Alain Frachon. La nouvelle question palestinienne

INTERNATIONAL|CHRONIQUE
La nouvelle question palestinienne in le monde

La question palestinienne est bel et bien enterrée, disait-on volontiers ces jours-ci. Il ne resterait plus qu’à poser une plaque commémorative quelque part en Cisjordanie. Le conflit israélo-palestinien, qui passait pour « central » dans la région, n’empêche pas, ou plus, la normalisation des relations entre Israël et le monde arabe.

Dans le nouveau Moyen-Orient, celui qui émerge au XXIe siècle, l’affaire palestinienne serait devenue marginale, un conflit périphérique. Peut-être. Mais pas pour tout le monde. Le nationalisme palestinien ne va pas disparaître. Il pourrait entrer dans une nouvelle ère, nourrir une autre bataille, laquelle déterminera l’avenir d’Israël – sa nature en tant qu’Etat juif et démocratique. En ce sens, il y a une « israélisation » de la question palestinienne.

En apparence, la cause palestinienne, celle d’un peuple qui cherche sa place sur le même territoire qu’un autre, n’intéresse plus grand monde. Membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, les Etats-Unis de Donald Trump ont légitimé l’occupation israélienne des territoires palestiniens, la Cisjordanie et la partie orientale de Jérusalem. Les implantations, dit aujourd’hui Washington, ne sont pas « un obstacle à la paix ». La Russie de Vladimir Poutine, qui entretient les meilleures relations avec le premier ministre, Benyamin Nétanyahou, ne pense pas différemment. La Chine développe des échanges de plus en plus denses avec Israël – sans s’ingérer dans ses « affaires intérieures ». Enfin, les Etats membres de l’Union européenne (UE) n’ont jamais conditionné leurs relations avec Israël à un arrêt de la colonisation des territoires palestiniens.

Un mouvement divisé

En principe, le monde arabe, après force fracas et bien des péripéties, s’en tenait depuis 2002 aux grandes lignes du plan de paix proposé par le roi Abdallah d’Arabie saoudite : pleine et entière reconnaissance diplomatique d’Israël en échange de la création d’un Etat palestinien dans les territoires occupés depuis la guerre de 1967 – la bande de Gaza au sud, la Cisjordanie à l’est. Grosso modo. Mais cette ligne – adoptée après qu’Israël a normalisé ses relations avec l’Egypte, en 1979, et avec la Jordanie, en 1994 – vient d’être franchie.

A leur tour, l’Etat des Emirats arabes unis (EAU) et Bahreïn ont signé, le 15 septembre, à Washington, la normalisation de leurs relations avec Israël. En échange, Nétanyahou renonce à l’annexion prévue d’un tiers de la Cisjordanie, dans la vallée du Jourdain. Mais, pour le reste, statu quo : outre les implantations existantes, Israël contrôle toujours 60 % de la Cisjordanie, notamment toute la vallée du Jourdain, et Gaza, l’autre territoire palestinien occupé en 1967, fait l’objet d’un blocus.

Ni les EAU ni Bahreïn n’ont jamais été en guerre avec Israël. Sans doute ont-ils eu le feu vert de l’Arabie saoudite pour signer l’accord de Washington. Loin d’être « centrale » dans la région, la question palestinienne est chaque jour un peu moins la « cause » des Arabes, en tout cas des Etats arabes. Ceux-là, qui se sont entre-déchirés tout seuls, sont occupés ailleurs. Ils s’allient à Israël pour contenir un expansionnisme iranien qu’ils jugent d’autant plus menaçant que les Etats-Unis aimeraient se « retirer » du Moyen-Orient. Quant au mouvement national palestinien, il est divisé et passablement discrédité chez lui, à Gaza comme en Cisjordanie. Mais les Palestiniens sont toujours là, eux : 2 millions à Gaza, bientôt 3 millions en Cisjordanie, sans compter un million et demi qui ont la nationalité israélienne.

Un moment fondue dans le nationalisme arabe, avant de gagner son autonomie, la question palestinienne se pose en des termes nouveaux. Comme le relate très bien l’Institut français des relations internationales (IFRI) dans son rapport annuel (le Ramsès 2021, Dunod), la dynamique des implantations semble irréversible en Cisjordanie. Le territoire fait l’objet d’une annexion rampante, au sens où « l’ordre juridique civil israélien est étendu aux colonies », éloignant chaque jour la possibilité d’un deuxième Etat – projet de solution élaboré dans les années 1990. Deux populations côte à côte, l’une soumise à l’ordre démocratique, l’autre à l’occupation militaire : ça peut durer combien de temps ?

Si cette évolution se confirme, la société civile palestinienne va commencer à « penser sa survie au sein d’un seul Etat » et, poursuit l’essayiste de l’IFRI, le mouvement national, de son côté, va devoir « dépasser l’idée d’un Etat-nation » propre comme aboutissement de sa lutte. Petit à petit, la bataille portera sur l’égalité des droits entre les deux populations. Au bout de cette logique, il y a la perspective de l’Etat binational. Dans l’édition d’automne de la revue belge Regards, l’historien Elie Barnavi, ancien ambassadeur d’Israël à Paris, écrit : « Plus que jamais, l’alternative sinistre de l’Etat unitaire ou l’apartheid se profile à l’horizon. Dans les deux cas, le prix en sera la mort du projet sioniste » – un Etat majoritairement juif et démocratique.

Quoi qu’on pense de la faisabilité d’un Etat binational au Moyen-Orient, qui peut passer pour passablement utopique, l’hypothèse en est relancée chaque jour par la poursuite des implantations. Elle est le produit direct de la politique que la droite israélienne mène depuis des années. Nétanyahou se félicitait récemment d’avoir obtenu, avec l’accord du 15 septembre, la paix sans céder un pouce de la Cisjordanie. La question palestinienne ne serait plus affaire de partage foncier. Peut-être, mais telle qu’elle prend forme aujourd’hui, elle va définir ce que sera Israël demain.

Post-scriptum Une réflexion synthétique, dynamique et didactique, Les 100 Mots de la guerre, de Frédéric Encel, « Que sais-je », 126 pages, 9 euros.

Julia Pascual. L’errance sans fin des dublinés

Le système européen place nombre de demandeurs d’asile dans une grande détresse psychologique

« Ils se sont installés à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), entre le canal et l’autoroute, sur une esplanade de béton et sur les pentes terreuses attenantes. Rien d’original dans la façon dont ce énième campement de migrants a poussé, il y a environ trois mois. Ils sont aujourd’hui autour de huit cents, et chaque jour un peu plus, sous une tente ou à même le sol. Ce sont surtout des Afghans.

Ça fait presque deux ans que Rahmat Gul Amarkel dort dehors. A son arrivée en France, ce demandeur d’asile avait d’abord été hébergé par l’Etat. Et puis l’administration s’est rendu compte que, lors de son arrivée en Europe, en 2015, Rahmat avait déposé une demande d’asile en Autriche, rejetée depuis.

Alors qu’il croyait pouvoir retenter sa chance en France, on lui a opposé le règlement Dublin. Pierre angulaire du système d’asile européen, celui-ci prévoit qu’une personne ne peut demander une protection internationale que dans un pays, celui dans lequel ses empreintes digitales ont été prises pour la première fois.

La personne n’a pas le droit de déposer une demande ailleurs, sauf si elle n’a pas été renvoyée dans le pays responsable de sa situation au terme d’un délai allant de six à dix-huit mois. Délai pendant lequel, en France, elle perd souvent le droit à un hébergement et à une allocation de subsistance.

Jeu du chat et de la souris

La France a voulu rediriger Rahmat vers l’Autriche. De crainte d’être ensuite renvoyé dans son pays, le jeune homme s’est dérobé à cette expulsion et a été considéré comme étant « en fuite ». A partir de là, il a dû attendre un an avant de pouvoir déposer une nouvelle demande d’asile dans l’Hexagone, sans toit ni argent.

Ce jeu du chat et de la souris entre Etats et demandeurs d’asile est devenu fréquent. En France, on estime qu’un tiers des demandeurs sont « dublinés », parfois présents en Europe depuis de longues années. Reza (prénom modifié), a vécu cinq ans en Suède. Il avait commencé à y faire sa place, travaillait comme cuisinier dans un restaurant. Mais sa demande d’asile a été rejetée. Menacé d’expulsion vers l’Afghanistan, il a eu peur et est parti. « En France, j’ai peut-être une chance d’obtenir des papiers », espère ce jeune de 26 ans, qui dort sous une tente. En procédure Dublin, il a « très peur d’être renvoyé en Suède ».

Sur la bretelle de l’autoroute A1, qui surplombe le campement de Saint-Denis, une camionnette passe, dotée d’un haut-parleur. Depuis l’anonymat de sa cabine, le conducteur lance : « Salut les Gitans ! Sacré camping ! » Ici, il n’y a pas de toilettes ni de douche et une dizaine d’hommes sont regroupés devant l’unique robinet d’eau, pour boire, se laver les dents ou le visage. Certains utilisent l’eau du canal pour rincer leurs vêtements. Soudain, une bagarre explose. Ici, on se bat pour un téléphone, pour une barquette de nourriture.

« Ma tête ne tourne plus rond », dit Sajaad Ghaderi. Cet Afghan de 19 ans dort dans un parc différent toutes les nuits, pour se tenir à l’écart des camps tant ils lui font peur. Il est arrivé à Paris il y a trois mois, mais ses empreintes avaient d’abord été relevées en Italie alors qu’il ne faisait qu’y transiter, c’est donc là-bas qu’il est « dubliné ». Il comprend qu’il est aux prémices d’une procédure risquant de durer longtemps, alors qu’il voudrait au plus vite « apprendre la langue » et « travailler ».

« On voit des situations inextricables, des gens qui perdent toutes ressources, témoigne Kerill Theurillat, de l’association Utopia 56. Dublin participe à la reformation des campements. Les gens y sont en énorme souffrance psychologique. » Louison Mungu Mawu n’a pas de mot assez dur pour qualifier le règlement européen. « C’est une torture morale, une prison à ciel ouvert, un contrat avec le diable. On te laisse dans la rue, on fait de toi un mendiant. Des gens sont devenus fous à cause de Dublin. C’est comme ça qu’on va protéger les frontières ? »

« J’étais perdu »

Originaire de la République démocratique du Congo (RDC), agronome de formation, cet homme de 47 ans a été placé en procédure Dublin pour avoir fait escale trois heures à l’aéroport de Rome, en se rendant à Paris. Il fuyait son pays où il avait été détenu arbitrairement et torturé par le régime de l’ancien président Joseph Kabila. C’était il y a plus de quatre ans. Considéré fuyard pour avoir refusé son transfert vers l’Italie, Louison a dû attendre plus de vingt mois avant que sa demande d’asile soit finalement examinée par la France. « Avec ma petite valise, ma maladie [il souffrait d’un glaucome aux deux yeux], je devais trouver où dormir, me laver. J’étais perdu. »Plusieurs fois, il a pensé se laisser tomber sur les rails du métro. Aidé par le Cedre, une antenne du Secours catholique spécialisée dans l’aide aux exilés, il a remonté la pente. En octobre 2019, il a finalement obtenu le statut de réfugié en raison des risques de persécution qu’il encourt en RDC.

Qu’aurait-il fait en Italie ? Et qu’y ferait Savane James Gbehe ? Cet Ivoirien de 26 ans, bénévole au Cedre, y est « dubliné » parce que, en fuyant la Libye, il y a un an, en canot pneumatique, il a accosté sur l’île de Lampedusa. « Quelqu’un qui passe par la Méditerranée, il arrive par la Grèce, l’Espagne, Malte ou l’Italie, résume-t-il. Mais moi, mon seul parent est en France. Ma sœur m’héberge, elle peut m’aider à m’intégrer. En Italie, il faudrait que je reprenne tout à zéro. »

Chargée du dossier asile au ministère de l’intérieur, la ministre déléguée Marlène Schiappa a prévenu qu’elle souhaitait améliorer les transferts Dublin, alors que le règlement est en passe d’être réformé par la Commission européenne. Le recours à la rétention est un des leviers d’action. D’après le rapport annuel des associations intervenant en centres de rétention, les « dublinés » ont représenté 21 % des personnes enfermées en 2019, deux fois plus qu’en 2018. Tout en plaidant à Bruxelles pour des mécanismes de répartition solidaire des migrants secourus en Méditerranée, la France, qui se voit de plus en plus comme un pays de rebond en Europe, n’a jamais caché son souhait de durcir la règle selon laquelle une personne ne peut demander l’asile que dans un seul Etat. « Dublin, c’est l’idée que les personnes seront tellement mal accueillies qu’elles décideront de partir », selon Caroline Maillary, du Groupe d’information et de soutien des immigrés. En réalité, peu sont ceux qui renoncent.

Abdoulaye Sacko, un demandeur d’asile guinéen de 49 ans, « dubliné » en Espagne, ne l’a jamais envisagé. Il nous montre son crâne « gondolé » à cause des coups qu’il a reçus pour avoir manifesté dans son pays ; il raconte les cadavres de trois migrants qu’il a dû laisser couler en Méditerranée lors de la traversée du détroit de Gibraltar ; il évoque ses cinq enfants restés au pays et qui dépendent de lui pour vivre. Pour lui, c’est une évidence, « l’homme doit être libre de demander l’asile dans le pays qui lui convient ».

Europe et migrants: la nécessité d’un compromis

En 2015, l’Union européenne avait été profondément secouée et divisée par la crise migratoire. Le mécanisme de répartition obligatoire des demandeurs d’asile qu’elle avait adopté s’était heurté au refus d’accueil opposé par les pays de l’Est. Cinq ans après, le règlement de Dublin, qui oblige les pays de première entrée (Grèce, Italie, Malte) à examiner les demandes, a achevé de produire ses effets pervers : camps inhumains, longs délais d’examen, migrants en errance tentant leur chance dans plusieurs pays. Après bien d’autres tragédies, notamment d’innombrables naufrages en Méditerranée, l’incendie du camp de Moria, sur l’île grecque de Lesbos, le 9 septembre, a montré que l’UE n’a plus le droit à l’erreur dans un domaine qui met en cause les valeurs sur lesquelles elle est fondée.

Pour sortir d’une impasse qui alimente le procès en impuissance de l’Union aux yeux des populations européennes, un compromis admis par tous et opérationnel sur le terrain est nécessaire. A la fois complexe et subtil, le « pacte pour la migration » présenté, mercredi 23 septembre, par Ursula von der Leyen, présidente de la Commission, entend répondre à ces attentes. Plutôt que d’exiger vainement des pays d’Europe centrale l’accueil d’étrangers dont ils ne veulent pas, le texte veut les obliger à organiser et à financer le refoulement des personnes déboutées. S’ils n’y parviennent pas, ils devront les admettre sur leur territoire. En cas de crise, les pays de « première ligne » seraient soulagés par un mécanisme de répartition entre les vingt-sept pays en fonction de leur richesse et de leur population. En outre, l’UE restreindrait l’octroi de visas aux ressortissants des pays refusant de réadmettre les migrants refoulés.

Ursula von der Leyen joue dangereusement avec les mots lorsqu’elle promet d’« abolir » le règlement de Dublin : les demandes d’asile continueraient d’être traitées par le pays de première entrée, et certains demandeurs pourraient être placés en rétention pendant le délai accéléré – trois mois – de l’instruction de leur dossier. On voit mal, d’autre part, comment pourrait s’effectuer à distance la « gestion » des migrants par les pays réfractaires à leur accueil.

L’Europe se trouve face à un immense défi : la fermeture des voies légales de l’immigration de travail a banalisé le recours à la demande d’asile, par ailleurs alimentée par les crises tant syrienne qu’afghane et africaine. Cette réalité suppose un traitement à la fois humain et rapide, apte à reconnaître les multiples situations de persécution. La combinaison entre un contrôle accru des frontières extérieures de l’UE, une forme de « solidarité » entre les Vingt-Sept, un mécanisme accéléré d’examen des demandes et de refoulement des déboutés, pourrait permettre d’avancer vers la politique commune d’asile indispensable, mais jusqu’ici introuvable.

Reste à faire avaliser ce compromis fragile par les Etats, en particulier ceux de l’Est. L’Allemagne et la France, principaux pays d’accueil, doivent appuyer la recherche d’un accord permettant à la fois d’assurer le rôle de terre d’asile de l’Union européenne et de soulager les pays que la géographie expose plus que les autres aux flux migratoires. Car rien n’est pire qu’une règle inapplicable comme celle d’aujourd’hui. Rien n’est plus pernicieux et dangereux pour la paix sociale et la démocratie que le poison lent de la xénophobie instillé depuis des années par le spectacle prolongé de la cacophonie européenne. »

Yves Gigou a dit : psychiatrie, le temps des camisoles

Psychiatrie, le temps des camisoles

Généralement, il y a deux portes qui se font face afin de pouvoir prendre le patient récalcitrant ou violent en sandwich. Le lit est fixé au sol ; parfois il y a un lavabo, parfois non ; parfois il y a des toilettes, parfois non, seulement « un seau hygiénique sans couvercle d’où émane une forte odeur d’urine et d’excréments » ; de toute façon, quand le patient est attaché, il fait souvent sous lui. De temps à autre, on trouve de petits arrangements, comme avec cette jeune patiente présente depuis un an, « sous contention des quatre membres mais dont le lien posé sur l’un des deux bras est ajusté pour qu’elle puisse reposer le bassin au sol sans aide ». Il n’y a généralement pas de bouton d’appel : le patient est obligé de hurler pour se faire entendre, ou, s’il est détaché, de « taper sur la porte jusqu’à se blesser ».

Ses repas, il les prend fréquemment assis par terre, avec son lit en guise de table et en présence de deux soignants, debout face à lui. Il est parfois nu, car on craint, comme on dit, un « risque suicidaire » ; sinon, il est en pyjama jour et nuit. Celui de l’hôpital, car il n’a pas accès à ses effets personnels. Il arrive qu’on oublie depuis combien de temps il est là : « Les soignants, qui sont souvent en poste ici depuis longtemps, disent l’avoir toujours vu. » Les visites lui sont interdites. Dans certains établissements, on teste la vidéosurveillance, les micros et les caméras thermiques dans les chambres d’isolement. Dès lors, rien n’échappe à la vue de l’autre, derrière son écran.

Tout cela n’est nullement une fiction. Ces faits sont extraits de trois rapports de Mme Adeline Hazan, contrôleuse générale des lieux de privation de liberté. Elle a établi trois « recommandations en urgence », relatives au centre psychothérapique de l’Ain (Bourg-en-Bresse), en mars 2016 ; au centre hospitalier universitaire de Saint-Étienne (Loire), en mars 2018 ; et au centre hospitalier du Rouvray, à Sotteville-lès-Rouen (Seine-Maritime), en novembre 2019. Ces faits dramatiques — Mme Hazan parle de « violations grave des droits des patients » — montrent que ce sont d’abord les malades qui souffrent de la crise de la psychiatrie. On vient d’évoquer la contention et l’isolement ; on pourrait poursuivre avec les fous dans la rue — 30 % des sans-domicile-fixe (SDF) présentent des pathologies mentales sévères (1) —, ou encore avec ceux qui croupissent en prison — de 35 à 42 % des prisonniers sont considérés comme très malades mentalement (2). On pourrait également souligner l’abandon dont ils sont victimes, que ce soit au sein des familles, qui ne savent plus quoi faire, ou dans les hôpitaux, où le manque de moyens et l’obsession de la sécurité les privent d’activités, avec pour conséquence le retour du désœuvrement, de l’ennui et de la « chronicisation », c’est-à-dire de l’enfermement psychique.

Des « troubles » à éradiquer

Curieusement, les médias abordent peu cet aspect de la crise, le plus cruel et le plus révélateur. Ils préfèrent parler des mois d’attente pour obtenir un rendez-vous dans un centre médico-psychologique (CMP), lieu d’accueil de base ; de l’impossibilité de choisir son médecin, ou du manque de lits — sans trop d’ailleurs s’étendre sur les responsabilités —, et désigner le secteur comme responsable. En réalité, la crise vient de l’abandon progressif de la psychiatrie de secteur, entendue non pas comme une organisation administrative, mais comme un courant de pensée qui a révolutionné l’histoire de la psychiatrie.

Pour le comprendre, il faut partir de la folie. La psychiatrie de secteur considère le fou comme un être humain à part entière. Le psychothérapeute italien de la psychose Gaetano Benedetti écrivait : « On peut faire des erreurs, mais le patient nous les pardonnera si nous respectons sa façon d’être un homme (3). » Si la folie est « une façon d’être un homme », elle concerne l’individu dans son intégralité, ses émotions, ses angoisses, ses désirs, ses douleurs, son histoire personnelle, tout ce qui fait de lui un être unique. La folie n’est donc pas une maladie comme une autre : elle est une pathologie de la personne. Elle appartient à l’humanité ; elle doit donc être accueillie dans le monde des humains.

Pour cela, il faut rompre avec des siècles d’histoire où elle a été exclue, bannie, persécutée, brûlée, enfermée. On mesure là l’audace des créateurs du secteur à la Libération ; une audace comparable à celle de Philippe Pinel, qui, durant la Révolution, libéra de leurs chaînes les fous de l’hôpital Bicêtre et fonda ainsi la psychiatrie française. Pour lui, il demeure toujours chez le fou une part de raison à laquelle il faut s’adresser. D’où l’idée de ce qu’il appelle le « traitement moral », ancêtre de la psychothérapie.

En effet, le soin est lié à la vision que l’on se fait de la folie. Et, pour vivre dans la société des hommes, le fou a besoin d’aide. Il ne suffit pas de faire tomber les murs de l’asile, il ne suffit pas de « faire de l’ambulatoire » — comme le propose un récent rapport parlementaire (4) —, sans lieux d’accueil suffisants, sans soignants assez nombreux et bien formés, sans lien autre que l’injection, avec le risque de l’abandon et, à la clé, la rue ou la prison.

Le soin, c’est la relation et rien d’autre. Le médicament se borne à apporter une aide. Pour accueillir cet homme, cette femme en grande souffrance, il a fallu inventer une nouvelle psychiatrie qui travaille dans et avec la cité : les associations, les maires et les élus, les travailleurs sociaux et les clubs de sport, les juges, les pompiers et les policiers, les organismes d’habitations à loyer modéré (HLM), les maisons de la culture, les familles… tout ce qui fait société. Cette psychiatrie n’est alors plus enfermée dans ses certitudes médicales. Elle rompt avec l’hospitalocentrisme.

Tout doit être pensé et mis en œuvre en fonction du patient : « Le directeur de l’hôpital, c’est le malade », affirmait le psychiatre Philippe Koechlin (5). C’est pour lui que l’on va former des soignants, instaurer des équipes capables d’assurer la continuité des soins dans et hors de l’hôpital, faire de la psychiatrie sur mesure, créer des lieux d’accueil disséminés dans la cité, proches de chez lui… Finalement, parce qu’il dépasse le lieu de la folie et concerne l’ensemble des rapports sociaux, « le soin est un humanisme », pour reprendre la formule de la philosophe Cynthia Fleury (6).

Que s’est-il passé pour qu’une réflexion aussi novatrice, née dans les années 1960-1970, ne résiste pas à l’épreuve du temps ? Parmi les raisons que l’on peut avancer, il y a le manque d’engagement de la majorité des psychiatres, qui y ont vu une menace pour leur statut ; l’opposition de la psychiatrie universitaire, arc-boutée sur des positions biologiques ; la bureaucratisation, sous l’emprise des manageurs, avec le manque cruel de moyens, la fermeture de milliers de lits d’hôpital sans que les lieux d’accueil pour les remplacer soient au rendez-vous, faute d’investissements suffisants.

Il y a également des causes plus générales, qui touchent à la vision de la folie. La poussée néolibérale, avec ce qu’elle implique d’individualisme, de compétition, de consumérisme, de peurs multiples, d’idéologie sécuritaire et de précarisation — autant de « valeurs » qui vont à l’encontre de celles du secteur. Celui-ci a dû faire avec tout cela, comme il a pu — comme il peut.

La vision dominante présente aujourd’hui trois visages. Un visage scientiste : la maladie mentale est une maladie comme une autre. Elle n’est que le produit d’un dysfonctionnement du cerveau, du système nerveux ou de l’appareil génétique, et cette affirmation ne souffre aucune discussion. La psychiatrie, assuraient les pères de la psychiatrie de secteur, se trouve au carrefour de plusieurs domaines : médecine, psychologie, sociologie, anthropologie, politique. Désormais, il n’y a plus qu’une seule voix, et l’on ne cesse de répéter que rien ne vaut la science, plus efficace, plus pragmatique que les vieilles idéologies comme la psychanalyse, qu’il faut marginaliser.

Cela se traduit par une chosification du patient. Le psychiatre, devenu un expert, n’a plus face à lui un être humain singulier, pas même un malade, mais une maladie. Il n’est plus confronté à quelqu’un qui souffre, qu’il faut essayer de comprendre, mais à une série de « troubles » qu’il faut éradiquer — le terme, qui touche au comportement, et donc au fonctionnement de l’ordre social, ne doit rien au hasard. Logiquement, le médicament est devenu le cœur de ce qu’on n’appelle même plus le soin, mais le « traitement ». Et les grands laboratoires pharmaceutiques, qui poussent à la roue, s’en félicitent.

Pourtant, la science est incapable de fournir une explication globale de la folie. Même la psychiatrie américaine le reconnaît. En témoigne un article récent des chercheurs Caleb Gardner et Arthur Kleinman dans la très réputée revue américaine The New England Journal of Medicine. « Les nouvelles découvertes en génétique et en neurosciences sont passionnantes, écrivent-ils, mais elles sont encore loin d’offrir une aide réelle à de vraies personnes dans les hôpitaux, les cliniques et les salles de consultation. Compte tenu de la complexité de l’être humain, cet écart n’est pas surprenant. » Et, pour être tout à fait clairs, ils ajoutent : « La psychiatrie biologique n’a pas jusqu’à présent réussi à produire un modèle théorique complet d’un trouble psychiatrique majeur » (7). En 2013, la dernière version de la bible de la psychiatrie américaine, le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-5), a remplacé celle de 2000, suscitant l’espoir que pourraient y figurer les marqueurs de la schizophrénie. En vain. D’un côté, la science est censée tout expliquer ; de l’autre, elle ne résout rien, ce qui alimente les comportements archaïques vis-à-vis de la folie, et singulièrement la peur.

Après le visage scientiste, le visage gestionnaire. Depuis des décennies, la maladie mentale est considérée comme un fardeau financier : on ne « répare » pas un travailleur affligé d’une schizophrénie. Pourquoi, dès lors, dépenser tant d’argent pour lui, alors que le « retour sur investissement » est peu probable ? Au fil des années, on a donc réorganisé la psychiatrie. Avec, par exemple, le retour de plus en fréquent à l’accueil par pathologies — alors qu’auparavant le secteur recevait des personnes, quel que soit leur état, avant de poser un diagnostic. De même, on a fusionné des secteurs, afin de « mutualiser » les moyens, pour créer des « territoires » forcément plus peuplés et… plus éloignés des malades. On a confié à l’hôpital la gestion de la crise du patient, ce qui a conduit à la politique du tourniquet : hospitalisation, sortie de plus en plus rapide, retour quelque temps après, et ainsi de suite… On a, de plus en plus, confié la « gestion » des malades chroniques aux associations. On cherche à utiliser les médecins de famille.

Les directeurs d’établissement ne sont plus des psychiatres, mais des manageurs, des « patrons », selon le mot de M. Nicolas Sarkozy dans un discours prononcé dans un hôpital à Antony, en 2008, alors qu’il était président de la République. Comment soigner, au sens humaniste du terme, si l’institution se désintéresse du soin pour ne se consacrer qu’à la gestion financière ? Le délire gestionnaire étouffe les équipes, qui n’en peuvent plus de passer du temps à saisir des données en se demandant à quoi cela peut bien servir. Du temps qu’elles ne passent pas avec leurs patients.

La peur archaïque du fou

Enfin, il y a le visage sécuritaire. La dangerosité refait surface. Dans son discours d’Antony, M. Sarkozy avait martelé que le malade mental était dangereux. « Mon devoir, avait-il dit aux soignants présents, notre devoir, c’est aussi de protéger la société et nos compatriotes » — ses successeurs ne l’ont d’ailleurs pas contredit. Cela a eu des conséquences redoutables. D’une part, 70 millions d’euros ont été débloqués pour mettre en place des systèmes de sécurité, engager des vigiles et créer… de nouvelles chambres d’isolement. Plus grave : les malades mentaux sont désormais considérés comme des gens dont il faut se méfier, en proie à une « violence éruptive, imprévisible et soudaine », pour reprendre les termes de l’ancien président. De quoi raviver la peur archaïque du « fou ».

Désormais, lorsque quelqu’un arrive à l’hôpital, une fois la crise apaisée — à coups de piqûres —, les soignants lui demandent quel est son « projet de vie ». Il sera ensuite prié de faire l’effort de se « rétablir » en mettant ce projet en œuvre. S’il n’y parvient pas — et c’est le cas de la plupart des patients, surtout ceux qui souffrent d’une pathologie grave —, s’il est « inadéquat », comme disent les manageurs pour parler de ces malades, il ira rejoindre ceux qu’il faut surveiller. Nous ne sommes plus dans le soin, mais dans la gestion de population.

Scientisme et psychiatrie pharmaceutique, abandon et chosification du patient, délire gestionnaire, misère matérielle, fin de la réflexion sur la folie… tout cela conduit à une perte de sens. Les soignants se sentent impuissants et ne savent plus pourquoi ils travaillent ; les internes ne choisissent plus la psychiatrie ; d’autres préfèrent se résoudre à l’exercice libéral. Les processus de banalisation du mal qui conduisent à la barbarie et aux horreurs dénoncées par Mme Hazan se déroulent sous nos yeux.

Cette crise est celle de notre monde. Il ne s’agit pas que des fous. Leur statut, comme toujours, fournit un indicateur de ce qui se passe en profondeur dans la société. La négation de l’humain est à l’œuvre, et ouvre un gouffre devant nous. Comme l’écrivait le philosophe Henri Maldiney, « l’homme est de plus en plus absent de la psychiatrie, mais peu s’en aperçoivent parce que l’homme est de plus en plus absent de l’homme (8) ».

 

(1) Alain Mercuel, « SDF. Aspect psychopathologique et comportement », Bulletin de l’Académie nationale de médecine, Paris, 5 février 2013.

(2) « Prison et troubles mentaux : comment remédier aux dérives du système français », rapport au Sénat, Paris, 5 mai 2010.

(3) Gaetano Benedetti (1920-2013), La Psychothérapie des psychoses comme défi existentiel, Érès, coll. « La maison jaune », Toulouse, 2003.

(4) « Rapport de la commission des affaires sociales sur l’organisation de la santé mentale », Assemblée nationale, Paris, 18 septembre 2019.

(5) Edmée et Philippe Koechlin, Corridor de sécurité, Éditions d’une, Paris, 2019.

(6) Cynthia Fleury, Le soin est un humanisme, Gallimard, coll. « Tracts », Paris, 2019.

(7) Caleb Gardner et Arthur Kleinman, « Medicine and the mind : The consequences of psychiatry’s identity crisis », The New England Journal of Medicine, Boston, 31 octobre 2019.

(8) Henri Maldiney (1912-2013), « L’homme dans la psychiatrie », Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe, n° 36, Toulouse, 2001.

Francis Hallé a dit

Ne prenons plus les plantations d’arbres pour des forêts » Par Francis Hallé

Le botaniste Francis Hallé dénonce, dans une tribune au « Monde », ces opérations à but purement lucratif, qui contribuent à la déforestation et au changement climatique.

« Suffirait-il qu’un terrain soit couvert d’arbres pour que l’on puisse parler de forêt ? Je ne le pense pas, et le public prend trop souvent les plantations d’arbres pour de véritables forêts : en France, par exemple, on parle de la « forêt des Landes de Gascogne », alors que c’est une plantation de pins. Dans les deux cas, il s’agit d’arbres côte à côte, mais cela ne justifie pas de les confondre. Il est temps que cesse cette confusion entre deux ensembles d’arbres que tout sépare et qui s’opposent l’un à l’autre, car, en réalité, les champs d’arbres sont l’inverse des forêts, comme on va le voir. Après avoir comparé « forêts » et « plantations », nous verrons aussi à qui profite la confusion qu’il convient aujourd’hui de dénoncer.

Mais dès maintenant je tiens à rappeler que la Food and Agriculture Organisation (FAO) des Nations unies est responsable de cette confusion. Pour cette autorité suprême en matière de forêts au niveau mondial, « le terme de “forêt” inclut les forêts naturelles et les forêts de plantation », ce qui lui permet de prétendre que la déforestation mondiale, c’est du passé, et que la planète portait 400 millions d’hectares de forêts de plus en 2000 qu’en 1995.

La forêt est un écosystème naturel dont la mise en place n’a rien coûté à la société. Elle se compose d’arbres autochtones d’âges divers qui se sont implantés spontanément et de la faune qui leur est associée. Quelle que soit la latitude, elle abrite une diversité de plantes et d’animaux plus élevée que les autres végétations de la région considérée, la haute diversité animale étant liée à la diversité végétale, et spécialement à l’abondance des vieux arbres et du bois mort. Souvent importante, sa surface se compte en centaines, voire en milliers d’hectares, ce qui permet alors à la grande faune d’y trouver sa place.

En forêt, l’être humain n’a qu’un rôle de second plan : il n’en est pas l’auteur, mais se contente de l’exploiter – pour le bois, le gibier, les plantes médicinales et autres ressources. Les forêts tropicales abritent des ethnies forestières qui en sont les meilleures gardiennes et à qui elles fournissent tout ce qu’il leur faut pour y vivre sur le long terme. Les forêts des latitudes tempérées – en Europe, par exemple – sont entretenues par des corps de métier spécialisés : forestiers, bûcherons et gardes-chasses, dont les activités sont à ce point éloignées de l’agriculture qu’aucun ne songe à irriguer ni à utiliser en forêt des intrants provenant de la chimie de synthèse : ce serait inutile, puisque la forêt enrichit spontanément les sols qui la portent.

Système artificiel

Sur le plan économique, notamment pour la production et le commerce des bois, la forêt est très loin de représenter l’optimum, puisque la diversité biologique est antagoniste de la rentabilité économique. En contrepartie, cette diversité permet à la forêt de résister aux attaques parasitaires, aux violentes tempêtes et même aux feux, comme l’ont montré divers auteurs dont, tout récemment Joëlle Zask(Quand la forêt brûle. Penser la nouvelle catastrophe écologique,Premier Parallèle, 2019). La durée de vie d’une forêt naturelle ne doit rien à l’être humain ; elle est indéfinie et se compte souvent en millénaires, le facteur limitant étant un changement climatique.

La plantation d’arbres est un système artificiel dont la mise en place nécessite des investissements lourds ; elle comprend en principe une seule espèce, celle qui a été plantée. En France, c’est souvent un résineux exotique ; du fait de la plantation, tous les arbres ont le même âge. L’origine, la surface et la durée de vie de la plantation sont déterminées par les acteurs économiques en fonction des besoins du marché, sans référence à la biologie : la plantation d’arbres n’est donc pas un écosystème. La diversité végétale y est faible par définition, la diversité animale y est faible par manque de ressources alimentaires pour la faune. Quant à l’être humain, il n’habite pas durablement dans un « champ d’arbres », et il arrive qu’il se voie refuser le droit d’y pénétrer.

Sur le plan économique, la plantation d’arbres est très supérieure à la forêt, et elle se développe surtout dans les pays financièrement puissants. Ces plantations reçoivent de nombreux intrants – engrais, fongicides et pesticides –, ce qui altère les sols, avant d’être exploitées au stade de jeunes arbres adultes par des engins titanesques, des abatteuses et des broyeuses qui en quelques secondes les font tomber, les ébranchent et les tronçonnent avant qu’ils ne soient débardés par d’énormes poids lourds défonçant les chemins. Une courte période de rotation permet, après une coupe à blanc, la replantation de la même espèce au même endroit, ce qui a pour effet d’épuiser les sols, sauf à utiliser de nouveaux fertilisants. Je ne suis pas opposé aux plantations d’arbres : nous continuons à avoir besoin de bois, et elles continuent donc à avoir leur place dans notre économie, car il est préférable que le bois provienne des plantations plutôt que des forêts.

Tristes tropiques

Le fait que les plantations soient presque toujours monospécifiques les rend vulnérables aux pathogènes et aux parasites. En cas de violentes tempêtes, elles sont plus fragiles que les forêts, ce qui se comprend aisément dans le cas des résineux, à cause de la prise au vent de leur feuillage : lors de la tempête de 1999, la région de France où les arbres abattus par le vent ont été les plus nombreux fut celle des plantations de pins des Landes de Gascogne. « Rien n’est plus risqué qu’une culture monospécifique », relève le paysagiste Gilles Clément.

Les « champs d’arbres » sont aussi plus vulnérables aux feux que les forêts, comme l’ont démontré plusieurs enquêtes, dont celle de Joëlle Zask : les feux sont liés aux plantations, qu’il s’agisse de la Suède avec des résineux ou du Chili avec les eucalyptus. L’industrie forestière et les grands feux, dit l’auteure, forment « un couple inséparable ». Avec le temps, les plantations peuvent s’enrichir de quelques espèces arborescentes qui germent et croissent naturellement, traduisant une tendance au retour vers la forêt. En Suède, l’industrie du bois progresse aux dépens des forêts naturelles, et « jamais la Suède n’avait compté autant d’arbres et si peu de forêts », relève Maciej Zaremba dans son article « Massacre à la tronçonneuse en Suède » (Books, n° 99, juillet-août 2019). Particulièrement édifiant est le cas de la Malaisie, où la forêt est détruite pour planter des palmiers à huile à perte de vue.

Les régions tropicales, où 300 millions d’êtres humains vivent à proximité immédiate des forêts, sont particulièrement affectées par les aspects négatifs des plantations d’arbres – eucalyptus, pins, palmiers à huile, acacias, arbres à caoutchouc, tecks, gmelina, etc. – imposées par de puissantes compagnies internationales, souvent des compagnies pétrolières engagées dans le business des industries forestières (bois, pâte à papier, huile de palme). Ces compagnies prétendent, appuyées par des publicités massives, que leurs monocultures d’arbres constituent un véritable projet de développement, créent des emplois, augmentent les revenus des travailleurs locaux et stimulent l’économie nationale, permettent de lutter contre le réchauffement global du climat en fonctionnant comme des puits de carbone et réduisent la déforestation. Enfin, les industriels voient une justification de leurs plantations d’arbres dans le fait qu’elles sont certifiées FSC par le Forest Stewardship Council.

Confusion intolérable

Le World Rainforest Movement (WRM) a publié au Royaume-Uni, en 2003, Plantations are NOT forests (World Rainforest Movement), démontrant que ces allégations sont fausses : en réalité, les plantations d’arbres sont installées au détriment des forêts naturelles et sont l’une des principales causes de la déforestation ; elles ne freinent pas le réchauffement global, puisque le carbone des forêts détruites retourne dans l’atmosphère, tandis que les plantations, exploitées selon des rotations rapides, deviennent des sources de CO2 et non plus des puits ; elles ne créent aucun emploi durable, privent les populations locales des multiples ressources forestières, et bien souvent les expulsent au mépris des droits de l’homme, souvent par la violence. A la fin, dit le WRM en s’appuyant sur l’exemple de très nombreux pays tropicaux, les arbres ont disparu et les habitants n’ont plus d’emplois. Des mouvements de protestation se forment, comme le Réseau latino-américain contre les monocultures d’arbres, en Amérique tropicale. Quant à la certification FSC, elle a la valeur du FSC lui-même, laquelle s’est notoirement effondrée.

Cette confusion entre forêts et plantations d’arbres avantage les industriels du bois ou de la pâte à papier, qui accaparent les terres libres, y installent leurs dispositifs coûteux mais très rentables, puis tentent de nous faire croire que rien n’a changé et que les forêts sont toujours là. Leur publicité n’a pas cessé : un consortium d’industriels du bois a publié un Manifeste en faveur des forêts de plantation en France (Alliance forêts bois, 2012).

Mais la défense de la biodiversité est devenue un objectif si important au niveau mondial que nous ne pouvons plus nous permettre de tolérer la confusion que je dénonce aujourd’hui, si dangereuse pour la diversité animale et végétale. Un vœu, pour finir : que les forêts cessent de dépendre de la FAO, car elles font mauvais ménage avec l’agriculture. Ce dont nous avons besoin, c’est qu’une structure sous l’égide des Nations unies soit exclusivement chargée des forêts de la planète. »

Julien Bouissou. La traite négrière passé caché des firmes françaises

Axa, la Banque de France, Marie Brizard… A un degré moindre que leurs homologues britanniques, de nombreuses entreprises ont, elles aussi, bénéficié, plus ou moins directement, du commerce triangulaire

Bien avant son apparition dans les rayons de supermarchés, la célèbre anisette Marie Brizard, née à Bordeaux au milieu du XVIIIe siècle, remplissait les cales des navires négriers. Elle s’échangeait sur les côtes africaines contre des esclaves, transportés ensuite de l’autre coté de l’Atlantique pour travailler de force dans des plantations de canne à sucre. La liqueur figurait sur la liste des « marchandises de traite » chargées dans les ports français. La traite négrière n’a pas laissé en héritage que des statues ou des plaques de rue. Elle a aussi donné naissance à des fortunes discrètes, dont la trace a été perdue au gré des fusions, acquisitions et changements de nom.

Pour la première fois, la Royal Bank of Scotland, la Lloyds Bank, la Bank of England (BoE) ou encore le brasseur Greene King ont reconnu en juin, dans le sillage du mouvement Black Lives Matter, qu’une partie de leurs fondateurs ou ex-administrateurs avaient bénéficié de la traite des Noirs. Les entreprises de l’Hexagone sont bien plus silencieuses. Aucune n’a reconnu sa responsabilité ou présenté des excuses, alors que 4 000 expéditions négrières ont quitté la France, entre le milieu des XVIIe et XIXe siècles. « Les expéditions quittant le seul port de Liverpool ont été beaucoup plus nombreuses que dans tous les ports français pendant deux siècles », précise toutefois l’historien Eric Saugera.

Un commerce opportuniste

Ouvrons les archives et intéressons-nous par exemple à Jacob du Pan, ancien colon de Saint-Domingue, qui arrive dans l’Hexagone peu après que l’île a déclaré son indépendance sous le nom d’Haïti, en 1804. Grâce à une fortune tirée des plantations de canne à sucre peuplées d’esclaves, il cofonde en 1816 la Compagnie d’assurances mutuelles contre l’incendie de Paris, qui se fondra plus tard dans les Assurances du groupe de Paris, rachetées par Axa en 1989.

« La mutuelle en question n’a pas eu d’activité liée à l’esclavage », se défend aujourd’hui l’assureur français, tout en reconnaissant les faits. Il ajoute : « Nous ne pouvons, hélas, pas changer ce qui s’est passé ailleurs et avant nous. » Plus surprenant : Axa dit ignorer le nom des fondateurs d’une petite entreprise créée en 1816 à Rouen et qu’il considère comme son « ancêtre », à l’époque où la ville était très active dans « l’économie esclavagiste ». L’entreprise vient pourtant de célébrer le bicentenaire de la naissance de la Compagnie d’assurances mutuelles contre l’incendie dans les départements de la Seine-Inférieure de l’Eure, et elle y a même consacré un ouvrage à cette occasion.

Le passé d’autres entreprises est plus transparent mais ignoré. Le Monde a ainsi retrouvé dans le registre du tribunal de commerce le nom d’une célèbre maison de négociants encore en activité, et autrefois impliquée dans la traite négrière. Certes, l’activité de la Société française pour le commerce avec l’Outre-mer (SFCO) s’est dématérialisée depuis sa création, en 1685 : le commerce colonial a été remplacé par la gestion d’investissements financiers « ayant un fort impact social et environnemental ». Dans une interview accordée aux Hénokiens, une association internationale d’entreprises familiales et bicentenaires, Diego Gradis, qui se présente comme le« 13e chef de la maison Gradis », attribue la « bonne santé » de l’entreprise à « l’attachement à des valeurs transmises de génération en génération ».

Selon Frédéric Régent, historien à l’université Paris-I, « les expéditions négrières représentaient environ 5 % de celles de la maison Gradis à la fin du XVIIIe siècle ». A cette époque, la traite est un commerce occasionnel, voire opportuniste. « Plus de la moitié des armateurs négriers bordelais ne font d’ailleurs qu’une seule expédition, attirés par des rendements qui sont potentiellement parmi les plus élevés, mais aussi les plus risqués », explique Eric Saugera. Les navires peuvent disparaître en cas de révolte des esclaves, ou même être capturés par des pirates. En moyenne, 13 captifs sur 100 meurent pendant la traversée atlantique. Certains se suicident en se jetant à la mer, meurent de maladie ou sont tués pour prévenir toute révolte. Une fois arrivés à destination, leur espérance de vie ne dépasse pas dix ans.

Vers la fin du XVIIIe siècle, cette traite négrière représente, selon Frédéric Régent, au moins 4 % à 5 % de l’économie française et offre de nombreux débouchés aux marchands. Car les capitaines de navires négriers doivent acheter fusils, verreries, barres de fer et de cuivre, draperies ou encore eau-de-vie, pour les échanger ensuite contre des esclaves en Afrique.

A Cognac, de nombreuses barriques d’eau-de-vie sont envoyées dans les ports de Rochefort ou de Bordeaux pour être embarquées dans des navires. C’est à cette époque, en 1765, que Richard Hennessy fonde la maison du même nom, tombée depuis dans l’escarcelle du groupe de luxe LVMH. Le producteur de cognac dit « n’avoir trouvé aucun document d’archive » attestant une implication dans ce commerce triangulaire, même si sa directrice de la communication, Cécile François, reconnaît que « le système de traçabilité des barriques négociées à l’époque ne permet pas toujours d’identifier les destinataires finaux ». La plupart des exportations de Hennessy, à l’époque, partent vers l’Europe du Nord.

Or, comme le remarque l’historien Jean-Christophe Temdaoui, « l’eau-de-vie de Cognac était souvent achetée en Angleterre ou en Europe du Nord par des négociants, avant d’être réexpédiée en Afrique par des commerçants négriers ».

La traite négrière enrichit des négociants qui réinvestissent leur fortune dans la création de la Banque de France, à l’époque une banque privée adossée à l’Etat. L’institution préfère cependant minimiser ces liens : « Une minorité des 18 régents et censeurs qui fondèrent la Banque de France semble avoir directement bénéficié de l’esclavage », assure l’établissement.

L’esclavage a rapporté de l’argent, même au moment de son abolition. En 1825, l’Etat français impose à Haïti, qui vient d’arracher son indépendance, une dette considérable en guise de compensation pour les propriétaires français ayant perdu leur propriété esclavagiste. Puis ce même Etat verse une compensation aux propriétaires de La Réunion, la Guadeloupe, la Martinique et la Guyane, du Sénégal et de quelques territoires de Madagascar lors de l’abolition de l’esclavage, en 1848. Cette année-là, la France compte 248 560 esclaves dans ses colonies. Les compensations coûteront à l’Etat Français 7,1 % de ses dépenses publiques en 1849 et donneront naissance à de nouvelles aventures entrepreneuriales.

« Contrairement à ce que l’on observe à l’étranger – à la fois dans les grandes entreprises et les universités – il y a en France un déni largement assumé au sein de l’establishment économique sur ces questions historiques », déplore Pierre-Yves Bocquet, directeur adjoint de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage. Il a fallu la création de la base de données « Legacies of British Slave-Ownership » publiant la quasi-totalité des informations sur les expéditions négrières, par des chercheurs de la University College London (UCL), pour que les entreprises anglo-saxonnes reconnaissent leurs liens avec la traite transatlantique.

« Indemnisation incalculable »

A l’initiative d’universitaires français, le projet Repairs, qui rassemble les noms des bénéficiaires et les montants des compensations versées aux propriétaires d’esclaves, doit être dévoilé cet automne.« En France, peu d’historiens économiques se sont intéressés à l’esclavage », reconnaît l’historienne Myriam Cottias. L’effort de recherche est loin d’être encouragé par les institutions moralement liées à la traite négrière.

Aucune des bourses de recherche distribuées chaque année par la Banque de France ne s’est intéressée à cette question. La Caisse des dépôts et consignations (CDC), qui a été chargée du versement des compensations aux propriétaires d’esclaves, reste discrète mais a ouvert ses archives. Ces institutions ont accepté de financer la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, mais à distance, via leurs filiales ultramarines. Comme si la mémoire de l’esclavage ne se cantonnait qu’à ces endroits éloignés de la métropole.

La reconnaissance des liens avec l’esclavagisme pose l’épineuse question de la réparation. En 2013, le Conseil représentatif des associations noires (CRAN) a assigné en justice la CDC, lui réclamant des réparations au titre de sa participation à l’esclavage, considérée comme un crime contre l’humanité depuis la loi Taubira de 2001. « Nous ne disons pas que les entreprises d’aujourd’hui sont responsables, nous disons que certaines ont bénéficié de l’esclavage, c’est-à-dire qu’elles ont hérité de biens mal acquis qui devraient être restitués », explique l’ex-président du CRAN, Louis-Georges Tin.

En mai 2015, François Hollande a fermé la porte aux demandes de réparations financières. « L’indemnisation est incalculable en raison du temps, peut-on lire dans le Rapport de préfiguration de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, publié en 2017, le préjudice lié aux faits d’esclavage ne s’avère pas compensable. C’est un préjudice de l’histoire qui ne peut être soldé que par l’histoire, par l’action politique. »

« La première réparation, c’est la réparation de la connaissance, souligne l’historien Pape Ndiaye. Espérons que les entreprises iront plus loin en créant des bourses d’études, ou en finançant des programmes antiracistes. » Le passé de l’esclavage n’est pas si lointain.

D’abord parce que « ce système a produit des imaginaires et des théories racistes qui persistent », selon les mots de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage. Ensuite parce que le commerce d’être humains existe toujours. « Je ne crois pas qu’une entreprise ignorant la traite négrière puisse être vigilante sur les conditions de travail forcé chez ses fournisseurs, dans ses chaînes d’approvisionnement »,estime l’économiste franco-béninois Lionel Zinsou. L’étude du passé permet d’éclairer le présent, notamment la manière dont la traite a participé à l’essor de sociétés par actions, des assurances, ou du crédit. Pour Lionel Zinsou, « ne pas s’intéresser à cette histoire, c’est ignorer que l’esclavage a été central dans la construction du capitalisme français ».

Lucien Bonnaffé a dit

Il est capital que soient maintenant repris, approfondis et je dirai « popularisés », de grands thèmes cruciaux dont le trop faible impact jusqu’à ce jour rend compte du fait que le mouvement désaliéniste est resté occulté, sans aucun doute sous la responsabilité de pressions idéologiques au regard desquelles il représentait une insoutenable subversion.

Au cœur de cet ensemble de questions cruciales, tu trouveras :

L’éloge de la folie, la reconnaissance de la fertilité du pathologique, la dénonciation des conduites de contrainte normalisante, la recherche de conduites respectueuses du cours de la maladie comme aventure humaine hautement compréhensible.

La reconnaissance de la dimension poétique de la connaissance comme fondamentale pour la compréhension de la parole et du vécu de cet autre qui souffre d’un mal de la communication et pour la restauration du dialogue avec lui.

La mise en garde contre la nocivité des modèles médicaux traditionnels dans l’abord et le traitement de l’« inadaptation » et de la « folie ».

La reconnaissance du droit de cité au « discours profane », du droit de quiconque à parler de la folie à sa manière, à coté ou en face du « monde clérical » qui prétendait conserver le monopole de ce droit.

La libre recherche du rôle des facteurs socio-culturels, en définitive politiques, sur les avatars malheureux des aventures de la raison, et tout particulièrement la reconnaissance du fait que si le psychiatre est en position de percevoir des effets de crise dans l’ordre social, ces effets lui sont donnés principalement à travers les signes critiques observés dans l’ordre familial.

Lettre à un jeune psychiatre, paru dans « La Nouvelle Critique » n° 53, (234), mai 1972. Lucien Bonnafé.

Didier Sicard a dit : le virus s’arrêtera avant l’arrivée du vaccin

Entretien avec le Pr Didier Sicard, médecin, ancien président du Comité consultatif national d’éthique. Professeur émérite de médecine à l’Université Paris Descartes, spécialiste des maladies infectieuses. Public sénat. Par Rebecca Fitoussi

La Chine, l’Inde, l’Iran… Des pays où le virus repart. Est-ce la vie normale d’un virus ou est-ce la deuxième vague que l’on redoute ?

 Non, je ne pense pas que ce soit une deuxième vague. Il faut bien comprendre que lorsque le virus nous a surpris en janvier-février, en fait, il circulait depuis le mois de novembre, mais de façon complètement silencieuse. Le paradoxe de cette infection, c’est qu’il y a 2% de formes très graves, 50% de formes moyennement graves avec un peu de fièvre et environ 50% de formes totalement inapparentes. Autrement dit, quand des gens sont malades, on s’aperçoit que le bassin de personnes qui porte le virus est beaucoup plus important. Dans cette histoire de Pékin, d’abord il y a le traçage, on teste beaucoup plus, et puis, c’est parti d’un énorme marché d’animaux. Vous imaginez ! 140 hectares, c’est-à-dire 14.000 mètres carrés, c’est-à-dire 1 kilomètre 4 d’étendue.

 Mais il n’y a pas que Pékin, il y a l’Iran, le Bangladesh et d’autres pays. Vous nous dites en fait que le virus était là, est toujours là, et les foyers que l’on voit apparaître sont les restes de la première vague ?

 Les formes graves sont de 2% à 3%, mais lorsqu’elles apparaissent, le foyer qui est à la base, qui est souterrain à ces formes graves, il est considérable. On peut donc imaginer que lorsqu’on croit qu’il n’y a plus de cas, il y a toujours ces formes inapparentes qui continuent de circuler librement, et il suffit qu’elles se rassemblent pour qu’il y ait un foyer épidémique qui reparte. Il faut bien comprendre que, à l’opposé des autres épidémies où l’on repérait immédiatement les gens malades, là, on ne peut pas les repérer, sauf si on les teste. Donc, il faut un testage massif. Mais cela ne veut pas dire qu’il y a une deuxième vague. Cela veut simplement dire que, maintenant que l’on teste, on s’aperçoit qu’il y a toujours une circulation du virus.

Pense-t-on toujours que la chaleur a un impact sur la circulation du virus ?

 Probablement oui. Au Brésil, c’est la saison froide. Le virus résiste moins en pays secs et chauds qu’en pays froids. Peut-être qu’il y a des cofacteurs microbiens qui apparaissent et qui peuvent favoriser la gravité du virus. On ignore énormément de choses. La question, c’est : est-ce qu’il va y avoir une deuxième vague ? Je ne le crois pas. Il va y avoir la persistance, ici et là, de foyers qui vont être repérés beaucoup plus facilement qu’ils ne l’étaient en janvier ou février parce qu’immédiatement, il va y avoir un enfermement. En janvier et février, on s’intéressait aux 2% de formes graves, mais les 98% qui restaient, transmettaient le virus, par conséquent, l’épidémie se répandait. Même s’il y a la persistance du virus, on ne peut pas imaginer qu’avec une société actuellement beaucoup mieux préparée, il puisse y avoir une deuxième vague comme la première.

 On comprend donc que la menace est là, qu’elle est latente, qu’elle plane au-dessus de nous, Européens, mais qu’on est armés pour l’endiguer ?

 Absolument ! Elle plane, mais le fait que l’on puisse maintenant traquer le virus fait que, dès qu’on repère une personne malade, on va immédiatement chercher son environnement et repérer les personnes qui sont en bonne forme, mais qui ont manifestement la capacité de transmettre le virus. On a les capacités de repérage que nous n’avions pas au mois de janvier. Pourquoi l’épidémie a-t-elle été aussi dramatique ? Parce qu’elle s’est répandue de façon complètement silencieuse. On ne pensait pas que quelqu’un qui était en pleine forme, qui faisait de la gymnastique, était porteur du virus. Maintenant qu’on le sait, on s’aperçoit qu’il faut les traquer.

 Un autre point d’incompréhension :  le fait que Pékin ait décidé de refermer les écoles. En France, on a fini par se dire que les écoles n’étaient pas des foyers de contamination importants. Et pourtant, on voit qu’à l’étranger, dès que le virus resurgit, on referme les écoles… Éclairez-nous…

 Les enfants ne sont pas malades, mais ils peuvent être transmetteurs. Il est légitime, quand il y a un foyer épidémique dans un village, qu’on ferme l’école parce que l’école va permettre, même si les enfants ne sont pas malades, de transmettre le virus, cela me paraît logique.

 Est-ce que l’Europe aurait tout intérêt à ne pas rouvrir ses frontières ?

 Je pense que pendant plusieurs semaines, voire plusieurs mois, les frontières doivent rester fermées, et si elles ne le sont pas, il faut au moins une quarantaine pour tous les voyageurs qui viennent d’Asie ou d’Amérique du Sud, voire d’Amérique du Nord.

 On sait aujourd’hui que l’Allemagne a eu de meilleurs résultats parce qu’elle a profité de la courte avance qu’elle avait sur nous face au virus. Elle semble continuer cette stratégie, elle annonce l’interdiction des grands rassemblements jusqu’au mois de novembre au moins. La France devrait-elle aussi saisir cette avance pour prendre de telles mesures ?

 Cela dépend de quel rassemblement on parle. Si on prend un rassemblement dans un stade de football où les gens s’embrassent et sont à 40 cm les uns les autres, oui. Mais si vous avez un rassemblement de plusieurs centaines de personnes qui sont écartées les unes des autres, le risque est quand même extrêmement minime. Je vois mal comment on pourrait interdire des rassemblements en l’état actuel des choses, même en Allemagne, où le virus circule beaucoup moins. Je pense qu’il ne faut pas avoir une vision perpétuellement sécuritaire et maximale. Il y a un moment où il faut savoir raison garder, mais avoir les capacités de réagir. Au fond, ce qui change tout, c’est que notre capacité de réponse et d’isolement des malades et par conséquent de ceux qui ont rencontré le virus. Il faut avoir une réponse a posteriori plutôt qu’avoir une réponse a priori sécuritaire.

 Il y a la riposte au virus lorsqu’il est là, mais il y a aussi, et vous insistez beaucoup là-dessus, la recherche sur l’origine des virus. Selon vous, cela n’attire pas assez notre attention. Là encore, pour ce qui est de la Chine, c’est un marché de gros qui est soupçonné d’être la source des nouvelles contaminations. Un très grand marché qui approvisionne en fruits de mer, en fruits, en légumes. Pour le moment, on n’entend pas parler d’animaux sauvages et vivants…

 Mais évidemment puisque c’est interdit ! La Chine ne va vous dire qu’on a trouvé des pangolins et des chauves-souris ! On parle là d’une culture de base, d’une culture fondamentale, un peu comme pour nous, le poulet ou le steak. Tous les citoyens achètent clandestinement des animaux sauvages, cette vente ne s’est pas arrêtée par miracle. Quand les Chinois nous disent que le virus a été repéré sur une planche servant à découper des saumons de Norvège, ils nous prennent vraiment pour une population extrêmement naïve. Ils ne peuvent pas avouer puisqu’ils l’ont interdit. Mais tout cela est très souterrain, ce sont des sommes faramineuses qui sont en jeu. Sur un marché aussi gigantesque, cinq fois la superficie de Rungis, comment voulez-vous qu’on puisse contrôler chaque étal ? Donc l’hypothèse que je fais, c’est que si ce sont les mêmes chauves-souris, on peut imaginer que dans leur condition d’être entravée, de tousser, d’avoir de l’urine, le virus reparte. Si, par hasard, il y a aussi des pangolins, les deux virus s’associent et donnent une chimère qui a été l’expression de notre virus.

 Donc, pour vous, la Chine nous ment, encore ?

 Elle a commencé à dire qu’elle allait interdire les marchés d’animaux sauvages, mais en même temps, le président dit que la médecine traditionnelle doit continuer, que c’est une richesse. À partir du moment où les chauves-souris et les pangolins sont une base de médecine traditionnelle, on ne voit pas tellement comment une interdiction peut être respectée localement. Il y a une hypocrisie.

 Restons sur cette question culturelle chinoise et même asiatique. José Frèches, un spécialiste de la Chine, nous explique ceci :  « Il y a une tradition en Asie qui est de manger des animaux vivants ou qui viennent à peine d’être sacrifiés. Pour eux, c’est comme nourrir le souffle vital. Là-bas, on considère que chaque être vivant est possesseur du souffle vital et que celui-ci peut se transmettre entre les espèces, en particulier d’un animal à l’homme. » Comment lutter contre cette culture ancestrale ?

 On ne peut pas lutter. C’est exactement comme la drogue, jamais on n’arrivera à venir à bout de la marijuana ou de l’héroïne.

 Donc on doit accepter que ces virus émergent et déferlent sur nous ?

 Non, mais on ne doit pas être naïfs et on doit considérer que les travaux internationaux doivent se pencher sur le port de ces virus par les chauves-souris. Il y a tout un travail fondamental à faire, même si c’est en dehors de Chine. On peut le faire au Laos, au Vietnam, en Nouvelle-Calédonie, pour apporter du matériau de réflexion. On ne peut pas compter sur les Chinois. L’embarras chinois c’est que, s’ils interdisent réellement, s’ils pénalisent le marché d’animaux sauvages, ce sera la révolution en Chine. Les Chinois ne font pas le rapport entre leurs marchés et l’épidémie, personne ne leur dit que c’est ça. Ils continuent d’acheter ces animaux sauvages dans des étals absolument sordides puisqu’ils sont clandestins. Je suis frappé de voir que les mêmes causes produisent les mêmes effets. La théorie des saumons de Norvège sur une planche est une diversion de la Chine, mais qui, au fond, est légitime dans l’angoisse culturelle. Pékin se demande comment interdire quelque chose qui est fondamental. C’est comme si nous interdisions du jour au lendemain la consommation de steak ou de poisson. 

 Mais tant que ces pratiques ne seront pas interdites, il faudra s’attendre à voir apparaître ces virus et même à la voir se multiplier ?

 Probablement. L’hypothèse que je fais, c’est que les déforestations ont fait que les chauves-souris ont changé leur propre écologie, qu’elles se sont nourries d’arbres fruitiers. Par ailleurs notre proximité avec les grottes par le train, par la voiture, par les autoroutes, entre les grands marchés et les chauves-souris, c’est quelque chose de tout à fait nouveau. Toutes les épidémies ont besoin d’un responsable et ensuite d’un cheminement. La Route de la soie, c’est la route de la chauve-souris. La Route de la soie, c’est aussi l’exportation de tous les pangolins d’Afrique vers la Chine. En fait, c’est tout un écosystème mafieux qui fait que je vois mal comment on va pouvoir, avec de simples récriminations, arriver à bout du problème. Je comprends que la Chine soit très embarrassée. Mais il faut travailler dessus pour en apporter la preuve. Moi, je fais des hypothèses. Je ne suis pas à Wuhan, je ne suis pas à Pékin, mais cela me paraît logique.

 On parle beaucoup de l’Asie, mais quid des marchés africains avec de la viande de brousse ?

 Ce n’est pas la même chose, ce n’est pas de la même ampleur. Quand j’étais au Laos, encore récemment, j’ai vu dans les petits marchés, qu’on mangeait des chauves-souris, quelquefois un pangolin, j’en avais même acheté un moi-même sur un marché. Mais c’est sans gravité, un pangolin ne peut pas vous contaminer comme ça, ni trois chauves-souris. Mais si vous en avez 500 qui sont entravées et qui urinent, il y a une masse de virus associés au pangolin, et c’est ce qui va tout changer. Ce n’est pas simplement une chauve-souris, c’est la masse de ce marché qui est considérable. Il faut bien comprendre qu’on parle de milliards de dollars. On n’est pas simplement dans des marchés exotiques, comme si on allait le dimanche acheter une chauve-souris pour faire plaisir à ses enfants. C’est un marché fondamental, c’est un marché de base, et malheureusement, il est inaccessible aux chercheurs occidentaux et je vois mal comment on va pouvoir imposer des règles. D’où l’importance de travailler, nous, Occidentaux, sur les marchés africains, océaniens, asiatiques pour essayer de trouver la solution.

Le manque de chercheurs sur ces sujets a été l’objet de votre cri d’alarme très remarqué il y a quelques semaines sur France Culture. Grâce à cela, la direction de l’Institut Pasteur au Laos, que vous avez créé, a reçu la confirmation du renouvellement du poste de virologue qu’elle attendait depuis des mois.

 Heureusement ! Le bon sens voulait que ce poste qui avait été retiré en novembre 2019, ne pouvait plus l’être, ce n’était évidemment pas le meilleur moment. Très rapidement, le ministère des Affaires étrangères, qui finançait le poste, l’a remis.

 Y voyez-vous aussi une prise de conscience des autorités de l’importance de la recherche ? 

 Oui, mais encore insuffisante ! Je pense que c’est une chance fabuleuse d’avoir un Institut Pasteur au Laos, à quelques centaines de kilomètres de la Chine, qui est un lieu où l’on peut très rapidement repérer l’émergence d’un virus, on peut être sur le terrain. Beaucoup de pays nous envient d’avoir ces Instituts Pasteur. Il devrait y avoir une puissance de feu et une puissance de moyens qui n’est pas celle que l’on accorde actuellement. Le centre au Laos est un peu misérable, avec seulement quelques personnes, mais ce n’est pas un institut qui a la capacité de faire des recherches fondamentales.

 Donc, il faut une mobilisation internationale beaucoup plus importante ?

 Oui beaucoup plus importante ! Mobilisation internationale, cela ne veut pas dire : donnez-nous la réponse dans six semaines. C’est un travail de fond. Pourquoi les chauves-souris hébergent-elles autant de centaines de coronavirus ? Pourquoi ces coronavirus sont-ils beaucoup plus présents maintenant dans les chauves-souris qu’ils ne l’étaient il y a 20 ou 30 ans? Qu’est ce qui a changé l’écologie de la chauve-souris ? Ce sont les sciences humaines, l’écologie, les vétérinaires. Il faut travailler sur cette chaîne et pas simplement arriver au laboratoire pour dire quel est le génome qui a ces capacités de nuisance.

On a évoqué les origines, parlons aussi des traitements envisagés. Sur l’hydroxychloroquine, le débat est clos ? 

 Oui je le crois. Il n’est pas impossible que la chloroquine ait eu un effet sur certaines personnes. Mais manifestement, ce n’est pas le traitement. Il n’y a pas de débat là-dessus. Il n’y a pas de traitement, il n’y en a pas ! Au fond, il y a très peu de traitements sur les virus. Le sida a mobilisé des ressources absolument fondamentales. Pour la dengue qui tue beaucoup plus de gens dans le monde, par centaines de milliers, il n’y a pas de traitement. Pour la variole, il n’y a pas de traitement non plus ! Il y a beaucoup de maladies virales pour lesquelles il n’y a pas de traitement. Je ne vois pas comment on va trouver un traitement dans les prochains mois.

 L’OMS salue pourtant « une percée scientifique » dans l’essai clinique sur le dexaméthasone.

 Mais ce n’est pas une percée scientifique, c’est le traitement d’un choc immunologique. Quand le malade a une réponse qu’on appelle un « orage immunologique », la cortisone, c’est le meilleur traitement. Beaucoup de médecins l’ont utilisée depuis le mois de février pour sauver les malades. Et je pense que cela a une efficacité chez certains malades, peut-être un sur deux ou un sur trois, ce qui est considérable. Mais ce n’est pas le traitement du virus, c’est le traitement qui permet à l’être humain de ne pas être dévasté par une réponse excessive à ce virus. Le virus est tellement puissant chez certaines personnes qu’il va déclencher une réponse immunitaire dévastatrice, à tel point que cette réponse va aller au-delà de la destruction du virus en détruisant les cellules elles-mêmes. La cortisone, elle, calme. Les médecins que j’ai rencontrés depuis le mois de février, utilisaient la cortisone chez certains malades et observaient effectivement des bénéfices.

 Assez peu d’espoir donc sur un traitement, un espoir sur le vaccin alors ?

 Il est très compliqué à faire ce vaccin, notamment à cause de cette réponse immunitaire excessive dont je vous parlais. Si on vaccine les gens et qu’ils font des réponses immunitaires dévastatrices, qu’est-ce qui va se passer ? Prenons encore l’exemple de la dengue, il y a un an et demi, on a essayé un vaccin, on pensait même qu’on avait trouvé le vaccin contre la dengue, on l’a essayé aux Philippines. Il y a eu des morts ! Cette maladie fait que les anticorps contre le virus sont plus destructeurs que le virus lui-même. Donc, il faut être patient. Je crois qu’il ne faut pas espérer un vaccin avant fin 2021. Et ce n’est pas le vaccin qui va arrêter la maladie virale, le virus s’arrêtera avant l’arrivée du vaccin. D’ailleurs cela va être un problème parce qu’à ce moment-là, l’humanité va se dire qu’on n’a plus besoin de vaccin puisque la maladie s’est arrêtée. C’est justement l’erreur qu’on a faite avec le SRAS-1 qui s’est arrêté tout seul, on s’est dit « bon, passons à autre chose », on a arrêté les recherches qui auraient pu nous être utiles. Il faut continuer à travailler sans penser que la solution, c’est le vaccin.

patrick coupechoux. la psychiatrie dans la crise

La psychiatrie de secteur avait une vision humaine de la folie et du soin. L’abandon de celle-ci a plongé soignants et patients dans une crise.

« Le grand thérapeute italien de la psychose Gaetano Benedetti, disait : « on peut faire des erreurs, mais le patient nous les pardonnera si nous respectons sa façon d’être un homme. » Il s’agissait là d’une prise de parti philosophique : si la folie est « une façon d’être un homme », elle concerne la personne dans son intégralité, ses émotions, ses angoisses, ses désirs, ses peurs, ses douleurs, son histoire personnelle, tout ce qui en fait un être humain unique. La folie n’est donc pas une maladie comme une autre et l’on ne saurait la soigner comme une autre : pour Benedetti, le soin, c’est la relation. C’est là le rôle noble de la psychiatrie : établir une relation avec une personne qui a le plus grand mal à communiquer avec le monde. Cette vision humaine est celle de la psychiatrie de secteur, cette psychiatrie « désaliéniste » qui a voulu en finir avec l’asile.

Formidable tentative : il s’agissait de sortir les fous de l’enfermement, de leur permettre, de vivre avec les autres humains en société. Il s’agissait de rompre avec des siècles d’histoire où la folie a été exclue, bannie, persécutée, brûlée, enfermée – « l’enfermement une conduite primitive », disaient deux des créateurs de la psychiatrie de secteur, Lucien Bonnafé et Georges Daumezon. Pour cela, on a inventé une nouvelle psychiatrie, désireuse de faire reculer la « pensée magique » qui anime les gens « normaux » pour qui les fous sont des êtres d’une « essence différente » comme disait Paul Sivadon, l’une des figures du désaliénisme.

Cette nouvelle psychiatrie est tournée vers le monde, elle n’est plus enfermée dans ses certitudes médicales. Elle créé des lieux d’accueil dans la cité, où les équipes pratiquent « la continuité des soins » : ce sont les mêmes soignants qui s’occupent du patient dans et hors de l’hôpital. Autrement dit, il ne suffit pas d’abattre les murs de l’asile – sous peine de retrouver des gens à l’abandon dans la rue ou en prison comme c’est le cas aujourd’hui – mais il faut accompagner les patients aussi longtemps que cela est nécessaire. Cette psychiatrie-là marche, on en fait l’expérience.

Il est très important de le rappeler : la vision qu’une époque se fait de la folie conditionne les politiques de santé mentale qu’elle met en œuvre. La conception humaine du secteur implique de mettre le patient au cœur de toute décision (« le vrai directeur de l’hôpital, c’est le malade ! » disait Philippe Koechlin, l’un des animateurs du désaliénisme) dans des lieux d’accueils nombreux et proches de lui, avec des soignants formés, en lien étroit avec les élus locaux, les médecins de famille, les associations… Tout ce qui a été, tout ce qui est en train de disparaître. Car la vision dominante de la folie a changé. Elle présente aujourd’hui trois visages indissociables.

Un visage scientiste : la maladie mentale est le produit d’un dysfonctionnement du cerveau, du système nerveux ou de l’appareil génétique et cette affirmation ne souffre aucune discussion. La psychiatrie, disait-on jadis, se trouve au carrefour de plusieurs disciplines – médecine, psychologie, sociologie, anthropologie, politique…- aujourd’hui, il n’y a plus qu’une seule voix. Le résultat, c’est une chosification du patient. Le psychiatre devenu un expert, n’a plus face à lui un être humain singulier, pas même un malade, mais une maladie. Logiquement, le médicament est devenu le cœur de ce que l’on n’appelle même plus le soin.

Il faut ajouter à cela que la science est incapable de tenir sa promesse, celle de donner une explication globale de la folie. On lui prête l’ambition de donner les clés mais celles-ci font défaut – on a fait le DSM V, la dernière version de la bible de la psychiatrie américaine, avec l’espoir que pourraient y figurer les marqueurs de la schizophrénie, mais en vain. D’un côté la science va tout expliquer, de l’autre elle ne résout rien, ce qui alimente les comportements archaïques vis-à-vis de la folie, et singulièrement la peur. Or lorsqu’il y a soin, au sens humaniste du terme, il y a rencontre et la peur recule.

Un visage gestionnaire. Aujourd’hui, la maladie mentale est considérée comme un « fardeau » financier, le « retour sur investissement » étant très limité. C’est dire que toutes les mesures prises depuis quelques décennies, visent à alléger ce poids. Cet objectif est celui de toute politique de santé mentale. Lorsque l’on fusionne deux secteurs, ce n’est pas pour le bien du patient – éloigné ainsi de l’équipe soignante – mais pour des raisons financières. Depuis belle lurette le patient n’est plus le directeur de l’hôpital…. D’où déshumanisation de fait.

Enfin un visage sécuritaire. La vieille priorité de la sécurité refait surface. On se souvient du discours de Nicolas Sarkozy en 2008 à Antony dans lequel il a martelé que le malade mental était dangereux et que son devoir de Président était d’en protéger la société – ses successeurs ne l’ont d’ailleurs pas contredit. Individuellement, le patient est un citoyen qui doit se « rétablir », faute de quoi, il devra rejoindre les populations à risques qu’il faut surveiller et gérer.

En réalité, le patient n’est plus considéré comme un être humain à part entière, et l’on voit se dérouler sous nos yeux les processus de banalisation du mal qui confinent à la barbarie : contention, isolement, exclusion dans la rue ou enfermement en prison – qui se substitue souvent au vieil asile. On a pu voir avec horreur des patients attachés à leur lit pendant des semaines, enfermés en chambre d’isolement pendant des mois, à tel point que la contrôleure des lieux de privation de liberté, Madame Adeline Hazan, a tiré la sonnette d’alarme, dénonçant de graves atteintes aux droits de la personne humaine.

En fait la crise de la psychiatrie ne vient pas d’un trop de secteur, mais de la liquidation de celui-ci.

Elle est en cela celle de notre monde. Il ne faut pas s’y tromper : il ne s’agit pas que des fous, ceux-ci, comme toujours, constituent un sismographe, un indicateur de ce qui se passe en profondeur dans la société. La négation de l’humain est à l’œuvre partout et elle ouvre un gouffre devant nous. Comme le dit le philosophe Henri Maldiney : « L’homme est de plus en plus absent de la psychiatrie, mais peu s’en aperçoivent parce que l’homme est de plus en plus absent de l’homme. »

Claude Lévi-Strauss. Allocution prononcée le 10.06.1975. GHR 1 / 3

à l’occasion de l’inauguration de la galerie culturelle du musée national des Arts  et Traditions populaires.

« À Georges Henri Rivière. Un hommage venu du fond  du cœur, ce texte où j’ai maladroitement tenté de dire ce qu’il fit, affectueusement. »

« Quand il m’a demandé de prononcer cette allocution, M. Jean Cuisinier, conservateur en chef du musée des Arts et Traditions populaires, m’a fait un honneur qui me touche profondément et dont je le remercie. Et pourtant, je ne puis me défendre du sentiment qu’en acceptant, j’ai commis une sorte d’imposture, si modeste et en un sens risible fut mon rôle dans l’affaire qui nous réunit aujourd’hui. 

Voici bientôt quinze ans, Georges Henri Rivière me proposa d’imaginer un plan —appelé, je crois, « idéologique »— pour la galerie culturelle qui sera inaugurée tout à l’heure. Une fleur exotique que j’avais sous les yeux m’inspira une forme bizarre; je l’adoptai d’enthousiasme sans me douter qu’un gros œuvre déjà sorti de terre exigeait un quadrilatère. Pour sauver le peu qui pouvait l’être, mes amis GHR et Jean Cuisinier à sa suite durent désarticuler mon plan, rabattre ses parties les unes sur les autres, et faire enfin rentrer une composition mouvementée dans un emballage géométrique. Ce travail, est-il besoin de le dire, requit d’eux et de leurs collaborateurs infiniment plus d’ingéniosité, de patience et de talent que mon esquisse désinvolte n’en avait réclamé. C’est donc à eux tous qu’eut dû revenir l’honneur de présenter une œuvre qui, sous d’autres rapports aussi, est entièrement la leur, ma contribution initiale n’ayant en fin de compte eu d’autre résultat que de compliquer leur tâche, ce dont ils se seraient bien passer.

Mais peut-être avaient-ils une autre raison pour souhaiter qu’un ethnologue, qui s’est voué à l’étude de sociétés très lointaines, vînt saluer ici l’achèvement d’une entreprise tout entière consacrée à la nôtre. L’ethnologue n’est-il pas bien placé, en effet, pour souligner le paradoxe qu’un musée consacré aux arts populaires  de la France soit terminé presque quarante ans après celui qui, sur la colline de Chaillot, illustre les arts populaires de l’Asie, de l’Afrique, de l’Amérique et de l’Océanie ? Ce paradoxe reflète une situation réelle et qu’on a souvent dénoncée : de toutes les sociétés traditionnelles qui existent ou ont existé récemment sur la terre, celle que nous connaissons le moins bien, c’est la nôtre; ou du moins ce l’était avant que ne se dresse —tout à la fois musée, institut de recherche et laboratoire— l’édifice qui nous accueille aujourd’hui.

Aux notables d’Asie, d’Afrique et d’ailleurs qui viennent parfois me voir et me demandent quoi faire dans leur pays, je réponds que je ne peux leur donner qu’un conseil : celui de ne pas répéter nos erreurs, et instruits par notre déplorable exemple, de ne pas laisser disparaître —sinon même aveuglément détruire— des parlers, des techniques, des tours de main, des coutumes et des croyances avant de les avoir pieusement recueillis. Faute de quoi ils s’apercevront un jour que ce terreau enrichi par les siècles pour qu’y fleurisse leur humanisme n’est plus qu’un sol stérile où dépériront ses racines; et que confondus à d’autres sur une planète anonyme, ils y subsisteront comme un peuple orphelin et déshérité. Il m’arrivait parfois d’ajouter : visitez la galerie Traditions populaires : voyez tout ce qu’on y a rassemblé et faites de même, en songeant à ce qu’aurait pu être ce musée, l’eût-on constitué il y a seulement un siècle. Vous avez un peu plus de temps que nous, mais hâtez-vous…

Le génie de GHR, secondé par une admirable équipe, fut de mettre à profit cette infime marge de durée dont la plupart d’entre nous ignorions qu’on pouvait encore disposer. À force de volonté têtue, de labeur, de savoir et d’imagination, il a réussi à bloquer pendant quelques années la machine du temps, et même, pourrait-on croire, fait rétrograder ses rouages du peu qu’il fallait pour se donner du répit et découvrir au fond de quelques vallées, dans des villages délaissés par l’agitation moderne où dans la mémoire des anciens, ce qui semblait à jamais disparu et qu’il a ramené au jour. Ainsi prit forme ce musée —votre œuvre, cher GHR— dont vous écriviez en 1963 qu’il fut « créé au dernier moment où il restait encore possible de constituer son patrimoine ». Et vous ajoutiez : « Nos arts populaires agonisent depuis plus d’un siècle et notre culture matérielle les suit dans une course à la mort. Une France nouvelle naît […] une France traditionnelle disparaît dont notre musée […] sera le mémorial. »

Depuis un tiers de siècle que vous en conçûtes le projet, on put souvent douter que ce mémorial ne verrait jamais le jour. Fondé officiellement lors de l’exposition de 1937, mais relégué dans les sous-sols du palais de Chaillot, le musée allait recevoir ses premiers crédits quand éclata la guerre. Sans se laisser abattre, son animateur recourut aux « chantiers intellectuels » pour rassembler une équipe qui, de 1941 à 1946, en dépit des difficultés et parfois des dangers, sillonna la France et récolta 100 000 documents. Dès la Libération, le travail proprement muséographique reprit, mais fut interrompu de nouveau pendant deux ans par une session de l’ONU qui réquisitionna tous les locaux du Palais de Chaillot. En 1951 enfin, toujours campé dans son humble sous-sol (où cependant, il trouva moyen d’héberger pendant quelques années mon séminaire de l’École des hautes études dont ce fut la période la plus vivante et la plus féconde), le musée présenta au public sa première exposition temporaire, consacrée à la Bretagne. En 1963, il en était déjà à la vingtième, dont je me bornerai à citer les mémorables : en 1953, « Théâtres populaires de marionnettes »; en 1956, « Trésors d’art populaire dans les pays de France »; en 1959, « Mireille »; en 1962, « Bergers de France » puis « Potiers du Haut-Berry »; en 1963, « Arts et traditions des pays de France ». Dès cette époque, le nouveau siège commençait à s’élever. Après que GHR eut pris une retraite toute théorique —car jamais on ne le vit plus jeune et plus actif— il revint à Jean Cuisenier de continuer l’œuvre de son prédécesseur, non sans d’ailleurs s’assurer son aide puisqu’il lui a confié l’organisation de la galerie culturelle qui ouvrira ses portes dans un moment.

Le public pourra s’y faire une idée, combien partielle, des richesses d’un musée né il y a moins de quarante ans, et qui compte aujourd’hui dans ses galeries et ses réserves plus de 800 000 objets ou documents dont la collecte ou l’acquisition —GHR le rappelait lors d’une récente séance du Conseil artistique des musées nationaux— coûtèrent à peine la moitié de la somme que nos musées de peinture déboursent pour une toile de Fragonard ou d’un maître contemporain.

Et pourtant, c’est là France toute entière qui se révèle ici à nos yeux étonnés; France des profondeurs, dont nous ne savions rien ou si peu, citadins invétérés que nous sommes, mais en présence de laquelle nous rapprenons une des leçons d’Émile: « C’est dans les provinces reculées, où il y a moins de mouvement, de commerce, où les étrangers voyagent moins, dont les habitants se déplacent moins, qu’il faut aller étudier le génie et les mœurs d’une nation […]. Étudiez un peuple hors de ses villes, ce n’est qu’ainsi que vous le connaîtrez […]. C’est la campagne qui fait le pays. » (livre V).

On ne doit pas imaginer par là que le musée des Arts et Traditions populaires se borne à commémorer des genres de vie révolus, ni d’autres qui subsistent encore mais qu’une évolution inévitable condamne sans appel. En créant vers 1965 le Centre d’ethnologie française qu’abrite aussi ce bâtiment, GHR n’a pas seulement réalisé la première association organique entre les Musées nationaux et le Centre national de la recherche scientifique. Il a aussi infusé un esprit nouveau aux études jusque-là dites de folklore en stimulant l’intérêt pour le temps présent. Car, sous des formes imprévues qui parfois déconcertent, la vie populaire continue dans des campagnes qui changent, des provinces qui s’animent et jusqu’au cœur des cités modernes. 

À l’occasion d’un feu de la Saint-Jean, Restif de La Bretonne déplorait il y a deux siècles que les vieux usages eussent perdu leur « folie » et leur « simplesse bonace »: prétextes désormais pour abuser des filles et dévaliser les badauds. Quelle valeur aurait pourtant aujourd’hui, menée selon les règles de la méthode ethnographique, l’observation d’un feu de la Saint-Jean en place de Grève à la fin du 18e siècle ! Ce n’est pas ici qu’on répéterait cette erreur; on s’y tient, au contraire, à l’écoute du blé qui lève, on s’y montre passionnément attentif aux « faits naissants ». L’expression est de Van Gennep, nom que je m’en voudrais de n’avoir pas prononcé en ce jour et dans une maison dont tous les membres, j’en suis sûr, souhaiteraient que s’il avait vécu jusqu’à cette cérémonie qui coïncide à deux ans près avec le centenaire de sa naissance, Van Gennep eût salué en eux sa postérité.

Quel spectacle, interroge Jean-Jacques Rousseau dans sa réponse à Bordes, nous présenterait le genre humain composé uniquement de laboureurs, de chasseurs et de bergers? Et il répond : un spectacle infiniment plus beau que celui du genre humain composé de poètes, d’orfèvres et de musiciens. Voici qu’après avoir réservé pendant des siècles ses faveurs au second de ces mondes, la puissance publique reconnaît enfin les mérites artistiques du premier en lui consacrant un musée.

Elle démontre ainsi que les deux mondes sont moins éloignés qu’il ne semble :  car, dans ces galeries, nous constatons que des laboureurs, des chasseurs et des bergers peuvent être à leur façon poètes, musiciens, peintres et même orfèvres, et qu’entre l’art prétendument savant et l’art dit populaire se sont toujours produits des chassés-croisés. 

L’art populaire n’est pas seulement le conservatoire de traditions séculaires et parfois millénaires. Il est aussi un creuset, que les foyers cachés de l’âme collective maintiennent en permanence à la température de fusion. Un brassage et un rebrassage inconscients s’y opèrent, alliant des vestiges ancestraux et des créations savantes après qu’elles ont filtré du haut en bas de l’échelle sociale et que, fondues dans la masse, elles ont, si j’ose dire, troqué leurs lettres de noblesse pour un acte de naturalisation. S’il m’est permis en terminant d’émettre un vœu, ce sera qu’animés par un mouvement inverse, nos poètes, nos orfèvres, nos peintres, nos musiciens, et avec eux nos dessinateurs industriels et nos architectes, en interrogeant les vitrines de ce musée, trouvent un renouveau d’inspiration dans ce sens profond de la matière, cette convenance de la forme à la fonction, cette élégance discrète et raffinée qui sont la marque impossible à méconnaître du travail des mains : le plus près de la nature disait encore Rousseau, mais où pourtant aussi, l’art de chaque pays —et ici singulièrement du nôtre— affirme son originalité et sa grandeur. »