Henri Michaux. Épreuves, exorcismes. 1940-1944

imageÉpreuves, exorcismes (1940-1944). Première parution en 1945. Collection Blanche, Gallimard. Parution : 27-02-1946 «Il serait bien extraordinaire que des milliers d’événements qui surviennent chaque année résultât une harmonie parfaite. Il y en a toujours qui ne passent pas, et qu’on garde en soi, blessants. Une des choses à faire : l’exorcisme. Toute situation est dépendance et centaines de dépendances. Il serait inouï qu’il en résultât une satisfaction sans ombre ou qu’un homme pût, si actif fût-il, les combattre toutes efficacement, dans la réalité. Une des choses à faire : l’exorcismeL’exorcisme, réaction en force, en attaque de bélier, est le véritable poème du prisonnier. Dans le lieu même de la souffrance et de l’idée fixe, on introduit une exaltation telle, une si magnifique violence, unies au martèlement des mots, que le mal progressivement dissous est remplacé par une boule aérienne et démoniaque – état merveilleux ! […] Pour qui l’a compris, les poèmes du début de ce livre ne sont point précisément faits en haine de ceci, ou de cela, mais pour se délivrer d’emprises. La plupart des textes qui suivent sont en quelque sorte des exorcismes par ruse. Leur raison d’être : tenir en échec les puissances environnantes du monde hostile.» Henri Michaux.

Bruno Latour. Face à Gaïa


Latour dit : « Ne plus être dans la nature mais face à Gaïa, [pas la terre mais cette étroite pellicule de] quelques kilomètres en l’air, quelques kilomètres en bas :  Vous êtes  central dans cette pellicule. » Le livre de Bruno Latour Face à Gaïahttp://www.bruno-latour.fr/fr/node/634. La 4e de couverture du livre dit: « James Lovelock n’a pas eu de chance avec l’hypothèse Gaïa. En nommant par ce vieux mythe grec le système fragile et complexe par lequel les phénomènes vivants modifient la Terre, on a cru qu’il parlait d’un organisme unique, d’un thermostat géant, voire d’une Providence divine. Rien n’était plus éloigné de sa tentative. Gaïa n’est pas le Globe, n’est pas la Terre-Mère, n’est pas une déesse païenne, mais elle n’est pas non plus la Nature, telle qu’on l’imagine depuis le XVIIe siècle, cette Nature qui sert de pendant à la subjectivité humaine [le paysage]. La Nature constituait l’arrière-plan de nos actions. Or, à cause des effets imprévus de l’histoire humaine, ce que nous regroupions sous le nom de Nature quitte l’arrière-plan et monte sur scène. L’air, les océans, les glaciers, le climat, les sols, tout ce que nous avons rendu instable, interagit avec nous. Nous sommes entrés dans la géohistoire. C’est l’époque de l’Anthropocène. Avec le risque d’une guerre de tous contre tous. L’ancienne Nature disparaît et laisse la place à un être dont il est difficile de prévoir les manifestations. Cet être, loin d’être stable et rassurant, semble constitué d’un ensemble de boucles de rétroactions en perpétuel bouleversement [la nature-paysage contrôlée par l’homme est devenue paradoxalement nature incontrôlable auto-destructrice de notre fragile pellicule air+terre, comme il est dit plus haut, et il devient impératif de la faire redevenir par notre action sur ou avec elle, paysage-nature vivable mais autre*]. Gaïa est le nom qui lui convient le mieux. En explorant les mille figures de Gaïa, on peut déplier tout ce que la notion de Nature avait confondu : une éthique, une politique, une étrange conception des sciences et, surtout, une économie et même une théologie. » *Décisions de la COP21 fin novembre 2015. Un premier lancement en janvier 2015 à Sciences Po : http://lantb.net/figure/?p=496. AutreLien > http://lantb.net/figure/?p=510

Nancy Huston. Quand les virilités partent en vrille

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Quand les virilités partent en vrille. Par Nancy Huston, Ecrivaine — 18 août 2016 à 17:21. Et si les jeunes hommes qui se tournent vers Daech ne toléraient pas leurs propres faiblesses ? Et transformaient leur terreur intime en une terreur politique ? Face au fanatisme, il faut prendre conscience de l’importance du corps et des pulsions. « 
Quand les virilités partent en vrille : Face au fanatisme et au populisme, comment faire entendre la parole des penseurs et des humanistes ? Sujet, donné d’avance, d’un débat auquel j’ai récemment pris part à Avignon. Le problème, c’est que l’humain ne commence pas par la religion ou la politique mais par le corps. Avant d’être un gentil penseur humaniste, fleuron de la civilisation occidentale, on est un fœtus puis un gamin, perpétuellement en interaction avec autrui. Or le fanatisme et le populisme parlent tous deux au corps, aux pulsions. Ils parlent au besoin qu’ont chaque garçon et chaque homme, différemment des filles et des femmes, d’exister, plaire, impressionner, appartenir. La parole des penseurs et des humanistes ne peut être reçue que par ceux qui mangent et dorment bien, font l’amour à peu près comme ils le souhaitent, ne craignent pas pour leur survie. Si on oublie ça, on est dans la candeur… Le vœu pieux… La suffisance… Beaucoup plus que les femmes, les hommes ont tendance à vivre leur virilité par solidarité (en se liant entre eux) et par procuration (en s’identifiant à d’autres hommes dont ils suivent et célèbrent les exploits). Dans les sociétés traditionnelles, chaque garçon était valorisé et pris en charge par le groupe d’hommes et sentait son avenir viril garanti depuis l’enfance. Grâce à des rites de passage, l’apprentissage de la chasse, de la guerre et d’un métier masculin, il avait sa place garantie dans la société. De nos jours, une majorité de garçons voient mal comment faire, quoi faire, qui imiter, à quoi ressembler, pour se sentir homme —contrairement à ce que suggère la phrase la plus citée de Beauvoir, le «devenir homme» est plus ardu que le «devenir femme». Ayant compris qu’il fallait admettre l’égalité entre les sexes, on est embêté par ce qui en pointe la différence. Pas trace d’un discours public au sujet de l’âge nubile. Or, à la puberté, les corps se réveillent à leur sexualité naissante, préparent garçons et filles (qu’ils aient ou non l’intention de procréer) à se reproduire. On ne s’aperçoit pas à quel point le corps d’un garçon, les besoins et les pulsions de son corps peuvent lui poser problème. Que doit-il faire de ses désirs ? Continuer la lecture de Nancy Huston. Quand les virilités partent en vrille

Eric Fassin. L’amok : un homme se jette dans l’espace public…

« Le terrorisme s’emploie à effacer toute nuance pour faire advenir un monde en noir et blanc. Les cibles ne seront donc pas seulement les « blasphémateurs » (telle la rédaction de Charlie Hebdo) et des juifs en tant que tels (comme dans l’Hyper Cacher) ; le 13 novembre 2015 à Paris, ou le 14 juillet à Nice, dans la foule, tout le monde est visé de manière indifférenciée. C’est pour mieux exacerber les tensions, et ainsi faire le jeu de l’islamophobie en affaiblissant ce qu’il est convenu d’appeler « l’islam modéré ». La stratégie de la terreur renvoie donc à une politique du pire. Son efficacité tient à la possibilité d’être partagée par ses adversaires. Depuis le 11 septembre 2001, explique le magazine de l’organisation Etat islamique, il est clair qu’il faut « choisir entre deux camps », entre le monde musulman et l’Occident. Et de citer Oussama Ben Laden : « Bush a dit vrai lorsqu’il a déclaré : “Soit vous êtes avec nous, soit vous êtes avec les terroristes.” Soit vous êtes avec la croisade, soit vous êtes avec l’islam. » La rhétorique du « conflit des civilisations » est ainsi revendiquée des deux côtés. Il suffit d’intervertir les étiquettes : c’est toujours la même logique binaire. Rappelons-nous Anders Breivik : le terroriste norvégien d’extrême droite (qui vient d’inspirer le « forcené » de Munich), pour justifier idéologiquement l’attentat d’Utoya (Norvège) contre de jeunes socio-démocrates, s’appuyait sur les déclarations des dirigeants occidentaux dénonçant « l’échec du multiculturalisme » ; il n’en projetait pas moins de citer comme témoin à son procès un mollah emprisonné pour menaces terroristes : tous renforçaient l’argument d’une guerre inéluctable entre « eux » et « nous ». Au fond, peu importe le camp, pourvu qu’il n’y en ait que deux. C’est pourquoi il est difficile de taxer de démence les auteurs de ces massacres insensés. Leur logique folle est celle de notre époque. On songe à l’amok, ces tueries suicidaires dont le nom est emprunté à la langue des Malais : un homme se jette dans l’espace public en tuant tout le monde autour de lui avant de trouver la mort. Selon l’ethnopsychiatre Georges Devereux (1908-1985), cette expression violente puiserait dans le répertoire des formes culturellement disponibles. Pour autant, il ne s’agit pas seulement, même s’il s’agit aussi, de troubles psychiques préexistants. On peut faire l’hypothèse complémentaire que le trouble identitaire est, autant que la cause des violences, l’effet du « conflit des civilisations »*. Continuer la lecture de Eric Fassin. L’amok : un homme se jette dans l’espace public…

Manifesta 11. What People Do for Money: Some Joint Ventures

Depuis sa création à Rotterdam en 1996, chaque session de Manifesta, biennale européenne nomade d’art contemporain, adopte l’allure d’un projet de recherche artistique qui sonde «le paysage géopolitique et psychologique européen» sur le terrain précis d’une métropole. Du 11 juin au 18 septembre 2017, Manifesta 11 se tient à Zurich.

Son titre emblématique What People Do for Money: Some Joint Ventures, est parfaitement explicite : «Trente artistes (hommes ou femmes) internationaux développent des projets avec leurs «host(s)» (hôtes) – des représentant(e)s de différentes branches professionnelles sélectionné(e)s par eux/elles-mêmes. Les résultats de ces collaborations sont exposés dans les différents lieux de travail des hôtes (appelés satellites) dans le Helmhaus et dans la Kunsthalle de Zurich et le Migros Museum vidés pour accueillir la Manifesta», ces deux institutions étant elles-mêmes incluses au sein du Löwenbräukunst, bâtiment gigantesque hébergeant aussi des galeries d’art de haut vol. Il se crée dans le temps même de la Manifesta une continuité d’espace entre elle et les galeries d’art ouvertes en simultané.

Home de Heimo Zobernig créé pour Manifesta parachève cette expérience d’immersion artistique pour le visiteur : c’est une exposition-installation artistique épousant totalement l’espace du café du Löwenbräukunst, par un effet de fondu général au noir, des murs aux corbeilles à pain et incluant une salle de projection, une salle de lecture et une librairie, instillant une ambiance studieuse et apaisante.


Heimo Zobernig, Home, la corbeille à pains.


Dans le Helmhaus, l’exposition historique, Les Métiers de la performance artistique, Karmelo Bermejo, Sophie Calle, Fernando Sanchez Castillo, Jill Magid, Jonathan Monk, Yoshua Okon, Sarah Pickering, Matthias Wermke et Mischa Leinkauf

Le troisième mode de présentation pour chaque œuvre est le film de son processus et de sa réalisation par le duo artiste-professionnel, projeté dans le Pavillon of Reflections, une plate-forme flottante en bois, «icône architecturale de la Manifesta 11» avec écran géant, tribune pour les spectateurs associée à une piscine, et toute entière dédiée au dialogue et à une forme de «vivre ensemble» autour et avec les œuvres présentées. C’est un espace de documentation dans le temps réel des pièces présentées dans la ville.


Vue d’ensemble et vue rapprochée du Pavillon of Reflections.

C’est sur ce Pavillon que se greffe la pièce la plus saisissante et paradigmatique de l’esprit de cette Manifesta, fruit du travail du duo Maurizzio Cattelan, artiste et Edith Wolf-Hunkeler, championne paralympique. Une structure métallique amarrée au sol du Pavillon, à fleur d’eau, permet de faire glisser un fauteuil roulant à la surface du lac, évoquant évidemment Jésus marchant sur l’eau. Mais Edith Wolf-Hunkeler, d’une autre manière «occupe la place principale de l’œuvre. Ses apparitions miraculeuses sur le lac ne sont pas annoncées à l’avance, mais le meilleur endroit pour y assister sera depuis le pont du Pavillon.»


Le dispositif de Sans titre de Maurizzio Cattelan et Edith Wolf-Hunkeler, et l’apparition d’Edith à la surface de l’eau.

L’orientation volontaire de l’attention des regardeurs à la relation entre création artistique et travail professionnel est confortée, par l’extrême visibilité et lisibilité de la signalétique balisant ces trois types de lieux-dits qu’on découvre depuis les bus ou à pied, lorsque nous parcourons la ville librement. L’identité visuelle de la manifestation réalisé par Ruedi Baur marie typographie et pictogrammes en une utilisation éclatante du noir et blanc. Le caractère Manifesta Grow géométrique est devenu multi-ligne et rappelle les néons publicitaires. Le système de pictogrammes associé à la typographie, dans un bel équilibre texte-image «crée une narration en figures humaines dans l’exercice de leur activité, simplifiées, autour du thème du travail, réactivant «le langage visuel imaginé dans les années 30 par le sociologue Otto Neurath et le graphiste allemand Gert Arnst, créateur de l’ISOTYPE. Chaque scènette, print collé à même les murs, signale à la fois le lieu même de la pièce artistique et ce dont elle parle.


Ruedi Baur, signalétique. Les figures humaines diagrammatiques en papier découpé et collé à même les murs dans l’espace urbain nous guident vers les lieux d’exposition.

L’ordonnateur de toutes ces prestations est le vidéaste et artiste conceptuel Christian Jankowski «choisi en raison des principes clés de sa pratique artistique : des collaborations, l’implication de nouveaux groupes professionnels jusque-là parfaitement étrangers à l’art et ses réflexions sur les formats médiatiques.»

Un dernier élément contextuel de la manifestation est la réactualisation du Cabaret Voltaire, dadaïste, pour le 100e anniversaire de sa création, sous la forme d’un cabinet de performances, ouvert aux propositions du public.

Parmi les pièces les plus dramatiques, signalons Poker de Damas de Teresa Margolles : «ayant invité une escort girl de Zurich à jouer au poker avec une de ses collaboratrices transsexuelles, celle-ci fut entre temps assassinée, et les échos de ce féminicide résonnent dans le temps de l’exposition, dans le lieu hôte, un hôtel du quartier rouge de Zurich.»

Lien http://m11.manifesta.org/fr

Liliane Terrier.

Catherine Perret. (Mi)lieux de vie, de la pédagogie à la cartographie

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« Catherine Perret revient sur les fictions cartographiques menées dans les Cévennes par Fernand Deligny. Se dessine d’emblée une distinction entre deux types de pédagogies radicales: l’une se référant à la notion d’institution scolaire et l’autre à celle de milieu scolaire ». https://www.espazium.ch/milieux-de-viede-la-pdagogie-la-cartographie. lien > http://www.arpla.fr/mu/pedagogiesexperimentales/conferences/catherine-perret. Brève bio de Fernand Deligny > http://enfantsenjustice.fr/spip.php?article73&lettre=A#alphabet. La meilleure bio plus circonstanciée : le fil des rencontres de Henri Wallon à Félix Guattari, à Chris Marker. On découvre que la caméra devait se substituer à la pratique des lignes d’erre (caméra / cartographie), comme aux exercices littéraires anthropologiques pour les élèves de Freinet.http://www.cineclubdecaen.com/realisat/deligny/deligny.htm

Philippe Nuss. Esquisse de cartographie psychique des œuvres d’Opicino de Canistris

Philippe Nuss, psychiatre et chercheur en biologie moléculaire (CHU Saint-Antoine & Université Pierre et Marie Curie, Paris) a écrit la postface du livre de  Sylvain Piron, Dialectique du monstre, enquête sur Opicino de Canistris, Zones Sensibles, Pactum serva, 2015
 Site du livre > http://dialectiquedumonstre.net/. Cette postface a pour titre :Esquisse de cartographie psychique des œuvres d’Opicino de Canistris, pp. 175-180. Extraits : «À l’instar des créations qui défient le temps, les créations d’Opicino de Canistris sont à la fois immédiatement accessibles et profondément mystérieuses. Offertes au regard du psychiatre ou de l’historien, elles fascinent d’emblée par l’intensité de leur pouvoir évocateur tant elles semblent donner consistance à ce que ces savants observateurs du monde ont progressivement compris de l’essence de leur discipline respective. Sous leurs yeux d’abord incrédules se dévoile soudain une sorte d’archétype: une quintessence de l’expressivité d’une psychopathologie pour le psychiatre: le surgissement du sujet moderne au crépuscule de l’ère médiévale pour l’historien. En scrutant de plus près leur objet, l’un comme l’autre mesurent aussi la retenue qui doit être la leur tant est grand le risque d’amalgame, de contresens, de généralisation hâtive. La précaution fait rapidement suite à l’engouement. Une approche psychopathologique classique des différentes productions graphiques d’Opicino consisterait à assembler des manifestations pathologiques (comme par exemple le délire), à identifier un mode de fonctionnement spécifique (un trouble du rapport à la réalité et au symbolique) ainsi que des éléments biographiques mettant notamment en lumière un trouble de l’ajustement social en rupture avec le fonctionnement antérieur —les différents diagrammes d’Opicino, leur conception graphique, l’étrangeté et l’atypicité de leur expression incarnant en quelque sorte, sous une forme visuelle, le dérèglement pathologique du patient. La bizarrerie, le caractère apparemment archaïque des représentations graphiques, leur juxtaposition et leur insertion dans une réticulation géométrique truffée de sentences mi-commentaires, mi-graphes, semblent construire une tentative d’explication totale du monde, preuves de sa foi en Jésus Christ autant que de sa fidélité au pape.
Continuer la lecture de Philippe Nuss. Esquisse de cartographie psychique des œuvres d’Opicino de Canistris

Mathieu Lindon. Où les psychotiques sont les employés les plus qualifiés…

« J. P. Zooey, signé Bonnie and Skype » par Mathieu Lindon
Ils s’appellent Bonnie et Clyde, c’est manifestement sous ces noms qu’ils se sont rencontrés sur Internet et ils sont à la base d’une sorte de mélange d’Attrape-cœurs et d’Ecume des jours post-postmoderne. D’ailleurs, l’auteur de Te quiero (suivi dans l’édition française d’une nouvelle où Bonnie et Clyde apparaissent marginalement) a choisi le pseudonyme (même s’il préfère le mot «présence» comme on l’apprend dans la postface de Leandro Avalos Blacha) de Zooey qui évoque J. D. Salinger, Boris Vian apparaît dans le roman (et même «un Boris Vian espagnol») et le postmodernisme y est vivement combattu et débattu. D’autres personnages s’appellent «Gros Marxxx», «Moe !» et «AbjectSensori». L’auteur est né en 1973 à Buenos Aires, Bonnie et Clyde sont jeunes, argentins et amoureux, mais c’est compliqué, l’amour. Chacun a un chat aussi. «Miaou», dit Bonnie quand Clyde théorise trop. Ils ont plein de projets : «cambrioler la bijouterie de l’hôtel Plaza», «kidnapper un lièvre de Patagonie au zoo pour le relâcher dans les bois de Palermo», «cambrioler un magasin de jouets». Le roman les décrit toujours partant enthousiastes vers ces tâches originales mais se montre elliptique quant à leur réalisation effective. L’imagination semble un carburant suffisant pour contenter les deux jeunes gens, quoiqu’elle ne les contente jamais durablement. «A cet instant, Bonnie lui demanda s’il avait peur de mourir. Clyde répondit qu’il avait davantage peur d’exister.» Le jeune homme, qui a reçu une bourse d’écriture, travaille sur un monde futuriste où les hallucinations circuleraient entre les êtres et où «les psychotiques sont les employés les plus qualifiés car les principaux outils des entreprises sont désormais l’imagination et le délire». Clyde étudie le stylisme mais gagne plutôt sa vie dans un pressing. Exemple de dialogue : «- Pourquoi tu compares toujours mes désirs à ceux d’un mollusque flottant ?, dit Bonnie/ Clyde lui répondit qu’il n’avait jamais employé cette métaphore./ – Et pourquoi tu ne l’as pas fait ? dit-elle.» Au demeurant, les désirs sont parfois assouvis, quoique ce soit un érotisme original dans son extrême simplicité littéraire. «Bonnie s’approcha et se mit à frotter son nez dans le cou de Clyde. Ensuite, ils firent des choses avec leurs parties génitales.» Ou, plus loin : «Clyde éteignit la lumière et commença à faire des trucs avec sa langue dans le vagin de Bonnie.» Les personnages essaient en fait de manifester leur humeur à chaque instant tout au long du roman. Bonnie : «J’ai très sommeil et très faim, je pourrais manger mon pied.» Plus loin : «Bonjour Clyde, aujourd’hui j’aimerais me pencher à une fenêtre imaginaire.» Il y a une élection présidentielle. «Si tu étais candidat à la présidentielle, tu choisirais quelle odeur pour le métro, toi ?» «C’est ce qui s’appelle du communisme», pense de son côté Clyde quand il demande «une enveloppe plus grande» pour voter et qu’on lui répond qu’elles sont «toutes pareilles». Clyde toujours : «Je me sens comme un oisillon en pleine nuit, au fond de son nid et pourtant désorienté.» «Il pensa à Bonnie et se sentit très triste ; il essaya de se changer les idées pour ne pas se suicider ce soir-là mais rien ne lui venait.» Ne serait-il pas en outre poursuivi par «un psychopathe postmoderne» ? «Je sens mon cœur qui mousse», écrit Bonnie (ils échangent beaucoup par Internet) qui annonce aussi à Clyde qu’elle voudrait «faire la planche dans une piscine olympique pleine de mozzarella light tiède». Comment s’engager durablement (dans une relation, un roman, en politique) quand la mobilité est la vie même, quand le dynamisme et l’apathie se succèdent selon un rythme aussi imprévisible qu’inéluctable ? Clyde imagine un hold-up avec le fric duquel ils pourraient «distribuer du yaourt glacé à tout le monde pendant un an», mais Bonnie voit encore plus loin, «une boutique qui puisse se transformer» : «Si je me lève un dimanche matin avec une envie de fabriquer des gnocchis, alors on vendrait des gnocchis. Si un autre jour, j’ai envie de réparer des choses, que ça devienne un atelier de réparation de vélos.» Elle y revient quelques pages plus loin : «Bonnie écrivit sur Skype qu’elle avait réfléchi à cette histoire de commerce qui changerait tous les jours d’enseigne. Un jour, j’aimerais bien être plombière pour fabriquer des trucs en mastic. Des chevaux et des rongeurs. Clyde dit qu’il pourrait l’aider en remplissant de mastic toutes les fissures de la vie.» «On peut s’arrêter là» est la dernière phrase du roman. Puisqu’il n’y a pas de fin, puisque ça change tout le temps.
J. P. Zooey Te quiero suivi de Tom et Guirnaldo Traduit de l’espagnol (Argentine) par Margot Nguyen Béraud. Asphalte, 140 pp., 15 €.

Guattari. Les trois écologies reduced

D’après les trois écologies, version courte originale par Félix Guattari

« La planète Terre connaît une période d’intenses transformations technico-scientifiques en contrepartie desquelles se trouvent engendrés des phénomènes de déséquilibres écologiques menaçants, à terme, s’il n’y est porté remède, l’implantation de la vie sur sa surface. Parallèlement à ces bouleversements, les modes de vie humains, individuels et collectifs, évoluent dans le sens d’une progressive détérioration. Les réseaux de parenté tendent à être réduits au minimum, la vie domestique est gangrenée par la consommation mass-médiatique, la vie conjugale et familiale se trouve fréquemment « ossifiée » par une sorte de standardisation des comportements, les relations de voisinage sont généralement réduites à leur plus pauvre expression… C’est le rapport de la subjectivité avec son extériorité – qu’elle soit sociale, animale, végétale, cosmique – qui se trouve ainsi compromis dans une sorte de mouvement général d’implosion et d’infantilisation régressive. L’altérité tend à perdre toute aspérité. Le tourisme, par exemple, se résume le plus souvent à un voyage sur place au sein des mêmes redondances d’image et de comportement.

Les formations politiques et les instances exécutives paraissent totalement incapables d’appréhender cette problématique dans l’ensemble de ses implications. Bien qu’ayant récemment amorcé une prise de conscience partielle des dangers les plus voyants qui menacent l’environnement naturel de nos sociétés, elles se contentent généralement d’aborder le domaine des nuisances industrielles et, cela, uniquement dans une perspective technocratique, alors que, seule, une articulation éthico-politique, que je nomme écosophie, entre les trois registres écologiques, celui de l’environnement, celui des rapports sociaux et celui de la subjectivité humaine, serait susceptible d’éclairer convenablement ces questions. »

« C’est de la façon de vivre désormais sur cette planète, dans le contexte de l’accélération des mutations technico-scientifiques et du considérable accroissement démographique, qu’il est question. Les forces productives, du fait du développement continu du travail machinique, démultiplié par la révolution informatique, vont rendre disponible une quantité toujours plus grande du temps d’activité humaine potentielle. Mais à quelle fin ? Celle du chômage, de la marginalité oppressive, de la solitude, du désœuvrement, de l’angoisse, de la névrose ou celle de la culture, de la création, de la recherche, de la réinvention de l’environnement, de l’enrichissement des modes de vie et de sensibilité ? Dans le Tiers-monde, comme dans le monde développé, ce sont des pans entiers de la subjectivité collective qui s’effondrent ou qui se recroquevillent sur des archaïsmes, comme c’est le cas, par exemple, avec l’exacerbation redoutable des phénomènes d’intégrisme religieux. »

« […] il n’est plus question, comme aux périodes antérieures de lutte de classe ou de défense de la « patrie du socialisme », de faire fonctionner une idéologie de façon univoque, il est concevable, par contre, que la nouvelle référence écosophique indique des lignes de recomposition des praxis humaines dans les domaines les plus variés. A toutes les échelles individuelles et collectives, pour ce qui concerne la vie quotidienne aussi bien que la réinvention de la démocratie, dans le registre de l’urbanisme, de la création artistique, du sport, etc. il s’agit, à chaque fois, de se pencher sur ce que pourraient être des dispositifs de production de subjectivité allant dans le sens d’une re-singularisation individuelle et/ou collective, plutôt que dans celui d’un usinage mass-médiatique synonyme de détresse et de désespoir. Perspective qui n’exclut pas totalement la définition d’objectifs unificateurs, tels que la lutte contre la faim dans le monde, l’arrêt de la déforestation ou la prolifération aveugle des industries nucléaires. Seulement, il ne saurait plus s’agir là de mots d’ordre stéréotypés, réductionnistes, expropriant d’autres problématiques plus singulières et impliquant la promotion de leaders charismatiques. »

D’après entretien avec Félix Guattari « Qu’est-ce que l’écosophie ? » Revue chimère, terminal n°56 http://www.revue-chimeres.org/pdf/termin56.pdf

« […] Il n’y a pas d’opposition dans mon esprit entre les écologies : politique, environnementale et mentale. Toute appréhension d’un problème environnemental postule le développement d’univers de valeurs et donc d’un engagement éthico-politique. Elle appelle aussi l’incarnation d’un système de modélisation, pour soutenir ces univers de valeurs, c’est-à-dire les pratiques sociales, de terrain, des pratiques analytiques quand il s’agit de production de subjectivité. »

Kristeva. Du « sentiment océanique »

INTERVIEW Julia Kristeva : «Pour un intellectuel, dire, c’est faire»
Par Robert Maggiori et Anastasia Vécrin

« Pour Beauvoir, la liberté est «un besoin indéfini de se transcender» qui «doit contester, en son propre nom, les moyens dont elle use pour se conquérir».

Q. : « Toute une tradition de gauche a considéré que la croyance était une sous-catégorie de la pensée. Et maintenant, elle se trouve fort dépourvue. Vous ne voulez pas être idéologue, mais négliger l’idéologie, n’est-ce pas laisser la place aux «croyances» qu’elle légitime ?

Kristeva : Depuis une dizaine d’années, je me suis intéressée à la composante anthropologique préreligieuse qu’est «cet incroyable besoin de croire». Freud le relie au «sentiment océanique»* de l’enfant dans les bras de sa mère : la reliance maternelle s’ensuit ; et à la reconnaissance réciproque, affective et protectrice, avec le premier tiers, le père. Le besoin de croire est l’aube du lien, le degré zéro de son écriture. Au départ, croire veut dire : «je donne mon cœur en attente de restitution» ; il a donné credo, foi, et crédit bancaire. Le besoin de croire satisfait, je suis capable de savoir. Les deux mouvements, croire et savoir sur le chemin de l’autonomie, sont nécessaires pour la construction de la personnalité. Mais si l’enfant est un questionneur, l’adolescent est un croyant. Il a besoin d’idéaux. Si cette quête n’est pas reconnue par lui et par les autres, elle s’inverse en punition et autopunition, vandalisme et destruction, en «maladie d’idéalité». A la Maison des adolescents, à l’hôpital Cochin, une équipe interculturelle et ethnopsychiatrique accueille des jeunes qui tentent le suicide, plongent dans l’anorexie ou adhèrent, secrètement, à des thèses complotistes contre les «impurs», pouvant se pervertir en «mal radical». Ils trouvent dans l’islam, une revanche, la «pureté» comme seule issue à leur mal-être, avec, «en prime», une communauté offensive et la jouissance morbide de la vengeance par le sacrifice. Pour les aider à investir le goût de la vie, l’équipe réinterroge le religieux, la soumission à l’«orthodoxie de masse» (Abdennour Bidar) qui, en ignorant la personne, en réduisant la femme à une proie, répand dans l’islam une culture de mort.

Q. : Contre quoi faut-il se battre ?

Kristeva : Contre le nihilisme. J’appelle ainsi le déni de la personne, la banalisation du raisonnement et le culte intégriste de la pulsion de mort portés par les prouesses de la technique et les ravages de la spéculation financière globalisée. Ce nihilisme culmine dans le mal radical, qui consiste à instrumentaliser le religieux pour déclarer certains humains superflus et les exterminer froidement. J’ose reprendre le mot usé d’«humanisme», à savoir une refondation continue de cette culture des Lumières, qui s’est détachée des religions pour fonder une morale universelle.

Par-delà et avec cette rupture, les sciences humaines affinent, inlassablement, les moyens d’élucider les croyances et les logiques des faits religieux. Mais au nom d’une paix sociale mal comprise, nous n’osons pas dénoncer, dans l’espace public, ces plis de l’islam qui flattent la pulsion de mort. Il est urgent de le faire, sans ostracisme ni caricature, en analysant comment ces logiques et dérives nous concernent. Si nous sommes incapables de les déconstruire, nous sommes complices du nihilisme. Voltaire ne mène pas seulement à Charlie Hebdo, aux feux croisés des idéologies, il mène aussi à Freud… et à Beauvoir. Une réflexion internationale sur les crispations identitaires, le fanatisme, l’éducation est plus que nécessaire. La sécularisation n’est pas une «postreligion», qui se contenterait d’opposer «nos valeurs» à «leurs dogmes». Notre ultime idéal universel n’est autre que la capacité de penser. La seule «félicité» qui aide à vivre, disait Arendt, face au déferlement du mal radical. »

‘Note

* « Le sentiment océanique représenterait à la fois l’expérience d’inclusion dans le tout et de dissolution dans le tout, et cela justifierait le rapprochement non seulement avec le maternel, mais aussi avec le négatif en tant que dissolution des liens individuels, propre à la pulsion de mort. Le négatif maternel renvoie inévitablement à un excès de présence de l’objet, correspondant à la perte de soi (tel est le champ de développement d’une éventuelle psychose), ou à l’absence de l’objet auquel on aspire nostalgiquement à s’unir, en opposition à l’hyperprésence de soi (et là nous sommes dans le champ de la mélancolie). Un exemple clinique, mis en relation avec la Reine de la nuit de La Flûte enchantée de Mozart, montre le rapport entre sentiment océanique en tant que perte extatique de soi et des limites, et sentiment océanique en tant qu’annexion au maternel et annihilation de soi ; mais il montre par ailleurs la façon dont le négatif maternel vise à annuler la fonction paternelle en tant qu’instance séparatrice. »

Andrea B. Baldassarro, Le « sentiment océanique » dans le négatif maternel
Dans Revue française de psychanalyse 2011/5 (Vol. 75)