Containers émouvants au soleil couchant

Article publié le : samedi 30 avril 2016. Rédigé par : Liliane

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Angle rue Isaline – rue François Ponsart, avec un homme qui marche

Philippe Nuss. Esquisse de cartographie psychique des œuvres d’Opicino de Canistris

Article publié le : jeudi 21 avril 2016. Rédigé par : Liliane

Philippe Nuss, psychiatre et chercher en biologie moléculaire (CHU Saint-Antoine & Université Pierre et Marie Curie, Paris) a écrit la postface du livre de  Sylvain Piron, Dialectique du monstre, enquête sur Opicino de Canistris, Zones Sensibles, Pactum serva, 2015
Site du livre > http://dialectiquedumonstre.net/

Cette postface a pour titre
Esquisse de cartographie psychique des œuvres d’Opicino de Canistris, pp. 175-180
Extraits :

«À l’instar des créations qui défient le temps, les créations d’Opicino de Canistris sont à la fois immédiatement accessibles et profondément mystérieuses. Offertes au regard du psychiatre ou de l’historien, elles fascinent d’emblée par l’intensité de leur pouvoir évocateur tant elles semblent donner consistance à ce que ces savants observateurs du monde ont progressivement compris de l’essence de leur discipline respective. Sous leurs yeux d’abord incrédules se dévoile soudain une sorte d’archétype: une quintessence de l’expressivité d’une psychopathologie pour le psychiatre: le surgissement du sujet moderne au crépuscule de l’ère médiévale pour l’historien. En scrutant de plus près leur objet, l’un comme l’autre mesurent aussi la retenue qui doit être la leur tant est grand le risque d’amalgame, de contresens, de généralisation hâtive. La précaution fait rapidement suite à l’engouement.

Une approche psychopathologique classique des différentes productions graphiques d’Opicino consisterait à assembler des manifestations pathologiques (comme par exemple le délire), à identifier un mode de fonctionnement spécifique (un trouble du rapport à la réalité et au symbolique) ainsi que des éléments biographiques mettant notamment en lumière un trouble de l’ajustement social en rupture avec le fonctionnement antérieur —les différents diagrammes d’Opicino, leur conception graphique, l’étrangeté et l’atypicité de leur expression incarnant en quelque sorte, sous une forme visuelle, le dérèglement pathologique du patient. La bizarrerie, le caractère apparemment archaïque des représentations graphiques, leur juxtaposition et leur insertion dans une réticulation géométrique truffée de sentences mi-commentaires, mi-graphes, semblent construire une tentative d’explication totale du monde, preuves de sa foi en Jésus Christ autant que de sa fidélité au pape.

Ce type de création existe indubitablement dans la psychose, trouble dans lequel on observe une difficulté à intégrer dans un tout unique, cohérent et flexible, l’expérience de ce qui vient de soi et du monde, le symbolique et le réel, tout en maintenant la distinction et l’indépendance de chacun de ces ingrédients du réel vécu. La désorganisation psychique se manifeste ainsi chez le schizophrène autant dans son apparence et son comportement que dans son discours. On observe ainsi une atteinte de la prosodie, des anomalies lexico-sémantiques, une désorganisation de l’axe thématique et des règles de cohérence textuelle ainsi que des ruptures énonciatives conduisant à de surprenantes et imprévisibles associations. Les représentations du monde des patients sont ainsi imprégnées autant par la juxtaposition des différents champs (réel, imaginaire et symbolique), comme s’ils appartenaient au même domaine et au même espace-temps, que par l’interpénétration de chacun d’entre eux, l’un pouvant subrepticement se substituer à l’autre. Il en résulte une reconstruction de la réalité qualifié d’autistique dans la mesure où le sujet est coupé des contingences du monde, des conventions implicites de la relation interpersonnelle et du rapport à son propre corps. Indubitablement, ce type de mécanisme est à l’œuvre dans bon nombre de planches d’Opicino de Canistris.

Les conceptions psychanalytiques classiques de la psychose postulent un défaut précoce du développement psycho-affectif du patient au cours duquel on observe une régression et une fixation de la libido à un stade auto-érotique très archaïque du développement. Le corps du sujet comme unité imaginaire ne serait pas parvenu à se séparer de celui de l’autre, rendant indistincte la limite entre ce qui est de soi et ce qui est du monde extérieur. Cette perturbation primaire du lien libidinal à la réalité expliquerait les manifestations observées chez les patients, les symptômes étant compris autant comme des signes de ce défaut que comme des tentatives de restauration du lien avec la réalité (1).

Selon cette conception de la psychose, les déficits observés chez les patients à l’adolescence ou chez le jeune adulte sont constitutionnels: ils concernent la construction psychique du sujet et expliquent les difficultés majeures qu’il a à s’inscrire dans la réalité. Pour Jacques Lacan, la psychose est la conséquence « …  d’un manque au niveau du signifiant », d’un « trou » comblé par le monde fantasmatique. « Ce qui a été forclos dans le symbolique apparaît dans le réel » (2).

C’est de cette atteinte du signifiant dont témoigne le délire qui reste, conformément à la perspective freudienne, une tentative de suture dans la réalité. Dans le cas d’Opicino, si ce modèle est intéressant en ce qui concerne l’analyse des productions graphiques après 1335, de nombreux éléments biographiques et conceptuels convergent pour, au contraire, témoigner chez lui d’une forte capacité d’adaptation à la réalité. Opicino fut confronté très jeune aux vicissitudes de l’existence (la mort précoce de son père, son départ de Pavie, ou les errements de sa carrière) et put y faire face: il est parvenu, dans des conditions de vie difficile, à susciter l’intérêt et la confiance lui ayant permis d’occuper différentes positions sociales autonomes comme celles de précepteur, de courtisan du Pape ou de scribe à la Pénicenterie.

Les conceptions plus récentes de la psychose la font résulter d’une atteinte neurodéveloppementale / neuroplastique du cerveau (3). Les manifestations cliniques de psychose sont comprises aujourd’hui comme la conséquence d’anomalies de migration et de maturation des cellules qui constituent le système nerveux central, anomalies qui pourraient apparaître dès l’embryogenèseet s’amplifier à l’adolescence. L’émergence clinique de ce trouble résulterait de la combinaison de telles atteintes avec des facteurs délétères acquis depuis l’enfance, ainsi que d’un déficit en facteurs de protection. Cette compréhension permet d’expliquer la grande hétérogénéité de la présentation clinique des personnes souffrant de psychose, notamment la variété de l’âge de début des troubles, des compétences d’apprentissage et sociales, mais aussi l’hétérogénéité des manifestations cliniques. Cette manière d’envisager la psychose permet en outre de rendre compte de nombreuses anomalies non psychologiques observées chez ces patients —tels que des troubles de la motricité, de la structure du cerveau et des capacités neurocognitives (troubles de la mémoire, de l’attention, du traitement du contexte ou du rapport à l’espace ou au temps).

Appliqué à la biographie d’Opicino, telle que nous pouvons la connaître, ce modèle de psychose serait en apparence plus susceptible de rendre compte du début tardif et brutal des manifestations graphiques et comportementales en rupture avec son fonctionnement préalable. Les raisons de cette bascule ne sont pas évidentes. Opicino décrit en 1334 un état d’apragmatisme intense de plusieurs semaines dont il a peu souvenir, ainsi que l’existence de séquelles motrices qui ne l’empêcheront pourtant pas de continuer à dessiner et à écrire.

Ces faits ne permettent pas de se prononcer quant à la nature de cet épisode: phase catatonique psychotique ou mélancolique, épisode aigu dissociatif, dépressif voire anxieux, ou accident ischémique cérébral… —il est impossible de se prononcer formellement. Ce qui semble avoir le plus changé à partir de 1335, ce sont les préoccupations quotidiennes d’Opicino. Obsédé et tourmenté par l’idée de péché, il n’a de cesse que de construire une représentation du monde au sein duquel son débat intérieur, les dogmes de l’église catholique et la topographie du monde ne font qu’un. Fixée dans le dessin, l’unité du monde ainsi construite apaise l’angoisse car elle matérialise le salut de son âme.

Ce travail d’élaboration solitaire ne semble ni parasité par des hallucinations ni être guidé par un délire de persécution. Les compétences qu’Opicino a pu acquérir au long de son existence (l’écriture, la géométrie, la cartographie, mais aussi ses acquis intellectuels dogmatiques, ésotériques ou astrologiques) sont conjointement mis en œuvre et concourent à faire émerger une représentation définitivement rassurante de son destin. Chez Opicino, un travail opiniâtre de construction, d’élucidation, où forme et fond se conjuguent, se développe désormais en parallèle à celui de la vie quotidienne. Il est difficile de déterminer si c’est l’angoisse ou la culpabilité qui en est l’aiguillon le plus acéré. Dans les cartes qu’il élabore, les contours, les personnes et les mots à la fois dialoguent et s’ignorent. Ils contraignent le spectateur à résoudre ce qu’il peut percevoir comme étant un rébus. Rébus, en effet, car ces formes ne nous sont pas destinées: rien n’y est présent qui cherche explicitement à faire écho à nos préoccupations, à notre sensibilité. C’est à lui même, au Pape et à Jésus-Christ que s’adresse Opicino, et peut-être aussi à son père.

Surface aux contours déjà contraints à la fois par la matérialité et l’absence de l’animal, le parchemin est un médiateur idéal pour qu’Opicino y inscrive sa quête. Il permet en effet que s’illustre de façon dialectique, en fractal de son espace à la fois libre pour l’écriture et contraint par sa forme, une géographie de la doctrine, une organisation des questionnements, une géométrie de la vérité. L’apaisement de l’angoisse chez Opicino semble requérir non seulement une bijectivité entre forme et fond, symbolique et réel, mais aussi une exhaustivité des problématiques, au risque de la surcharge et de l’illisibilité. Détails graphiques et textuels jouxtent et farcissent littéralement des formes géométriques épurées, symboles d’unité et de vérité. Placés à la manière d’un obsessionnel qui redoute que l’absence d’un détail ôte toute capacité de sens à l’édifice global, ces ajouts témoignent de l’intensité de l’angoisse d’Opicino. Davantage que la psychose, c’est ainsi l’angoisse qui semble être la composante psychopathologique la plus à même de nous éclairer sur l’état mental du scribe lorsqu’il dessine ses planches.

Un courant scientifique émerge depuis quelques années réfutant le fait que l’identification des troubles mentaux ne repose que sur l’observation des manifestations cliniques (4). En effet, un très grand nombre de symptômes observés dans un trouble mental existent aussi dans un autre. De même, deux patients identifiés aujourd’hui comme souffrant d’une même pathologie présentent d’importantes différences en termes d’évolution et de marqueurs biologiques. La génétique, qui avait semblé pouvoir constituer le juge de paix dans l’identification scientifique des maladies mentales, s’avère en réalité éminemment dépendante dans son expression des interactions qu’elle noue avec son environnement. Les aspects culturels et subjectifs des troubles qui avaient un temps été délaissés ont à nouveau les faveurs des chercheurs. Cette approche propose pour définir un trouble mental de combiner l’observation clinique à l’expérience vécue du patient et l’identification de paramètres biologiques spécifiques (biomarqueurs).

La psychose n’échappe pas à ce mouvement conceptuel. Des processus isolés présents dans la psychose comme la capacité d’inhibition, de coordination des informations cérébrales, notamment en ce qui concerne l’activité langagière et symbolique, sont maintenant isolés comme des entités psychopathologiques à part entière. Ces processus cliniques ne sont plus conçus isolément, ils sont désormais associés à des marqueurs biologiques. Ces derniers concernent le cerveau (par exemple le volume ou le type de connections de certaines régions cérébrales), mais correspondent aussi à des anomalies biologiques du corps entier comme l’inflammation, l’immunité, la composition en lipides des membranes (5).

Avec cette approche, il devient tout à fait possible, pour des raisons diverses, de présenter une expression pathologique dans un secteur restreint de son comportement, de ses productions idéiques, de ses affects. Bien entendu, et habituellement, lorsque le processus pathologique est important, ce champ isolé se trouve combiné à d’autres, formant les entités cliniques telles que nous les concevons aujourd’hui. Toutefois, le nombre de ces combinaisons et leur histoire naturelle est beaucoup plus importante qu’on ne l’avait jusqu’alors soupçonné.

Dans le cas d’Opicino, il est possible, pour des raisons qui nous sont actuellement inconnues, que l’épisode de 1334 ait été associé à un changement d’activité cérébrale dans un champ particulier de cette dernière. Il en résulterait une modalité particulière de conception et d’organisation de la réalité telle qu’on l’observe dans la psychose.

Ce qui nous est donné à voir des productions d’Opicino ne doit pas pour autant être considéré comme la simple expression de ce dérèglement —une sorte de représentation graphique du désordre psychique. Ce que nous observons est un travail de reconstruction, d’élaboration, d’élucidation. Bien davantage qu’une inscription, sur un parchemin, du dérèglement du fonctionnement cérébral ou de l’entendement, ce qui nous est donné à voir est une création, création d’un sujet soumis à de nouvelles contraintes de compréhension du monde pour lesquelles il rassemble tous les acquis d’une vie pour donner sens à son présent. Ce qui nous touche aujourd’hui dans les productions graphiques d’Opicino de Canistris c’est justement la puissance créatrice dont il fait preuve —la démarche d’un homme à la fois loin et si proche.»

Philippe Nuss, psychiatre et chercher en biologie moléculaire (CHU Saint-Antoine & Université Pierre et Marie Curie, Paris)

Notes

(1) S. Freud. Métapsychologie, Gallimard,  Paris, 1983 (1915)
(2) Jacques Lacan, « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », dans Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 577
(3) T.R., Insel, «Rethinking schizophrenia», Nature, n°468, novembre 2010, p. 187-193
(4) C. Tamminga et al., «Clinical Phenotypes of Psychosis in the Bipolar-Schizophrenia Network Intermediate Phenotype (B-SNIP)», American Journal of Psychiatry, vol. 170, n°11, novembre 2013, p. 1263-1274
(5) Nuss p., et al., «Abnormal transbilayer distribution of phospholipids in red blood cell membranes in schizophrenia», Psychiatry Researche, vol. 169, n°2, septembre 2009, pp. 91-96

Scénario de Sauve qui peut la vie

Article publié le : lundi 18 avril 2016. Rédigé par : Liliane

http://www.imovies.ge/movies/21284

Bruce Bégout. Orwell et la surveillance

Article publié le : lundi 4 avril 2016. Rédigé par : Liliane

Bruce Bégout. « Orwell et la surveillance ». Extraits de cet article paru dans Philosophie magazine n°98, pp. 80-83

En encadré dans cet article,  un bref rappel de conceptions contemporaines de la surveillance par V. d. O.:

Foucault. « Dans Surveiller et punir, Foucault fait du panoptique de Bentham le modèle des sociétés disciplinaires contemporaines. […] l’individu devient « objet d’une information, jamais sujet dans une communication ». La surveillance s’exerce non seulement sur son corps mais sur ses opinions, ses habitudes, ses craintes. Place au pouvoir « biopolitique ».

Deleuze. « Quand les « sociétés disciplinaires » décrites par Foucault règnent par le mot d’ordre, la « société de contrôle » deleuzienne instaure à sa place le chiffre qui transforme les individus en données, échantillons, marchés. « Le marketing est maintenant l’instrument du contrôle social, et forme la race impudente de nos maîtres. » : la surveillance est désormais continue, appliquée à un individu numérique. C’est la fin de « l’homme enfermé » au profit de « l’homme endetté ».

Agamben. « L’exception devenue permanente n’est plus une hypothèse mais une idée appliquée même en démocratie. Agamben prend l’exemple de la prison de Guantanamo. Ni prisonniers ni inculpés, les detainees relèvent d’une « vie nue » privée de tout statut juridique. La menace terroriste remplace l’ancienne raison d’État par les « raisons de sécurité », posant les bases d’un nouvel « État de sécurité ». Il s’agit d’instaurer un « contrôle généralisé et sans limites ».

Bruce Bégout. Orwell et la surveillance. Extraits de l’article :

« Orwell n’aura de cesse d’observer et d’analyser les nouvelles techniques de manipulation des totalitarismes nazi et soviétiques. […] la pensée totalitaire ne cherche pas à obtenir la simple soumission des individus, elle souhaite leur conformation totale au projet politique. Elle ne veut pas des sujets, mais des adeptes fervents et acritiques. Aussi ne se réduit-elle pas à l’usage de la force qui soumet de l’extérieur les corps récalcitrants, mais elle exige la transformation interne de la sensibilité et de la pensée.

Si Orwell, durant toutes ses années [depuis 1937, guerre d’Espagne jusqu’à 1945], consigne dans ses essais et articles ces avancées techno-politiques dans le pire et met en garde contre ce contrôle de la conscience qu’opèrent la propagande et la police secrète des États totalitaires, ce n’est que dans 1984 [commencé en 1945, publié en 1949, un an avant sa mort], qu’il en tire toutes les conséquences. […] il a constaté que ses compatriotes sous-estiment la menace totalitaire, comme ils ont d’une certaine manière sous-estimé la menace d’Hitler […]. Pour alerter les consciences, […] il convient de combler ce déficit de représentation. La fiction est le meilleur outil pour figurer ce que les Occidentaux sont incapables de mesurer. […] Orwell emploie le roman de l’utopie inversée pour donner à voir l’univers gris, clos et infernal dans lequel un État totalitaire enferme les individus. C’est là que l’imagination vient prendre le relais de l’expérience et permet de présenter dans l’intuition ce qui relève -encore- de la fiction.

S’inspirant de Talon de fer de Jack London et surtout de Nous autres d’Eugène Zamiatine, avec son univers mathématisé et ses maisons de verre, Orwell invente un monde dans lequel la classe des organisateurs, pour reprendre une expression de James Burnham dans The Managerial Revolution, 1941, est totalement soumise à une oligarchie qui organise sa vie, des désirs notamment sexuels et ses pensées. Alors que la masse invisible des prolétaires est presque abandonnée à elle-même, dans les limbes du travail manuel, seuls les employés de l´État  sont soumis au contrôle sévère de leur existence quotidienne. Orwell imagine différents dispositifs qui permettent cette surveillance générale. Notamment le télécran qui permet d’observer chacun chez soi sans que l’on sache si l’on est effectivement observé [panopticon de Bentham]. La réforme technocratique du langage ( le novelangue qui nettoie la langue de sa subtilité, de sa complexité, de sa plasticité et lui substitue l’euphémisme et le mensonge et la police de la pensée. […] on peut supposer que lorsque [la surveillance] parviendra à annihiler tout désir de révolte, 1984 deviendra Le Meilleur des mondes de Huxley ou le pays des Houyhnhnms des Voyages de Gulliver de Jonathan Swift, ce « stade supérieur de l’organisation totalitaire, celui où le conformisme est devenu si général qu’une police est inutile ».

[…] Le régime de surveillance s’en remet à cette persécution passive qu’est le contrôle à distance. C’est le monopole de la définition de la réalité et de la vérité qui est en jeu. La surveillance traque sans cesse les propositions hétérodoxes et favorise leur élimination. C’est une guerre immatérielle qui se déploie ici. La guerre pour le contrôle de l’esprit et la soumission intellectuelle. Le but étant l’acceptation de l’impuissance du plus grand nombre et la reconnaissance de son incapacité à changer la réalité telle qu’elle est produite, médiatisée et légitimée par le pouvoir.

« Le plus effrayant dans le totalitarisme, écrit Orwell dans « À ma guise », un article publié dans Tribune en 1944, n’est pas qu’il commette des atrocités, mais qu’il détruise la notion même de vérité objective: il prétend contrôler le passé aussi bien que l’avenir. »

[…] la morale à tirer de ce dangereux cauchemar est, pour lui qui créa en 1945 le Freedom Defence Commitee, qu’il faut résister au déploiement de cette nouvelle tyrannie, de cette puissance technique des États qui, recherchant le « pouvoir et non l’argent », considère les citoyens comme des criminels potentiels à surveiller.

Une fiction en deçà de la réalité [à débattre]

[…] le système de surveillance ne se limite pas au télécran, il implique à présent tous les objets technologiques qui, étant interconnectés, échangent continuellement des informations, localisent leurs utilisateurs et stockent des données. Le télécran, qui observe Winston Smith, est pour ainsi dire sorti du salon et se balade désormais partout avec nous, sous la forme de multiples objets mouchards. En outre, la surveillance n’est plus verticale, l’apanage de l’État, libéral, ou autoritaire, ce qui dans le cadre des situations d’urgence, revient au même, mais elle devient horizontale, un élément fondamental et quotidien du traitement commercial des données [Deleuzie plus haut] et de l’inter contrôle des utilisateurs eux-mêmes. […]  les individus eux-mêmes sont à la fois surveillés et surveillants, car ils subissent l’espionnage technologique et y participent en signalant, repérant, filtrant. Il ne s’agit pas ici de minimiser la politique de surveillance généralisée des États, et qui doit être strictement encadrée par la loi et le respect des droits fondamentaux des individus – même si l’on peu se demander si elle est aussi forte et efficace qu’on se la représente parfois dans de grands fantasmes dystopiques- mais de souligner que la surveillance marchande et interpersonnelle semble autrement plus présente et prégnante dans nos vies. » Bruce Bégout

Jean-Pierre Filliu. Éviter le « tout à l’ego »

Article publié le : mercredi 23 mars 2016. Rédigé par : Liliane

Paru dans Le Monde

Pour vaincre Daech, étudions son mode d’action plus que sa propagande

Dans le débat qui s’est instauré sur le djihadisme, l’attention se concentre trop sur la littérature produite par les groupes terroristes. Il vaudrait mieux ne pas donner tant d’écho à cette communication forcément trompeuse

Les attentats du 13 novembre 2015 à Paris et à Saint-Denis ont chargé d’un sentiment d’urgence, voire d’angoisse, le nécessaire débat sur la prévention du recrutement djihadiste. On en est souvent venu à oublier, pris que nous sommes si souvent dans nos logiques hexagonales, que les djihadistes français représentent moins de 3 % des combattants étrangers enrôlés sous la bannière de Daech, le bien mal nommé  » Etat islamique « . Toute réponse par trop franco-française trouve ainsi en elle-même ses propres limites. Les attentats qui ont ensanglanté Bruxelles, mardi 22 mars, le rappellent tragiquement, tout comme ceux qui les ont précédés à San Bernardino, Tunis, Istanbul ou Jakarta.
Des querelles de personnes, souvent anciennes, se sont réveillées. On ne peut que regretter ce nouveau débordement d’un tel  » tout-à-l’ego  » alors que l’intérêt et la gravité de la menace devraient faire taire ces différends, somme toute mineurs au regard de l’enjeu. Aucun intellectuel ne peut prétendre détenir seul la réponse à un phénomène aussi complexe. Et chaque discipline académique est appelée à contribuer à la réponse collective au défi djihadiste.

C’est sur le terrain que je m’efforce de recueillir les éléments de compréhension et d’interprétation du développement djihadiste. L’accès physique à ce terrain est devenu si risqué que la médiation d’un réseau de contacts sur place s’impose. Il y a des limites à ma méthode et à mon corpus, de même que ma conviction de la centralité de l’implantation syrienne de Daech, qui attire toujours des centaines de volontaires chaque mois, venus du monde entier.
C’est pourquoi seule une opération terrestre contre Rakka, menée par des forces révolutionnaires syriennes, arabes et sunnites, pouvait permettre, avec le soutien aérien et logistique de la coalition anti-Daech, de renverser la dynamique triomphaliste des partisans de Baghdadi. C’est là-bas, en Syrie, que se joue le sort de la bataille contre Daech et force est de constater avec amertume que, en dépit de communiqués trompeurs, car souvent exagérés, cette bataille n’a pas encore réellement débuté.
Pendant que ces préparations de terrain se déroulent là-bas, sans changer fondamentalement le rapport de force, il importe donc de mobiliser ici des ressources de communication d’une efficacité plus percutante -contre Daech. Car s’il est un domaine où les partisans de Baghdadi jouissent d’une domination évidente, c’est bien celui de la propagande.

Je soumets donc trois propositions à la critique et au débat, étant conscient de leurs limites, mais aussi de leurs atouts.

[1] Parler de conversion plutôt que de radicalisation.

On peut définir la conversion politique ou religieuse comme un réagencement global des manières de voir, des manières d’être et des manières de faire. La conversion est un «devenir autre». Elle se caractérise par un démantèlement de l’appareil d’interprétation de la réalité.  » Cette citation, tirée du livre de Laurent Kestel intitulé La Conversion politique. Doriot, le PPF et la question du fascisme français (Raisons d’agir, 2012), s’applique pleinement à la  » conversion djihadiste « . Distinguer les  » convertis  » à l’islam des autres parmi les recrues de Daech ne suffit plus, c’est l’entrée dans la secte djihadiste qui est vécue comme une conversion, quel que soit l’environnement culturel ou religieux des recrues. Tous les observateurs s’accordent en effet sur le caractère tellement accéléré de la  » radicalisation  » qu’il est peut-être temps de la concevoir comme une rupture brutale, un basculement multiforme, une conversion dans tous les sens du terme.

[2] Dépasser la fascination pour la propagande de Daech.

L’attaque djihadiste du 19 mars dans le nord du Sinaï, avec au moins treize policiers tués, a été justifiée par Daech par… les mauvais traitements infligés par les forces de sécurité à la population féminine locale. Cette justification  » chevaleresque  » n’est évidemment pas la motivation principale des attaquants. La dynamique djihadiste dans le Sinaï est bien plus révélatrice que la littérature de propagande qui l’accompagne. Cet exemple paraît excessif, mais Daech ne cesse de se parer de nobles causes pour légitimer ces tueries. C’est pourquoi je ne crois pas à la pertinence d’une analyse littéraliste des communiqués de Daech, souvent rédigés a posteriori pour en maximiser l’impact en termes de déstabilisation de la population visée. La saine prudence qui règne désormais envers les vidéos djihadistes devrait aussi prévaloir à l’égard de la littérature de l’organisation. Ce sont les pratiques bien plus que les textes qui permettent de comprendre le fonctionnement djihadiste et, d’anticiper ses prochaines initiatives.

[3] Ouvrir enfin un espace de témoignage aux déserteurs

Ces pratiques de Daech au quotidien, nul ne les connaît mieux que les déserteurs de l’organisation qui ont été écoeurés par de telles exactions, au point de risquer leur vie pour échapper à l’organisation de Baghdadi. Un extraordinaire reportage, diffusé le 15 mars sur Arte – Daech, paroles de déserteurs, de Thomas Dandois et François-Xavier Trégan – , a livré un échantillon de l’ampleur des horreurs que ces déserteurs sont prêts à dénoncer et à documenter. Leur témoignage de repentis sera bien plus crédible pour démonter cette mécanique totalitaire que tous les exercices de contre-propagande menés en Europe ou aux Etats-Unis, même avec la meilleure volonté du monde. Mais la  » Brigade des révolutionnaires de Rakka  » (Thuwar Raqqa), qui exfiltre ainsi ces déserteurs, n’a aucun soutien actif des services occidentaux, pour des raisons qui demeurent obscures.

Chacune de ces propositions aurait appelé un développement bien moins sommaire. Elles ne valent que comme contribution modeste, mais convaincue, au débat citoyen sur notre résistance collective à la menace djihadiste.

par Jean-Pierre Filiu

Pour un Passage Turquetil rendu aux piétons et végétalisé

Article publié le : jeudi 18 février 2016. Rédigé par : Liliane

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Projet de quartier déposé sur le site des budgets participatifs le 18/02/2016 par Céline Turquetil
Projet d’arrondissement
Passage Turquetil, 75011 PARIS

(Par un groupe de riverains)

Pour rendre le passage aux piétons, nous souhaitons mettre un terme à son utilisation comme itinéraire de contournement par les véhicules et le végétaliser.

Pour y parvenir, sur la proposition de la Mairie du 11e, il est envisagé d’interdire la circulation automobile dans le tronçon compris entre le n°8 du passage et la rue de Montreuil. Afin de maintenir la desserte du parking souterrain au n°8 du passage Turquetil, le tronçon donnant sur l’avenue Philippe Auguste sera mis en double sens de circulation.

Nous installerons à l’occasion d’un chantier participatif des jardinières accueillant une diversité de végétation, d’ornement et comestible.

On y trouvera notamment des plantes grimpantes sur des structures légères et amovibles. En particulier des pieds de houblon viendront abonder le projet les Houblonniers parisiens*» (…) dont l’objectif est de faire naître à Paris une filière de production de cônes pour alimenter des brasseries locales, dans la fabrication de bières artisanales parisiennes et de qualité. Zone-AH!* association spécialisée dans l’agriculture urbaine dont le siège est riverain du passage, et l’association Houblons de France, sont parties prenantes de ce projet de quartier.

Le chantier pourra être géré de manière participative pour inciter les voisins et des personnes tiers à s’intéresser à l’initiative que nous pourrons présenter à l’occasion de la Fête des Voisins en juin 2016, à l’entrée du passage et face au Comptoir Voltaire. La phase de concertation avec les riverains immédiatement concernés (copropriétés) a déjà débuté.

Céline Turquetil a évalué son projet à 10000 € **

Commentaires

Posté par Bruno V le 19/02/2016
* (…) Les Houblonniers parisiens : https://www.facebook.com/groups/houblonniersparisiens/

Un partenariat des associations Houblons de France (http://houblonsdefrance.fr/) et Zone-AH! (http://www.zone-ah.org) dans le cadre du projet ZéBU, l’écosystèmes de brasseries urbaines. Zone-AH! est membre du Collectif Babylone, avec Toits Vivants, Vergers Urbains, Artel, DANT, Miel de Quartier, Synterrae, Ecole du Compost, BLU, Peer2Peer Foodlab…

** Posté par Céline Turquetil le 18/02/2016
Estimation du cout du projet à préciser : 10 000 €
– Achat artisanat local ou construction des bacs : 300 € par bac, 10 bacs (3 000 €)
– Approvisionnement des plans végétaux en filière locale (associations)
– Substrat préparé à partir de terre végétale, compost et ressources organiques locales
– Conception et paysagisme du passage (associations locales)
– Main d’oeuvre aménagement végétal (limitée en mode chantier participatif)
– Aménagement voirie : limité pour un changement de sens de circulation et installation de bornes rétractables ou escamotables (2 000 €)
– Concertation, communication, événementiel autour du projet.

La schizoanalyse ou l’art de la conversation

Article publié le : dimanche 10 janvier 2016. Rédigé par : Liliane

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Les philosophes aux prises avec l’esprit du terrorisme

Article publié le : samedi 9 janvier 2016. Rédigé par : Liliane

Dans Philosophie Magazine, n°95, par Camélia Echchihab et Alexandre Lacroix

t1
L’anarchisme ou le terrorisme passionnel Serge Netchaïev, Mikhaïl Bakounine; De l’existentialisme à la « Terreur-Fraternité »? Jean-Paul Sartre; La supériorité de la morale sur la politique Albert Camus.

t2
« Futur gouvernant » ou « perpétuel dissident »? Michel Foucault; La violence du monde global Jean Baudrillard; Aucune justification ne tient! Michael Walzer

Roland Gori. La crise des valeurs favorise les théofascismes

Article publié le : vendredi 1 janvier 2016. Rédigé par : Liliane

Lu ce jour dans Le Monde. A la fois psy et politique, c’est rare. Pas mal l’expression : «Se radicaliser, c’est chercher des racines.» Est-ce contradictoire avec la notion de ryzhome qu’on applique au réseau terroriste actuel?

Q. : Quel regard portez-vous sur les terroristes qui ont agi le 13 novembre 2015 ?

Roland Gori* : Pour moi, il est très clair qu’il s’agit de mouvements fascistes. Souvenons-nous que les fascistes espagnols criaient : « Viva la muerte ». L’essence du gouvernement fasciste, c’est la terreur. Je parle de fascisme parce qu’un des opérateurs par lesquels se fabrique l’homme fasciste, c’est l’effacement de la pitié et l’éloge de la cruauté. La mise en spectacle des assassinats par l’organisation Etat islamique (EI) est une propagande par la cruauté pour effacer ce qui constitue le socle de l’identification à l’humanité, à savoir la compassion. Ils substituent à une humanité fondée sur le partage du vulnérable (Pic de La Mirandole disait que la dignité de l’homme, c’était cette vulnérabilité extrême) une fraternité fondée sur le meurtre et le sang.

Ces mouvements fonctionnent avec les ­mêmes ressorts profonds et les mêmes opérateurs d’embrigadement que les fascistes. Hannah Arendt a montré que les nazis et les fascistes avaient emprunté aux mafias américaines leurs méthodes d’intimidation, et à la publicité hollywoodienne son dispositif de propagande. C’est la même chose avec Daech [acronyme arabe de l’EI].

Q. : Ce qui nous a frappés le 13 novembre, c’est qu’on est passé d’attentats ciblés à des attentats ­indifférenciés…

R.G. : Ces gens qui tuent de manière indifférenciée sont eux-mêmes indifférenciés par l’organisation de masse qui les prend en charge. Cela n’est possible que dans une société atomisée par une désaffiliation des liens de reconnaissance symbolique (liée à l’urbanisation, au déracinement, à la précarité sociale…). Ils se jettent dans les bras d’un appareil qui les prend totalement en charge du point de vue de la capacité de penser, de décider, de vivre. En fait, ils sont déjà morts, socialement ou subjectivement, identifiés qu’ils sont au corps de leur organisation.

Q. : Qu’est-ce à dire ?

R.G. : Le terreau des néofascismes, c’est cette misère matérielle et symbolique de certaines populations ou de certains individus qui sont déracinés. Remarquons au passage qu’on parle de radicalisation sans se souvenir que c’est la même étymologie que « racine » : la radicalisation a trait aux racines. Se radicaliser, c’est chercher des racines, notamment dans une organisation totalitaire qui va régler l’existence quotidienne.Quant à la mort subjective, je vais prendre un exemple issu de la clinique du docteur Adnan Houbballah, qui a vécu la guerre civile au Liban. Il avait pour patiente une jeune fille venue en consultation après un viol collectif, qui s’était complètement séparée de son corps. Elle est ensuite entrée dans la guerre et la haine au point d’offrir son corps, qui ne lui appartenait plus, à ses camarades de combat. Il y avait là un cas typique de dissociation. Les tireurs de masse qui ont agi le 13 novembre sont dans une dissociation comparable : ce sont des automates, des instruments, qui tuent avec ce qui est déjà mort en eux.

L’islamisme terroriste est un mode d’emploi du quotidien, une politique autant qu’une norme de vie. Quand vous avez des ­individus désorientés, qui n’arrivent pas à trouver de réponse aux questions qu’ils se posent, une telle offre peut s’avérer alléchante. C’est pourquoi il s’agit moins de croire que de pratiquer. Les prescriptions comptent davantage que la foi.

Q. : Par quoi cette désaffiliation s’est-elle ­produite ?

Ces néofascismes sont une réponse à un ordre néolibéral qui a atomisé et désorienté les individus comme les populations. J’entends par « ordre néolibéral » non seulement une économie, mais plus encore un ensemble de pratiques sociales et symboliques qui transforment chacun d’entre nous en microentreprise chargée de faire fructifier son capital.

Ce que l’on constate dans la clinique, c’est la souffrance de gens qui sont extrêmement seuls : l’autonomie présentée comme émancipation se révèle une profonde solitude. Ils sont en manque de liens, de soutiens. Les « amis » des réseaux sociaux incitent à transformer les moments de l’existence en spectacles et en marchandises. Bref, on assiste à un jumelage insidieux entre la vision néolibérale du monde et une autre conception, « théofasciste ».

Q. : N’est-ce pas la thèse que vous soutenez dans « L’Individu ingouvernable », celle d’une parenté entre la crise de la fin du XIXsiècle, celle de l’entre-deux-guerres et celle d’aujourd’hui ?

R.G. : Oui, je pense qu’on est face à une crise du ­libéralisme du même ordre. Aujourd’hui comme hier, les valeurs sur lesquelles se fondent les pratiques libérales de gouvernement, qui toutes promettent l’émancipation individuelle et le bien-être collectif, se voient démenties par la réalité : chômage, insécurité, misère, brutalisation des rapports sociaux. Ce qui produit une contestation du système dans son ensemble. Faute d’une alternative humaniste et progressiste, la crise des valeurs et des institutions libérales favorise l’émergence de mouvements de masse qui renouent avec la terreur comme pratique de gouvernement : hier le nazisme et le fascisme, aujourd’hui les théofascismes ou encore les mouvements populistes. Ces derniers, qui prospèrent dans le même désert politique, proposent une politique de pacotille en lieu et place d’une réinvention de la démocratie.

Q. : Mais ne négligez-vous pas la question ­religieuse ?

R.G. : Je dirais que le salafisme radical, tel un coucou, vient trouver dans la crise des démocraties libérales l’occasion de couver les œufs de ses ambitions politiques. La crise des valeurs libérales, le déclin des mouvements socialistes et communistes offrent au salafisme politique des opportunités révolutionnaires ­conservatrices. Notons que ces mouvements ont prospéré sur la délégation que les Etats néolibéraux ont accordée aux associations privées. L’Etat a abandonné ses prérogatives de missions publiques qui assuraient la solidarité sociale par les voies d’éducation, de santé et de culture.

Cette externalisation des services de l’Etat, prônée par le néolibéralisme, a permis que ces domaines tombent dans des mains partisanes. C’est par ce biais que les islamismes radicaux, en Europe et au Maghreb, mais aussi ailleurs, trouvent des occasions de mobiliser au-delà de la religion, pour se transformer en idéologie politique, sociale et culturelle.

Ces mouvements néofascistes rassemblent de manière rhapsodique tous les mécontentements, toutes les frustrations, tous les opportunismes. Par exemple, ils permettent à des entrepreneurs de l’horreur, pour beaucoup issus de l’ancienne armée irakienne, de faire des affaires. C’est une espèce de bricolage. Souvenez-vous de la déclaration de Mussolini dans Il Popolo d’Italia en 1919 : « Nous nous permettons le luxe d’être aristocrates et démocrates, conservateurs et révolutionnaires, légalistes et illégalistes, suivant les circonstances de temps, de lieu et de milieu. » Vous ­retrouvez ce que dit Hannah Arendt, le totalitarisme, c’est : « Tout est possible ».

Q. : Comment réagir aujourd’hui ?

Je dénonce la démocratie sécuritaire mais je pense que les mesures d’urgence sont nécessaires. Sans cela, nous risquons non seulement notre peau mais notre humanité, notre manière d’être, de vivre et de penser politiquement. Hannah Arendt rappelle que la terreur est un principe antipolitique. Si on laisse s’installer la terreur, on renonce au champ du politique.

Ces mesures sont nécessaires mais aucunement suffisantes. Il nous faut revoir intégralement notre vision néolibérale de la politique. Nous avons laissé le système technicien et marchand penser et gouverner à notre place. Nous devons rétablir une démocratie confisquée par le néolibéralisme. Face à des fascismes qui se prévalent de la religion et de la ­morale, nous devons cesser de concevoir la valeur sur l’étalon marchand et juridique. N’oublions pas que la normativité nazie s’est installée par la critique de ces conceptions abstraites et financières de la valeur.

Nous devons, à l’inverse, impérativement relever le défi de la modernité en permettant, par la culture, l’information, l’éducation et le soin, de relier le passé, le présent et l’avenir. Non pas, comme le Front national, en retournant vers des entités traditionnelles ou des valeurs du passé, mais en misant, comme ­Albert Camus, sur l’éternelle confiance de l’homme dans le langage de l’humanité. »

  • Professeur émérite de psycho­pathologie clinique à l’université d’Aix-Marseille et psychanalyste, Roland Gori s’est fait connaître pour sa réflexion sur la médicalisation de l’existence (La Santé ­totalitaire, Denoël, 2005) et sa critique des nouvelles formes de contrôle social (L’Empire des coachs, Albin Michel, 2006). En 2009, il fut l’un des initiateurs de l’« Appel des appels » qui rassemblait des critiques venues de professionnels du soin et de l’éducation sur la « transformation de l’Etat en entreprise ». Depuis, il a signé de nombreux ouvrages, dont le nouveau L’Individu ingouvernable, qui paraît aux éditions Les Liens qui libèrent.

Et aussi
Scott Altran

Ronald Nameth. Exploding Plastic Inevitable. 1966

Article publié le : vendredi 25 décembre 2015. Rédigé par : Liliane

http://ubu.com/film/nameth_velvet.html

« La série de performances multimédia organisées par Andy Warhol entre 1966 et 1967 au cours desquelles Jonas Mekas projettera son film du même nom sur le corps des performers. »

Ubuweb :

Title: Andy Warhol’s Exploding Plastic Inevitable with The Velvet Underground
Director: Ronald Nameth
Show Co-ordinator: Paul Morrisey
Lights: Dan Williams
Sound: David Faison

Music: The Velvet Underground & Nico, I’ll Be Your Mirror and European Son from The Velvet Underground & Nico LP and It Was a Pleasure Then from Nico’s Chelsea Girl LP, and two live songs from the Exploding Plastic Inevitable at Poor Richard’s, 1363 No. Sedgwick, Chicago, 1966/06/23, Heroin [5:14] and Venus In Furs [3:24]. That show was without Lou Reed who was at New York’s Beth Israel Hospital for hepatitis, and without Nico who took off for Ibiza at the beginning of June. John Cale on lead vocals and keyboards, drums, Sterling Morrison on guitar, Maureen Tucker on bass, and Angus MacLise was on drums.
Running Time: 22 minutes (long version)/12 minutes (short version)
Release Date: 1966-08-00 [US]
Cast: The Velvet Underground & Nico: John Cale (vocals, organ), Sterling Morrison (rhythm guitar), Maureen Tucker (bass guitar), Angus McLise (drums)
Gerard Malanga: Dancer
Ingrid Superstar: Dancer
Susan Pile
Edward Walsh

Note: An alternate version of this film was broadcasted on French TV channel Canal + on 1990-08-26. That version is edited to 12 minutes and the soundtrack is different: Venus In Furs [3:57] and Heroin [3:19] are not the versions sung by John Cale but those from the Columbus Valleydale Ballroom 1966-11-04 tape. Credits titles are also different (John Cale’s name appears correctly spelled even though it was mispelled as ‘John Cahill’ in the 22-min version). It was this shortened version which was shown at the Fondation Cartier exhibition in Jouy-En-Josas on 1990-06-15 and is available on the Re:Voir VHS.

Andy Warhol’s hellish sensorium, the Exploding Plastic Inevitable, was, while it lasted, the most unique and effective discotheque environment prior to the Fillmore/Electric Circus era, and it is safe to say that the EPI has never been equaled. Similarly, Ronald Nameth’s cinematic homage to the EPI stands as a parangon of excellence in the kinetic rock-show ganre. Nameth, a colleague of John Cage in several mixed-media environments at the University of Illinois, managed to transform his film into something far more than a mere record of an event. Like Warhol’s show, Nameth’s EPI is an experience, not an idea.

In fact, the ethos of the entire pop life-style seems to be synthesized in Nameth’s dazzling kinaethetic masterpiece. Here, form and content are virtually synonymous, and there is no misunderstanding what we see. It’s as though the film itself has exploded and reassembled in a jumble of shards and prisms. Gerard malanga and Ingrid Superstar dance frenetically to the music of the Velvet Underground (Heroin, European Son, and a quasi-East Indian composition), while their ghost images writhe in Warhol’s Vinyl projected on a screen behind. There’s a spectacular sense of frantic uncontrollable energy, communicated almost entirely by Nameth’s exquisite manipulation of the medium.

EPI was photographed on color and black-and-white stock during one week of performances by Warhol’s troupe. Because the environment was dark, and because of the flash-cycle of the strobe lights, Nameth shot at eight frames per second and printed the footage at the regular twenty-four fps. In addition he developed a mathematical curve for repeated frames and superimpositions, so that the result is an eerie world of semi-slow motion agaisnt an aural background of incredible frenzy. Colors were superimposed over black-and-white negatives and vice-versa. An extraordinary off-color grainy effect resulted from pushing the ASA rating of his color stock; thus the images often seem to lose their cohesiveness as though wrenched apart by the sheer force of the environment.

Watching the film is like dancing in a strobe room: time stops, motion retards, the body seems separate from the mind. The screen bleeds onto the wall, the seats. Flak bursts of fiery explode with slow fury. Staccato strobe guns stitch galaxies of silverfish over slow-motion, stop-motion close-ups of the dancers’ dazed ecstatic faces. Nameth does with cinema what the Beatles do with music: his film is dense, compact, yet somehow fluid and light. It is extremely heavy, extremely fast, yet airy and poetic, amosaic, a tapestry, a mandala that sucks you into its whirling maelstrom.

The most striking aspect of Nameth’s work is the use of the freeze-frame to generate a sense of timelessness. Stop-motion is literaly the death of the image: we are instantly cut-off from the illusion of cinematic life — the immediacy of motion — and the image suddenly is relegated to the motionless past, leaving in its place a pervading aurea of melancholy. The final shots of Gerad Malanga tossing his head in slow motion and freezing in several positions create a ghostlike atmosphere, a timeless and ethereal mood that lingers and haunts long after the images fade. Using essentially graphic materials, Nameth rises above a mere graphic exercise: he makes kinetic empathy a new kind of poetry.

RESOURCES:
The Velvet Underground / John Cale in Aspen No. 3

https://volume.revues.org/2149