« Quo vadis Europa ?»

«Quo vadis Europa ?»
Par François de Bernard,  Libération, Rebonds, 3 février 2012. [D’où parle-t-il, that is the question]. On peut aussi, pour mondialiser le propos, écouter Badiou, vraiment pas mal, et malmené par Finkielkraut et Jean-François Pradeau, philosophe, conseiller au cabinet de  Nathalie Kosciusko-Morizet [sic!], samedi 4 février, http://www.franceculture.fr/emission-repliques-lire-la-republique-2012-02-04. On pourrait qualifier Badiou d’in/compatible, adjectif-titre du Festival Transmediale de cette année à Berlin http://incompatible.hotglue.org/user/4f325c6422b1a/festival-conference. L’article de Marie Lechner explicite ce terme et ce festival new media.*

L’article de François de Bernard:

«On a évoqué la coïncidence, on s’en est étonné, ému ou réjoui : le naufrage du Costa Concordia sur un récif de l’île de Giglio apparaît comme un épilogue impressionnant du Film socialisme (1) de Jean-Luc Godard. Aussi faut-il voir ou revoir cette œuvre décisive pour comprendre ce qui arrive à l’Europe et à une société à la dérive.

Qu’est-ce que le Concordia ? C’est à la fois l’Europe déboussolée et le capitalisme globalisé qui sombrent ! Qui est ce capitaine irresponsable ? C’est tout ensemble Sarkozy, Berlusconi, Cameron, Orbán et leurs semblables… Qui sont ces passagers avides de consommation, de soleil, de bleu azur, de nourritures fastes, de sexe hâtif, d’entertainment et de caméras de surveillance, bref : de «tourisme» ? Nous-mêmes : les habitants pavloviens du paquebot mondial fêtant une ultime croisière. De fait, «des choses comme ça» arrivent, ainsi que le rappelle un intertitre du film répété sous toutes les nuances visuelles !

La croisière du Concordia, filmée par le peintre Godard, puis, deux ou trois ans plus tard, son fracassement sur les rochers, la profonde entaille dans la coque de cette merveille du monde, tout cela fait une (trop ?) belle métaphore du naufrage du navire européen, de son «modèle économique» et politique et social, de toutes les illusions qui l’ont accompagné… «Quo vadis Europa ?» nous interpelle ainsi un autre intertitre.

Sans doute est-ce tout cela, mais c’est encore bien autre chose ! Car le tragédien Godard, le Sophocle des années 2000, ne se contente pas, ne s’est jamais contenté, depuis plus d’un demi-siècle, de fournir des clés permettant de défaire les ressorts de la cité contemporaine. Au contraire, Godard pose problème, et sans limite, car il formule des questions qui n’ont pas de réponse dans l’horizon politique et médiatique connu, qui ne peuvent pas en avoir, et il formule aussi des réponses qui ne correspondent à aucune question envisagée. C’est en ce sens qu’il serait bienvenu d’inviter tous les candidats à la présidentielle française à aller voir ce Film socialisme, et à se déterminer par rapport à lui plutôt que sur les catalogues de questionnaires et de recettes pour idiots du village planétaire qui saturent la librairie sous la signature des Je-sais-tout-Je-suis-partout…

Pourquoi ? Parce que ce film non seulement traite de tout ce qu’il y a de plus brûlant dans le monde actuel – de la guerre, du politique, du travail, de la dette, de la pauvreté, du numérique, de la création, de l’amour, de la mort, de l’Etat, de la justice… -, mais encore il en parle d’une manière qui «lave les idées». Une manière envoûtante et magnifique qui procure le sentiment éprouvant que le débat politique présent (en Europe et en France), son ressassement, sa trituration écœurante passent à côté de l’essentiel !

Un essentiel qu’il est vain de vouloir résumer, mais que l’on peut distinguer dans et entre les bribes suivantes. «Nous sommes un pays dit développé, en 2010, qui réserve le pire sort aux gens les plus faibles.» «Vous voulez plus de pouvoir ? – Aucun pouvoir, une société, pas un Etat». «Avoir 20 ans, avoir raison, garder de l’espoir, avoir raison quand votre gouvernement a tort, apprendre à voir avant que d’apprendre à lire, top cool non ?» «Quand la loi n’est pas juste, la justice passe avant la loi.» «Ce qui a changé aujourd’hui… C’est que les salauds croient sincèrement à l’Europe.» «Moi je ne veux pas mourir sans avoir revu l’Europe heureuse.»

Pourquoi donc le Titanic a-t-il frappé aussi vivement les consciences voici cent ans (2) ? Pas à cause des pertes humaines, quelle qu’en fût l’importance, mais en raison de la charge symbolique exceptionnelle dont il était investi. Parce qu’il incarnait toutes les illusions d’une époque qui se croyait à l’abri du désastre. Et pourquoi de manière aussi durable ? Parce son naufrage a préfiguré un autre effondrement sans commune mesure, qui n’a pas tardé à lui succéder…

Et pourquoi le Concordia frappe-t-il également les esprits, stupéfaits ? Pas parce qu’il est deux fois plus gros que le Titanic et que son échouage apparaît invraisemblable… Mais, bien plutôt parce que «le drame» n’apparaît que trop compréhensible, annoncé, prévisible ! Parce qu’il devient chaque jour plus clair que tous les éléments de la catastrophe étaient réunis (depuis longtemps, peut-être même depuis le lancement) pour la rendre inéluctable… Enfin, parce que cette catastrophe-là nous parle d’autres catastrophes à venir, tout aussi prévisibles…

Enfin, pourquoi refaire la croisière méditerranéenne du Concordia en compagnie de Godard ? Pas mû par l’attraction d’un voyeurisme morbide visant à inventorier les signes précurseurs du naufrage de la grande barque (le oui-c’était-bien-là-et-pas-étonnant)… Mais pour être en avance d’un tour, grâce au travail poétique de la mémoire et de l’imaginaire, sur la prochaine surprise majeure qui pointera à l’horizon…

Car, comme le suggère encore le film : «Réfléchissez bien à ce pour quoi vous vous battez, parce que vous pourriez bien l’obtenir !»»

(1) Diffusé en salles en 2010. Le 24e festival Premiers Plans d’Angers vient de le remettre en lumière au cœur de sa belle rétrospective Godard. Cf. aussi la publication des dialogues du film sous le même titre (POL, Paris, 2010). (2) Construit de 1909 à 1912, il coule lors de son voyage inaugural le 5 avril 1912. Dernier ouvrage paru : «la Fabrique du terrorisme» (Ed. Yves Michel).

Voir: http://jlggb.net/blog2/?p=2782

* l’article de Marie Lechner du 7 février 2012, «Terreurs de connexions à TransmedialeArts numériques. Créé il y a un quart de siècle à Berlin, le festival s’est penché cette année sur le thème de la condition humaine face à la toute-puissance des réseaux.


© Genz, Lindner / transmediale

«’In/compatible’ : se dit de choses qui ne vont pas ensemble. Qu’il s’agisse d’un mauvais branchement de machines, d’un logiciel refusant de tourner sur un ordinateur, d’une greffe qui ne prend pas, d’une société où 1% des gens concentre pouvoir et richesses…
Ces incompatibilités aujourd’hui prolifèrent, donnant une impression de dysfonctionnement général qui s’exprime dans les crises multiples agitant notre planète, qu’elles soient politiques, financières, technologiques, environnementales. C’est le thème qui occupait cette année le festival des cultures numériques, Transmediale (1), achevé à Berlin dimanche, après cinq jours d’intenses réflexions sur notre condition d’homme empêtré dans le maillage toujours plus dense du réseau.
Les pièces de l’exposition http://www.transmediale.de/category/website-area/festival/exhibition
Le générique du festival, qui fêtait son quart de siècle, traduisait parfaitement l’inquiétude contemporaine, par un trou noir envahissant le ciel limpide du cloud computing, cette informatique dans les nuages, ultime horizon de notre civilisation où tout serait connecté en permanence pour le bonheur de tous. Transmediale s’est employé à déconstruire ce mythe de la transmission parfaite, de la fluidité des communications et de la vélocité des transactions, en révélant le côté obscur de notre ère technologique, notamment dans l’exposition «Dark Drives», jeu de mots sur hard drive, disque dur en anglais.
Décharges.
C’est d’ailleurs un disque dur externe qui forme le noir joyau autour duquel gravite l’exposition. Présenté sous cloche avec ce titre explicite, 5 Million Dollars 1 Terabyte, la boîte noire fétichisée, présentée par le collectif américain Art 404, est bourrée de logiciels téléchargés illégalement, défi à la propriété intellectuelle. «Dark Drives» fait cohabiter sans distinction un documentaire télé sur Mafiaboy, le hacker lycéen qui a fait planter Yahoo, des photos Flickr de décharges électroniques, du code pour créer une forkbomb (attaque informatique) et des œuvres artistiques du passé et du présent, comme le corrosif Suicide Box du Bureau of Inverse Technology, un dispositif électronique de surveillance des suicides sur le Golden Gate, indexés sur les fluctuations du Dow Jones. Manière de démontrer que ces pulsions anxieuses et destructrices travaillent la culture populaire mainstream comme les pratiques artistiques avancées.
Plusieurs œuvres montrent que la connexion peut être dangereuse, voire douloureuse, tant au plan physique que mental. La photographie de Chris Burden, Doorway to Heaven, documentant une performance des années 70 où il s’est collé deux câbles électriques sur la poitrine, manquant de s’électrocuter, fait écho à celle de Hans Bernard, du collectif Ubermorgen, star de l’«actionnisme digital» qui a fini en HP, victime d’une psychose maniaco-dépressive qu’il attribue à une trop intense activité sur Internet. En blouse d’hôpital, il erre, hagard, dans un paysage qui évoque le fond d’écran Windows repeint en gris. Un désordre mental guettant chacun de nous, si l’on en croit la vidéo d’Eva et Franco Mattes My Generation, montage de films YouTube montrant les relations hystériques d’amour-haine entre l’homme et ses machines récalcitrantes, avec les débordements physiques violents résultants. La vidéo est présentée sur un de ces ordinateurs saccagés qui augmenteront le tas d’e-rebuts que l’Occident déverse dans les pays en voie de développement.
Le nouveau directeur de la manifestation, Kristoffer Gansing, préfère souligner le côté productif de l’in-compatibilité : «Rien n’est incompatible par nature. Il y a plein de failles où l’action politique devient possible, où la poésie peut naître.» Il cite en exemple deux projets présentés au festival qui imaginent de nouvelles manières de connecter les gens, plus intimes et locales, comme Netless, de Danja Vasiliev, prototype de réseau qui ne nécessite pas de connexion internet et qui utilise les gens et le réseau de transport public pour véhiculer l’information, ou R15N, du collectif berlinois Telekommunisten, qui propose un usage nouveau d’un outil obsolète… comme le téléphone !
R15N
fait partie de la série de technologies de «mé-communication» comme Deadswap, système de partage de fichiers offline décentralisé, où les participants, transformés en agents secrets connectés par SMS, doivent se refiler une clé USB sous le manteau. Dans R15N, au lieu de poster son message sur Twitter, on s’enregistre au service en donnant son numéro de téléphone. Le système appelle et vous met en contact avec deux autres personnes inscrites, sélectionnées au hasard, auxquelles vous confiez le message de vive voix. Celles-ci seront elles-mêmes mises en rapport avec deux autres personnes à qui transmettre le message, et ainsi de suite, jusqu’à ce que toute la communauté soit avertie. Avec quand même pas mal de chance que le message se perde en route. «C’est une critique par l’absurde des plateformes de communication existantes», admet Dmytri Kleiner des Telekommunisten, qui veut inciter les gens à réfléchir à la façon dont les gouvernements ou acteurs privés tels Facebook, Google, etc., interfèrent dans nos échanges et décident comment et avec qui on a le droit de communiquer.
Stratégies.
On retrouve cette ambivalence et cette destruction créative dans le masque grimaçant des Anonymous (Libération d’hier), qui ont hanté le festival via des tchats IRC et des apparitions sur Skype. Au sit-in virtuel des premiers répondent les occupations physiques du mouvement Occupy, et ses légions de Bartleby exprimant des aspirations incompatibles avec le capitalisme financier. Jamais le terme communisme, au sens d’une utopique société de pairs, n’aura autant résonné dans les allées du Haus der Kulturen der Welt, où se tenait le festival.
Sur le plan artistique, l’in-compatibilité n’a jamais été un frein à la création, encourageant les stratégies de contournements ou d’accouplements contre nature, comme l’atteste l’appareillage hétéroclite utilisé par le mythique Joshua Light Show, reconstitué pour produire ses visuels psychédéliques 100% artisanaux. Brancher une sortie son sur une entrée vidéo ou lire un fichier d’image jpeg dans un traitement de texte, permet de générer toute sorte d’accidents que recherchent les glitch artists comme Rosa Menkman. Ou Jon Satrom, auteur de performances chaotiques sur son Prepared Desktop, qui joue avec la nature imparfaite de la technologie. Car, comme dit l’artiste chicagoan, ‘il n’existe pas de bonne manière de mal faire les choses’.»