In La Tache
« Ainsi, d’abord, dans Pastorale américaine, l’un des plus beaux romans de Philip Roth, le personnage central est un juif calme, aux antipodes de Roth lui-même. Et puis il y a La Tache, ce livre inouï dont le héros est Coleman Silk, un Noir qui se fait passer pour juif afin de n’être pas défini par sa couleur et de pouvoir exister comme individu, et qui est rattrapé par l’antiracisme débile [porté par une petite prof française surdiplômée, immature, faussement brillante et carriériste, et ceci combiné au moralisme ambiant issu de l’affaire Lewinsky] sévissant sur les campus américains… » Alain Finckelkrault
1.
page 191 [en écho à Édouard Louis, Qui a tué mon père]
Le meurtre du père et de la mère
« Il l’[sa mère] assassinait. On n’a pas besoin de tuer son père. Le monde s’en charge. Le monde va lui faire son affaire, et il l’avait faite en effet à Mr Silk. Celle qu’il faut assassiner, c’est la mère. Et il était en train de s’y employer, lui, l’enfant qu’elle avait aimé comme elle l’avait aimé. Il l’assassinait au nom de son exaltante idée de la liberté! Tout aurait été beaucoup plus facile sans sa mère. Mais il fallait surmonter cette épreuve s’il voulait être l’homme qu’il avait choisi d’être, séparé sans retour de ce qu’il avait reçu en partage à sa naissance, libre, comme tout humain voudrait l’être, de se battre pour sa liberté. Pour arracher à la vie cette destinée de rechange, dont il dicterait les clauses, il lui fallait faire ce qu’il avait à faire. La plupart des gens ont bien envie de se tirer de l’existence de merde qu’ils ont reçue en partage. Seulement ils ne passent pas à l’acte, et c’est ce qui fait qu’ils sont eux, tandis que lui est lui. Balancer son direct, démolir, et puis fermer la porte à jamais. On ne peut faire ça à une mère merveilleuse qui vous aime inconditionnellement et vous a rendu heureux; on ne peut pas lui faire ce chagrin et penser qu’on pourra revenir en arrière. C’est tellement affreux qu’il ne reste plus qu’à vivre avec. Quand on a fait une chose pareille, d’une telle violence, on ne peut plus jamais la défaire —or c’est justement ce qu’il veut.»
2. Leurs «relations»
p. 202
«Elle [Monica Lewinsky] parlait à tort et à travers. Elle fait partie de cette culture débile du bla-bla. De cette génération qui est fière de son manque de profondeur. Tout est dans la sincérité du numéro. Sincère mais vide totalement vide. C’est une sincérité qui part dans tous les sens, une sincérité pire que le mensonge, une innocence pire que la corruption. Quelle avidité ça cache, cette sincérité, et ce jargon! Ce langage extraordinaire qu’ils ont, tous, et on dirait qu’ils y croient, quand ils parlent de leur manque de valeur, alors qu’en disant ça ils estiment au contraire avoir droit à tout. Cette impudence qu’ils baptisent faculté d’amour, l’avidité brutale qu’ils camouflent sous la prétendue «perte de leur estime de soi». Hitler aussi manquait d’estime de soi. C’était son problème. L’arnaque que ces jeunes ont montée! Cette mise en scène de la moindre émotion. Leurs «relations». Ma relation. Il faut que je clarifie ma relation. Dès qu’ils ouvrent la bouche, j’ai envie de grimper aux rideaux.»
3. La poterie de Trenton
pp. 196-199
«Par sa mère, Coleman découvrit le dédale de leur histoire familiale; elle remontait au temps de John Fenwick [17e siècle] l’aristocrate, qui avait été à cette région sud-ouest du New Jersey ce que William Penn était à la région de Pennsylvanie où était située Philadelphie —et dont on avait parfois l’impression que tout Gouldtown descendait. Puis Coleman entendit l’histoire répétée, à quelques variantes près, par ses grand-tantes et ses grands-oncles, certains presque centenaires, lorsque dans son enfance, avec Walt, Ernestine et leurs parents, ils se rendaient à Gouldtown pour la réunion familiale annuelle, qui rassemblait près de deux cents personnes venues du sud-ouest du New Jersey, de Philadelphie, d’Atlantic City, et même de Boston, pour manger du maquereau, de la poule au pot, du poulet rôti, des glaces maison, des pêches au sirop, des tartes, des gâteaux —pour manger les plats favoris de la famille, jouer au base-ball, chanter des chansons et passer la journée à égrener des souvenirs et raconter des histoires du temps jadis où les femmes filaient, tricotaient, faisaient bouillir le lard gras, et cuire au four d’énormes miches de pain que les hommes emportaient aux champs, du temps où elles faisaient les habits, allaient puiser de l’eau au puits, administraient des remèdes à base de simples, des infusions pour traiter la rougeole, des sirops de mélasse et d’oignon contre la coqueluche. Des histoires sur les mères de familles qui tenaient une laiterie où elles faisaient de beaux fromages, sur les femmes qui étaient allées à la ville, à Philadelphie, pour devenir gouvernantes, couturières, maîtresses d’école, et sur celles qui étaient restées au foyer, et dont l’hospitalité était remarquables. Des histoires sur les hommes, dans les bois, qui piégeaient et chassaient le gibier pour avoir de la viande l’hiver, les fermiers qui labouraient les champs, qui coupaient le bois de chauffage, et les barres pour les palissades, qui achetaient, vendaient et abattaient le bétail, et sur ceux qui étaient prospères, les négociants, qui vendaient à la tonne le foin salé pour les poteries de Trenton, ce foin qu’on coupe dans les marais salants qu’ils possédaient le long de la baie et sur les rives du fleuve. Des histoires sur les hommes qui avaient quitté les bois, la ferme, le marais, et le marécage à cèdre pour entrer dans l’armée —certains comme Blancs, d’autres comme Noirs —pendant la guerre de Sécession. Des histoires sur les hommes qui avaient pris la mer pour devenir briseurs de blocus, et sur ceux qui étaient partis à Philadelphie se faire croque-morts, imprimeurs, barbiers, électriciens, cigariers, et pasteurs dans l’Église méthodiste épiscopale africaine —l’un d’entre eux s’étant engagé pour aller à Cuba aux côtés de Teddy Roosevelt et des ses Rough Riders—, et l’histoire de quelques autres qui avaient eu des ennuis, et s’étaient enfuis pour ne jamais revenir. Des histoires d’enfants, aussi, des enfants comme eux, souvent pauvrement vêtus, parfois sans manteau ni souliers, qui dormaient les nuits d’hiver dans les pièces glaciales de maisons rudimentaires, et qui, dans la chaleur de l’été, allaient ramasser le foin à la fourche, le charger et le transporter avec les hommes, mais bien éduqués par leurs parents […]
Mais quand on décide de ne pas devenir boxeur ou d’ailleurs spécialiste de lettres classiques, ce n’est pas à cause de l’histoire des esclaves fugitifs de Lawnside, de l’abondance des virtuailles aux réunions de famille à Gouldton, ou des méandres de la généalogie américaine de sa famille —pas davantage que l’on décide de ne pas devenir quoi que ce soit d’autre pour ces mêmes raisons. Dans l’histoire d’une famille, il y a beaucoup d’éléments qui partent en fumée. Lawnside en est un, Gouldtown un autre, la généalogie un troisième, Coleman Silk en fut un quatrième.
Au cours de ces cinquante dernières années et plus, il ne fut pas le premier enfant, du reste, qui ait entendu parler des fenaisons d’herbe salée pour les poteries de Trenton, ou qui ait mangé du maquereau et des pêches au sirop dans les fêtes de Gouldtown, et qui disparaisse ainsi —dans la famille on disait qu’il s’était volatilisé de sorte qu’on avait «perdu toute trace de lui» ou bien encore, variante, qu’il était «perdu pour les siens».
Le culte des ancêtres —tel était le nom que Coleman donnait à cette pratique. Honorer le passé était pour lui une chose, l’idolâtrie des ancêtres en était une autre. Cet emprisonnement, il n’en voulait à aucun prix.»