André-Georges Haudricourt. Les pieds sur terre. 7 / Le chercheur doit se débarrasser des tabous

Le chercheur doit se débarrasser des tabous (p 169)

En ce qui concerne notre relation avec les animaux, nous n’en savons guère plus qu’avec les plantes. Si l’ethnozoologie à un sens, il faudrait qu’elle se dégage de la zootechnie où elle est née pour s’intéresser vraiment aux relations réciproques de l’homme et de l’animal. La question est de savoir qui de ces deux mammifères à déteint sur l’autre ? Il faudrait que les chercheurs se débarrassent d’un certain nombre de tabous qui ne leur permettent pas de «regarder» complètement une société et ainsi de n’en comprendre jamais qu’une partie. Par exemple, le rôle des excrétats dans la domestication (HT 1975) nous permet de réfléchir sur le statut d’ilote réservé aux chiens et aux porcs et par extension de dégager un trait important pour caractériser et différencier les civilisations néolithiques asiatiques. L’homme a ses gestes dans la nature et je pense que pour trouver l’explication des différences de comportement humain, il faut se référer aux animaux qu’il fréquente ou qui l’environnent.
Une question reste pour moi sans réponse: si c’était les autres êtres vivants qui avaient éduqué les hommes, si les chevaux leur avaient appris à courir, les grenouilles à nager, les plantes à patienter? L’univers de béton et de macadam dans lequel nous vivons ne nous prépare pas à étudier et à comprendre les relations que nous et les autres civilisations entretenons avec la nature, ni la connaissance que nous en avons. (p 170)
Pour les odeurs, nous en sommes exactement au même point, nous sommes frappés d’anosmie. On dit que telle plante à l’odeur de ceci ou cela, ce qui ne veut rien dire tout comme lorsque l’on dit cela « sent bon» ou cela «sent mauvais».
En Océanie par exemple, on ne peut faire une étude de ce genre sans savoir qu’il y a des plantes qui ont la même odeur et le même nom dans la langue indigène alors que pour nous, l’une est une fougère et l’autre un arbuste. La plupart des gens ne prêtent guère attention aux odeurs car il n’y a pas de vocabulaire important pour les décrire. Avec les odeurs, tout est question de dosage et d’échelle; les odeurs sont différentes selon que l’on est proche ou éloigné d’un buisson, que l’on respire ou que l’on goûte une plante… C’est une idée très archaïque que de dire que les choses sont «bonnes» ou «mauvaises» ou «sales ». Les choses sont imposées par la linguistique et par l’existence de la négation dans les langues, pourquoi notre nez serait-il, lui aussi, manichéen?