Kristeva. Du « sentiment océanique »

INTERVIEW Julia Kristeva : «Pour un intellectuel, dire, c’est faire»
Par Robert Maggiori et Anastasia Vécrin

« Pour Beauvoir, la liberté est «un besoin indéfini de se transcender» qui «doit contester, en son propre nom, les moyens dont elle use pour se conquérir».

Q. : « Toute une tradition de gauche a considéré que la croyance était une sous-catégorie de la pensée. Et maintenant, elle se trouve fort dépourvue. Vous ne voulez pas être idéologue, mais négliger l’idéologie, n’est-ce pas laisser la place aux «croyances» qu’elle légitime ?

Kristeva : Depuis une dizaine d’années, je me suis intéressée à la composante anthropologique préreligieuse qu’est «cet incroyable besoin de croire». Freud le relie au «sentiment océanique»* de l’enfant dans les bras de sa mère : la reliance maternelle s’ensuit ; et à la reconnaissance réciproque, affective et protectrice, avec le premier tiers, le père. Le besoin de croire est l’aube du lien, le degré zéro de son écriture. Au départ, croire veut dire : «je donne mon cœur en attente de restitution» ; il a donné credo, foi, et crédit bancaire. Le besoin de croire satisfait, je suis capable de savoir. Les deux mouvements, croire et savoir sur le chemin de l’autonomie, sont nécessaires pour la construction de la personnalité. Mais si l’enfant est un questionneur, l’adolescent est un croyant. Il a besoin d’idéaux. Si cette quête n’est pas reconnue par lui et par les autres, elle s’inverse en punition et autopunition, vandalisme et destruction, en «maladie d’idéalité». A la Maison des adolescents, à l’hôpital Cochin, une équipe interculturelle et ethnopsychiatrique accueille des jeunes qui tentent le suicide, plongent dans l’anorexie ou adhèrent, secrètement, à des thèses complotistes contre les «impurs», pouvant se pervertir en «mal radical». Ils trouvent dans l’islam, une revanche, la «pureté» comme seule issue à leur mal-être, avec, «en prime», une communauté offensive et la jouissance morbide de la vengeance par le sacrifice. Pour les aider à investir le goût de la vie, l’équipe réinterroge le religieux, la soumission à l’«orthodoxie de masse» (Abdennour Bidar) qui, en ignorant la personne, en réduisant la femme à une proie, répand dans l’islam une culture de mort.

Q. : Contre quoi faut-il se battre ?

Kristeva : Contre le nihilisme. J’appelle ainsi le déni de la personne, la banalisation du raisonnement et le culte intégriste de la pulsion de mort portés par les prouesses de la technique et les ravages de la spéculation financière globalisée. Ce nihilisme culmine dans le mal radical, qui consiste à instrumentaliser le religieux pour déclarer certains humains superflus et les exterminer froidement. J’ose reprendre le mot usé d’«humanisme», à savoir une refondation continue de cette culture des Lumières, qui s’est détachée des religions pour fonder une morale universelle.

Par-delà et avec cette rupture, les sciences humaines affinent, inlassablement, les moyens d’élucider les croyances et les logiques des faits religieux. Mais au nom d’une paix sociale mal comprise, nous n’osons pas dénoncer, dans l’espace public, ces plis de l’islam qui flattent la pulsion de mort. Il est urgent de le faire, sans ostracisme ni caricature, en analysant comment ces logiques et dérives nous concernent. Si nous sommes incapables de les déconstruire, nous sommes complices du nihilisme. Voltaire ne mène pas seulement à Charlie Hebdo, aux feux croisés des idéologies, il mène aussi à Freud… et à Beauvoir. Une réflexion internationale sur les crispations identitaires, le fanatisme, l’éducation est plus que nécessaire. La sécularisation n’est pas une «postreligion», qui se contenterait d’opposer «nos valeurs» à «leurs dogmes». Notre ultime idéal universel n’est autre que la capacité de penser. La seule «félicité» qui aide à vivre, disait Arendt, face au déferlement du mal radical. »

‘Note

* « Le sentiment océanique représenterait à la fois l’expérience d’inclusion dans le tout et de dissolution dans le tout, et cela justifierait le rapprochement non seulement avec le maternel, mais aussi avec le négatif en tant que dissolution des liens individuels, propre à la pulsion de mort. Le négatif maternel renvoie inévitablement à un excès de présence de l’objet, correspondant à la perte de soi (tel est le champ de développement d’une éventuelle psychose), ou à l’absence de l’objet auquel on aspire nostalgiquement à s’unir, en opposition à l’hyperprésence de soi (et là nous sommes dans le champ de la mélancolie). Un exemple clinique, mis en relation avec la Reine de la nuit de La Flûte enchantée de Mozart, montre le rapport entre sentiment océanique en tant que perte extatique de soi et des limites, et sentiment océanique en tant qu’annexion au maternel et annihilation de soi ; mais il montre par ailleurs la façon dont le négatif maternel vise à annuler la fonction paternelle en tant qu’instance séparatrice. »

Andrea B. Baldassarro, Le « sentiment océanique » dans le négatif maternel
Dans Revue française de psychanalyse 2011/5 (Vol. 75)