André-Georges Haudricourt. Les pieds sur terre. 1/ Pasteurs et jardiniers, deux conceptions du monde

« Sans craindre de malmener certains tabous, André-Georges Haudricourt s’est demandé toute sa vie, sans trouver de réponse, si au fond ce n’était pas les autres êtres vivants qui avaient éduqué les hommes, si ce n’était pas les chevaux qui leur avaient appris à courir, les grenouilles à sauter, les plantes à patienter. Et à ceux qui lui reprochaient l’éclectisme de ses recherches et leur caractère dispersé, il répondait avec malice: Mais non, au contraire, je rassemble! »

André-Georges Haudricourt, Pascal Dibie,  Les pieds sur terre, a.m. détaillé,1987

Pasteurs et jardiniers, deux conceptions du monde (page 102 > 105)
Cette préoccupation des différences de mentalité, je les exprimai différemment à   Mme J-Brunhes Delamarre dans une lettre de 1948 :
« En Occident et au proche-Orient — Importance de l’élevage du bétail, on n’hésite pas à taper sur les vaches. En Indochine un petit gosse mène paître le buffle, et c’est le buffle qui le défendra du tigre, tandis qu’en Occident c’est le berger qui protège les moutons du loup. En Indochine les cochons se gardent tout seuls, le fils prodigue serait en chômage. En Occident le berger commande, protège son troupeau : origine de la mentalité « paternaliste », le berger sait mieux que le mouton ce qu’il faut à celui-ci comme pâture; (bien sûr en Chine le mandarin est « père et mère » du peuple, mais les parents ne « commandent » pas aux gosses qui sont insupportables V. P. Licent), c’est ce qui a permis le développement de l’esclavage de l’antiquité. Marx et Engels ont parlé de trois stades de développement: société esclavagiste de l’antiquité, société féodale du Moyen Age et société bourgeoise moderne. Mais le développement d’une société esclavagiste, où l’esclave est un moyen de production et non pas un luxe de consommation, n’a été possible que dans une société à élevage; (pour le paysan chinois sans bétail, les plantes ça pousse tout seul, il n’a pas à taper dessus et à crier après; labourage et sarclage sont un rituel qui agit à distance sur la plante — on ne la touche qu’à la récolte, comme le rentier ne voit le tenancier que pour toucher le terme), où l’on dirige techniquement. D’où la dureté des rapports humains en Occident. Les classes inférieures veulent s’élever, non pas pour ne plus travailler (comme en Chine) mais pour ne plus être commandées et pour commander à leur tour. Il ne s’agit pas de gagner du prestige, de la face, mais de l’autorité.
(page 103) Marx et Engels parlent du stade féodal, même si l’on ne restreint pas le sens du mot féodal, comme le fait Marc Bloch, à la vassalité, la société féodale d’Occident présente une différence profonde avec celle de la Chine «moderne ». Alors que le féodal chinois n’est qu’un rentier du sol ou un usurier, le seigneur du haut Moyen Age dirige le travail des serfs qui lui doivent deux à trois jours de travail par semaine sur sa réserve. Il y a lutte des classes pour la direction de la production. Lorsque la classe supérieure se coupe de la production et ne vit plus que de rentes, elle s’encaste (cas de la noblesse d’ancien régime) et perd toute capacité de direction politique. Le stade bourgeois a pu apparaître en Europe grâce à la mentalité qui y régnait. En Chine elle ne peut pas s’implanter — une lettre d’un étudiant chinois traduit par P. Wieger, Chine moderne II Le Flot montant, p. 385, décrit une grève à Marseille en 1920: « Si les ouvriers de France sont forts, leurs adversaires les bourgeois ne manquent ni d’énergie ni d’organisation. Le gouvernement montre aussi les dents… Si chez nous le gouvernement et les riches étaient aussi fort qu’en France, les ouvriers n’auraient qu’à se résigner à mourir de faim. Mais chez nous les uns sont fait pour les autres; — je souligne ce qui m’apparaît significatif. Dans l’Inde, à mon avis ça sera pareil.<
Conséquences métaphysiques: Le rôle de l’élevage dans la genèse de la mentalité européenne, apparaît dans la Bible. Jahwe le Dieu jaloux, c’est un propriétaire de troupeaux, il ne veut pas que ses brebis aillent dans le troupeau de Baal en Amérique précolombienne et en Extrême-Orient on apprivoise les animaux, en Occident on les dresse; les chiens du Pacifique ne sont pas dressés; les Tchouktchi doivent les attacher pour qu’ils ne dévorent pas les rennes —Jabwe passe son temps à dresser ses Juifs à coups de déluge, à coups de Philistins; il énonce des lois; il punit les enfants des fautes des parents, racisme naturel du zootechnicien. Il est évidemment un Dieu unique —unique en son genre, car nulle part ailleurs (page 104) la divinité n’a pris la forme d’un éleveur. Il n’est pas question de berger dans la mythologie chinoise. Dans l’Inde il y a bien Krishna l’avatar de Vishnu, mais il ne s’occupe pas de son troupeau, il passe son temps à chiper les vêtements des demoiselles qui se baignent, etc. Le développement de la société esclavagiste est une autre réalisation de cette mentalité de «pasteur». Le maître et ses esclaves instaurent une division du travail, entre «théorie» et « pratique» qui retentira sur tout l’outillage mental. Le Maître a des idées claires, il ordonne, l’esclave ne comprend pas, exécute mal. Dans le monde des idées ou des esprits, les astres ont des mouvements parfaits, circulaires (important parce que notions d’exactitude base des mathématiques). Dans le monde de la matière les astres matériels ont des mouvements irréguliers (bien sûr puisque ce sont des ellipses et que la terre n’est pas au centre). Dans le monde des esprits l’homme est une âme vertueuse. Dans le monde de la matière c’est un corps plein de vices. Parain pourrait dire quelques mots sur Farrington, Synthèse du Christianisme : Le royaume du Bon Pasteur d’abord projeté dans l’«avenir à la fin du monde, passe dans le monde des esprits après la mort. L’incarnation réhabilite la chair, la matière et les basses classes ».
Le 3 mars je renchérissais :
«J’ai terminé mon cours de technologie en racontant ce que je vous ai écrit dans ma dernière lettre en opposant les zootechniciens d’Occident aux horticulteurs d’Extr.-Or. Un des auditeurs professeur à l’école de droit m’a dit que précisément les derniers travaux sur le droit romain montrent que la notion de « mancipium » qui comprend: esclaves, chevaux, bovins… désigne les êtres sur lesquels on a un pouvoir de commandement (H. Lévy-Bruhl doit être au courant). Ainsi Les Hébreux sur le plan religieux, les Grecs sur le plan philosophique, les Latins sur le plan juridique reflètent le même « genre de vie ». Je viens de parcourir Ellsworth Huntington Mainspring of Civilisation (1945), il est amusant de voir qu’à (page 105) cause de son farouche racisme, il passe à côté des problèmes sans les voir. Il ne déclare pas être le plus intelligent des Américains, mais il est convaincu que les Américains sont plus intelligents que les Européens puisque ce sont les Européens les plus intelligents qui ont eu l’idée d’aller peupler l’Amérique. Tout son travail est à refaire: on ne peut comparer les races qu’à égalité de structure sociale et de climat, on ne peut apprécier l’influence du climat qu’à égalité de race et de structure sociale !
Je pense que Poirier renouvelle mes cotisations : Société de biogéographie – A.T.S., Syndicat, Société de Linguistique, Société Asiatique, Société Océanistes, Groupe d’étude Chamito-sémitique, Féd. Folklorique d’île de France, vous êtes au courant de toutes ces sociétés, vous pouvez le renseigner. A partir du 7 mon adresse chez M. Lecomte à Dan Kia, Dalat, P.M.S.I. Bien cordialement AGH.
La caisse de livres n’est toujours pas arrivée Fâcheuse idée que j’ai eu! car tous les paquets arrivent.»
Un peu plus haut, j’avais annoncé la venue d’un sinologue «ouvert», Jacques Gernet, aujourd’hui professeur au Collège de France. Je lui avais parlé de mes idées et de mes conceptions des peuples Pasteurs et des peuples Jardiniers. Quelques années plus tard il utilisa nos discussions dans un article intitulé «Comportement en Chine archaïque» (Annales, janv.-mars 1952) dans lequel il montrait comment technique, genre de vie et comportement étaient étroitement associés dans la Chine archaïque. Il citait une histoire empruntée à Houai-Nan-Tseu (IIe siècle av. J.-C.), tout à fait significative du mécanisme de l’échange en Chine:
«Le duc Mou de Ts’in avait perdu son cheval et le cherchait partout lorsqu’il rencontra soudain des paysans en (page 106) train de le manger. Au lieu de s’emporter, le duc Mou leur offrit à boire, leur disant «savez-vous que cela fait du mal de manger du cheval sans boire de vin». L’année suivante, en mauvaise posture dans un combat, il fut sauvé par ces mêmes paysans.»
Pour ma part, j’attendrai dix ans de plus que Gernet et mon passage en Nouvelle-Calédonie pour publier un article que j’intitulerai «Domestication des animaux, culture des plantes et traitement d’autrui» (HTbo 1962).