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Bouddhisme 2/4 Qui était Bouddha ? Marc Ballanfat avec Adèle van Reeth
Marc Ballanfat, professeur de philosophie en classes préparatoires aux grandes écoles, traducteur depuis le sanskrit et spécialiste des philosophes de l’Inde ancienne.
Présentation
« Le Bouddha est l’un de ceux qui a atteint l’éveil, un philosophe et sage qui a apporté un message universel. Qui fut-il ? Malgré l’existence d’éléments biographiques attestés, la biographie du Bouddha fut nourrie de légendes qui ont constitué son image aujourd’hui.
Le bouddhisme, sortie de la religion ?
Le Bouddha historique, le Gautama Bouddha, on parle de lui parce qu’il y a un certain nombre de monuments, de textes anciens, qui expliquent que quelque chose s’est passé à un moment important dans la civilisation humaine. Karl Jaspers l’appelle « Achsenzeit », la période axiale, il prétend (même si son hypothèse a été très contestée) qu’entre le VIIIème siècle avant notre ère et le IIème siècle avant notre ère, en différents points du globe, a eu lieu un renversement de perspectives religieuses et philosophiques et qui se marque en Inde par l’apparition du Bouddha… Ce renversement c’est l’idée que nous passons d’un monde saturé par le religieux à un monde où l’homme a à sa disposition un nombre de choses à faire, où tout n’est plus dirigé par les dieux, où l’homme a une libération à accomplir, en Inde c’est le Bouddha qui en sera le messager. Marc Ballanfat
Qu’est-ce que le bouddhisme ?
Le sociologue Max Weber dit du bouddhisme qu’il n’est ni un art ni une religion mais un art religieux. C’est une manière de vivre religieuse mais qui ne signifie pas nécessairement qu’on vit dans un monde où les dieux sont présents puisque précisément le bouddhisme ancien, le bouddhisme du Bouddha, n’a pas besoin des dieux, il est agnostique… » Marc Ballanfat
« Dans le bouddhisme on voit surtout des processus, et les processus phénoménaux ne durent jamais qu’un instant, ils sont toujours la convergence de causes et de conditions tout aussi transitoires. Il faut comprendre le monde comme un faisceau de causes et conditions qui quand elles convergent constituent un nouveau phénomène lequel est condition de phénomènes suivants… Par conséquent un phénomène ne saurait durer plus d’un instant… On ne peut pas saisir quelque chose et le mettre dans une petite boîte, tout est dynamique, tout est en processus.. ». Philippe Cornu
Extraits retranscrits de l’émission de France Culture chemins de la philosophie Bouddhisme 2/4 Qui était Bouddha ? Marc Ballanfat Adèle van Reeth
Bouddha est bien un être de la Terre
Un religieux errant
« M. B. : [Ses quatre sorties du palais paternel.] Je suis émerveillé par la simplicité avec laquelle il dit quelque chose de profond sur la condition humaine, comme dans un roman d’apprentissage. Il rencontre un vieillard, un malade, un mort, un religieux errant. Il passe de la vieillesse au moine renonçant. Tout cela décrit un éveil progressif à la vérité cachée dans la condition humaine et comment, c’est ce qui va le décider à partir. Il accède à ce qu’il est, le plus grand des renonçants à l’époque. Religieux errant, un renonçant, un Bhikshu. Il y avait des centaines de confréries de moines errants dans l’Inde de cette époque. Moines mendiants dans le nord est de l’Inde. Il va d’une confrérie à une autre jusqu’à découvrir la vérité qu’il avait l’intention de transmettre. Il faut accepter une forme d’errance, une façon de se déstabiliser soi-même pour accéder à quelque chose qui sera son sol ferme. C’est une démarche philosophique par excellence, comme celle de Descartes. On doute radicalement de tout pour trouver la vérité. Le Bouddha erre lamentablement parmi les Bhikshus jusqu’au moment où il retrouvera sa vérité ferme.
Aujourd’hui, cette culture du nomadisme est en danger sur terre. Ce qu’on appelle les mendiants n’a pas forcément bonne presse. On les assimile aux sdf. A cette époque ça correspondait vraiment à un basculement (Jaspers). Période axiale moment où l’on sort du religieux en quête de quelque chose d’autre que ce que faisait la religion ancienne de l’Inde. Tous ces moines errants sont en quête de ce qu’ils appellent la libération. Ils veulent se libérer du monde des renaissances, cette idée que l’être humain ferait partie de tous ces êtres vivants qui sont destinés à renaitre sans fin.
C’est l’image d’une roue qui tourne éternellement, une roue associée à la douleur à la souffrance à la misère et contre laquelle le bouddhisme va mettre en place une autre roue, celle de sa doctrine, la roue de la loi.
Le bouddhisme doit se libérer de l’enseignement des bramanes. Le bouddhisme se définit par opposition aux brahmanes, la caste supérieure. Au contraire le bouddhisme comme le jaïnisme sont issus de la caste des guerriers.
Il fait partie de la classe des guerriers différents des brahmanes et qui sont liés à l’action. Ils veulent mettre un terme à la misère alors que les brahmanes sont dans la métaphysique, la contemplation rien de plus étranger au Bouddha qui dit : je ne suis pas un philosophe au sens de spéculateur au sens de métaphysicien. Je suis comme un médecin de l’âme (rapprochement à faire avec Socrate) je suis là pour soigner la misère humaine.
Comment faire que le cycle de réincarnation cesse : ce qu’il va comprendre au moment de la nuit de l’illumination où il devient le Bouddha.
Il a 35 ans. C’est une nuit de pleine lune entre la mi avril et mi mai. Là les textes nous disent et la statuaire le montre : il s’assied sous un figuier et il décide de ne pas se relever tant qu’il n’aura pas atteint l’illumination.
La nuit indienne est divisée en trois veilles. A la premier veille, il va voir la roue des renaissances. Il va découvrir que l’être humain fait partie de ces êtres qui sont destinés à souffrir éternellement parce qu’ils sont pris dans cette roue. A l’occasion de la seconde veille il va découvrir toutes ses vies antérieures c’est ce que l’on prête au bouddha. Il va comprendre qu’il est tous les êtres qui ont vécu dans des vies antérieures. Il est les animaux les femmes les enfants tout ce qui est vivant, il l’est dans des vies antérieures.
Et au moment de la troisième veille, il va comprendre quelles sont les 12 conditions qui font que l’être humain est pris dans cette chaîne de la misère : il appelle ça la production conditionnée c’est à dire qu’il y a 12 chaînons qui conditionnent la misère humaine et à partir du moment où l’on serait capable de comprendre comment ces chaînons se relient l’un à l’autre on mettrait donc fin à leur conditionnement. C’est très proche d’une démarche sociologique. Il suffit de comprendre que le déterminisme est un ensemble de chaînons. La compréhension de ces chaînons fait déjà qu’on n’est plus enchainé. C’est Spinoza, c’est Bourdieu. C’est la connaissance qui nous sauve.
Il n’est pas philosophe mais c’est quelqu’un qui est en quête d’une rationalité. Ce qu’il veut c’est comprendre quelles sont les raisons de la misère humaine. Il ne se contente pas de voir que nous sommes enchaînés comme tous les êtres vivants. Il veut trouver les raisons et quand il les découvre au moment de la nuit de l’illumination, à l’occasion de la troisième veille, il devient le Bouddha, il devient l’éveillé.
Il a compris tout ce qu’il pouvait comprendre. Il ne comprendra jamais rien de plus et ça lui suffit pour ensuite commencer sa vie de prêche et sa vie d’enseignant.
[Lui-même finira par mourir]. Il comprend que tout ce qui est composé est périssable. Or le corps est composé, donc il est périssable. Il comprend qu’au-delà de ça il y a probablement de l’incomposé. C’est précisément le Nirvâna qui est au-delà du composé… C’est l’idée qu’à un certain niveau, la roue des renaissances est identique au Nirvâna. Plus on comprend à quel point on est enchaîné plus on comprend qu’en réalité on n’est pas enchaîné puisqu’il n’y a plus de chaîne. Pour qu’il y ait de l’enchaînement il faut encore croire à l’existence des choses mais précisément le Bouddha va aussi comprendre que les choses n’existent pas qu’au fond tout ça est une production de notre esprit et que les choses n’existant pas au fond nous ne sommes pas enchaînés.
On se libère d’une illusion tellement ancrée dans notre mental qu’il faut se libérer de notre mental d’où toute l’importance de la méditation dans le bouddhisme.
Tout est à faire de ce qu’il appelle des constructions mentales sankalpa. L’esprit ne peut pas s’empêcher de construire des représentations. Et c’est à partir de ces constructions qu’il se met à souffrir. Donc si on arrête de construire, la souffrance devrait s’arrêter d’elle-même. [C’est un encouragement à philosopher.]
Après la nuit de l’illumination il a compris que sa vie se résoudrait à enseigner son message. Il va se retrouver près de Benares avec 5 disciples. Il va faire son premier sermon et met en branle la roue de la loi.
[Contenu du discours] : il y a deux extrêmes qui ne doivent pas être fréquentés par le religieux errant, celui qui s’adonne les plaisirs au sens vulgaire et celui qui s’adonne à l’épuisement de lui-même. Entre les deux le chemin du milieu conduit à l’apaisement vers le Nirvâna.
Quel est ce chemin du milieu : L’opinion correcte, la parole correcte, les moyens d’existence corrects, l’effort correct, l’attention, la concentration correcte etc.
Alors dès que la roue de la loi a été mise en mouvement par le bienheureux, les dieux terrestres proclamèrent : la roue de la loi a été mise en mouvement par le bienheureux à Benares dans le parc des gazelles. Personne ne peut la faire tourner en arrière.
Les 4 vérités :
Reconnaître la souffrance, trouver l’origine de la souffrance, peut-être parvenir à l’extinction de la souffrance Nirvâna. Et ensuite la roue de la loi, l’octuple sentier.
Tout le contenu du bouddhisme se retrouve dans ces 4 vérités
Premier contresens à éviter : le bouddhisme est un pessimisme. La 1ère vérité tout est souffrance, ce n’est pas une complaisance dans le malheur. C’est l’idée que l’être humain souffre et que si l’on veut l’admettre qu’on veut le guérir puisque le Bouddha se présente comme un médecin. Si je veux guérir quelqu’un je dois admettre que cette personne est malade et qu’elle a besoin de moi. L’idée de la douleur c’est que les êtres humains dans leurs vies à quelques exceptions près ont beaucoup plus de raisons de vouloir se libérer que de vouloir se contenter de leur vie. Derrière l’idée que tout est douleur il y a l’idée qu’il faut se libérer puisque tout est douleur. Donc ça justifie encore plus l’idée d’une libération. Si l’on partait de l’idée que la vie est bonne qu’elle mérite d’être vécue alors on pourrait se demander De quoi a-t-on besoin de se libérer puisque tout va bien ( on n’a besoin ni de religion, ni de philosophie, ni d’art ni rien)
Le pessimisme est méthodologique ou heuristique plutôt qu’un pessimisme dogmatique. Il faut partir du principe que si l’homme veut se libérer il doit se libérer de la bêtise des préjugés de l’ignorance. Tout ce que le Buddha appelle dukkha.
Dukkha s’applique à la roue qui tourne. Là aussi on trouve l’emblème de la roue.
Dukkha est une roue qui tourne difficilement donc qui tourne mal.
Effectivement il y a beaucoup de choses qui tournent mal… On peut l’améliorer c’est à dire arriver à quelque chose qui tourne bien le soukha d’où l’idée de faire tourner la roue de la loi. Elle elle ne peut que bien tourner. La roue de la loi c’est le symbole du monarque. On voit que le Bouddha veut s’emparer du symbole de la souveraineté pour se l’approprier et en faire le symbole du mouvement qu’il lance.
Il prend le symbole de la roue pour en faire le symbole de sa doctrine, il emprunte à la royauté pour créer son propre mouvement et pour montrer qu’il est au-dessus de la royauté.
A partir du moment où il arrive à Benares, les trois piliers du bouddhisme sont établis
La doctrine Dharma, l’idée développée par la philosophie du grand véhicule
Le deuxième : le Bouddha, il est devenu le Bouddha
Le 3e pilier le Sangha la communauté des pratiquants. Ce sont les trois joyaux de la doctrine du bouddhisme. Il n’y a plus rien d’autre à faire. Aller de ville en ville pour prêcher et convertir au bouddhisme le plus de monde possible.
A partir du 5e siècle le bouddhisme se diffuse en Chine, au Tibet, puis au Japon par le grand véhicule
Le grand véhicule : le Bouddha est un ancien bodhisattva : dont l’existence est consacrée à l’éveil. Il ne veut pas se libérer s’il ne libère pas avec lui tous les êtres vivants. Il diffère son illumination jusqu’à ce que tous les êtres soient libérés en même temps que lui d’où l’idée de la compassion très importante.
Alors que dans le petit véhicule on est plus sur l’idée d’une voie individuelle que suivent les moines. Le petit véhicule s’installe au shrilanka.
Le bouddhisme refuse les castes, va porter un message universel qui s’adresse aux hommes aux femmes quelque soit leur classe sociale.
Pilier du bouddhisme : l’idée que tout est impermanence en sanscrit Anytia
Reprise par tous les philosophes du bouddhisme parce qu’elle est centrale. Ça signifie pour eux que la permanence est une illusion il n’y a pas de permanence il n’y a pas non plus de noyau permanent de l’être humain et là il se différencie complètement des brahmanes et des janaistes.
C’est l’idée aussi que tout est discontinu. On est dans une vision impermanente du monde discontinue instantanéiste du monde, nominaliste, il n’y a pas de substantialité des choses on est dans un phénoménisme total.
A partir de cette idée ce qu’on appellera la vacuité plus tard que les choses n’ont pas de substance que le message du Bouddha va donc se diffuser aussi facilement.
Il ne demande pas à croire à des choses, il demande au contraire de nous défaire de notre tentation de croire à. Il n’y a rien à croire.
Il faut simplement essayer de comprendre par soi-même ce qui lie les chaînons de la condition humaine et une fois qu’on a compris ce qui lie les chaînons de la vie humaine, on doit éprouver quelque chose qui est la libération.
L’idée d’éveil c’est l’idée qu’il a compris tout ce qu’il pouvait comprendre, ce qui laisse entendre que le prochain bouddha pourra comprendre un peu plus que ce pouvait comprendre le bouddha. Il faut rompre avec le cycle des réincarnations et rompre aussi avec toute idée de permanence de substantialité d’essentialité.
Il n’y a rien de plus non essentialiste que la philosophie bouddhiste. Voilà pourquoi aujourd’hui beaucoup de chercheurs peuvent s’inspirer du bouddhisme dans leur combat contre l’essentialisme comme les cultural Studies.
On n’est rien, d’ailleurs on ne devrait même pas utiliser le verbe être pour un bouddhiste on est toujours dans un devenir. On devient quelque chose d’autre mais on ne peut pas être quoi que ce soit. »