Laurent Le Bon « Le Buron, la tour et l’horizon » in GHR, Voir c’est comprendre, pp. 263-269 [Extraits]
[Le MNATP] cet unique musée de Jean Dubuisson, associé à Michel Jausserand, restera un geste incroyable d’audace dans un contexte patrimonial, social et écologique pour le moins contraint, tout cela à Paris, le terrain appartenant à la ville de Paris. […] La difficulté pour trouver un nom au musée témoigne de celle à définir la nature de son contenu à nul autre pareil. Musée des ATPN, Musée français, musée d’Ethnologie française, musée de la tradition française, musée du Folklore, Musée national populaire, musée de France, ce Louvre du peuple est finalement le musée GHR, dénomination qui faillit être retenue et qui aurait bien synthétisé sa spécificité. Le visiteur était convié à une odyssée dans une time capsule, conservatoire de la ruralité et de l’artisanat. […]
L’esprit du commissaire GHR, caractérisé par «le goût de la subversion et un classicisme très strict, le raffiné et le rustique, le savant et le populaire, la sensibilité et la rigueur» selon les mots de Claude Lévi-Strauss. […]
Sous l’influence d’artistes comme Pablo Picasso, Marcel Duchamp ou du mouvement surréaliste, c’est à un «montrage» deleuzien auquel on assiste. Extraordinaire rassemblement de ready-made, l’assemblage du MNATP crée une bande-image, une promenade cinématographique où se mêlent le diachronique et le synchronique, l’analytique et le synthétique, le processus et le résultat, le réel et la fiction, le spectaculaire et le narratif, la science et le plaisir. On bascule à chaque instant du fonctionnel au poétique, rappelant comme un immense memento mori que la culture rurale européenne est aussi menacée que celle des Dogons. Les objets du quotidien deviennent des chefs d’œuvre. Le débat sur la contextualisation et l’esthétisation des objets perd de son sens. Il y a une unité entre la fiche d’information, la vitrine, le mobilier et l’immeuble, condition d’une éventuelle mais improbable flexibilité. […]
GHR ne voulait pas de livres au mur. […] Ces microcosmes situés géographiquement et chronologiquement […] visent à l’éternité.
[…] «Avertissement : le public est invité à visiter en priorité la galerie culturelle située à ce niveau. Il y trouvera des ensembles choisis et spectaculaires, complétés d’interprétations. Il sera le bienvenu dans la galerie scientifique, située au niveau immédiatement inférieur. Qu’il sache toutefois que la présentation dans cette dernière galerie sera plus dense, plus dépouillée, moins commentée.» Voici ce qu’on pouvait lire au MNATP qui marque ainsi un jalon essentiel dans le débat sur l’existence de réserves visitables et leur juste emplacement.
[…] Autre révolution du MNATP : le monde de la recherche est présent dans le bâtiment et doit être en phase avec le projet culturel du musée. L’université et le CNRS dialoguent avec la conservation. […] Aujourd’hui […] les musées-laboratoires se font rares.
[…] Au printemps 2017, plus de quarante ans après ma première visite du musée de ma jeunesse, je descends par la rampe d’accès technique pour découvrir dans l’obscurité, les pieds dans l’eau, le résultat pathétique de plus de dix ans d’abandon du MNATP dont personne ne souhaitait s’occuper. Dans un édifice délabré où tout est en débâcle, comme sur une zone de conflit, la silhouette du promeneur se reflète à l’infini dans les vitrines vides d’un idéal déliquescent. Dans le monde institutionnel on préfère souvent attendre l’hypothétique opération chirurgicale que de prodiguer des soins réguliers. Ultime visiteur, j’erre dans ce labyrinthe, paradis noir de nos illusions perdues, débouchant, après une ascension périlleuse, sur l’horizon majestueux de la canopée du grand ouest parisien qui avait fait naître tant d’espoirs pour l’ethnologie muséale française. Malgré ce naufrage, on aurait pu garder quelques vestige de l’œuvre d’un des géants de la muséologie. Avec retard, c’est sans doute un des buts salutaires de cette exposition au Mucem et de ce catalogue. GHR lui-même avait envisagé une adaptation du musée plutôt qu’une mort lente. Et pourtant les cloisons mobiles qui devaient être le garant de la flexibilité, impossible Graal, n’ont pas bougé d’un millimètre. Le musée est devenue une ruine.
Quand une muséographie est exceptionnelle, quasiment immeuble par destination, on devrait pourtant chercher à la conserver pour tout ou partie, comme le contenu d’un monument historique. Mais comme le rappelle Jacques Hainard, le «musée est aussi assassin de la mémoire». Trente ans : on aurait pu souhaiter une durée de vie plus longue. Mais là encore GHR fait œuvre de précurseur et se dévoile aussi comme un artiste conceptuel. Pour reprendre le titre d’un ouvrage d’entretiens d’Harald Szeemann, la passion de ce dernier, comme celle de GHR, consistait d’abord et avant tout à «écrire des expositions». Avec parfois son propre vocabulaire, sa numérotation et ses didascalies, GHR, si économe à l’écrit, a laissé avec son programme de la galerie culturelle une partition qui ne demande qu’à être réinterprétée après avoir été tant de fois remaniée. Il suffit de le relire pour retrouver l’enchantement de l’avenue du Mahatma Gandhi. Ainsi par exemple, compulsons le descriptif de la vitrine 225.06 : «Parcours Crau-Alpes en situation, en ordre de marche. Âne, éclairage de nuit, boucs et moutons conducteurs, troupeau, berger avec son couvre-chef, sa limousine, ses jambières, son bâton, un chien de parc» ou celui de l’unité écologique 421.09 : «Dans un buron de l’Aubrac. Deux buronniers, dans le buron, vers 1920, en fin de journée, fabriquent la fourme d’Aubrac : le pâtre presse le caillé; le cantalès broie la tome; la fourme de la veille est à la presse. Puis ces deux hommes se retrouvent en compagnie du bédélier et du roule à table pour le repas du soir.» […]
Une exposition et a fortiori un musée contiennent toujours une part d’autobiographie. Les vitrines du MNATP n’ont pas livré tous leurs secrets, mais le projet de vie de GHR est toujours présent (son départ à la retraite n’avait déjà été dans un certain sens que virtuel). Très peu de responsables culturels dans notre pays ont pu suivre la vie d’un établissement de la première idée jusqu’à ses premiers pas. En son for intérieur, GHR se réjouissait, peut-être un peu, de l’interminable genèse, laissant ainsi une œuvre inachevée, un work in progress… Il avait eu raison trop tôt.
Comme un renversement d’une politique centralisatrice de l’après-guerre, on aurait pu maintenir une antenne parisienne en écho à la naissance du centre marseillais. Il n’en fut rien. GHR fut prophète : il a inventé le musée à durée de consommation, et donc de vie, limitée. Le MNATP qui devait être originellement acteur de la décentralisation est devenu un brin nomade, à défaut d’être mobile. Le droit d’auteur n’existe pas dans le monde des créateurs d’exposition. Gageons que l’actualité et la pérennité des inventions de GHR n’en seront que plus vives.
Ultime paradoxe : le bâtiment devrait être détruit et, pourtant, il renaît grâce aux successeurs de celui qui ne souhaitait pas son existence. On va lui rendre sa transparence et le transformer en un lieu de création pluridisciplinaire (dans un esprit pompidolien?). Ayons confiance dans les artistes, futurs occupants, pour nous émerveiller, comme en 1975, lorsque le MNATP, ce paradis de l’illusion, matérialisant le désir fou de rassembler dans un espace la totalité des connaissances disponibles du moment, a ouvert ses portes. Á défaut d’une unité écologique reconstituée dans l’entrée de ce nouveau site de création qui aurait été un clin d’œil dérisoire à l’esprit de GHR, le Centre de conservation et de ressources à Marseille est aujourd’hui un lieu vivant, abritant les résultats des collectes de GHR et de ses équipes. Épuisé, condamné, éreinté, usé, vidé, le musée d’une certaine France n’est plus. Évidemment, personne n’est responsable de ce naufrage. La dépouille est conservée invisible, mais la palingénésie du grand homme Rivière demeure.»