à l’occasion de l’inauguration de la galerie culturelle du musée national des Arts et Traditions populaires.
« À Georges Henri Rivière. Un hommage venu du fond du cœur, ce texte où j’ai maladroitement tenté de dire ce qu’il fit, affectueusement. »
« Quand il m’a demandé de prononcer cette allocution, M. Jean Cuisinier, conservateur en chef du musée des Arts et Traditions populaires, m’a fait un honneur qui me touche profondément et dont je le remercie. Et pourtant, je ne puis me défendre du sentiment qu’en acceptant, j’ai commis une sorte d’imposture, si modeste et en un sens risible fut mon rôle dans l’affaire qui nous réunit aujourd’hui.
Voici bientôt quinze ans, Georges Henri Rivière me proposa d’imaginer un plan —appelé, je crois, « idéologique »— pour la galerie culturelle qui sera inaugurée tout à l’heure. Une fleur exotique que j’avais sous les yeux m’inspira une forme bizarre; je l’adoptai d’enthousiasme sans me douter qu’un gros œuvre déjà sorti de terre exigeait un quadrilatère. Pour sauver le peu qui pouvait l’être, mes amis GHR et Jean Cuisinier à sa suite durent désarticuler mon plan, rabattre ses parties les unes sur les autres, et faire enfin rentrer une composition mouvementée dans un emballage géométrique. Ce travail, est-il besoin de le dire, requit d’eux et de leurs collaborateurs infiniment plus d’ingéniosité, de patience et de talent que mon esquisse désinvolte n’en avait réclamé. C’est donc à eux tous qu’eut dû revenir l’honneur de présenter une œuvre qui, sous d’autres rapports aussi, est entièrement la leur, ma contribution initiale n’ayant en fin de compte eu d’autre résultat que de compliquer leur tâche, ce dont ils se seraient bien passer.
Mais peut-être avaient-ils une autre raison pour souhaiter qu’un ethnologue, qui s’est voué à l’étude de sociétés très lointaines, vînt saluer ici l’achèvement d’une entreprise tout entière consacrée à la nôtre. L’ethnologue n’est-il pas bien placé, en effet, pour souligner le paradoxe qu’un musée consacré aux arts populaires de la France soit terminé presque quarante ans après celui qui, sur la colline de Chaillot, illustre les arts populaires de l’Asie, de l’Afrique, de l’Amérique et de l’Océanie ? Ce paradoxe reflète une situation réelle et qu’on a souvent dénoncée : de toutes les sociétés traditionnelles qui existent ou ont existé récemment sur la terre, celle que nous connaissons le moins bien, c’est la nôtre; ou du moins ce l’était avant que ne se dresse —tout à la fois musée, institut de recherche et laboratoire— l’édifice qui nous accueille aujourd’hui.
Aux notables d’Asie, d’Afrique et d’ailleurs qui viennent parfois me voir et me demandent quoi faire dans leur pays, je réponds que je ne peux leur donner qu’un conseil : celui de ne pas répéter nos erreurs, et instruits par notre déplorable exemple, de ne pas laisser disparaître —sinon même aveuglément détruire— des parlers, des techniques, des tours de main, des coutumes et des croyances avant de les avoir pieusement recueillis. Faute de quoi ils s’apercevront un jour que ce terreau enrichi par les siècles pour qu’y fleurisse leur humanisme n’est plus qu’un sol stérile où dépériront ses racines; et que confondus à d’autres sur une planète anonyme, ils y subsisteront comme un peuple orphelin et déshérité. Il m’arrivait parfois d’ajouter : visitez la galerie Traditions populaires : voyez tout ce qu’on y a rassemblé et faites de même, en songeant à ce qu’aurait pu être ce musée, l’eût-on constitué il y a seulement un siècle. Vous avez un peu plus de temps que nous, mais hâtez-vous…
Le génie de GHR, secondé par une admirable équipe, fut de mettre à profit cette infime marge de durée dont la plupart d’entre nous ignorions qu’on pouvait encore disposer. À force de volonté têtue, de labeur, de savoir et d’imagination, il a réussi à bloquer pendant quelques années la machine du temps, et même, pourrait-on croire, fait rétrograder ses rouages du peu qu’il fallait pour se donner du répit et découvrir au fond de quelques vallées, dans des villages délaissés par l’agitation moderne où dans la mémoire des anciens, ce qui semblait à jamais disparu et qu’il a ramené au jour. Ainsi prit forme ce musée —votre œuvre, cher GHR— dont vous écriviez en 1963 qu’il fut « créé au dernier moment où il restait encore possible de constituer son patrimoine ». Et vous ajoutiez : « Nos arts populaires agonisent depuis plus d’un siècle et notre culture matérielle les suit dans une course à la mort. Une France nouvelle naît […] une France traditionnelle disparaît dont notre musée […] sera le mémorial. »
Depuis un tiers de siècle que vous en conçûtes le projet, on put souvent douter que ce mémorial ne verrait jamais le jour. Fondé officiellement lors de l’exposition de 1937, mais relégué dans les sous-sols du palais de Chaillot, le musée allait recevoir ses premiers crédits quand éclata la guerre. Sans se laisser abattre, son animateur recourut aux « chantiers intellectuels » pour rassembler une équipe qui, de 1941 à 1946, en dépit des difficultés et parfois des dangers, sillonna la France et récolta 100 000 documents. Dès la Libération, le travail proprement muséographique reprit, mais fut interrompu de nouveau pendant deux ans par une session de l’ONU qui réquisitionna tous les locaux du Palais de Chaillot. En 1951 enfin, toujours campé dans son humble sous-sol (où cependant, il trouva moyen d’héberger pendant quelques années mon séminaire de l’École des hautes études dont ce fut la période la plus vivante et la plus féconde), le musée présenta au public sa première exposition temporaire, consacrée à la Bretagne. En 1963, il en était déjà à la vingtième, dont je me bornerai à citer les mémorables : en 1953, « Théâtres populaires de marionnettes »; en 1956, « Trésors d’art populaire dans les pays de France »; en 1959, « Mireille »; en 1962, « Bergers de France » puis « Potiers du Haut-Berry »; en 1963, « Arts et traditions des pays de France ». Dès cette époque, le nouveau siège commençait à s’élever. Après que GHR eut pris une retraite toute théorique —car jamais on ne le vit plus jeune et plus actif— il revint à Jean Cuisenier de continuer l’œuvre de son prédécesseur, non sans d’ailleurs s’assurer son aide puisqu’il lui a confié l’organisation de la galerie culturelle qui ouvrira ses portes dans un moment.
Le public pourra s’y faire une idée, combien partielle, des richesses d’un musée né il y a moins de quarante ans, et qui compte aujourd’hui dans ses galeries et ses réserves plus de 800 000 objets ou documents dont la collecte ou l’acquisition —GHR le rappelait lors d’une récente séance du Conseil artistique des musées nationaux— coûtèrent à peine la moitié de la somme que nos musées de peinture déboursent pour une toile de Fragonard ou d’un maître contemporain.
Et pourtant, c’est là France toute entière qui se révèle ici à nos yeux étonnés; France des profondeurs, dont nous ne savions rien ou si peu, citadins invétérés que nous sommes, mais en présence de laquelle nous rapprenons une des leçons d’Émile: « C’est dans les provinces reculées, où il y a moins de mouvement, de commerce, où les étrangers voyagent moins, dont les habitants se déplacent moins, qu’il faut aller étudier le génie et les mœurs d’une nation […]. Étudiez un peuple hors de ses villes, ce n’est qu’ainsi que vous le connaîtrez […]. C’est la campagne qui fait le pays. » (livre V).
On ne doit pas imaginer par là que le musée des Arts et Traditions populaires se borne à commémorer des genres de vie révolus, ni d’autres qui subsistent encore mais qu’une évolution inévitable condamne sans appel. En créant vers 1965 le Centre d’ethnologie française qu’abrite aussi ce bâtiment, GHR n’a pas seulement réalisé la première association organique entre les Musées nationaux et le Centre national de la recherche scientifique. Il a aussi infusé un esprit nouveau aux études jusque-là dites de folklore en stimulant l’intérêt pour le temps présent. Car, sous des formes imprévues qui parfois déconcertent, la vie populaire continue dans des campagnes qui changent, des provinces qui s’animent et jusqu’au cœur des cités modernes.
À l’occasion d’un feu de la Saint-Jean, Restif de La Bretonne déplorait il y a deux siècles que les vieux usages eussent perdu leur « folie » et leur « simplesse bonace »: prétextes désormais pour abuser des filles et dévaliser les badauds. Quelle valeur aurait pourtant aujourd’hui, menée selon les règles de la méthode ethnographique, l’observation d’un feu de la Saint-Jean en place de Grève à la fin du 18e siècle ! Ce n’est pas ici qu’on répéterait cette erreur; on s’y tient, au contraire, à l’écoute du blé qui lève, on s’y montre passionnément attentif aux « faits naissants ». L’expression est de Van Gennep, nom que je m’en voudrais de n’avoir pas prononcé en ce jour et dans une maison dont tous les membres, j’en suis sûr, souhaiteraient que s’il avait vécu jusqu’à cette cérémonie qui coïncide à deux ans près avec le centenaire de sa naissance, Van Gennep eût salué en eux sa postérité.
Quel spectacle, interroge Jean-Jacques Rousseau dans sa réponse à Bordes, nous présenterait le genre humain composé uniquement de laboureurs, de chasseurs et de bergers? Et il répond : un spectacle infiniment plus beau que celui du genre humain composé de poètes, d’orfèvres et de musiciens. Voici qu’après avoir réservé pendant des siècles ses faveurs au second de ces mondes, la puissance publique reconnaît enfin les mérites artistiques du premier en lui consacrant un musée.
Elle démontre ainsi que les deux mondes sont moins éloignés qu’il ne semble : car, dans ces galeries, nous constatons que des laboureurs, des chasseurs et des bergers peuvent être à leur façon poètes, musiciens, peintres et même orfèvres, et qu’entre l’art prétendument savant et l’art dit populaire se sont toujours produits des chassés-croisés.
L’art populaire n’est pas seulement le conservatoire de traditions séculaires et parfois millénaires. Il est aussi un creuset, que les foyers cachés de l’âme collective maintiennent en permanence à la température de fusion. Un brassage et un rebrassage inconscients s’y opèrent, alliant des vestiges ancestraux et des créations savantes après qu’elles ont filtré du haut en bas de l’échelle sociale et que, fondues dans la masse, elles ont, si j’ose dire, troqué leurs lettres de noblesse pour un acte de naturalisation. S’il m’est permis en terminant d’émettre un vœu, ce sera qu’animés par un mouvement inverse, nos poètes, nos orfèvres, nos peintres, nos musiciens, et avec eux nos dessinateurs industriels et nos architectes, en interrogeant les vitrines de ce musée, trouvent un renouveau d’inspiration dans ce sens profond de la matière, cette convenance de la forme à la fonction, cette élégance discrète et raffinée qui sont la marque impossible à méconnaître du travail des mains : le plus près de la nature disait encore Rousseau, mais où pourtant aussi, l’art de chaque pays —et ici singulièrement du nôtre— affirme son originalité et sa grandeur. »








