonnées de cette manière ?

YY : Très peu mènent ce genre de recherche. Les informaticiens sont ceux qui, actuellement, rassemblent le plus de don-nées, mais la plupart d’entre eux semblent ne s’intéresser qu’à l’optimisation de ces données. La culture, l’art ou les musées n’ont pas vocation à être optimisés. Grâce à ma formation en architecture, je comprends l’importance du contexte, des visiteurs et de l’espace. Ma façon d’analyser les données est très différente d’une simple optimisation. Je m’en sers pour améliorer la culture, l’art et l’expérience des visiteurs au musée.

MOW : Comment faites-vous pour récupérer ces données?

YY : Dans le cas du Louvre, on a pu les récupérer via les bornes Bluetooth. C’était en 2010, et de plus en plus de gens utilisaient des téléphones portables ou des smartphones dotés de signal Bluetooth. J’ai conçu des capteurs que j’ai placés à côté de plusieurs chefs-d’œuvre. J’ai ainsi constaté que 8,2 % des visiteurs avaient enclenché le signal Bluetooth de leur téléphone, ce qui constitue un échantillon suffisant. Depuis, nous avons réfléchi à des manières de récolter ces données tout en respectant la vie privée des visiteurs – en passant par le Wi-Fi par exemple. Nous proposons parfois des entretiens ou des questionnaires, la forme la plus simple de données. Nous combinons des données qualitatives et quantitatives pour améliorer l’expérience de visite.

MOW : Si nous utilisons les mégadonnées pour construire ou rénover un musée, n’y a-t-il pas un risque d’uniformisation?

YY : Bien sûr, notre monde est devenu très homogène. Nous appelons cela la « Disneylandisation». Encore une fois, les urbanistes et les architectes comprennent l’importance du contexte, de la culture, de la société. Nous considérons le caractère unique de chaque bâtiment, chaque quartier; nous étudions la communauté et ses caractéristiques se reflètent dans nos conceptions. C’est ainsi que l’uniformisation peut être évitée.

MOW : Comment trouver l’équilibre entre le pouvoir des mégadonnées, que l’on pourrait considérer comme de la science dure, et l’expérience émotionnelle d’un lieu?

YY : À l’heure actuelle, je cherche à quantifier les émotions des gens – leur bonheur, leur plaisir et leur sens esthétique. Aussi importantes soient-elles dans nos vies, elles sont difficiles à quantifier. Dans mon domaine – architecture et urbanisme -, nous menons des enquêtes à petite échelle, en interrogeant entre 50 à 100 personnes. Si l’on élargit cette procédure en interrogeant 10000 à 20000 personnes, on obtient des méga-données. La quantité modifie la qualité. Le défi est donc d’extraire une information qualitative (les émotions) à partir d’une information quantitative (les mégadonnées). »

Seth Siegelaub. The Stuff That Matters. Une philosophie…

in Frieze Magazine issue 148 – 01 JUN 1972
https://www.frieze.com/article/stuff-that%C2%A0matters
The Stuff That Matters: Textiles Collected by Seth Siegelaub for the CSROT, 2012, installation view. *

« Les choses qui comptent »
(traduction Google)
Siegelaub est un personnage rare et anachronique : un polymathe des temps modernes qui a été, pendant 50 ans, galeriste-impresario, éditeur, bibliographe et collectionneur. Les textiles, et plus particulièrement leur histoire écrite, suscitent chez lui un intérêt constant depuis les années 1960 et, sous le nom de Centre for Social Research on Old Textiles (CSROT), il a constitué une bibliothèque d’objets et de livres depuis près de 30 ans. « The Stuff That Matters: Textiles Collected by Seth Siegelaub for the CSROT » comprenait 200 objets de cette collection de 650 textiles anciens et 7 000 livres sur le sujet, eux-mêmes catalogués dans une vaste bibliographie qu’il a publiée en 1997 sous le titre Bibliographica Textilia Historiae. Siegelaub et les commissaires de l’exposition – Sara Martinetti, Alice Motard et le directeur de Raven Row, Alex Sainsbury – ont regroupé les textiles avec une bibliographique minutieuse par période ou par fonction. La conception générale de l’exposition a été réalisée par 6a Architects, qui a créé de vastes vitrines blanches et d’autres parerga élégantes, mais on sentait clairement l’engagement personnel de Siegelaub envers son sujet, à la fois à travers les pages jaunies portant ses notes et croquis manuscrits et les annotations imprimées tout au long de l’exposition. Les objets tissés étaient entrecoupés d’extraits de livres qui éclairent leurs divers contextes commerciaux, méthodes de fabrication et statuts culturels – l’arrière-plan devenant le premier plan. Des soieries fleuries du XVIIIe siècle étaient par exemple disposées à côté de traités comme The Useful Arts Employed in the Production of Clothing (1851) de John W. Parker, dont le diagramme montrant « les chapeaux de nos ancêtres » trouvait un parallèle dans une galerie voisine de coiffes tribales d’Afrique, d’Asie et d’Océanie.

L’exposition mettait l’accent sur le rôle des textiles et des textes fragmentaires en tant que métonymies évocatrices, représentant des lieux et des temps irrécupérables. Une multitude de termes spécialisés parsemaient les étiquettes, pour lesquelles un glossaire était fourni : des chasubles (c’est-à-dire des vêtements liturgiques) « en damas de soie et passementerie » étaient accrochées en rang, suggérant la garde-robe des chevaliers. L’abondance des tissus commençait à ressembler à une corne d’abondance élégante, semblable aux parures imaginées par Oscar Wilde comme appartenant à Dorian Gray – en fait, Wilde a plus ou moins emprunté ces descriptions à des livres comme ceux que Siegelaub a collectionnés. Si l’amour de Dorian pour les objets était celui d’un esthète, le projet de Siegelaub est résolument celui de replacer les textiles dans un contexte historique (la collection elle-même est issue du projet plus vaste de la bibliographie). Dans le catalogue, il observe avec amertume que la collection de textiles pour elle-même est aussi « bourgeoise et ‘apolitique’ qu’on peut l’imaginer ».La mise en scène de cette exposition à Raven Row reflète l’éclectisme intellectuel de Siegelaub : sa propre galerie new-yorkaise, qui n’eut qu’une existence éphémère dans les années 1960, vendait des tapis orientaux aux côtés de l’art conceptuel et, comme le raconte Clare Browne (conservatrice des textiles au V&A) dans son essai de catalogue, l’exposition évoque l’histoire de Spitalfields. Le bâtiment de la galerie, qui se trouve dans ce quartier, abritait autrefois des boutiques de marchands de soie, et le quartier environnant était le cœur du commerce de la soie en Grande-Bretagne. De plus, l’archivage méticuleux de Siegelaub témoigne d’une attitude sérielle proche de la méthodologie des artistes conceptuels qu’il défendait à la fin des années 1960. Cela rappelle également son utilisation de la page imprimée comme lieu d’exposition dans des projets désormais légendaires tels que le Xerox Book (1968), pour lequel sept artistes (dont Carl Andre, Robert Barry et Lawrence Weiner) ont été invités à contribuer à une œuvre sous la forme de 25 pages consécutives reproduites par photocopieur; un « catalogue-exposition » équivalent comprenant des textes de six critiques a été publié dans une édition de Studio International en 1970. Malgré le départ de Siegelaub du monde de l’art en 1972, qui est devenu un cliché biographique apparenté à l’abandon de l’art par Marcel Duchamp pour les échecs, ses entreprises ultérieures (qui comprennent une base de données de littérature sur les écrits marxistes et socialistes) restent philosophiquement affiliées au conceptualisme.Tout comme dans l’art conceptuel, les objets eux-mêmes ne représentent que rarement l’histoire entière, renvoyant à des actions qui les dépassent, les textiles et les livres de « The Stuff That Matters » parviennent à présenter des tranches indicielles – des aperçus poignants et abrégés – d’autres sociétés. Ces éléments se rassemblent pour former un enregistrement culturel collectif ou ce que le classiciste Charles Segal, à propos du mythe, décrit de manière mémorable comme un « mégatexte » cumulatif. » JAMES CAHILL 

* Sara Martinetti est la curatrice de l’exposition. https://www.dfk-paris.org/fr/person/sara-martinetti-2991.html
« chercheuse en anthropologie, histoire et théorie des arts. Sa thèse de doctorat, dirigée par Béatrice Fraenkel et soutenue en 2020 à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), est intitulée I never write, I just do’. Pratiques de l’écrit et enjeux théoriques du travail de Seth Siegelaub dans l’art conceptuel, le militantisme et l’érudition. Autour du même complexe thématique, elle a conçu deux expositions accompagnées de catalogues, The Stuff That Matters. Textiles Collected by Seth Siegelaub for the CSROT (Raven Row, 2012) et Seth Siegelaub. Beyond Conceptual Art (Amsterdam, Stedelijk Museum, 2015-2016 ; Cologne, Walther König, 2015), et l’anthologie Seth Siegelaub. “Better Read Than Dead”, Writings and Interviews, 1964-2013 (Walther König, 2020). »

L’exposition Seth Siegelaub : Beyond Conceptual Art est le premier aperçu global de la vie polyvalente de Seth Siegelaub. Dans ce mini-documentaire, Leontine Coelewij, commissaire de l’exposition, nous propose une introduction à la vie de Seth Siegelaub en tant que conservateur, collectionneur, chercheur, publiciste et bibliographe. Jan Dibbets parle de Seth Siegelaub en tant que conservateur et pionnier dans le domaine de l’art conceptuel. Le professeur de communication internationale Cees Hamelink nous parle du travail de Seth en tant que chercheur politique et de son intérêt pour les médias de masse et la littérature de gauche sur la communication. L’une des convictions de Seth en tant que conservateur était que les expositions ne devaient pas seulement avoir lieu dans un musée, mais qu’elles pouvaient également être présentées sous forme de catalogues, de symposiums et d’affiches. Irma Boom, conceptrice du catalogue de l’exposition, décrit l’idée de Seth du livre comme une exposition. Et enfin, la compagne de Seth, Marja Bloem, parle de leur énorme collection de textiles non occidentaux tissés à la main.

Inrap. Aux portes de l’espace, des communautés préhistoriques amérindiennes

https://www.inrap.fr/sous-le-nouveau-lanceur-europeen-d-ariane-6-kourou-19435?fbclid=IwZXh0bgNhZW0CMTEAAR3aqWuVahWHc6qfO-oee8_F-jz2jo1klYqwlMGXuIFc7BDDVhfRRlO-lrY_aem_n7zPtwjciEsVp0V17l6jtg

Ce mardi 9 juillet, à 20h, heure de Paris, est prévu  le décollage du nouveau lanceur européen d’Ariane-6  à Kourou. La construction de son pas de tir dans l’enceinte du Centre spatial guyanais (CSG) avait nécessité dès 2015 l’ouverture de grandes carrières de sable et une série d’investigations dans un sous-sol riche en vestiges archéologiques, de l’époque précolombienne jusqu’à celle des premiers contacts entre populations amérindiennes et colons.

polissoir sur grès ?

autre chantier : décor sur grès © V. Vincent, Inrap. Ville antique de Rennes au travers des découvertes réalisées au couvent des Jacobins.

Anne Cheng. A propos de REMONTRANCE

REMONTRANCE définition (Dictionnaire historique de la langue française)

A. − Surtout au plur. Discours par lequel on montre à quelqu’un ses torts, ses erreurs, pour l’engager à se corriger. Synon. réprimande.Faire de sévères remontrances à un enfant; adresser à qqn d’amicales remontrances. Ce que n’avaient pas fait les insolences sublimes et burlesques du capitaine, la remontrance courtoise de mon père jeta monsieur de Lessay dans une colère furieuse (A. France,Bonnard,1881, p. 399).Des soldats italiens (…) passé six heures du soir, s’arrogeaient le droit, hier et avant-hier soir, de canarder les passants attardés; ce qui leur valut, me dit-on, de vives remontrances de la Kommandantur (Gide,Journal,1942, p. 149).

B. − HIST. DES INSTIT.

1. Au plur. Discours adressé au roi par le Parlement, ou les autres cours ou encore par les États ou assemblées de notables, à l’occasion de l’enregistrement d’une ordonnance pour faire état de ses inconvénients éventuels. Itératives remontrances. Le Parlement de Paris, dans ses remontrances sur le ministère de Mazarin, rappela les promesses de Henri IV (Staël,Consid. Révol. fr., t. 1, 1817, p. 113):

1. [Le Parlement] de Paris enregistra sans sourciller la liberté du commerce des grains, la commutation de la corvée, la création des assemblées provinciales; mais, sur l’impôt du timbre, il rédigea des remontrances et, quant à la subvention territoriale, il la rejeta en se référant tout net aux états généraux. Lefebvre,Révol. fr.,1963, p. 117.

P. ext. Protestation officielle élevée contre le pouvoir ou ses représentants. Tous vos maréchaux (…) supplièrent eux-mêmes Buonaparte à Wilna, il y a deux ans, d’arrêter sa course sanglante à travers notre sainte Russie. Dès le mois de juin dernier, lors de l’armistice, ils ont renouvelé leurs remontrances! (Adam,Enf. Aust.,1902, p. 144):

2. … sir Edward Grey… C’est un beau type de diplomate (…). Je sais qu’il a été personnellement scandalisé par le ton de l’ultimatum. Vous avez vu qu’il avait aussitôt agi avec la plus grande fermeté, à la fois par ses remontrances à l’Autriche et par ses conseils de modération à la Serbie. Martin du G.,Thib., Été 14, 1936, p. 346.
2. Au sing. Droit de remontrance. Faculté d’adresser au roi des remontrances. Quelle que soit votre opinion à ce sujet, messieurs, je dois vous prévenir que nous n’accordons pas ici, comme en France, aux parlements et aux cours souveraines le droit de remontrance (Scribe,Bertrand,1833, iv, 5, p. 198).Le Parlement, corps judiciaire, avait pris un caractère politique. Chargé d’enregistrer les édits, il les examinait et il participait ainsi au pouvoir législatif. Il s’était formé chez lui des traditions et des doctrines. Muni du droit de remontrance, il critiquait le gouvernement, il se donnait un air libéral(Bainville,Hist. Fr., t. 1, 1924, p. 148).
Prononc. et Orth.: [ʀ əmɔ ̃tʀ ɑ ̃:s]. Ac. 1694, 1718: -monstrance; dep. 1740: -montrance. Étymol. et Hist. 1. xives. [date du ms.] « exposition, discours » (E. Prarond, Cartulaire du comté de Ponthieu, p. 28: remontrance de homme est escoulourgable); fin xives. (Froissart, Chron., éd. G. Raynaud, t. 9, p. 27: amiables traitiez et remonstrances d’amour); 2. 1450 « admonestation, avertissement » (Arch. du Nord, B 1684, f o153 v o: refrener [villenies et injures] par paroles et remonstrances); 3. a) 1468 « doléance adressée au roi (ici, par un particulier) » (Ordonnances des Rois de France, t. 17, p. 148): b) 1568 hist. « observations adressées au roi par le parlement » (Bonaventure des Périers [attribution douteuse], Nouvelles récréations et joyeux devis, CXXVI, éd. L. Lacour, t. 2, p. 379: telles remonstrances). Dér. de remontrer*; suff. -ance*. Fréq. abs. littér

 

Anne Cheng, dans la séance 6 janvier 2022 au Collège de France de son cycle de cours « La Chine est-elle (encore) une civilisation » développe cette notion de REMONTRANCE, [https://www.college-de-france.fr/site/anne-cheng/course-2022-01-06-11h00.htm]

Le terme est emprunté à Léon Vandermeersch par Anne Cheng à propos d’une forme d’opposition pratiquée aujourd’hui par des paysans chinois cantonnais, chassés de leurs terres à des fins de construction d’un «’îlot d’immeubles écologiques». La notion est elle-même équivalente du Satyagraha (du sanskrit सत्याग्रह) ou « attachement ferme à la vérité » (satya = vérité, āgraha = attachement, obstination), principe de contestation et de résistance à l’oppression par la non-violence active, pratiquée par Ghandi. Bel hommage que livre Anne Cheng, dans la fin de sa séance, à la fois à Léon Vandermeersch, grand sinologue disparu cette année, à Gandhi et à ces paysans chinois, dont l’action de maintien sur leurs terres est retracée dans le film Guangzhou une nouvelle ère de Boris Svartzman dont Anne Cheng parle dans sa séance.