Culture et civilisation chez Freud


«[…] s’il est nécessaire de prendre en compte l’apport des neurosciences lorsque celles-ci n’outrepassent pas leur domaine de compétence, il est urgent de reconnaître en Freud, comme le firent Thomas Mann et Stefan Szweig en leur temps, un esprit des Lumières « dépouillé de toute mystique ». Freud en effet a voulu comprendre les processus psychiques à la lumière de l’art, de la littérature, et de la science. Il a analysé la scène sociale et politique de son temps avec une profonde empathie.»
Clotilde Leguil professeure au Département de psychanalyse de Paris 8 Saint Denis, philosophe et psychanalyste de l’Ecole de la Cause freudienne. préfacière de l’édition du Seuil collection Points du Malaise dans la civilisation. Totem et tabou 1912-1913, Malaise dans la civilisation. Freud n’est pas un homme du 19e siècle. Le sauvage est notre contemporain : l’infantile en nous et va-et-vient entre les névrosés et les premiers hommes, du point de vue de l’angoisse. Les premiers hommes auraient trouvé des solutions. Respect fondamental pour les individus quels qu’ils soient, qui racontent leur rêve. Importance de la parole des femmes, des servantes

Jean-Pierre Lefebvre romancier, traducteur, professeur de littérature allemande à l’ENS Paris, traducteur de L’interprétation du rêve, le rêve comme activité onirique, interprétation du fait universel du rêve. édition du seuil.

Naomi Klein : « Nous avons exporté notre mode de vie fondé sur le gaspillage dans tous les coins du monde »

Propos recueillis par Simon Roger, Audrey Garric et Antoine FlandrinPublié le 06 novembre 2019 à 04h26 – Mis à jour le 06 novembre 2019 à 13h51Lecture 16 min.

L’essayiste fait le lien, dans son nouveau livre, entre crise climatique et montée des nationalismes.
Cet entretien est issu du hors-série « Générations climat », publié par Le Monde le 25 octobre.

A une époque où les océans montent autant que les flots de haine, la militante écologiste et anticapitaliste canadienne Naomi Klein publie mercredi 6 novembre un nouveau livre, Plan B pour la planète. Le New Deal vert (Actes Sud, 416 pages, 23 euros), qui défend l’adoption d’un New Deal vert comme solution à la crise climatique et sociale. Ce programme, inspiré par celui du président américain Franklin Delano Roosevelt dans les années 1930, prône un changement radical pour atteindre la neutralité carbone en dix ans, en investissant massivement dans les énergies renouvelables, en soutenant l’emploi et en aidant les plus pauvres. Il est soutenu par une partie des candidats démocrates à l’élection présidentielle américaine de 2020.

L’essayiste, auteure de nombreux essais à succès, dont No Logo. La tyrannie des marques (Actes Sud, 2002) et Tout peut changer. Capitalisme et changement climatique (Actes Sud, 2015), juge que c’est à la condition d’un New Deal vert que l’on pourra éviter le risque d’une« barbarie climatique » : la montée des nationalismes et du suprémacisme blanc qui se nourrit du dérèglement climatique.

Si l’on échoue à mettre en place un New Deal vert, on risque de sombrer dans une « barbarie climatique », dites-vous. Quels en sont les ressorts ?

Naomi Klein : Ce que j’appelle « la barbarie climatique », c’est cette idéologie brutale qui, pour faire face au réchauffement climatique, construit des forteresses à nos frontières, des centres de détention, afin de criminaliser les personnes en quête de sécurité et qui en revient à la hiérarchie entre les hommes. Selon cette idéologie, certaines vies comptent plus que d’autres ; certains sont meilleurs en vertu de la couleur de leur peau ou de leur religion.

Cette barbarie est déjà à nos frontières. Nous le voyons aux Etats-Unis : les politiques d’expulsion séparent les familles de migrants ; certains d’entre eux sont placés dans des centres de détention comparables aux camps de concentration. Nous le voyons en Europe : le gouvernement italien interdit l’accostage des navires, criminalise les bateaux humanitaires qui osent sauver des vies, place les migrants en détention au large de la Libye.

Ce n’est pas une coïncidence si, au moment où notre planète est frappée par une crise climatique, l’idéologie suprémaciste, les formations politiques d’extrême droite et les crimes racistes ont le vent en poupe. Certes, ce n’est pas seulement à cause du réchauffement climatique que cette vague de migration existe, mais c’est un facteur important. Parmi les sept millions de personnes déplacées au cours des six premiers mois de 2019, nombre d’entre elles ont quitté leur foyer à cause du réchauffement. C’est le cas en Amérique centrale : les cinq années consécutives de sécheresse sont l’une des principales conséquences du départ massif des migrants du Guatemala et du Honduras. La violence domestique, les guerres civiles sont toutes aggravées par le réchauffement climatique.

Nous sommes entrés dans une ère de migration de masse et les espaces de sécurité disponibles pour les humains sur cette planète se rétrécissent. Si nous ne voulons pas nous adapter de cette manière au changement climatique, nous allons avoir besoin d’un changement radical de valeurs. Celles-ci devront reposer sur les droits de l’homme et non sur la nationalité, la couleur de peau, la religion ou le compte en banque.

Vous réfléchissez à ces problématiques depuis de nombreuses années. Votre analyse a-t-elle évolué dans le temps ?

Quand j’ai commencé à écrire sur ce sujet, je pensais que le plus gros problème était le fait que l’extrême droite raciste niait le réchauffement climatique. Je prends conscience aujourd’hui qu’il y a encore plus effrayant. Désormais, l’extrême droite raciste ne nie plus le changement climatique, mais utilise les bouleversements écologiques comme un carburant du nationalisme.

Ce que j’ai également appris pendant ces années, c’est que le réchauffement climatique est également un problème pour la gauche traditionnelle qui aime parler de redistribution des richesses mais pas des limites de ce que notre planète peut supporter en termes d’extraction.

Quels signes vous permettent de dire que nous sommes à l’aube d’un New Deal vert ?

Le New Deal vert ne viendra ni de la droite ni du centre traditionnel. Il ne pourra se faire sans l’aide de la gauche. Actuellement, un changement se produit à l’intérieur des partis politiques, qui me pousse à croire qu’un New Deal vert est théoriquement possible.

Il y a, par exemple, aux Etats-Unis, une compétition pour la direction du Parti démocrate. Certains candidats, dont Bernie Sanders et Elizabeth Warren, défendent des programmes qui visent à redistribuer les richesses et à remettre en cause le consensus libéral qui prévaut à Washington depuis quarante ans. D’autres acteurs politiques de gauche, plus jeunes, comme Alexandria Ocasio-Cortez, qui appartient à la génération ayant grandi avec la crise financière de 2008, se sont également lancés en politique pour contester ce consensus.

Peut-on totalement remettre en cause notre modèle économique et s’opposer à l’un de ses piliers, le secteur des énergies fossiles ?

Une partie du problème réside dans le fait que les entreprises du secteur des énergies fossiles financent les campagnes électorales des partis politiques de droite, mais également du centre, et qu’elles sont libres de répandre des fausses informations à la radio et à la télévision. Je pense qu’il faudrait, in fine, bannir le financement des campagnes par des entreprises privées pour ne garder que les fonds publics.

C’est le sens de la très ambitieuse campagne lancée par les jeunes du mouvement Sunrise aux Etats-Unis, qui ont obtenu de nombreux politiciens qu’ils s’engagent par écrit à ne plus toucher de dons de la part des entreprises du secteur des énergies fossiles. Ces derniers temps, nous avons assisté à un important mouvement de désinvestissement des entreprises du secteur des énergies fossiles.

Ce qui importe à présent, c’est de montrer que ce secteur est, d’un point de vue moral, l’équivalent de celui des fabricants de tabac dans les années 1990, lorsqu’il est devenu impossible pour ces derniers de financer des campagnes politiques, de diffuser des publicités et de faire connaître leur point de vue. Il faudrait que les médias cessent de diffuser des publicités d’entreprises du secteur des énergies fossiles. Le contexte politique sera alors favorable pour adopter des politiques de transport public neutre en carbone.

Les propositions que vous formulez s’inscrivent dans la durée. Comment échapper au court-termisme des politiciens ?

Il y a un vrai changement dans l’opinion publique sur la question climatique, l’an dernier, auquel les politiciens sont très attentifs. Dans beaucoup de pays, les sondages montrent que les gens considèrent la lutte contre le réchauffement comme une des priorités les plus urgentes au même niveau que l’emploi et la santé.

Quand Barack Obama a été élu à la présidence des Etats-Unis, en 2008, les démocrates classaient le changement climatique en bas de leur liste de priorités, même s’ils assuraient s’en soucier. Ce faisant, ils ont envoyé un message clair aux politiciens qui en ont conclu que l’inaction sur ce sujet n’aurait pas de coût politique. Mais à présent, alors que se profilent les primaires du Parti démocrate [en vue de l’élection présidentielle de 2020], le climat est la priorité numéro un après la santé pour nombre de leurs électeurs. Le calcul à court terme est donc en train de changer.

Il en va de même au Canada. Le premier ministre, Justin Trudeau, est perçu comme un hypocrite. En 2015, à peine élu, il s’était rendu à la conférence mondiale sur le climat à Paris, la COP21, où il avait annoncé le début d’une « nouvelle ère », vantant « le leadership climatique du Canada ». Tout ça pour dépenser, en rentrant au pays, des milliards de dollars pour obtenir l’extension d’un oléoduc. Cette « trahison climatique » est l’une des raisons pour lesquelles il n’a pas réussi à maintenir sa majorité absolue au gouvernement. Il a trahi les peuples autochtones.

Pourtant, le même Justin Trudeau manifeste dans les rues avec les jeunes en grève pour le climat…

Oui, et ces jeunes lui ont fait remarquer qu’au lieu de manifester, il ferait mieux de faire des lois et d’introduire de nouvelles politiques pour lutter contre le réchauffement climatique ! Il a essayé de s’en sortir grâce à la politique des symboles. Le président français, Emmanuel Macron, est aussi très bon à ce jeu-là. Mais je pense que les gens en ont assez de ce type d’hommes politiques qui ne fait pas avancer les choses.

Vous semblez plus critique envers Emmanuel Macron ou Justin Trudeau qu’envers des dirigeants ouvertement climatosceptiques, tels Donald Trump ou Jair Bolsonaro…

Pour moi, Trump, Bolsonaro et leurs semblables qui barrent allègrement la route de la lutte contre le changement climatique ont déjà leur place en enfer. Trump ne cesse d’attaquer les réglementations environnementales, Bolsonaro a ouvert l’Amazonie à l’élevage bovin, évincé les populations autochtones et encouragé les incendies à grande échelle. Je ne suis pas plus critique envers Macron et Trudeau qu’envers Trump et Bolsonaro. Mais je pense qu’il existe un cynisme à l’œuvre, une duplicité, chez ces personnalités qui se présentent comme des leaders du climat, et qui, en réalité, font l’inverse de ce qu’elles disent dans bien des cas.

Je pense qu’au final les politiciens sont plus cyniques que ceux qui disent qu’ils ne croient pas au réchauffement climatique et qui pensent que l’argent est plus important. Il est plus facile de comprendre quelqu’un qui nie le réchauffement climatique que ceux qui, à l’instar de Trudeau ou de Macron, tiennent un double langage.

Mais la raison pour laquelle je me concentre davantage sur eux, c’est parce qu’ils sont davantage susceptibles de céder à la pression. Je ne pense pas qu’il soit possible de faire pression sur Trump ou sur Bolsonaro pour qu’ils adoptent de meilleures politiques. Ils ne se soucient guère de ce que disent les personnes qui manifestent dans les rues.

Les politiciens du centre et de gauche, en revanche, ne peuvent se permettre d’ignorer des manifestations comme celles que nous avons vues : 4 millions de personnes dans le monde le 20 septembre, et plus de 600 000 à Montréal le 27 septembre. C’est historique. Trudeau ne peut l’ignorer. Nous devons mieux utiliser notre énergie pour nous concentrer sur les personnes qui peuvent vaciller. Mon objectif en ce qui concerne Trump est de le faire battre à la prochaine élection.

En France, l’augmentation de la taxe carbone a déclenché l’an dernier un vaste mouvement social, les « gilets jaunes ». Comprenez-vous cette réaction ?

Il y a beaucoup de leçons à tirer de la crise des « gilets jaunes ». Je ne pense pas que la hausse de la taxe carbone soit l’unique raison de ce soulèvement. Cela fait partie d’une tendance que nous observons à l’échelle mondiale : certaines politiques de lutte contre le changement climatique sont considérées par les travailleurs et travailleuses comme inéquitables, parce que, pour eux, le coût de la vie continue d’augmenter, alors que les gros pollueurs, les très riches, ont la possibilité d’accumuler toujours plus de richesses grâce aux abattements fiscaux.

Il existe de nombreux exemples où l’on perd du terrain et du temps, notamment là où une réponse au changement climatique est imposée de manière structurellement injuste. En effet, nous savons que les 10 % des personnes les plus riches du monde sont responsables de 50 % des émissions de gaz à effet de serre au niveau mondial. Donc, quand vous demandez aux travailleurs lambda de payer plus, il va y avoir une réaction en retour. Aussi parce que ces travailleurs sont soumis à un stress énorme, parce que les prestations sociales diminuent, parce que les conditions de travail sont plus précaires et les syndicats affaiblis.

Mais, si on regarde l’histoire, on se rend compte qu’il y a eu des moments où la société a été disposée à faire des sacrifices dans l’intérêt général, comme pendant la seconde guerre mondiale lorsqu’il y a eu le rationnement. Au Royaume-Uni, aux Etats-Unis et au Canada, les riches ont dû sacrifier plus que les pauvres. Nous attendons depuis si longtemps ce type de sacrifice. Aujourd’hui, la tâche est si grande qu’une plus grande justice sociale n’est pas négociable. Si nous ne le faisons pas, la réaction sera massive et le contrecoup sera terrible.

Vous estimez que le réchauffement climatique est une priorité pour nombre d’électeurs. Comment convaincre ceux pour qui ce n’est pas une urgence ?

L’atout de ce New Deal vert, que je préconise, serait d’être à la fois un plan pour le climat afin de réduire radicalement nos émissions mais aussi un plan en faveur de l’emploi. Et pas n’importe quels emplois. Il va falloir veiller à ce que ces emplois générés par l’économie verte soient rémunérés au même niveau que les emplois dans les énergies fossiles.

Cette transition devra être démocratique. L’idée, c’est de concevoir des services qui pourront améliorer la vie des gens, comme des transports en commun ou des garderies. C’est ce que j’appelle le concept du « luxe public », une infrastructure publique qui donne accès à la nature, aux arts, augmente la qualité de vie des personnes. L’argument le plus puissant que la droite ait utilisé a longtemps été qu’il fallait choisir entre l’emploi et l’environnement. On l’a vu très clairement en France avec les « gilets jaunes » et leur slogan : « Vous vous souciez de la fin du monde, nous nous soucions de la fin du mois »

Aux Etats-Unis, nous avons besoin d’un candidat qui se présente contre Donald Trump avec la promesse d’un New Deal vert qu’il mettra en place dès le premier jour de son entrée en fonctions. Plus les gens ressentiront les avantages tangibles de ce New Deal, plus cela changera l’état d’esprit des républicains.

C’est ce qui s’est passé pendant le New Deal initial, lorsque Franklin Delano Roosevelt a mis en place le Civilian Conservation Corps, en 1933, qui consistait à planter des milliards d’arbres et de pelouses et qui est devenu le projet le plus populaire de cette administration. Roosevelt l’a fait dans les régions rurales d’Amérique qui avaient voté contre lui en 1932. Les communautés des démocrates et des républicains ont ensuite vu les avantages qu’ils en obtenaient en matière de services et d’emplois.

Quand Roosevelt s’est représenté en 1936, il a été réélu avec une majorité beaucoup plus large. La plupart des Etats acquis aux républicains ont alors basculé dans le camp démocrate. Les gens ne seront pas convaincus par la théorie, mais par la pratique.

En quoi le mythe fondateur des ressources inépuisables, que vous qualifiez de « péché originel », a fait obstacle à la prise de conscience et à l’action pour le climat ?

Cela a joué un rôle considérable. Le changement climatique n’est pas seulement une crise écologique, mais aussi une crise spirituelle. Nous avons grandi avec une vision du monde où la nature était illimitée. Nous avons exporté notre mode de vie fondé sur le gaspillage dans tous les coins du monde, y compris dans des pays [comme la Chine ou l’Inde] dont les populations sont beaucoup plus importantes que les nôtres. Nombre d’entre nous ont par ailleurs souscrit à l’idée que la technologie pourrait résoudre tous les problèmes que nous avons créés.

Mais l’idée du philosophe britannique Francis Bacon (1561-1626), selon laquelle la nature est une machine dont nous pouvons être le maître, a échoué. Elle est totalement remise en question par le réchauffement climatique : lorsque nous faisons face à un ouragan de catégorie 5 ou à une sécheresse sans fin, nous réalisons que nous ne sommes pas aussi puissants que nous le pensions. Nos actions provoquent des réactions même si leurs effets se manifestent avec du retard. C’est pourquoi il est important de promouvoir l’art et les nouveaux récits, notamment ceux des peuples qui ont des visions du monde, des cosmogonies différentes des idéologies que nous avons développées dans nos pays.

Vous louez les « superpouvoirs » de la jeune militante suédoise Greta Thunberg. Comment expliquez-vous le flot de critiques auquel elle doit faire face ?

Le fait que des adultes, dont certains personnages très puissants, chefs de parti politique, attaquent une fille de 16 ans sur son apparence et parce qu’elle est autiste, est désespérant. Mais ces attaques n’ont rien à voir avec Greta, qui, d’ailleurs, le sait. Elles tiennent au fait qu’elle exerce une influence, qu’elle appartient à un mouvement en pleine croissance qui a un impact réel et qui est terrifiant pour les personnes déterminées à protéger un statu quo qui est, pour eux, rentable.

Ce mouvement de la jeunesse peut-il perdurer ?

Les jeunes sont radicalisés par ce qu’ils apprennent à l’école et par ce qu’ils voient dans les documentaires sur la nature. Soit ils vont continuer à se mobiliser et à essayer de changer le monde, soit ils vont devenir extrêmement déprimés. Beaucoup d’entre eux vivent déjà une crise existentielle qui se renforce à mesure qu’ils comprennent ce qui est en train de disparaître. J’espère donc que ce mouvement va continuer de croître et que les adultes vont se joindre à eux comme ils le demandent.

Il serait dangereux de considérer le réchauffement climatique comme le problème de cette génération. Les jeunes des Etats-Unis et d’Europe comprennent qu’ils se battent pour leur vie, car ils savent que dans onze ans la donne climatique va empirer. Quand ils font le calcul, ils se rendent compte qu’ils auront alors 30 ans. Certains se demandent s’ils voudront avoir des enfants. Mais si vous allez aux îles Marshall ou au Bangladesh, les gens ressentent également cette menace existentielle.

Par conséquent, nous n’avons pas seulement besoin d’un mouvement de la jeunesse, mais aussi d’un mouvement de masse incluant tout le monde. Poser le problème en termes de fracture générationnelle ne va pas nous aider. Cela dépolitise le mouvement. Ce dont nous devons parler, c’est du système économique et non de ce qu’une génération a fait à la suivante.

Parvenez-vous à garder le moral face à la crise climatique ?

Partout où je vais, je rencontre des jeunes qui sont plus déterminés que jamais. Même si j’ai peur et que je doute comme tout le monde, ces jeunes m’inspirent au quotidien et c’est ce qui me fait avancer. Cela m’aide que je sois connectée à ce mouvement en plein essor.

Pensez-vous, comme le romancier américain Kim Stanley Robinson que vous citez en épigraphe de votre livre, que « tout est encore possible » ?

Nous sommes responsables d’une menace d’extinction, nous avons perdu des parties importantes de nos systèmes planétaires : une grande partie de la calotte glaciaire de l’Arctique, de la barrière de corail et de l’Amazonie. Donc non, ce n’est pas vrai : à ce stade, tout n’est pas possible. Chaque jour, des espèces disparaissent à cause du réchauffement climatique. D’innombrables vies humaines également.

Ce que nous avons encore le pouvoir de faire, c’est de tenter de maîtriser le réchauffement de la planète au-dessous d’un niveau catastrophique et incompatible avec la civilisation humaine. Nous avons également le pouvoir d’introduire des politiques sociales qui nous aident à rester attachés à nos valeurs humaines alors que nous entrons dans cette ère de choc planétaire. Nous avons donc besoin d’une stratégie qui nous aide à prendre soin de chacun d’entre nous et à maintenir notre humanité, car ce qui me fait peur plus que la météo, c’est ce dont les humains sont capables quand ils sont confrontés les uns aux autres dans un contexte de pénurie.

patrick coupechoux. la psychiatrie dans la crise

La psychiatrie de secteur avait une vision humaine de la folie et du soin. L’abandon de celle-ci a plongé soignants et patients dans une crise.

« Le grand thérapeute italien de la psychose Gaetano Benedetti, disait : « on peut faire des erreurs, mais le patient nous les pardonnera si nous respectons sa façon d’être un homme. » Il s’agissait là d’une prise de parti philosophique : si la folie est « une façon d’être un homme », elle concerne la personne dans son intégralité, ses émotions, ses angoisses, ses désirs, ses peurs, ses douleurs, son histoire personnelle, tout ce qui en fait un être humain unique. La folie n’est donc pas une maladie comme une autre et l’on ne saurait la soigner comme une autre : pour Benedetti, le soin, c’est la relation. C’est là le rôle noble de la psychiatrie : établir une relation avec une personne qui a le plus grand mal à communiquer avec le monde. Cette vision humaine est celle de la psychiatrie de secteur, cette psychiatrie « désaliéniste » qui a voulu en finir avec l’asile.

Formidable tentative : il s’agissait de sortir les fous de l’enfermement, de leur permettre, de vivre avec les autres humains en société. Il s’agissait de rompre avec des siècles d’histoire où la folie a été exclue, bannie, persécutée, brûlée, enfermée – « l’enfermement une conduite primitive », disaient deux des créateurs de la psychiatrie de secteur, Lucien Bonnafé et Georges Daumezon. Pour cela, on a inventé une nouvelle psychiatrie, désireuse de faire reculer la « pensée magique » qui anime les gens « normaux » pour qui les fous sont des êtres d’une « essence différente » comme disait Paul Sivadon, l’une des figures du désaliénisme.

Cette nouvelle psychiatrie est tournée vers le monde, elle n’est plus enfermée dans ses certitudes médicales. Elle créé des lieux d’accueil dans la cité, où les équipes pratiquent « la continuité des soins » : ce sont les mêmes soignants qui s’occupent du patient dans et hors de l’hôpital. Autrement dit, il ne suffit pas d’abattre les murs de l’asile – sous peine de retrouver des gens à l’abandon dans la rue ou en prison comme c’est le cas aujourd’hui – mais il faut accompagner les patients aussi longtemps que cela est nécessaire. Cette psychiatrie-là marche, on en fait l’expérience.

Il est très important de le rappeler : la vision qu’une époque se fait de la folie conditionne les politiques de santé mentale qu’elle met en œuvre. La conception humaine du secteur implique de mettre le patient au cœur de toute décision (« le vrai directeur de l’hôpital, c’est le malade ! » disait Philippe Koechlin, l’un des animateurs du désaliénisme) dans des lieux d’accueils nombreux et proches de lui, avec des soignants formés, en lien étroit avec les élus locaux, les médecins de famille, les associations… Tout ce qui a été, tout ce qui est en train de disparaître. Car la vision dominante de la folie a changé. Elle présente aujourd’hui trois visages indissociables.

Un visage scientiste : la maladie mentale est le produit d’un dysfonctionnement du cerveau, du système nerveux ou de l’appareil génétique et cette affirmation ne souffre aucune discussion. La psychiatrie, disait-on jadis, se trouve au carrefour de plusieurs disciplines – médecine, psychologie, sociologie, anthropologie, politique…- aujourd’hui, il n’y a plus qu’une seule voix. Le résultat, c’est une chosification du patient. Le psychiatre devenu un expert, n’a plus face à lui un être humain singulier, pas même un malade, mais une maladie. Logiquement, le médicament est devenu le cœur de ce que l’on n’appelle même plus le soin.

Il faut ajouter à cela que la science est incapable de tenir sa promesse, celle de donner une explication globale de la folie. On lui prête l’ambition de donner les clés mais celles-ci font défaut – on a fait le DSM V, la dernière version de la bible de la psychiatrie américaine, avec l’espoir que pourraient y figurer les marqueurs de la schizophrénie, mais en vain. D’un côté la science va tout expliquer, de l’autre elle ne résout rien, ce qui alimente les comportements archaïques vis-à-vis de la folie, et singulièrement la peur. Or lorsqu’il y a soin, au sens humaniste du terme, il y a rencontre et la peur recule.

Un visage gestionnaire. Aujourd’hui, la maladie mentale est considérée comme un « fardeau » financier, le « retour sur investissement » étant très limité. C’est dire que toutes les mesures prises depuis quelques décennies, visent à alléger ce poids. Cet objectif est celui de toute politique de santé mentale. Lorsque l’on fusionne deux secteurs, ce n’est pas pour le bien du patient – éloigné ainsi de l’équipe soignante – mais pour des raisons financières. Depuis belle lurette le patient n’est plus le directeur de l’hôpital…. D’où déshumanisation de fait.

Enfin un visage sécuritaire. La vieille priorité de la sécurité refait surface. On se souvient du discours de Nicolas Sarkozy en 2008 à Antony dans lequel il a martelé que le malade mental était dangereux et que son devoir de Président était d’en protéger la société – ses successeurs ne l’ont d’ailleurs pas contredit. Individuellement, le patient est un citoyen qui doit se « rétablir », faute de quoi, il devra rejoindre les populations à risques qu’il faut surveiller et gérer.

En réalité, le patient n’est plus considéré comme un être humain à part entière, et l’on voit se dérouler sous nos yeux les processus de banalisation du mal qui confinent à la barbarie : contention, isolement, exclusion dans la rue ou enfermement en prison – qui se substitue souvent au vieil asile. On a pu voir avec horreur des patients attachés à leur lit pendant des semaines, enfermés en chambre d’isolement pendant des mois, à tel point que la contrôleure des lieux de privation de liberté, Madame Adeline Hazan, a tiré la sonnette d’alarme, dénonçant de graves atteintes aux droits de la personne humaine.

En fait la crise de la psychiatrie ne vient pas d’un trop de secteur, mais de la liquidation de celui-ci.

Elle est en cela celle de notre monde. Il ne faut pas s’y tromper : il ne s’agit pas que des fous, ceux-ci, comme toujours, constituent un sismographe, un indicateur de ce qui se passe en profondeur dans la société. La négation de l’humain est à l’œuvre partout et elle ouvre un gouffre devant nous. Comme le dit le philosophe Henri Maldiney : « L’homme est de plus en plus absent de la psychiatrie, mais peu s’en aperçoivent parce que l’homme est de plus en plus absent de l’homme. »

Laurent Jean-Pierre. In Girum

INTERVIEW in Libération
Laurent Jeanpierre : «Le mouvement des gilets jaunes a permis à beaucoup d’inventer une parole politique
Dans «In Girum», le professeur de science politique lit l’évolution des mouvements sociaux à partir de l’expérience des gilets jaunes. Il voit s’ouvrir un nouveau cycle de mobilisations, centrées sur l’échelle locale, et où les réseaux sociaux jouent un rôle structurant.

Qu’adviendra-t-il des gilets jaunes ? Si l’été n’a laissé sur les ronds-points que quelques irréductibles (lire Libération des 27 et 28 juillet),ils sont attendus à Biarritz ce week-end pour le contre-sommet du G7. Impossible de prédire si la mobilisation reprendra de l’ampleur à l’occasion de la réforme des retraites, du premier anniversaire du mouvement, le 17 novembre, ou lors des municipales. Mais l’incertitude sur l’avenir n’empêche pas de réfléchir à ce que ce mouvement social révèle des nouveaux modes de mobilisation et de contestation. C’est ce que fait Laurent Jeanpierre, professeur de science politique à l’université Paris-VIII, dans son essai In Girum. Les leçons politiques des ronds-points (La Découverte, en librairies le 29 août). S’appuyant sur les premiers travaux d’analyse menés «à chaud», il voit dans le mouvement des ronds-points l’indice d’une «relocalisation» des mobilisations citoyennes, dont les préoccupations porteraient désormais en priorité sur les questions liées à la sphère de la «reproduction» : l’ensemble de ce qui assure la pérennité de notre espèce, de l’écologie au logement et à l’éducation.

D’après vous, nous entrons avec les gilets jaunes dans un nouveau cycle de mobilisations. Pourquoi ?

Il n’y a pas de rupture nette : en France, on a cru après 1968 à la mort des institutions du mouvement social comme les syndicats, or elles sont toujours présentes, quoique fragilisées. En revanche, si on inscrit les gilets jaunes dans une séquence qui inclut la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, Nuit debout, le mouvement des places aux Etats-Unis, en Espagne ou en Grèce, on observe des glissements qui permettent d’envisager le début d’un nouveau cycle. Ce sont des mouvements d’échelle locale qui concernent des groupes sociaux différents. Ces luttes locales se multiplient, laissant supposer une relocalisation de la politique. Seront-elles assez solides pour se développer et tenir ? C’est la question.

La nouveauté réside-t-elle dans les cadres théoriques ou dans les conditions pratiques de la mobilisation ?

L’un des paris du livre, qui ne porte pas strictement sur les gilets jaunes mais raisonne à partir de ce mouvement, c’est justement de mettre en rapport deux tendances. La première est plutôt d’ordre pratique, il s’agit des formes effectives prises par la politisation locale : la façon dont les ronds-points ont été investis en est le meilleur exemple, c’est l’élément d’originalité et de nouveauté du mouvement plus que les émeutes des centres-villes. La seconde tendance est d’ordre théorique, et renvoie à la façon dont la commune et le local ont été pensés comme des échelles privilégiées de l’action politique, chez le théoricien anarchiste Murray Bookchin, lui-même critiqué par le géographe marxiste David Harvey. Ces deux éléments ne devaient pas nécessairement se rencontrer, sauf chez ces quelques intellectuels curieux de ce qui se produisait sur le terrain. Et pourtant, ils se sont bel et bien croisés avec les gilets jaunes, signe que quelque chose s’est produit.

Ce «quelque chose» doit beaucoup aux réseaux sociaux. Est-ce une originalité ?

J’ai un peu analysé les révoltes arabes en 2011, qui n’étaient pas des «révoltes Facebook» : les réseaux de mobilisation préexistaient, et les médias sociaux n’ont été qu’une chambre d’écho, un accélérateur. Inversement, les sociabilités électroniques ont eu un effet structurant pour les gilets jaunes : elles leur ont permis de se sentir légitimes à la participation politique, et ce d’autant plus que l’algorithme de Facebook avait changé quelques mois avant les gilets jaunes pour favoriser les publications issues des amis et connaissances de la sphère locale. C’est d’autant plus important que le taux d’adoption de Facebook dans les foyers des classes populaires et moyennes françaises a été très rapide, jusqu’à devenir la principale source d’information, comme l’a souligné la sociologue Dominique Pasquier.

Vous constatez dans le livre que les revendications liées au travail ont été quasi absentes. Comment l’expliquer ?

Dans leurs propos et leurs revendications, les gilets jaunes ont globalement laissé de côté les problématiques de la production et de l’organisation du travail. Si on raisonne à l’échelle du mouvement, il faut distinguer deux moments : une phase ascendante à partir de novembre 2018, puis une phase de déclin qui débute avec la destruction des abris sur les ronds-points fin janvier 2019. Dans la première période, on observe un des effets quasi miraculeux du mouvement : des divisions très ancrées dans les imaginaires, entre «ceux qui bossent» et «ceux qui ne foutent rien», s’estompent (elles reviendront lors du déclin du mouvement). C’est un moment de découverte et d’intercompréhension entre les fractions basses des classes moyennes et les classes populaires défavorisées. Cela montre que la revendication initiale des gilets jaunes n’est pas salariale, puisqu’elle regroupait, du travailleur précaire au RSA au patron de PME, des personnes aux niveaux de revenus très variables. Il en va de même de la réponse gouvernementale, qui a pris la forme d’une prime et pas d’une revalorisation du smic. La mobilisation était d’abord liée au pouvoir d’achat et aux dépenses contraintes : fiscalité, coût de la vie, des transports, de l’énergie, du logement. C’est la raison pour laquelle la CGT comme de nombreux leaders politiques de La France insoumise ou du NPA ont eu des réticences ou des difficultés à soutenir le mouvement. S’ajoute à cela le fait que le gouvernement n’a pendant longtemps rien demandé au patronat. Pourquoi Emmanuel Macron et son gouvernement ne se sont-ils pas adressés au Medef pour calmer la crise en affirmant que le pouvoir d’achat ne relève pas exclusivement de l’Etat, mais dépend aussi du salaire ? C’est un symptôme de la codépendance de ce gouvernement et du patronat.

Peut-on dire que le rond-point a pris le relais de l’usine ou de l’entreprise comme lieu de politisation ?

Il faut s’accorder sur ce qu’on appelle politisation. Les professionnels de la représentation que sont les politiciens, les journalistes ou les chercheurs ont des présupposés assez forts sur sa définition : ce seraient d’abord des discours, si possible cohérents du point de vue idéologique. Avec une telle conception, on s’interdit de voir d’autres modalités de politisation qui apparaissent pourtant si on regarde ce que les gens ont échangé sur les ronds-points et sur les réseaux sociaux : beaucoup disaient à la fois qu’ils ne s’intéressaient pas à la politique des représentants et qu’ils découvraient la politique. Le mouvement a ainsi eu une fonction d’éducation populaire qui peut être l’une des clés d’explication de sa durée : il a permis à beaucoup d’inventer une parole politique et de se réapproprier les discours politiques des représentants. On les a traduits, discutés, on a construit une compétence politique spécifique. On peut donc parler de politisation, même si cela ne débouche pas sur un discours politique cohérent. D’une certaine manière, le fait que le discours idéologique soit traversé de contradictions, d’incohérences, d’inventaires de revendications à la Prévert, fait partie de la durabilité du mouvement, car on parle de plein de choses sans penser à les unifier.

Avec un attachement aux sujets concrets que l’on entend comparativement peu chez les représentants.

Cette politisation anti-intellectualiste et anti-idéologique a conduit à partager des récits d’expérience quotidienne qui sont en grande partie inaccessibles aux représentants, parce qu’ils ont des expériences vécues totalement étrangères, mais surtout – c’est notable pour les partis de gauche – parce qu’ils ne sont plus en mesure d’avoir accès à cette expérience ordinaire. Un des éléments frappants en lisant les premiers témoignages, c’est l’inquiétude concernant l’avenir. On a beaucoup insisté sur les problèmes du quotidien immédiat, le fait de ne pas joindre les deux bouts, mais on a oublié que ce ne sont pas les plus pauvres qui sont dans le mouvement. En moyenne, ce sont des personnes gagnant environ 1,5 fois le smic. Ce sont aussi souvent des gens qui sont endettés, qui n’ont pas la possibilité d’une ascension sociale pour leurs enfants alors même qu’ils ont un emploi et ne sont pas précaires. Effectivement, cela ne suffit pas, et cette difficulté de projection dans l’avenir pour ceux que j’appelle les «entravés» est un trait important.

Comment le pouvoir s’est-il adapté à cette situation inédite ?

On a noté à juste titre des points communs entre les gilets jaunes et «l’entreprise Macron», comme le «ni droite ni gauche» sur le plan idéologique. Macron s’efforce de détruire ce clivage, et les municipales de l’an prochain permettront de voir s’il bénéficie d’une base locale assez forte pour cela. Chez les gilets jaunes, beaucoup d’électeurs sont capables de voter aussi bien à l’extrême gauche qu’à l’extrême droite et, plus encore, de ne pas voter. On constate aussi une défiance partagée vis-à-vis des médiateurs de la politique, journalistes, corps intermédiaires voire élus locaux. Macron dirige un gouvernement très centraliste et vertical, qui a négligé les maires durant une bonne partie du mouvement, et qui n’est donc pas en mesure d’actionner les leviers de médiation habituels. Cela nécessite d’inventer un nouveau type de réponse aux mouvements sociaux. Je fais l’hypothèse que la manière française sera «un peu plus de répression, un peu plus de participation». Cela pourrait d’ailleurs être, plus largement, la forme de gouvernement des mouvements sociaux caractéristique du néolibéralisme autoritaire.

Ce développement de la démocratie participative n’est-il pas une façade, comme on a pu le dire du grand débat ?

Le dispositif du grand débat, avec la non-prise en compte de ce qui se disait hors des thèmes imposés, est apparu aux spécialistes comme une parodie de dispositif participatif. Mais au-delà, on assiste à une multiplication de ces dispositifs. Ce sera un autre enjeu important des municipales : la question n’est pas de savoir si des maires vont rejoindre LREM, mais ce qu’ils vont faire pour être élus par leurs administrés des ronds-points. Vont-ils faire entrer des gilets jaunes dans leurs listes ? Promettre du participatif local pour faire droit à la colère qui s’est exprimée ? Cela engage assez peu, et devrait apparaître dans les programmes. Est-ce que ce sera suffisant ? Pas sûr : il me semble aussi que les mouvements sociaux qui prennent la forme d’assemblées de discussion imposent des formes d’abstraction politique déconnectées des conditions réelles d’existence, tout le contraire de ce que défendaient au départ la plupart des gilets jaunes. Nuit debout est un bon exemple de cette abstraction : c’était un mouvement pour des gens qui voulaient écouter des discours et cartographier des idées. Les tentatives «assembléistes» que l’on observe autour des gilets jaunes risquent ainsi de résorber le mouvement dans la grammaire classique de la gauche, issue de 1968.

Vous abordez l’écologie à la fin du livre. Peut-elle devenir la nouvelle matrice des mobilisations de demain ?

Je ne cherche pas à «verdir» les gilets jaunes. S’ils ne sont pas les «anti-écolos» que l’on a dépeints au début du mouvement, reste qu’ils n’ont pas convergé avec les militants écologistes des marches pour le climat, notamment parce que ces deux groupes sont très différents sociologiquement. Néanmoins, au-delà du seul cas des gilets jaunes, et puisque le travail n’est plus un ressort politique structurant, il n’y a pas mille autres endroits où trouver un élément mobilisateur englobant. Je pense que c’est la «sphère de la reproduction» qui joue déjà et qui jouera ce rôle. Cette notion, issue des pensées marxistes et féministes, désigne l’ensemble de ce qui assure la pérennité de notre espèce, et qui inclut notamment l’alimentation, le logement, le travail domestique, l’éducation, le care, la nature. L’idée que ces combats ne sont pas déconnectés commence à s’imposer.

La ZAD peut-elle fournir un modèle d’action pour les (futurs) militants de cette sphère de la reproduction ?

C’est l’exemple d’une lutte collective dont le projet politique, d’échelle communale, a fait converger les préoccupations autour de la reproduction. A ce titre, la ZAD a été une sorte d’expérience totale. Mais les raisons de son existence ainsi que la sociologie de ses participants aboutissent à une configuration difficile à transposer telle quelle. C’est pourquoi, même s’il y a une proximité entre les cabanes de Notre-Dame-des-Landes et celles des ronds-points, je ne dirais tout de même pas que la ZAD est l’horizon des gilets jaunes. Les politiques autonomes du local restent encore à inventer.

Du réseau au rhizome

Gilles Deleuze et Félix Guettari en 1980
Gilles Deleuze et Félix Guettari en 1980
Crédits : Marc GANTIER / ContributeurGetty

https://www.franceculture.fr/emissions/les-nouveaux-chemins-de-la-connaissance/philosophie-du-reseau-14-le-rhizome-deleuze-et

« Si le réseau peut être une coiffe, un tissu, c’est donc qu’il ne désigne pas simplement une manière pour différents éléments d’être liés ensemble, mais aussi un résultat, celui des fils qui s’entrelacent pour tisser l’étoffe du réel. [article de l’encyclopédie de Diderot]

Dans le réseau, tout est lié, mais de même qu’en reliant entre eux plusieurs points numérotés le crayon fait apparaître un dessin, de même le réseau donne vie à quelque chose qui n’existerait pas sans lui.

De réseau au rhizome, c’est Jean-Clet Martin qui vient saisir le problème par sa racine à partir du texte éponyme de Gilles Deleuze et Félix Guattari, les fabricateurs de concepts. »

De l’impermanence au devenir

https://www.franceculture.fr/emissions/les-chemins-de-la-philosophie/bouddhisme-24-qui-etait-bouddha

Bouddhisme 2/4 Qui était Bouddha ? Marc Ballanfat avec Adèle van Reeth

Marc Ballanfat, professeur de philosophie en classes préparatoires aux grandes écoles, traducteur depuis le sanskrit et spécialiste des philosophes de l’Inde ancienne.

Présentation

« Le Bouddha est l’un de ceux qui a atteint l’éveil, un philosophe et sage qui a apporté un message universel. Qui fut-il ? Malgré l’existence d’éléments biographiques attestés, la biographie du Bouddha fut nourrie de légendes qui ont constitué son image aujourd’hui.

Le bouddhisme, sortie de la religion ?

Le Bouddha historique, le Gautama Bouddha, on parle de lui parce qu’il y a un certain nombre de monuments, de textes anciens, qui expliquent que quelque chose s’est passé à un moment important dans la civilisation humaine. Karl Jaspers l’appelle « Achsenzeit », la période axiale, il prétend (même si son hypothèse a été très contestée) qu’entre le VIIIème siècle avant notre ère et le IIème siècle avant notre ère, en différents points du globe, a eu lieu un renversement de perspectives religieuses et philosophiques et qui se marque en Inde par l’apparition du Bouddha… Ce renversement c’est l’idée que nous passons d’un monde saturé par le religieux à un monde où l’homme a à sa disposition un nombre de choses à faire, où tout n’est plus dirigé par les dieux, où l’homme a une libération à accomplir, en Inde c’est le Bouddha qui en sera le messager. Marc Ballanfat

Qu’est-ce que le bouddhisme ?

Le sociologue Max Weber dit du bouddhisme qu’il n’est ni un art ni une religion mais un art religieux. C’est une manière de vivre religieuse mais qui ne signifie pas nécessairement qu’on vit dans un monde où les dieux sont présents puisque précisément le bouddhisme ancien, le bouddhisme du Bouddha, n’a pas besoin des dieux, il est agnostique… » Marc Ballanfat

« Dans le bouddhisme on voit surtout des processus, et les processus phénoménaux ne durent jamais qu’un instant, ils sont toujours la convergence de causes et de conditions tout aussi transitoires. Il faut comprendre le monde comme un faisceau de causes et conditions qui quand elles convergent constituent un nouveau phénomène lequel est condition de phénomènes suivants… Par conséquent un phénomène ne saurait durer plus d’un instant… On ne peut pas saisir quelque chose et le mettre dans une petite boîte, tout est dynamique, tout est en processus.. ».  Philippe Cornu

 

Extraits retranscrits de l’émission de France Culture chemins de la philosophie  Bouddhisme 2/4 Qui était Bouddha ? Marc Ballanfat Adèle van Reeth

Bouddha est bien un être de la Terre

Un religieux errant

« M. B. : [Ses quatre sorties du palais paternel.] Je suis émerveillé par la simplicité avec laquelle il dit quelque chose de profond sur la condition humaine, comme dans un roman d’apprentissage. Il rencontre un vieillard, un malade, un mort, un religieux errant. Il passe de la vieillesse au moine renonçant. Tout cela décrit un éveil progressif à la vérité cachée dans la condition humaine et comment, c’est ce qui va le décider à partir. Il accède à ce qu’il est, le plus grand des renonçants à l’époque. Religieux errant, un renonçant, un Bhikshu. Il y avait des centaines de confréries de moines errants dans l’Inde de cette époque. Moines mendiants dans le nord est de l’Inde. Il va d’une confrérie à une autre jusqu’à découvrir la vérité qu’il avait l’intention de transmettre. Il faut accepter une forme d’errance, une façon de se déstabiliser soi-même pour accéder à quelque chose qui sera son sol ferme. C’est une démarche philosophique par excellence, comme celle de Descartes. On doute radicalement de tout pour trouver la vérité. Le Bouddha erre lamentablement parmi les Bhikshus jusqu’au moment où il retrouvera sa vérité ferme.

Aujourd’hui, cette culture du nomadisme est en danger sur terre. Ce qu’on appelle les mendiants n’a pas forcément bonne presse. On les assimile aux sdf. A cette époque ça correspondait vraiment à un basculement (Jaspers). Période axiale moment où l’on sort du religieux en quête de quelque chose d’autre que ce que faisait la religion ancienne de l’Inde. Tous ces moines errants sont en quête de ce qu’ils appellent la libération. Ils veulent se libérer du monde des renaissances, cette idée que l’être humain ferait partie de tous ces êtres vivants qui  sont destinés à renaitre sans fin.

C’est l’image d’une roue qui tourne éternellement, une roue associée à la douleur à la souffrance à la misère et contre laquelle le bouddhisme va mettre en place une autre roue, celle de sa doctrine, la roue de la loi.

Le bouddhisme doit se libérer de l’enseignement des bramanes. Le bouddhisme se définit par opposition aux brahmanes, la caste supérieure. Au contraire le bouddhisme comme le jaïnisme sont issus de la caste des guerriers.

Il fait partie de la classe des guerriers différents des brahmanes et qui sont liés à l’action. Ils veulent mettre un terme à la misère alors que les brahmanes sont dans la métaphysique, la contemplation rien de plus étranger au Bouddha qui dit : je ne suis pas un philosophe au sens de spéculateur au sens de métaphysicien. Je suis comme un médecin de l’âme (rapprochement à faire avec Socrate) je suis là pour soigner la misère humaine.

Comment faire que le cycle de réincarnation cesse : ce qu’il va comprendre au moment de la nuit de l’illumination où il devient le Bouddha.

Il a 35 ans. C’est une nuit de pleine lune entre la mi avril et mi mai. Là les textes nous disent et la statuaire le montre : il s’assied sous un figuier et il décide de ne pas se relever tant qu’il n’aura pas atteint l’illumination.

La nuit indienne est divisée en trois veilles. A la premier veille, il va voir la roue des renaissances. Il va découvrir que l’être humain fait partie de ces êtres qui sont destinés à souffrir éternellement parce qu’ils sont pris dans cette roue. A l’occasion de la seconde veille il va découvrir toutes ses vies antérieures c’est ce que l’on prête au bouddha. Il va comprendre qu’il est tous les êtres qui ont vécu dans des vies antérieures. Il est les animaux les femmes les enfants tout ce qui est vivant, il l’est dans des vies antérieures.

Et au moment de la troisième veille, il va comprendre quelles sont les 12 conditions qui font que l’être humain est pris dans cette chaîne de la misère : il appelle ça la production conditionnée c’est à dire qu’il y a 12 chaînons qui conditionnent la misère humaine et à partir du moment où l’on serait capable de comprendre comment ces chaînons se relient l’un à l’autre on mettrait donc fin à leur conditionnement. C’est très proche d’une démarche sociologique. Il suffit de comprendre que le déterminisme est un ensemble de chaînons. La compréhension de ces chaînons fait déjà qu’on n’est plus enchainé. C’est Spinoza, c’est Bourdieu. C’est la connaissance qui nous sauve.

Il n’est pas philosophe mais c’est quelqu’un qui est en quête d’une rationalité. Ce qu’il veut c’est comprendre quelles sont les raisons de la misère humaine. Il ne se contente pas de voir que nous sommes enchaînés comme tous les êtres vivants. Il veut trouver les raisons et quand il les découvre au moment de la nuit de l’illumination, à l’occasion de la troisième veille, il devient le Bouddha, il devient l’éveillé.

Il a compris tout ce qu’il pouvait comprendre. Il ne comprendra jamais rien de plus et ça lui suffit pour ensuite commencer sa vie de prêche et sa vie d’enseignant.

[Lui-même finira par mourir].  Il comprend que tout ce qui est composé est périssable. Or le corps est composé, donc  il est périssable. Il comprend qu’au-delà de ça il y a probablement de l’incomposé. C’est précisément le Nirvâna qui est au-delà du composé… C’est l’idée qu’à un certain niveau, la roue des renaissances est identique au Nirvâna. Plus on comprend à quel point on est enchaîné plus on comprend qu’en réalité on n’est pas enchaîné puisqu’il n’y a plus de chaîne. Pour qu’il y ait de l’enchaînement il faut encore croire à l’existence des choses mais précisément le Bouddha va aussi comprendre que les choses n’existent pas qu’au fond tout ça est une production de notre esprit et que les choses n’existant pas au fond nous ne sommes pas enchaînés.

On se libère d’une illusion tellement ancrée dans notre mental qu’il faut se libérer de notre mental d’où toute l’importance de la méditation dans le bouddhisme.

Tout est à faire de ce qu’il appelle des constructions mentales sankalpa. L’esprit ne peut pas s’empêcher de construire des représentations. Et c’est à partir de ces constructions qu’il se met à souffrir. Donc si on arrête de construire, la souffrance devrait s’arrêter d’elle-même. [C’est un encouragement à philosopher.]

Après la nuit de l’illumination il a compris que sa vie se résoudrait à enseigner son message. Il va se retrouver près de Benares avec 5 disciples. Il va faire son premier sermon et met en branle la roue de la loi.

[Contenu du discours] : il y a deux extrêmes qui ne doivent pas être fréquentés par le religieux errant, celui qui s’adonne les plaisirs au sens vulgaire et celui qui s’adonne à l’épuisement de lui-même. Entre les deux le chemin du milieu conduit à l’apaisement vers le Nirvâna.

Quel est ce chemin du milieu : L’opinion correcte, la parole correcte, les moyens d’existence corrects, l’effort correct, l’attention, la concentration correcte etc.

Alors dès que la roue de la loi a été mise en mouvement par le bienheureux, les dieux terrestres proclamèrent : la roue de la loi a été mise en mouvement par le bienheureux à Benares dans le parc des gazelles. Personne ne peut la faire tourner en arrière.

Les 4 vérités :

Reconnaître la souffrance, trouver l’origine de la souffrance, peut-être parvenir à l’extinction de la souffrance Nirvâna. Et ensuite la roue de la loi, l’octuple sentier.

Tout le contenu du bouddhisme se retrouve dans ces 4 vérités

Premier contresens à éviter : le bouddhisme est un pessimisme. La 1ère vérité tout est souffrance, ce n’est pas une complaisance dans le malheur. C’est l’idée que l’être humain souffre et que si l’on veut l’admettre qu’on veut  le guérir puisque le Bouddha se présente comme un médecin. Si je veux guérir quelqu’un je dois admettre que cette personne est malade et qu’elle a besoin de moi. L’idée de la douleur c’est que les êtres humains dans leurs vies à quelques exceptions près ont beaucoup plus de raisons de vouloir se libérer que de vouloir se contenter de leur vie. Derrière l’idée que tout est douleur il y a l’idée qu’il faut se libérer puisque tout est douleur. Donc ça justifie encore plus l’idée d’une libération. Si l’on partait de l’idée que la vie est bonne qu’elle mérite d’être vécue alors on pourrait se demander De quoi a-t-on besoin de se libérer puisque tout va bien ( on n’a besoin ni de religion, ni de philosophie, ni d’art ni rien)

Le pessimisme est méthodologique ou heuristique plutôt qu’un pessimisme dogmatique. Il faut partir du principe que si l’homme veut se libérer il doit se libérer de la bêtise des préjugés de l’ignorance. Tout ce que le Buddha appelle dukkha.

Dukkha s’applique à la roue qui tourne. Là aussi on trouve l’emblème de la roue.

Dukkha est une roue qui tourne difficilement donc qui tourne mal.

Effectivement il y a beaucoup de choses qui tournent mal… On peut l’améliorer c’est à dire arriver à quelque chose qui tourne bien le  soukha d’où l’idée de faire tourner la roue de la loi. Elle elle ne peut que bien tourner. La roue de la loi c’est le symbole du monarque. On voit que le Bouddha veut s’emparer du symbole de la souveraineté pour se l’approprier et en faire le symbole du mouvement qu’il lance.

Il prend le symbole de la roue pour en faire le symbole de sa doctrine, il emprunte à la royauté pour créer son propre mouvement et pour montrer qu’il est au-dessus de la royauté.

A partir du moment où il arrive à Benares, les trois piliers du bouddhisme sont établis

La doctrine Dharma, l’idée développée par la philosophie du grand véhicule

Le deuxième : le Bouddha, il est devenu le Bouddha

Le 3e pilier le Sangha la communauté des pratiquants. Ce sont les trois joyaux de la doctrine du bouddhisme. Il n’y a plus rien d’autre à faire. Aller de ville en ville pour prêcher et convertir au bouddhisme le plus de monde possible.

A partir du 5e siècle le bouddhisme se diffuse en Chine, au Tibet, puis au Japon par le grand véhicule

Le grand véhicule : le Bouddha est un ancien bodhisattva : dont l’existence est consacrée à l’éveil. Il ne veut pas se libérer s’il ne libère pas avec lui tous les êtres vivants. Il diffère son illumination jusqu’à ce que tous les êtres soient libérés en même temps que lui d’où l’idée de la compassion très importante.

Alors que dans le petit véhicule on est plus sur l’idée d’une voie individuelle que suivent les moines. Le petit véhicule s’installe au shrilanka.

Le bouddhisme refuse les castes, va porter un message universel qui s’adresse aux hommes aux femmes quelque soit leur classe sociale.

Pilier du bouddhisme : l’idée que tout est  impermanence en sanscrit Anytia

Reprise par tous les philosophes du bouddhisme parce qu’elle est centrale. Ça signifie pour eux que la permanence est une illusion il n’y a pas de permanence il n’y a pas non plus de noyau permanent de l’être humain et là il se différencie complètement des brahmanes et des janaistes.

C’est l’idée aussi que tout est discontinu. On est dans une vision impermanente du monde discontinue instantanéiste du monde, nominaliste, il n’y a pas de substantialité des choses on est dans un phénoménisme total.

A partir de cette idée ce qu’on appellera la vacuité plus tard que les choses n’ont pas de substance que le message du Bouddha va donc se diffuser aussi facilement.

Il ne demande pas à croire à des choses, il demande au contraire de nous défaire de notre tentation de croire à. Il n’y a rien à croire.

Il faut simplement essayer de comprendre par soi-même ce qui lie les chaînons de la condition humaine et une fois qu’on a compris ce qui lie les chaînons de la vie humaine, on doit éprouver quelque chose qui est la libération.

L’idée d’éveil c’est l’idée qu’il a compris tout ce qu’il pouvait comprendre, ce qui laisse entendre que le prochain bouddha pourra comprendre un peu plus que ce pouvait comprendre le bouddha. Il faut rompre avec le cycle des réincarnations et rompre aussi avec toute idée de permanence de substantialité d’essentialité.

Il n’y a rien de plus non essentialiste que la philosophie bouddhiste. Voilà pourquoi aujourd’hui beaucoup de chercheurs peuvent s’inspirer du bouddhisme dans leur combat contre l’essentialisme comme les cultural Studies.

On n’est rien, d’ailleurs on ne devrait même pas utiliser le verbe être pour un bouddhiste on est toujours dans un devenir. On devient quelque chose d’autre mais on ne peut pas être quoi que ce soit. »