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In Le Monde du jour
« Produire leur propre électricité les a longtemps fait passer pour des dingues. Mais face à l’augmentation du prix de l’énergie, les habitants des maisons autonomes font désormais des envieux. Leur mode de vie sobre, qui séduit 100 000 foyers en France, gagne du terrain, même en ville

Les Richart vivent dans un luxe rare. Celui de ne rien payer, ou presque, de l’énergie dont dispose leur confortable maison de Prunet, tout près d’Aurillac (Cantal). La pièce à vivre du rez-de-chaussée baigne dans une douce ambiance, en ce froid et humide matin d’avril. Les ordinateurs sont allumés, des problèmes mathématiques se résolvent sur une table basse jouxtant le canapé, tandis que mijote le déjeuner. Bénédicte et Rémi Richart vont et viennent entre le coin cuisine et leurs trois garçons, âgés de 6 à 14 ans.

« Les visiteurs nous disent : “Votre mode de vie, en fait, c’est accessible” », dit en souriant la mère de famille, naguère professeure des écoles. Soleil, vent et bois apportent les kilowatts et la chaleur nécessaires à ces 200 mètres carrés et dépendances, avec pour toute facture un abonnement mensuel de 20 euros au fournisseur d’électricité verte Enercoop et 200 euros annuels de bûches bientôt supprimés par l’achat d’un petit bout de forêt.

C’est en 2004 que Rémi Richart a pris le chemin de l’autonomie, dégoûté de « l’argent brassé sans éthique ». Alors informaticien, ce tranquille échalas au regard azur et polaire assortie démissionne du milieu bancaire, se plonge dans des lectures peu réjouissantes sur l’état de la planète, en ressort persuadé de l’effondrement à venir. Alors il se forme à l’installation de panneaux solaires puis, en famille, lance la rénovation écologique d’un vieux corps de ferme qu’il pense en « îlot écorésilient ». Attention ! « Pas en autarcie survivaliste. Dans le partage et l’entraide, à l’échelle du village. »

Rémi Richart isole sérieusement la bâtisse, avec force argile, chanvre, liège. Il récupère pour trois sous des panneaux solaires thermiques et photovoltaïques trop vite mis au rebut, qu’il installe sur le toit de la grange, plein sud, ainsi qu’une petite éolienne. Un parc de quarante batteries (« à 9 000 euros l’ensemble, en nickel-fer, peu polluantes », précise-t-il) complète le dispositif, ainsi que les chaudières et cuisinière à bois, le poêle de masse, le four solaire fabriqué maison… Technologie, débrouille et sobriété se combinent, faisant jusqu’ici du raccordement au réseau électrique une inutile roue de secours.

Et notre hôte d’ouvrir, à l’extrémité nord du salon, les portes du frigo naturel qui, l’hiver, remplace l’électrique : un grand placard encastré dans le mur, rafraîchi par l’air extérieur. « Ça ressemble aux anciens garde-manger, admet-il, l’isolant en plus. » Sur des étagères proches sont stockés fruits et légumes en bocaux, séchés ou lactofermentés : le congélateur est trop gourmand en électricité. De même que le grille-pain ou la tronçonneuse, réservés aux beaux jours. « Dès qu’on utilise les énergies renouvelables, les habitudes se modifient assez profondément,poursuit-il. On se reconnecte avec la nature. Il fait soleil ? Les batteries sont pleines, je peux cuire mon pain au four électrique plutôt qu’au four à bois. »

Surdimensionnée pour venir en aide aux voisins, le cas échéant, l’installation de 12 mètres carrés de panneaux solaires rend à ce stade inutile la machine à laver à pédales stockée dans une remise. Son équivalent électrique et le lave-vaisselle consomment peu, directement alimentés par l’eau chaude des panneaux thermiques ou de la chaudière à bois. Pour la cuisinière à gaz, qu’ils possèdent aussi, la construction d’un mini-méthaniseur se profile. L’achat d’une petite voiture électrique d’occasion, aussi. Car Rémi, dont c’est désormais le métier, sillonne la France pour accompagner des foyers vers l’autonomie.

La famille Richart accueille aussi des stagiaires à Prunet, a publié un livre (La Maison résiliente, avec Didier Flipo, Terran, 268 pages, 20 euros), passionne sur YouTube (556 000 vues en un an pour un reportage de la chaîne « L’ArchiPelle »)… Feuilletant son cahier de clientèle, le chantre de l’autonomie solidaire (dont la propriété, sur 3 000 mètres carrés de terrain, est également suffisante en eau et productrice de fruits, légumes et œufs) témoigne d’une demande qui « explose actuellement » sur la question énergétique :« Les gens sentent que le système est fragile, qu’il y aura des coupures, et ne veulent plus dépendre des fluctuations de prix. Ils savent que d’ici à dix ans, soit ils devront travailler comme des fous pour payer leurs factures, soit ils produiront eux-mêmes. »

Les « sans-facture » d’énergie, nouveaux rois du pétrole. Face à la flambée, réelle comme anticipée, des prix de l’électricité, du gaz et du fioul, la quête d’autonomie se diffuse. Les pionniers s’en amuseraient presque si les temps qui s’annoncent ne rendaient leur triomphe amer. Les Baronnet en tête, Patrick et Brigitte, partis de Paris au milieu des années 1970 pour aménager une maison à Moisdon-la-Rivière (Loire-Atlantique) avec 12 mètres carrés de panneaux photovoltaïques, 4 mètres carrés de chauffe-eau solaire, une éolienne bricolée, un poêle à bois doté d’un bouilleur chauffant l’eau l’hiver… Vingt-sept années sans facture d’électricité plus tard, Patrick Baronnet le voit : « On fait envie, dans notre sobriété heureuse. » Cent mille visiteurs et stagiaires déjà reçus, pourtant il lui faut encore en refuser. « Les copains étudiants me prenaient pour un rigolo. Cinquante ans après, c’est moi qui donne des cours, même dans les facs ! »

Depuis peu, les questions ont changé. « Quand je parlais d’autonomie solaire, au début, on me disait : “Mais qu’est-ce que tu vas chercher ?” Maintenant les gens sont envieux. Quand on parle des prix de l’électricité, ils me demandent : “Du coup, toi, tu t’en fous ?” », se remémore Pierre Ferri-Pisani, tailleur de pierres à Saint-Michel-l’Observatoire (Alpes-de-Haute-Provence), sans raccordement au réseau électrique. Ni gloriole. « Je culpabilise un peu vis-à-vis des autres… »

Le montant de la dernière facture a marqué, alors les oreilles se tendent, les formations sont prises d’assaut. Il y a cinq ans, Brian Ejarque, logisticien en événementiel trentenaire, quittait son studio parisien « trop cher » pour un cabanon du Tarn amélioré avec kits de panneaux solaires, cuisinière à bois, four solaire extérieur. Au prix d’un confort rudimentaire, Brian, qui récupère aussi l’eau, se passe de tout « cordon ombilical » – hormis la connexion Internet. Et clame son « sentiment de liberté » : « J’ai payé mes six panneaux photovoltaïques 4 300 euros mais c’est pour trente ans, je sais que la facture ne passera pas de 100 à 115 euros dans six mois. » Il n’est pas près d’oublier ce jour où il a quitté son bureau à la Défense. « J’ai été perçu comme un fou, en échec social. Aujourd’hui c’est tout le contraire. Je suis dans le bon. Des voisins s’inspirent, des amis sont venus s’excuser… »

Les reportages sur des expériences similaires, partout en France, qu’il présente sur sa chaîne YouTube « L’ArchiPelle » (214 000 abonnés), dépassent les 15 millions de vues. « Dont 680 000 vues rien qu’en mars, avec la guerre en Ukraine, précise-t-il. Les gens ont peur que l’énergie devienne un bien pour les riches… » Même « dynamique incroyable » perçue par Tristan Urtizberea, 32 ans, ingénieur qui, depuis 2019, s’est mis au service des aspirants à l’autonomie énergétique. « Après le Covid, l’Ukraine, les rapports du GIEC,énumère l’auteur de Produire son électricité (Ulmer, 128 pages, 15,90 euros), le futur est incertain, instable. Le citoyen se sent démuni, il ne sait pas quels seront les prix de l’électricité dans cinq, dix ou vingt ans. Investir dans des installations solaires est une manière de reprendre la main, de contrôler un peu le futur. »

A condition d’éviter les nombreux margoulins du secteur. S’en remettre, donc, à un artisan certifié ou tenter de progresser d’un coup en bricolage et physique-chimie. Partout en France, les associations (Picojoule, Tripalium, 3aPV, etc.), qui forment à l’autoconstruction ou l’auto-installation de panneaux solaires, de petites éoliennes, de méthaniseurs domestiques, de poêles de masse et autres fours solaires, font le plein. A l’Atelier du soleil et du vent, dans la Vienne, les stages drainent toujours plus « de gens très divers, certains ayant les moyens d’être écolos, d’autres poussés à l’écologie par la précarité énergétique »,explique un responsable. L’idéal, pour viser une (quasi) autonomie abordable ? « Construire soi-même une maison en paille avec des grandes ouvertures au sud, un mini-poêle de masse avec bouilleur et huit panneaux solaires, ce qui coûte environ 170 000 euros », résume Rémi Richart.

Selon le gestionnaire du réseau électrique Enedis, la barre des 100 000 foyers consommant leur propre énergie, pour l’essentiel photovoltaïque, a été franchie en 2021 – ils n’étaient que 20 000 en 2018. Le coût des installations photovoltaïques a fortement baissé ces dernières années, leur puissance a crû, tandis que les prix de l’électricité augmentent. Et les pouvoirs publics encouragent, puisqu’il faut hâter la transition vers les renouvelables : autorisation d’autoconsommer sa production plutôt que d’avoir à tout revendre (depuis 2017), prime à l’investissement, tarif de rachat du surplus produit garanti vingt ans…

Cette dernière incitation est cruciale. Car le plus souvent, le taux d’autoconsommation plafonne autour de 30 % (70 % de l’électricité faite maison est réinjectée dans le réseau). Une histoire de décalage entre production et consommation, dans la journée et dans l’année. Seules les batteries pallient cette désynchronisation mais leur prix, pour l’instant, n’est pas à la portée du premier bâtisseur de yourte en écohameau venu. L’indépendance énergétique complète de l’habitat se révèle une conquête aussi rare que lourde en contraintes.

« Je veux être en autonomie » : Florent Dupont entend sans cesse cette demande, et sans cesse la tempère. Ingénieur aéronautique devenu artisan en énergies renouvelables (la pollution des avions lui était insupportable), il décline trois demandes de devis par jour, faute de temps : « Au départ, c’étaient des collapsologues, des écologistes, une minorité politisée. Mais la population s’élargit. » Florent a rénové avec sa compagne une petite maison en ruine au centre-bourg de Lusignan (Vienne), « autonome à 99 % » grâce à son isolation, au solaire et au bois issu d’une forêt achetée avec cinq autres familles.

Le voilà bien placé pour jauger l’exigence de la démarche : « Promettre cette “autonomie”, ça a un effet marketing. Je préfère regarder la cohérence du projet et parler de sobriété. Durant les “trente glorieuses”, le progrès consistait à s’abstraire des contraintes de la nature. Là on change de paradigme. Auront-ils, comme moi, du plaisir à faire la vaisselle à la main en écoutant de la musique ? » Discipline et vigilance constantes, c’est une nouvelle façon de vivre qui doit s’inventer, une nouvelle charge mentale qui s’impose.

Sentant les vents porteurs, quelques cabinets d’architectes, promoteurs, constructeurs ont investi ce marché de l’habitat autonome en énergie. Comme le groupe d’ingénierie et d’immobilier Elithis, bâtisseur à Strasbourg d’une tour qui dispense ses habitants de factures d’énergie. Comme, aussi, l’agence d’architecture Specific Home, près de Nantes, concepteur de Ma maison autonome (187 000 euros les 66 mètres carrés, 300 000 euros les 127 mètres carrés), bâti bioclimatique dont les formes arrondies évoquent l’igloo. Ou comme le constructeur Homaj qui fournit clé en main des maisons en bois extrêmement isolées à toiture solaire (de 156 000 euros à 300 000 euros selon la surface). Avec les moyens d’investir dans un bon parc de batteries, des clients de classes moyennes et supérieures tentent l’expérience survivaliste en maison neuve jusqu’à se décorréler du réseau électrique. Sacrifier Jacuzzi et frigo américain ne suffit pas, réalisent-ils alors.

Amélie Corgier, ingénieure chimiste en conversion, a choisi avec son compagnon paysagiste de faire construire, fin 2021, un des modèles de Ma maison autonome à Saint-Just-d’Avray, près de Lyon. Une centaine de mètres carrés conçus pour la performance énergétique, non raccordés au réseau, pour, explique-t-elle, « suivre nos convictions » et pour « l’avenir de nos enfants de 3 ans et 18 mois ». « Certaines semaines d’hiver, raconte-t-elle, quand il y a vraiment peu de soleil, et qu’on tourne sur batteries, on va préparer un velouté plutôt qu’une quiche le soir et remettre la lessive au lendemain. Evidemment, on n’a pas de robot cuiseur. On a arrêté de vouloir gagner plus pour acheter plus. La sobriété est la bonne. »

Sur la planète, 40 % des terres sont désormais dégradées, ce qui affecte directement la moitié de l’humanité, alerte la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification (UNCCD), dans un rapport publié mercredi 27 avril, Perspectives foncières mondiales (Global Land Outlook). Or, l’épuisement des sols est synonyme de pauvreté, de faim, d’émergence de zoonoses (maladies infectieuses qui passent de l’animal à l’homme), de migrations et de conflits, exposent les auteurs de cette vaste évaluation, publiée en amont de la quinzième Conférence des parties (COP15) qui se tiendra à Abidjan, en Côte d’Ivoire, du 9 au 20 mai. La moitié du PIB mondial en est ainsi menacée, soit 44 000 milliards de dollars. Et la situation s’aggrave très rapidement : la précédente édition de ce rapport, publiée en 2017, évaluait à 25 % la part des sols dégradés, et à 3 milliards le nombre de personnes affectées.

« A aucun autre moment de l’histoire moderne, l’humanité n’a été confrontée à un tel éventail de risques et de dangers, familiers ou non », affirment les auteurs de l’UNCCD, la convention issue du sommet de Rio de 1992, aux côtés de celle sur les changements climatiques et de celle sur la diversité biologique. Soixante-dix pour cent des terres émergées de la planète ont déjà été transformées par l’homme, « provoquant une dégradation environnementale sans précédent et contribuant de manière significative au réchauffement climatique »,assurent-ils.

Le rapport ne traite pas stricto sensu de l’avancée des déserts, mais de l’extension des espaces arides et des lieux qui deviennent invivables. Il révèle à quel point la dévastation des écosystèmes et l’instabilité sociale et économique sont liées et peuvent se lire dans le mauvais état des sols. Ceux-ci ne retiennent plus l’humidité, tandis que la fertilité des parcelles agricoles baisse, que les feux se multiplient et que l’érosion et les tempêtes de sable s’intensifient. De surcroît, la déforestation et, plus largement, la perte de végétation réduisent le captage du CO₂, ce qui accélère le dérèglement du climat. Cependant, les experts recensent aussi des dizaines de réponses à la dégradation de la nature, mises en œuvre un peu partout dans le monde, souvent avec succès.

L’agriculture moderne en cause

Urbanisation et bétonisation galopantes, industries d’extraction, les causes de dégradation sont multiples, mais la principale responsable est explicitement désignée : l’agriculture moderne. Ce secteur, qui consomme 70 % de l’eau prélevée dans le monde, « a altéré le visage de la planète plus que n’importe quelle autre activité humaine », constatent les rapporteurs. Les modèles de monoculture intensive dopée aux intrants chimiques dévorent les espaces naturels et constituent la première cause du déclin de la biodiversité. Entre 2013 et 2019, 70 % des forêts défrichées l’ont été pour les cultures et l’élevage, en violation des lois ou des règlements nationaux.

Au rythme actuel, 16 millions de kilomètres carrés seront en mauvais état d’ici à 2050, soit la taille de l’Amérique du Sud. Ibrahim Thiaw, secrétaire exécutif de l’UNCCD, insiste sur la nécessité de nourrir prochainement 9 milliards d’habitants, tout en dégradant moins. « Tout le monde comprend que nous fonçons dans le mur,prévient-il. Il faut changer de direction, transformer fondamentalement nos modes de production et de consommation. Notre système alimentaire est responsable de 80 % de la déforestation, il faut le repenser. »

« Restaurer les terres n’est pas un problème, c’est la solution à de multiples crises, sociales et environnementales », observe Ibrahim Thiaw

L’organisation onusienne avance une réponse stratégique simple à résumer : restaurer les sols et protéger les espaces naturels. Rien d’impossible à cela : les rapporteurs écrivent qu’investir 1 600 milliards de dollars au cours de cette décennie permettrait de réhabiliter un milliard d’hectares abîmés, dont 250 000 hectares de fermes, de forêts et de pâtures. Une somme à mettre en regard des 700 milliards de dollars versés chaque année aux secteurs des combustibles fossiles, à l’agriculture et la pêche.

Ibrahim Thiaw suggère aux gouvernements de réduire leurs subventions néfastes. Son message s’adresse en particulier aux 115 Etats qui se sont collectivement engagés à restaurer un milliard d’hectares – la taille de la Chine ou des Etats-Unis – d’ici à 2030. Le secteur privé et la société civile sont priés de se mobiliser aussi. « Restaurer les terres n’est pas un problème, c’est la solution à de multiples crises, sociales et environnementales, assure le secrétaire exécutif. C’est même la réponse la moins chère pour l’atténuation et l’adaptation au changement climatique », plaide-t-il. Il rappelle que, dans la Corne de l’Afrique, beaucoup de gens succombent à cause de la faim aujourd’hui, que même les chameaux meurent de soif par endroits. « On a du mal à mesurer les conséquences de long terme des sécheresses sévères. Elles parviennent à déstructurer des sociétés, font fuir les gens vers les villes, témoigne Ibrahim Thiaw, qui est originaire de Mauritanie. Moi j’en ai vécu une quand j’avais 12 ans, elle a emporté ma mère qui en avait 30. »

« Nous devons arrêter de discuter en silos, de l’eau d’une part, de l’élevage, des gaz à effet de serre d’autre part, avance Ibrahim Thiaw. Ce n’est pas efficace, et les approches divergent souvent entre les ministres de l’agriculture et ceux chargés de la biodiversité et du climat, y compris dans les pays développés. »

Trois scénarios d’évolution

Cette deuxième édition des Perspectives foncières mondiales présente trois scénarios d’évolution d’ici à 2050. Le premier, le « business as usual », conduirait, entre autres, à des conséquences désastreuses, à « un déclin persistant, de long terme, de la productivité végétale pour 12 % à 14 % des terres agricoles, des pâturages et des espaces naturels ». L’Afrique subsaharienne serait la plus affectée, notent les rapporteurs. La deuxième option consisterait à restaurer environ 50 millions de kilomètres carrés (35 % de la surface terrestre mondiale). Le Proche-Orient, l’Afrique du Nord et subsaharienne ainsi que l’Amérique latine seraient les principaux gagnants de l’amélioration des rendements. Mais cela ne suffirait pas à arrêter la perte de biodiversité, juste à la faire baisser 11 %.

Enfin, dans le dernier scénario, la moitié des terres émergées seraient restaurées, tout en prenant de surcroît des mesures pour protéger 4 millions de kilomètres carrés d’espaces importants pour la vie des espèces, la régulation de l’eau, le stockage du carbone. Il s’agit de prévenir les dégradations dues à l’exploitation des forêts, le brûlage, le drainage et l’assèchement, ainsi que la conversion des sols. Dans ces conditions, les rendements pourraient s’améliorer de 9 % par rapport aux résultats actuels, sans pour autant empêcher partout la hausse des prix des denrées alimentaires.

La vingtaine d’organisations (agences onusiennes, Convention sur la diversité biologique, Centre de recherche forestière internationale…) qui a contribué à la rédaction du rapport de l’UNCCD a recensé des dizaines d’expériences d’agriculture régénératrice, d’un retour à des variétés de semences traditionnelles plus résistantes, de réhabilitation de terres agricoles dégradées et abandonnées – elles représentent actuellement entre 3,9 et 4,7 millions de kilomètres carrés.

Les auteurs évoquent le développement du bio, les outils de surveillance spatiale qui aident à améliorer les cultures, les initiatives qui permettent de transformer les déchets ménagers en fertilisants. Ils saluent aussi la Grande Muraille verte, qui doit traverser l’Afrique, le sauvetage de la forêt tropicale sèche en Nouvelle-Calédonie, la protection des points d’eau de New York à Pékin, en passant par la Namibie et le Burkina Faso, où des « diguettes » de pierre aident par exemple les précipitations à s’infiltrer dans le sol. Toutes ces actions bénéficient autant aux écosystèmes qu’aux humains.


Étienne Boissier, acrylique sur papier, 50×65, collection particulière, d’après un Polaroïd juillet 1983 in Polaroïds photos de famille 1981-1994

Paris, l’hôpital Robert-Debré veut « réparer » les mineurs isolés. Par Juliette Bénézit, Zineb Dryef in Le Monde du jour

« Alors que le nombre de mineurs isolés, souvent étrangers, ne cesse de croître dans la capitale, ce centre pédiatrique du 19e arrondissement développe une stratégie de suivi et d’aide pour tenter de les soustraire à l’emprise des réseaux de drogue et de prostitution.

Il y a d’abord eu le premier. A l’été 2016. Un tout petit. Overdose. Et un deuxième, un troisième… Puis ils se sont mis à affluer par dizaines aux urgences de l’hôpital parisien Robert-Debré, le plus grand centre pédiatrique d’Ile-de-France. Des étrangers de moins de 18 ans, venus seuls en France et désignés par l’administration sous l’acronyme MNA, « mineur non accompagné », ramassés dans les quartiers alentour par des pompiers, inconscients ou blessés. Luigi Titomanlio, le responsable des urgences, se souvient de leur état à leur arrivée : « poly-intoxiqués », « comateux » et parfois « très agressifs ».

Confrontés à cette situation, les urgentistes sollicitent l’aide de leurs collègues pédopsychiatres. Leur chef, le professeur Richard Delorme, décide alors de laisser carte blanche, en interne, à l’équipe spécialisée en addictologie pour les enfants et les adolescents. « Il a fallu imaginer une nouvelle façon de les prendre en charge », raconte la psychiatre Emmanuelle Peyret, chef de cette unité. Celle-ci découvre « des enfants rendus à l’état sauvage, qui se défoncent pour supporter l’insupportable » et n’ont plus confiance en personne.

Un éducateur, François-Henry Guillot, est mobilisé, ainsi qu’une interne en pédiatrie, Marie Parreillet. Avec la docteure Peyret, ils deviennent les principaux interlocuteurs de ces quelque 200 patients, âgés de 9 à 18 ans – parfois davantage. « Ils se déclarent mineurs, on les prend en charge comme des mineurs, rappelle Marie Parreillet. Notre mission, c’est de réparer ces enfants, pas de trancher sur leur âge. »

Ce travail de longue haleine, qui confine parfois à la mission impossible, les confronte aux réalités du monde des MNA. Mi-mars, l’un d’eux a perdu connaissance en pleine rue ; il avait avalé six comprimés de Lyrica, un puissant antidouleur. D’après ses papiers, il avait 15 ans. M. Guillot lui en donne quatre de moins. « Il était tout petit », décrit-il. Dans un accès de violence, il a dû être attaché. Il a refusé de parler aux soignants avant d’admettre, du bout des lèvres, habiter « chez un mec à La Chapelle ».

En décembre 2020, un autre jeune, confié à l’aide sociale à l’enfance (ASE) des Yvelines, avait lui aussi été transporté aux urgences de Robert-Debré. Son corps était couvert de plaies à vif, et d’autres, plus anciennes. Ce soir-là, François-Henry Guillot lui a rendu visite dans sa chambre. « Il suçait son pouce en regardant Gulli », se souvient l’éducateur. Puis il a fugué. Personne n’a retrouvé sa trace.

Lina, Algérienne, a 15 ans. Orientée vers cet hôpital par l’association France terre d’asile après avoir été renvoyée d’un foyer, cette ado toute menue a été signalée comme victime potentielle d’un réseau de prostitution. La première fois que nous la rencontrons, au mois de février, elle parle de se soigner et de retourner à l’école. Mais, deux semaines plus tard, quand elle revient à l’hôpital, elle présente des traces de scarification sur les avant-bras et des brûlures de cigarettes sur les mains.

« Se substituer à leur dealeur »

La semaine suivante, la voici de nouveau à Robert-Debré, les cheveux lissés, le visage maquillé, mais de mauvaise humeur. Ses jambes tremblent, elle triture les cordelettes de sa doudoune. Les deux soignants s’inquiètent : elle semble en manque. Depuis quelques semaines pourtant, elle paraissait sevrée du Rivotril, un antiépileptique qui, consommé à hautes doses, désinhibe ces jeunes.

« J’en reprends parce que je n’arrive plus à dormir », commence-t-elle. Mais, si elle en a, cela suppose qu’elle est retournée en acheter à la sauvette du côté de Barbès. « Pourquoi tu ne prends pas ton Lyrica ? », l’interrogent les soignants.

Pour ces jeunes dépendants, l’une des méthodes de sevrage proposée est de leur prescrire du Lyrica en réduisant les doses au fur et à mesure. « L’idée est de se substituer à leur dealeur et de les ramener petit à petit vers le droit commun », détaille la docteure Peyret. Certains tentent bien d’arracher aux soignants des ordonnances pour du Rivotril, mais leur réponse est ferme : c’est non. Car la priorité est précisément de les faire décrocher définitivement de ce produit, plus dangereux que le Lyrica.

Lina, malgré son ordonnance, n’a pas réussi à obtenir son anxiolytique : « La pharmacienne ne veut pas m’en vendre ! » Les soignants ont vérifié auprès de la pharmacienne en question : le produit était en rupture de stock. Une catastrophe pour ces ados qui pourraient être tentés de s’en procurer dans la rue. Ce jour-là, il a fallu plus d’une heure pour convaincre Lina de ne pas retourner à Barbès.

A Robert-Debré, les consultations s’enchaînent. Hicham, d’origine algérienne, vient ici depuis septembre 2020, lui aussi pour une surconsommation de médicaments. Il est logé par l’ASE dans un hôtel du 17e arrondissement. « Tu te sens triste ? », lui demande François-Henry Guillot. « Comment vous le savez ? », répond en souriant l’adolescent. D’après les médecins, ces patients très particuliers sont tous atteints de stress post-traumatique sévère, lié à l’exil et à leur vie dans la rue.

« Créer une alliance »

Quand il est appelé dans leurs chambres par les urgentistes pour tenter d’établir un dialogue, l’éducateur répète les mêmes gestes : baisser la lumière, se présenter, parler à voix basse, en utilisant Google Translate pour parvenir à communiquer avec eux et surtout s’agenouiller. « Je ne dois pas être en surplomb, même physiquement. » Il insiste : « On les regarde comme des enfants victimes, pas comme des délinquants. Et ce n’est pas une posture naïve : c’est le seul moyen de les garder. » Car tous ces soins sont dispensés en ambulatoire : le jeune, une fois sorti des urgences, n’est pas hospitalisé, mais il a des rendez-vous réguliers avec l’« addicto ».

Pour les faire revenir, les soignants improvisent beaucoup. Avant le Covid-19, il leur arrivait de les emmener boire un café ou un thé en face de l’hôpital. « Même ceux qui finissent leurs joints dans la salle d’attente, on ne les vire pas. On leur demande de fumer dehors », décrit Marie Parreillet. Une fois, François-Henry Guillot a offert un pot de sauce pimentée à Yedo, un petit Ivoirien qui jugeait la cuisine française trop fade. « C’était un moyen de le faire parler de ce qu’il mangeait là-bas, donc de sa vie. » Et Yedo a parlé. « On sort du cadre, c’est évident, mais l’approche classique ne fonctionne pas avec eux », poursuit François-Henry Guillot.

L’enjeu : réussir à « créer une alliance » et à faire de ce lieu un espace de répit. Ainsi, ils reviendront et se livreront peu à peu. Tout cela, les équipes de l’unité « addicto » l’ont appris sur le tas, puis en échangeant avec les acteurs institutionnels qui aiguillent ces jeunes vers elles : la protection judiciaire de la jeunesse, le secteur éducatif auprès des mineurs non accompagnés, la section des mineurs du parquet de Paris et les associations de terrain (Hors la rue, CASP, France terre d’asile…).

Depuis deux ans, tous les quinze jours, tous se retrouvent à la mairie du 18e arrondissement pour des réunions consacrées aux « mineurs en errance ». Une convention, signée le 13 janvier, a consacré ce partenariat de la Ville avec l’hôpital. « L’idée est de rendre nos outils reproductibles dans les hôpitaux de l’AP-HP [Assistance publique-Hôpitaux de Paris] confrontés aux mêmes difficultés », précise François-Henry Guillot.

« Des silences qui ne trompent pas »

L’une des principales est celle des fugues depuis les urgences. Trois ans après, tout le service parle encore de ce gamin de 13 ans qui s’est extubé avant de s’enfuir, pieds nus et en pyjama. Quand ils disparaissent ainsi, l’hôpital informe systématiquement le parquet, car il y a suspicion de traite des êtres humains. Ils en sont convaincus : ces mineurs sont pris dans des réseaux de trafic de drogue et/ou de prostitution. « A 13 ans, on ne deale pas de sa propre initiative, explique François-Henry Guillot. A 13 ans, on n’a pas de relations sexuelles avec un majeur qui vous héberge par hasard. Il y a des regards et des silences qui ne trompent pas. Et il y a ce qu’ils finissent par raconter. »

L’un des outils mis en place par l’équipe, « la procédure d’urgence vitale sanitaire », est né du cas d’un garçon de 14 ans qui, après s’être enfui des urgences orthopédiques, est revenu deux jours après avec la jambe hypertrophiée et une forte fièvre. Les médecins lui ont dit que sans une opération et une hospitalisation d’au moins trois jours il risquait de perdre sa jambe, voire de mourir. Dans sa chambre, il s’impatientait, fumait cigarette sur cigarette : pas le temps de rester là, trop de choses à faire. « Et il est parti, poursuit M. Guillot. Ça a sidéré tout le monde. C’est là qu’on a pensé à l’alerte sanitaire avec la Mairie de Paris, les associations et le parquet. »Désormais, quand un patient fugue ainsi, une alerte est diffusée dans tous les hôpitaux, commissariats et associations parisiennes. L’ado qui risquait de perdre sa jambe a été récupéré à temps par la police et opéré avec succès.

Omar, venu du Maroc, a fêté ses 17 ans à la mi-mai. Il a les cheveux bouclés, les yeux vifs. Face aux soignants, il dresse le bilan des derniers mois, parle de ses projets ralentis par le Covid-19 – trouver un patron, poursuivre sa formation de plombier et retourner à la pêche, sa nouvelle passion. A l’entendre, « tout se passe bien » dans le foyer du nord-ouest de la France où il a été placé. Il a une petite copine qui l’a invité dans sa famille pour le déjeuner de Noël, un moment joyeux ; il a découvert (et pas vraiment aimé) les huîtres.

« Mauvais souvenirs »

Son passage aux urgences de Robert-Debré remonte à 2019. Il avait pris une balle dans le genou, près du métro Barbès. Il ne parlait pas un mot de français, se comportait en petit caïd accro à tout : Lyrica, Rivotril, cannabis, cocaïne. Après avoir quitté le Maroc « à 12 ou 13 ans », il avait vécu de vols dans le 18e arrondissement. Le profil type de ceux qui disparaissent après un passage à l’hôpital. Mais sa blessure était grave. « C’est terrible à dire, mais les patients avec lesquels on parvient à établir une relation sont souvent ceux ayant subi un gros pépin, donc une prise en charge longue aux urgences », explique l’éducateur.

Omar est resté un mois à l’hôpital. Et le voici cette fois en consultation, pour voir où il en est. En venant, il est passé en métro par Barbès. « Qu’est-ce que ça t’a fait de passer par là ? », demande François-Henry Guillot. « Rien, assure Omar. J’ai entendu : “Cigarettes, cigarettes” devant le métro et j’ai mis mes écouteurs à fond. » « Ce sont des mauvais souvenirs », conclut l’ado. L’éducateur a beau lui répéter : « Tout ça n’est pas de ta faute », il répond : « En vrai de vrai, si, c’était de ma faute. Quand t’es dans la rue, avec ton joint et tes yeux explosés, que t’es habillé comme un clochard… Les gens qui donnent les conseils, ils vont pas venir te voir, ils vont avoir peur. Il y a que les gens qui vendent de la drogue ou qui vont gagner des choses sur toi qui vont venir te voir. »

Même si l’activité est difficile, chronophage et intense – les jeunes appellent à toute heure, ne reviennent pas ou se trompent de jour de rendez-vous –, ces soignants ne feraient rien d’autre au monde. Ils sont très heureux de la nouvelle vie d’Omar, d’Iyad, qui entame un CAP cuisine, de la petite Lina, presque sevrée au Lyrica et qui a compris qu’il lui fallait quitter Paris. Et de celle de tous les autres. Ils disent : « Ces gamins sont notre avenir. »» Juliette Bénézit, Zineb Dryef

polaroid-1981-1994-2ePolaroids 1981 — 1994, album de photos de famille
édition Liliane Terrier © Nice-Savoie Design, 2 décembre 2020, 92 pages, A4, 522 polaroids

Les personnes par ordre d’apparition à l’image : Liliane, Étienne, Nicole, Jean-Louis, Claudine, Christian, Ugo, Maryline, Françoise, Jean-François, Alice, Émile, Chantal, Zorro, Laurent, Superman, Thomas, Yohan, Nabil, Romain
Les lieux : 1 rue Newton, La Boissière, Rosny-sous-Bois / Hôpital Saint-Vincent-de-Paul, Paris / Parc floral de Paris /Aix-les-Bains / Parc Montereau, Montreuil / Jardin des plantes, Paris / Combe-Laval, Drôme / Roissy-Charles de Gaulle, avion Paris-Toulouse / 93 bis rue de Montreuil, Paris
Les photographes : © Jean-Louis Boisser, Liliane Terrier, Étienne Boissier et quelques autres

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En exergue

« Nous sommes les ethnologues de nous-mêmes.» Edouard Glissant

«Peut-être devrions-nous tous le faire, ce boulot cathartique sain et artisanal, [« d’une façon très égocentrique, très stupide, très simple »*], un exorcisme sur mesure pour les images, à l’aide de vieilles photos exhumées de nos tiroirs, […] [fatras] d’émotion et de sentiments personnels coagulés, secrets, qui s’affiche alors au regard de tout le monde, comme un musée de l’âme.» in Cesare Cunnacia, Private on Walls.

* «Quand quelqu’un élabore des choses de son côté, d’une façon très égocentrique, très stupide, très simple, mais en même temps très honnête, très sincère, puis rend ce travail public et que d’autres personnes soudain reconnaissent leurs propres préoccupations dans ces choses faites par un autre, et qu’elles comprennent quelque chose ou ressentent quelque chose, là, et seulement là, il y a art.» Hans-Peter Feldmann, extrait d’un entretien avec Kasper König, Frieze, 91, mai 2005. Auteur de  Liebe/Love. Cologne : Verlag der Buchhandlung Walther König, 2006

Axa, la Banque de France, Marie Brizard… A un degré moindre que leurs homologues britanniques, de nombreuses entreprises ont, elles aussi, bénéficié, plus ou moins directement, du commerce triangulaire

Bien avant son apparition dans les rayons de supermarchés, la célèbre anisette Marie Brizard, née à Bordeaux au milieu du XVIIIe siècle, remplissait les cales des navires négriers. Elle s’échangeait sur les côtes africaines contre des esclaves, transportés ensuite de l’autre coté de l’Atlantique pour travailler de force dans des plantations de canne à sucre. La liqueur figurait sur la liste des « marchandises de traite » chargées dans les ports français. La traite négrière n’a pas laissé en héritage que des statues ou des plaques de rue. Elle a aussi donné naissance à des fortunes discrètes, dont la trace a été perdue au gré des fusions, acquisitions et changements de nom.

Pour la première fois, la Royal Bank of Scotland, la Lloyds Bank, la Bank of England (BoE) ou encore le brasseur Greene King ont reconnu en juin, dans le sillage du mouvement Black Lives Matter, qu’une partie de leurs fondateurs ou ex-administrateurs avaient bénéficié de la traite des Noirs. Les entreprises de l’Hexagone sont bien plus silencieuses. Aucune n’a reconnu sa responsabilité ou présenté des excuses, alors que 4 000 expéditions négrières ont quitté la France, entre le milieu des XVIIe et XIXe siècles. « Les expéditions quittant le seul port de Liverpool ont été beaucoup plus nombreuses que dans tous les ports français pendant deux siècles », précise toutefois l’historien Eric Saugera.

Un commerce opportuniste

Ouvrons les archives et intéressons-nous par exemple à Jacob du Pan, ancien colon de Saint-Domingue, qui arrive dans l’Hexagone peu après que l’île a déclaré son indépendance sous le nom d’Haïti, en 1804. Grâce à une fortune tirée des plantations de canne à sucre peuplées d’esclaves, il cofonde en 1816 la Compagnie d’assurances mutuelles contre l’incendie de Paris, qui se fondra plus tard dans les Assurances du groupe de Paris, rachetées par Axa en 1989.

« La mutuelle en question n’a pas eu d’activité liée à l’esclavage », se défend aujourd’hui l’assureur français, tout en reconnaissant les faits. Il ajoute : « Nous ne pouvons, hélas, pas changer ce qui s’est passé ailleurs et avant nous. » Plus surprenant : Axa dit ignorer le nom des fondateurs d’une petite entreprise créée en 1816 à Rouen et qu’il considère comme son « ancêtre », à l’époque où la ville était très active dans « l’économie esclavagiste ». L’entreprise vient pourtant de célébrer le bicentenaire de la naissance de la Compagnie d’assurances mutuelles contre l’incendie dans les départements de la Seine-Inférieure de l’Eure, et elle y a même consacré un ouvrage à cette occasion.

Le passé d’autres entreprises est plus transparent mais ignoré. Le Monde a ainsi retrouvé dans le registre du tribunal de commerce le nom d’une célèbre maison de négociants encore en activité, et autrefois impliquée dans la traite négrière. Certes, l’activité de la Société française pour le commerce avec l’Outre-mer (SFCO) s’est dématérialisée depuis sa création, en 1685 : le commerce colonial a été remplacé par la gestion d’investissements financiers « ayant un fort impact social et environnemental ». Dans une interview accordée aux Hénokiens, une association internationale d’entreprises familiales et bicentenaires, Diego Gradis, qui se présente comme le« 13e chef de la maison Gradis », attribue la « bonne santé » de l’entreprise à « l’attachement à des valeurs transmises de génération en génération ».

Selon Frédéric Régent, historien à l’université Paris-I, « les expéditions négrières représentaient environ 5 % de celles de la maison Gradis à la fin du XVIIIe siècle ». A cette époque, la traite est un commerce occasionnel, voire opportuniste. « Plus de la moitié des armateurs négriers bordelais ne font d’ailleurs qu’une seule expédition, attirés par des rendements qui sont potentiellement parmi les plus élevés, mais aussi les plus risqués », explique Eric Saugera. Les navires peuvent disparaître en cas de révolte des esclaves, ou même être capturés par des pirates. En moyenne, 13 captifs sur 100 meurent pendant la traversée atlantique. Certains se suicident en se jetant à la mer, meurent de maladie ou sont tués pour prévenir toute révolte. Une fois arrivés à destination, leur espérance de vie ne dépasse pas dix ans.

Vers la fin du XVIIIe siècle, cette traite négrière représente, selon Frédéric Régent, au moins 4 % à 5 % de l’économie française et offre de nombreux débouchés aux marchands. Car les capitaines de navires négriers doivent acheter fusils, verreries, barres de fer et de cuivre, draperies ou encore eau-de-vie, pour les échanger ensuite contre des esclaves en Afrique.

A Cognac, de nombreuses barriques d’eau-de-vie sont envoyées dans les ports de Rochefort ou de Bordeaux pour être embarquées dans des navires. C’est à cette époque, en 1765, que Richard Hennessy fonde la maison du même nom, tombée depuis dans l’escarcelle du groupe de luxe LVMH. Le producteur de cognac dit « n’avoir trouvé aucun document d’archive » attestant une implication dans ce commerce triangulaire, même si sa directrice de la communication, Cécile François, reconnaît que « le système de traçabilité des barriques négociées à l’époque ne permet pas toujours d’identifier les destinataires finaux ». La plupart des exportations de Hennessy, à l’époque, partent vers l’Europe du Nord.

Or, comme le remarque l’historien Jean-Christophe Temdaoui, « l’eau-de-vie de Cognac était souvent achetée en Angleterre ou en Europe du Nord par des négociants, avant d’être réexpédiée en Afrique par des commerçants négriers ».

La traite négrière enrichit des négociants qui réinvestissent leur fortune dans la création de la Banque de France, à l’époque une banque privée adossée à l’Etat. L’institution préfère cependant minimiser ces liens : « Une minorité des 18 régents et censeurs qui fondèrent la Banque de France semble avoir directement bénéficié de l’esclavage », assure l’établissement.

L’esclavage a rapporté de l’argent, même au moment de son abolition. En 1825, l’Etat français impose à Haïti, qui vient d’arracher son indépendance, une dette considérable en guise de compensation pour les propriétaires français ayant perdu leur propriété esclavagiste. Puis ce même Etat verse une compensation aux propriétaires de La Réunion, la Guadeloupe, la Martinique et la Guyane, du Sénégal et de quelques territoires de Madagascar lors de l’abolition de l’esclavage, en 1848. Cette année-là, la France compte 248 560 esclaves dans ses colonies. Les compensations coûteront à l’Etat Français 7,1 % de ses dépenses publiques en 1849 et donneront naissance à de nouvelles aventures entrepreneuriales.

« Contrairement à ce que l’on observe à l’étranger – à la fois dans les grandes entreprises et les universités – il y a en France un déni largement assumé au sein de l’establishment économique sur ces questions historiques », déplore Pierre-Yves Bocquet, directeur adjoint de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage. Il a fallu la création de la base de données « Legacies of British Slave-Ownership » publiant la quasi-totalité des informations sur les expéditions négrières, par des chercheurs de la University College London (UCL), pour que les entreprises anglo-saxonnes reconnaissent leurs liens avec la traite transatlantique.

« Indemnisation incalculable »

A l’initiative d’universitaires français, le projet Repairs, qui rassemble les noms des bénéficiaires et les montants des compensations versées aux propriétaires d’esclaves, doit être dévoilé cet automne.« En France, peu d’historiens économiques se sont intéressés à l’esclavage », reconnaît l’historienne Myriam Cottias. L’effort de recherche est loin d’être encouragé par les institutions moralement liées à la traite négrière.

Aucune des bourses de recherche distribuées chaque année par la Banque de France ne s’est intéressée à cette question. La Caisse des dépôts et consignations (CDC), qui a été chargée du versement des compensations aux propriétaires d’esclaves, reste discrète mais a ouvert ses archives. Ces institutions ont accepté de financer la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, mais à distance, via leurs filiales ultramarines. Comme si la mémoire de l’esclavage ne se cantonnait qu’à ces endroits éloignés de la métropole.

La reconnaissance des liens avec l’esclavagisme pose l’épineuse question de la réparation. En 2013, le Conseil représentatif des associations noires (CRAN) a assigné en justice la CDC, lui réclamant des réparations au titre de sa participation à l’esclavage, considérée comme un crime contre l’humanité depuis la loi Taubira de 2001. « Nous ne disons pas que les entreprises d’aujourd’hui sont responsables, nous disons que certaines ont bénéficié de l’esclavage, c’est-à-dire qu’elles ont hérité de biens mal acquis qui devraient être restitués », explique l’ex-président du CRAN, Louis-Georges Tin.

En mai 2015, François Hollande a fermé la porte aux demandes de réparations financières. « L’indemnisation est incalculable en raison du temps, peut-on lire dans le Rapport de préfiguration de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, publié en 2017, le préjudice lié aux faits d’esclavage ne s’avère pas compensable. C’est un préjudice de l’histoire qui ne peut être soldé que par l’histoire, par l’action politique. »

« La première réparation, c’est la réparation de la connaissance, souligne l’historien Pape Ndiaye. Espérons que les entreprises iront plus loin en créant des bourses d’études, ou en finançant des programmes antiracistes. » Le passé de l’esclavage n’est pas si lointain.

D’abord parce que « ce système a produit des imaginaires et des théories racistes qui persistent », selon les mots de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage. Ensuite parce que le commerce d’être humains existe toujours. « Je ne crois pas qu’une entreprise ignorant la traite négrière puisse être vigilante sur les conditions de travail forcé chez ses fournisseurs, dans ses chaînes d’approvisionnement »,estime l’économiste franco-béninois Lionel Zinsou. L’étude du passé permet d’éclairer le présent, notamment la manière dont la traite a participé à l’essor de sociétés par actions, des assurances, ou du crédit. Pour Lionel Zinsou, « ne pas s’intéresser à cette histoire, c’est ignorer que l’esclavage a été central dans la construction du capitalisme français ».

Il est capital que soient maintenant repris, approfondis et je dirai « popularisés », de grands thèmes cruciaux dont le trop faible impact jusqu’à ce jour rend compte du fait que le mouvement désaliéniste est resté occulté, sans aucun doute sous la responsabilité de pressions idéologiques au regard desquelles il représentait une insoutenable subversion.

Au cœur de cet ensemble de questions cruciales, tu trouveras :

L’éloge de la folie, la reconnaissance de la fertilité du pathologique, la dénonciation des conduites de contrainte normalisante, la recherche de conduites respectueuses du cours de la maladie comme aventure humaine hautement compréhensible.

La reconnaissance de la dimension poétique de la connaissance comme fondamentale pour la compréhension de la parole et du vécu de cet autre qui souffre d’un mal de la communication et pour la restauration du dialogue avec lui.

La mise en garde contre la nocivité des modèles médicaux traditionnels dans l’abord et le traitement de l’« inadaptation » et de la « folie ».

La reconnaissance du droit de cité au « discours profane », du droit de quiconque à parler de la folie à sa manière, à coté ou en face du « monde clérical » qui prétendait conserver le monopole de ce droit.

La libre recherche du rôle des facteurs socio-culturels, en définitive politiques, sur les avatars malheureux des aventures de la raison, et tout particulièrement la reconnaissance du fait que si le psychiatre est en position de percevoir des effets de crise dans l’ordre social, ces effets lui sont donnés principalement à travers les signes critiques observés dans l’ordre familial.

Lettre à un jeune psychiatre, paru dans « La Nouvelle Critique » n° 53, (234), mai 1972. Lucien Bonnafé.

Material

  • T-shirt
  • Scissors

Tutorial

A front view of a T-shirt is shown. A straight, horizontal line is cut across the entire width of the T-shirt, parallel to the T-shirt’s waistline. Using a pair of scissors, the cut is made approximately seven to eight inches above the waistline. Both the front and back layer of the T-shirt are cut simultaneously.
The rectangle piece of cloth that has been cut from the bottom portion of the T-shirt is shown, lying flat. The rectangle is positioned so that the cut that was just made across the entire width of the shirt is the top side of the rectangle while the original waistline of the T-shirt is the bottom side of the rectangle. From the top right-hand corner of the rectangle, the scissors are moved down approximately one-half inch, along the right, hemmed side of the rectangle. From this point, a six to seven-inch, horizontal cut is made through both the front and back side of the cloth, parallel to the top of the rectangle. The scissors then turn ninety-degrees to cut downward, a vertical line that is parallel to the left side of the rectangle; this cut continues downward until it reaches approximately one-half inch above the bottom of the rectangle. The scissors then turn ninety-degrees again to create another six to seven-inch, horizontal cut that runs parallel to the bottom of the rectangle, back towards the right, hemmed side of the shirt, and cuts through the right, hemmed side of the rectangle. This newly cut out piece of cloth is laid to the side. To cut tie strings, the two remaining slivers of the right side of the rectangle are cut vertically along the hem.
The final piece of cloth is unfolded and worn by an individual. The middle of the cloth piece is positioned to cover the nose and mouth area. The four thin pieces of cloth act as tie strings to hold the cloth face covering in place. The strings around neck, then over top of head are tied into knots.

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