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Des migrants s’enfuient après être parvenus à entrer dans l’enclave espagnole de Melilla, le 24 juin. Javier Bernardo/AP

Aurélie Collas, Le Monde

REPORTAGE

CASABLANCA – correspondance

Issam a une main dans le plâtre, des douleurs à l’épaule et une blessure à la tête qui cicatrise lentement. A Casablanca, le Soudanais de 22 ans poursuit sa convalescence, un mois après la tentative de passage en force à Melilla, enclave espagnole dans le nord du Maroc, au cours de laquelle 23 migrants sont morts selon Rabat, au moins 27 selon l’Association marocaine des droits humains (AMDH).

De ce drame, Issam ne garde que quelques images violentes. Il se souvient qu’au moment d’escalader le grillage, il a reçu des coups de matraque de la police. Il est tombé puis a été assommé. Lorsqu’il a repris connaissance, on l’a fait monter dans un bus qui l’a envoyé dans le sud du pays. Depuis, il a rejoint Casablanca. Il erre dans les rues avec ses compagnons de route, qui faisaient partie, comme lui, des quelque 1 500 migrants à avoir tenté, le 24 juin, de pénétrer à l’intérieur de la possession espagnole – seule frontière terrestre, avec celle de Ceuta, de l’Union européenne sur le continent africain.

Les associations locales ont pu établir que la majorité d’entre eux étaient des Soudanais. Alors que leur présence au Maroc avait jusque-là peu retenu l’attention, leur nombre ce jour-là a révélé un phénomène nouveau : un changement de route migratoire pour ces ressortissants généralement originaires du Darfour et du Kordofan, deux régions en proie aux conflits. Certains viennent aussi du Soudan du Sud, un pays ravagé par la guerre civile. « La présence de Soudanais au Maroc est assez nouvelle, confirme Hassan Ammari, président de l’association Aides aux migrants en situation vulnérable (AMSV), à Oujda (nord-est). Nous avons vu les premières vagues arriver de la frontière algérienne durant l’été 2021. Auparavant, leur nombre était marginal. »

La plupart ont transité par la Libye. « Historiquement, ce pays limitrophe du Soudan est la voie d’accès des Soudanais pour rejoindre l’Italie en traversant la Méditerranée centrale », souligne Sara Prestianni, de l’ONG EuroMed Droits. Mais les violences croissantes auxquelles sont confrontés les migrants en territoire libyen les ont poussés à emprunter d’autres itinéraires, selon cette spécialiste des migrations. Elle évoque « la forte instabilité politique en Libye, avec des milices qui contrôlent le territoire et pour lesquelles les migrants sont de l’argent liquide, la répression dans les centres de détention, le rôle accru des gardes-côtes libyens, auxquels l’Italie a sous-traité le contrôle des frontières et les interceptions en mer ». Beaucoup se sont donc résolus à effectuer ce grand détour par l’Algérie et le Maroc, incités aussi par le bouche-à-oreille et ballottés de trafiquants en trafiquants.

« Vendus comme des esclaves »

En juin, le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) au Maroc comptait 1 350 demandeurs d’asile et réfugiés soudanais, contre seulement 150 un an plus tôt. A l’inverse, le nombre de migrants soudanais arrivés en Italie, notamment depuis la Libye, a diminué ces dernières années. « En 2018, ils représentaient 7 % des arrivées. Aujourd’hui, ils n’apparaissent même plus dans les dix premières nationalités, observe Sara Prestianni. Leur exemple montre comment le renforcement d’une frontière ne fait que déplacer les routes. En l’occurrence, ces migrants ont dû emprunter un itinéraire plus long, avec toujours plus de dangers. Aux violences qu’ils ont subies dans leur pays et qui leur vaudraient un statut de réfugié s’ajoutent celles du transit, faute de voies légales d’accès au territoire européen. »

Issam a quitté le Darfour en 2018. Il s’épanche peu sur les raisons qui l’ont conduit à l’exode. La mort de ses parents, la solitude, le dénuement. Les dettes de sa famille et la pression des créanciers. Une certaine idée de l’Europe, qui lui semblait être le « continent des droits humains », le « paradis du monde ». Il fait d’abord route vers l’Egypte, puis, faute de pouvoir rejoindre l’Europe à partir de là, poursuit vers la Libye, où les dangers et les violences vont s’enchaîner.

Les trafiquants qu’il avait payés pour traverser la frontière au point de passage de Saloum le conduisent dans le désert, dans une maison gardée par des hommes armés qui lui réclament une rançon et, à défaut de l’obtenir, le soumettent au travail forcé. Il s’enfuit au bout de six mois et rejoint Tobrouk (nord-est). Pour se reconstituer un pécule, il trouve un emploi dans un atelier de soudure. Un an plus tard, il a récolté la somme exigée par les passeurs pour rejoindre l’Italie : 3 000 dinars libyens (600 euros) pour le trajet de 1 250 km vers Tripoli, 8 000 pour la traversée de la Méditerranée.

Sur la route en direction de la capitale libyenne, le pick-up fait une halte à Beni Ulid, à 160 km au sud-est de Tripoli. « Ce n’était pas prévu. Là-bas, j’ai eu très peur. J’ai vu des Africains être vendus comme des esclaves, témoigne Issam. On m’a conduit dans une maison, on m’a demandé 2 000 dinars en menaçant de m’attacher, de me frapper et d’envoyer des vidéos à ma famille pour qu’elle envoie l’argent. » Issam paie et rejoint la côte.

Il prend la mer depuis Zouara, un soir du printemps 2021, sur une embarcation en bois avec quelque 250 migrants à son bord. Les côtes de Lampedusa sont à portée de vue quand le bateau est intercepté par les gardes-côtes libyens. Issam est envoyé en prison, où il restera deux mois. « Tout ce qui s’y passe est inhumain. Les prisonniers meurent de faim, les malades ne sont pas soignés. On est frappés en permanence. » Avec d’autres Soudanais, il forme un groupe pour s’évader. « Un matin, on a forcé la porte. La police nous a tiré dessus, il y a eu des morts. »

Après la prison, il est mis sur la piste de la route de l’ouest par des passeurs. Il les paie 4 000 dinars libyens pour la traversée de l’Algérie. En une dizaine de jours, il atteint la ville frontalière de Maghnia, l’un des principaux points de départ des migrants vers le Maroc. Issam est conduit dans un « ghetto », une maison de clandestins où on lui demande encore 150 euros pour franchir la frontière. Il y parvient à la deuxième tentative.

Une enclave de plus en plus militarisée

Avec, d’un côté, le fossé algérien et, de l’autre, la barrière marocaine, « cette frontière est un passage compliqué », souligne, sous couvert d’anonymat, un travailleur humanitaire au Maroc qui connaît bien les flux dans cette région : « Les migrants passent souvent par la montagne. Ils peuvent êtredépouillés,arrêtés par la police algérienne ou par la police marocaine, qui les renvoie en Algérie. Certains sont enrôlés dans du trafic de drogue pour servir de mules. »

A Oujda, côté marocain, ces rescapés retrouvent les refoulés de Ceuta et Melilla. Ils tentent de survivre dans les rues. Certains trouvent refuge dans l’église de la ville, d’autres sont conduits dans des « foyers ghettos » où « ils sont logés mais doivent payer un droit dit “de communauté” », poursuit notre source : « Si vous ne payez pas, vous ne sortez pas. On a tout vu, de la violence, des menaces de mort… » De peur d’être arrêtés, d’autres rejoignent Casablanca ou Rabat, ou bien s’installent dans les campements du massif forestier du Gourougou, près de Melilla, refuge précaire depuis des années pour de nombreux migrants. Ils attendent la prochaine tentative de passage de la frontière de l’enclave espagnole, qui, avec ses trois clôtures grillagées et de plus en plus militarisée, est devenue difficilement franchissable au fil des ans.

A Casablanca, Issam attend d’être rétabli. Il reprendra alors la route vers Melilla ou Ceuta. Le Maroc n’est pas pour lui un pays d’installation. « Ici, on dort dans la rue. On n’a pas de papiers, pas de travail. Il n’y a aucun avenir possible. Dans mon pays, c’est la guerre. » Tenter encore de rejoindre l’Europe ? « Je n’ai pas le choix », lâche-t-il dans un soupir de désespoir. Même au péril de sa vie. « J’essaierai autant de fois qu’il le faudra. »

Paris, l’hôpital Robert-Debré veut « réparer » les mineurs isolés. Par Juliette Bénézit, Zineb Dryef in Le Monde du jour

« Alors que le nombre de mineurs isolés, souvent étrangers, ne cesse de croître dans la capitale, ce centre pédiatrique du 19e arrondissement développe une stratégie de suivi et d’aide pour tenter de les soustraire à l’emprise des réseaux de drogue et de prostitution.

Il y a d’abord eu le premier. A l’été 2016. Un tout petit. Overdose. Et un deuxième, un troisième… Puis ils se sont mis à affluer par dizaines aux urgences de l’hôpital parisien Robert-Debré, le plus grand centre pédiatrique d’Ile-de-France. Des étrangers de moins de 18 ans, venus seuls en France et désignés par l’administration sous l’acronyme MNA, « mineur non accompagné », ramassés dans les quartiers alentour par des pompiers, inconscients ou blessés. Luigi Titomanlio, le responsable des urgences, se souvient de leur état à leur arrivée : « poly-intoxiqués », « comateux » et parfois « très agressifs ».

Confrontés à cette situation, les urgentistes sollicitent l’aide de leurs collègues pédopsychiatres. Leur chef, le professeur Richard Delorme, décide alors de laisser carte blanche, en interne, à l’équipe spécialisée en addictologie pour les enfants et les adolescents. « Il a fallu imaginer une nouvelle façon de les prendre en charge », raconte la psychiatre Emmanuelle Peyret, chef de cette unité. Celle-ci découvre « des enfants rendus à l’état sauvage, qui se défoncent pour supporter l’insupportable » et n’ont plus confiance en personne.

Un éducateur, François-Henry Guillot, est mobilisé, ainsi qu’une interne en pédiatrie, Marie Parreillet. Avec la docteure Peyret, ils deviennent les principaux interlocuteurs de ces quelque 200 patients, âgés de 9 à 18 ans – parfois davantage. « Ils se déclarent mineurs, on les prend en charge comme des mineurs, rappelle Marie Parreillet. Notre mission, c’est de réparer ces enfants, pas de trancher sur leur âge. »

Ce travail de longue haleine, qui confine parfois à la mission impossible, les confronte aux réalités du monde des MNA. Mi-mars, l’un d’eux a perdu connaissance en pleine rue ; il avait avalé six comprimés de Lyrica, un puissant antidouleur. D’après ses papiers, il avait 15 ans. M. Guillot lui en donne quatre de moins. « Il était tout petit », décrit-il. Dans un accès de violence, il a dû être attaché. Il a refusé de parler aux soignants avant d’admettre, du bout des lèvres, habiter « chez un mec à La Chapelle ».

En décembre 2020, un autre jeune, confié à l’aide sociale à l’enfance (ASE) des Yvelines, avait lui aussi été transporté aux urgences de Robert-Debré. Son corps était couvert de plaies à vif, et d’autres, plus anciennes. Ce soir-là, François-Henry Guillot lui a rendu visite dans sa chambre. « Il suçait son pouce en regardant Gulli », se souvient l’éducateur. Puis il a fugué. Personne n’a retrouvé sa trace.

Lina, Algérienne, a 15 ans. Orientée vers cet hôpital par l’association France terre d’asile après avoir été renvoyée d’un foyer, cette ado toute menue a été signalée comme victime potentielle d’un réseau de prostitution. La première fois que nous la rencontrons, au mois de février, elle parle de se soigner et de retourner à l’école. Mais, deux semaines plus tard, quand elle revient à l’hôpital, elle présente des traces de scarification sur les avant-bras et des brûlures de cigarettes sur les mains.

« Se substituer à leur dealeur »

La semaine suivante, la voici de nouveau à Robert-Debré, les cheveux lissés, le visage maquillé, mais de mauvaise humeur. Ses jambes tremblent, elle triture les cordelettes de sa doudoune. Les deux soignants s’inquiètent : elle semble en manque. Depuis quelques semaines pourtant, elle paraissait sevrée du Rivotril, un antiépileptique qui, consommé à hautes doses, désinhibe ces jeunes.

« J’en reprends parce que je n’arrive plus à dormir », commence-t-elle. Mais, si elle en a, cela suppose qu’elle est retournée en acheter à la sauvette du côté de Barbès. « Pourquoi tu ne prends pas ton Lyrica ? », l’interrogent les soignants.

Pour ces jeunes dépendants, l’une des méthodes de sevrage proposée est de leur prescrire du Lyrica en réduisant les doses au fur et à mesure. « L’idée est de se substituer à leur dealeur et de les ramener petit à petit vers le droit commun », détaille la docteure Peyret. Certains tentent bien d’arracher aux soignants des ordonnances pour du Rivotril, mais leur réponse est ferme : c’est non. Car la priorité est précisément de les faire décrocher définitivement de ce produit, plus dangereux que le Lyrica.

Lina, malgré son ordonnance, n’a pas réussi à obtenir son anxiolytique : « La pharmacienne ne veut pas m’en vendre ! » Les soignants ont vérifié auprès de la pharmacienne en question : le produit était en rupture de stock. Une catastrophe pour ces ados qui pourraient être tentés de s’en procurer dans la rue. Ce jour-là, il a fallu plus d’une heure pour convaincre Lina de ne pas retourner à Barbès.

A Robert-Debré, les consultations s’enchaînent. Hicham, d’origine algérienne, vient ici depuis septembre 2020, lui aussi pour une surconsommation de médicaments. Il est logé par l’ASE dans un hôtel du 17e arrondissement. « Tu te sens triste ? », lui demande François-Henry Guillot. « Comment vous le savez ? », répond en souriant l’adolescent. D’après les médecins, ces patients très particuliers sont tous atteints de stress post-traumatique sévère, lié à l’exil et à leur vie dans la rue.

« Créer une alliance »

Quand il est appelé dans leurs chambres par les urgentistes pour tenter d’établir un dialogue, l’éducateur répète les mêmes gestes : baisser la lumière, se présenter, parler à voix basse, en utilisant Google Translate pour parvenir à communiquer avec eux et surtout s’agenouiller. « Je ne dois pas être en surplomb, même physiquement. » Il insiste : « On les regarde comme des enfants victimes, pas comme des délinquants. Et ce n’est pas une posture naïve : c’est le seul moyen de les garder. » Car tous ces soins sont dispensés en ambulatoire : le jeune, une fois sorti des urgences, n’est pas hospitalisé, mais il a des rendez-vous réguliers avec l’« addicto ».

Pour les faire revenir, les soignants improvisent beaucoup. Avant le Covid-19, il leur arrivait de les emmener boire un café ou un thé en face de l’hôpital. « Même ceux qui finissent leurs joints dans la salle d’attente, on ne les vire pas. On leur demande de fumer dehors », décrit Marie Parreillet. Une fois, François-Henry Guillot a offert un pot de sauce pimentée à Yedo, un petit Ivoirien qui jugeait la cuisine française trop fade. « C’était un moyen de le faire parler de ce qu’il mangeait là-bas, donc de sa vie. » Et Yedo a parlé. « On sort du cadre, c’est évident, mais l’approche classique ne fonctionne pas avec eux », poursuit François-Henry Guillot.

L’enjeu : réussir à « créer une alliance » et à faire de ce lieu un espace de répit. Ainsi, ils reviendront et se livreront peu à peu. Tout cela, les équipes de l’unité « addicto » l’ont appris sur le tas, puis en échangeant avec les acteurs institutionnels qui aiguillent ces jeunes vers elles : la protection judiciaire de la jeunesse, le secteur éducatif auprès des mineurs non accompagnés, la section des mineurs du parquet de Paris et les associations de terrain (Hors la rue, CASP, France terre d’asile…).

Depuis deux ans, tous les quinze jours, tous se retrouvent à la mairie du 18e arrondissement pour des réunions consacrées aux « mineurs en errance ». Une convention, signée le 13 janvier, a consacré ce partenariat de la Ville avec l’hôpital. « L’idée est de rendre nos outils reproductibles dans les hôpitaux de l’AP-HP [Assistance publique-Hôpitaux de Paris] confrontés aux mêmes difficultés », précise François-Henry Guillot.

« Des silences qui ne trompent pas »

L’une des principales est celle des fugues depuis les urgences. Trois ans après, tout le service parle encore de ce gamin de 13 ans qui s’est extubé avant de s’enfuir, pieds nus et en pyjama. Quand ils disparaissent ainsi, l’hôpital informe systématiquement le parquet, car il y a suspicion de traite des êtres humains. Ils en sont convaincus : ces mineurs sont pris dans des réseaux de trafic de drogue et/ou de prostitution. « A 13 ans, on ne deale pas de sa propre initiative, explique François-Henry Guillot. A 13 ans, on n’a pas de relations sexuelles avec un majeur qui vous héberge par hasard. Il y a des regards et des silences qui ne trompent pas. Et il y a ce qu’ils finissent par raconter. »

L’un des outils mis en place par l’équipe, « la procédure d’urgence vitale sanitaire », est né du cas d’un garçon de 14 ans qui, après s’être enfui des urgences orthopédiques, est revenu deux jours après avec la jambe hypertrophiée et une forte fièvre. Les médecins lui ont dit que sans une opération et une hospitalisation d’au moins trois jours il risquait de perdre sa jambe, voire de mourir. Dans sa chambre, il s’impatientait, fumait cigarette sur cigarette : pas le temps de rester là, trop de choses à faire. « Et il est parti, poursuit M. Guillot. Ça a sidéré tout le monde. C’est là qu’on a pensé à l’alerte sanitaire avec la Mairie de Paris, les associations et le parquet. »Désormais, quand un patient fugue ainsi, une alerte est diffusée dans tous les hôpitaux, commissariats et associations parisiennes. L’ado qui risquait de perdre sa jambe a été récupéré à temps par la police et opéré avec succès.

Omar, venu du Maroc, a fêté ses 17 ans à la mi-mai. Il a les cheveux bouclés, les yeux vifs. Face aux soignants, il dresse le bilan des derniers mois, parle de ses projets ralentis par le Covid-19 – trouver un patron, poursuivre sa formation de plombier et retourner à la pêche, sa nouvelle passion. A l’entendre, « tout se passe bien » dans le foyer du nord-ouest de la France où il a été placé. Il a une petite copine qui l’a invité dans sa famille pour le déjeuner de Noël, un moment joyeux ; il a découvert (et pas vraiment aimé) les huîtres.

« Mauvais souvenirs »

Son passage aux urgences de Robert-Debré remonte à 2019. Il avait pris une balle dans le genou, près du métro Barbès. Il ne parlait pas un mot de français, se comportait en petit caïd accro à tout : Lyrica, Rivotril, cannabis, cocaïne. Après avoir quitté le Maroc « à 12 ou 13 ans », il avait vécu de vols dans le 18e arrondissement. Le profil type de ceux qui disparaissent après un passage à l’hôpital. Mais sa blessure était grave. « C’est terrible à dire, mais les patients avec lesquels on parvient à établir une relation sont souvent ceux ayant subi un gros pépin, donc une prise en charge longue aux urgences », explique l’éducateur.

Omar est resté un mois à l’hôpital. Et le voici cette fois en consultation, pour voir où il en est. En venant, il est passé en métro par Barbès. « Qu’est-ce que ça t’a fait de passer par là ? », demande François-Henry Guillot. « Rien, assure Omar. J’ai entendu : “Cigarettes, cigarettes” devant le métro et j’ai mis mes écouteurs à fond. » « Ce sont des mauvais souvenirs », conclut l’ado. L’éducateur a beau lui répéter : « Tout ça n’est pas de ta faute », il répond : « En vrai de vrai, si, c’était de ma faute. Quand t’es dans la rue, avec ton joint et tes yeux explosés, que t’es habillé comme un clochard… Les gens qui donnent les conseils, ils vont pas venir te voir, ils vont avoir peur. Il y a que les gens qui vendent de la drogue ou qui vont gagner des choses sur toi qui vont venir te voir. »

Même si l’activité est difficile, chronophage et intense – les jeunes appellent à toute heure, ne reviennent pas ou se trompent de jour de rendez-vous –, ces soignants ne feraient rien d’autre au monde. Ils sont très heureux de la nouvelle vie d’Omar, d’Iyad, qui entame un CAP cuisine, de la petite Lina, presque sevrée au Lyrica et qui a compris qu’il lui fallait quitter Paris. Et de celle de tous les autres. Ils disent : « Ces gamins sont notre avenir. »» Juliette Bénézit, Zineb Dryef

Des migrants afghans, dans un squat, à Bihac, en Bosnie-Herzégovine, par moins 10 degrés, le 14 janvier. DAMIR SAGOLJ POUR « LE MONDE »

Refoulements illégaux et violences se systématisent contre les migrants en route vers l’Union européenne

REPORTAGEBIHAC (BOSNIE-HERZÉGOVINE) – envoyé spécialLes années passent et, autour de Bihac, dans le nord-ouest de la Bosnie-Herzégovine, sur l’axe de la principale route migratoire à travers les Balkans, la situation continue de se détériorer, hiver après hiver. Au drame humanitaire s’ajoutent les violences et les violations des droits humains orchestrées par des Etats membres de l’Union européenne (UE). Recroquevillé devant un poêle à bois dans l’usine désaffectée Krajinametal, Aslan raconte en tremblant de froid qu’il en est à sa dix-huitième tentative de passage vers l’UE. Pour cet Afghan de 17 ans, le « game » comme l’appellent les migrants, le « jeu » qui consiste à tenter de traverser la frontière croate, est presque devenu une routine : cela fait deux ans qu’il est sur la route d’Afghanistan vers l’Europe, et sept mois qu’il est arrivé en Bosnie.

Lors de sa dernière tentative, bien que rompu à la dureté et aux désillusions du voyage, Aslan a eu pourtant une surprise de taille. Ce jour-là, le groupe de vingt-six voyageurs parvient à éviter la police croate qui patrouille à la frontière, appuyée par des unités anonymes que les migrants surnomment « les cagoules », des hommes masqués vêtus d’un uniforme noir et responsables des pires violences commises à leur encontre. Lors de ses précédentes tentatives, Aslan a lui aussi vécu ce que les organisations de défense des droits humains et les médias ont documenté à propos de la protection de la frontière de l’UE par la Croatie : fréquents coups et blessures ; vols systématiques de l’argent et des téléphones, parfois des chaussures et des vêtements ; et renvoi illégal, sans possibilité de s’enregistrer comme réfugié ni de demander l’asile, vers la Bosnie.

Ce jour-là donc, Aslan et ses compagnons de voyage évitent tant les patrouilles à la frontière que les contrôles dans les villes croates. Ils marchent dix-sept jours à travers la Croatie, puis la Slovénie, et parviennent à Trieste, en Italie. Pour ces migrants, quelle que soit leur destination finale en Europe, l’Italie est le premier pays où ils ont a priori la garantie d’être enregistrés comme réfugiés et de voir leur dossier étudié. Quitte, pour beaucoup, à reprendre immédiatement la route vers le pays où ils rêvent d’aller.

Arrivé à Trieste, l’adolescent appelle chez lui, en Afghanistan. Après deux années de voyage et tant d’épreuves, sa famille se réjouit : Aslan est enfin parvenu jusqu’à un pays de l’UE d’où il ne peut a priori pas être expulsé. Orphelin d’un père soldat exécuté par les talibans, Aslan est l’aîné d’une fratrie de cinq enfants. Outre que les talibans menaçaient de le tuer à son tour si elle ne leur cédait pas ses terres, la famille espère qu’il trouvera un travail en Europe et subviendra à ses besoins.

« Un mode de fonctionnement »

« Ma mère, folle de joie, a distribué des pâtisseries et des friandises dans le village, comme le veut la coutume lorsqu’une famille reçoit une bonne nouvelle », raconte Aslan. Le lendemain, c’est la stupéfaction. « Nous marchions le long d’une route près de Trieste lorsque la police italienne nous a arrêtés. Tandis que vingt d’entre nous ont été conduits vers un centre d’enregistrement, six autres ont reçu l’ordre de monter dans une fourgonnette pour être raccompagnés à la frontière. Sans explication. Je pleurais, j’ai demandé la raison de cette expulsion, on m’a dit de me taire. » Les six infortunés sont transférés par la police italienne à la police slovène, puis à la croate, puis renvoyés en Bosnie à travers la montagne. Pour Aslan, le retour à Bihac est rude. « Je n’ai pas osé appeler ma famille immédiatement. Les premiers jours, je ne pensais qu’à me suicider… »

« Le “pushback”, le refoulement illégal, est devenu un mode de fonctionnement européen, en violation du droit international. Il est systématique de la part de la Croatie, et de plus en plus fréquent de la part de la Slovénie et de l’Italie, témoigne Nicola Bay, le directeur à Sarajevo du Danish Refugee Council, la principale association humanitaire internationale œuvrant à la frontière bosno-croate. Pour ces pays comme pour d’autres, telle que la Grèce, violer les lois de l’Union européenne est devenu la règle. »

Dans le squat de Krajinametal, Aslan retrouve peu à peu le sourire et envisage de tenter de nouveau le « game » le mois prochain. Il dort sur un matelas gorgé d’humidité et de suie, l’usine désaffectée ayant brûlé il y a quelques années. Il existerait environ 150 squats dans le canton d’Una-Sana, pour une population d’environ 8 000 migrants actuellement. Certains sont de simples maisons en construction occupées près de la frontière, d’autres des camps de fortune éparpillés dans la nature. L’un des plus infâmes est le camp surnommé « Little Bangladesh », perdu dans une forêt à Siljkovaca.

Les squats se sont multipliés au fur et à mesure que la Bosnie a fermé les camps officiels. Cet hiver est, à cet égard, le pire. La fermeture du camp de Bira, en septembre 2020, au moment où une surenchère politique antimigratoire animait la campagne pour les élections municipales, a donné le ton. La fermeture et l’incendie en décembre du camp de Lipa, qui n’était par ailleurs qu’un camp temporaire d’urgence destiné à faire face à la crise due à l’épidémie de Covid-19, ont achevé de déshumaniser l’accueil aux migrants. Ce qui fait aujourd’hui office de « camp de réfugiés » à Lipa consiste à entasser près d’un millier de migrants sous des tentes installées à la hâte par l’armée bosnienne. Il n’y a ni eau potable, ni électricité, ni soins médicaux. Les migrants se lavent dans l’eau glacée du ruisseau en contrebas. Ils ne dorment pas la nuit tellement il fait froid, et errent la journée sous la neige, dans l’attente des distributions de vivres.

Eduquer sa fille

« La situation est cette année encore plus précaire qu’auparavant, avec davantage de personnes sans abri, reconnaît Peter Van der Auweraert, le chef de l’Organisation internationale des migrations (OIM) à Sarajevo. Il y a de l’argent européen disponible pour construire des abris, mais tout est bloqué par les autorités bosniennes. » Car la même Union européenne qui organise les refoulements illégaux et tolère les violences à sa frontière fait pression sur la Bosnie pour que les migrants soient traités « humainement », comme on dit à Bruxelles.

Ces fermetures de camps et restrictions diverses ne changent rien à la migration elle-même, stable et continue. La Bosnie n’a certes enregistré que 17 000 arrivées en 2020, contre 25 000 à 30 000 les années précédentes, mais c’est surtout parce que l’épidémie de Covid-19 a fait que beaucoup d’enregistrements n’ont pas eu lieu. Et, en dépit des violences et refoulements, cette route reste le chemin principal vers l’UE. « Il y a eu au moins 70 000 entrées dans le pays depuis 2018, et on estime à 8 500 le nombre de migrants présents aujourd’hui. Cela montre bien que la route est ouverte », explique Peter Van der Auweraert, de l’OIM.

Non loin des points de passage du « game », au-delà de Velika Kladusa, une famille afghane revient de la frontière d’où elle a été expulsée par la police croate. Un enfant sur les épaules, un autre dans une poussette, le couple affirme qu’il tente le passage « presque chaque jour ». Arrivés à Bosanska Bojna, ils retrouvent des amis avec lesquels ils partagent un squat. Deux femmes afghanes font une bataille de boules de neige avec leurs enfants en riant aux éclats.

Tamim Nuri loge dans une autre maison, deux mètres plus loin. « J’ai choisi cette maison car il y a là une institutrice qui fait l’école à ma fille de 4 ans », raconte-t-il. L’éducation de sa fille est primordiale, et l’une des raisons de son départ de Kaboul, avec le fait qu’il a travaillé dans un entrepôt de l’ambassade américaine. « Des voyous talibans, ou liés aux talibans, ont appris que je travaillais pour les Américains et sont venus me voir pour me racketter et me menacer de mort. Je n’ai pas eu le choix, j’ai dû partir. » Pour Tamim, l’Europe n’est pas un choix : c’est un moyen de survivre, et de sauver sa fille. Peu importent les épreuves et les difficultés, pour lui l’avenir proche sera à Francfort, où sa femme et une offre de travail l’attendent. « Mon rêve n’a jamais été de vivre en Allemagne, déclare-t-il en souriant.C’est la vie, c’est tout… »

Le système européen place nombre de demandeurs d’asile dans une grande détresse psychologique

« Ils se sont installés à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), entre le canal et l’autoroute, sur une esplanade de béton et sur les pentes terreuses attenantes. Rien d’original dans la façon dont ce énième campement de migrants a poussé, il y a environ trois mois. Ils sont aujourd’hui autour de huit cents, et chaque jour un peu plus, sous une tente ou à même le sol. Ce sont surtout des Afghans.

Ça fait presque deux ans que Rahmat Gul Amarkel dort dehors. A son arrivée en France, ce demandeur d’asile avait d’abord été hébergé par l’Etat. Et puis l’administration s’est rendu compte que, lors de son arrivée en Europe, en 2015, Rahmat avait déposé une demande d’asile en Autriche, rejetée depuis.

Alors qu’il croyait pouvoir retenter sa chance en France, on lui a opposé le règlement Dublin. Pierre angulaire du système d’asile européen, celui-ci prévoit qu’une personne ne peut demander une protection internationale que dans un pays, celui dans lequel ses empreintes digitales ont été prises pour la première fois.

La personne n’a pas le droit de déposer une demande ailleurs, sauf si elle n’a pas été renvoyée dans le pays responsable de sa situation au terme d’un délai allant de six à dix-huit mois. Délai pendant lequel, en France, elle perd souvent le droit à un hébergement et à une allocation de subsistance.

Jeu du chat et de la souris

La France a voulu rediriger Rahmat vers l’Autriche. De crainte d’être ensuite renvoyé dans son pays, le jeune homme s’est dérobé à cette expulsion et a été considéré comme étant « en fuite ». A partir de là, il a dû attendre un an avant de pouvoir déposer une nouvelle demande d’asile dans l’Hexagone, sans toit ni argent.

Ce jeu du chat et de la souris entre Etats et demandeurs d’asile est devenu fréquent. En France, on estime qu’un tiers des demandeurs sont « dublinés », parfois présents en Europe depuis de longues années. Reza (prénom modifié), a vécu cinq ans en Suède. Il avait commencé à y faire sa place, travaillait comme cuisinier dans un restaurant. Mais sa demande d’asile a été rejetée. Menacé d’expulsion vers l’Afghanistan, il a eu peur et est parti. « En France, j’ai peut-être une chance d’obtenir des papiers », espère ce jeune de 26 ans, qui dort sous une tente. En procédure Dublin, il a « très peur d’être renvoyé en Suède ».

Sur la bretelle de l’autoroute A1, qui surplombe le campement de Saint-Denis, une camionnette passe, dotée d’un haut-parleur. Depuis l’anonymat de sa cabine, le conducteur lance : « Salut les Gitans ! Sacré camping ! » Ici, il n’y a pas de toilettes ni de douche et une dizaine d’hommes sont regroupés devant l’unique robinet d’eau, pour boire, se laver les dents ou le visage. Certains utilisent l’eau du canal pour rincer leurs vêtements. Soudain, une bagarre explose. Ici, on se bat pour un téléphone, pour une barquette de nourriture.

« Ma tête ne tourne plus rond », dit Sajaad Ghaderi. Cet Afghan de 19 ans dort dans un parc différent toutes les nuits, pour se tenir à l’écart des camps tant ils lui font peur. Il est arrivé à Paris il y a trois mois, mais ses empreintes avaient d’abord été relevées en Italie alors qu’il ne faisait qu’y transiter, c’est donc là-bas qu’il est « dubliné ». Il comprend qu’il est aux prémices d’une procédure risquant de durer longtemps, alors qu’il voudrait au plus vite « apprendre la langue » et « travailler ».

« On voit des situations inextricables, des gens qui perdent toutes ressources, témoigne Kerill Theurillat, de l’association Utopia 56. Dublin participe à la reformation des campements. Les gens y sont en énorme souffrance psychologique. » Louison Mungu Mawu n’a pas de mot assez dur pour qualifier le règlement européen. « C’est une torture morale, une prison à ciel ouvert, un contrat avec le diable. On te laisse dans la rue, on fait de toi un mendiant. Des gens sont devenus fous à cause de Dublin. C’est comme ça qu’on va protéger les frontières ? »

« J’étais perdu »

Originaire de la République démocratique du Congo (RDC), agronome de formation, cet homme de 47 ans a été placé en procédure Dublin pour avoir fait escale trois heures à l’aéroport de Rome, en se rendant à Paris. Il fuyait son pays où il avait été détenu arbitrairement et torturé par le régime de l’ancien président Joseph Kabila. C’était il y a plus de quatre ans. Considéré fuyard pour avoir refusé son transfert vers l’Italie, Louison a dû attendre plus de vingt mois avant que sa demande d’asile soit finalement examinée par la France. « Avec ma petite valise, ma maladie [il souffrait d’un glaucome aux deux yeux], je devais trouver où dormir, me laver. J’étais perdu. »Plusieurs fois, il a pensé se laisser tomber sur les rails du métro. Aidé par le Cedre, une antenne du Secours catholique spécialisée dans l’aide aux exilés, il a remonté la pente. En octobre 2019, il a finalement obtenu le statut de réfugié en raison des risques de persécution qu’il encourt en RDC.

Qu’aurait-il fait en Italie ? Et qu’y ferait Savane James Gbehe ? Cet Ivoirien de 26 ans, bénévole au Cedre, y est « dubliné » parce que, en fuyant la Libye, il y a un an, en canot pneumatique, il a accosté sur l’île de Lampedusa. « Quelqu’un qui passe par la Méditerranée, il arrive par la Grèce, l’Espagne, Malte ou l’Italie, résume-t-il. Mais moi, mon seul parent est en France. Ma sœur m’héberge, elle peut m’aider à m’intégrer. En Italie, il faudrait que je reprenne tout à zéro. »

Chargée du dossier asile au ministère de l’intérieur, la ministre déléguée Marlène Schiappa a prévenu qu’elle souhaitait améliorer les transferts Dublin, alors que le règlement est en passe d’être réformé par la Commission européenne. Le recours à la rétention est un des leviers d’action. D’après le rapport annuel des associations intervenant en centres de rétention, les « dublinés » ont représenté 21 % des personnes enfermées en 2019, deux fois plus qu’en 2018. Tout en plaidant à Bruxelles pour des mécanismes de répartition solidaire des migrants secourus en Méditerranée, la France, qui se voit de plus en plus comme un pays de rebond en Europe, n’a jamais caché son souhait de durcir la règle selon laquelle une personne ne peut demander l’asile que dans un seul Etat. « Dublin, c’est l’idée que les personnes seront tellement mal accueillies qu’elles décideront de partir », selon Caroline Maillary, du Groupe d’information et de soutien des immigrés. En réalité, peu sont ceux qui renoncent.

Abdoulaye Sacko, un demandeur d’asile guinéen de 49 ans, « dubliné » en Espagne, ne l’a jamais envisagé. Il nous montre son crâne « gondolé » à cause des coups qu’il a reçus pour avoir manifesté dans son pays ; il raconte les cadavres de trois migrants qu’il a dû laisser couler en Méditerranée lors de la traversée du détroit de Gibraltar ; il évoque ses cinq enfants restés au pays et qui dépendent de lui pour vivre. Pour lui, c’est une évidence, « l’homme doit être libre de demander l’asile dans le pays qui lui convient ».

Europe et migrants: la nécessité d’un compromis

En 2015, l’Union européenne avait été profondément secouée et divisée par la crise migratoire. Le mécanisme de répartition obligatoire des demandeurs d’asile qu’elle avait adopté s’était heurté au refus d’accueil opposé par les pays de l’Est. Cinq ans après, le règlement de Dublin, qui oblige les pays de première entrée (Grèce, Italie, Malte) à examiner les demandes, a achevé de produire ses effets pervers : camps inhumains, longs délais d’examen, migrants en errance tentant leur chance dans plusieurs pays. Après bien d’autres tragédies, notamment d’innombrables naufrages en Méditerranée, l’incendie du camp de Moria, sur l’île grecque de Lesbos, le 9 septembre, a montré que l’UE n’a plus le droit à l’erreur dans un domaine qui met en cause les valeurs sur lesquelles elle est fondée.

Pour sortir d’une impasse qui alimente le procès en impuissance de l’Union aux yeux des populations européennes, un compromis admis par tous et opérationnel sur le terrain est nécessaire. A la fois complexe et subtil, le « pacte pour la migration » présenté, mercredi 23 septembre, par Ursula von der Leyen, présidente de la Commission, entend répondre à ces attentes. Plutôt que d’exiger vainement des pays d’Europe centrale l’accueil d’étrangers dont ils ne veulent pas, le texte veut les obliger à organiser et à financer le refoulement des personnes déboutées. S’ils n’y parviennent pas, ils devront les admettre sur leur territoire. En cas de crise, les pays de « première ligne » seraient soulagés par un mécanisme de répartition entre les vingt-sept pays en fonction de leur richesse et de leur population. En outre, l’UE restreindrait l’octroi de visas aux ressortissants des pays refusant de réadmettre les migrants refoulés.

Ursula von der Leyen joue dangereusement avec les mots lorsqu’elle promet d’« abolir » le règlement de Dublin : les demandes d’asile continueraient d’être traitées par le pays de première entrée, et certains demandeurs pourraient être placés en rétention pendant le délai accéléré – trois mois – de l’instruction de leur dossier. On voit mal, d’autre part, comment pourrait s’effectuer à distance la « gestion » des migrants par les pays réfractaires à leur accueil.

L’Europe se trouve face à un immense défi : la fermeture des voies légales de l’immigration de travail a banalisé le recours à la demande d’asile, par ailleurs alimentée par les crises tant syrienne qu’afghane et africaine. Cette réalité suppose un traitement à la fois humain et rapide, apte à reconnaître les multiples situations de persécution. La combinaison entre un contrôle accru des frontières extérieures de l’UE, une forme de « solidarité » entre les Vingt-Sept, un mécanisme accéléré d’examen des demandes et de refoulement des déboutés, pourrait permettre d’avancer vers la politique commune d’asile indispensable, mais jusqu’ici introuvable.

Reste à faire avaliser ce compromis fragile par les Etats, en particulier ceux de l’Est. L’Allemagne et la France, principaux pays d’accueil, doivent appuyer la recherche d’un accord permettant à la fois d’assurer le rôle de terre d’asile de l’Union européenne et de soulager les pays que la géographie expose plus que les autres aux flux migratoires. Car rien n’est pire qu’une règle inapplicable comme celle d’aujourd’hui. Rien n’est plus pernicieux et dangereux pour la paix sociale et la démocratie que le poison lent de la xénophobie instillé depuis des années par le spectacle prolongé de la cacophonie européenne. »