Michel Deguy. Mutation, disruption, bifurcation

Au Forum Philo Le Monde-Le Mans 2016 : Hériter… et après, la communication de Michel Deguy intervient dans le chapitre « Arts d’hériter » sous l’intitulé Mutation, disruption, bifurcation : « Le XXe siècle voulait «du passé faire table rase» en effaçant les traces. Le régime culturel de notre économie gère le contraire : tout retracer, recycler tout ce qui reste. Mais que peut un être parlant ? Si les voyants rouges de la catastrophe géocidaire s’allument (une Terre se consomme par an), transformer les reliques des œuvres pensives en arche d’une nouvelle translatio de l’héritage est de la responsabilité du penser humain. Le XXIe siècle sera éco-poétique ou ne sera pas. » Écouter [plus tard] sur http://www.dailymotion.com/forum-lemonde-lemans

Michel Deguy, « Un poème est aussi, d’une certaine manière, une histoire de la poésie. » Le monde des livres, 27.10.2016. Entretien

Q. : Michel Deguy, de qui ou de quoi vous sentez-vous l’héritier ?
Michel Deguy : L’héritier d’une tradition, d’une transmission qui fait voisiner depuis 2500 ans ce qu’on appelle philosophie et poésie. Dans ma vie, j’ai toujours été lecteur et enseignant de philosophie, écrivain et lecteur de poésie. Je me situe dans cette médiation entre les deux que j’appelle la poétique.

Q. : Ecrire, c’est transmettre, sans doute. Mais quoi et à qui ?
Michel Deguy : C’est espérer transmettre un attachement à ce monde que l’on va appeler le terrestre. Mais c’est aussi un attachement à la langue, à la beauté de la langue. Un « faire-voir » par le dire. C’est un attachement double, jumeau, croisé, duel. Le ­titre de Francis Ponge est magnifique : ce « parti pris des choses » qui dépend du « compte tenu des mots ». Il ne s’agit pas d’une duplicité, mais d’une dualité fondamentale. Un attachement au terrestre, à ce que les philosophes appellent l’ouverture au monde, c’est-à-dire aux choses du monde. Je dis volontiers : autant de choses, au pluriel, autant de monde, au singulier.

Q. : Cette mise en présence du monde ne se produit-elle pas aujourd’hui sans obstacle ?
Michel Deguy : La chose est en effet menacée par son devenir image, ce qui est une affaire sans précédent. J’observe qu’on ne dit presque plus, dans le propos courant ou médiatique, « l’islam » mais « l’image de l’islam », ni « l’autorité » mais « l’image de l’autorité ». C’est ce que j’appelle le devenir image des choses, ou leur « screenisation », c’est-à-dire ce qui se passe à l’écran, sous l’injonction du vivre en direct.

Q. : L’image ne nous rapporterait désormais du monde que des choses dégradées ou lacunaires ?
Michel Deguy : Je pense surtout que l’image, il faut la faire parler. Autrement dit, on lui fait dire n’importe quoi. Elle représente un danger dans la mesure où on ne parle plus aujourd’hui directement des choses. Cette altération de la chose dans l’image est le champ d’une inquiétude que je place volontiers dans la descendance de Baudelaire et de sa méfiance à l’égard de la photographie, par exemple.

Q. : Dans vos livres de poésie et de philosophie, les mots de « relique », « perte », « rebut » reviennent souvent. Face à une ruine, quelque chose du passé ne revient à nous que d’une manière incomplète. Hériter, est-ce recevoir quelque chose qu’il faut compléter ?
Michel Deguy : Pas compléter, mais transformer, oui. Que reste-t-il aujourd’hui ? C’est une question cruciale. Il y avait autrefois cette boutade devenue obsolète : la culture, c’est ce qui reste quand on a tout oublié. Aujourd’hui, l’injonction serait plutôt : gardons tout ; non plus « Du passé faisons table rase », mais « Du passé, conservons tout ». Le problème se pose en termes de recyclage du passé. Que faire en effet des reliques ? Où sont les reliques ? Elles ne sont plus des objets, des petites choses pour la superstition ou l’idolâtrie ; les reliques sont dans la langue que nous parlons et les œuvres qui nous sont transmises. Il ne faut pas les conserver, mais les transformer.

Q. : Comment agir, poétiquement ?
Michel Deguy : Nous sommes encore pleins de ces grands mots hérités du christianisme, comme le pardon, la prière, l’incarnation… Que faire de ça ? Nous devons sortir ces mots des croyances anciennes et les transformer : telle est la tâche de tout écrivain responsable.

Q. : Au sujet de Rimbaud, Pierre Michon écrit qu’il représente souvent, pour de jeunes écrivains, un « tourniquet identificatoire ». Un héritage littéraire peut-il être galvaudé ?
Michel Deguy : Souvent la jeunesse, comme elle est pleine de feux, croit qu’elle hérite de Rimbaud, alors que notre temps est anti-rimbaldien. Pourquoi ? Parce que Rimbaud dit que la vraie vie est absente, mais aujourd’hui, dans notre existence médiatique, « screenisée », la vraie vie est présente, soumise à cette injonction : « Vivez votre vie en direct. » Michon a complètement raison. Il faudrait faire une relecture de Rimbaud qui dit aussi que l’amour est à réinventer, ou que l’éternité est retrouvée. Un poète d’aujourd’hui devrait plutôt écrire qu’elle est perdue, l’éternité. Car on ne peut pas être innocent en écriture, ni ignorant, bien sûr. Il est impossible qu’un poème ne soit pas aussi, d’une certaine manière, une histoire de la poésie. Nous sommes des héritiers, nous recevons, nous donnons.

Q. : Pensez-vous beaucoup à vos lecteurs ?
Michel Deguy : Bien sûr ! J’ai été essentiellement, dans ma vie, un enseignant. Quelqu’un qui essaie de faire entendre quelque chose à quelques autres qui vont pouvoir l’entendre. Pour le lecteur, l’autre, l’auditeur… L’acte d’écrire implique le destinataire, c’est-à-dire la publication. Quand j’écris une chose pour moi, elle est aussi destinée à quelqu’un qui pourrait la partager. Le lecteur, c’est l’autre en soi-même. Ecrire, ça veut dire lire d’une manière rapprochée.

Q. : Vous souciez-vous de la postérité de vos écrits ?
Michel Deguy : C’est un souci ancien que, d’une certaine manière, nous n’avons plus. Le sens traditionnel de l’immortalité dans la postérité est complètement absent. Je ne pense pas que vous trouviez un auteur qui dise espérer être lu dans 200 ans. Le rapport à la gloire, à l’immortalité, a complètement changé. C’est le contemporain qui m’intéresse. Le présent.