Martine Valo. Vaches « poubelles» victimes de la « maladie des dechets

« Fil de fer, plastiques, clous, barbelés abandonnés dans les campagnes se retrouvent dans la panse des ruminants, qui peuvent tomber gravement malades.

Les « vaches-poubelles » : c’est ainsi que l’association Robin des Bois a baptisé le phénomène, qu’elle a entrepris de dénoncer. Les images de corps d’oiseaux de mer à l’estomac farci de débris de plastique ont fait le tour du monde. Le supplice des gros animaux terrestres était jusqu’à présent moins connu.

Dans la panse des ruminants peuvent pourtant s’accumuler morceaux de pneus usagés, fils de fer tordus, clous, morceaux de plastique durs, aiguilles cassées, fils barbelés et de clôture. En cause : les canettes jetées au bord des routes que les troupeaux réduisent en miettes, les restes d’emballages abandonnés dans les fermes, des déchets dispersés dans les pâtures ou qui se glissent dans le foin d’ensilage… En broutant, les vaches les ingèrent et peuvent tomber gravement malades.

Interbev, l’organisation interprofessionnelle du bétail et de la viande, publie sur son site une liste non exhaustive de ces corps étrangers susceptibles de déclencher péritonite, péricardite, abcès, fièvres et troubles du comportement. Selon elle, 60 000 gros bovins sont concernés chaque année par cette « maladie des déchets », comme l’appellent les Américains. A l’abattoir, les carcasses des animaux victimes de tumeurs et d’infections sont partiellement ou entièrement détruites. Ce sont autant de pertes pour les éleveurs.

Une parade : l’aimant stomacal

Manifestement, le problème n’est pas nouveau pour eux. Ils ont imaginé une parade, plutôt rustique, afin d’éviter que les déchets métalliques se déplacent dans l’organisme de la vache et y cause trop de dégâts : l’aimant stomacal.

Il n’est pas difficile d’en acquérir sur Internet, de « très puissants » sous forme de barrettes de 5,5 centimètres, vendues de 4 à 5 euros le lot de douze, ou bien encapsulés dans une « cage » de 10 centimètres à 3 euros l’unité. Le guide poussoir, qui permet d’enfoncer l’aimant vers la panse du ruminant via son tube digestif, coûte dans les 30 euros.

« C’est douloureux, et d’autant plus choquant qu’il faut renouveler ces aimants au bout de quelque temps, assure Jacky Bonnemains, président de Robin des bois. Ce n’est pas une solution : les déchets doivent être sortis de l’environnement. »

L’association écologiste a découvert l’ampleur du problème en travaillant sur la question de la résorption des pneus usagés, qu’une directive européenne interdit désormais de mettre en décharge. Voilà une dizaine d’années qu’elle alerte sur cette pollution dans le monde agricole. Considérés jusqu’en 2015 comme « produits de recyclage », ces déchets ne peuvent plus être vendus en tant que tels. Mais ils servent encore, légalement, à maintenir les bâches qui couvrent l’ensilage, d’abreuvoir, de clôture, voire de combustible pendant les manifestations agricoles.

« Le problème est mondial »

Selon l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), près de 53 millions de pneumatiques toutes catégories confondues ont été vendus en France en 2017, soit 530 600 tonnes, tandis que le marché mondial s’élève à 1,7 milliard de pneus.

La majorité des pneus usagés sont désormais traités, mais il en resterait environ 800 000 tonnes dans les campagnes. Avec le temps, la gomme se désagrège et la ferraille qu’ils contiennent se disperse dans l’environnement.

« Ces derniers jours, nous avons été contactés par un journal sud-africain, une ONG indienne… le problème est mondial »,témoigne Jacky Bonnemains. Il cite une étude de l’ONG Recycling Netwerk Benelux estimant que 11 000 à 13 000 vaches souffrent de lésions de l’appareil digestif chaque année à cause des déchets ingérés. Environ 4 000 d’entre elles en meurent. » in Le Monde

lien http://lantb.net/figure/?p=5443

Elisabeth Roudinesco. Les psychanalystes ont contribué à leur propre déclin

Dans sa tribune au « Monde », l’historienne s’inquiète de la perte d’aura de la discipline et plaide pour un retour à une psychiatrie dite « humaniste ».

Tribune. « Depuis la mort de Jacques Lacan, en 1981, dernier grand penseur du freudisme, la situation de la psychanalyse s’est modifiée en France. Dans l’opinion publique, on ne parle plus que des psys. Autrement dit, le terme de psychanalyse employé par Sigmund Freud en 1896 pour désigner une méthode de cure par la parole centrée sur l’exploration de l’inconscient, et qui, par extension, a donné naissance à une discipline, n’est plus guère différencié d’un ensemble constitué, d’une part, par la psychiatrie (branche de la médecine spécialisée dans l’approche des maladies de l’âme) et, de l’autre, par la psychologie enseignée à l’université (clinique, expérimentale, cognitive, comportementale, sociale, etc.).

Quant au terme de psychothérapie – traitement fondé sur la puissance du transfert – il est commun à la psychiatrie, à la psychologie clinique et à la psychanalyse. Les écoles de psychothérapie, qui s’en réclament, se sont développées, tout au long du XXsiècle, en de multiples appellations : de 400 à 700 dans le monde. Parmi celles-ci : hypnothérapie, Gestalt-thérapie, analyse relationnelle, thérapies comportementales et cognitives (TCC), développement personnel, méditation, etc. On en trouve périodiquement la liste dans les revues de psychologie. Leur caractéristique est de prétendre apporter le bonheur aux personnes en souffrance.

Souffrances

Soumis à une réglementation depuis mai 2010, les praticiens de ces écoles sont aujourd’hui contraints d’obtenir un diplôme universitaire (master de psychologie clinique) pour utiliser le titre de psychothérapeute. Si ce n’est pas le cas, ils se désignent comme « psycho-praticiens hors cadre ».

Il y a aujourd’hui en France 13 500 psychiatres, 27 000 psychologues cliniciens et environ 5 500 psychanalystes, presque tous titulaires d’un diplôme de psychologue clinicien. Le titre de psychanalyste n’étant pas réglementé, seules les écoles psychanalytiques (régies par la loi de 1901) peuvent se prévaloir d’une formation qui repose sur deux critères : avoir été soi-même analysé puis supervisé par un pair pour mener des cures.

D’après plusieurs statistiques, 4 millions de Français sont en état de souffrance psychique mais seulement un tiers d’entre eux – dont 70 % de femmes – viennent consulter un psy. De nouvelles définitions ont surgi pour qualifier le malaise qui accompagne la crise des sociétés démocratiques, minées par la précarité, l’inégalité sociale ou la désillusion : dépression, anxiété, stress, burn-out, troubles du déficit de l’attention, TOC, désordres bipolaires ou borderline, dysphories, addictions, etc. Ces termes englobent ce qu’on appelait autrefois les psychoses (folie), les névroses (hystérie et autres variantes), les variations de l’humeur (mélancolie), les perversions. Aussi bien ces souffrances sont-elles désormais traitées par des psychotropes prescrits autant par des psychiatres que par des généralistes : anxiolytiques, antidépresseurs, neuroleptiques, consommés de façon extravagante.

Dominée par la psychopharmacologie, la psychiatrie – puissante dans tous les Centres hospitalo-universitaires (CHU) – n’a plus l’aura qu’elle avait par le passé puisqu’elle a abandonné l’approche plurielle et dynamique de la subjectivité – psychique, sociale, biologique – au profit d’une pratique reposant sur une description des symptômes : réduction de la pensée à une activité neuronale, du sujet à un comportement et du désir à un taux de sérotonine. En témoignent les différentes versions du Manuel statistique et diagnostique des troubles mentaux (DSM) qui annexe comme pathologie la condition humaine elle-même : timidité, peur de mourir, crainte de perdre un travail ou un proche, etc. On ne compte plus le nombre de collectifs qui, à coups de pétitions, contestent ce Manuel.

Au cœur de ce dispositif, la psychanalyse est entrée dans une interminable phase de déclin. Elle n’est plus portée par le savoir psychiatrique et n’occupe plus la place qui avait été la sienne en France dans la culture littéraire et philosophique depuis les surréalistes jusqu’aux structuralistes en passant par les marxistes et les phénoménologues. Les ouvrages des praticiens sont rédigés dans un idiome peu compréhensible. Destinés à l’entre-soi, ils ne dépassent pas un tirage de 700 exemplaires. En conséquence, les éditeurs de littérature générale ont fermé ou réduit à la portion congrue les collections de psychanalyse qui avaient fleuri pendant trente ans : Seuil, Gallimard, Aubier, Presses universitaires de France, Payot.

Les classiques – Freud, Melanie Klein, Sandor Ferenczi, Winnicott, Lacan, Dolto, etc. –, diffusés en poche, continuent à se vendre de façon régulière. Du coup – et à quelques exceptions près – la production contemporaine s’est réfugiée chez Erès, maison d’édition toulousaine, fondée en 1980 et dont les ouvrages et les revues – diffusés à moins de 500 exemplaires – s’adressent à un public de professionnels de la santé mentale, de la pédagogie, de la petite enfance. Aussi bien les psychanalystes sont-ils regardés, désormais, non pas comme des auteurs ou des intellectuels, mais comme des travailleurs de la santé mentale.

Répartis en dix-neuf associations où les femmes sont majoritaires, les psychanalystes forment un archipel de communautés qui, bien souvent, s’ignorent entre elles. Ils organisent des colloques, apprécient la vie associative, aiment voyager et vouent une vraie passion à leur métier. L’écart entre les générations s’est accentué au point que toute la clientèle privée est captée par les seniors, âgés de 60 à 85 ans, au détriment des jeunes (30-40 ans) qui travaillent pour de bas salaires, dans des institutions de soins (centres médico-psychologiques, centres médico-psychopédagogiques, hôpitaux de jour, etc.)

Ces derniers ont de grandes difficultés à financer leur cure. Pour se faire connaître du public, ils créent des sites avec photographies de leurs divans et de leurs fauteuils, prix négociables et liste des thérapies possibles. La clientèle se fait rare : la psychanalyse attire de moins en moins de patients. Mais, paradoxalement, l’attrait pour son histoire, pour ses archives et pour ses acteurs est en hausse, comme si la culture freudienne était devenue un objet muséographique au détriment de sa pratique clinique.

Les plus puissantes associations – entre 200 et 800 membres – sont divisées en trois branches : une première (dite freudienne orthodoxe) groupée autour de la Société psychanalytique de Paris (fondée en 1926), une deuxième où se retrouvent toutes les obédiences strictement lacaniennes (créées entre 1981 et 1994) et une troisième, éclectique (1994-2000), qui rassemble toutes les tendances du freudisme.

Attaqués de toutes parts pour leur dogmatisme et leur difficulté à modifier leurs cursus de formation, les psychanalystes ont en outre contribué à leur propre déclin en adoptant majoritairement, depuis 1999, des positions indignes contre le mariage homosexuel, puis en s’affaiblissant dans des querelles interminables sur l’autisme. Humiliés par le succès des immondes brûlots contre Freud, ils ont déserté les batailles publiques, méprisant toute entreprise qui chercherait à les critiquer.

Auteur d’une enquête sur L’Autodestruction du mouvement psychanalytique (Gallimard, 2014), Sébastien Dupont en a fait les frais : « Dès qu’on émet une critique, on tombe sous le joug d’un chantage à l’antifreudisme. »Enfin, nombre de psychanalystes se livrent périodiquement, dans des médias de mauvais goût, à leur sport favori : allonger sur le divan les hommes politiques. Emmanuel Macron est désormais leur cible préférée : « Il n’a pas résolu son œdipe, il a épousé sa mère, il n’a pas de surmoi, il est narcissique. »

Territoire

Pendant des décennies, la psychanalyse a été enseignée dans des départements de psychologie au titre d’une approche psychopathologique du psychisme. Attaché à un enseignement de la discipline hors des écoles psychanalytiques, Roland Gori, aidé par Pierre Fédida (1934-2002), a occupé, jusqu’en 2009, une place majeure dans la formation des cliniciens d’orientation freudienne, notamment par le recrutement d’enseignants-chercheurs au sein de la 16section du Conseil national des universités (CNU). Hélas, ses héritiers n’ont pas réussi, comme lui, à se faire respecter par leurs adversaires, lesquels veulent désormais les chasser de leur territoire, au nom d’une prétendue supériorité scientifique de la psychologie. Et ils profitent de la ­prochaine fusion entre Paris V-Descartes et Paris VII-Diderot pour agir en ce sens.

C’est ainsi que l’UFR d’Etudes psychanalytiques de Paris VII-Diderot, immense bastion freudien fondé en 1971 – 36 titulaires, 270 doctorants, de nombreux chargés de cours, 2 000 étudiants – est désormais menacé de disparition. Trois professeurs de la 16section du CNU ont démissionné de leur poste en affirmant que plus aucune approche dynamique et humaniste n’était possible dans le cadre d’une évolution scientiste de la psychologie (lettre du 21 décembre 2018). Une fois encore, un collectif a dénoncé une tentative de meurtre de la psychanalyse. Une fois encore, des appels au sauvetage se multiplient.

Ne pas désespérer

Il faut dire que si les enseignements cliniques de Paris-VII sont d’un excellent niveau et que des colloques obtiennent un franc succès – comme les EG-psy-radicalisation sur le djihadisme (18 décembre 2017) – il n’en va pas de même des tentatives de « modernisation » de la psychanalyse à coups de « queer » et de « décolonial ». Comment ne pas se tordre de rire à l’annonce d’un tel programme (15 décembre 2017) ? : « Si donc la psychanalyse se positionne comme l’envers de la raison cartésienne (…) dans quelle mesure saisit-elle l’ethnocentricité de ses propres outils ? » Ou encore : « Qu’apporte la considération du genre et de la colonialité à la psychanalyse, dans sa conception des rapports de minorisation et d’altérisation ? »

Il ne faut pourtant pas désespérer quand on sait que des milliers de cliniciens français, formés dans le sérail d’un freudisme intelligent, consacrent leur temps à soigner des enfants en détresse, des malades mentaux en perdition ou des familles meurtries. »

Eva Illouz. Des marchandises émotionnelles

« Le capitalisme a produit à partir des années 20 des marchandises émotionnelles.

La vocation de la sociologie est de montrer que ce qui semble privé a un caractère beaucoup plus collectif. Au moins une partie de notre expérience personnelle a un caractère collectif.

Jusqu’au début du 20e siècle, les hommes et les femmes approchent le marché du mariage de façon plus ou moins égale. C’est étonnant car les femmes ont un statut juridique amoindri. Mais en ce qui concerne le mariage, le rapport de force est symétrique. A partir des années 60, il y a une dérégulation de la sexualité. La sexualité des femmes est devenue libre et accessible à tous les hommes sans contrepartie d’argent ni de mariage. Les femmes ont vécu ça comme une libération, mais les hommes ont continué d’avoir la main mise sur toutes les autres structures sociales, ce qui a créé des inégalités sur le marché sexuel.

Je me suis intéressée à l’émergence de la catégorie culturelle qui est « la peur de l’engagement », qui au 19e siècle est surtout le problème de le la femme, qui se fait prier et qui doute de savoir si elle veut se marier ou pas. Cette situation se renverse au 20e siècle, c’est l’homme qui se fait prier.

On pense que le désir est universel et inchangé, mais il est aussi influencé par un environnement culturel et économique. Le désir masculin, face à un grand nombre de choix et au fait que l’économie capitaliste lui permet de subvenir à ses besoins économiques sans l’intermédiaire du mariage, fait que son désir devient plus mou.

Les sites de rencontre permettent de se comporter en consommateur, on peut voir comme si on était à une table de buffet, tous les choix possibles dans un temps donné. Le sujet romantique ressemble de plus en plus au sujet économique et au sujet néolibéral.

Plus on a de choix et moins on choisit, car on devient confus, on a trop d’informations. On n’arrive plus à savoir comment évaluer les différences. C’est la même chose en ce qui concerne les choix romantiques.

La fascination vient de ce que le bonheur était sensé être une idée révolutionnaire qui donnait du pouvoir à l’individu contre les institutions. Cette idée s’est de plus en plus inscrite dans les politiques. La psychologie positive à partir des an 90 a essayé de changer les politiques gouvernementales et on voit l’émergence d’indexes du bonheur. Certains pays comme l’Arabie saoudite ont un fort taux de bonheur. Ces indexes du bonheur commencent à se substituer à d’autres manières d’évaluer les performances politiques des pays.

La quête du bonheur est avec nous depuis la Grèce ancienne. L’un des effets pervers de la nouvelle quête de bonheur est de blâmer les classes laborieuses de leurs échecs. On les accuse de ne pas s’occuper suffisamment de leur psychisme. Les classes laborieuses qui n’arriveraient pas à s’intégrer, à être contents dans une entreprise, on les tient pour responsables. Ce n’est plus la société, l’Etat et le système qui produisent de la souffrance, ce sont les individus eux-mêmes qui produisent leur propre souffrance, ils sont responsables.

La célébration de l’amour, c’est aussi la célébration de la culture individuelle. Il s’agit d’être tout seul pour trouver quelqu’un on va s’affronter aux complexités de la vie moderne. Le couple revêt une importance sociologique capitale, c’est une structure sociale de soutien pour l’individus.

Dans notre culture, l’idéal de couple qui dure jusqu’à 90 ans, est devenu quasiment impossible car nous avons d’autres idéaux : l’autonomie, la variété, l’accumulation d’expérience.

On a fait le choix collectif de la liberté sexuelle, ce qui est un choix très important, mais cela ne nous rend pas plus heureux, et pas plus susceptibles d’aimer et d’aimer longtemps.

Ce qui m’intéresse en tant que sociologue c’est de comprendre les effets pervers de valeurs que l’on a choisies.

Le désamour est devenu une condition intrinsèque des hommes et des femmes : c’est le fait de ne pas pouvoir entrer dans une relation (la relation ne commence pas), et c’est aussi la raison pour laquelle tellement de relations finissent dans le désamour (après une relation stable). Dans les deux cas, les forces collectives et culturelles sont similaires : l’importance du corps et de la sexualité. Les émotions sont vendues comme des marchandises. Par exemple, au 20e siècle, le disque amène la musique à la maison. Edison crée une classification de musiques à des fins émotionnelles. C’est un exemple de marchandise émotionnelle qui se greffe sur une autre marchandise. »

France Culture entretien avec Guillaume Erner

Paul B Preciado. Cette vache pourrait être ma mère

« Même si nous savons l’horreur des abattoirs, nous continuons à manger de la viande. Quand serons-nous des nettoyants écologiques tels les condors ou les vautours ?

Il y a quelques mois, j’ai lu une histoire que je n’arrive plus à faire sortir de mes rêves. Deux vaches sur cent conduites à l’abattoir sont enceintes et sont abattues en état de gestation avancée. La transformation immédiate de la vache en capital (viande, peau, os, sang) est plus avantageuse que le coût que supposerait d’attendre que la vache donne naissance au veau et l’alimente. Au moment de son sacrifice, le veau est vivant dans son ventre. Souvent, le veau ne meurt que lorsque la vache est démembrée. L’article scientifique indiquait qu’il est impossible d’empêcher la souffrance du bébé. Alors que la vache, si elle est sacrifiée par un rituel non halal, reçoit un choc électrique destiné à l’étourdir pendant la saignée et l’abattage (et nous ne disons pas qu’il s’agit d’une mort sans douleur), le veau, affirme l’enquête, demeure pleinement conscient de la mort. Il assiste donc au meurtre industriel de sa mère. Sa brève naissance est, pour ainsi dire, déclenchée par la mort de sa génitrice. Le fils veille sur elle, contemple sa mort et n’est assassiné que par la suite. La vache est transformée en viande et en dérivés. Le veau est jeté à la poubelle. Dans mon cerveau de dormeur, le récit se transforme en cauchemar : dans un abattoir, dont les locaux rappellent la cour de l’école où j’ai étudié, une vache est sacrifiée. Et lorsque sa carcasse est ouverte, les bouchers retrouvent un veau vivant qui les regarde faire. Je suis témoin de la scène et je veux courir, ramasser le petit pour qu’il ne tombe pas. Mais j’en suis incapable. Cette image me revient plusieurs fois alors que je suis réveillé. Cette vache, me dis-je quand je me lève, ça pourrait être ma mère et ce veau pourrait être moi.

L’humain et le bovin sont, après tout, des mammifères placentaires dotés d’un système cognitif complexe : nous entendons, nous voyons, nous sentons, nous aimons. J’ai passé de longues périodes de mon enfance dans un village de Cantabrie, entouré de vaches que nous appelions par leur nom. J’ai vu naître plusieurs veaux. Tomber du vagin de la vache sur le sol comme un paquet qui s’effondrait. Ou bien sortir du corps d’une vache assise, petit à petit, tels des spéléologues découvrant avec émerveillement un autre monde au bout d’un tunnel. J’ai vu le placenta suspendu au corps de la vache comme un imperméable rose et humide duquel le veau s’extrait pour naître. Et j’ai vu des veaux s’emmêler dans les placentas, comme des drag-queens qui trébuchent sur leurs propres boas roses, leurs jambes trop longues et fragiles, comme des talons auxquels ils ne sont pas encore habitués. Chaque soir, lorsque ma tante trayait une vache, je lui tenais la queue. Chacune avait son caractère : certaines étaient gentilles, d’autres attendaient de vous avoir à portée de main pour vous cogner avec leur cou. Parfois, ma tante tournait l’un des mamelons pendant la traite et j’ouvrais la bouche pour recevoir, de loin, un jet de lait chaud qui coulait sur ma langue. Les gouttes sautaient sur mon visage. L’odeur âcre du lait, au foin de pâturages et aux poils de vaches mélangés pendant des jours à ma propre peau. J’aimais leur nettoyer les yeux pour éloigner les mouches. J’étais impressionné par leurs cils bouclés. Et par leur langue aussi longue qu’une main qui caresse une autre main. Chaque nuit, ma grand-mère et moi descendions l’allée du beffroi avec une carafe pleine de lait encore chaud. Lorsque nous arrivions chez nous, ma grand-mère ramassait la couche de crème restée en surface du lait. Elle la pliait comme si elle roulait un gant de latex blanc et en faisait un petit beurre en forme de demi-lune.

Je me demande comment et pourquoi je continue à manger de la viande. Après avoir été végétarien pendant des années, j’ai recommencé à manger de la chair de mammifère en 2014 lorsque je suis passé à une dose supérieure de testostérone. Avec une précision déroutante, presque mathématique, dix-huit heures après une injection de 250 mg de cypionate de testostérone, mon corps végétarien devenait un loup pour mes congénères quadrupèdes. Moi qui avais toujours détesté la texture du muscle entre mes dents, me réveillais obsédé par l’idée de dévorer un steak. Le métabolisme de la testostérone dans le corps produit un litre de sang supplémentaire, avec les globules rouges correspondants, et exige un supplément protéique. Mais il n’y a pas d’excuse. Il y a des protéines végétales.

Manger de la viande exige de moi l’ignorance de tout ce que je sais. L’occlusion de ma propre mémoire. L’oubli de ce que j’ai ressenti et appris. En échange d’un petit confort de carnivore testostéroné. De la facilité d’un geste commercial. Cette distance, voir cet antagonisme, entre savoir et agir, entre mémoire et projection du futur, entre sentiment et désir est la condition propre de la nécropolitique. Nous ne pouvons pas dire que nous ne savons pas. Nous savons. Nous connaissons la réalité des abattoirs. Nous connaissons la réalité des frontières. Nous voyons chaque jour ce qui se passe en Méditerranée. Nous voyons devant nous se produire l’hécatombe écologique et politique. Et nous choisissons de continuer à manger. De continuer à voter. Il n’y a pas d’excuse. Il ne peut y avoir aucune excuse.

Apprenons du condor et du vautour, ces animaux charognards auxquels le discours culturel, sans aucun doute chargé de la culpabilité de notre capacité d’exterminer et de détruire, a fait si mauvaise presse. Apprenons à nous positionner au sommet de la chaîne trophique, non plus en tant que grands prédateurs mais comme nettoyants écologiques. Apprenons de la plante et de sa capacité à casser des molécules de chlorophylle avec les rayons de lumière et à transformer la matière inorganique en organique. Apprenons des colonies d’arbres qui partagent et distribuent l’eau à travers leurs racines. Apprenons du ver qui fait une orgie avec la terre. Tirons les leçons de la machine et de sa manière d’alimenter ses circuits à l’aide de l’énergie solaire. Soyons condor, soyons vautour, soyons plante, soyons arbre, soyons ver, soyons machine. «

In Libé

Emmanuel Levinas / Catherine Chalier

https://www.franceculture.fr/emissions/series/comment-faire-face-levinas

Sommes-nous prisonniers de la totalité ?

Catherine Chalier, philosophe, professeure émérite de philosophie de l’Université de Paris Ouest Nanterre :

« Faut-il distinguer la totalité du totalitarisme ?

Hanna Arendt et Emmanuel Levinas partagent un point commun quant à leur définition du totalitarisme. Arendt montre que le totalitarisme est une destruction de la pluralité entre les hommes et donc une destruction de la possibilité même de la politique. Chez Levinas, ce n’est pas précisément en ces termes qu’il l’exprime mais il voit aussi dans ce qu’il appelle la totalité une destruction de cette pluralité humaine.
Dans la préface de « Totalité et Infini », Levinas ne parle pas du totalitarisme mais de la totalité et c’est essentiellement centré sur la façon dont la philosophie et en l’occurrence celle de Hegel, pense l’histoire comme un processus qui sera un jour total et vise ce que Levinas appelle dans cette préface une téléologie, une fin, un but… Pour que ce but se réalise, les hommes sont au service de ce but et jouent des rôles sans pouvoir parler par eux-mêmes.
Levinas met en question la philosophie quand elle a une prétention de totalité, c’est-à-dire d’inclure dans un tout la pluralité humaine, les individus dans leur singularité irréductible, ce qui tient en échec cette totalité n’est pas un contre-pouvoir mais précisément la faiblesse de l’être humain qui nous juge et nous demande que nous arrêtions ce processus et soyons capables d’apprécier l’histoire dans l’instant où elle se passe.
Catherine Chalier

Levinas et Dieu

Par rapport à Dieu, le mouvement chez Levinas serait le suivant : en admettant que j’ai (ce qu’il récuse) le désir de Dieu, le désir de l’infini, la nostalgie de Dieu, que mon désir vit cet infini directement, il dit que cela n’aboutit jamais parce que Dieu ne me comble jamais de bien mais m’oblige au bien, meilleur que tous les biens à recevoir. C’est-à-dire que ce mouvement qui directement visait l’infini est détourné de cette fin qu’il visait vers les créatures humaines. C’est parmi les hommes que se joue ce désir de l’infini, et nulle part ailleurs… Catherine Chalier

Levinas et le désir

Le mot désir chez Levinas prend un sens très particulier, le désir n’est pas du tout ce qui surgit en moi à partir d’un manque que j’éprouverais, à partir d’une souffrance que j’éprouverais, et je chercherais comment combler ce manque, cette souffrance, d’une façon ou d’une autre ou par la rencontre de quelqu’un. Levinas met une majuscule à Désir dans « Totalité et Infini », il le pense d’une façon non négative à la manière hegelienne, il dit que le désir c’est l’autre qui le creuse en moi… »
Catherine Chalier

Bruno Latour et les GJ

Du bon usage de la consultation nationale

« Et si derrière la « crise » des gilets jaunes se cachait l’opportunité d’un renouveau politique ? À la veille de l’ouverture du grand débat, Bruno Latour esquisse la possibilité d’une large réflexion sur la mise en œuvre d’une conversion générale du mode de fonctionnement du pays, conciliant enfin défis écologiques et enjeux économiques.

La situation créée par les « gilets jaunes » est une occasion rêvée pour rebondir politiquement : c’est en effet la première fois qu’il devient clair pour tout le monde qu’il existe un lien direct entre transition écologique et justice sociale. Inutile de continuer à opposer économie et écologie : il faut les conjoindre, tout en reconnaissant que c’est ouvrir la boîte de Pandore.

Bien que la désorientation semble générale, le public sent bien le décalage entre les buts que la civilisation s’est donnée jusqu’ici et le lieu matériel où cette même civilisation doit apprendre à résider si elle veut durer. Il suffit pour cela de lire les annonces des scientifiques, tous les jours, dans les journaux. La déconnexion entre ces annonces d’une menace imminente et l’incapacité d’agir à temps et à la bonne échelle pour en prévenir les effets, est la cause profonde de tous les mécontentements actuels. Il ne s’agit pas seulement d’une opposition aux taxes sur l’essence mais d’une crise existentielle sur la direction donnée à la civilisation. (On reconnaît là le parallèle avec la parole fameuse : « C’est une révolte ? – Non sire, c’est une révolution », mais à une tout autre échelle).

La civilisation qui s’aperçoit qu’il n’y a plus de terre correspondant à son projet, littéralement, atterrit enfin et s’organise en conséquence.

Comment s’étonner de la souffrance de ceux à qui on ne dit pas – mais ils le sentent parfaitement – que la déconnexion entre le projet de la civilisation et l’état de la planète exige une transformation profonde de leurs modes de vie ? Que le partage des sacrifices va évidemment reposer à nouveau toutes les questions de justice sociale ? Mais qu’il y a là, ce qu’on ne dit jamais sous une forme positive, une formidable occasion, pour tout un peuple, de réinventer ces conditions d’existence ?

Il ne s’agit ni de progresser à l’ancienne, c’est-à-dire à l’aveugle, vers un état de la planète impossible à soutenir, ni de régresser, mais de changer de cap pour faire à nouveau coïncider le pays tel qu’on l’imagine et le territoire réel dont on tire sa prospérité. La civilisation qui s’aperçoit qu’il n’y a plus de terre correspondant à son projet, littéralement, atterrit enfin et s’organise en conséquence. Cette coïncidence, c’est ce qu’on peut appeler le terrestre.

L’objectif est donc le suivant : désigner le terrestre – sol, terre, milieu de vie, « heimat », écosystème, conditions matérielles d’existence, peu importe le nom – comme ce dans quoi doit dorénavant s’ancrer la question du niveau de vie et de la justice sociale. Il ne s’agit pas d’une régression, mais d’une incarnation, enfin réaliste, de la politique dans un monde réel et durable.

Tout le monde a l’air surpris par cette crise, mais personne n’a jamais expliqué au peuple français, clairement et en entrant dans les détails, que les projets traditionnels de développement, émancipation, progrès, prospérité étaient dorénavant liés à la possibilité de trier dans nos pratiques et nos habitudes celles qui étaient compatibles avec ce nouveau territoire et celles qui ne l’étaient pas. Ce retour du territoire, de la terre, du terrestre comme condition d’exercice de la politique n’a jamais été exprimé clairement. (Il n’y a guère que le mot « sol » mais il reste pour le moment un terme d’extrême droite, maurassien, identitaire, sans aucune accroche écologique crédible.)

Le retard dans la prise au sérieux de la mutation climatique fait que personne, pas plus l’État que les citoyens, n’a d’idée précise et partageable sur ce territoire vers lequel on doit désormais se diriger.

Dépasser le clivage gauche-droite est un immense progrès mais, pour le moment, il ne fait que désorienter encore plus le public tant que l’on ne désigne pas ce vers quoi la société doit dorénavant se diriger. Comme toujours le ni-ni ne mène à rien. Diffuser le mot de « transition » ne rassurera personne tant qu’on ne dit pas vers quoi l’on est appelé à « transiter ». Si l’horizon de la mondialisation ou de la globalisation qui orientait jusqu’ici la politique (progressiste contre réactionnaire) a disparu, il faut une autre orientation qui permette de désigner de nouveaux progressistes et de nouveaux réactionnaires, mais aimantés par une nouvelle définition du territoire français.

Le problème, c’est que le retard dans la prise au sérieux de la mutation climatique fait que personne, pas plus l’État que les citoyens – et encore moins les partis dits écologiques –, n’a d’idée précise et partageable sur ce territoire vers lequel on doit désormais se diriger. On sait qu’il faut ancrer toutes les pratiques dans un sol, que les conditions matérielles doivent être « durables », que l’économie doit être « circulaire », mais on sait aussi que chacun de ces souhaits entre en conflit avec toutes les décisions prises antérieurement sur l’équipement des villes, les choix énergétiques, les engagements internationaux, le droit de propriété, les formes d’agriculture, etc. Réorienter vers le terrestre, c’est, par définition, multiplier les controverses sur tous les sujets possibles de l’existence quotidienne et nationale, sans que l’État possède les réponses.

L’État ne peut pas, dans l’état actuel, savoir quoi faire puisque son organisation administrative est entièrement structurée par l’usage du territoire, de la souveraineté, de l’autorité qui était adapté aux mouvements de modernisation et de développement maintenant mis en péril et suspendus hors-sol par le nouveau régime climatique. Il faut donc recharger l’État de nouvelles tâches et de nouvelles pratiques pour qu’il sache lui-même comment accompagner à nouveau la société civile en voie de réorientation vers le terrestre.

Il ne s’agit pas d’une simple concertation même nationale car les sujets sont beaucoup trop polémiques et controversés.

La tension actuelle vient de ce que la société civile n’est pas plus capable que l’État de s’organiser vers ce nouveau régime comme on le voit par l’irréalisme des demandes. Il n’est donc pas facile de passer de la plainte à la doléance (terme entendu au sens ancien des « cahiers de doléances » qui décrivaient des territoires en fonction des injustices commises et des moyens d’y remédier par une autre organisation de la fiscalité et du droit). La désorientation est donc générale, d’autant que ce qui reste des anciens partis continue à organiser la dispute selon l’ancien vecteur – identité nationale ou ethnique d’un côté, mondialisation et progrès de l’autre, sans oublier la révolution en costume d’époque enfin, si l’on voulait compléter le désespérant tableau de « l’offre politique ».

En même temps, dans tous les coins de France et sur tous les sujets, d’innombrables initiatives préfigurent un atterrissage vers cette autre forme d’appartenance au territoire. En un sens, les Français ont déjà changé de direction et d’attente, mais personne ne leur a dit ! Du coup, ces initiatives n’ont pas de représentation publique et partagée.

La question actuelle est de savoir si le gouvernement peut se saisir de la crise pour en amplifier l’enjeu. Puisque vous protestez avec raison contre la mauvaise manière de réconcilier écologie et économie, que proposez-vous de mieux ? Est-il possible pour un gouvernement, dont on attend toujours qu’il sache quoi faire, d’accepter le partage d’ignorance ajusté à l’étendue de la crise actuelle ?

Il ne s’agit pas d’une simple concertation même nationale car les sujets sont beaucoup trop polémiques et controversés. La concertation n’a de sens qu’entre citoyens capables d’exprimer leurs intérêts et de les articuler dans un projet de transformation explicite. Or, la désorientation actuelle est beaucoup plus grave : nous avons de la peine à expliciter nos intérêts parce que nous sommes pris dans deux projets de civilisation incompatibles.

Avant qu’une concertation soit efficace, il faut un travail de description des territoires de vie, effectué par les citoyens eux-mêmes, qui leur permette de repérer ce qu’ils veulent conserver et ce qu’ils veulent modifier de l’ancien régime climatique.

Plus gravement, nous ne sommes pas capables de décrire précisément le territoire dont nous dépendons et qui nous permet d’exister et de prospérer (territoire, il est important de le souligner, qui déborde les frontières de l’État-nation comme du maillage administratif). C’est évident pour le climat ou les sources d’énergie ou d’alimentation, mais c’est vrai aussi de toutes les conditions matérielles, eau, biodiversité, transport, éducation, métiers, multinationales, Internet, etc. La limite, le contenu et la composition des terrains de vie, voilà ce qui est le plus compliqué, aujourd’hui, à définir. Ce que la question des migrations met en lumière de façon chaque jour plus dramatique.

Avant qu’une concertation soit efficace, il faut donc un travail de description des territoires de vie, effectué par les citoyens eux-mêmes, qui leur permette de repérer ce qu’ils veulent conserver et ce qu’ils veulent modifier de l’ancien régime climatique. Description forcément controversée, contradictoire, mais indispensable pour redéfinir les missions de l’État.

L’épisode des cahiers de doléances prête à malentendu mais il ne peut pas être passé sous silence parce qu’il offre un précédent unique d’une crise majeure où l’État avoue son ignorance sur ce qu’il faut faire. Il ne faut pas oublier qu’en eux-mêmes les 60 000 cahiers ne menaient aucunement à la Révolution ; ils offrent plutôt un modèle d’injonction (explicite dans la lettre de convocation du 24 janvier 1789) à décrire les abus, la fiscalité, les territoires, l’économie dans un même souffle sans présupposer un cadre préalable. Ce qui se fait au fond spontanément dans la crise actuelle, mais qu’il faut amplifier et généraliser jusqu’à ce que l’entrecroisement des doléances controversées permette de repérer les solutions réalisables. (L’autre parallèle frappant est celui du Brexit qui mobilise informellement pendant deux ans tout un peuple pour passer de la plainte identitaire – « Britain first ! » à la réalisation progressive des attachements innombrables dont ce même peuple s’aperçoit qu’il ne peut et ne veut pas se passer.) De la plainte à la description des attachements, c’est toute la politique actuelle qui est en jeu.

Le manque général de confiance envers l’autorité rend impossible le modèle de la convocation par l’État, par un parti, par les préfets, d’une procédure du type « cahier de doléances ».

Pour sortir du modèle « cahier de doléances », disons qu’il s’agit d’une « cartographie nationale des controverses » à résoudre lors de l’inévitable transition de la France vers le nouveau régime climatique, selon le principe que les meilleurs experts pour dresser cette carte ce sont les citoyens eux-mêmes directement engagés dans les territoires en mutation ; citoyens simplement accompagnés ou aidés par les administrations qui en attendent les résultats mais ne s’y substituent pas.

En supposant que cette immense prise de risque soit la meilleure réponse à la crise, comment la mener à bien ? Le manque général de confiance envers l’autorité rend impossible le modèle de la convocation par l’État, par un parti, par les préfets, d’une procédure du type « cahier de doléances ». La seule procédure praticable semble devoir procéder en trois temps : faire un appel d’offres auprès des groupements déjà engagés dans la transition vers le terrestre (ONG, militants, associations culturelles, centres de recherche, universités, lieux de culte, écoles d’art, syndicats) afin d’organiser de telles assemblées ; sélectionner ceux qui en semblent capables et dont la qualité de parole ne puisse pas immédiatement être mise en doute ; puis soutenir financièrement et assurer la logistique (Internet, réseau social) de la mobilisation de ceux au service desquels ils ont accepté de se placer. (On peut aussi imaginer de commencer par un territoire volontaire, voire une ville ou un métier.)

Indépendamment des difficultés organisationnelles de cette cartographie des controverses, il y a une question de tonalité : il faut mettre en avant que cette crise offre d’abord une occasion formidable de reprendre l’initiative puisque de toute façon, il faudra bien qu’un pays se lance dans cette conversion générale de son mode de fonctionnement pour réconcilier sa définition du territoire avec ses conditions d’existence. Pourquoi pas maintenant ? Pourquoi pas la France ? Être le « pays des droits de l’homme » ne suffit plus à son destin : elle doit être le premier pays qui se lance dans cette aventure. Il y a là une question qui est au cœur de la notion de patrie et, en particulier, de la patrie européenne, puisqu’il s’agit bien de reprendre ces vieilles notions de peuple et de sol, si fondamentales pour l’identité, mais en leur donnant un contenu complètement nouveau qui les rattache au monde réel. Encore une fois, il ne s’agit pas de régresser, de s’appauvrir, de décroître, mais de changer de cap pour apprendre à prospérer

Tim Ingold. Art et anthropologie

« Comment devons-nous vivre? Quelles sont les conditions et les possibilités de la vie dans ce monde que nous habitons ensemble ? Les modes de vie humains – des manières de faire et de dire, de penser et de savoir – ne nous sont pas livrés clés en main. Ils ne sont pas prédéterminés, ni fixés pour toujours. Vivre, c’est perpétuellement décider comment vivre, avec en permanence la possibilité de ramifications dans différentes directions dont aucune n’est plus normale ou plus naturelle que les autres. On pourrait définir la vie humaine comme un processus perpétuel et collectif qui consiste à décider comment l’on va vivre. Chaque mode de vie représente donc une expérimentation de vie collective. Il n’est guère plus une solution au problème de la vie que ne le serait un chemin au problème consistant à atteindre une destination inconnue. Un mode de vie est davantage une approche en réponse à ce problème.

Imaginons un champ d’étude auquel il appartiendrait de tirer des enseignements de la plus grande variété possible d’approches ; un champ qui chercherait à convoquer, autour de ce problème du comment vivre, la sagesse et l’expérience de tous les habitants du monde, quelle que soit leur histoire, leur moyen de subsistance, leurs condition de vie et leur localisation. C’est ce champ que j’appelle l’anthropologie, et je me considère moi-même comme un anthropologue. Toutefois, j’ai souvent la sensation que les personnes qui pratiquent réellement l’anthropologie de nos jours sont les artistes. Cela ne s’applique évidemment pas à tous les artistes, et je n’ai pas l’intention de me retrouver entraîné dans un débat stérile sur la question de ce qui est de l’art ou n’en est pas. Rares sont les questions qui ont donné lieu à une littérature aussi ennuyeuse et contre-productive. Cependant, nous pouvons nous demander ce qui fait que l’art peut être anthropologique, c’est à dire autour de quels principes communs l’art et l’anthropologie peuvent converger. Ces principes sont selon moi au nombre de quatre.

Le premier de ces principes est la générosité. L’art est anthropologique s’il prête attention à ce que font et disent les autres, s’il accueille de bonne grâce ce qu’on lui offre plutôt que de chercher à extraire par subterfuge ce qu’on ne lui offre pas. S’il s’efforce de rendre à l’autre ce que nous lui devons en échange de notre formation intellectuelle, pratique et morale.

Le second principe est l’ouverture. Le but n’est pas de parvenir à des solutions finales qui permettraient de circonscrire la vie, mais plutôt de révéler des chemins qui lui permettent d’aller de l’avant. En ce sens, l’art est anthropologique lorsqu’il prend position en faveur de ce qui est durable. Je ne veux pas dire par là qu’il s’agit de rendre le monde durable pour certains à l’exclusion des autres, mais plutôt de créer un monde qui laisse une place à toute personne et à toute chose.

Le troisième principe est la comparaison. Il s’agit de reconnaître qu’aucune approche concernant la vie n’est la seule approche possible, et que pour chaque approche que l’on emprunte, il en existe d’autres conduisant dans d’autres directions. D’où l’importance de garder à tout instant à l’esprit la question : pourquoi telle direction plutôt que telle autre ?

Enfin pour être anthropologique, l’art doit aussi être critique, au sens où nous ne pouvons nous contenter des choses telles qu’elles sont. D’un commun accord, les organisations de la production, de la distribution, de la gouvernance et des savoirs qui ont dominé l’époque moderne ont conduit le monde au bord de la catastrophe. Nous avons besoin de toute l’aide disponible pour trouver des moyens de continuer. Cependant personne, ni la science, ni la philosophie, ni les peuples indigènes, ne détiennent par avance la clé de notre avenir – si jamais cette clé existait. Nous devons construire cet avenir ensemble, par nous-mêmes et pour nous-mêmes. Et nous ne pouvons y parvenir que par le dialogue et la conversation, en faisant de la vie humaine elle-même une conversation.

Pour être anthropologique, l’art doit donc être généreux, ouvert, comparatif et critique. Il doit être curieux plutôt qu’interrogatif, offrir une ligne de questionnement plutôt que d’exiger des réponses ; il doit être attentionnel plutôt que guidé par des intentions préalables, modestement expérimental plutôt qu’audacieusement transgressif, critique sans être entièrement dévolu à la critique. Il doit faire lien avecles forces qui donnent naissance aux idées et aux choses, plutôt que de chercher à exprimer ce qui existe déjà : pour être anthropologique, l’art doit concevoir sans être conceptuel. C’est un art qui renoue avec la responsabilité et le désir, qui permet au savoir de grandir de l’intérieur de l’être à travers les conversations de la vie. C’est pourquoi des pratiques comme la marche, le dessin, la calligraphie, la musique instrumentale, la danse, la fabrication et le travail avec les matériaux – autant de pratiques que l’on range souvent du côté de l’ « artisanat » – sont pour moi exemplaires. Les artistes qui s’engagent dans ces pratiques sont ceux qui, se rapprochent le plus, à mon sens, de la véritable anthropologie, même s’ils ne présentent pas consciemment leur travail comme tel.

Depuis cinq ans, je mène avec un groupe de l’université d’Aberdeen en Ecosse des expériences autour de ces manières de faire de l’anthropologie que l’on pourrait tout aussi bien considérer comme des manières de faire de l’art. Notre projet, mené avec le soutien d’une subvention avancée du Conseil européen de la recherche, s’intitule « Knowing from the Inside » ou KFI (« Savoir de l’intérieur »), et repose précisément sur les quatre principes que j’ai énoncés. La portée du projet est très vaste : elle couvre la synergie entre anthropologie et architecture, arts plastiques et design. Cependant, pour les besoins de cet article, je considérerai l’art dans le sens le plus large du terme, c’est à dire en y incluant non seulement l’architecture et le design, mais aussi des domaines comme la musique, la danse, le théâtre expérimental et la littérature dans lesquels – bien que ceux-ci ne fassent pas partie de notre proposition initiale – nous nous sommes toutefois profondément investis.

En effet, au cours de ces cinq années, les pratiques auxquelles nous avons pris part ont été si nombreuses et si variées qu’il serait difficile d’en tracer ici un résumé. Cependant, pour vous donner quelques exemples, nous avons appris la vannerie, la technique du vitrail et la charpenterie afin de réfléchir à des questions comme la mémoire, la lumière, la couleur et la génération de la forme. Nous avons travaillé avec des artistes pour créer des installations de terre glaise en grand format. Nous avons collaboré avec des artistes de théâtre pour étudier le chant, la respiration, le geste et leur potentiel expressif. Nous avons rencontré des glaciologues pour comprendre leur contact quotidien avec la matière de la glace, et des spécialistes des sols pour étudier leur travail expérimental visant à restaurer les sols des villes. Nous avons mélangé du béton et exploré ses propriétés matérielles et son comportement, en particulier lorsque ce matériau est exposé à des secousses sismiques.

Nous avons travaillé avec des agriculteurs et des pêcheurs, en collaboration avec des agronomes et des biologistes, avec lesquels nous nous sommes penchés sur des questions touchant à la conservation terrestre et marine. Nous avons examiné le rapport entre chant et broderie, danse et dessin, musique et notation, architecture et géométrie. Nous nous sommes associés à des designers pour réfléchir aux surfaces et à leurs transformations. Nous avons également considéré à la manière dont toutes ces pratiques infléchissent les questions touchant à la pédagogie et à l’éducation. En effet, s’il existe une conclusion commune à tirer de toutes nos recherches, c’est que la mission d’éducation est l’objectif premier autour duquel convergent art et anthropologie. Pour l’art comme pour l’anthropologie, le monde tout entier – personnes, choses et matériaux – est une université où nous nous rendons pour étudier, penser et apprendre.

Pourtant, pour le courant dominant de l’anthropologie, notre approche vis-à-vis du « savoir de l’intérieur » demeure peu consensuelle, pour user d’un euphémisme. En effet, la majorité des anthropologues en exercice se contentent d’autre chose : non pas d’une éducation mais d’une ethnographie. Or le but de l’ethnographie est tout à fait différent de celui de l’anthropologie telle que je viens de la décrire. Celle-ci consiste non pas à étudier avec les gens mais à développer des études sur eux ; non pas à apprendre d’eux mais d’apprendre des choses sur eux. L’ethnographie vise à décrire, à comprendre et à interpréter, en profondeur et en détail, à quoi ressemble la vie pour quelques personnes, quelque part, à un moment quelconque. Il s’agit là d’une visée très respectable, et je ne pense pas qu’elle soit mauvaise. Cependant, j’affirme simplement que cette visée est différente de celle de l’anthropologie – et pour la même raison, très différente de celle de l’art, et de ce que nous cherchons à faire au sein du projet KFI.

Pourtant, malgré cela, la plupart des tentatives de combiner art et anthropologie, de manière délibérée et quelque peu empruntée, se sont concentrées sur l’ethnographie, qui a servi de ciment pour faire coller ensemble ces deux champs. Ces tentatives n’ont jamais à mon sens réussi tout à fait : elles ont tendance à produire de l’art et de l’ethnographie de mauvaise qualité. En effet, l’ambition de l’ethnographie d’atteindre l’exactitude descriptive va à l’encontre des ambitions plus spéculatives de l’art. L’ethnographie regarde vers l’arrière, et l’art vers l’avant. De plus, le recours de l’art à l’ethnographie entraîne généralement deux tendances qui contribuent pour beaucoup à décrédibiliser son ambition anthropologique. Énoncées il y a plus de vingt ans par l’historien de l’art Hal Foster dans un article justement intitulé « L’artiste comme ethnographe », ces deux tendances sont d’une part l’obsession pour l’altérité, et de l’autre la volonté de tout situer dans un contexte social, culturel et historique.

Je commencerai par le problème de l’altérité. Les anthropologues aiment à impressionner leurs amis avec des récits de leurs rencontres avec ce qu’ils appellent « l’altérité radicale ». Pour certains, ces rencontres constituent presque une médaille d’honneur qui leur confèrerait le droit de parler de l’autre – de sa force politique ou de son potentiel transgressif – avec une autorité qu’ils refusent à leurs pairs moins expérimentés ou aventureux. Cette médaille, de nombreux artistes, consumés par ce que Foster appelle « la jalousie de l’ethnographe », rêveraient de l’arborer. Une question se pose cependant : jusqu’à quel point une personne doit-elle être « autre » pour mériter que son altérité soit considérée comme radicale ?

L’expression « altérité radicale » est empruntée au philosophe Emmanuel Lévinas. Elle dénote une posture éthique qui consiste à laisser l’autre venir à soi ; à le laisser être soi-même sans entretenir aucune idée préconçue quant au type de soi auquel on a affaire, ni préjuger en aucune manière des termes de son interaction ou de sa conversation avec lui. L’altérité est, du moins dans un premier temps, absolue. Elle n’admet aucune variation de degré qui ferait que certaines personnes seraient plus autres que d’autres. Et pourtant, dès lors que les anthropologues introduisent la culture dans leur conception de l’altérité, ce caractère absolu est mis en cause. En effet, le fait de déclarer que des personnes appartiennent à une autre culture que la sienne revient immédiatement à cadrer leur différence dans les termes d’une classification imposée. Il y a des gens de notre genre, et  il y les autres. Nous les plaçons à priori, eux les autres, de l’autre côté d’une frontière entre deux mondes culturels : le nôtre et le leur. Ce qui revient bien entendu à préjuger de la manière dont nous allons interagir avec ces personnes.

Il va sans dire que les gens sont différents. Mais cette différence tient-elle à leur altérité ? Ou encore, pour formuler la question autrement : qu’est-ce qui vient en premier, l’altérité ou la différence ? Selon Levinas, l’altérité est une chose donnée. Je souscrirais plus volontiers à l’opinion contraire, qui se rapproche de celle de Gilbert Simondon et Gilles Deleuze : l’altérité est produite continuellement depuis l’intérieur de la matrice de rapports dans laquelle nous sommes tous à priori immergés. Autrement dit, elle est une fonction de l’ontogenèse. Selon cette position, la différence est première et c’est l’altérité qui en découle. Nous n’avons pas affaire à un monde fait d’êtres radicalement différents les uns des autres, comme c’est le cas chez Levinas, mais à un monde fait de devenirs qui grandissent, se différencient, se rapprochent et se séparent. Les gens seraient donc différents non pas parce qu’ils appartiennent à des mondes culturels autres, mais parce qu’ils sont nos compagnons de voyage, embarqués avec nous dans le même monde.

Au contraire, l’ethnographie porte ceux qui la pratiquent à placer l’altérité avant la différence. Il existe dans ce que l’on nomme souvent la « rencontre ethnographique », une schizochronie inhérente – un terme emprunté à l’anthropologue Johannes Fabian. Lors d’une rencontre dite ethnographique, nous tournons le dos aux personnes au moment même où nous nous ouvrons à eux. Nous écoutons ce qu’ils ont à dire, attentifs à ce que cela nous apprend sur eux, puis nous repartons pour tout retranscrire. Dans les faits, cela revient à faire de l’autre un substitut, tenant lieu de projet idéalisé d’un moi anthropologique ou artistique. Cette posture conduit à une codification de la différence comme identité manifeste, et de l’altérité comme extranéité. Cela peut, comme le remarque Foster, constituer le point de départ d’une politique de la marginalité qui exclut l’autre de fait, plutôt que celui d’une politique de l’immanence à laquelle nous pouvons tous participer sur un pied d’égalité.

Cette marginalisation de l’autre est renforcée par la tendance qui consiste à placer ce dernier dans un contexte – ce qui revient une fois encore à le placer dans un cadre, à le situer, et ce faisant, à neutraliser la force de sa présence. Une fois que l’autre a été de la sorte compris, décrit, désarmé et laissé pour mort, nous n’avons plus à nous préoccuper de lui ou de ce qu’il a à dire. La contextualisation de l’autre ne le met pas en avant pour lui permettre d’être lui-même : au contraire, elle le place dans une position de retrait, le renvoyant à ce que l’anthropologue Alfred Gell appelait les « intentionnalités complexes » qui sont sensées lui servir de motivations. C’est ainsi que l’ethnographe se retrouve dans un rôle similaire à celui du critique d’art ou de l’historien de l’art : il fournit un contexte d’interprétation et décerne aux peuples et à leurs productions l’imprimatur de son expertise ou de sa crédibilité. Il s’arroge la tâche d’expliquer leur signification à un public dont le sentiment d’infériorité intellectuelle face au savant-critique se trouve ainsi perpétué. C’est précisément ce phénomène que le projet KFI cherche à éviter.

Pour toutes les raisons évoquées plus haut, je ne crois pas que l’art qui aspire à être anthropologique fasse bon ménage avec l’ethnographie. Cependant, qu’en est-il de la science ? Si l’anthropologie est assimilable à l’art, cela veut-il dire qu’elle échoue en tant que science ?  La réponse à cette question dépend pour une large part du sens que l’on attache au mot « données ». Une donnée est littéralement une chose donnée (du latin dare, donner). Or l’une des composantes essentielles du don est, comme l’a montré l’ethnologue Marcel Mauss dans son étude fondatrice, l’idée que l’autre accepte ce qui est donné et rend la pareille par un contre-don. On retrouve ici le principe de générosité, tout aussi fondamental pour la pratique de l’art et de l’anthropologie qu’il l’est dans la vie quotidienne. Cependant, ce que les scientifiques considèrent aujourd’hui comme des données n’a en aucun cas été cédé à la manière d’un don ou d’une offrande. Collecter des données, pour un.e scientifique, ce n’est pas recevoir ce qui est donné mais extraire ce qui ne l’est pas. Qu’elles soient traitées, nettoyées, déposées ou précipitées, les données qui sont extraites nous parviennent par morceaux (ou « bits » en anglais, NDLT) déjà arrachés aux courants de la vie, au flux et au reflux, et à leurs implications réciproques. Pour un·e scientifique, le simple fait de reconnaître la réciprocité du rapport de don qu’il entretient avec les choses appartenant au monde qu’il étudie reviendrait à disqualifier sa démarche de recherche ainsi que toutes ses conclusions.

C’est justement du fait de leur nature morcelée que les données scientifiques sont généralement considérées comme quantitatives. En effet, ce n’est qu’après que les choses ont été arrachées aux courants de leur genèse et qu’elles se sont solidifiées jusqu’à former ces objets distincts que l’on nomme des « faits » qu’elles peuvent réellement être comptées. Pour tenter de re-présenter ce qu’ils avaient reçu en don sous la forme d’une récolte de faits, les anthropologues ont pu soutenir que leurs données étaient qualitatives plutôt que quantitatives. Cependant, je me méfie beaucoup de l’idée de « données qualitatives ». En effet, la qualité d’un phénomène ne peut résider que dans sa présence : dans la manière dont ce phénomène s’ouvre et s’offre à son entourage, dont nous faisons partie dès lors que nous le percevons. Pourtant, dans le moment même où l’on transforme une qualité en donnée, le phénomène se trouve clôturé et détaché de la matrice de sa formation. La générosité devient une façade dissimulant l’expropriation. Et c’est cette posture qui est, comme je l’ai déjà montré, au centre de l’attitude schizochronique de l’ethnographie traditionnelle.

Essayons de comparer un objet dur – par exemple, une balle – avec un objet élastique. Une balle dure peut, lorsqu’elle entre en contact avec d’autres objets dans le monde, avoir un impact. Elle peut les frapper ou même les briser. Dans les sciences dures, chaque impact est une donnée ; en accumulant suffisamment de données, on peut éventuellement parvenir à effectuer une percée. La surface du monde cède sous l’impact de ces coups incessants et ce faisant, abandonne certains de ses secrets. La balle élastique, au contraire, fléchit et se déforme au contact d’autres objets, épousant certaines de leurs caractéristiques tandis que ces objets, eux, ploient sous sa pression selon leurs inclinations et leurs dispositions propres. Cette balle réagit aux choses dans le même temps que les choses réagissent à la elle. En un mot, elle entre avec les choses dans un rapport de correspondance.

Dans ses pratiques qui consistent à faire lien avec les personnes parmi lesquelles il travaille et à apprendre de ces personnes – on parle d’observation participante –, l’anthropologue devient un·e correspondant·e. Il ou elle retient un peu de la manière de bouger, de sentir et de penser de ses hôtes, un peu de leurs compétences pratiques et de leurs modes d’attention. La correspondance, que ce soit avec des personnes ou avec des choses, est un travail dans lequel on met tout son cœur, et qui revient à rendre aux êtres humains et non-humains avec lesquels nous partageons notre monde ce que nous leur devons de notre existence et de notre formation.

L’anthropologie, tout comme l’art, peut donc être une science, au sens d’une science de la correspondance, dans laquelle la connaissance se développe depuis l’intérieur de la matrice de nos rapports en perpétuelle évolution avec les personnes et les choses, dans un processus d’attention et de réponse réciproques. C’est exactement la nature de notre travail dans le sein du projet KFI.

En Allemagne, il y a deux cent ans, Johan Wolfgang von Goethe proposait une conception de la science très semblable à celle-ci. Cette science exigeait de ceux qui la pratiquent qu’ils passent du temps avec l’objet de leur attention, qu’ils observent attentivement et avec tous leurs sens, qu’ils dessinent ce qu’ils observent et qu’ils s’efforcent d’atteindre un tel niveau d’implication réciproque ou d’appariage, dans la perception comme dans l’action, que l’observateur et la chose observée deviennent à terme indiscernables. C’est de ce creuset d’implication réciproque que naît toute connaissance, affirme Goethe. Cependant, les attitudes contemporaines vis-à-vis de ce que le courant dominant techno-scientifique appelle la « science goethéenne » sont révélatrices. Celle-ci suscite généralement un niveau d’indifférence voisin du mépris. Les personnes qui la pratiquent sont ridiculisées, tandis que les propositions d’articles qui s’y réfèrent sont systématiquement rejetées par les revues scientifiques.

Cette attitude n’a pourtant pas toujours été présente. En effet, tout me porte à croire que ce n’est pas un hasard si ce rejet virulent de ce que nous pourrions appeler la science de la correspondance a coïncidé avec la colossale expansion, dans les quarante dernières années, de la mondialisation et de l’économie politique néolibérale. De toute évidence, nous avons assisté pendant les dernières décennies à un « durcissement » très marqué de la science, qui peut aisément être corrélé à sa marchandisation en tant que moteur d’une économie mondiale de la connaissance. Or cette commoditisation de la connaissance exige que les fruits de la démarche scientifique soient arrachés aux courants de la vie. Cette rupture est assurée par la méthodologie : plus la science est dure, plus sa méthodologie est robuste. La compétition sans répit pour l’ « innovation » et l’ « excellence »  a eu pour effet de nourrir une sorte de course aux armements méthodologique qui éloigne toujours davantage les scientifiques des phénomènes qu’ils font profession d’étudier, et les entraîne toujours davantage dans des mondes virtuels qu’ils ont inventés eux-mêmes.

Pourtant, il ne saurait y avoir de science sans observation, et il ne saurait y avoir d’observation sans que l’attention de l’observateur n’épouse étroitement les aspects du monde auxquels elle s’applique. C’est en insistant sur cet engagement de l’observateur – et en s’intéressant aux pratiques scientifiques plutôt qu’aux protocoles – que l’on peut renouer avec ces mêmes engagements expérientiels et performatifs que la méthodologie se donne tant de peine à couvrir. En effet, dans la pratique, les scientifiques sont eux aussi immergés dans le monde de la vie, attentifs, réactifs aux froissements et aux murmures de leur environnement.

Dans une conférence où il retrace sa découverte de la structure de la molécule de benzène, le chimiste Friedrich August Kekulé offre aux jeunes chercheurs le conseil suivant : « Prenez note de chaque empreinte, de la courbure de chaque brindille, de chaque feuille sur le sol ». C’est ainsi seulement que vous verrez où poser le pied. Pour Kekulé, la science était une forme d’excursion ou, pour reprendre ses mots, un travail « d’éclaireur ». L’éclaireur entre en correspondance avec les choses dans leur devenir, plutôt que de s’informer de ce qui est déjà solidifié. Il ne se contente pas de récolter, mais il acceptece que le monde lui offre. C’est selon moi par cette profession plus humble, plutôt qu’en s’arrogeant une autorité exclusive pour représenter une réalité donnée, que la recherche scientifique peut converger avec la sensibilité artistique, dans la mesure où elles sont toutes deux des manières de connaître-en-étant.

Dans la pratique en effet, les mains et les esprits des chercheurs, tout comme ceux des artistes et des artisans, absorbent dans leur manière de travailler une acuité perceptive en phase avec les matières qui ont capté leur attention. De plus, à mesure que ces matières évoluent, l’expérience qui s’acquiert en travaillant avec ces matières évolue elle aussi. Bien sûr, dans la pratique, les chercheurs sont tous différents – tout comme peuvent l’être les artistes, les anthropologues, et les humains en général : ils se distinguent entre eux par les spécificités de leur expérience et par les compétences qu’ils ont acquis à travers elle, et non par la démarcation territoriale d’un champ d’étude. Lorsqu’elle devient art, la science est à la fois personnelle et chargée de sentiment ; sa sagesse naît de l’imagination et de l’expérience ; ses voix multiples appartiennent à tous et à chacun, et non à une autorité transcendante à laquelle ces voix serviraient indifféremment de porte-parole. Dans cet espace où le travail d’éclaireur du scientifique rejoint l’art de l’investigation, comme par exemple dans la pratique de l’anthropologie, grandir dans la connaissance du monde revient aussi à grandir dans la connaissance de soi.

L’espace où convergent l’art et la science est la recherche de la vérité. Je n’utilise pas le mot de vérité pour désigner le fait par opposition au fantasme, mais plutôt pour évoquer l’union de l’expérience et de l’imagination, au sein d’un monde pour lequel nous sommes vivants et qui est vivant pour nous. Confondre la recherche de la vérité avec la recherche de l’objectivité est une grave erreur. En effet, si cette dernière nécessite de couper tout lien avec le monde, la première exige au contraire notre participation entière et inconditionnelle. Elle exige que nous reconnaissions ce que nous devons au monde pour notre existence et notre formation, en tant qu’êtres vivant au sein de ce monde, mais aussi que ce que ce monde nous doit.

Je suis convaincu que ce que nous appelons recherche est une manière d’entretenir ce rapport de reconnaissance mutuelle. Ainsi définie, la recherche implique à la fois curiosité et responsabilité. Nous sommes curieux de ce monde précisément parce que nous en sentons responsables. Nous nous sentons responsables de la terre et de ses habitants humains et non-humains. Nous nous sentons responsables du passé, parce qu’il nous permet de mieux nous connaître nous mêmes et nos origines. Et nous nous sentons responsables de l’avenir, parce que lorsque nous ne serons plus là, nous voulons laisser derrière nous un monde habitable pour les générations futures. Bref, la curiosité et la responsabilité sont deux faces d’une même médaille, et cette médaille est la vérité. La recherche est donc la poursuite de la vérité à travers la pratique de la curiosité et de la responsabilité.

Pour beaucoup de gens aujourd’hui, la vérité est un mot qui effraie et qu’il convient, lorsqu’on l’utilise, d’utiliser entre guillemets. Ce mot évoque des images terrifiantes des systèmes oppressifs déployés au nom de la vérité par ceux qui se sont auto-désignés comme ses représentants ou ambassadeurs ici-bas. Nous ne devons cependant pas rendre la vérité coupable de toutes les fautes commises en son nom. Le tort réside dans la totalisation de la vérité, dans sa conversion en un monolithe éternel érigé en monument, atemporel et figé à jamais. Ce tort repose sur une illusion de la part des soi-disant gardiens de la vérité, qui consiste à croire qu’ils sont eux-mêmes au-dessusde la vérité, qu’ils en sont les maîtres et que la vérité est à leurs ordres. L’histoire humaine est parsemée de projets délirants de ce genre, qui ont tous été catastrophiques pour ceux qui y étaient assujettis, et qui ont tous fini par être balayés par l’histoire.

La recherche, au contraire, repose sur le constat que nous ne pouvons jamais conquérir la vérité, pas plus que nous ne pouvons conquérir la vie. De telles conquêtes sont réservées aux immortels. Mais pour nous mortels, la vérité est toujours plus grande que nous, toujours au-delà de ce qui peut être déterminé physiquement ou saisi par les catégories de la pensée. La vérité est inépuisable. Quels que soient le lieu et le point dans le temps où nous nous trouvons, il est toujours possible d’aller plus loin. La recherche ne nous promet aucune illumination finale. Nous faisons route dans l’ombre en tâtonnant, sans aucune issue en perspective, en suivant chaque indice susceptible de nous ouvrir un passage. Cette perspective ne porte guère à l’optimisme, ni à la croyance – répandue parmi les théoriciens du progrès – que le meilleur des mondes est à portée de main. Pourtant, même si elle n’est pas optimiste, la recherche garde toujours espoir. En effet, en faisant de chaque conclusion une ouverture et de chaque solution apparente un nouveau problème, elle garantit que la vie peut continuer. Et c’est pour cette raison que la recherche est une des responsabilités premières des êtres vivants.

Si comme nous l’avons vu la recherche est la poursuite de la vérité et que la vérité reste toujours hors de notre portée, alors la recherche ne saurait se circonscrire à la collecte et à l’analyse de données. Elle doit aller au-delà du fait. Le fait nous arrête dans notre élan et nous bloque la route. « C’est comme ça », nous dit-il. « On n’avance pas plus loin ! »  Cela ne veut pas dire que la vérité se trouve derrière les faits, et qu’elle requiert une intelligence supérieure armée d’un outillage théorique capable de transpercer la surface des apparence ou des miroirs idéologiques qui trompent le commun des mortels en leur faisant croire qu’ils savent distinguer la réalité de l’illusion. La vérité ne se cache pas non plus à l’intérieur des faits, comme une essence insondable qui demeurerait à jamais cachée à nos yeux, enfouie en elle-même. Je dirais plutôt que ce qui nous semble dans un premier temps fait de blocages s’avère ensuite, lorsque nous cherchons à nouveau – c’est à dire lorsque nous re-cherchons –  fait d’ouvertures qui nous permettent d’entrer.

Tout se passe comme si le fait pivotait de quatre-vingt dix degrés, comme une porte qui s’ouvre, jusqu’à ne plus être un obstacle posé face à nous mais un objet aligné longitudinalement avec nos mouvements. Nous suivons le fait là où il nous mène. « Viens avec nous », dit-il. La raison qui nous avait auparavant forcés à arrêter de chercher apparaît plus tard, dans la re-cherche, comme un nouveau commencement : une entrée vers un monde qui n’est pas déjà formé mais en voie de formation. Ce n’est pas comme si nous avions transpercé la surface du monde pour découvrir ses secrets cachés. Les portes de la perception s’ouvrent et, alors que nous nous faisons lien avec les choses dans les rapports et les processus de leur formation, la surface elle-même s’évapore. La vérité de ce monde ne se trouve donc pas « ailleurs »,  ni  n’est établie par référence à des faits objectifs, mais elle est révélée de l’intérieur. Il s’agit là de la matrice même de notre existence d’êtres terriens. Nous ne pouvons avoir de connaissance de cette vérité que depuis l’intérieur. Le « connaître-en-étant » est en bref l’essence même de la recherche. Et c’est à ce type de recherche que se consacrent l’art et l’anthropologie.

Cette conclusion paraîtra bien sûr blasphématoire à ceux qui considèrent qu’une véritable connaissance du monde ne peut être obtenue qu’en s’extrayant de ce dernier et en l’observant de loin. Pour ceux-là, vérité et objectivité sont indissociables. De fait, on comprend aisément que dans un monde où les faits semblent souvent divorcés de toute observation et peuvent être sur un coup de tête inventés, propagés par les médias de masse et manipulés pour servir les intérêts des puissants indépendamment de leur véracité, il est normal que nous nous soucions de ce qui advient de la vérité. Beaucoup ont l’impression que nous dérivons sans ancre dans cette époque de post-vérité. Il est légitime de rappeler qu’il ne peut y avoir de faits véritables sans observation. Mais nous avons tort, à mon sens, de confondre observation et objectivité. En effet, il ne suffit pas pour observer de regarder les choses. Nous devons faire lien avec elles et les suivre. C’est justement parce que l’observation dépasse l’objectivité que la vérité dépasse elle aussi les faits.

Dans la situation où se trouve le monde actuel, idéaliser la recherche comme une poursuite de la vérité ancrée dans la curiosité et la responsabilité pourrait sembler le fait d’un rêveur incorrigible, voire d’un nostalgique. « Il faut regarder la vérité en face », me direz-vous. « Vous pouvez toujours essayer de créer un monde meilleur pour les générations futures, mais pour y parvenir vous allez devoir trouver des financements, montrer vos résultats et faire en sorte que ces résultats soient meilleurs que ceux de vos concurrents ». Bref, pour faire de la recherche et mener ses projets à bien, il faut jouer le jeu en suivant les règles et les récompenses fixées par des gouvernements et des corporations qui sont déjà figés dans la logique inexorable de la globalisation. Cependant, cette logique a corrompu le sens du mot « recherche » jusqu’à le rendre méconnaissable. La vraie recherche, nous dit-on, c’est une production du savoir dont on mesure la valeur à l’aune de sa nouveauté plutôt que d’une quelconque référence à la vérité. La plupart des recherches subventionnées aujourd’hui se résument à l’extraction de grandes quantités de « données » et à leur traitement par des programmes pour obtenir des « outputs » qui, dans leur application potentielle, pourront avoir un « impact ». Dans le cadre de l’économie néolibérale du savoir, l’ordre du jour se résume au changement et à l’innovation, puisque les ressources de la planète sont en voie d’épuisement et que, dans la compétition toujours plus intense pour une rémunération toujours plus mince, seule la nouveauté fait vendre. « La recherche d’excellence est un moteur d’innovation », nous répète-t-on dans le langage macabre du capitalisme entrepreneurial.

Il est vrai que la majorité des recherches entreprises dans ce que l’on appelle de plus en plus souvent le « monde de la recherche académique » n’aboutissent pas à une application immédiate. Ce sont des projets que l’on considère comme motivés par la curiosité, de ceux que les Britanniques qualifient de « blue sky research ». Les chercheurs défendent farouchement leur droit à mener de la recherche fondamentale, malgré son coût considérable pour les deniers publics, en listant régulièrement des découvertes qui, quelques années seulement après avoir été effectuées, ont eu des applications pratiques tellement importantes que nous continuons à en dépendre dans nos vies quotidiennes. Cependant, dans le monde de la recherche, la curiosité et la liberté ont été dissociées de la responsabilité. En tant qu’importateur net de services, le revenu du monde de la recherche provient de ses exportations de savoir. Cependant, la décision de savoir comment ces savoirs doivent être appliqués est abandonnée à ceux qui les achètent : ceux-ci sont donc libre de décider si ces découvertes serviront à produire des bombes, à soigner des maladies ou à truquer des marchés. Et pourquoi les scientifiques devraient-ils s’en soucier ?

Cette attitude, très répandue dans les domaines désignés sous l’acronyme STEM (sciences, technologies, ingénierie et mathématiques), montre à quel point le « ciel bleu » n’est en fait qu’un écran de fumée dissimulant la défaite de la science devant le modèle mercantile de la production des savoirs. Cette posture n’est en fait rien d’autre qu’une défense intéressée au service d’intérêts spéciaux toujours plus concentrés dans les mains d’une élite scientifique mondiale qui, en collusion avec les corporations dont elle sert les intérêts, traite le reste du monde – et parmi elle, la grande majorité de sa population humaine toujours plus paupérisée et apparemment jetable – comme une réserve juste bonne à fournir des données pour nourrir l’appétit insatiable de l’économie du savoir.

La Big Science, les multinationales et la mondialisation néolibérale ont repoussé l’art comme l’anthropologie à la marge, et avec eux la question dont doit partir toute recherche, et qui est celle sur laquelle j’ouvrais cet article : comment devrions-nous vivre ? La Big Science ne s’intéresse pas à cette question, car elle considère qu’elle en détient déjà la réponse. Cependant, cette réponse n’est de toute évidence pas viable, et nous pouvons déjà observer et ressentir autour de nous les effets de cet échec.

Lorsque les dinosaures se sont éteints, ce sont les petits mammifères qui ont hérité de la terre, et parmi eux la fouine. La belette la plus célèbre de l’histoire restera peut-être celle qui a grignoté un câble électrique, mettant hors de fonctionnement pour une semaine la plus grosse machine de l’histoire – le Large Hadron Collider. Cet accélérateur de particules est peut-être la plus gigantesque manifestation de l’hubris scientifique jamais vue puisque ce projet a pour but de découvrir la vérité finale de l’univers, une vérité qui ne laissera plus aucune place pour nous, humains. Il s’agit du grand projet illusoire de notre temps : une machine en vue de la fin du monde. Mais lorsque la Big Science s’effondrera – ce qui se produira inévitablement avec l’effondrement de l’économie mondiale qui l’alimente – ce sont l’art et l’anthropologie qui, comme la célèbre belette, tiendront l’avenir entre leurs mains. Et nous devons nous préparer pour ce moment. »

Autre texte de Tim repris d’où ?

«Mais le point qui est remarquable en cette affaire est que la pratique artistique diffère de l’histoire de l’art exactement comme l’anthropologie diffère de l’ethnographie — moyennant quoi elle révèle le véritable potentiel productif de la collaboration entre art et anthropologie. Ne se pourrait-il pas que certaines pratiques artistiques puissent suggérer d’autres manières de faire de l’anthropologie ? S’il est vrai qu’il existe certaines similitudes entre art et anthropologie dans leur manière d’étudier le monde, alors pourquoi ne considérerions-nous pas l’œuvre d’art comme le résultat d’une recherche anthropologique plutôt que comme l’un de ses objets d’étude? L’idée selon laquelle la recherche anthropologique ne doit pas se limiter à l’examen des textes écrits, mais qu’elle doit aussi inclure des photographies ou des films, nous est devenue à tous familière. Pourquoi ne pourrions-nous pas inclure dans cette liste des dessins, des peintures ou des sculptures? Ou même encore des productions artisanales? des compositions musicales? des édifices? Réciproquement, les œuvres d’art ne pourraient-elles pas être envisagées comme des formes de l’anthropologie, bien qu’«écrites» dans un médium non verbal?»

Anni Albers Fabrics. Tate modern

« Anni Albers as Collector » pp. 106-129.

pp. 109

« Their [Anni and Josef] commitments to principles of truth to materials, variation on a theme and the timeless of art carry through their art making and collecting

Leurs engagements vis-à-vis des principes de la vérité aux matériaux, de la variation d’un thème et de l’intemporel de l’art se retrouvent dans leur fabrication et leur collection page 100

While textiles abound in the engelhardt collection and ceramic objects are abundant in their personal collection, this strict distinction between the two media ignores the fact that many similarities exist between the materials.

Alors que les textiles abondent dans la collection Engelhardt et que les objets en céramique sont abondants dans leur collection personnelle, cette distinction stricte entre les deux supports ignore le fait qu’il existe de nombreuses similitudes entre les matériaux.

Not only did pre-Hispanic civilizations produce both types od objects, but they also used a similar visual language in their cloth and vessels.

Non seulement les civilisations préhispaniques ont-elles produit les deux types d’objets, mais elles ont également utilisé un langage visuel similaire dans leurs vêtements et leurs vaisselles.

For example, triangular patterns reminiscent of Anni Albers’s works on paper appear in objects she collected, including an Andean textile fragment and an Incan arybalo. When considering the objects she collected, alongside the art that she produced, the distinctions between ancient and modern, thread and clay, art and artefact, are productively dismantled.

Par exemple, des motifs triangulaires rappelant les œuvres sur papier d’Anni Albers apparaissent dans des objets qu’elle a rassemblés, notamment un fragment de tissu andin et un arybalo inca.

Lorsqu’on examine les objets qu’elle a collectés, parallèlement à l’art qu’elle a produit, les distinctions entre l’ancien et le moderne, le fil et l’argile, l’art et les artefacts, sont efficacement supprimées. »

Jennifer Reynolds-Kaye

Katazome. Samiro Yunoki. Navet 2008

http://www.samiro.net/index2.html

Katazome (型染め) is a Japanese method of dyeing fabrics using a resist paste applied through a stencil. With this kind of resist dyeing, a rice flourmixture is applied using a brush or a tool such as a palette knife. Pigment is added by hand-painting, immersion or both. Where the paste mixture covers and permeates the cloth, dye applied later will not penetrate.

Katazome on thin fabrics shows a pattern through to the back; on thicker or more tightly woven fabrics, the reverse side is a solid color, usually indigo blue for cotton fabrics. Futon covers made from multiple panels of fabric, if the stencils are properly placed and the panels joined carefully, exhibit a pleasing over-all pattern in addition to the elements cut into the stencil.

One attraction of katazome was that it provided an inexpensive way for over-all patterns similar to expensive woven brocades to be achieved on cotton. As with many everyday crafts of Japan it developed into a respected art form of its own.

Besides cotton, katazome has been used to decorate linen, silk and fabrics that are all or partially synthetic.

Grande traversée : Moi, Sigmund Freud

Grande traversée : Moi, Sigmund Freud par Christine Lecerf

https://www.franceculture.fr/emissions/moi-sigmund-freud

épisode 5

« Depuis 1891, Freud a emménagé au 19 de la Berggasse à Vienne. Les visiteurs sont nombreux. Parmi eux, des hommes, souvent de futurs disciples. Mais surtout des femmes, patientes et futures analystes, desquelles Freud apprend beaucoup et qui vont parfois même enrichir ses propres travaux. »