François Roustang. La figure même de l’hypnothérapeute

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Philosophe et théologien, François Roustang est décédé dans la nuit du 22 au 23 novembre, à l’âge de 93 ans. Dans Le Monde | 28.11.2016 à 18h50 | Bel hommage par Elisabeth Roudinesco : […] Né le 23 avril 1923, il entre, à l’âge de 20 ans, dans la Compagnie de Jésus tout en poursuivant des études de philosophie et de théologie. A partir de 1956, il fait partie de la revue Christus, dont il devient le directeur en 1964. En même temps, il se tourne vers la psychanalyse et devient, avec ses amis Louis Beirnaert et Michel de Certeau, membre de l’Ecole freudienne de Paris (EFP), fondée par Jacques Lacan. C’est alors qu’il commence une première cure avec Serge Leclaire. En 1966, il fait paraître un article intitulé « Le troisième homme ». Il y démontre que le concile Vatican II a favorisé l’émergence de chrétiens qui ne pratiquent pas et ne se reconnaissent plus dans les valeurs de la foi et des sacrements. L’article aura un retentissement important dans les milieux catholiques. Cette prise de position iconoclaste est la conséquence directe des transformations opérées par la cure sur les opinions de l’auteur, qui a lui-même perdu la foi. La Congrégation ne s’y trompe pas et démet Roustang de ses fonctions. Quelque temps plus tard, il rompt avec l’Eglise, quitte l’habit, se marie et devient psychanalyste en vouant à Freud et à Lacan une admiration sans bornes.
Trouble-fête. Mais, après avoir vécu son passage à la pratique psychanalytique comme une véritable libération, il constate avec fureur et amertume que l’EFP s’est transformée en une Eglise avec ses idolâtres et ses rituels convenus. Rien ne le révolte plus que les relations de servitude entre un maître et ses élèves. Et, pour tenter de comprendre pourquoi une doctrine aussi critique que la psychanalyse a pu se transformer en une nouvelle religion, il s’oriente vers une mise en cause radicale de ce qu’il avait tant aimé. De fait, il participe à un vaste mouvement de contestation qui traverse, à cette époque, tous les courants français de la psychanalyse. Emmené par René Major et soutenu par Jacques Derrida, ce mouvement, incarné par les cahiers Confrontation, se déploie joyeusement sur la scène psychanalytique parisienne. En 1976, Roustang publie un ouvrage qui deviendra le manifeste le plus flamboyant de cette nouvelle orientation antidogmatique : Un destin si funeste (Editions de Minuit). S’appuyant sur une lecture critique des relations de Freud avec certains de ses disciples (Carl Gustav Jung, Georg Groddeck, Sandor Ferenczi), il accuse la doctrine psychanalytique d’être l’arme d’une folie destinée à rendre l’autre fou. Et, du coup, il fait de la cure par la parole l’instrument d’une sorte de viol subjectif qui, sous couvert de renoncement à l’hypnose, ne fait que reconstruire la dialectique aliénante du maître et de l’élève. Fabuleux thérapeute. Magnifiquement écrit et d’une violence salvatrice, le livre obtient un succès considérable en renouvelant en partie la critique proposée quatre ans auparavant par Gilles Deleuze et Félix Guattari dans L’Anti-Œdipe (Editions de Minuit, 1972). En réalité, Roustang continue à rejeter une ancienne foi pour une nouvelle. Cependant, sous couvert de révolte permanente, il demeure un fabuleux thérapeute. Ayant abandonné la cure freudienne pour se tourner vers l’hypnothérapie, il reste le trouble-fête du milieu psychanalytique en refusant, à juste titre, les cures interminables qui ne servent, selon lui, qu’à enfermer le patient dans un repli narcissique. Depuis les années 1990, il n’a cessé de valoriser les thérapies brèves. Dans son dernier opus (Jamais contre, d’abord. La présence d’un corps, Odile Jacob, 2015), où sont réunis trois de ses ouvrages majeurs, il explique que la meilleure manière de transformer sa vie, c’est d’effectuer un « retour au présent », de s’asseoir confortablement dans un canapé pour y trouver un nouvel espace existentiel, de cesser de se lamenter sur son passé et, enfin, de ne rien faire d’autre que d’accepter sa souffrance pour mieux l’évacuer par un cheminement intérieur et un éveil au monde. Et ça marche ! Roustang fait preuve ici, une nouvelle fois, de son talent exceptionnel et d’un humour tendre et féroce. Tel est le testament de ce Socrate rebelle, grand guérisseur des maladies de l’âme. » François Roustang en 6 dates. 23 avril 1923 Naissance. 1943 Entre dans la Compagnie de Jésus. 1964 Directeur de la revue « Christus ». 1966 Exclu de la Compagnie de Jésus. 1976 « Un destin si funeste ». 2016. Mort.

Anne Cauquelin et Julius Von Bismarck. Landscape – andscape

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« Et quand vous vous demandez si l’art occidental, son histoire, son poids de bienséance pourrait être ce qui a détruit notre rapport à la nature, vous ne seriez pas loin de dire une vérité pour le moment inaudible, je le crains. » Anne Cauquelin, in « Le paysage, une contre-nature : entretien avec Anne Cauquelin » dans lequel elle parle avec Nathalie Desmet « de la confusion qui persiste autour du terme de nature et du rapport entre paysage et nature. Ce malentendu ancré dans nos habitudes de pensée a conduit le paysage à représenter la nature elle-même, par une sorte d’application « bourgeoise » du principe perspectif. Le malentendu se poursuit aujourd’hui par la perpétuation d’un système où le paysage est un signe élitiste, une « valeur » culturelle sure. Ce qui mène à la disparition du paysage, c’est la fermeture de ce système, son achèvement. » Nathalie Desmet, in Esse, n°88, automne 2016, Paysage. [photo prise en feuilletant cette revue dans la bibliothèque des Archives de la critique d’art, à Rennes]. Continuer la lecture de Anne Cauquelin et Julius Von Bismarck. Landscape – andscape

Michel Deguy. Mutation, disruption, bifurcation

Au Forum Philo Le Monde-Le Mans 2016 : Hériter… et après, la communication de Michel Deguy intervient dans le chapitre « Arts d’hériter » sous l’intitulé Mutation, disruption, bifurcation : « Le XXe siècle voulait «du passé faire table rase» en effaçant les traces. Le régime culturel de notre économie gère le contraire : tout retracer, recycler tout ce qui reste. Mais que peut un être parlant ? Si les voyants rouges de la catastrophe géocidaire s’allument (une Terre se consomme par an), transformer les reliques des œuvres pensives en arche d’une nouvelle translatio de l’héritage est de la responsabilité du penser humain. Le XXIe siècle sera éco-poétique ou ne sera pas. » Écouter [plus tard] sur http://www.dailymotion.com/forum-lemonde-lemans

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A Alep, tous les habitants se sont mis à l’agriculture

Libération a choisi de donner régulièrement la parole aux habitants de la ville syrienne. Ils racontent leur quotidien dans un pays enlisé dans une guerre sans fin. Aujourd’hui, Brita Haji Hassan, ingénieur, président élu du Conseil local d’Alep-est (l’équivalent du conseil municipal), de passage en France. «Dès que le risque d’un encerclement des quartiers d’Alep-Est a commencé à se profiler au début de cette année, le Conseil local a commencé à mettre en place le projet de planter des potagers dans les petites surfaces. Des ingénieurs agronomes d’Alep, soutenus notamment par une ONG allemande ont commencé à distribuer des graines aux habitants et à les former à leur culture. «Chaque espace possible dans les jardins publics, les cours et les balcons des maisons a été semé. Des petites serres sous plastique ont été aménagées dans certains coins de la ville. Quelques semaines plus tard, des tomates, des aubergines, des haricots verts, des pommes de terre, des courgettes, etc. ont poussé partout. «D’abord sceptiques, les habitants d’Alep, traditionnellement artisans et commerçants, ont fini par se mettre à l’agriculture. Ils ont été convaincus de l’intérêt de l’opération quand ils ont vu les premiers résultats concrets. Les mères de famille ont notamment été très motivées et se sont impliquées dans les travaux de jardinage quotidiens. «Depuis que le siège est devenu total il y a deux mois et que pas un produit ne peut arriver dans Alep-Est, beaucoup de familles réalisent combien l’initiative est précieuse. Même si ces productions sont loin de satisfaire les besoins de tous les habitants, pouvoir faire une salade ou ajouter quelques légumes verts dans le riz ou les pâtes en ces jours de pénurie totale est très appréciable.» Hala Kodmani

lien> https://theconversation.com/a-alep-un-patrimoine-scientifique-dans-la-tourmente-67278

Colloque Michel Deguy, sous les toits végétalisés de Le Corbusier

  1. C’est au couvent de la Tourette que s’est tenu le colloque : La poétique de Michel Deguy – Poésie, philosophie, écologie.

pdfTélécharger le texte de présentation du colloque
Avec Michel Deguy et Jean-Luc Nancy, des philosophes et des littéraires y explorèrent la manière deguyenne d’habiter éthiquement et poétiquement (« poéthiquement ») le monde. On n’a pas vraiment parlé de ce qu’était l’écologie radicale. Son dernier livre était là, La vie subite : page 34, le poème Écologique reprend le topos écologique qu’est le poème de Rimbaud «— Elle est perdue… / — Quoi ? — La terre. / C’est la mer mêlée avec le soleil / Comment la retrouver ? / — Quoi ? / — La terre. / C’est l’immensité / où le fini se jette à l’embouchure de l’infini »… Il y fut aussi énoncé le terme «déterrestration»* qui nous a fait regretter la «déterritorialisation», réchauffement climatique oblige.


La toute dernière minute de l’intervention de Jean-Luc Nancy : La parousie-Michel Deguy.
De la difficulté de définir la parousie :«Y a-t-il une révélation possible, une parousie, sans perte ni reste, de ce qui est à penser? Ou bien ne faut-il pas, pour qu’une « présentation » en général, une « apparition » puisse avoir lieu, que ce qui doit se « présenter » ne se présente pas lui-même, n’apparaisse pas comme lui-même (c’est-à-dire, en toute rigueur, ne se présente pas), mais se différencie, s’aliène, s’extériorise, s’extasie, se donne (à « voir » et à penser, à théoriser) et, se donnant, se perde? La nécessité de la manifestation n’entraîne-t-elle pas la nécessité de la perte?» Philippe Lacoue-Labarthe.

2. Le Couvent de la Tourette, Eveux-sur-l’Arbresles, près de Lyon est l’une des dernières réalisations de Le Corbusier avec Xenakis. Les toits végétalisés « à tous les étages » offrent libre cours à la biodiversité, et les frères dominicains qui occupent le couvent ne jardinent pas. «La toiture du couvent lui-même, comme celle de l’église, est recouverte d’une mince couche de terre laissée à l’initiative du vent, des oiseaux, et autres transporteurs de graines assurant une protection étanche et isotherme. Les toitures de la petite maison du lac Léman, et l’immeuble 24 rue Nungesser et Coli à Paris, et de diverses constructions aux Indes sont ainsi faites.» Une sorte de «reterrestration»* minimale architecturale.*

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*«Michel Leiris écrivit : « le but assigné à la poésie / : restituer au moyen des mots certains états intenses, concrètement éprouvés. » Pas pour moi —même si cette définition est assumée par un grand nombre d’écrivains du XXIe siècle— et par des linguistes éminents, tel Benveniste, tentant de circonscrire théoriquement un « langage poétique » spécifique en rapport avec la subjectivité émotive. Je vais dans l’autre direction : il s’agit de faire écouter-voir, à beaucoup, « la beauté du monde » qu’il y a; et plus rigoureusement, l’attachement à la relation du monde et de la terre en langage des langues, dans ce temps de mutation que la déterrestration et l’extraterrestration accaparent. Faire un tour de Babel, dans son état inquiétant.» p.147, Michel Deguy, La vie subite, « Poétique », Galilée, 2016

 

Une théorie de l’attachement

« « La théorie de l’attachement », [est] un champ d’étude psychologique qui veut que les liens affectifs qui unissent deux personnes (un parent et son enfant, deux conjoints, etc.) sont de quatre types : sécurisant, anxieux-soucieux, distant-évitant, ou craintif-évitant, comme l’expliquait Mme Petriglieri, mardi 12 octobre, à l’invitation du Groupe carrière de l’association des anciens élèves de l’Insead, dans les locaux du chasseur de têtes Heidrick and Struggles, à Paris. » In Le Monde,  Chronique « Couples : aimez-vous mieux pour gagner plus ! » Par Annie Kahn

Michel Serres. Nous vivons dans un paradis

 A l’occasion de la sortie de son livre, Darwin, Bonaparte et le Samaritain, une philosophie de l’histoire, Michel Serres dialogue avec Nicolas Truong. in Le monde

Nicolas Truong. Vivons-nous un retour de la guerre et du tragique en Europe ?
Michel Serres. Né en 1930 dans le sud-ouest de la France, j’ai connu les réfugiés de la guerre d’Espagne et l’occupation nazie, et j’ai même servi comme officier de marine sur divers vaisseaux de la Marine nationale, notamment lors de la réouverture du canal de Suez et durant la guerre d’Algérie. Auschwitz et Hiroshima m’ont marqué à jamais. Ainsi, tout mon corps est fait de guerre. Et comme toutes les personnes de ma génération, mon âme est faite de paix. Etant donné mon âge, je suis obligé d’établir une comparaison. Et celle-ci est frappante. Entre les crimes de Franco, Hitler, Staline ou Pol Pot et ceux que nous vivons, mais qui font bien moins de morts et de blessés, il n’y a pas photo. En regard de ce que j’ai vécu durant le premier tiers de ma vie, nous vivons des temps de paix. J’oserai même dire que l’Europe occidentale vit une époque paradisiaque. Loin de moi l’idée de minimiser les violences et les victimes du terrorisme islamique. Mais c’est un fait historique : depuis sa fondation, l’Union européenne a traversé soixante-dix ans de paix, ce qui n’était pas arrivé… depuis la guerre de Troie ! Le tsunami des réfugiés est significatif à cet égard. Où cherchent à aller tous ces nouveaux damnés de la terre ? Chez nous, en Europe, parce que nous vivons dans la paix et la prospérité.

Nicolas Truong. Pourquoi sommes-nous plus sensibles et vulnérables face à la violence terroriste ?
Michel Serres. C’est précisément parce que nous vivons dans un îlot de paix, à l’abri des grands conflits, que nous sommes hypersensibles au moindre frémissement de tragique, à la moindre déflagration de violence. Regardons les chiffres et les statistiques en face : le terrorisme est la dernière cause de mortalité dans le monde. Les homicides sont en régression. Le tabac, les accidents de voiture ou même les crimes liés à la liberté du port d’arme tuent bien plus que le terrorisme. Les citoyens contemporains ont une chance sur 10 millions de mourir du terrorisme, alors qu’ils ont une chance sur 700 000 d’être tués par la chute d’un astéroïde !

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Karl Jaspers. Van Gogh

in Karl Jaspers, Strindberg et Van Gogh, Swedenborg – Hölderlin. Traduit de l’allemand par Hélène Naef précédé de «La folie par excellence» par Maurice Blanchot, collection Arguments, édition de 1970, 244 pages. L’étude, elle, paraît en 1922. Rééditée en 1949, avec une nouvelle introduction par Karl Jaspers: «La philosophie n’a pas un champ d’étude qui lui soit propre, mais les recherches scientifiques concrètes deviennent philosophiques si elles remontent consciemment jusqu’aux limites et aux sources de notre être. […] cette analyse était simplement le moyen de trouver les points de vue où l’on doit se placer pour apercevoir les énigmes véritables et en prendre conscience.» La Deuxième partie du livre, «Comparaison entre Strindberg et d’autres schizophrènes d’un niveau spirituel élevé», comporte le chapitre IV pp.187-219, intitulé «VAN GOGH, exposé biographique et pathologique». Mais on peut lire le dit exposé comme un simple et magnifique essai de théorie de l’art à propos de Van Gogh. C’est «l’originalité, le côté exceptionnel» de l’art de Van Gogh qui est mis à nu. Il reste à faire un travail de reprise du corpus chronologique (impossible semble-t-il) de toute son œuvre au regard de ses lettres qui, elles, établissent sa biographie « à la lettre ». Le parallèle avec Hölderlin est particulièrement séduisant, la qualité de l’un et de l’autre trouvant une belle équivalence. [Les mots en rose signalent les débuts de paragraphe. Les mots en bleu les mots et expressions que nous soulignons.]

«On ne possède pas, pour la maladie de Van Gogh comme pour celle de Hölderlin, une pathologie déjà établie. Je tenterai donc de faire tout d’abord un portrait, une description de la vie de l’homme d’après les documents dont je dispose. (lettres de Van Gogh à son frère Théo).
 La nature de Van Gogh (né en 1853) n’est pas de celles que l’on rencontre couramment. Il a une disposition à s’isoler, il peut passer pour sauvage malgré les aspirations contraires qui lui font rechercher la compagnie et l’amitié. Pour la plupart de ceux qui l’entourent —pas pour tous—, la vie commune avec lui est difficile; il a peu de succès dans ses relations avec autrui. On nous dit que «Van Gogh prêtait à rire par sa manière d’être et de se comporter, car il agissait, pensait, sentait et vivait autrement que les jeunes gens de son âge… Il avait toujours une expression absente, méditative, grave ou mélancolique. Mais lorsqu’il riait, c’était de bon cœur, avec jovialité, et tout son visage s’éclairait». 
Il s’adapte difficilement ou pas du tout; il semble n’avoir aucun but, et pourtant il est animé d’un sentiment qu’il faut bien nommer foi. Quoiqu’il soit demeuré longtemps inoccupé et sans but précis, il reste toujours persuadé d’être porté par le destin. Très religieux dès sa jeunesse, il est jusqu’à la fin soutenu dans toute son activité par une piété consciente qui ne doit rien à l’Église ou aux dogmes. De tout temps, il va au substantiel, à l’essentiel, au sens profond de l’existence; alors qu’il est employé chez le marchand de tableaux Goupil, il ne parvient pas à fournir le travail qu’on attend de lui, parce qu’il place la valeur artistique, la qualité de la marchandise au-dessus des intérêts de la maison; il n’a pas plus de chance comme répétiteur en Angleterre, car il poursuit des objets tout à fait étrangers à ses fonctions. De même, quand il se lance dans la théologie, les études l’éloignent du sens de sa vocation qui est d’apporter l’évangile aux hommes, et il considère «toute l’université, du moins en ce qui concerne la théologie comme une inénarrable école de fausseté et de pharisaïsme.» Finalement, il évangélise les mineurs du Borinage en qualité d’assistant volontaire, mais il tombe dans une déchéance telle qu’un beau jour son père vient le chercher et le ramène à la maison. Il a environ 26 ans. Continuer la lecture de Karl Jaspers. Van Gogh

Karl Jaspers. Strindberg et Van Gogh. Extraits

Collection Arguments, éditions de minuit. L’étude paraît en 1922. Réédition en 1949, introduite par Karl Jaspers :«La philosophie n’a pas un champ d’étude qui lui soit propre, mais les recherches scientifiques concrètes deviennent philosophiques si elles remontent consciemment jusqu’aux limites et aux sources de notre être. […] cette analyse était simplement le moyen de trouver les points de vue où l’on doit se placer pour apercevoir les énigmes véritables et en prendre conscience.» C’est «l’originalité, le côté exceptionnel» du cerveau et de l’art de Van Gogh qui nous intéresse. [Les mots en rose signalent les débuts de paragraphe. Les mots en bleu, les mots et expressions que nous soulignons.]

Chapitre 5. pp. 220-229. D’UNE RELATION ENTRE LA SCHIZOPHRÉNIE ET L’ŒUVRE. Avant de rechercher quelle peut être la relation entre la schizophrénie et l’œuvre, il y a lieu de préciser quel sens nous donnons à cette idée très générale de relation. On peut se demander tout simplement si, chez des êtres d’exception, la schizophrénie peut être la cause ou l’une des causes de la création artistique. Le processus pathologique est-il un facteur, dans les profondeurs obscures et énigmatiques des corrélations physiologico-psychologiques, sans que l’œuvre acquière pour autant un caractère d’aliénation? Pourrait-on donc comparer en ce cas ses effets à cette ivresse légère que Bismarck pratiquait les jours où il devait parler en séance au Reichtag? Il avait remarqué qu’une certaine dose d’alcool facilitait son élocution, sans aller jusqu’à lui donner aucune nuance qui pût être attribuée à l’ébriété. Ainsi, la folie (avec une action plus durable et beaucoup plus importante sur la personnalité) serait pour l’œuvre une condition excitante sans être spécifique. En second lieu, on pourrait poser la question suivante: si l’on voit apparaître un changement dans le style d’un artiste avec la schizophrénie, n’y a-t-il pas quelque raison de voir en elle un agent spécifique de la production artistique? Dans ce cas, et puisque des effets semblables se produisent chez d’autres individus dans des conditions différentes, la schizophrénie serait-elle seule en jeu, et ne pourrait-on pas alléguer parfois la paralysie générale, une lésion cérébrale ou l’alcoolisme? Enfin, en troisième lieu, nous demanderons si l’on voit dans l’œuvre elle-même les traces de cette cause spécifique, autrement dit : l’œuvre peut-elle avoir des caractères spécifiquement schizophréniques? Traiter la seconde question, c’est sous-entendre que l’on a répondu affirmativement à la première et, de même, répondre à la troisième suppose la solution positive de la seconde. Ces réponses ne peuvent être qu’empiriques et, actuellement, étant donné le petit nombre de cas examinés, nous ne pourrons nous prononcer que provisoirement. La présente étude ne vise qu’à être une contribution et ne fait qu’entamer la discussion. Traitons nos trois questions à la lumière des faits. Continuer la lecture de Karl Jaspers. Strindberg et Van Gogh. Extraits

Bruno Latour. Un bel épouvantable été 2016

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In Le Monde du jour. « C’est un bel été, il n’y a pas à dire ; tout le monde est bronzé. Et pourtant je suis taraudé par la difficulté de dire : « j’ai passé un magnifique été », alors qu’on m’assure, par ailleurs, que c’est le plus chaud depuis qu’on mesure le temps qu’il fait. La difficulté est nouvelle, avouez-le. Mon père, mon grand-père pouvaient prendre leur retraite, vieillir tranquillement, mourir en paix : les étés de leur enfance et ceux de leurs petits-enfants pouvaient se ressembler. Bien sûr, le climat fluctuait, mais il n’accompagnait pas le vieillissement d’une génération, comme il accompagne la mienne, celle des baby boomers. Moi, je ne peux pas prendre ma retraite, vieillir et mourir en léguant à mes petits-enfants un mois d’août détachable de l’histoire de ma génération. Ce fichu climat s’accroche à mes basques. Il s’obstine à me suivre comme un chien rencontré en cours de promenade et qui vous adopte stupidement. Un nouveau couplage« Va-t-en ! Fiche le camp ! Ne t’occupe pas de moi ! ­Retourne chez ton maître ! » Mais il s’obstine, ce crétin. Et ce n’est pas un chien mais un troupeau de bestioles de plus en plus énormes qui m’ont choisi comme maître et responsable… Que faire de ce nouveau couplage entre les mois qui passent dans mon histoire personnelle et les mois de l’histoire du système Terre (c’est le nom savant de cette grosse bête qui nous a pris en affection) ? Tout se passe comme si l’histoire humaine et l’histoire géologique embrayaient l’une sur l’autre. Ça veut dire quoi se prendre pour un humain maintenant que je ne peux plus mourir en paix, assuré que la planète restera toujours indifférente à ma petite vie ? Que faire si le beau mois d’août de l’histoire humaine devient le pire mois d’août de l’histoire climatique – avant le suivant ? Le philosophe Günther Anders (1902-1992) avait posé une question semblable : qu’est-ce qu’être humain sous la menace de l’Holocauste nucléaire ? Et pourtant la guerre atomique restait une affaire anthropocentrique. On s’exterminait massivement mais à l’ancienne, entre humains ; le système Terre n’y était pas impliqué. Une fois passé l’hiver nucléaire, il y aurait toujours des mois d’août chauds ou pluvieux, indifférents à notre ­ histoire. Risquer le ridiculeEt puis c’était virtuel. Mais avec ces mois chaque fois les plus chauds qui nous collent par-derrière, l’événement a déjà eu lieu. Le système Terre se trouve irrémédiablement engagé. On ne rendra plus la planète indifférente à nos actions. On peut démanteler l’armement atomique (la chose est peu probable, la menace reste d’ailleurs intacte, bien que virtuelle), on ne peut plus découpler les deux histoires. Comme Anders l’avait bien vu, se poser de telles questions, c’est risquer le ridicule. J’aurais l’air d’un croque-mitaine si je demandais à mes amis de retour de vacances : « Quel épouvantable mois d’août avez-vous passé ? » Je sens bien que je gêne quand je regarde par-dessus mon épaule si le troupeau de bestioles continue à nous suivre pas à pas en occupant l’espace. On fait comme si de rien n’était, à la manière des Dupondt dans Le Lotus bleu : « Ne te retourne pas tout de suite, j’ai l’impression que quelqu’un nous suit. » Ce n’est quand même pas la fin du monde ? Non, mais ça commence à y ressembler si nous ne sommes pas capables de faire quelque chose de ce couplage imposé par notre désinvolture. Comment ferez-vous pour dire à vos petits-enfants : « Tu vois ce beau mois d’août 2016 tout rouge sur la carte des climatologues ? Eh bien c’est moi, c’est ma génération qui l’a fait ! »  Continuer la lecture de Bruno Latour. Un bel épouvantable été 2016