Picketty. L’illusion de l’écologie centriste

Chronique. Bonne nouvelle : au vu des résultats des élections européennes, il semblerait que les citoyens français et européens se soucient davantage du réchauffement climatique. Le problème est que le scrutin qui s’achève n’a guère permis de faire progresser le débat de fond. Concrètement, avec quelles forces politiques les écologistes comptent-ils gouverner et sur quel programme d’action ? En France, les Verts ont certes réalisé un score honorable : 13 % des voix. Mais vu qu’ils avaient déjà obtenu 11 % lors des européennes de 1989, 10 % en 1999 et 16 % en 2009, rien n’indique qu’une majorité « Verte » autonome soit à portée de main. Au Parlement européen, les Verts auront presque 10 % des sièges (74 sur 751). C’est mieux que dans le parlement sortant, ou leur part n’était que de 7 % (51 sièges), mais cela oblige à clarifier la question des alliances. Or les responsables Verts, enivrés par leur succès, notamment en France, refusent de dire s’ils souhaitent gouverner avec la gauche ou la droite.

Pourtant tout indique de plus en plus clairement que la résolution du défi climatique ne pourra se faire sans un puissant mouvement de compression des inégalités sociales, à tous les niveaux. Avec l’ampleur actuelle des inégalités, la marche en avant vers la sobriété énergétique restera un vœu pieux. D’abord parce que les émissions carbone sont fortement concentrées parmi les plus riches. Au niveau mondial, les 10 % les plus riches sont responsables de près de la moitié des émissions, et les 1 % les plus riches émettent à eux seuls plus de carbone que la moitié la plus pauvre de la planète. La réduction drastique du pouvoir d’achat des plus riches aurait donc en tant que telle un impact substantiel sur la réduction des émissions au niveau mondial.

Par ailleurs, on voit mal comment les classes moyennes et populaires des pays riches comme des pays émergents accepteraient de changer leur mode de vie (ce qui est pourtant indispensable) si on ne leur apporte pas la preuve que les plus aisés sont mis à contribution. La séquence politique observée en France en 2017-2019, étrangement absente de la campagne, apporte une illustration dramatique et emblématique de ce besoin de justice. Le principe de la taxe carbone était relativement bien accepté en France en 2017, et il était prévu qu’elle augmente régulièrement jusqu’en 2030 afin que le pays réduise ses émissions, conformément aux engagements pris lors des accords de Paris.

Mécontentement social

Mais pour qu’une telle progression soit acceptable, il est indispensable qu’elle frappe les plus gros émetteurs au moins autant que les plus modestes, et que la totalité du produit de la taxe soit affectée à la transition énergétique et à l’aide aux ménages les plus touchés. Le gouvernement Macron a fait tout le contraire : les taxes sur les carburants payées par les plus modestes ont été utilisées pour financer d’autres priorités, à commencer par la suppression de l’ISF [impôt de solidarité sur la fortune] et de l’impôt progressif sur les revenus du capital. Comme l’a montré l’Institut des politiques publiques (IPP), il en a résulté entre 2017 et 2019 une augmentation de 6 % du pouvoir d’achat des 1 % les plus riches et de 20 % des 0,1 % les plus riches.

Au vu du mécontentent social, le gouvernement aurait pu décider d’annuler les cadeaux aux plus riches et de les consacrer enfin au climat et à la compensation des plus modestes. Que nenni : aussi buté que Sarkozy de 2007 à 2012 avec son bouclier fiscal, Macron a préféré s’accrocher aux cadeaux aux plus aisés et annuler les hausses de la taxe carbone, dont personne ne sait aujourd’hui quand elles reprendront, au mépris complet des accords de Paris. En choisissant de faire de la suppression de l’ISF le marqueur absolu de sa politique, le parti présidentiel a confirmé qu’il était bien l’héritier de la droite libérale et pro-business. La structure sociologique de son électorat, centré sur les hauts revenus et patrimoines, en 2017 et plus encore en 2019, ne fait de ce point de vue aucun doute.

Dans ces conditions, on peut se demander pourquoi les Verts français ou allemands envisagent de gouverner avec les libéraux et les conservateurs. L’envie d’accéder aux responsabilités est chose humaine. Mais est-on bien sûr que cela soit dans l’intérêt de la planète ? Si les gauches et les écologistes s’étaient regroupés en France, ils auraient été devant les libéraux et les nationalistes. S’ils s’unissaient au Parlement européen, ils formeraient de loin le plus grand groupe et pourraient peser davantage. Pour qu’une telle ligne sociale-fédérale et écologique puisse voir le jour, les divers partis de gauche vont aussi devoir parcourir une partie du chemin. Les « insoumis » en France ou Die Linke en Allemagne ne peuvent se contenter de dire qu’ils veulent changer l’Europe actuelle ou sortir des traités : ils doivent expliquer dans quels nouveaux traités ils veulent entrer.

Sortir du combat de coqs

Quant aux socialistes et sociaux-démocrates, ils portent par leur pratique du pouvoir une responsabilité éminente dans la décomposition du système politique, et ont un rôle central à jouer pour permettre sa reconstruction. Il leur faudra reconnaître leurs erreurs passées : ils ont largement contribué à forger le cadre européen actuel, en particulier en organisant la libre circulation des capitaux sans taxation ni régulation commune, ou en faisant croire qu’ils allaient renégocier des traités alors qu’ils n’avaient en réalité aucune feuille de route précise.

Naoto Fukasawa. Le concept Compact Life proposé par MUJI

Article assez énigmatique paru sur le site Muj

« À une époque saturée de richesse matérielle, concepteur de produit internationalement acclamé, Naoto Fukasawa a participé au développement de nombreux produits et à une variété de projets depuis 2002 en tant que membre du conseil consultatif de MUJI. Fukasawa est connu pour des modèles qui intègrent juste ce qu’il faut de fonctionnel avec une forme absolument minimale. Il prend en compte non seulement la relation entre le comportement et l’objet mais il s’implique aussi dans l’observation de l’espace dans lequel la relation prend forme. C’est dans ce processus que ses produits, avec un tatazumai (la présence d’un objet) simple et minimaliste, sont nés.

Comment Fukasawa voit-il le concept Compact Life proposé par MUJI ?

«Le concept de la marque MUJI est arrivé à une période où l’économie japonaise connaissait une croissance rapide et les gens profitaient de la richesse matérielle. Donc, dans le concept d’origine, il y avait un élément solide qui était d’avoir ses besoins journaliers déjà satisfaits. C’était une attitude générée par le fait que les gens étaient saturés de richesse matérielle, et dans ce sens, [le concept de Compact Life] montre un retour vers nos origines. En même temps, je pense que le concept a saisi avec justesse la direction vers laquelle se dirige aujourd’hui notre société.»

Rangement comme murs, fonction comme extension du corps

L’environnement dans lequel nous vivons s’est progressivement modifié avec des maisons et des appareils ménagers qui ont évolué et le développement des technologies de l’information. Fukasawa évalue ces changements en termes de «murs et corps». Il dit que la plupart des outils que nous utilisons chaque jour sans penser ont tendance à évoluer comme des extensions soit de nos murs, soit de nos propres corps. Il explique : «L’exemple le plus clair de ceci est la télévision. Les vieux téléviseurs étaient des ensembles à tube cathodique, qui prenaient beaucoup de place. Ils ont évolué pour devenir des affichages à cristaux liquides avec des écrans très fins et les téléviseurs peuvent maintenant être intégrés dans les murs où on peut les suspendre. D’un autre côté, nous pouvons aussi maintenant regarder des vidéos sur des smartphones de la taille d’une main et des tablettes. Ces derniers sont des exemples d’objets qui ont évolué pour devenir des extensions de nos corps.» Regarder nos espaces de vie aujourd’hui en ces termes apporte un éclairage sur la manière dont de nombreux objets correspondent à cette description — l’air conditionné et les éléments lumineux intégrés dans les plafonds, les appareils de cuisine hébergés dans des placards muraux. «Nous nous dirigeons de façon progressive vers un monde dans lequel chaque forme disparaîtra et où seule la fonction restera. Les choses continueront à avancer dans ce sens.
Par conséquent, il devrait être possible dans le futur de vivre sans aucun objet matériel. Cependant, plus nous donnons la priorité à la fonction et à l’efficacité, plus nous perdons de richesse. Et à ce stade, nous trouvons des objets dont la présence ne peut pas être comprise comme des extensions d’un mur ou de nos corps.»Fukasawa dit que lorsqu’il concevait par le passé des produits pour des fabricants en Europe et en Amérique du Nord, il appréciait leur approche dans laquelle la conception était discutée pour chaque détail en profondeur — pas seulement la conception d’une partie spécifique d’un meuble. Si c’était une table, qu’est-ce qui pourrait s’asseoir avec elle ? S’il s’agissait d’étagères, quelle sorte de livres porteraient-elles et comment seraient-ils placés ? Cet intérêt particulier semble voir la conception d’un produit comme un aspect d’une conception d’ambiance — la conception de mobilier comme une partie du processus de la conception de l’espace dans son ensemble.

À propos de la conception d’ambiance

«J’ai récemment transformé un placard dans ma maison. Au cours du processus, j’ai regardé avec attention chaque veste que je voulais y suspendre. J’ai sélectionné seulement les meilleures vestes et celles que j’aime porter. J’ai seulement gardé environ la moitié de celles que je possédais, et ceci m’a donné beaucoup plus de place — environ 10 centimètres entre les cintres. Au premier coup d’œil, on n’a pas l’impression qu’il existe quelque chose entre mes vestes mais de fait, il y a de l’espace vide ; il est là. En ajoutant cet espace vide, j’ai repensé la façon dont le placard fonctionne dans son ensemble, y compris cet espace invisible qui est pourtant un flux très réel.»

Une vie bien conçue n’est pas simplement une question de quelques possessions ou d’organisation des choses et de leur bon rangement. Ce qui est important est d’identifier pour soi ces objets dont la présence ne peut pas être comprise comme des extensions d’un mur ou de nos corps et d’amener ces objets dans le fonctionnement de nos vies de tous les jours. Par exemple, attirer l’attention sur la beauté du vide d’un espace particulier sur une étagère en y plaçant une pierre trouvée lors d’un voyage ou bien un objet créé par un maître-artisan. Le musée de l’artisanat populaire du Japon, où Fukasawa a été directeur, est certainement une excellente ressource à cet égard.«Les objets qui sont totalement ordinaires mais qui vieillissent exactement comme il faut nous captivent. Cela arrive, n’est-ce pas ? Ces objets ont une richesse qui est l’exact opposé de la richesse matérielle et peut-être que c’est la raison pour laquelle ils sont si captivants. Comme les éléments de notre vie quotidienne se développent pour être des extensions soit de notre mur, soit de nos corps, l’idée de Compact Life décrit un style d’espaces englobants qui se font ressentir comme des parts de luxe.

Valentin Lacambre, figure des débuts du Web 1989

Le Monde Enquête : Les débuts mouvementés de l’Internet en France. Par Yves Eudes

Le Web fête ses 30 ans mardi. L’occasion de revenir sur l’avènement de l’Internet en France, des premières « autoroutes de l’information » à la démocratisation du Web dans le pays.

« Le 12 mars 1989, Tim Berners-Lee, scientifique au CERN, l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire, présente pour la première fois l’idée du Web. C’est ce système, permettant de publier et organiser l’information à base de documents et de liens, qui démocratise l’usage du réseau Internet, conçu plus tôt. En France, le grand public commence à découvrir Internet en 1994, grâce à des petits fournisseurs d’accès indépendants comme Francenet, Calvanet ou Worldnet, qui proposent des abonnements aux particuliers à des prix raisonnables. Le débit des modems est lent, les services sont embryonnaires, mais l’engouement se confirme rapidement, chez les plus jeunes et les passionnés d’innovations techno-culturelles.

Pourtant, l’Etat et les grandes institutions ne sont pas prêts à accueillir ce nouvel arrivant. En cette même année 1994, Gérard Théry, polytechnicien, ancien patron de France Télécom et père du Minitel, rédige un rapport sur « les autoroutes de l’information » à la demande du premier ministre Edouard Balladur. Le premier chapitre est consacré aux Etats-Unis, animés selon lui par « une ambition mondiale pour le contrôle de la chaîne numérique de l’information », et dont Internet est le fer de lance :

« Le multimédia, l’avènement des nouvelles chaînes de la communication ont déclenché un véritable réveil, une mobilisation sans précédent de l’industrie américaine, qui ne doit pas laisser l’observateur européen indifférent. Ce serait une erreur magistrale de ne voir dans ce bouleversement qu’un effet de mode… L’importance politique et industrielle du projet de “Global Information Infrastructure” proposé par [le vice-président américain] Al Gore ne fait aucun doute : l’objectif américain est très clairement le contrôle du plus grand nombre possible des maillons mondiaux de la nouvelle chaîne numérique de la communication. »

Cela dit, Gérard Théry n’est pas trop inquiet, car il juge sévèrement les performances techniques de l’Internet. Il reconnaît que le réseau américain est doté d’une grande « flexibilité d’extension et de reconfiguration », et que son faible coût d’utilisation est un avantage concurrentiel, mais le verdict final est sans appel : « Son mode de fonctionnement coopératif n’est pas conçu pour offrir des services commerciaux », il a prouvé son « inaptitude à offrir des services de qualité en temps réel de voix ou d’images », « il ne comporte aucun système de sécurité », « l’acheminement des messages n’est pas garanti », « il n’existe pas d’annuaire des utilisateurs ou des services » ni « aucun moyen de facturation ». Conclusion : « Les limites d’Internet démontrent ainsi qu’il ne saurait, dans le long terme, constituer à lui tout seul, le réseau d’autoroutes mondial. » Il y a donc de la place pour des initiatives françaises.

« Dans ce milieu, personne ne croyait à l’Internet »

Chez France Télécom, l’opérateur historique, qui à l’époque dominait le secteur, la contre-offensive se prépare. Michel Volle, un autre polytechnicien, qui travailla au CNET (Centre national d’études des télécommunications), puis dirigea Eutelis, filiale de France Télécom spécialisée dans les réseaux d’entreprise, se souvient de l’ambiance de l’époque : « Dans ce milieu, personne ne croyait à l’Internet », pour des raisons à la fois corporatistes et culturelles :

« En privé, certains, dont Gérard Théry, préconisaient carrément que l’Etat l’interdise sur le territoire français. »

Le protocole de base d’Internet, TCP/IP, était un rival direct du protocole-maison de France Télécom, le X25, conçu en partie par des ingénieurs français, et adopté dès 1977 pour le réseau Transpac, qui faisait fonctionner le Minitel et les réseaux d’entreprises en France : « X25 est mieux sécurisé que l’IP », explique Michel Volle.

« C’est un protocole plus “pur” et plus carré, même s’il est aussi plus complexe et plus coûteux. Avec le X25, l’intelligence est dans le réseau, les logiciels importants fonctionnent dans les commutateurs. Les fichiers sont tronçonnés, mais tous les tronçons empruntent le même chemin, dans le bon ordre. A chaque commutateur, le fichier est reconstitué, validé, puis redécoupé. En bout de course, le terminal se contente de recevoir le fichier prêt à l’emploi. L’opérateur de télécom reste le maître du jeu. »

Au contraire, sur Internet, les tronçons de fichiers empruntent des routes différentes de façon hasardeuse, et arrivent au destinataire dans le désordre : « Avec Internet, l’intelligence est dans l’ordinateur final, qui doit recomposer le message. Il faut de bons fabricants d’ordinateurs, mais l’opérateur télécom est ravalé au rang de prestataire secondaire. » Pour concurrencer le TCP/IP, France Télécom lança même un nouveau protocole conçu pour le multimédia, et tenta en vain de l’imposer pour les services d’annuaires téléphoniques en ligne.

Plus généralement, pour un ingénieur français formé dans les grandes écoles de la République, l’Internet de 1994, décentralisé, coopératif et anarchique, apparaissait comme un bricolage d’amateur, construit par des étudiants américains hédonistes et rebelles, des chevelus fumeurs de cannabis… En outre, en tant qu’opérateur historique, France Télécom était très attaché au mode de facturation classique, c’est-à-dire au temps passé. L’abonnement forfaitaire pour la connexion et la gratuité des services semblaient irrationnels et ruineux.

Wanadoo, poisson pilote

En mai 1996, France Télécom se lance dans la vente de connexion Internet et la fourniture de services à travers sa nouvelle filiale Wanadoo. | QUENTIN HUGON / LE MONDE

Les réticences étaient d’autant plus fortes que la France se considérait comme un leader mondial en matière de réseaux informatiques grâce au Minitel, une réussite sans équivalent. La construction du Minitel avait coûté cher, et son adoption avait pris du temps, mais désormais, la partie était gagnée. Il semblait donc ridicule de délaisser un outil national efficace et rentable, au profit d’un système étranger, incertain, incontrôlable, sans modèle économique clair et sans garantie de qualité de service.

« En octobre 1995, alors que je dirigeais la filiale Eutelis, se souvient Michel Volle, j’ai rédigé un rapport montrant qu’en fait, Internet était prometteur : son protocole simple et rustique était résilient etfacilement adaptable. Ses coûts de fonctionnement allaient baisser, il pourrait bientôt supporter le haut débit et la vidéo. » Aussitôt, un responsable de France Télécom l’invite à déjeuner :

« Il m’a dit que je ne pouvais pas rivaliser avec le Minitel, qui rapporte 9 milliards de francs par an. »

Peu après cet entretien, Michel Volle est sanctionné pour son audace : « Ma petite filiale a été délaissée, puis fermée. » France Télécom tenta même d’exporter le Minitel aux Etats-Unis, en coopération avec l’opérateur régional US West. Quelques caisses remplies de terminaux Minitel arrivèrent ainsi dans la Silicon Valley, mais ils ne furent jamais déployés.

Les choses bougent peu à peu. En mai 1996, quatre ans après le premier fournisseur d’accès associatif et deux ans après les prestataires commerciaux, France Télécom se lance dans la vente de connexion Internet et la fourniture de services, y compris un moteur de recherche, à travers sa nouvelle filiale Wanadoo. Selon l’informaticien Laurent Souloumiac, un ancien de Wanadoo, « la direction a acceptéde créer un poisson pilote, mais elle était persuadée que l’Internet en France resterait limité, que son usage ne deviendrait jamais massif ». Philippe Dewost, membre de la petite équipe technique qui créa Wanadoo, est plus positif : « La décision avait été prise au plus haut niveau, grâce à la persévérance d’un ou deux dirigeants très actifs », plus visionnaires que leurs collègues.

En fait, la France ne manquait pas d’ambition, mais elle espérait maîtriser et diriger la montée en charge des « autoroutes de l’information ». Hugues Ferrebœuf, qui fut cadre supérieur chez France Télécom jusqu’en 2000 avant de passer chez British Telecom, explique que les responsables français voulaient promouvoir une politique industrielle coordonnée à l’échelle européenne, afin de créer un grand groupe capable de rivaliser avec les Etats-Unis : « L’idée était de ralentir l’implantation d’Internet, pour donner aux industriels européens le temps de rattraper leur retard technologique. » Mais selon lui, la France perdit cette bataille décisive :

« A Bruxelles, les partisans de la concurrence pure et dure, menés par les Britanniques, ont triomphé, et empêché l’émergence d’une politique industrielle européenne dans ce secteur. Chaque acteur télécom est resté confiné sur son territoire national. »

Le cybercafé et le secret de Mitterrand

Au niveau politique, la volonté de l’Etat français de contrôler et d’encadrer le développement l’Internet va se traduire par une série de mesures répressives. François Fillon, ministre des télécoms du gouvernement Juppé de 1995 à 1997, incarne à lui seul l’ambivalence et les contradictions des autorités. A titre personnel, le jeune ministre se considérait comme un passionné de nouvelles technologies. Il se rendait parfois dans un cybercafé parisien pour rencontrer des journalistes et des geeks. Assis sur un coin de table, un verre à la main, il leur racontait des anecdotes sarcastiques sur l’aveuglement des patrons de France Télécom.

Pourtant, l’essor d’Internet place très vite le gouvernement dans des situations inédites, qui lui semblent intolérables. En janvier 1996, huit jours près la mort de François Mitterrand, le docteur Claude Gubler, qui fut le médecin de l’ancien président pendant quinze ans, publie un ouvrage intitulé Le Grand Secret. Il révèle que son patient souffrait d’un cancer depuis le début de son premier mandat en 1981, que son état avait été soigneusement caché au pays, et que les bulletins de santé publiés pendant quatorze ans par l’Elysée étaient tous mensongers. Deux jours plus tard, à la demande de la famille de Mitterrand, la justice ordonne l’interdiction de la vente du livre. L’affaire semble réglée, mais c’est compter sans l’Internet. A Besançon, le propriétaire d’une crêperie transformée en cybercafé, Pascal Barbraud, 40 ans, décide de scanner les pages du Grand Secret et de les publier sous forme de photos sur son site.

En quelques jours, plus de 120 000 internautes réussissent à se connecter et à lire des extraits du livre. Des millions d’autres n’y parviennent pas, car le serveur de la crêperie est saturé : il enregistre jusqu’à 192 requêtes par seconde. Très vite, des militants de l’Internet libre et des universitaires de divers pays, dont les Etats-Unis, republient le livre sous un format plus lisible à partir de serveurs étrangers, hors d’atteinte de la justice française, mais accessibles par les internautes français.

Brutalement, on comprend qu’Internet vient de changer la donne, en instaurant un nouveau rapport de force entre l’Etat et les citoyens. Impuissante, la justice décide de se venger par un moyen détourné. Le procureur de Besançon découvre qu’un an et demi plus tôt le tribunal de Nanterre avait condamné Pascal Barbraud pour abandon de famille et non paiement de pension alimentaire. Deux jours après la publication en ligne du Grand Secret, il est arrêté et incarcéré pour trois mois. En octobre, l’interdiction du livre du docteur Gubler est confirmée en appel – mais Le Grand Secret circule toujours librement et gratuitement sur Internet.

La création de sites web soumise à autorisation

Pendant ce temps, le gouvernement prépare une nouvelle loi sur les télécoms. Le ministre François Fillon y ajoute un amendement prévoyant notamment la mise en place d’un Conseil supérieur de la télématique (CST). Cet organisme, rattaché au CSA (Conseil supérieur de l’audiovisuel), serait doté de pouvoirs étendus en matière de contrôle du contenu de l’Internet – l’objectif étant d’obliger les fournisseurs d’accès à censurer les contenus violant les lois françaises, sur dénonciation de particuliers, sans intervention d’un juge. Ce texte, très critiqué par les défenseurs de la liberté d’expression, est voté par le Parlement, mais annulé dès juillet 1996 par le Conseil constitutionnel.

Malgré ce revers, le CSA tente de rester dans le jeu. En s’appuyant sur une loi datant de 1986, il va tenter d’obliger les créateurs de sites Web à déposer une demande préalable auprès de ses services et du procureur de la République – comme s’il s’agissait de stations de radio ou de télévision. La majorité des créateurs de pages web décidèrent de passer outre (en fait, beaucoup ignoraient l’existence de cette obligation) mais il faudra attendre l’an 2000 pour qu’elle soit officiellement annulée.

Après l’échec du CST, le gouvernement repart à l‘attaque en 1997, avec la rédaction d’un rapport d’experts venus du Minitel, baptisé « Charte de l’Internet ». A nouveau, ce texte prévoit la création d’un « Conseil de l’Internet » composé de professionnels du secteur, chargé d’assurer l’autorégulation de l’Internet français, c’est-à-dire de faire la police pour supprimer les contenus illicites, y compris ceux qui sont hébergés à l’étranger. L’idée implicite était d’ériger une frontière technique et juridique séparant la portion française de l’Internet du reste du réseau planétaire – une ligne Maginot, disaient ses détracteurs. Seule concession, il était prévu que les sites de presse échappent à ce contrôle. Le rapport, remis au ministère des télécoms en mars 1997, est enterré après la victoire des socialistes aux élections législatives de mai et l’arrivée de Lionel Jospin comme premier ministre.

L’Etat français a aussi tenté de freiner l’usage de la cryptologie – c’est-à-dire de logiciels permettant de chiffrer un message afin de le rendre illisible, sauf pour le destinataire prévu. Un décret de 1986, renforcé par une loi en 1990, interdisait strictement aux entreprises et aux particuliers d’utiliser des logiciels de chiffrement, considérés comme du« matériel militaire » – une loi d’une sévérité unique en Europe occidentale. L’objectif officiel était de permettre à la justice d’intercepter les communications des mafias et des terroristes, comme pour le téléphone. Or, le chiffrement des messages est aussi le seul moyen efficace pour protéger la vie privée des particuliers contre les surveillances de toutes sortes, publiques et privées, et pour sécuriser les transactions financières et le commerce électronique. L’Etat se retrouva donc face à une alliance inattendue entre les militants libertaires de l’Internet et les milieux d’affaires prêts à investir dans l’Internet commercial en France.

En pratique, les autorités laissaient les pionniers du Net et les professionnels des réseaux utiliser des logiciels de chiffrement puissants comme le PGP (Pretty Good Privacy), venu des Etats-Unis : tant que le grand public n’y avait pas accès, le problème restait mineur. Mais en février 1995, le militant de l’Internet libre Stéphane Bortzmeyer, alors administrateur-réseau du CNAM (Conservatoire national des arts et métiers), lance le débat en publiant dans Le Monde une tribune intitulée « Pour une libéralisation du chiffrement en France ». L’effet est immédiat :

« Aussitôt, mon chef de service a reçu un coup de téléphone d’un haut responsable, qui lui a expliqué qu’il ne devait pas laisser ses employés écrire des choses pareilles. »

L’article du Monde déclenche une polémique, car des juristes et des hauts fonctionnaires, aidés par des intellectuels, souhaitent le maintien du statu quo. Le scientifique et futuriste Joël de Rosnay déclare dans Libération :

« Il n’est pas concevable qu’une personne privée dispose de moyens quasi militaires. (…) Ma vie privée oui, mais pas à n’importe quel prix. »

Pourtant, l’offensive conjuguée des militants libertaires et des patrons d’entreprises du numérique porte ses fruits. En 1996, le gouvernement imagine un premier compromis, qui s’avérera impraticable : le chiffrement est autorisé à condition de ne pas être trop puissant (clés de 40 bits au maximum) – un nouvel exemple de l’ambiguïté des autorités face au nouveau monde numérique. En outre, les clés de chiffrement devront être déposées auprès d’un « tiers de confiance », organisme indépendant qui pourra les remettre à la police en cas de besoin. La France reste ainsi en retard sur ses voisins européens, mais cette situation ne dure pas. En 1999, le gouvernement va desserrer en partie ces contraintes, qui de toute façon n’étaient que partiellement respectées.

L’argument militaire sera utilisé une dernière fois lors de l’apparition des premiers routeurs Wi-Fi, juste avant l’an 2000. En France, les fréquences radio utilisées par le Wi-Fi étaient dévolues à l’armée. Certains fonctionnaires tentèrent donc d’interdire la vente de ces appareils aux particuliers, au nom de la sécurité nationale. Mais ce baroud d’honneur ne résista pas à l’engouement du public, et le gouvernement modifia ses règlements.

Lionel Jospin enterre le Minitel

Lionel Jospin a poussé France Télécom à abandonner le Minitel au profit d’Internet.

L’arrivée inopinée de l’Internet dans les campagnes électorales françaises a également donné lieu à des crispations. Le Monde en fit l’expérience. Dans la semaine précédant une élection, il était interdit de publier des sondages d’opinion, pour ne pas influencer indûment les électeurs. En revanche, on pouvait effectuer des sondages, à condition que les résultats soient communiqués uniquement à quelques privilégiés – leurs commanditaires, publics et privés. Bien entendu, des médias étrangers, notamment belges et suisses, hors d’atteinte de la loi française, ainsi que des universités de divers pays, se faisaient un plaisir de les publier. Dans le passé, ces diffusions avaient très peu d’impact sur le public français, mais depuis l’avènement de l’Internet, elles étaient disponibles en quelques clics.

Peu avant les élections législatives de mai 1997, Le Monde publia des liens vers des sites étrangers affichant les résultats de sondages qui donnaient la gauche gagnante. Aussitôt, le journaliste auteur de l’article reçut un appel téléphonique d’un conseiller d’Etat, qui lui demanda poliment des explications complémentaires. Puis, quelques jours après cette conversation courtoise, le journaliste et le directeur du journal reçurent une convocation de la police en vue d’interrogatoire, pour publication illicite de sondages. A noter que les autorités avaient le sens de la hiérarchie, même à l’égard des prévenus : pour entendre le directeur, les policiers se déplacèrent jusqu’au Monde, tandis que le journaliste de base dut se rendre au commissariat. Là, il tenta d’expliquer la différence entre un lien hypertexte et un article de presse, sans grand succès. Cette affaire n’eut pas de suite, car le nouveau gouvernement issu des élections décida de l’oublier.

Plus généralement, en ce qui concerne l’Etat, le premier virage date d’août 1997. Le premier ministre Lionel Jospin, qui s’était entouré d’une équipe de jeunes experts du numérique, se rend à l’université d’été de la communication d’Hourtin (Gironde), pour y faire un discours intitulé « Préparer l’entrée de la France dans la société de l’information ». Il constate que la France accumule les retards dans ce secteur, alors qu’elle possède de nombreux atouts. Puis il exhorte les responsables à cesser de « stigmatiser les transformations en cours, diaboliser la technologie, ou, à l’inverse, feindre d’ignorer l’ampleur de cette évolution, autant d’attitudes qui traduiraient un aveu d’impuissance ». Enfin, il brise un tabou :

« Le Minitel, réseau uniquement national, est limité technologiquement, et risque de constituer progressivement un frein au développement des applications nouvelles et prometteuses des technologies de l’information. Je souhaite donc que France Télécom (…) favorise la migration progressive du très vaste patrimoine de services du Minitel vers Internet, pour laquelle l’administration devra montrer l’exemple. »

Le service public, légitimiste, reçoit le message. Peu après, les patrons de France Télécom se mettent à qualifier leur entreprise de « Net Company ».

L’affaire Estelle Hallyday

Les partisans d’un contrôle étatique du contenu de l’Internet ne renoncent pas, et transportent leur combat sur le terrain judiciaire. Leur objectif est de convaincre la justice que si l’auteur d’une publication illicite ne peut pas être identifié ou appréhendé, les prestataires techniques (hébergeurs, fournisseurs d’accès) doivent être tenus pour responsables et contraints de bloquer le contenu incriminé. Dès 1996, l’Union des étudiants juifs de France (UEJF) lance une procédure contre des propos antisémites et racistes publiés notamment sur des sites étrangers, en assignant en justice neuf fournisseurs d’accès. Le juge déboute l’UEJF en première instance, notant que « la liberté d’expression constitue une valeur fondamentale, dont les juridictions de l’ordre judiciaire sont gardiennes… », mais il faudra attendre 1999 pour que les fournisseurs d’accès bénéficient d’un non-lieu.

L’année suivante, l’UEJF porte plainte cette fois contre un compositeur-interprète indépendant, Jean-Louis Costes, dont les paroles de chansons, souvent délirantes, contiennent des propos jugés racistes – si on décide de les prendre au premier degré (« Livrez les blanches aux bicots »). Dans la foulée, elle réclame aussi des dommages et intérêts à l’hébergeur du site, la société AlternB, déjà célèbre sur le réseau car elle est le principal hébergeur coopératif et non marchand de l’Internet français.

AlternB est l’œuvre d’un pionnier de l’Internet français, Valentin Lacambre, qui, dès 1991, eut l’idée de créer un service inédit permettant d’accéder à Internet via un service Minitel payant, 3615 Internet.L’année suivante, il ouvre son service d’hébergement libre, gratuit et anonyme. Très vite, AlternB héberge des dizaines de milliers de sites de toutes sortes : « Pour la première fois, se souvient Valentin Lacambre, je donnais la possibilité à n’importe qui de publier n’importe quoi, alors les gens ne se sont pas privés. Cela dit, cette première salve de l’Internet français venait surtout d’un public d’intellos libertaires, il n’y a pas eu trop de dérives. »

Alors que l’affaire Costes s’éternise, Valentin Lacambre subit en 1998 une autre attaque, plus dévastatrice. Un internaute anonyme affiche sur un site hébergé par AlternB des photos vieilles de dix ans, montrant la starlette Estelle Hallyday nue. Ces images avaient déjà été publiées dans la presse people, mais Estelle Hallyday s’estime victime d’un préjudice grave et porte plainte contre AlternB – sans se préoccuper de savoir qui est l’auteur du site incriminé. Or, le service est anonyme, mais ses ordinateurs recueillent des données permettant de retrouver l’auteur d’un site, en cas de besoin.

Quand la justice s’empare de l’affaire, Valentin Lacambre doit fermer provisoirement ses serveurs, car le juge refuse de lancer une recherche sur l’auteur du site. AlternB reçoit alors le soutien de nombreuses associations, du Parti socialiste au pouvoir, des communistes, des Verts, et même de l’ancien ministre de droite Alain Madelin. L’affaire est évoquée au Sénat et à l’Assemblée nationale, mais rien n’y fait. En l’absence de lois claires, le tribunal estime que l’hébergeur est responsable des contenus publiés par ses utilisateurs même s’il n’a pas les moyens de tout contrôler, et condamne AlternB à verser 405 000 francs à Estelle Hallyday (qui se contentera finalement de 70 000 francs). Aussitôt, c’est la curée : « Une armée de jeunes avocats me sont tombés dessus », se souvient Valentin Lacambre.

« Tous avides de se faire un nom dans ce nouveau secteur en vogue, ou de créer une jurisprudence. J’étais la proie idéale : jeune, pas très riche, pas très doué pour me défendre… En quelques semaines, j’ai reçu quatorze assignations venant de partout, y compris de la RATP, à cause d’un site où quelqu’un avait écrit que les bus de la petite ceinture étaient des promène-couillons. »

Incapable de faire face, il ferme AlternB définitivement en juillet 2000, après le vote d’une loi établissant la responsabilité des hébergeurs dans ce genre d’affaire : « Cet article sera annulé par le Conseil constitutionnel, mais pour moi c’était trop tard. » Pendant ce temps, grâce à la publicité médiatique autour de l’affaire, les photos d’Estelle Hallyday se sont largement répandues dans le monde entier. En 2000 puis 2002, l’Union européenne émet des directives limitant la responsabilité des prestataires techniques, qui ne seront transposées dans le droit français qu’en 2004.

Crispations autour du « .fr »

De leur côté, l’UEJF et la Licra (Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme) reprennent leur croisade, en lui donnant une dimension internationale. En 2000, elles attaquent le service américain Yahoo, qui propose des objets-souvenirs datant du IIIReich sur son site de vente aux enchères. Yahoo est condamné en France, mais un tribunal californien juge que cette décision est nulle et non avenue aux Etats-Unis. L’Amérique confirme sa suprématie sur le réseau.

Entre-temps, Valentin Lacambre s’était lancé, avec quatre partenaires, dans une nouvelle aventure : la création de Gandi, un bureau indépendant d’enregistrement de noms de domaine (en « .org », « .net » et « .com »). Le commerce des noms de domaine, essentiels pour le développement de services web, devient alors un nouveau champ de bataille.

Dans les années 1990, la vente des domaines en « .fr » (en fait, des blocs d’adresses IP dévolus à la France par les Etats-Unis) était assurée par l’Inria (Institut national de recherche en informatique et automatique). En 1997, cette tâche est transférée à un nouvel organisme baptisé Afnic (Association française pour le nommage internet en coopération), gérée par des professionnels venus de l’Inria, qui conserve un siège au conseil de l’association.

Comme l’Inria, l’Afnic applique une politique ultra-restrictive, très inhabituelle dans le monde occidental. Pour commencer, les particuliers étaient exclus d’office : seules les entreprises et les associations pouvaient prétendre à obtenir une adresse en « .fr ». Le nom devait correspondre exactement à celui de l’organisation, ce qui excluait les noms de marque, de produit ou de secteur d’activité. Les demandeurs devaient prouver leur existence légale et leur propriété du nom en fournissant des documents administratifs.

« TOUT CE QUI N’ÉTAIT PAS SOUS CONTRÔLE ÉTAIT PERÇU COMME UNE MENACE POUR LA SOCIÉTÉ »

Officiellement, l’Afnic souhaitait empêcher les dépôts abusifs ou malveillants, les chantages et les reventes sauvages. Mais pour Stéphane Bortzmeyer, qui rejoignit l’Afnic en 2002, la motivation initiale était plus profonde : « Il s’agissait d’instaurer un contrôle préventif par le haut, selon un modèle hiérarchique classique. Tout ce qui n’était pas sous contrôle était perçu comme une menace pour la société. » Le domaine « .fr » s’en trouva durablement atrophié, et les Français se tournèrent massivement vers les noms de domaine « .com », « .net » et « .org », contrôlés par les Etats-Unis.

Dans ce contexte, l’arrivée de Gandi est un nouvel affront pour les institutions en place : « Pour l’Inria et l’Afnic, se souvient Valentin Lacambre, c’était un choc culturel. Ils nous considéraient comme une officine dangereuse, irresponsable, mue par une idéologie libertaire à l’américaine – et c’était un peu vrai. Quand ils nous croisaient dans des conférences, ils se levaient, devenaient tout rouges et criaient qu’il fallait nettoyer l’Internet des gens comme nous. » Or, Gandi prospère rapidement :

« Notre service était facile à l’emploi, pas cher, sans contrainte. Pour que n’importe qui puisse continuer à dire n’importe quoi sur le Net, il fallait que les gens soient indépendants. Pour nous, la solution était qu’ils possèdent leur propre nom de domaine et puissent changer de prestataire facilement. En fait, nous étions à fronts renversés : l’agence publique menait une politique commerciale vers les entreprises, et le petit Gandi offrait un vrai service public à la population. »

Il faudra attendre 2006 pour que l’attribution du « .fr » soit libéralisée – sauf pour les noms de communes et pour une liste noire de mots grossiers.

Aujourd’hui, Valentin Lacambre ne s’occupe plus d’Internet, devenu trop commercial, trop centralisé et trop surveillé à son goût. Il se consacre à la permaculture et à la biologie végétale, « des technologies non centralisables ».

Continuer la lecture de Valentin Lacambre, figure des débuts du Web 1989

Tim Berners-Lee. Il n’est pas trop tard pour changer le web

Entretien Tim Berners-Lee : « Il n’est pas trop tard pour changer le Web ». Par Martin Untersinger

L’inventeur du Web, malgré les polémiques et les remises en question, espère encore redonner à sa création ses lettres de noblesse.

Le Web fête, ce mardi 12 mars 2019, son trentième anniversaire. Désormais dominé par des géants avides de données personnelles, parasité par des opérations de manipulation en tout genre, miné par les cyberattaques et sur le point d’être « balkanisé », il n’a jamais été aussi contesté.

Pour autant, Tim Berners-Lee, qui a inventé le principe du Web il y a trois décennies dans un laboratoire suisse, est loin d’avoir abandonné tout espoir. Cet homme a déjà inventé le Web. Faut-il maintenant lui demander de le sauver ?

Quand vous avez imaginé le Web, en 1989, anticipiez-vous qu’il allait devenir si important, ou pensiez-vous plus simplement donner naissance à un outil pour scientifiques ?

Tim Berners-Lee : Non, ce n’était pas un outil seulement pour les scientifiques. J’ai toujours voulu qu’il soit plus que ça. Je voulais lier tout à tout. Depuis mon enfance, je pensais que les ordinateurs n’étaient pas bons pour faire des liens, contrairement au cerveau humain. Si vous avez une discussion dans un café et que vous y retournez cinq ans après, votre cerveau fera la connexion et vous vous souviendrez de la discussion. Je voulais construire quelque chose qui avait la propriété de lier n’importe quoi. Je ne m’attendais pas à ce qu’il soit utilisé pour tout lier ! Le point fort du Web, c’est qu’il est neutre, il a pu être utilisé pour poster des articles, des images, des vidéos, des données, des cartes… C’est pour cela que tout est en ligne désormais.

Quels sont les principaux défis auxquels fait face le Web aujourd’hui ?

En 2019, malheureusement, la liste est longue. Il y a quelques années, j’aurais pu évoquer la neutralité du Net, la vie privée ou le respect des femmes. Avant, si vous preniez quelqu’un au hasard dans la rue, il vous disait que le Web était super. Maintenant, il vous dira qu’il n’est pas digne de confiance, que c’est un endroit où on se sent manipulé, où l’on a perdu le contrôle… C’est pour cela que nous avons imaginé le « contrat pour le Web », qui appelle, notamment les entreprises des nouvelles technologies, à changer beaucoup de choses. Il demande aussi aux gens, aux gouvernements, de discuter de ce dont nous avons besoin pour faire du Web un endroit meilleur et plus ouvert.

Dans votre lettre annuelle, vous écrivez que le Web est une des causes les plus importantes pour lesquelles se battre. Vous pensez que le Web est menacé ?

Certaines tendances pourraient avoir un effet dramatique sur le Web. Déjà, celle de certains pays à bloquer des contenus.Quand le Web a commencé, c’était techniquement difficile de mettre un grand pare-feu. Plus maintenant. Des pays africains ou du Moyen-Orient ont imité la Chine en matière de censure. Certains pensent que nous allons aboutir à plusieurs webs séparés : un européen, un chinois, un américain. Or, le but du Web, c’est de pouvoir faire des liens n’importe où.

Ceux qui décident du destin du Web aujourd’hui sont les grandes entreprises de la Silicon Valley. Qu’attendez-vous d’elles ?

Le « contrat pour le Web » comprend plusieurs volets. L’un d’eux demande de s’assurer, lorsqu’on développe un réseau social où les gens passent beaucoup de temps, qu’il fait justice à l’humanité. Aujourd’hui, les réseaux sociaux sont le lieu où de nombreuses personnes sont exploitées, où on leur fait croire n’importe quoi, où des organisations politiques font tout pour que les gens votent d’une certaine manière à coup de publicités ciblées. Il faut reconstruire les outils – par exemple le retweet [sur Twitter] – de manière à ce qu’ils soient utilisés par les gens de manière constructive.

Certains patrons de la Silicon Valley disent avoir réalisé leur responsabilité vis-à-vis de la société. Mark Zuckerberg a récemment annoncé orienter son réseau social vers la vie privée. Pensez-vous que c’est trop tard ? Qu’ils sont de bonne foi ?

Je ne parlerai pas de ce cas en particulier, mais sur les 30 ans du Web, on a vu le Web 1.0, le Web 2.0… On est passé d’un Web de documents à un Web de programmes. On a vu l’apparition de moteurs de recherche incroyablement efficaces.

Le Web a connu de nombreuses évolutions, et il serait idiot de penser que son état actuel est son évolution ultime. Il n’est pas trop tard pour changer le Web.

L’un des problèmes auquel est confronté le Web est la manipulation de l’information, volontaire ou non, venant de simples internautes ou de puissances étrangères. Y a-t-il une solution à cela ?

Je suis content que vous ayez présenté les deux aspects du problème, qui sont très différents. La manipulation des gens et de l’information par des criminels et des Etats étrangers, c’est du cybercrime, de la cyberguerre. Cela a toujours existé, mais c’est pire aujourd’hui. Nous devons nous assurer que les autorités disposent de pouvoirs suffisants et soient suffisamment coordonnées pour combattre le cybercrime et remporter cette guerre numérique qui fait rage en coulisse. Son ampleur est sous-estimée par la plupart des internautes.

Le cyberespace est justement utilisé par des Etats pour des opérations d’espionnage, voire de sabotage. Est-il réaliste de penser qu’ils vont y mettre un terme ?

Bien sûr que non. Dès que vous avez un système qui permet d’acquérir de l’argent ou du pouvoir, les criminels en profitent. Quand seules les universités américaines utilisaient Internet, ils ont construit l’e-mail de manière à ce que tout le monde puisse lire les e-mails des autres. Tout le système était pensé pour un monde amical. Dès qu’ils ont ouvert le système, le spam est devenu un problème. Il faut toujours imaginer qu’il y aura des attaques.

La plupart des entreprises sur le Web acquièrent des données personnelles et vendent de la publicité. Pourquoi la vie privée a-t-elle été négligée, selon vous ?

Les médias et l’industrie des nouvelles technologies ont répété que le consommateur avait fait un pacte avec le diable, qu’il s’était débarrassé de sa vie privée pour avoir des choses gratuites sur Internet. On a dit que la seule manière de faire des affaires sur Internet, c’était par la publicité et l’exploitation des données personnelles. Je pense que c’est un mythe qui explose devant nos yeux.

Ce que la plupart de gens ne comprennent pas, c’est que leurs données ne sont pas utilisées contre eux mais contre tout le monde. Le scandale Cambridge Analytica a montré que les données pouvaient servir à manipuler les gens afin qu’ils votent d’une certaine manière. S’inquiéter de sa vie privée consistait à s’inquiéter de voir telle ou telle photo être rendue publique : mais il s’agit en fait de l’utilisation des données.

Je pense que les gens devraient avoir le contrôle de leurs données, y accéder, faire des choses intéressantes avec. Le fait que les données personnelles soient stockées et coincées dans des silos a fait perdre du pouvoir aux gens : si je veux déplacer mes données de LinkedIn à Facebook, c’est trop compliqué. Les gens ont perdu le pouvoir, notamment celui de partager avec qui ils le veulent. Redonner du pouvoir à l’individu, c’est lui permettre d’utiliser lui-même des logiciels qui intègrent ses données dans la vie de tous les jours, d’utiliser de l’intelligence artificielle, d’en retirer les bénéfices. Les gens ne réalisent pas le pouvoir que leurs données pourraient leur conférer.

Vous dites également dans votre lettre qu’il faut « cultiver de saines conversations en ligne » : comment faire ? La solution consiste-t-elle à faire plus de lois ?

Je ne pense pas que nous ayons besoin de plus de lois.

C’est quelque chose que peuvent faire les réseaux sociaux. Ces derniers peuvent changer leur interface pour que leurs utilisateurs se comportent de manière plus constructive. Vous vous souvenez du scandale qui avait éclaté lorsqu’on avait appris que Facebook avait fait des tests sur l’humeur de ses utilisateurs ? Je pense que Facebook et les autres réseaux sociaux devraient faire ça en permanence. Il faut construire des réseaux sociaux où les utilisateurs qui sont mauvais sont ralentis et ceux qui se comportent bien sont favorisés.

En Europe, plusieurs projets législatifs (directive copyright, règlement terrorisme, projet de loi français contre la haine) vont dans une même direction, à savoir mettre une responsabilité quasi régalienne sur les réseaux sociaux pour qu’ils suppriment des contenus, notamment de manière automatisée. Pensez-vous qu’il s’agisse d’un progrès ?

Je n’aime vraiment pas ça. Ce sont des projets de législation inquiétants. Je pense que cela va aboutir à la mise en place d’outils de censure massive. D’autre part, je pense que le copyright mérite une réforme d’ampleur. Je pense depuis des années que le droit d’auteur ne rémunère pas correctement les créateurs originaux des œuvres. C’est un vrai problème, en plus de ces projets de censure automatique.

Craignez-vous une balkanisation du Web, où chaque internaute aurait une expérience différente, en fonction des lois locales et des habitudes culturelles ?

Ce Web balkanisé existe déjà. Des pays censurent, pas seulement la Chine. Pendant un temps, le site du Los Angeles Times était inaccessible en France parce qu’ils ne voulaient pas se conformer au RGPD [la nouvelle loi européenne sur les données personnelles]. La balkanisation peut venir de barrières étatiques, mais aussi de problèmes inattendus liés à une loi.

Que pensez-vous du RGPD, justement ?

Le RGPD est plutôt très bien ! J’ai toujours dit que même si vous n’êtes pas en Europe, le RGPD est un bon moyen de gérer votre entreprise. Je ne sais pas si vous avez entendu parler du Data Transfer Project, c’est une initiative de Google, de Facebook et de Twitter qui vise à permettre de vous donner accès à vos données et de les déplacer d’un service à l’autre. Cela n’est pas arrivé par magie, c’est arrivé après le RGPD, qui a eu un effet international et a changé les débats autour des données personnelles.

La centralisation est-elle un problème ? Quelle solution imaginez-vous, par exemple avec votre projet de coffre-fort numérique, Solid ?

L’idée de Solid est bien de décentraliser le Web. Le problème avec ces silos, c’est que vous y entrez pour y chercher une fonctionnalité, et vous y êtes prisonnier : si vous allez sur Flickr pour stocker vos photos, vous y stockez toutes vos photos. Avec Solid, le stockage est séparé : vous pourriez utiliser Flickr comme une application qui gérerait les photos stockées où vous voulez, sur Google Drive ou Dropbox. C’est une manière de redonner du pouvoir aux utilisateurs. On détruit ces silos de données. La décentralisation permettra de revenir à un Web original où tout le monde avait son propre site Web.

Édouard Claparède. La maison des petits

https://www.unige.ch/archives/aijjr/fonds/mdp/

La Maison des Petits, créée dès 1913 comme école expérimentale et d’application de l’Institut Rousseau.

https://www.unige.ch/archives/

https://www.unige.ch/archives/aijjr/archives/

Les AIJJR : Des ressources documentaires précieuses pour l’histoire de l’éducation et des sciences de l’éducation en Suisse et dans le monde

La maison des petits


 

Claude Lévi-Strauss. Allocution prononcée le 10.06.1975. GHR 1 / 3

à l’occasion de l’inauguration de la galerie culturelle du musée national des Arts  et Traditions populaires.

« À Georges Henri Rivière. Un hommage venu du fond  du cœur, ce texte où j’ai maladroitement tenté de dire ce qu’il fit, affectueusement. »

« Quand il m’a demandé de prononcer cette allocution, M. Jean Cuisinier, conservateur en chef du musée des Arts et Traditions populaires, m’a fait un honneur qui me touche profondément et dont je le remercie. Et pourtant, je ne puis me défendre du sentiment qu’en acceptant, j’ai commis une sorte d’imposture, si modeste et en un sens risible fut mon rôle dans l’affaire qui nous réunit aujourd’hui. 

Voici bientôt quinze ans, Georges Henri Rivière me proposa d’imaginer un plan —appelé, je crois, « idéologique »— pour la galerie culturelle qui sera inaugurée tout à l’heure. Une fleur exotique que j’avais sous les yeux m’inspira une forme bizarre; je l’adoptai d’enthousiasme sans me douter qu’un gros œuvre déjà sorti de terre exigeait un quadrilatère. Pour sauver le peu qui pouvait l’être, mes amis GHR et Jean Cuisinier à sa suite durent désarticuler mon plan, rabattre ses parties les unes sur les autres, et faire enfin rentrer une composition mouvementée dans un emballage géométrique. Ce travail, est-il besoin de le dire, requit d’eux et de leurs collaborateurs infiniment plus d’ingéniosité, de patience et de talent que mon esquisse désinvolte n’en avait réclamé. C’est donc à eux tous qu’eut dû revenir l’honneur de présenter une œuvre qui, sous d’autres rapports aussi, est entièrement la leur, ma contribution initiale n’ayant en fin de compte eu d’autre résultat que de compliquer leur tâche, ce dont ils se seraient bien passer.

Mais peut-être avaient-ils une autre raison pour souhaiter qu’un ethnologue, qui s’est voué à l’étude de sociétés très lointaines, vînt saluer ici l’achèvement d’une entreprise tout entière consacrée à la nôtre. L’ethnologue n’est-il pas bien placé, en effet, pour souligner le paradoxe qu’un musée consacré aux arts populaires  de la France soit terminé presque quarante ans après celui qui, sur la colline de Chaillot, illustre les arts populaires de l’Asie, de l’Afrique, de l’Amérique et de l’Océanie ? Ce paradoxe reflète une situation réelle et qu’on a souvent dénoncée : de toutes les sociétés traditionnelles qui existent ou ont existé récemment sur la terre, celle que nous connaissons le moins bien, c’est la nôtre; ou du moins ce l’était avant que ne se dresse —tout à la fois musée, institut de recherche et laboratoire— l’édifice qui nous accueille aujourd’hui.

Aux notables d’Asie, d’Afrique et d’ailleurs qui viennent parfois me voir et me demandent quoi faire dans leur pays, je réponds que je ne peux leur donner qu’un conseil : celui de ne pas répéter nos erreurs, et instruits par notre déplorable exemple, de ne pas laisser disparaître —sinon même aveuglément détruire— des parlers, des techniques, des tours de main, des coutumes et des croyances avant de les avoir pieusement recueillis. Faute de quoi ils s’apercevront un jour que ce terreau enrichi par les siècles pour qu’y fleurisse leur humanisme n’est plus qu’un sol stérile où dépériront ses racines; et que confondus à d’autres sur une planète anonyme, ils y subsisteront comme un peuple orphelin et déshérité. Il m’arrivait parfois d’ajouter : visitez la galerie Traditions populaires : voyez tout ce qu’on y a rassemblé et faites de même, en songeant à ce qu’aurait pu être ce musée, l’eût-on constitué il y a seulement un siècle. Vous avez un peu plus de temps que nous, mais hâtez-vous…

Le génie de GHR, secondé par une admirable équipe, fut de mettre à profit cette infime marge de durée dont la plupart d’entre nous ignorions qu’on pouvait encore disposer. À force de volonté têtue, de labeur, de savoir et d’imagination, il a réussi à bloquer pendant quelques années la machine du temps, et même, pourrait-on croire, fait rétrograder ses rouages du peu qu’il fallait pour se donner du répit et découvrir au fond de quelques vallées, dans des villages délaissés par l’agitation moderne où dans la mémoire des anciens, ce qui semblait à jamais disparu et qu’il a ramené au jour. Ainsi prit forme ce musée —votre œuvre, cher GHR— dont vous écriviez en 1963 qu’il fut « créé au dernier moment où il restait encore possible de constituer son patrimoine ». Et vous ajoutiez : « Nos arts populaires agonisent depuis plus d’un siècle et notre culture matérielle les suit dans une course à la mort. Une France nouvelle naît […] une France traditionnelle disparaît dont notre musée […] sera le mémorial. »

Depuis un tiers de siècle que vous en conçûtes le projet, on put souvent douter que ce mémorial ne verrait jamais le jour. Fondé officiellement lors de l’exposition de 1937, mais relégué dans les sous-sols du palais de Chaillot, le musée allait recevoir ses premiers crédits quand éclata la guerre. Sans se laisser abattre, son animateur recourut aux « chantiers intellectuels » pour rassembler une équipe qui, de 1941 à 1946, en dépit des difficultés et parfois des dangers, sillonna la France et récolta 100 000 documents. Dès la Libération, le travail proprement muséographique reprit, mais fut interrompu de nouveau pendant deux ans par une session de l’ONU qui réquisitionna tous les locaux du Palais de Chaillot. En 1951 enfin, toujours campé dans son humble sous-sol (où cependant, il trouva moyen d’héberger pendant quelques années mon séminaire de l’École des hautes études dont ce fut la période la plus vivante et la plus féconde), le musée présenta au public sa première exposition temporaire, consacrée à la Bretagne. En 1963, il en était déjà à la vingtième, dont je me bornerai à citer les mémorables : en 1953, « Théâtres populaires de marionnettes »; en 1956, « Trésors d’art populaire dans les pays de France »; en 1959, « Mireille »; en 1962, « Bergers de France » puis « Potiers du Haut-Berry »; en 1963, « Arts et traditions des pays de France ». Dès cette époque, le nouveau siège commençait à s’élever. Après que GHR eut pris une retraite toute théorique —car jamais on ne le vit plus jeune et plus actif— il revint à Jean Cuisenier de continuer l’œuvre de son prédécesseur, non sans d’ailleurs s’assurer son aide puisqu’il lui a confié l’organisation de la galerie culturelle qui ouvrira ses portes dans un moment.

Le public pourra s’y faire une idée, combien partielle, des richesses d’un musée né il y a moins de quarante ans, et qui compte aujourd’hui dans ses galeries et ses réserves plus de 800 000 objets ou documents dont la collecte ou l’acquisition —GHR le rappelait lors d’une récente séance du Conseil artistique des musées nationaux— coûtèrent à peine la moitié de la somme que nos musées de peinture déboursent pour une toile de Fragonard ou d’un maître contemporain.

Et pourtant, c’est là France toute entière qui se révèle ici à nos yeux étonnés; France des profondeurs, dont nous ne savions rien ou si peu, citadins invétérés que nous sommes, mais en présence de laquelle nous rapprenons une des leçons d’Émile: « C’est dans les provinces reculées, où il y a moins de mouvement, de commerce, où les étrangers voyagent moins, dont les habitants se déplacent moins, qu’il faut aller étudier le génie et les mœurs d’une nation […]. Étudiez un peuple hors de ses villes, ce n’est qu’ainsi que vous le connaîtrez […]. C’est la campagne qui fait le pays. » (livre V).

On ne doit pas imaginer par là que le musée des Arts et Traditions populaires se borne à commémorer des genres de vie révolus, ni d’autres qui subsistent encore mais qu’une évolution inévitable condamne sans appel. En créant vers 1965 le Centre d’ethnologie française qu’abrite aussi ce bâtiment, GHR n’a pas seulement réalisé la première association organique entre les Musées nationaux et le Centre national de la recherche scientifique. Il a aussi infusé un esprit nouveau aux études jusque-là dites de folklore en stimulant l’intérêt pour le temps présent. Car, sous des formes imprévues qui parfois déconcertent, la vie populaire continue dans des campagnes qui changent, des provinces qui s’animent et jusqu’au cœur des cités modernes. 

À l’occasion d’un feu de la Saint-Jean, Restif de La Bretonne déplorait il y a deux siècles que les vieux usages eussent perdu leur « folie » et leur « simplesse bonace »: prétextes désormais pour abuser des filles et dévaliser les badauds. Quelle valeur aurait pourtant aujourd’hui, menée selon les règles de la méthode ethnographique, l’observation d’un feu de la Saint-Jean en place de Grève à la fin du 18e siècle ! Ce n’est pas ici qu’on répéterait cette erreur; on s’y tient, au contraire, à l’écoute du blé qui lève, on s’y montre passionnément attentif aux « faits naissants ». L’expression est de Van Gennep, nom que je m’en voudrais de n’avoir pas prononcé en ce jour et dans une maison dont tous les membres, j’en suis sûr, souhaiteraient que s’il avait vécu jusqu’à cette cérémonie qui coïncide à deux ans près avec le centenaire de sa naissance, Van Gennep eût salué en eux sa postérité.

Quel spectacle, interroge Jean-Jacques Rousseau dans sa réponse à Bordes, nous présenterait le genre humain composé uniquement de laboureurs, de chasseurs et de bergers? Et il répond : un spectacle infiniment plus beau que celui du genre humain composé de poètes, d’orfèvres et de musiciens. Voici qu’après avoir réservé pendant des siècles ses faveurs au second de ces mondes, la puissance publique reconnaît enfin les mérites artistiques du premier en lui consacrant un musée.

Elle démontre ainsi que les deux mondes sont moins éloignés qu’il ne semble :  car, dans ces galeries, nous constatons que des laboureurs, des chasseurs et des bergers peuvent être à leur façon poètes, musiciens, peintres et même orfèvres, et qu’entre l’art prétendument savant et l’art dit populaire se sont toujours produits des chassés-croisés. 

L’art populaire n’est pas seulement le conservatoire de traditions séculaires et parfois millénaires. Il est aussi un creuset, que les foyers cachés de l’âme collective maintiennent en permanence à la température de fusion. Un brassage et un rebrassage inconscients s’y opèrent, alliant des vestiges ancestraux et des créations savantes après qu’elles ont filtré du haut en bas de l’échelle sociale et que, fondues dans la masse, elles ont, si j’ose dire, troqué leurs lettres de noblesse pour un acte de naturalisation. S’il m’est permis en terminant d’émettre un vœu, ce sera qu’animés par un mouvement inverse, nos poètes, nos orfèvres, nos peintres, nos musiciens, et avec eux nos dessinateurs industriels et nos architectes, en interrogeant les vitrines de ce musée, trouvent un renouveau d’inspiration dans ce sens profond de la matière, cette convenance de la forme à la fonction, cette élégance discrète et raffinée qui sont la marque impossible à méconnaître du travail des mains : le plus près de la nature disait encore Rousseau, mais où pourtant aussi, l’art de chaque pays —et ici singulièrement du nôtre— affirme son originalité et sa grandeur. »

Laurent Le Bon. Le Buron, la tour et l’horizon. GHR 3 / 3

Laurent Le Bon « Le Buron, la tour et l’horizon » in GHR, Voir c’est comprendre, pp. 263-269 [Extraits]

[Le MNATP] cet unique musée de Jean Dubuisson, associé à Michel Jausserand, restera un geste incroyable d’audace dans un contexte patrimonial, social et écologique pour le moins contraint, tout cela à Paris, le terrain appartenant à la ville de Paris. […]
 La difficulté pour trouver un nom au musée témoigne de celle à définir la nature de son contenu à nul autre pareil. Musée des ATPN, Musée français, musée d’Ethnologie française, musée de la tradition française, musée du Folklore, Musée national populaire, musée de France, ce Louvre du peuple est finalement le musée GHR, dénomination qui faillit être retenue et qui aurait bien synthétisé sa spécificité. Le visiteur était convié à une odyssée dans une time capsule, conservatoire de la ruralité et de l’artisanat. […]

L’esprit du commissaire GHR, caractérisé par «le goût de la subversion et un classicisme très strict, le raffiné et le rustique, le savant et le populaire, la sensibilité et la rigueur» selon les mots de Claude Lévi-Strauss. […]
Sous l’influence d’artistes comme Pablo Picasso, Marcel Duchamp ou du mouvement surréaliste, c’est à un «montrage» deleuzien auquel on assiste. Extraordinaire rassemblement de ready-made, l’assemblage du MNATP crée une bande-image, une promenade cinématographique où se mêlent le diachronique et le synchronique, l’analytique et le synthétique, le processus et le résultat, le réel et la fiction, le spectaculaire et le narratif, la science et le plaisir. On bascule à chaque instant du fonctionnel au poétique, rappelant comme un immense memento mori que la culture rurale européenne est aussi menacée que celle des Dogons. Les objets du quotidien deviennent des chefs d’œuvre. Le débat sur la contextualisation et l’esthétisation des objets perd de son sens. Il y a une unité entre la fiche d’information, la vitrine, le mobilier et l’immeuble, condition d’une éventuelle mais improbable flexibilité. […]

GHR ne voulait pas de livres au mur. […] Ces microcosmes situés géographiquement et chronologiquement […] visent à l’éternité.

[…] «Avertissement : le public est invité à visiter en priorité la galerie culturelle située à ce niveau. Il y trouvera des ensembles choisis et spectaculaires, complétés d’interprétations. Il sera le bienvenu dans la galerie scientifique, située au niveau immédiatement inférieur. Qu’il sache toutefois que la présentation dans cette dernière galerie sera plus dense, plus dépouillée, moins commentée.» Voici ce qu’on pouvait lire au MNATP qui marque ainsi un jalon essentiel dans le débat sur l’existence de réserves visitables et leur juste emplacement.

[…] Autre révolution du MNATP : le monde de la recherche est présent dans le bâtiment et doit être en phase avec le projet culturel du musée. L’université et le CNRS dialoguent avec la conservation. […] Aujourd’hui […] les musées-laboratoires se font rares.

[…] Au printemps 2017, plus de quarante ans après ma première visite du musée de ma jeunesse, je descends par la rampe d’accès technique pour découvrir dans l’obscurité, les pieds dans l’eau, le résultat pathétique de plus de dix ans d’abandon du MNATP dont personne ne souhaitait s’occuper. Dans un édifice délabré où tout est en débâcle, comme sur une zone de conflit, la silhouette du promeneur se reflète à l’infini dans les vitrines vides d’un idéal déliquescent. Dans le monde institutionnel on préfère souvent attendre l’hypothétique opération chirurgicale que de prodiguer des soins réguliers. Ultime visiteur, j’erre dans ce labyrinthe, paradis noir de nos illusions perdues, débouchant, après une ascension périlleuse, sur l’horizon majestueux de la canopée du grand ouest parisien qui avait fait naître tant d’espoirs pour l’ethnologie muséale française. Malgré ce naufrage, on aurait pu garder quelques vestige de l’œuvre d’un des géants de la muséologie. Avec retard, c’est sans doute un des buts salutaires de cette exposition au Mucem et de ce catalogue. GHR lui-même avait envisagé une adaptation du musée plutôt qu’une mort lente. Et pourtant les cloisons mobiles qui devaient être le garant de la flexibilité, impossible Graal, n’ont pas bougé d’un millimètre. Le musée est devenue une ruine.

Quand une muséographie est exceptionnelle, quasiment immeuble par destination, on devrait pourtant chercher à la conserver pour tout ou partie, comme le contenu d’un monument historique. Mais comme le rappelle Jacques Hainard, le «musée est aussi assassin de la mémoire».
Trente ans : on aurait pu souhaiter une durée de vie plus longue. Mais là encore GHR fait œuvre de précurseur et se dévoile aussi comme un artiste conceptuel. Pour reprendre le titre d’un ouvrage d’entretiens d’Harald Szeemann, la passion de ce dernier, comme celle de GHR, consistait d’abord et avant tout à «écrire des expositions». Avec parfois son propre vocabulaire, sa numérotation et ses didascalies, GHR, si économe à l’écrit, a laissé avec son programme de la galerie culturelle une partition qui ne demande qu’à être réinterprétée après avoir été tant de fois remaniée. Il suffit de le relire pour retrouver l’enchantement de l’avenue du Mahatma Gandhi. Ainsi par exemple, compulsons le descriptif de la vitrine 225.06 : «Parcours Crau-Alpes en situation, en ordre de marche. Âne, éclairage de nuit, boucs et moutons conducteurs, troupeau, berger avec son couvre-chef, sa limousine, ses jambières, son bâton, un chien de parc» ou celui de l’unité écologique 421.09 : «Dans un buron de l’Aubrac. Deux buronniers, dans le buron, vers 1920, en fin de journée, fabriquent la fourme d’Aubrac : le pâtre presse le caillé; le cantalès broie la tome; la fourme de la veille est à la presse. Puis ces deux hommes se retrouvent en compagnie du bédélier et du roule à table pour le repas du soir.» […]

Une exposition et a fortiori un musée contiennent toujours une part d’autobiographie. Les vitrines du MNATP n’ont pas livré tous leurs secrets, mais le projet de vie de GHR est toujours présent (son départ à la retraite n’avait déjà été dans un certain sens que virtuel). Très peu de responsables culturels dans notre pays ont pu suivre la vie d’un établissement de la première idée jusqu’à ses premiers pas. En son for intérieur, GHR se réjouissait, peut-être un peu, de l’interminable genèse, laissant ainsi une œuvre inachevée, un work in progress… Il avait eu raison trop tôt.

Comme un renversement d’une politique centralisatrice de l’après-guerre, on aurait pu maintenir une antenne parisienne en écho à la naissance du centre marseillais. Il n’en fut rien. GHR fut prophète : il a inventé le musée à durée de consommation, et donc de vie, limitée. Le MNATP qui devait être originellement acteur de la décentralisation est devenu un brin nomade, à défaut d’être mobile. Le droit d’auteur n’existe pas dans le monde des créateurs d’exposition. Gageons que l’actualité et la pérennité des inventions de GHR n’en seront que plus vives.

Ultime paradoxe : le bâtiment devrait être détruit et, pourtant, il renaît grâce aux successeurs de celui qui ne souhaitait pas son existence. On va lui rendre sa transparence et le transformer en un lieu de création pluridisciplinaire (dans un esprit pompidolien?). Ayons confiance dans les artistes, futurs occupants, pour nous émerveiller, comme en 1975, lorsque le MNATP, ce paradis de l’illusion, matérialisant le désir fou de rassembler dans un espace la totalité des connaissances disponibles du moment, a ouvert ses portes. Á défaut d’une unité écologique reconstituée dans l’entrée de ce nouveau site de création qui aurait été un clin d’œil dérisoire à l’esprit de GHR, le Centre de conservation et de ressources à Marseille est aujourd’hui un lieu vivant, abritant les résultats des collectes de GHR et de ses équipes. Épuisé, condamné, éreinté, usé, vidé, le musée d’une certaine France n’est plus. Évidemment, personne n’est responsable de ce naufrage. La dépouille est conservée invisible, mais la palingénésie du grand homme Rivière demeure