Pour un Passage Turquetil rendu aux piétons et végétalisé

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Champ et contrechamp du Passage Turquetil végétalisé, (1) option houblon (© EB), (2) option fleurs grimpantes, avec en point de fuite Le Comptoir Voltaire (© Céline Blondel)

Pour un Passage Turquetil rendu aux piétons et végétalisé

Projet de quartier déposé sur le site des budgets participatifs le 18/02/2016 par Céline Turquetil
Projet d’arrondissement
Passage Turquetil, 75011 PARIS

(Par un groupe de riverains)

Pour rendre le passage aux piétons, nous souhaitons mettre un terme à son utilisation comme itinéraire de contournement par les véhicules et le végétaliser.

Pour y parvenir, sur la proposition de la Mairie du 11e, il est envisagé d’interdire la circulation automobile dans le tronçon compris entre le n°8 du passage et la rue de Montreuil. Afin de maintenir la desserte du parking souterrain au n°8 du passage Turquetil, le tronçon donnant sur l’avenue Philippe Auguste sera mis en double sens de circulation.

Nous installerons à l’occasion d’un chantier participatif des jardinières accueillant une diversité de végétation, d’ornement et comestible.

On y trouvera notamment des plantes grimpantes sur des structures légères et amovibles*. En particulier des pieds de houblon viendront abonder le projet les Houblonniers parisiens**» (…) dont l’objectif est de faire naître à Paris une filière de production de cônes pour alimenter des brasseries locales, dans la fabrication de bières artisanales parisiennes et de qualité. Zone-AH!* association spécialisée dans l’agriculture urbaine dont le siège est riverain du passage, et l’association Houblons de France, sont parties prenantes de ce projet de quartier.

Le chantier pourra être géré de manière participative pour inciter les voisins et des personnes tiers à s’intéresser à l’initiative que nous pourrons présenter à l’occasion de la Fête des Voisins en juin 2016, à l’entrée du passage et face au Comptoir Voltaire. La phase de concertation avec les riverains immédiatement concernés (copropriétés) a déjà débuté.

Céline Turquetil a évalué son projet à 10000 € ***

Commentaires additionnels

* Exemple de dispositif arachnéen d’accrochage végétal, mur de la rue Bouvier, 11ème arrondissement, près de Turquetil http://lantb.net/uebersicht/?p=10499

** Posté sur le site par Bruno le 18/02/2016

(…) Les Houblonniers parisiens : https://www.facebook.com/groups/houblonniersparisiens/
Un partenariat des associations Houblons de France (http://houblonsdefrance.fr/) et Zone-AH! (http://www.zone-ah.org) dans le cadre du projet ZéBU, l’écosystèmes de brasseries urbaines. Zone-AH! est membre du Collectif Babylone http://living-roof.paris/le-collectif/, avec Toits Vivants http://www.toitsvivants.org/, Vergers Urbains http://villecomestible.org/, Artel, DANT http://dant.fr/, Miel de Quartier http://www.mieldequartier.com/, Synterrae http://synterrae.fr/synterrae/, Ecole du Compost http://www.ecoleducompost.fr/, BLU, Peer2Peer Foodlab https://p2pfoodlab.net/index.fr.html

*** Posté sur le site par Céline Turquetil le 18/02/2016

Estimation du cout du projet à préciser : 10 000 €
– Achat artisanat local ou construction des bacs : 300 € par bac, 10 bacs (3 000 €)
– Approvisionnement des plans végétaux en filière locale (associations)
– Substrat préparé à partir de terre végétale, compost et ressources organiques locales
– Conception et paysagisme du passage (associations locales)
– Main d’oeuvre aménagement végétal (limitée en mode chantier participatif)
– Aménagement voirie : limité pour un changement de sens de circulation et installation de bornes rétractables ou escamotables (2 000 €)
– Concertation, communication, événementiel autour du projet.

Liens documentaires sur la généalogie du projet

Le dossier Passage Turquetil. 1. 1.

Le dossier Passage Turquetil. 1. 2.

Kristeva. Du « sentiment océanique »

INTERVIEW Julia Kristeva : «Pour un intellectuel, dire, c’est faire»
Par Robert Maggiori et Anastasia Vécrin

« Pour Beauvoir, la liberté est «un besoin indéfini de se transcender» qui «doit contester, en son propre nom, les moyens dont elle use pour se conquérir».

Q. : « Toute une tradition de gauche a considéré que la croyance était une sous-catégorie de la pensée. Et maintenant, elle se trouve fort dépourvue. Vous ne voulez pas être idéologue, mais négliger l’idéologie, n’est-ce pas laisser la place aux «croyances» qu’elle légitime ?

Kristeva : Depuis une dizaine d’années, je me suis intéressée à la composante anthropologique préreligieuse qu’est «cet incroyable besoin de croire». Freud le relie au «sentiment océanique»* de l’enfant dans les bras de sa mère : la reliance maternelle s’ensuit ; et à la reconnaissance réciproque, affective et protectrice, avec le premier tiers, le père. Le besoin de croire est l’aube du lien, le degré zéro de son écriture. Au départ, croire veut dire : «je donne mon cœur en attente de restitution» ; il a donné credo, foi, et crédit bancaire. Le besoin de croire satisfait, je suis capable de savoir. Les deux mouvements, croire et savoir sur le chemin de l’autonomie, sont nécessaires pour la construction de la personnalité. Mais si l’enfant est un questionneur, l’adolescent est un croyant. Il a besoin d’idéaux. Si cette quête n’est pas reconnue par lui et par les autres, elle s’inverse en punition et autopunition, vandalisme et destruction, en «maladie d’idéalité». A la Maison des adolescents, à l’hôpital Cochin, une équipe interculturelle et ethnopsychiatrique accueille des jeunes qui tentent le suicide, plongent dans l’anorexie ou adhèrent, secrètement, à des thèses complotistes contre les «impurs», pouvant se pervertir en «mal radical». Ils trouvent dans l’islam, une revanche, la «pureté» comme seule issue à leur mal-être, avec, «en prime», une communauté offensive et la jouissance morbide de la vengeance par le sacrifice. Pour les aider à investir le goût de la vie, l’équipe réinterroge le religieux, la soumission à l’«orthodoxie de masse» (Abdennour Bidar) qui, en ignorant la personne, en réduisant la femme à une proie, répand dans l’islam une culture de mort.

Q. : Contre quoi faut-il se battre ?

Kristeva : Contre le nihilisme. J’appelle ainsi le déni de la personne, la banalisation du raisonnement et le culte intégriste de la pulsion de mort portés par les prouesses de la technique et les ravages de la spéculation financière globalisée. Ce nihilisme culmine dans le mal radical, qui consiste à instrumentaliser le religieux pour déclarer certains humains superflus et les exterminer froidement. J’ose reprendre le mot usé d’«humanisme», à savoir une refondation continue de cette culture des Lumières, qui s’est détachée des religions pour fonder une morale universelle.

Par-delà et avec cette rupture, les sciences humaines affinent, inlassablement, les moyens d’élucider les croyances et les logiques des faits religieux. Mais au nom d’une paix sociale mal comprise, nous n’osons pas dénoncer, dans l’espace public, ces plis de l’islam qui flattent la pulsion de mort. Il est urgent de le faire, sans ostracisme ni caricature, en analysant comment ces logiques et dérives nous concernent. Si nous sommes incapables de les déconstruire, nous sommes complices du nihilisme. Voltaire ne mène pas seulement à Charlie Hebdo, aux feux croisés des idéologies, il mène aussi à Freud… et à Beauvoir. Une réflexion internationale sur les crispations identitaires, le fanatisme, l’éducation est plus que nécessaire. La sécularisation n’est pas une «postreligion», qui se contenterait d’opposer «nos valeurs» à «leurs dogmes». Notre ultime idéal universel n’est autre que la capacité de penser. La seule «félicité» qui aide à vivre, disait Arendt, face au déferlement du mal radical. »

‘Note

* « Le sentiment océanique représenterait à la fois l’expérience d’inclusion dans le tout et de dissolution dans le tout, et cela justifierait le rapprochement non seulement avec le maternel, mais aussi avec le négatif en tant que dissolution des liens individuels, propre à la pulsion de mort. Le négatif maternel renvoie inévitablement à un excès de présence de l’objet, correspondant à la perte de soi (tel est le champ de développement d’une éventuelle psychose), ou à l’absence de l’objet auquel on aspire nostalgiquement à s’unir, en opposition à l’hyperprésence de soi (et là nous sommes dans le champ de la mélancolie). Un exemple clinique, mis en relation avec la Reine de la nuit de La Flûte enchantée de Mozart, montre le rapport entre sentiment océanique en tant que perte extatique de soi et des limites, et sentiment océanique en tant qu’annexion au maternel et annihilation de soi ; mais il montre par ailleurs la façon dont le négatif maternel vise à annuler la fonction paternelle en tant qu’instance séparatrice. »

Andrea B. Baldassarro, Le « sentiment océanique » dans le négatif maternel
Dans Revue française de psychanalyse 2011/5 (Vol. 75)

Dominique Méda a dit

« Reconnaitre que la croissance ne pourrait jamais revenir », Dominique Méda dans Libération 25/01/2016
Extrait :
«Quels pourraient être les composants d’un scénario visant à résoudre à la fois la question écologique et la question sociale ?
Il s’agirait – pour une fois – de réussir les transferts de main-d’œuvre et le développement des qualifications que la reconversion écologique suppose en mettant en œuvre de puissants mécanismes de sécurisation garantis par les institutions – le service national du climat proposé au Royaume-Uni par la campagne «Un million d’emplois pour le climat» constitue une proposition intéressante. De mobiliser des moyens conséquents pour accompagner la formation et la qualification des personnes. De développer des emplois de toutes natures nécessaires pour répondre aux besoins sociaux plutôt qu’à l’augmentation du profit et de la rentabilité. De substituer à l’actuel partage du travail, sauvage, un partage civilisé, contribuant à l’égalité entre hommes et femmes. De poursuivre des gains non plus tant de productivité que de qualité et de durabilité des produits, comme le propose l’économiste Jean Gadrey. Cela suppose d’autres outils de mesure de la richesse, d’autres organisations du travail, d’autres formes d’entreprises capables de prendre en considération l’apport des salariés. Cela suppose sans doute aussi l’édiction de normes sociales et environnementales mondiales, un rôle beaucoup plus déterminant confié à l’Organisation internationale du travail et à une Organisation mondiale de l’environnement et d’autres règles du commerce international telles que celles figurant dans le Mandat commercial alternatif européen.»

Jeunes filles élèves du CET de Vaux-le-Pénil, 1972

Présentation du film : CET 1972
Titre : Jeunes filles élèves du collège d’enseignement technique de Vaux-le-Pénil, février 1972.
Réalisation : Liliane Terrier et Jean-Louis Boissier
En relation avec le cours des départements Cinéma et Arts-Plastiques de Paris 8-Vincennes : « Mouvement de la jeunesse »
Film tourné avec cinq élèves du Collège d’enseignement technique de Vaux-le-Pénil et leur professeur de français Liliane Terrier, février 1972. Extraits (5 mn 18 s) choisis sur 30 minutes de rushes. Éclair-Coutant 16 mm, son synchrone sur Nagra. Production : Université de Vincennes. Numérisation : CNC, BnF, octobre 2015. Première projection publique : Vidéo et après, Centre Pompidou, 16 novembre 2015.

« Les jeunes filles du cet de Vaux-le-Pénil

Consonance un peu grivoise de ce nom de village péri-urbain proche de Melun. En 1972, j’ai 26 ans, je suis à Vincennes recyclée étudiante en arts plastiques après une licence de lettres obtenue à Grenoble, grâce à laquelle je suis prof précaire de français dans le collège d’enseignement technique de Vaux le Penil. Les jeunes filles expliquent dans le film ce qu’elles y apprennent. J’habite à Paris, je vais à Melun en train par la Gare de Lyon, puis un car m’emmène jusqu’au collège. En traversant Melun en car, je garde le souvenir d’avoir vu des prisonniers sur le toit de la prison. C’est l’époque des révoltes des prisonniers de droit commun soutenues par Foucault, Defert, Deleuze. Ou l’ai-je rêvé? L’idée de filmer les jeunes filles est liée à ça, elles sont elles-mêmes incarcérées dans ce CET. La figure du bosquet où nous choisissons de les filmer, dans le parc de Melun, -réminiscence rousseauiste de la Nouvelle Héloïse (une rencontre amoureuse avec un témoin, dans un bosquet, qui fait événement http://circonstances.net/moments/?p=126) ou de ces groupes de figurines bosquettisées, en porcelaine de Derby * (18e siècle)-, est le lieu d’une échappatoire dans une pseudo nature à leur condition de prisonnières, comme le toit de la prison de Melun, devenu terrasse à l’air libre où se rassemblaient les prisonniers. On pourrait aussi évoquer le peuple reforestisé de Straub et Huillet, ou les paysans dans les marais de Paesa de Rossellini.
Bosquettisées veut aussi dire chez Rousseau, inscrites dans notre mémoire, ici par le film, car pour ma part, je les avais complètement oubliées, ces jeunes filles, jeunes travailleuses en formation. Il faut souligner la qualité de l’image cinématographique, – celle d’une estampe gravée en taille douce et eau-forte dix huitièmiste, technique particulièrement apte au rendu minutieux du feuillage et des corps** -, cadrés dans notre film en plan américain.
Ce groupe dialogue avec la caméra fixe – le témoin – (sauf de très légers zooms) et se reconfigure devant elle, continuellement, dans le cadre, dans une micro-gestuelle articulée sur de micro-propos calibrés, chacune des jeunes filles ayant pleine conscience du temps de la bobine filmique lancée par le clap, (dont elle s’emparent très vite) – dédiée chacune à une question très brève (trois quatre mots lancés par moi, de derrière la caméra, à la volée, vers le groupe) mais qui appelait pour chacune, un lot de réponses individuelles individuées, brèves, contenues dans un seul plan séquence et ça a marché pour les trois questions. Un exercice d’intelligence collective humaine grâce à la caméra, pour faire l’histoire du 20e siècle. »

* Derby -soft-paste-english-porcelain
« By 1750, the Derby China Works had been established by china-maker Andrew Planché (1728-1805), a Huguenot and apprentice goldsmith. In 1756, William Duesbury (1725-86), an enamel-painter, and John Heath, Planché’s financier, formed a partnership and the factory expanded. In 1770, William Duesbury & Co. purchased the Chelsea Porcelain factory, operating Derby and Chelsea jointly until 1784 when they closed Chelsea. This acquisition brought into the fold the knowledge and skills of the Chelsea works. In 1774, a showroom was opened in Covent Garden, London. In 1776, they purchased the Bow factory. William junior (1763-96) succeeded his father in 1786 and enlarged the factory. Subsequent owners could not keep up with the times and the factory folded in 1848. »

http://www.porcelainbiz.com/porcelain/derbygraces1.htm

** Estampe de Moreau le Jeune reprenant la scène du bosquet de La Nouvelle Heloïse.

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Autre bosquet funeste et actuel, celui-ci qualifié de « Buisson conspiratif »

«C’est à Aubervilliers, dans une zone industrielle indécise en contrebas de l’A86, qu’ils [Abdelhamid Abaaoud et son complice] éliront domicile sur un talus pour les quatre prochaines nuits [du 13, 14, 15, 16 novembre 2015]. Les policiers chargés d’inspecter quelques jours plus tard ce « buisson conspiratif » en dresseront la description suivante : à l’entrée du bosquet, un passage dans la végétation large de 80 centimètres et long de 3 mètres. La pente est raide, les fonctionnaires doivent « s’agripper aux branches » pour progresser jusqu’au plateau. « A notre droite, découvrons un petit espace dans la végétation protégé par les branches et les feuillages. Nous pouvons ainsi le décrire comme un igloo végétal de par sa forme et sa conception », écrit le brigadier de la « Crim’ » dans son rapport. Dans ce premier espace d’environ 3 mètres carrés, les policiers découvrent un emballage de Bounty, une canette d’Oasis, une bouteille d’eau et « une pile 9 volts entourée d’adhésif gris avec un fil électrique dépassant à la base ». Un deuxième abri, sur la gauche, semble servir de chambre : il contient un matelas en mousse et « un semblant de tête de lit résultant d’un bricolage ». Tandis qu’Abdelhamid Abaaoud et son complice s’apprêtent à passer la nuit [du 13 au 14 novembre] au milieu des feuillages dans la banlieue nord, Salah Abdeslam attend son exfiltration au sud de Paris.» [puis viendra l’épisode de Saint-Denis 17 novembre]. Aujourd’hui, ces jeunes filles auraient pu mal tourner très vite.

Jean-Jacques Rousseau. Une promenade à la porte de sa maison

«Que fera donc l’homme de goût qui vit pour vivre, qui sait jouir de lui-même, qui cherche les plaisirs vrais et simples, et qui veut se faire une promenade à la porte de sa maison ? Il la fera si commode et si agréable qu’il s’y puisse plaire à toutes les heures de la journée, et pourtant si simple et si naturelle qu’il semble n’avoir rien fait. Il rassemblera l’eau, la verdure, l’ombre et la fraîcheur, car la nature aussi rassemble toutes ces choses.» La Nouvelle Héloïse «même la pluie et le froid prennent une valeur positive — Tim Ingold parle de «wayfaring» «in the weather world»». Karen O’Rourke. Retour de workshop de Jeremy Wood, pape de la  GPS-promenade, parc de la Villette, avec Andrea, Karin, Sabrina et Julien, fin du colloque La Fin des cartes. « Je ne connaissais presque rien à la nature. Pourtant, je savais qu’on respirait mieux dans la nature et je me disais je devrais y aller. Mais je ne savais pas où. » Chantal Akerman, Ma mère rit, p. 45

David Graeber. Planter des arbres

in Libération du jour, David Graeber: «La bureaucratie permet au capitalisme de s’enrichir sans fin». Extrait

Q. : Le changement climatique ne va-t-il pas nous forcer à changer de modèle ?

David Graeber* : Je suis très inquiet à ce sujet parce que les institutions politiques ne sont plus capables de générer des politiques. Le chercheur Bruno Latour me disait l’autre jour que seuls les militaires américains et chinois avaient la capacité d’intervenir contre le réchauffement climatique à un niveau global. Des idées circulent dans les laboratoires de recherche. Ironiquement, la façon la plus efficace d’intervenir contre le changement climatique à une échelle massive, ça serait de planter des arbres, ça serait facile à faire et sans bureaucratie !

* Pilier du mouvement Occupy Wall Street, l’anthropologue et économiste américain accuse le capitalisme de faire pire que le socialisme en matière de réglementations et de paperasse. Une «bureaucratisation du monde» au profit des plus puissants, qui a des répercussions jusque sur les plans technologique et climatique.

Et Francis Hallé :
« Toute machine, avec une entrée d’énergie, produit des déchets. Les thermodynamiciens, les physiciens l’ont démontré. Mais où passent les excréments des arbres ? On a dit que c’était peut-être l’oxygène, ou les feuilles mortes. Or il semblerait que ce soit le tronc, et plus précisément la lignine, qui constitue l’essentiel du bois. Il s’agit d’un produit très toxique que l’arbre dépose sur des cellules qui sont en train de mourir et qui vont se transformer en vaisseaux – ceux-là mêmes qui vont permettre la montée de l’eau dans le tronc. On peut donc dire que l’arbre repose sur la colonne de ses excréments : cette lignine qui donne aux plantes leur caractère érigé, qui leur permet de lutter contre la pesanteur et de s’élever au-dessus des végétations concurrentes. C’est très astucieux. Et c’est bien dans le style des plantes de tirer parti de façon positive de quelque chose de négatif. On dit souvent que l’arbre vient du sol. Mais en réalité, il est né d’un stock de polluants, puisqu’il est constitué à 40 % de molécules à base de carbone (le reste est de l’eau). L’arbre a cherché le carbone dans l’air, l’a épuré et transformé en bois. Alors, couper un arbre, c’est comme détruire une usine d’épuration. »

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Le radeau des cimes

Et aussi:

« Tout le monde le sait, descendre au jardin ne résout pas les problèmes de la vie quotidienne, mais les relativise et les rend plus supportables. Sigmund Freud a eu ce regret tardif : “J’ai perdu mon temps ; la seule chose importante dans la vie, c’est le jardinage”. »  Francis Hallé, Aux origines des plantes[4], fiche Wikipedia

et aussi:

Francis Hallé pourrait faire sienne la devise de Patrick Geddes[réf. nécessaire], By Leaves We Live, cet autre grand défenseur de la biodiversité qui fonda entre autres le Collège des Écossais[5] à Montpellier :

« Combien de gens réfléchissent vraiment à ce qu’est une feuille ? Pourtant, la feuille est à la fois le produit et le phénomène le plus important de la vie : nous vivons dans un monde vert, où les animaux sont en proportion moindre et peu nombreux, et où tout dépend des feuilles[6]. » Fiche Wikipedia

et les notes afférentes:

4 Francis Hallé (dir.), Aux origines des plantes : Avant-propos, pourquoi les plantes nous font-elles tant de bien ?, Fayard,‎ 2008 (ISBN 978-2-213-64546-9), p. 15.
5 Cf. site Métagraphies, Le Collège des Écossais, d’Édimbourg à Montpellier en passant par Bombay, l’héritage vivant et symbolique de l’œuvre de toute une vie.
6 Cf. (en) Learning Zone, National Library of Scotland, site web de la Bibliothèque nationale d’Écosse : « How many people think twice about a leaf? Yet the leaf is the chief product and phenomenon of Life: this is a green world, with animals comparatively few and small, and all dependent upon the leaves. »

Philosophie de la nature

«Je voudrais faire un livre sur Qu’est-ce que la philosophie?* À condition qu’il soit court. Et aussi, Guattari et moi, nous voudrions reprendre notre travail commun, une sorte de philosophie de la Nature, au moment où toute différence s’estompe entre la nature et l’artifice. De tels projets suffisent à une vieillesse heureuse.» Gilles Deleuze in Magazine littéraire, n° 257, septembre 1988, « entretien avec Raymond Bellour et François Ewald ». Et dans Pourparlers, 1990, p. 212

* Gilles Deleuze Félix Guattari  Qu’est-ce que la philosophie? Minuit, 1991 http://www.leseditionsdeminuit.fr/f/index.php?sp=liv&livre_id=2024

Guattari meurt en août 1992, à 62 ans. Deleuze en novembre 1995, à 70 ans.

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Guattari et Deleuze, début des années 70 sans doute…

 

«Entretien 1980». Propos recueillis par Catherine Clément. L’Arc, «Deleuze», n° 49, 1980

Question : — Quelle différence existe entre l’œuvre de 1972, l’Anti-Œdipe, et celle de 1980, Mille plateaux ?

Gilles Deleuze : — La situation de l’Anti-Œdipe était relativement simple. L’Anti-Œdipe traitait d’un domaine familier, reconnu: l’inconscient. Il proposait de remplacer le modèle théâtral ou familial de l’inconscient par un modèle plus politique: l’usine, au lieu du théâtre. C’était une sorte de «constructivisme» à la russe. D’où l’idée de production désirante de machines désirantes. Tandis que Mille Plateaux est plus compliqué, parce qu’il essaie d’inventer ses domaines. Les domaines ne préexistent plus, ils sont tracés par les parties du livre. C’est la suite de l’Anti-Œdipe, mais la suite en air libre, «in vivo». Par exemple, le devenir animal de l’homme, et son enchaînement avec la musique…



Q. — Est-ce qu’il n’y a pas aussi des différences circonstancielles entre les deux livres ?

G. D. — Certainement. L’Anti-Œdipe est après 68 : c’était une époque de bouillonnement, de recherche. Aujourd’hui il y a une très forte réaction. C’est toute une économie du livre, une nouvelle politique, qui impose le conformisme actuel. Il y a une crise du travail, une crise organisée, délibérée, au niveau des livres comme à d’autres niveaux. Le journalisme a pris de plus en plus de pouvoir en littérature. Et puis, une masse de romans redécouvrent le thème familial le plus plat, et développent à l’infini tout un papa-maman: c’est inquiétant quand on se trouve un roman tout fait, préfabriqué, dans la famille qu’on a. C’est vraiment l’année du patrimoine, à cet égard l’Anti-Œdipe a été un échec complet. Ce serait long à analyser, mais la situation actuelle est très difficile et étouffante pour les écrivains jeunes. Je ne peux pas dire pourquoi j’ai tant de mauvais pressentiments.



Q.— Soit, ce sera pour une autre fois. Mais Mille Plateaux est-il de la littérature ? Il y a une diversité de domaines abordés, ethnologie, éthologie, politique, musique etc., dans quel genre pourrait rentrer ce livre?

G. D. — Philosophie, rien que de la philosophie, au sens traditionnel du mot. Quand on demande ce qu’est la peinture, la réponse est relativement simple. Un peintre, c’est quelqu’un qui crée dans l’ordre des lignes et les couleurs (bien que les lignes et les couleurs existent dans la nature). Eh bien un philosophe, c’est pareil, c’est quelqu’un qui crée dans l’ordre des concepts, quelqu’un qui invente de nouveaux concepts. Là encore, il y a évidemment de la pensée en dehors de la philosophie, mais pas sous cette forme spéciale des concepts. Les concepts, ce sont des singularités qui réagissent sur la vie ordinaire, sur les flux de pensée ordinaires ou quotidiens. Il y a beaucoup d’essais de concepts dans Mille Plateaux : rhizome, espace lisse, hecceité, devenir-animal, machine abstraite, diagramme, etc. Guattari invente beaucoup de concepts, et j’ai la même conception de la philosophie.

Q. — Mais quelle serait l’unité de Mille Plateaux, puisqu’il n’y a plus de référence à un domaine de base ?

G. D. — Ce serait peut-être la notion d’agencement (qui remplace les machines désirantes). Il y a toutes sortes d’agencements, et de composantes d’agencements. D’une part, nous essayons de substituer cette notion à celle de comportement: d’où l’importance de l’éthologie dans Mille Plateaux, et l’analyse des agencements animaux, par exemple des agencements territoriaux. Un chapitre comme celui de la Ritournelle considère à la fois des agencements animaux et des agencements proprement musicaux: c’est ce que nous appelons un «plateau», qui met en continuité les ritournelles d’oiseau et des ritournelles comme celle de Schumann. D’autre part l’analyse des agencements, pris dans leurs diverses composantes, nous ouvre sur une logique générale: nous n’avons fait que l’esquisser, et ce sera sans doute la suite de notre travail, faire cette logique, ce que Guattari appelle «diagrammatisme». Dans les agencements, il y a des états de choses, des corps, des mélanges de corps, des alliages, il y aussi des énoncés, des modes d’énonciation, des régimes de signes. Les rapports entre les deux sont très complexes. Par exemple, une société ne se définit pas par des forces productives et de l’idéologie, mais plutôt par ses «alliages» et ses «verdicts». Les alliages, ce sont les mélanges de corps pratiqués, connus, permis (il y a des mélanges de corps interdits, ainsi l’inceste). Les verdicts, ce sont les énoncés collectifs, c’est-à-dire les transformations incorporelles, instantanées, qui ont cours dans une société (par exemple, «à partir de tel moment tu n’es plus un enfant»…)

Q. — Ces agencements, vous les décrivez, mais ils ne sont pas, me semble-t-il, exempts de jugement de valeur. Mille Plateaux, est-ce que ce n’est pas aussi un livre de morale?

G. D. — Les agencements existent, mais ils ont en effet des composantes qui leur servent de critère et permettent de les qualifier. Les agencements sont des ensembles de lignes, un peu comme dans une peinture. Or, il y a toutes sortes de lignes. Il y a des lignes segmentaires, segmentarisées; il y en a qui s’enlisent, ou tombent dans des «trous noirs»; il y en a qui sont destructrices, qui dessinent la mort; il y en a enfin qui sont vitales et créatrices. Ces dernières ouvrent un agencement, au lieu de le fermer. La notion d’abstrait est une notion très compliquée : une ligne peut ne rien représenter, être purement géométrique, elle n’est pas encore vraiment abstraite, tant qu’elle fait contour. La ligne abstraite, c’est la ligne qui ne fait pas contour, qui passe entre les choses, une ligne mutante. On l’a dit à propos de la ligne de Pollock. En ce sens, la ligne abstraite, ce n’est pas du tout la ligne géométrique, c’est la ligne la plus vivante, la plus créatrice. L’abstraction réelle, c’est une vie non-organique. L’idée d’une vie non organique est constante dans Mille Plateaux, et justement c’est la vie du concept. Un agencement est emporté par ses lignes abstraites, quand il est capable d’en avoir ou d’en tracer. Aujourd’hui on assiste à quelque chose de très curieux : la revanche du Silicium. Mais la vie des machines modernes passe par le silicium : c’est une vie non-organique, distincte de la vie organique du carbone. On parlera en ce sens d’un agencement-silicium. Dans les domaines les plus divers, on doit considérer les composantes d’agencement, la nature des lignes, les modes de vie et d’énoncé...

Q. — On peut avoir l’impression, en vous lisant, que les coupures reconnues comme les plus importantes ont disparu: la coupure culture-nature, d’une part; la coupure espistémologique d’autre part.

G. D. — Il y a deux manières de supprimer ou d’atténuer la coupure nature-culture. L’une consiste à rapprocher comportement animal et comportement humain (Lorenz l’a fait, avec des conséquences politiques inquiétantes). Nous, nous disons que la notion d’agencement peut remplacer celle de comportement, et que, par rapport à cette notion, la distinction nature-culture n’est plus pertinente. Un comportement, d’une certaine manière, c’est encore un contour. Tandis qu’un agencement, c’est d’abord, ce qui fait tenir ensemble des éléments très hétérogènes, un son, une couleur, un geste, une position, etc., des natures et des artifices: c’est un problème de «consistance» qui précède les comportements. La consistance, c’est une relation très spéciale, encore plus physique que logique ou mathématique. Comment les choses prennent-elles de la consistance? Entre des choses très différentes, il peut y avoir une continuité intensive. Quand nous empruntons à Bateson le mot de «plateau», c’est justement pour désigner ces zones de continuité intensive. 



Q. — D’où est venue cette notion d’intensité qui régit le «plateau» ?

G. D. — C’est Pierre Klossowski qui a redonné récemment aux intensités un statut très profond, philosophique et même théologique. Il en a tiré toute une sémiologie. C’était une notion très vivace dans la physique et la philosophie du Moyen Age. Elle a été plus ou moins recouverte par le privilège donné aux quantités extensives et à la géométrie de l’étendue. Mais la physique n’a pas cessé de retrouver à sa manière les paradoxes des quantités intensives, les mathématiques ont affronté les espaces non étendus, la biologie, l’embryologie, la génétique ont découvert tout un domaine de «gradients». Et là encore il n’y a pas lieu d’isoler des démarches qui seraient scientifiques ou épistémologiques. Les intensités, c’est l’affaire de modes de vie, et de prudence pratique expérimentale. C’est elles qui constituent la vie non-organique.

Q. — Cela ne sera peut-être pas toujours facile, lire Mille Plateaux?

G. D. — C’est un livre qui nous a demandé beaucoup de travail, et qui en demande beaucoup au lecteur. Mais telle partie, qui nous paraît difficile, peut paraître très facile à quelqu’un d’autre. Et inversement. Indépendamment de la qualité ou non de ce livre, c’est ce genre de livre qui est en question aujourd’hui. Nous avons donc l’impression de faire de la politique, même quand nous parlons de musique, d’arbres ou de visages. Pour tout écrivain, la question est de savoir si d’autres gens ont, si peu que ce soit, usage à faire de son travail, dans leur travail à eux, dans leur vie ou leurs projets.