Jean-Claude Milner. La France de 2017 ressemble à celle de 1788 »

A l’occasion des Rencontres de Pétrarque, qui se déroulent du 10 au 14  juillet à Montpellier, sur le thème « Révolution(s) », Le Monde publie un extrait de la leçon inaugurale que prononce le philosophe et linguiste.

« Le XXe siècle a été dominé par la croyance révolutionnaire. Le XXIe siècle l’a abandonnée. Mais cela ne veut pas dire que le mot révolution ait disparu ni qu’il ait perdu toute signification. Bien au contraire. On ne croit plus qu’un fil rouge noue ensemble 1789, 1793, 1848, 1917, 1949, etc. On ne croit plus que, pour comprendre le mot fatidique, il faille méditer indéfiniment sur la prise du pouvoir par le Parti bolchevik ou le Parti communiste chinois. De là suit une conséquence : les conditions d’usage du vocable se sont assouplies. Depuis que la croyance révolutionnaire s’est affaiblie, on peut donc parler de révolution à peu près sans contrôle. Cette permissivité nouvelle se révèle précieuse dans un pays comme la France où la croyance révolutionnaire, longtemps si puissante, a laissé des traces. Une transaction s’est conclue ; on a cessé de se réclamer de Lénine ou de Mao, mais le lexique de la révolution conserve son prestige. Une sémantique minimale est cependant requise, sous peine de vacuité. Des splendeurs anciennes, restent trois choses: 1) le bouleversement de la politique; 2) la transformation des rapports sociaux; 3) le caractère orienté du changement: aux yeux de ses promoteurs, il doit aller vers le Bien, de quelque manière qu’on le définisse. Puisque, aux yeux de l’opinion majoritaire, le Bien, en politique, est défini par la participation du plus grand nombre à la décision politique et puisque cette configuration porte le nom de démocratie, il n’y a révolution que si l’on passe à un plus grand nombre de participants actifs, ce qui vaut progrès de la démocratie politique. De même, le Bien social est défini par une répartition plus égale des avantages acquis ; mais depuis la Révolution française, on admet que cette répartition dépend en dernier recours d’une seule cause réelle : la répartition des richesses. On retrouve aisément le lexique de la démocratie : que le plus grand nombre possible jouisse du plus grand nombre possible d’avantages, cela s’appelle la démocratie sociale. On a tôt fait, une fois arrivé à cette étape du raisonnement, de démontrer qu’il ne peut y avoir démocratie politique sans démocratie sociale et réciproquement. Tous les bouleversements ne se valent donc pas. Le terme révolution a pu être politiquement et socialement neutre au XVIIIe siècle ; il a cessé de l’être lors de la Révolution française. La permissivité nouvelle et la transaction respectent cette exigence. Aujourd’hui, les jeux sont faits. On peut parler de démocratie sans parler de révolution, mais on ne peut parler de révolution sans parler de démocratie. Dans son usage transactionnel, révolution devient un doublet de démocratie. Des inégalités rigides ou fluides? En 1976, Valéry Giscard d’Estaing avait écrit Démocratie française (Fayard) ; en 2016, Emmanuel Macron a écrit Révolution (XO). C’est le même titre. Pour l’un comme pour l’autre, il s’agit d’ouvrir la voie qui mène au Bien. Sauf qu’en 1976 la croyance révolutionnaire subsistait encore. Elle se refusait à transiger. Emmanuel Macron ne rencontre pas les mêmes difficultés, mais allons au fond des choses. A propos de quoi parle-t-il de révolution? Pour tout décideur réaliste, une chose en tout cas est certaine: tous les pays sont inégalitaires. Pourtant, ils ne se ressemblent pas. Parmi les différences, celle-ci l’emporte: dans un pays donné, dans une couche sociale donnée, les inégalités sont-elles rigides ou fluides? En 1788, la Grande-Bretagne n’était pas plus égalitaire que la France. Mais les rigidités y étaient moindres. Dans la fameuse formule de Sieyès sur le tiers-état, «il veut être quelque chose », une crise s’annonce : tous les avantages ayant été distribués d’avance, l’individu né au sein du tiers-état ne peut rien espérer. La notion de carrière n’a aucun sens pour lui ; elle est réservée aux nobles et aux ecclésiastiques. « Parvenir » est devenu impossible au plus grand nombre. Or, on croirait qu’il en va de même dans la France d’aujourd’hui. J’ai moi-même vécu des périodes de fluidité. Quand il en est ainsi, la notion d’avenir a un sens; chacun est convaincu qu’il vivra mieux un jour prochain et, si ce n’est pas mieux, ce sera du moins autrement. Qui croit cela de nos jours ? Nul ne sort de son groupe de naissance ; s’il le tente, tout l’entrave ; s’il y parvient, le mépris et la calomnie le menacent. La France de 2017 ressemble davantage à celle de 1788 qu’à celle des années 1960. Elle est redevenue un pays d’inégalités rigides. Il ne faut donc pas s’étonner que le lexique de la révolution revienne. Laissons ceux qui espèrent ressusciter la croyance révolutionnaire. Plus révélatrice, la société civile reviendrait volontiers à Sieyès : persuadée qu’elle devrait être tout, elle estime qu’elle n’est rien, elle veut être quelque chose. En 1789 et en 2017, un même constat s’est imposé : ce qui rend insupportables les inégalités, c’est leur rigidité. Puis, les chemins bifurquent; pour empêcher la rigidité, faut-il supprimer les inégalités? D’aucuns, au cours de la Révolution française, l’ont pensé. Il n’est que de lire Saint-Just et ses Institutions républicaines. Après 1793, la prudence des habiles et l’habileté des prudents se sont accordées sur un autre programme : plutôt que de supprimer les inégalités, il faut les fluidifier, les rendre mobiles, les insérer dans des circulations incessantes. Saint-Just avait proclamé «Le bonheur est une idée neuve en Europe»; l’habile et le prudent corrigent: «L’avenir est une idée neuve en France.» Un avatar de la liberté. Telle est bien, je crois, la maxime majeure d’Emmanuel Macron: fluidifier afin de réveiller dans les âmes la croyance en un avenir. Autant d’inégalités qu’avant et peut-être même plus, mais elles seront devenues supportables parce que modifiables, déplaçables, reformulables. Les théorèmes cachés ne sauraient évidemment s’exprimer ouvertement: «Tout avantage acquis est un privilège et comme tel promis à l’abolition.» Dès lors, le problème du nombre de bénéficiaires change de solution. Dans un système rigide, on ne peut l’accroître que de manière arithmétique: ceux qui jouissent de tel ou tel avantage sont en nombre N, il faut qu’ils soient désormais en nombre N + X. Mais avec la fluidité, on peut se borner à accélérer la rotation. Idéalement, la doctrine prévoit qu’à chaque législature la majorité des députés se compose de nouveaux élus; ainsi, un plus grand nombre d’individus pourront dire qu’ils ont exercé le pouvoir législatif et cela, même si le nombre des députés diminue. Le mécanisme peut être étendu indéfiniment. On ne sera pas fonctionnaire à vie, ni cadre d’entreprise à vie, ni assisté à vie, etc. Dans une telle société, la fluidité devient la sublimation de l’égalité et un avatar de la liberté. La démocratie se définit par la libre circulation, chaque avantage bénéficiant à plusieurs titulaires successivement, chaque individu passant d’un avantage à un autre. Les lettrés retrouvent la démocratie athénienne, telle que l’analyse Aristote ; les modernes saluent le principe fondateur de l’Europe des traités. L’instauration de la démocratie mérite le nom de révolution, s’exclame le macroniste; rien là que de conforme à la tradition politique. Mais si cette instauration passe par le moyen de la fluidité, alors la révolution aura changé de structure: au lieu d’être cet instant où le réel fait irruption dans la réalité pour la transformer, elle sera le nom d’une perpétuelle adaptation à la réalité sans réel. »