Münster, Skulptur Projekte. Extraits du corpus d’Emmanuelle Lequeux

LE MONDE | 05.07.2017, par Emmanuelle Lequeux. Extraits
« La ligne 13 du bus de Münster vaut tous les vaporettos. Car c’est sans doute là, dans la petite cité du Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, en Allemagne, que se niche l’œuvre d’art la plus envoûtante de l’année, plutôt qu’à la Biennale de Venise. […] On serait bien tenté de mettre le projet de Münster, ­dévolu depuis sa création, en 1977, à la promotion de la sculpture dans l’espace public, en tête. Ne serait-ce que grâce à l’installation de Pierre Huyghe, After ALife Ahead, qui se déploie au quasi-terminus de la ­ligne 13, donc. Arrêt Technologiepark. Derrière un lieu de restauration Burger King, un bâtiment noir et gris, ruine moderne promise à la démolition. Le fameux plasticien français, qui a eu les honneurs des plus grands musées, du Centre Pompidou au Metropolitan de New York, y a trouvé un havre idéal pour perpétuer son projet amorcé il y a cinq ans à la Documenta 2012. Dans un recoin caché du jardin de Kassel, il avait mis en scène un écosystème perturbant et perturbé. Un corps de femme sculpté se faisait ruche, un chien blanc errait avec sa patte rose, des débris s’amoncelaient, le tout au cœur d’un marais à la terre retournée. La balade bizarre était restée dans les mémoires, et Huyghe rêvait depuis de dénicher un site où approfondir l’expérience d’une telle œuvre destinée à vivre sa vie, sans l’homme. Il l’a trouvé dans l’ancienne patinoire de Münster, qu’il a littéralement ravagée. Paysage de cataclysme. Plus une trace de glace dans cette sorte de navire amiral de science-fiction seventies. Le sol est défoncé, sur plusieurs mètres. A la surface ne restent que quelques lambeaux de béton. Ils composent des jetées avec vue sur un paysage de cataclysme, version déglinguée des panoramas du romantique ­allemand Caspar David Friedrich, qui inspire souvent l’artiste. De la boue, de larges flaques avec leurs algues glauques, un peu de mousse, quelques mauvaises herbes. Le visiteur est invité à descendre dans la fosse, pour errer entre les micro-collines de ce Zabriskie Point postindustriel. Il y croise quelques abeilles, pour lesquelles l’artiste a confectionné deux ruches de glaise, habitat primitif surgissant du néant. Il tombe aussi, au centre de l’excavation, sur un aquarium énigmatique. Huyghe en a déjà composé plusieurs, tous noirs, tous cryptiques. Celui-ci héberge un Conus textile, mollusque connu sous le surnom de toison d’or, dont le venin est mortel pour l’homme. Difficile de l’apercevoir derrière les vitres qui virent du translucide à l’opaque. Mais sa présence est ici essentielle: le motif très sophistiqué de sa coquille, constitué de dizaines de triangles, a en effet inspiré la partition informatique qui rythme toute l’exposition. Que les auvents du plafond, en triangle eux aussi, s’ouvrent et se ferment pour créer des puits de lumière, c’est le Conus qui en décide. Des sons, aussi, qui parfois tournent dans l’espace. Au-delà d’une évocation des ­ravages de l’ère anthropocène, Huyghe engendre ici un biotope complexe. Les ruches sont dotées de capteurs, et les données envoyées à une machine, au bord de la patinoire, avec sa bouteille à oxygène: un incubateur, où évoluent des cellules cancéreuses. Qu’elles croissent ou régressent, elles auront, elles aussi, un impact sur la vie sourde de ce microcosme haletant, entre vie et mort. […] Pionnière punk de l’art post-Internet, Hito Steyerl électrise magnifiquement le hall glaçant, métal et verre, de la caisse d’épargne LBS avec ses sculptures de lumière. Le titre du projet, ­HellYeahWeFuckDie, résume à lui seul le propos (grossièrement traduit : « putain l’enfer, ouais, on va crever »). Aussi optimiste, Aram Bartholl a dispersé sur trois sites des âtres archaïques qui, avec un mécanisme sommaire, permettent de recharger des téléphones grâce à l’énergie générée par le feu.