
«Échapper à l’anthropomorphisme tout en prenant au sérieux la vie non humaine, tel est le défi de l’anthropologue américain Eduardo Kohn dans son classique instantané, Comment pensent les forêts. La cible de lectorat change, tout comme le décor : ce livre pointu, livré dans un écrin magnifique avec des photographies, propose une enquête ethnographique sur les Runa, population indienne de l’Amazonie équatorienne. Pour eux, les êtres divers qui habitent la forêt ont une âme, une perspective propre sur le monde. Kohn s’appuie sur ce collectif animiste pour défendre une thèse radicale : la pensée n’est pas l’apanage des seuls humains, les autres formes de vie (les végétaux mais aussi les animaux) possèdent cette faculté. En quel sens ? S’appuyant sur les travaux du philosophe Charles Sanders Peirce (1839-1914), il soutient que penser consiste à interpréter des signes. Tout organisme vivant qui réagit aux données et aux événements de son milieu contracte des habitudes, anticipe ce qui va se passer, est un « agent » ou un « soi » à part entière, qui se représente les choses —il n’est plus nécessaire de disposer d’un langage symbolique comme le nôtre. Si « les forêts pensent », donc, ce n’est pas parce que les hommes disent qu’elles pensent, et qu’elles pensent comme eux pensent— ce serait là retomber dans l’anthropomorphisme. Elles pensent dans la mesure où elles abritent une foultitude de sois en interaction : elles sont « un entrelacs complexe et cacophonique, émergent et expansif de pensées vivantes, croissantes et mutuellement constitutives ». Avec cette nouvelle image de la pensée comme capacité à déchiffrer et à émettre des signes —une définition que l’on pourra trouver particulièrement large…—, Kohn entend fonder une « anthropologie au-delà de l’humain ». Le but n’est pas de se débarrasser de l’homme, mais de l’« ouvrir », en le rendant attentif à ce qui n’est pas lui, en l’amenant à concevoir et à construire un « plus grand Nous » étendu aux vivants non humains… Et rien de tel qu’une marche en forêt pour s’en convaincre : au contact des arbres, qui ne sont pas là pour m’apporter ombre et silence, je suis comme tenu de me décentrer, de m’élargir, de m’insérer dans le vaste réseau des êtres avec lesquels je compose un monde. Après ces effusions, à quand la prochaine étape ? À quand la réévaluation du règne minéral – un rock turn ?* in Philosophie magazine
*après le plant turn : Emanuele Coccia, La Vie des plantes, Rivages, considère la vie végétale comme « la forme la plus intense, la plus radicale et la plus paradigmatique de l’être-au-monde » en ce qu’elle atteste d’une « communion globale avec l’environnement ».