Naomi Klein : « Nous avons exporté notre mode de vie fondé sur le gaspillage dans tous les coins du monde »

Propos recueillis par Simon Roger, Audrey Garric et Antoine FlandrinPublié le 06 novembre 2019 à 04h26 – Mis à jour le 06 novembre 2019 à 13h51Lecture 16 min.

L’essayiste fait le lien, dans son nouveau livre, entre crise climatique et montée des nationalismes.
Cet entretien est issu du hors-série « Générations climat », publié par Le Monde le 25 octobre.

A une époque où les océans montent autant que les flots de haine, la militante écologiste et anticapitaliste canadienne Naomi Klein publie mercredi 6 novembre un nouveau livre, Plan B pour la planète. Le New Deal vert (Actes Sud, 416 pages, 23 euros), qui défend l’adoption d’un New Deal vert comme solution à la crise climatique et sociale. Ce programme, inspiré par celui du président américain Franklin Delano Roosevelt dans les années 1930, prône un changement radical pour atteindre la neutralité carbone en dix ans, en investissant massivement dans les énergies renouvelables, en soutenant l’emploi et en aidant les plus pauvres. Il est soutenu par une partie des candidats démocrates à l’élection présidentielle américaine de 2020.

L’essayiste, auteure de nombreux essais à succès, dont No Logo. La tyrannie des marques (Actes Sud, 2002) et Tout peut changer. Capitalisme et changement climatique (Actes Sud, 2015), juge que c’est à la condition d’un New Deal vert que l’on pourra éviter le risque d’une« barbarie climatique » : la montée des nationalismes et du suprémacisme blanc qui se nourrit du dérèglement climatique.

Si l’on échoue à mettre en place un New Deal vert, on risque de sombrer dans une « barbarie climatique », dites-vous. Quels en sont les ressorts ?

Naomi Klein : Ce que j’appelle « la barbarie climatique », c’est cette idéologie brutale qui, pour faire face au réchauffement climatique, construit des forteresses à nos frontières, des centres de détention, afin de criminaliser les personnes en quête de sécurité et qui en revient à la hiérarchie entre les hommes. Selon cette idéologie, certaines vies comptent plus que d’autres ; certains sont meilleurs en vertu de la couleur de leur peau ou de leur religion.

Cette barbarie est déjà à nos frontières. Nous le voyons aux Etats-Unis : les politiques d’expulsion séparent les familles de migrants ; certains d’entre eux sont placés dans des centres de détention comparables aux camps de concentration. Nous le voyons en Europe : le gouvernement italien interdit l’accostage des navires, criminalise les bateaux humanitaires qui osent sauver des vies, place les migrants en détention au large de la Libye.

Ce n’est pas une coïncidence si, au moment où notre planète est frappée par une crise climatique, l’idéologie suprémaciste, les formations politiques d’extrême droite et les crimes racistes ont le vent en poupe. Certes, ce n’est pas seulement à cause du réchauffement climatique que cette vague de migration existe, mais c’est un facteur important. Parmi les sept millions de personnes déplacées au cours des six premiers mois de 2019, nombre d’entre elles ont quitté leur foyer à cause du réchauffement. C’est le cas en Amérique centrale : les cinq années consécutives de sécheresse sont l’une des principales conséquences du départ massif des migrants du Guatemala et du Honduras. La violence domestique, les guerres civiles sont toutes aggravées par le réchauffement climatique.

Nous sommes entrés dans une ère de migration de masse et les espaces de sécurité disponibles pour les humains sur cette planète se rétrécissent. Si nous ne voulons pas nous adapter de cette manière au changement climatique, nous allons avoir besoin d’un changement radical de valeurs. Celles-ci devront reposer sur les droits de l’homme et non sur la nationalité, la couleur de peau, la religion ou le compte en banque.

Vous réfléchissez à ces problématiques depuis de nombreuses années. Votre analyse a-t-elle évolué dans le temps ?

Quand j’ai commencé à écrire sur ce sujet, je pensais que le plus gros problème était le fait que l’extrême droite raciste niait le réchauffement climatique. Je prends conscience aujourd’hui qu’il y a encore plus effrayant. Désormais, l’extrême droite raciste ne nie plus le changement climatique, mais utilise les bouleversements écologiques comme un carburant du nationalisme.

Ce que j’ai également appris pendant ces années, c’est que le réchauffement climatique est également un problème pour la gauche traditionnelle qui aime parler de redistribution des richesses mais pas des limites de ce que notre planète peut supporter en termes d’extraction.

Quels signes vous permettent de dire que nous sommes à l’aube d’un New Deal vert ?

Le New Deal vert ne viendra ni de la droite ni du centre traditionnel. Il ne pourra se faire sans l’aide de la gauche. Actuellement, un changement se produit à l’intérieur des partis politiques, qui me pousse à croire qu’un New Deal vert est théoriquement possible.

Il y a, par exemple, aux Etats-Unis, une compétition pour la direction du Parti démocrate. Certains candidats, dont Bernie Sanders et Elizabeth Warren, défendent des programmes qui visent à redistribuer les richesses et à remettre en cause le consensus libéral qui prévaut à Washington depuis quarante ans. D’autres acteurs politiques de gauche, plus jeunes, comme Alexandria Ocasio-Cortez, qui appartient à la génération ayant grandi avec la crise financière de 2008, se sont également lancés en politique pour contester ce consensus.

Peut-on totalement remettre en cause notre modèle économique et s’opposer à l’un de ses piliers, le secteur des énergies fossiles ?

Une partie du problème réside dans le fait que les entreprises du secteur des énergies fossiles financent les campagnes électorales des partis politiques de droite, mais également du centre, et qu’elles sont libres de répandre des fausses informations à la radio et à la télévision. Je pense qu’il faudrait, in fine, bannir le financement des campagnes par des entreprises privées pour ne garder que les fonds publics.

C’est le sens de la très ambitieuse campagne lancée par les jeunes du mouvement Sunrise aux Etats-Unis, qui ont obtenu de nombreux politiciens qu’ils s’engagent par écrit à ne plus toucher de dons de la part des entreprises du secteur des énergies fossiles. Ces derniers temps, nous avons assisté à un important mouvement de désinvestissement des entreprises du secteur des énergies fossiles.

Ce qui importe à présent, c’est de montrer que ce secteur est, d’un point de vue moral, l’équivalent de celui des fabricants de tabac dans les années 1990, lorsqu’il est devenu impossible pour ces derniers de financer des campagnes politiques, de diffuser des publicités et de faire connaître leur point de vue. Il faudrait que les médias cessent de diffuser des publicités d’entreprises du secteur des énergies fossiles. Le contexte politique sera alors favorable pour adopter des politiques de transport public neutre en carbone.

Les propositions que vous formulez s’inscrivent dans la durée. Comment échapper au court-termisme des politiciens ?

Il y a un vrai changement dans l’opinion publique sur la question climatique, l’an dernier, auquel les politiciens sont très attentifs. Dans beaucoup de pays, les sondages montrent que les gens considèrent la lutte contre le réchauffement comme une des priorités les plus urgentes au même niveau que l’emploi et la santé.

Quand Barack Obama a été élu à la présidence des Etats-Unis, en 2008, les démocrates classaient le changement climatique en bas de leur liste de priorités, même s’ils assuraient s’en soucier. Ce faisant, ils ont envoyé un message clair aux politiciens qui en ont conclu que l’inaction sur ce sujet n’aurait pas de coût politique. Mais à présent, alors que se profilent les primaires du Parti démocrate [en vue de l’élection présidentielle de 2020], le climat est la priorité numéro un après la santé pour nombre de leurs électeurs. Le calcul à court terme est donc en train de changer.

Il en va de même au Canada. Le premier ministre, Justin Trudeau, est perçu comme un hypocrite. En 2015, à peine élu, il s’était rendu à la conférence mondiale sur le climat à Paris, la COP21, où il avait annoncé le début d’une « nouvelle ère », vantant « le leadership climatique du Canada ». Tout ça pour dépenser, en rentrant au pays, des milliards de dollars pour obtenir l’extension d’un oléoduc. Cette « trahison climatique » est l’une des raisons pour lesquelles il n’a pas réussi à maintenir sa majorité absolue au gouvernement. Il a trahi les peuples autochtones.

Pourtant, le même Justin Trudeau manifeste dans les rues avec les jeunes en grève pour le climat…

Oui, et ces jeunes lui ont fait remarquer qu’au lieu de manifester, il ferait mieux de faire des lois et d’introduire de nouvelles politiques pour lutter contre le réchauffement climatique ! Il a essayé de s’en sortir grâce à la politique des symboles. Le président français, Emmanuel Macron, est aussi très bon à ce jeu-là. Mais je pense que les gens en ont assez de ce type d’hommes politiques qui ne fait pas avancer les choses.

Vous semblez plus critique envers Emmanuel Macron ou Justin Trudeau qu’envers des dirigeants ouvertement climatosceptiques, tels Donald Trump ou Jair Bolsonaro…

Pour moi, Trump, Bolsonaro et leurs semblables qui barrent allègrement la route de la lutte contre le changement climatique ont déjà leur place en enfer. Trump ne cesse d’attaquer les réglementations environnementales, Bolsonaro a ouvert l’Amazonie à l’élevage bovin, évincé les populations autochtones et encouragé les incendies à grande échelle. Je ne suis pas plus critique envers Macron et Trudeau qu’envers Trump et Bolsonaro. Mais je pense qu’il existe un cynisme à l’œuvre, une duplicité, chez ces personnalités qui se présentent comme des leaders du climat, et qui, en réalité, font l’inverse de ce qu’elles disent dans bien des cas.

Je pense qu’au final les politiciens sont plus cyniques que ceux qui disent qu’ils ne croient pas au réchauffement climatique et qui pensent que l’argent est plus important. Il est plus facile de comprendre quelqu’un qui nie le réchauffement climatique que ceux qui, à l’instar de Trudeau ou de Macron, tiennent un double langage.

Mais la raison pour laquelle je me concentre davantage sur eux, c’est parce qu’ils sont davantage susceptibles de céder à la pression. Je ne pense pas qu’il soit possible de faire pression sur Trump ou sur Bolsonaro pour qu’ils adoptent de meilleures politiques. Ils ne se soucient guère de ce que disent les personnes qui manifestent dans les rues.

Les politiciens du centre et de gauche, en revanche, ne peuvent se permettre d’ignorer des manifestations comme celles que nous avons vues : 4 millions de personnes dans le monde le 20 septembre, et plus de 600 000 à Montréal le 27 septembre. C’est historique. Trudeau ne peut l’ignorer. Nous devons mieux utiliser notre énergie pour nous concentrer sur les personnes qui peuvent vaciller. Mon objectif en ce qui concerne Trump est de le faire battre à la prochaine élection.

En France, l’augmentation de la taxe carbone a déclenché l’an dernier un vaste mouvement social, les « gilets jaunes ». Comprenez-vous cette réaction ?

Il y a beaucoup de leçons à tirer de la crise des « gilets jaunes ». Je ne pense pas que la hausse de la taxe carbone soit l’unique raison de ce soulèvement. Cela fait partie d’une tendance que nous observons à l’échelle mondiale : certaines politiques de lutte contre le changement climatique sont considérées par les travailleurs et travailleuses comme inéquitables, parce que, pour eux, le coût de la vie continue d’augmenter, alors que les gros pollueurs, les très riches, ont la possibilité d’accumuler toujours plus de richesses grâce aux abattements fiscaux.

Il existe de nombreux exemples où l’on perd du terrain et du temps, notamment là où une réponse au changement climatique est imposée de manière structurellement injuste. En effet, nous savons que les 10 % des personnes les plus riches du monde sont responsables de 50 % des émissions de gaz à effet de serre au niveau mondial. Donc, quand vous demandez aux travailleurs lambda de payer plus, il va y avoir une réaction en retour. Aussi parce que ces travailleurs sont soumis à un stress énorme, parce que les prestations sociales diminuent, parce que les conditions de travail sont plus précaires et les syndicats affaiblis.

Mais, si on regarde l’histoire, on se rend compte qu’il y a eu des moments où la société a été disposée à faire des sacrifices dans l’intérêt général, comme pendant la seconde guerre mondiale lorsqu’il y a eu le rationnement. Au Royaume-Uni, aux Etats-Unis et au Canada, les riches ont dû sacrifier plus que les pauvres. Nous attendons depuis si longtemps ce type de sacrifice. Aujourd’hui, la tâche est si grande qu’une plus grande justice sociale n’est pas négociable. Si nous ne le faisons pas, la réaction sera massive et le contrecoup sera terrible.

Vous estimez que le réchauffement climatique est une priorité pour nombre d’électeurs. Comment convaincre ceux pour qui ce n’est pas une urgence ?

L’atout de ce New Deal vert, que je préconise, serait d’être à la fois un plan pour le climat afin de réduire radicalement nos émissions mais aussi un plan en faveur de l’emploi. Et pas n’importe quels emplois. Il va falloir veiller à ce que ces emplois générés par l’économie verte soient rémunérés au même niveau que les emplois dans les énergies fossiles.

Cette transition devra être démocratique. L’idée, c’est de concevoir des services qui pourront améliorer la vie des gens, comme des transports en commun ou des garderies. C’est ce que j’appelle le concept du « luxe public », une infrastructure publique qui donne accès à la nature, aux arts, augmente la qualité de vie des personnes. L’argument le plus puissant que la droite ait utilisé a longtemps été qu’il fallait choisir entre l’emploi et l’environnement. On l’a vu très clairement en France avec les « gilets jaunes » et leur slogan : « Vous vous souciez de la fin du monde, nous nous soucions de la fin du mois »

Aux Etats-Unis, nous avons besoin d’un candidat qui se présente contre Donald Trump avec la promesse d’un New Deal vert qu’il mettra en place dès le premier jour de son entrée en fonctions. Plus les gens ressentiront les avantages tangibles de ce New Deal, plus cela changera l’état d’esprit des républicains.

C’est ce qui s’est passé pendant le New Deal initial, lorsque Franklin Delano Roosevelt a mis en place le Civilian Conservation Corps, en 1933, qui consistait à planter des milliards d’arbres et de pelouses et qui est devenu le projet le plus populaire de cette administration. Roosevelt l’a fait dans les régions rurales d’Amérique qui avaient voté contre lui en 1932. Les communautés des démocrates et des républicains ont ensuite vu les avantages qu’ils en obtenaient en matière de services et d’emplois.

Quand Roosevelt s’est représenté en 1936, il a été réélu avec une majorité beaucoup plus large. La plupart des Etats acquis aux républicains ont alors basculé dans le camp démocrate. Les gens ne seront pas convaincus par la théorie, mais par la pratique.

En quoi le mythe fondateur des ressources inépuisables, que vous qualifiez de « péché originel », a fait obstacle à la prise de conscience et à l’action pour le climat ?

Cela a joué un rôle considérable. Le changement climatique n’est pas seulement une crise écologique, mais aussi une crise spirituelle. Nous avons grandi avec une vision du monde où la nature était illimitée. Nous avons exporté notre mode de vie fondé sur le gaspillage dans tous les coins du monde, y compris dans des pays [comme la Chine ou l’Inde] dont les populations sont beaucoup plus importantes que les nôtres. Nombre d’entre nous ont par ailleurs souscrit à l’idée que la technologie pourrait résoudre tous les problèmes que nous avons créés.

Mais l’idée du philosophe britannique Francis Bacon (1561-1626), selon laquelle la nature est une machine dont nous pouvons être le maître, a échoué. Elle est totalement remise en question par le réchauffement climatique : lorsque nous faisons face à un ouragan de catégorie 5 ou à une sécheresse sans fin, nous réalisons que nous ne sommes pas aussi puissants que nous le pensions. Nos actions provoquent des réactions même si leurs effets se manifestent avec du retard. C’est pourquoi il est important de promouvoir l’art et les nouveaux récits, notamment ceux des peuples qui ont des visions du monde, des cosmogonies différentes des idéologies que nous avons développées dans nos pays.

Vous louez les « superpouvoirs » de la jeune militante suédoise Greta Thunberg. Comment expliquez-vous le flot de critiques auquel elle doit faire face ?

Le fait que des adultes, dont certains personnages très puissants, chefs de parti politique, attaquent une fille de 16 ans sur son apparence et parce qu’elle est autiste, est désespérant. Mais ces attaques n’ont rien à voir avec Greta, qui, d’ailleurs, le sait. Elles tiennent au fait qu’elle exerce une influence, qu’elle appartient à un mouvement en pleine croissance qui a un impact réel et qui est terrifiant pour les personnes déterminées à protéger un statu quo qui est, pour eux, rentable.

Ce mouvement de la jeunesse peut-il perdurer ?

Les jeunes sont radicalisés par ce qu’ils apprennent à l’école et par ce qu’ils voient dans les documentaires sur la nature. Soit ils vont continuer à se mobiliser et à essayer de changer le monde, soit ils vont devenir extrêmement déprimés. Beaucoup d’entre eux vivent déjà une crise existentielle qui se renforce à mesure qu’ils comprennent ce qui est en train de disparaître. J’espère donc que ce mouvement va continuer de croître et que les adultes vont se joindre à eux comme ils le demandent.

Il serait dangereux de considérer le réchauffement climatique comme le problème de cette génération. Les jeunes des Etats-Unis et d’Europe comprennent qu’ils se battent pour leur vie, car ils savent que dans onze ans la donne climatique va empirer. Quand ils font le calcul, ils se rendent compte qu’ils auront alors 30 ans. Certains se demandent s’ils voudront avoir des enfants. Mais si vous allez aux îles Marshall ou au Bangladesh, les gens ressentent également cette menace existentielle.

Par conséquent, nous n’avons pas seulement besoin d’un mouvement de la jeunesse, mais aussi d’un mouvement de masse incluant tout le monde. Poser le problème en termes de fracture générationnelle ne va pas nous aider. Cela dépolitise le mouvement. Ce dont nous devons parler, c’est du système économique et non de ce qu’une génération a fait à la suivante.

Parvenez-vous à garder le moral face à la crise climatique ?

Partout où je vais, je rencontre des jeunes qui sont plus déterminés que jamais. Même si j’ai peur et que je doute comme tout le monde, ces jeunes m’inspirent au quotidien et c’est ce qui me fait avancer. Cela m’aide que je sois connectée à ce mouvement en plein essor.

Pensez-vous, comme le romancier américain Kim Stanley Robinson que vous citez en épigraphe de votre livre, que « tout est encore possible » ?

Nous sommes responsables d’une menace d’extinction, nous avons perdu des parties importantes de nos systèmes planétaires : une grande partie de la calotte glaciaire de l’Arctique, de la barrière de corail et de l’Amazonie. Donc non, ce n’est pas vrai : à ce stade, tout n’est pas possible. Chaque jour, des espèces disparaissent à cause du réchauffement climatique. D’innombrables vies humaines également.

Ce que nous avons encore le pouvoir de faire, c’est de tenter de maîtriser le réchauffement de la planète au-dessous d’un niveau catastrophique et incompatible avec la civilisation humaine. Nous avons également le pouvoir d’introduire des politiques sociales qui nous aident à rester attachés à nos valeurs humaines alors que nous entrons dans cette ère de choc planétaire. Nous avons donc besoin d’une stratégie qui nous aide à prendre soin de chacun d’entre nous et à maintenir notre humanité, car ce qui me fait peur plus que la météo, c’est ce dont les humains sont capables quand ils sont confrontés les uns aux autres dans un contexte de pénurie.

Laurent Jean-Pierre. In Girum

INTERVIEW in Libération
Laurent Jeanpierre : «Le mouvement des gilets jaunes a permis à beaucoup d’inventer une parole politique
Dans «In Girum», le professeur de science politique lit l’évolution des mouvements sociaux à partir de l’expérience des gilets jaunes. Il voit s’ouvrir un nouveau cycle de mobilisations, centrées sur l’échelle locale, et où les réseaux sociaux jouent un rôle structurant.

Qu’adviendra-t-il des gilets jaunes ? Si l’été n’a laissé sur les ronds-points que quelques irréductibles (lire Libération des 27 et 28 juillet),ils sont attendus à Biarritz ce week-end pour le contre-sommet du G7. Impossible de prédire si la mobilisation reprendra de l’ampleur à l’occasion de la réforme des retraites, du premier anniversaire du mouvement, le 17 novembre, ou lors des municipales. Mais l’incertitude sur l’avenir n’empêche pas de réfléchir à ce que ce mouvement social révèle des nouveaux modes de mobilisation et de contestation. C’est ce que fait Laurent Jeanpierre, professeur de science politique à l’université Paris-VIII, dans son essai In Girum. Les leçons politiques des ronds-points (La Découverte, en librairies le 29 août). S’appuyant sur les premiers travaux d’analyse menés «à chaud», il voit dans le mouvement des ronds-points l’indice d’une «relocalisation» des mobilisations citoyennes, dont les préoccupations porteraient désormais en priorité sur les questions liées à la sphère de la «reproduction» : l’ensemble de ce qui assure la pérennité de notre espèce, de l’écologie au logement et à l’éducation.

D’après vous, nous entrons avec les gilets jaunes dans un nouveau cycle de mobilisations. Pourquoi ?

Il n’y a pas de rupture nette : en France, on a cru après 1968 à la mort des institutions du mouvement social comme les syndicats, or elles sont toujours présentes, quoique fragilisées. En revanche, si on inscrit les gilets jaunes dans une séquence qui inclut la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, Nuit debout, le mouvement des places aux Etats-Unis, en Espagne ou en Grèce, on observe des glissements qui permettent d’envisager le début d’un nouveau cycle. Ce sont des mouvements d’échelle locale qui concernent des groupes sociaux différents. Ces luttes locales se multiplient, laissant supposer une relocalisation de la politique. Seront-elles assez solides pour se développer et tenir ? C’est la question.

La nouveauté réside-t-elle dans les cadres théoriques ou dans les conditions pratiques de la mobilisation ?

L’un des paris du livre, qui ne porte pas strictement sur les gilets jaunes mais raisonne à partir de ce mouvement, c’est justement de mettre en rapport deux tendances. La première est plutôt d’ordre pratique, il s’agit des formes effectives prises par la politisation locale : la façon dont les ronds-points ont été investis en est le meilleur exemple, c’est l’élément d’originalité et de nouveauté du mouvement plus que les émeutes des centres-villes. La seconde tendance est d’ordre théorique, et renvoie à la façon dont la commune et le local ont été pensés comme des échelles privilégiées de l’action politique, chez le théoricien anarchiste Murray Bookchin, lui-même critiqué par le géographe marxiste David Harvey. Ces deux éléments ne devaient pas nécessairement se rencontrer, sauf chez ces quelques intellectuels curieux de ce qui se produisait sur le terrain. Et pourtant, ils se sont bel et bien croisés avec les gilets jaunes, signe que quelque chose s’est produit.

Ce «quelque chose» doit beaucoup aux réseaux sociaux. Est-ce une originalité ?

J’ai un peu analysé les révoltes arabes en 2011, qui n’étaient pas des «révoltes Facebook» : les réseaux de mobilisation préexistaient, et les médias sociaux n’ont été qu’une chambre d’écho, un accélérateur. Inversement, les sociabilités électroniques ont eu un effet structurant pour les gilets jaunes : elles leur ont permis de se sentir légitimes à la participation politique, et ce d’autant plus que l’algorithme de Facebook avait changé quelques mois avant les gilets jaunes pour favoriser les publications issues des amis et connaissances de la sphère locale. C’est d’autant plus important que le taux d’adoption de Facebook dans les foyers des classes populaires et moyennes françaises a été très rapide, jusqu’à devenir la principale source d’information, comme l’a souligné la sociologue Dominique Pasquier.

Vous constatez dans le livre que les revendications liées au travail ont été quasi absentes. Comment l’expliquer ?

Dans leurs propos et leurs revendications, les gilets jaunes ont globalement laissé de côté les problématiques de la production et de l’organisation du travail. Si on raisonne à l’échelle du mouvement, il faut distinguer deux moments : une phase ascendante à partir de novembre 2018, puis une phase de déclin qui débute avec la destruction des abris sur les ronds-points fin janvier 2019. Dans la première période, on observe un des effets quasi miraculeux du mouvement : des divisions très ancrées dans les imaginaires, entre «ceux qui bossent» et «ceux qui ne foutent rien», s’estompent (elles reviendront lors du déclin du mouvement). C’est un moment de découverte et d’intercompréhension entre les fractions basses des classes moyennes et les classes populaires défavorisées. Cela montre que la revendication initiale des gilets jaunes n’est pas salariale, puisqu’elle regroupait, du travailleur précaire au RSA au patron de PME, des personnes aux niveaux de revenus très variables. Il en va de même de la réponse gouvernementale, qui a pris la forme d’une prime et pas d’une revalorisation du smic. La mobilisation était d’abord liée au pouvoir d’achat et aux dépenses contraintes : fiscalité, coût de la vie, des transports, de l’énergie, du logement. C’est la raison pour laquelle la CGT comme de nombreux leaders politiques de La France insoumise ou du NPA ont eu des réticences ou des difficultés à soutenir le mouvement. S’ajoute à cela le fait que le gouvernement n’a pendant longtemps rien demandé au patronat. Pourquoi Emmanuel Macron et son gouvernement ne se sont-ils pas adressés au Medef pour calmer la crise en affirmant que le pouvoir d’achat ne relève pas exclusivement de l’Etat, mais dépend aussi du salaire ? C’est un symptôme de la codépendance de ce gouvernement et du patronat.

Peut-on dire que le rond-point a pris le relais de l’usine ou de l’entreprise comme lieu de politisation ?

Il faut s’accorder sur ce qu’on appelle politisation. Les professionnels de la représentation que sont les politiciens, les journalistes ou les chercheurs ont des présupposés assez forts sur sa définition : ce seraient d’abord des discours, si possible cohérents du point de vue idéologique. Avec une telle conception, on s’interdit de voir d’autres modalités de politisation qui apparaissent pourtant si on regarde ce que les gens ont échangé sur les ronds-points et sur les réseaux sociaux : beaucoup disaient à la fois qu’ils ne s’intéressaient pas à la politique des représentants et qu’ils découvraient la politique. Le mouvement a ainsi eu une fonction d’éducation populaire qui peut être l’une des clés d’explication de sa durée : il a permis à beaucoup d’inventer une parole politique et de se réapproprier les discours politiques des représentants. On les a traduits, discutés, on a construit une compétence politique spécifique. On peut donc parler de politisation, même si cela ne débouche pas sur un discours politique cohérent. D’une certaine manière, le fait que le discours idéologique soit traversé de contradictions, d’incohérences, d’inventaires de revendications à la Prévert, fait partie de la durabilité du mouvement, car on parle de plein de choses sans penser à les unifier.

Avec un attachement aux sujets concrets que l’on entend comparativement peu chez les représentants.

Cette politisation anti-intellectualiste et anti-idéologique a conduit à partager des récits d’expérience quotidienne qui sont en grande partie inaccessibles aux représentants, parce qu’ils ont des expériences vécues totalement étrangères, mais surtout – c’est notable pour les partis de gauche – parce qu’ils ne sont plus en mesure d’avoir accès à cette expérience ordinaire. Un des éléments frappants en lisant les premiers témoignages, c’est l’inquiétude concernant l’avenir. On a beaucoup insisté sur les problèmes du quotidien immédiat, le fait de ne pas joindre les deux bouts, mais on a oublié que ce ne sont pas les plus pauvres qui sont dans le mouvement. En moyenne, ce sont des personnes gagnant environ 1,5 fois le smic. Ce sont aussi souvent des gens qui sont endettés, qui n’ont pas la possibilité d’une ascension sociale pour leurs enfants alors même qu’ils ont un emploi et ne sont pas précaires. Effectivement, cela ne suffit pas, et cette difficulté de projection dans l’avenir pour ceux que j’appelle les «entravés» est un trait important.

Comment le pouvoir s’est-il adapté à cette situation inédite ?

On a noté à juste titre des points communs entre les gilets jaunes et «l’entreprise Macron», comme le «ni droite ni gauche» sur le plan idéologique. Macron s’efforce de détruire ce clivage, et les municipales de l’an prochain permettront de voir s’il bénéficie d’une base locale assez forte pour cela. Chez les gilets jaunes, beaucoup d’électeurs sont capables de voter aussi bien à l’extrême gauche qu’à l’extrême droite et, plus encore, de ne pas voter. On constate aussi une défiance partagée vis-à-vis des médiateurs de la politique, journalistes, corps intermédiaires voire élus locaux. Macron dirige un gouvernement très centraliste et vertical, qui a négligé les maires durant une bonne partie du mouvement, et qui n’est donc pas en mesure d’actionner les leviers de médiation habituels. Cela nécessite d’inventer un nouveau type de réponse aux mouvements sociaux. Je fais l’hypothèse que la manière française sera «un peu plus de répression, un peu plus de participation». Cela pourrait d’ailleurs être, plus largement, la forme de gouvernement des mouvements sociaux caractéristique du néolibéralisme autoritaire.

Ce développement de la démocratie participative n’est-il pas une façade, comme on a pu le dire du grand débat ?

Le dispositif du grand débat, avec la non-prise en compte de ce qui se disait hors des thèmes imposés, est apparu aux spécialistes comme une parodie de dispositif participatif. Mais au-delà, on assiste à une multiplication de ces dispositifs. Ce sera un autre enjeu important des municipales : la question n’est pas de savoir si des maires vont rejoindre LREM, mais ce qu’ils vont faire pour être élus par leurs administrés des ronds-points. Vont-ils faire entrer des gilets jaunes dans leurs listes ? Promettre du participatif local pour faire droit à la colère qui s’est exprimée ? Cela engage assez peu, et devrait apparaître dans les programmes. Est-ce que ce sera suffisant ? Pas sûr : il me semble aussi que les mouvements sociaux qui prennent la forme d’assemblées de discussion imposent des formes d’abstraction politique déconnectées des conditions réelles d’existence, tout le contraire de ce que défendaient au départ la plupart des gilets jaunes. Nuit debout est un bon exemple de cette abstraction : c’était un mouvement pour des gens qui voulaient écouter des discours et cartographier des idées. Les tentatives «assembléistes» que l’on observe autour des gilets jaunes risquent ainsi de résorber le mouvement dans la grammaire classique de la gauche, issue de 1968.

Vous abordez l’écologie à la fin du livre. Peut-elle devenir la nouvelle matrice des mobilisations de demain ?

Je ne cherche pas à «verdir» les gilets jaunes. S’ils ne sont pas les «anti-écolos» que l’on a dépeints au début du mouvement, reste qu’ils n’ont pas convergé avec les militants écologistes des marches pour le climat, notamment parce que ces deux groupes sont très différents sociologiquement. Néanmoins, au-delà du seul cas des gilets jaunes, et puisque le travail n’est plus un ressort politique structurant, il n’y a pas mille autres endroits où trouver un élément mobilisateur englobant. Je pense que c’est la «sphère de la reproduction» qui joue déjà et qui jouera ce rôle. Cette notion, issue des pensées marxistes et féministes, désigne l’ensemble de ce qui assure la pérennité de notre espèce, et qui inclut notamment l’alimentation, le logement, le travail domestique, l’éducation, le care, la nature. L’idée que ces combats ne sont pas déconnectés commence à s’imposer.

La ZAD peut-elle fournir un modèle d’action pour les (futurs) militants de cette sphère de la reproduction ?

C’est l’exemple d’une lutte collective dont le projet politique, d’échelle communale, a fait converger les préoccupations autour de la reproduction. A ce titre, la ZAD a été une sorte d’expérience totale. Mais les raisons de son existence ainsi que la sociologie de ses participants aboutissent à une configuration difficile à transposer telle quelle. C’est pourquoi, même s’il y a une proximité entre les cabanes de Notre-Dame-des-Landes et celles des ronds-points, je ne dirais tout de même pas que la ZAD est l’horizon des gilets jaunes. Les politiques autonomes du local restent encore à inventer.

Picketty. L’illusion de l’écologie centriste

Chronique. Bonne nouvelle : au vu des résultats des élections européennes, il semblerait que les citoyens français et européens se soucient davantage du réchauffement climatique. Le problème est que le scrutin qui s’achève n’a guère permis de faire progresser le débat de fond. Concrètement, avec quelles forces politiques les écologistes comptent-ils gouverner et sur quel programme d’action ? En France, les Verts ont certes réalisé un score honorable : 13 % des voix. Mais vu qu’ils avaient déjà obtenu 11 % lors des européennes de 1989, 10 % en 1999 et 16 % en 2009, rien n’indique qu’une majorité « Verte » autonome soit à portée de main. Au Parlement européen, les Verts auront presque 10 % des sièges (74 sur 751). C’est mieux que dans le parlement sortant, ou leur part n’était que de 7 % (51 sièges), mais cela oblige à clarifier la question des alliances. Or les responsables Verts, enivrés par leur succès, notamment en France, refusent de dire s’ils souhaitent gouverner avec la gauche ou la droite.

Pourtant tout indique de plus en plus clairement que la résolution du défi climatique ne pourra se faire sans un puissant mouvement de compression des inégalités sociales, à tous les niveaux. Avec l’ampleur actuelle des inégalités, la marche en avant vers la sobriété énergétique restera un vœu pieux. D’abord parce que les émissions carbone sont fortement concentrées parmi les plus riches. Au niveau mondial, les 10 % les plus riches sont responsables de près de la moitié des émissions, et les 1 % les plus riches émettent à eux seuls plus de carbone que la moitié la plus pauvre de la planète. La réduction drastique du pouvoir d’achat des plus riches aurait donc en tant que telle un impact substantiel sur la réduction des émissions au niveau mondial.

Par ailleurs, on voit mal comment les classes moyennes et populaires des pays riches comme des pays émergents accepteraient de changer leur mode de vie (ce qui est pourtant indispensable) si on ne leur apporte pas la preuve que les plus aisés sont mis à contribution. La séquence politique observée en France en 2017-2019, étrangement absente de la campagne, apporte une illustration dramatique et emblématique de ce besoin de justice. Le principe de la taxe carbone était relativement bien accepté en France en 2017, et il était prévu qu’elle augmente régulièrement jusqu’en 2030 afin que le pays réduise ses émissions, conformément aux engagements pris lors des accords de Paris.

Mécontentement social

Mais pour qu’une telle progression soit acceptable, il est indispensable qu’elle frappe les plus gros émetteurs au moins autant que les plus modestes, et que la totalité du produit de la taxe soit affectée à la transition énergétique et à l’aide aux ménages les plus touchés. Le gouvernement Macron a fait tout le contraire : les taxes sur les carburants payées par les plus modestes ont été utilisées pour financer d’autres priorités, à commencer par la suppression de l’ISF [impôt de solidarité sur la fortune] et de l’impôt progressif sur les revenus du capital. Comme l’a montré l’Institut des politiques publiques (IPP), il en a résulté entre 2017 et 2019 une augmentation de 6 % du pouvoir d’achat des 1 % les plus riches et de 20 % des 0,1 % les plus riches.

Au vu du mécontentent social, le gouvernement aurait pu décider d’annuler les cadeaux aux plus riches et de les consacrer enfin au climat et à la compensation des plus modestes. Que nenni : aussi buté que Sarkozy de 2007 à 2012 avec son bouclier fiscal, Macron a préféré s’accrocher aux cadeaux aux plus aisés et annuler les hausses de la taxe carbone, dont personne ne sait aujourd’hui quand elles reprendront, au mépris complet des accords de Paris. En choisissant de faire de la suppression de l’ISF le marqueur absolu de sa politique, le parti présidentiel a confirmé qu’il était bien l’héritier de la droite libérale et pro-business. La structure sociologique de son électorat, centré sur les hauts revenus et patrimoines, en 2017 et plus encore en 2019, ne fait de ce point de vue aucun doute.

Dans ces conditions, on peut se demander pourquoi les Verts français ou allemands envisagent de gouverner avec les libéraux et les conservateurs. L’envie d’accéder aux responsabilités est chose humaine. Mais est-on bien sûr que cela soit dans l’intérêt de la planète ? Si les gauches et les écologistes s’étaient regroupés en France, ils auraient été devant les libéraux et les nationalistes. S’ils s’unissaient au Parlement européen, ils formeraient de loin le plus grand groupe et pourraient peser davantage. Pour qu’une telle ligne sociale-fédérale et écologique puisse voir le jour, les divers partis de gauche vont aussi devoir parcourir une partie du chemin. Les « insoumis » en France ou Die Linke en Allemagne ne peuvent se contenter de dire qu’ils veulent changer l’Europe actuelle ou sortir des traités : ils doivent expliquer dans quels nouveaux traités ils veulent entrer.

Sortir du combat de coqs

Quant aux socialistes et sociaux-démocrates, ils portent par leur pratique du pouvoir une responsabilité éminente dans la décomposition du système politique, et ont un rôle central à jouer pour permettre sa reconstruction. Il leur faudra reconnaître leurs erreurs passées : ils ont largement contribué à forger le cadre européen actuel, en particulier en organisant la libre circulation des capitaux sans taxation ni régulation commune, ou en faisant croire qu’ils allaient renégocier des traités alors qu’ils n’avaient en réalité aucune feuille de route précise.

Valentin Lacambre, figure des débuts du Web 1989

Le Monde Enquête : Les débuts mouvementés de l’Internet en France. Par Yves Eudes

Le Web fête ses 30 ans mardi. L’occasion de revenir sur l’avènement de l’Internet en France, des premières « autoroutes de l’information » à la démocratisation du Web dans le pays.

« Le 12 mars 1989, Tim Berners-Lee, scientifique au CERN, l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire, présente pour la première fois l’idée du Web. C’est ce système, permettant de publier et organiser l’information à base de documents et de liens, qui démocratise l’usage du réseau Internet, conçu plus tôt. En France, le grand public commence à découvrir Internet en 1994, grâce à des petits fournisseurs d’accès indépendants comme Francenet, Calvanet ou Worldnet, qui proposent des abonnements aux particuliers à des prix raisonnables. Le débit des modems est lent, les services sont embryonnaires, mais l’engouement se confirme rapidement, chez les plus jeunes et les passionnés d’innovations techno-culturelles.

Pourtant, l’Etat et les grandes institutions ne sont pas prêts à accueillir ce nouvel arrivant. En cette même année 1994, Gérard Théry, polytechnicien, ancien patron de France Télécom et père du Minitel, rédige un rapport sur « les autoroutes de l’information » à la demande du premier ministre Edouard Balladur. Le premier chapitre est consacré aux Etats-Unis, animés selon lui par « une ambition mondiale pour le contrôle de la chaîne numérique de l’information », et dont Internet est le fer de lance :

« Le multimédia, l’avènement des nouvelles chaînes de la communication ont déclenché un véritable réveil, une mobilisation sans précédent de l’industrie américaine, qui ne doit pas laisser l’observateur européen indifférent. Ce serait une erreur magistrale de ne voir dans ce bouleversement qu’un effet de mode… L’importance politique et industrielle du projet de “Global Information Infrastructure” proposé par [le vice-président américain] Al Gore ne fait aucun doute : l’objectif américain est très clairement le contrôle du plus grand nombre possible des maillons mondiaux de la nouvelle chaîne numérique de la communication. »

Cela dit, Gérard Théry n’est pas trop inquiet, car il juge sévèrement les performances techniques de l’Internet. Il reconnaît que le réseau américain est doté d’une grande « flexibilité d’extension et de reconfiguration », et que son faible coût d’utilisation est un avantage concurrentiel, mais le verdict final est sans appel : « Son mode de fonctionnement coopératif n’est pas conçu pour offrir des services commerciaux », il a prouvé son « inaptitude à offrir des services de qualité en temps réel de voix ou d’images », « il ne comporte aucun système de sécurité », « l’acheminement des messages n’est pas garanti », « il n’existe pas d’annuaire des utilisateurs ou des services » ni « aucun moyen de facturation ». Conclusion : « Les limites d’Internet démontrent ainsi qu’il ne saurait, dans le long terme, constituer à lui tout seul, le réseau d’autoroutes mondial. » Il y a donc de la place pour des initiatives françaises.

« Dans ce milieu, personne ne croyait à l’Internet »

Chez France Télécom, l’opérateur historique, qui à l’époque dominait le secteur, la contre-offensive se prépare. Michel Volle, un autre polytechnicien, qui travailla au CNET (Centre national d’études des télécommunications), puis dirigea Eutelis, filiale de France Télécom spécialisée dans les réseaux d’entreprise, se souvient de l’ambiance de l’époque : « Dans ce milieu, personne ne croyait à l’Internet », pour des raisons à la fois corporatistes et culturelles :

« En privé, certains, dont Gérard Théry, préconisaient carrément que l’Etat l’interdise sur le territoire français. »

Le protocole de base d’Internet, TCP/IP, était un rival direct du protocole-maison de France Télécom, le X25, conçu en partie par des ingénieurs français, et adopté dès 1977 pour le réseau Transpac, qui faisait fonctionner le Minitel et les réseaux d’entreprises en France : « X25 est mieux sécurisé que l’IP », explique Michel Volle.

« C’est un protocole plus “pur” et plus carré, même s’il est aussi plus complexe et plus coûteux. Avec le X25, l’intelligence est dans le réseau, les logiciels importants fonctionnent dans les commutateurs. Les fichiers sont tronçonnés, mais tous les tronçons empruntent le même chemin, dans le bon ordre. A chaque commutateur, le fichier est reconstitué, validé, puis redécoupé. En bout de course, le terminal se contente de recevoir le fichier prêt à l’emploi. L’opérateur de télécom reste le maître du jeu. »

Au contraire, sur Internet, les tronçons de fichiers empruntent des routes différentes de façon hasardeuse, et arrivent au destinataire dans le désordre : « Avec Internet, l’intelligence est dans l’ordinateur final, qui doit recomposer le message. Il faut de bons fabricants d’ordinateurs, mais l’opérateur télécom est ravalé au rang de prestataire secondaire. » Pour concurrencer le TCP/IP, France Télécom lança même un nouveau protocole conçu pour le multimédia, et tenta en vain de l’imposer pour les services d’annuaires téléphoniques en ligne.

Plus généralement, pour un ingénieur français formé dans les grandes écoles de la République, l’Internet de 1994, décentralisé, coopératif et anarchique, apparaissait comme un bricolage d’amateur, construit par des étudiants américains hédonistes et rebelles, des chevelus fumeurs de cannabis… En outre, en tant qu’opérateur historique, France Télécom était très attaché au mode de facturation classique, c’est-à-dire au temps passé. L’abonnement forfaitaire pour la connexion et la gratuité des services semblaient irrationnels et ruineux.

Wanadoo, poisson pilote

En mai 1996, France Télécom se lance dans la vente de connexion Internet et la fourniture de services à travers sa nouvelle filiale Wanadoo. | QUENTIN HUGON / LE MONDE

Les réticences étaient d’autant plus fortes que la France se considérait comme un leader mondial en matière de réseaux informatiques grâce au Minitel, une réussite sans équivalent. La construction du Minitel avait coûté cher, et son adoption avait pris du temps, mais désormais, la partie était gagnée. Il semblait donc ridicule de délaisser un outil national efficace et rentable, au profit d’un système étranger, incertain, incontrôlable, sans modèle économique clair et sans garantie de qualité de service.

« En octobre 1995, alors que je dirigeais la filiale Eutelis, se souvient Michel Volle, j’ai rédigé un rapport montrant qu’en fait, Internet était prometteur : son protocole simple et rustique était résilient etfacilement adaptable. Ses coûts de fonctionnement allaient baisser, il pourrait bientôt supporter le haut débit et la vidéo. » Aussitôt, un responsable de France Télécom l’invite à déjeuner :

« Il m’a dit que je ne pouvais pas rivaliser avec le Minitel, qui rapporte 9 milliards de francs par an. »

Peu après cet entretien, Michel Volle est sanctionné pour son audace : « Ma petite filiale a été délaissée, puis fermée. » France Télécom tenta même d’exporter le Minitel aux Etats-Unis, en coopération avec l’opérateur régional US West. Quelques caisses remplies de terminaux Minitel arrivèrent ainsi dans la Silicon Valley, mais ils ne furent jamais déployés.

Les choses bougent peu à peu. En mai 1996, quatre ans après le premier fournisseur d’accès associatif et deux ans après les prestataires commerciaux, France Télécom se lance dans la vente de connexion Internet et la fourniture de services, y compris un moteur de recherche, à travers sa nouvelle filiale Wanadoo. Selon l’informaticien Laurent Souloumiac, un ancien de Wanadoo, « la direction a acceptéde créer un poisson pilote, mais elle était persuadée que l’Internet en France resterait limité, que son usage ne deviendrait jamais massif ». Philippe Dewost, membre de la petite équipe technique qui créa Wanadoo, est plus positif : « La décision avait été prise au plus haut niveau, grâce à la persévérance d’un ou deux dirigeants très actifs », plus visionnaires que leurs collègues.

En fait, la France ne manquait pas d’ambition, mais elle espérait maîtriser et diriger la montée en charge des « autoroutes de l’information ». Hugues Ferrebœuf, qui fut cadre supérieur chez France Télécom jusqu’en 2000 avant de passer chez British Telecom, explique que les responsables français voulaient promouvoir une politique industrielle coordonnée à l’échelle européenne, afin de créer un grand groupe capable de rivaliser avec les Etats-Unis : « L’idée était de ralentir l’implantation d’Internet, pour donner aux industriels européens le temps de rattraper leur retard technologique. » Mais selon lui, la France perdit cette bataille décisive :

« A Bruxelles, les partisans de la concurrence pure et dure, menés par les Britanniques, ont triomphé, et empêché l’émergence d’une politique industrielle européenne dans ce secteur. Chaque acteur télécom est resté confiné sur son territoire national. »

Le cybercafé et le secret de Mitterrand

Au niveau politique, la volonté de l’Etat français de contrôler et d’encadrer le développement l’Internet va se traduire par une série de mesures répressives. François Fillon, ministre des télécoms du gouvernement Juppé de 1995 à 1997, incarne à lui seul l’ambivalence et les contradictions des autorités. A titre personnel, le jeune ministre se considérait comme un passionné de nouvelles technologies. Il se rendait parfois dans un cybercafé parisien pour rencontrer des journalistes et des geeks. Assis sur un coin de table, un verre à la main, il leur racontait des anecdotes sarcastiques sur l’aveuglement des patrons de France Télécom.

Pourtant, l’essor d’Internet place très vite le gouvernement dans des situations inédites, qui lui semblent intolérables. En janvier 1996, huit jours près la mort de François Mitterrand, le docteur Claude Gubler, qui fut le médecin de l’ancien président pendant quinze ans, publie un ouvrage intitulé Le Grand Secret. Il révèle que son patient souffrait d’un cancer depuis le début de son premier mandat en 1981, que son état avait été soigneusement caché au pays, et que les bulletins de santé publiés pendant quatorze ans par l’Elysée étaient tous mensongers. Deux jours plus tard, à la demande de la famille de Mitterrand, la justice ordonne l’interdiction de la vente du livre. L’affaire semble réglée, mais c’est compter sans l’Internet. A Besançon, le propriétaire d’une crêperie transformée en cybercafé, Pascal Barbraud, 40 ans, décide de scanner les pages du Grand Secret et de les publier sous forme de photos sur son site.

En quelques jours, plus de 120 000 internautes réussissent à se connecter et à lire des extraits du livre. Des millions d’autres n’y parviennent pas, car le serveur de la crêperie est saturé : il enregistre jusqu’à 192 requêtes par seconde. Très vite, des militants de l’Internet libre et des universitaires de divers pays, dont les Etats-Unis, republient le livre sous un format plus lisible à partir de serveurs étrangers, hors d’atteinte de la justice française, mais accessibles par les internautes français.

Brutalement, on comprend qu’Internet vient de changer la donne, en instaurant un nouveau rapport de force entre l’Etat et les citoyens. Impuissante, la justice décide de se venger par un moyen détourné. Le procureur de Besançon découvre qu’un an et demi plus tôt le tribunal de Nanterre avait condamné Pascal Barbraud pour abandon de famille et non paiement de pension alimentaire. Deux jours après la publication en ligne du Grand Secret, il est arrêté et incarcéré pour trois mois. En octobre, l’interdiction du livre du docteur Gubler est confirmée en appel – mais Le Grand Secret circule toujours librement et gratuitement sur Internet.

La création de sites web soumise à autorisation

Pendant ce temps, le gouvernement prépare une nouvelle loi sur les télécoms. Le ministre François Fillon y ajoute un amendement prévoyant notamment la mise en place d’un Conseil supérieur de la télématique (CST). Cet organisme, rattaché au CSA (Conseil supérieur de l’audiovisuel), serait doté de pouvoirs étendus en matière de contrôle du contenu de l’Internet – l’objectif étant d’obliger les fournisseurs d’accès à censurer les contenus violant les lois françaises, sur dénonciation de particuliers, sans intervention d’un juge. Ce texte, très critiqué par les défenseurs de la liberté d’expression, est voté par le Parlement, mais annulé dès juillet 1996 par le Conseil constitutionnel.

Malgré ce revers, le CSA tente de rester dans le jeu. En s’appuyant sur une loi datant de 1986, il va tenter d’obliger les créateurs de sites Web à déposer une demande préalable auprès de ses services et du procureur de la République – comme s’il s’agissait de stations de radio ou de télévision. La majorité des créateurs de pages web décidèrent de passer outre (en fait, beaucoup ignoraient l’existence de cette obligation) mais il faudra attendre l’an 2000 pour qu’elle soit officiellement annulée.

Après l’échec du CST, le gouvernement repart à l‘attaque en 1997, avec la rédaction d’un rapport d’experts venus du Minitel, baptisé « Charte de l’Internet ». A nouveau, ce texte prévoit la création d’un « Conseil de l’Internet » composé de professionnels du secteur, chargé d’assurer l’autorégulation de l’Internet français, c’est-à-dire de faire la police pour supprimer les contenus illicites, y compris ceux qui sont hébergés à l’étranger. L’idée implicite était d’ériger une frontière technique et juridique séparant la portion française de l’Internet du reste du réseau planétaire – une ligne Maginot, disaient ses détracteurs. Seule concession, il était prévu que les sites de presse échappent à ce contrôle. Le rapport, remis au ministère des télécoms en mars 1997, est enterré après la victoire des socialistes aux élections législatives de mai et l’arrivée de Lionel Jospin comme premier ministre.

L’Etat français a aussi tenté de freiner l’usage de la cryptologie – c’est-à-dire de logiciels permettant de chiffrer un message afin de le rendre illisible, sauf pour le destinataire prévu. Un décret de 1986, renforcé par une loi en 1990, interdisait strictement aux entreprises et aux particuliers d’utiliser des logiciels de chiffrement, considérés comme du« matériel militaire » – une loi d’une sévérité unique en Europe occidentale. L’objectif officiel était de permettre à la justice d’intercepter les communications des mafias et des terroristes, comme pour le téléphone. Or, le chiffrement des messages est aussi le seul moyen efficace pour protéger la vie privée des particuliers contre les surveillances de toutes sortes, publiques et privées, et pour sécuriser les transactions financières et le commerce électronique. L’Etat se retrouva donc face à une alliance inattendue entre les militants libertaires de l’Internet et les milieux d’affaires prêts à investir dans l’Internet commercial en France.

En pratique, les autorités laissaient les pionniers du Net et les professionnels des réseaux utiliser des logiciels de chiffrement puissants comme le PGP (Pretty Good Privacy), venu des Etats-Unis : tant que le grand public n’y avait pas accès, le problème restait mineur. Mais en février 1995, le militant de l’Internet libre Stéphane Bortzmeyer, alors administrateur-réseau du CNAM (Conservatoire national des arts et métiers), lance le débat en publiant dans Le Monde une tribune intitulée « Pour une libéralisation du chiffrement en France ». L’effet est immédiat :

« Aussitôt, mon chef de service a reçu un coup de téléphone d’un haut responsable, qui lui a expliqué qu’il ne devait pas laisser ses employés écrire des choses pareilles. »

L’article du Monde déclenche une polémique, car des juristes et des hauts fonctionnaires, aidés par des intellectuels, souhaitent le maintien du statu quo. Le scientifique et futuriste Joël de Rosnay déclare dans Libération :

« Il n’est pas concevable qu’une personne privée dispose de moyens quasi militaires. (…) Ma vie privée oui, mais pas à n’importe quel prix. »

Pourtant, l’offensive conjuguée des militants libertaires et des patrons d’entreprises du numérique porte ses fruits. En 1996, le gouvernement imagine un premier compromis, qui s’avérera impraticable : le chiffrement est autorisé à condition de ne pas être trop puissant (clés de 40 bits au maximum) – un nouvel exemple de l’ambiguïté des autorités face au nouveau monde numérique. En outre, les clés de chiffrement devront être déposées auprès d’un « tiers de confiance », organisme indépendant qui pourra les remettre à la police en cas de besoin. La France reste ainsi en retard sur ses voisins européens, mais cette situation ne dure pas. En 1999, le gouvernement va desserrer en partie ces contraintes, qui de toute façon n’étaient que partiellement respectées.

L’argument militaire sera utilisé une dernière fois lors de l’apparition des premiers routeurs Wi-Fi, juste avant l’an 2000. En France, les fréquences radio utilisées par le Wi-Fi étaient dévolues à l’armée. Certains fonctionnaires tentèrent donc d’interdire la vente de ces appareils aux particuliers, au nom de la sécurité nationale. Mais ce baroud d’honneur ne résista pas à l’engouement du public, et le gouvernement modifia ses règlements.

Lionel Jospin enterre le Minitel

Lionel Jospin a poussé France Télécom à abandonner le Minitel au profit d’Internet.

L’arrivée inopinée de l’Internet dans les campagnes électorales françaises a également donné lieu à des crispations. Le Monde en fit l’expérience. Dans la semaine précédant une élection, il était interdit de publier des sondages d’opinion, pour ne pas influencer indûment les électeurs. En revanche, on pouvait effectuer des sondages, à condition que les résultats soient communiqués uniquement à quelques privilégiés – leurs commanditaires, publics et privés. Bien entendu, des médias étrangers, notamment belges et suisses, hors d’atteinte de la loi française, ainsi que des universités de divers pays, se faisaient un plaisir de les publier. Dans le passé, ces diffusions avaient très peu d’impact sur le public français, mais depuis l’avènement de l’Internet, elles étaient disponibles en quelques clics.

Peu avant les élections législatives de mai 1997, Le Monde publia des liens vers des sites étrangers affichant les résultats de sondages qui donnaient la gauche gagnante. Aussitôt, le journaliste auteur de l’article reçut un appel téléphonique d’un conseiller d’Etat, qui lui demanda poliment des explications complémentaires. Puis, quelques jours après cette conversation courtoise, le journaliste et le directeur du journal reçurent une convocation de la police en vue d’interrogatoire, pour publication illicite de sondages. A noter que les autorités avaient le sens de la hiérarchie, même à l’égard des prévenus : pour entendre le directeur, les policiers se déplacèrent jusqu’au Monde, tandis que le journaliste de base dut se rendre au commissariat. Là, il tenta d’expliquer la différence entre un lien hypertexte et un article de presse, sans grand succès. Cette affaire n’eut pas de suite, car le nouveau gouvernement issu des élections décida de l’oublier.

Plus généralement, en ce qui concerne l’Etat, le premier virage date d’août 1997. Le premier ministre Lionel Jospin, qui s’était entouré d’une équipe de jeunes experts du numérique, se rend à l’université d’été de la communication d’Hourtin (Gironde), pour y faire un discours intitulé « Préparer l’entrée de la France dans la société de l’information ». Il constate que la France accumule les retards dans ce secteur, alors qu’elle possède de nombreux atouts. Puis il exhorte les responsables à cesser de « stigmatiser les transformations en cours, diaboliser la technologie, ou, à l’inverse, feindre d’ignorer l’ampleur de cette évolution, autant d’attitudes qui traduiraient un aveu d’impuissance ». Enfin, il brise un tabou :

« Le Minitel, réseau uniquement national, est limité technologiquement, et risque de constituer progressivement un frein au développement des applications nouvelles et prometteuses des technologies de l’information. Je souhaite donc que France Télécom (…) favorise la migration progressive du très vaste patrimoine de services du Minitel vers Internet, pour laquelle l’administration devra montrer l’exemple. »

Le service public, légitimiste, reçoit le message. Peu après, les patrons de France Télécom se mettent à qualifier leur entreprise de « Net Company ».

L’affaire Estelle Hallyday

Les partisans d’un contrôle étatique du contenu de l’Internet ne renoncent pas, et transportent leur combat sur le terrain judiciaire. Leur objectif est de convaincre la justice que si l’auteur d’une publication illicite ne peut pas être identifié ou appréhendé, les prestataires techniques (hébergeurs, fournisseurs d’accès) doivent être tenus pour responsables et contraints de bloquer le contenu incriminé. Dès 1996, l’Union des étudiants juifs de France (UEJF) lance une procédure contre des propos antisémites et racistes publiés notamment sur des sites étrangers, en assignant en justice neuf fournisseurs d’accès. Le juge déboute l’UEJF en première instance, notant que « la liberté d’expression constitue une valeur fondamentale, dont les juridictions de l’ordre judiciaire sont gardiennes… », mais il faudra attendre 1999 pour que les fournisseurs d’accès bénéficient d’un non-lieu.

L’année suivante, l’UEJF porte plainte cette fois contre un compositeur-interprète indépendant, Jean-Louis Costes, dont les paroles de chansons, souvent délirantes, contiennent des propos jugés racistes – si on décide de les prendre au premier degré (« Livrez les blanches aux bicots »). Dans la foulée, elle réclame aussi des dommages et intérêts à l’hébergeur du site, la société AlternB, déjà célèbre sur le réseau car elle est le principal hébergeur coopératif et non marchand de l’Internet français.

AlternB est l’œuvre d’un pionnier de l’Internet français, Valentin Lacambre, qui, dès 1991, eut l’idée de créer un service inédit permettant d’accéder à Internet via un service Minitel payant, 3615 Internet.L’année suivante, il ouvre son service d’hébergement libre, gratuit et anonyme. Très vite, AlternB héberge des dizaines de milliers de sites de toutes sortes : « Pour la première fois, se souvient Valentin Lacambre, je donnais la possibilité à n’importe qui de publier n’importe quoi, alors les gens ne se sont pas privés. Cela dit, cette première salve de l’Internet français venait surtout d’un public d’intellos libertaires, il n’y a pas eu trop de dérives. »

Alors que l’affaire Costes s’éternise, Valentin Lacambre subit en 1998 une autre attaque, plus dévastatrice. Un internaute anonyme affiche sur un site hébergé par AlternB des photos vieilles de dix ans, montrant la starlette Estelle Hallyday nue. Ces images avaient déjà été publiées dans la presse people, mais Estelle Hallyday s’estime victime d’un préjudice grave et porte plainte contre AlternB – sans se préoccuper de savoir qui est l’auteur du site incriminé. Or, le service est anonyme, mais ses ordinateurs recueillent des données permettant de retrouver l’auteur d’un site, en cas de besoin.

Quand la justice s’empare de l’affaire, Valentin Lacambre doit fermer provisoirement ses serveurs, car le juge refuse de lancer une recherche sur l’auteur du site. AlternB reçoit alors le soutien de nombreuses associations, du Parti socialiste au pouvoir, des communistes, des Verts, et même de l’ancien ministre de droite Alain Madelin. L’affaire est évoquée au Sénat et à l’Assemblée nationale, mais rien n’y fait. En l’absence de lois claires, le tribunal estime que l’hébergeur est responsable des contenus publiés par ses utilisateurs même s’il n’a pas les moyens de tout contrôler, et condamne AlternB à verser 405 000 francs à Estelle Hallyday (qui se contentera finalement de 70 000 francs). Aussitôt, c’est la curée : « Une armée de jeunes avocats me sont tombés dessus », se souvient Valentin Lacambre.

« Tous avides de se faire un nom dans ce nouveau secteur en vogue, ou de créer une jurisprudence. J’étais la proie idéale : jeune, pas très riche, pas très doué pour me défendre… En quelques semaines, j’ai reçu quatorze assignations venant de partout, y compris de la RATP, à cause d’un site où quelqu’un avait écrit que les bus de la petite ceinture étaient des promène-couillons. »

Incapable de faire face, il ferme AlternB définitivement en juillet 2000, après le vote d’une loi établissant la responsabilité des hébergeurs dans ce genre d’affaire : « Cet article sera annulé par le Conseil constitutionnel, mais pour moi c’était trop tard. » Pendant ce temps, grâce à la publicité médiatique autour de l’affaire, les photos d’Estelle Hallyday se sont largement répandues dans le monde entier. En 2000 puis 2002, l’Union européenne émet des directives limitant la responsabilité des prestataires techniques, qui ne seront transposées dans le droit français qu’en 2004.

Crispations autour du « .fr »

De leur côté, l’UEJF et la Licra (Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme) reprennent leur croisade, en lui donnant une dimension internationale. En 2000, elles attaquent le service américain Yahoo, qui propose des objets-souvenirs datant du IIIe Reich sur son site de vente aux enchères. Yahoo est condamné en France, mais un tribunal californien juge que cette décision est nulle et non avenue aux Etats-Unis. L’Amérique confirme sa suprématie sur le réseau.

Entre-temps, Valentin Lacambre s’était lancé, avec quatre partenaires, dans une nouvelle aventure : la création de Gandi, un bureau indépendant d’enregistrement de noms de domaine (en « .org », « .net » et « .com »). Le commerce des noms de domaine, essentiels pour le développement de services web, devient alors un nouveau champ de bataille.

Dans les années 1990, la vente des domaines en « .fr » (en fait, des blocs d’adresses IP dévolus à la France par les Etats-Unis) était assurée par l’Inria (Institut national de recherche en informatique et automatique). En 1997, cette tâche est transférée à un nouvel organisme baptisé Afnic (Association française pour le nommage internet en coopération), gérée par des professionnels venus de l’Inria, qui conserve un siège au conseil de l’association.

Comme l’Inria, l’Afnic applique une politique ultra-restrictive, très inhabituelle dans le monde occidental. Pour commencer, les particuliers étaient exclus d’office : seules les entreprises et les associations pouvaient prétendre à obtenir une adresse en « .fr ». Le nom devait correspondre exactement à celui de l’organisation, ce qui excluait les noms de marque, de produit ou de secteur d’activité. Les demandeurs devaient prouver leur existence légale et leur propriété du nom en fournissant des documents administratifs.

« TOUT CE QUI N’ÉTAIT PAS SOUS CONTRÔLE ÉTAIT PERÇU COMME UNE MENACE POUR LA SOCIÉTÉ »

Officiellement, l’Afnic souhaitait empêcher les dépôts abusifs ou malveillants, les chantages et les reventes sauvages. Mais pour Stéphane Bortzmeyer, qui rejoignit l’Afnic en 2002, la motivation initiale était plus profonde : « Il s’agissait d’instaurer un contrôle préventif par le haut, selon un modèle hiérarchique classique. Tout ce qui n’était pas sous contrôle était perçu comme une menace pour la société. » Le domaine « .fr » s’en trouva durablement atrophié, et les Français se tournèrent massivement vers les noms de domaine « .com », « .net » et « .org », contrôlés par les Etats-Unis.

Dans ce contexte, l’arrivée de Gandi est un nouvel affront pour les institutions en place : « Pour l’Inria et l’Afnic, se souvient Valentin Lacambre, c’était un choc culturel. Ils nous considéraient comme une officine dangereuse, irresponsable, mue par une idéologie libertaire à l’américaine – et c’était un peu vrai. Quand ils nous croisaient dans des conférences, ils se levaient, devenaient tout rouges et criaient qu’il fallait nettoyer l’Internet des gens comme nous. » Or, Gandi prospère rapidement :

« Notre service était facile à l’emploi, pas cher, sans contrainte. Pour que n’importe qui puisse continuer à dire n’importe quoi sur le Net, il fallait que les gens soient indépendants. Pour nous, la solution était qu’ils possèdent leur propre nom de domaine et puissent changer de prestataire facilement. En fait, nous étions à fronts renversés : l’agence publique menait une politique commerciale vers les entreprises, et le petit Gandi offrait un vrai service public à la population. »

Il faudra attendre 2006 pour que l’attribution du « .fr » soit libéralisée – sauf pour les noms de communes et pour une liste noire de mots grossiers.

Aujourd’hui, Valentin Lacambre ne s’occupe plus d’Internet, devenu trop commercial, trop centralisé et trop surveillé à son goût. Il se consacre à la permaculture et à la biologie végétale, « des technologies non centralisables ».

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Claude Lévi-Strauss. Allocution prononcée le 10.06.1975. GHR 1 / 3

à l’occasion de l’inauguration de la galerie culturelle du musée national des Arts  et Traditions populaires.

« À Georges Henri Rivière. Un hommage venu du fond  du cœur, ce texte où j’ai maladroitement tenté de dire ce qu’il fit, affectueusement. »

« Quand il m’a demandé de prononcer cette allocution, M. Jean Cuisinier, conservateur en chef du musée des Arts et Traditions populaires, m’a fait un honneur qui me touche profondément et dont je le remercie. Et pourtant, je ne puis me défendre du sentiment qu’en acceptant, j’ai commis une sorte d’imposture, si modeste et en un sens risible fut mon rôle dans l’affaire qui nous réunit aujourd’hui. 

Voici bientôt quinze ans, Georges Henri Rivière me proposa d’imaginer un plan —appelé, je crois, « idéologique »— pour la galerie culturelle qui sera inaugurée tout à l’heure. Une fleur exotique que j’avais sous les yeux m’inspira une forme bizarre; je l’adoptai d’enthousiasme sans me douter qu’un gros œuvre déjà sorti de terre exigeait un quadrilatère. Pour sauver le peu qui pouvait l’être, mes amis GHR et Jean Cuisinier à sa suite durent désarticuler mon plan, rabattre ses parties les unes sur les autres, et faire enfin rentrer une composition mouvementée dans un emballage géométrique. Ce travail, est-il besoin de le dire, requit d’eux et de leurs collaborateurs infiniment plus d’ingéniosité, de patience et de talent que mon esquisse désinvolte n’en avait réclamé. C’est donc à eux tous qu’eut dû revenir l’honneur de présenter une œuvre qui, sous d’autres rapports aussi, est entièrement la leur, ma contribution initiale n’ayant en fin de compte eu d’autre résultat que de compliquer leur tâche, ce dont ils se seraient bien passer.

Mais peut-être avaient-ils une autre raison pour souhaiter qu’un ethnologue, qui s’est voué à l’étude de sociétés très lointaines, vînt saluer ici l’achèvement d’une entreprise tout entière consacrée à la nôtre. L’ethnologue n’est-il pas bien placé, en effet, pour souligner le paradoxe qu’un musée consacré aux arts populaires  de la France soit terminé presque quarante ans après celui qui, sur la colline de Chaillot, illustre les arts populaires de l’Asie, de l’Afrique, de l’Amérique et de l’Océanie ? Ce paradoxe reflète une situation réelle et qu’on a souvent dénoncée : de toutes les sociétés traditionnelles qui existent ou ont existé récemment sur la terre, celle que nous connaissons le moins bien, c’est la nôtre; ou du moins ce l’était avant que ne se dresse —tout à la fois musée, institut de recherche et laboratoire— l’édifice qui nous accueille aujourd’hui.

Aux notables d’Asie, d’Afrique et d’ailleurs qui viennent parfois me voir et me demandent quoi faire dans leur pays, je réponds que je ne peux leur donner qu’un conseil : celui de ne pas répéter nos erreurs, et instruits par notre déplorable exemple, de ne pas laisser disparaître —sinon même aveuglément détruire— des parlers, des techniques, des tours de main, des coutumes et des croyances avant de les avoir pieusement recueillis. Faute de quoi ils s’apercevront un jour que ce terreau enrichi par les siècles pour qu’y fleurisse leur humanisme n’est plus qu’un sol stérile où dépériront ses racines; et que confondus à d’autres sur une planète anonyme, ils y subsisteront comme un peuple orphelin et déshérité. Il m’arrivait parfois d’ajouter : visitez la galerie Traditions populaires : voyez tout ce qu’on y a rassemblé et faites de même, en songeant à ce qu’aurait pu être ce musée, l’eût-on constitué il y a seulement un siècle. Vous avez un peu plus de temps que nous, mais hâtez-vous…

Le génie de GHR, secondé par une admirable équipe, fut de mettre à profit cette infime marge de durée dont la plupart d’entre nous ignorions qu’on pouvait encore disposer. À force de volonté têtue, de labeur, de savoir et d’imagination, il a réussi à bloquer pendant quelques années la machine du temps, et même, pourrait-on croire, fait rétrograder ses rouages du peu qu’il fallait pour se donner du répit et découvrir au fond de quelques vallées, dans des villages délaissés par l’agitation moderne où dans la mémoire des anciens, ce qui semblait à jamais disparu et qu’il a ramené au jour. Ainsi prit forme ce musée —votre œuvre, cher GHR— dont vous écriviez en 1963 qu’il fut « créé au dernier moment où il restait encore possible de constituer son patrimoine ». Et vous ajoutiez : « Nos arts populaires agonisent depuis plus d’un siècle et notre culture matérielle les suit dans une course à la mort. Une France nouvelle naît […] une France traditionnelle disparaît dont notre musée […] sera le mémorial. »

Depuis un tiers de siècle que vous en conçûtes le projet, on put souvent douter que ce mémorial ne verrait jamais le jour. Fondé officiellement lors de l’exposition de 1937, mais relégué dans les sous-sols du palais de Chaillot, le musée allait recevoir ses premiers crédits quand éclata la guerre. Sans se laisser abattre, son animateur recourut aux « chantiers intellectuels » pour rassembler une équipe qui, de 1941 à 1946, en dépit des difficultés et parfois des dangers, sillonna la France et récolta 100 000 documents. Dès la Libération, le travail proprement muséographique reprit, mais fut interrompu de nouveau pendant deux ans par une session de l’ONU qui réquisitionna tous les locaux du Palais de Chaillot. En 1951 enfin, toujours campé dans son humble sous-sol (où cependant, il trouva moyen d’héberger pendant quelques années mon séminaire de l’École des hautes études dont ce fut la période la plus vivante et la plus féconde), le musée présenta au public sa première exposition temporaire, consacrée à la Bretagne. En 1963, il en était déjà à la vingtième, dont je me bornerai à citer les mémorables : en 1953, « Théâtres populaires de marionnettes »; en 1956, « Trésors d’art populaire dans les pays de France »; en 1959, « Mireille »; en 1962, « Bergers de France » puis « Potiers du Haut-Berry »; en 1963, « Arts et traditions des pays de France ». Dès cette époque, le nouveau siège commençait à s’élever. Après que GHR eut pris une retraite toute théorique —car jamais on ne le vit plus jeune et plus actif— il revint à Jean Cuisenier de continuer l’œuvre de son prédécesseur, non sans d’ailleurs s’assurer son aide puisqu’il lui a confié l’organisation de la galerie culturelle qui ouvrira ses portes dans un moment.

Le public pourra s’y faire une idée, combien partielle, des richesses d’un musée né il y a moins de quarante ans, et qui compte aujourd’hui dans ses galeries et ses réserves plus de 800 000 objets ou documents dont la collecte ou l’acquisition —GHR le rappelait lors d’une récente séance du Conseil artistique des musées nationaux— coûtèrent à peine la moitié de la somme que nos musées de peinture déboursent pour une toile de Fragonard ou d’un maître contemporain.

Et pourtant, c’est là France toute entière qui se révèle ici à nos yeux étonnés; France des profondeurs, dont nous ne savions rien ou si peu, citadins invétérés que nous sommes, mais en présence de laquelle nous rapprenons une des leçons d’Émile: « C’est dans les provinces reculées, où il y a moins de mouvement, de commerce, où les étrangers voyagent moins, dont les habitants se déplacent moins, qu’il faut aller étudier le génie et les mœurs d’une nation […]. Étudiez un peuple hors de ses villes, ce n’est qu’ainsi que vous le connaîtrez […]. C’est la campagne qui fait le pays. » (livre V).

On ne doit pas imaginer par là que le musée des Arts et Traditions populaires se borne à commémorer des genres de vie révolus, ni d’autres qui subsistent encore mais qu’une évolution inévitable condamne sans appel. En créant vers 1965 le Centre d’ethnologie française qu’abrite aussi ce bâtiment, GHR n’a pas seulement réalisé la première association organique entre les Musées nationaux et le Centre national de la recherche scientifique. Il a aussi infusé un esprit nouveau aux études jusque-là dites de folklore en stimulant l’intérêt pour le temps présent. Car, sous des formes imprévues qui parfois déconcertent, la vie populaire continue dans des campagnes qui changent, des provinces qui s’animent et jusqu’au cœur des cités modernes. 

À l’occasion d’un feu de la Saint-Jean, Restif de La Bretonne déplorait il y a deux siècles que les vieux usages eussent perdu leur « folie » et leur « simplesse bonace »: prétextes désormais pour abuser des filles et dévaliser les badauds. Quelle valeur aurait pourtant aujourd’hui, menée selon les règles de la méthode ethnographique, l’observation d’un feu de la Saint-Jean en place de Grève à la fin du 18e siècle ! Ce n’est pas ici qu’on répéterait cette erreur; on s’y tient, au contraire, à l’écoute du blé qui lève, on s’y montre passionnément attentif aux « faits naissants ». L’expression est de Van Gennep, nom que je m’en voudrais de n’avoir pas prononcé en ce jour et dans une maison dont tous les membres, j’en suis sûr, souhaiteraient que s’il avait vécu jusqu’à cette cérémonie qui coïncide à deux ans près avec le centenaire de sa naissance, Van Gennep eût salué en eux sa postérité.

Quel spectacle, interroge Jean-Jacques Rousseau dans sa réponse à Bordes, nous présenterait le genre humain composé uniquement de laboureurs, de chasseurs et de bergers? Et il répond : un spectacle infiniment plus beau que celui du genre humain composé de poètes, d’orfèvres et de musiciens. Voici qu’après avoir réservé pendant des siècles ses faveurs au second de ces mondes, la puissance publique reconnaît enfin les mérites artistiques du premier en lui consacrant un musée.

Elle démontre ainsi que les deux mondes sont moins éloignés qu’il ne semble :  car, dans ces galeries, nous constatons que des laboureurs, des chasseurs et des bergers peuvent être à leur façon poètes, musiciens, peintres et même orfèvres, et qu’entre l’art prétendument savant et l’art dit populaire se sont toujours produits des chassés-croisés. 

L’art populaire n’est pas seulement le conservatoire de traditions séculaires et parfois millénaires. Il est aussi un creuset, que les foyers cachés de l’âme collective maintiennent en permanence à la température de fusion. Un brassage et un rebrassage inconscients s’y opèrent, alliant des vestiges ancestraux et des créations savantes après qu’elles ont filtré du haut en bas de l’échelle sociale et que, fondues dans la masse, elles ont, si j’ose dire, troqué leurs lettres de noblesse pour un acte de naturalisation. S’il m’est permis en terminant d’émettre un vœu, ce sera qu’animés par un mouvement inverse, nos poètes, nos orfèvres, nos peintres, nos musiciens, et avec eux nos dessinateurs industriels et nos architectes, en interrogeant les vitrines de ce musée, trouvent un renouveau d’inspiration dans ce sens profond de la matière, cette convenance de la forme à la fonction, cette élégance discrète et raffinée qui sont la marque impossible à méconnaître du travail des mains : le plus près de la nature disait encore Rousseau, mais où pourtant aussi, l’art de chaque pays —et ici singulièrement du nôtre— affirme son originalité et sa grandeur. »

Martine Valo. Vaches « poubelles» victimes de la « maladie des dechets

« Fil de fer, plastiques, clous, barbelés abandonnés dans les campagnes se retrouvent dans la panse des ruminants, qui peuvent tomber gravement malades.

Les « vaches-poubelles » : c’est ainsi que l’association Robin des Bois a baptisé le phénomène, qu’elle a entrepris de dénoncer. Les images de corps d’oiseaux de mer à l’estomac farci de débris de plastique ont fait le tour du monde. Le supplice des gros animaux terrestres était jusqu’à présent moins connu.

Dans la panse des ruminants peuvent pourtant s’accumuler morceaux de pneus usagés, fils de fer tordus, clous, morceaux de plastique durs, aiguilles cassées, fils barbelés et de clôture. En cause : les canettes jetées au bord des routes que les troupeaux réduisent en miettes, les restes d’emballages abandonnés dans les fermes, des déchets dispersés dans les pâtures ou qui se glissent dans le foin d’ensilage… En broutant, les vaches les ingèrent et peuvent tomber gravement malades.

Interbev, l’organisation interprofessionnelle du bétail et de la viande, publie sur son site une liste non exhaustive de ces corps étrangers susceptibles de déclencher péritonite, péricardite, abcès, fièvres et troubles du comportement. Selon elle, 60 000 gros bovins sont concernés chaque année par cette « maladie des déchets », comme l’appellent les Américains. A l’abattoir, les carcasses des animaux victimes de tumeurs et d’infections sont partiellement ou entièrement détruites. Ce sont autant de pertes pour les éleveurs.

Une parade : l’aimant stomacal

Manifestement, le problème n’est pas nouveau pour eux. Ils ont imaginé une parade, plutôt rustique, afin d’éviter que les déchets métalliques se déplacent dans l’organisme de la vache et y cause trop de dégâts : l’aimant stomacal.

Il n’est pas difficile d’en acquérir sur Internet, de « très puissants » sous forme de barrettes de 5,5 centimètres, vendues de 4 à 5 euros le lot de douze, ou bien encapsulés dans une « cage » de 10 centimètres à 3 euros l’unité. Le guide poussoir, qui permet d’enfoncer l’aimant vers la panse du ruminant via son tube digestif, coûte dans les 30 euros.

« C’est douloureux, et d’autant plus choquant qu’il faut renouveler ces aimants au bout de quelque temps, assure Jacky Bonnemains, président de Robin des bois. Ce n’est pas une solution : les déchets doivent être sortis de l’environnement. »

L’association écologiste a découvert l’ampleur du problème en travaillant sur la question de la résorption des pneus usagés, qu’une directive européenne interdit désormais de mettre en décharge. Voilà une dizaine d’années qu’elle alerte sur cette pollution dans le monde agricole. Considérés jusqu’en 2015 comme « produits de recyclage », ces déchets ne peuvent plus être vendus en tant que tels. Mais ils servent encore, légalement, à maintenir les bâches qui couvrent l’ensilage, d’abreuvoir, de clôture, voire de combustible pendant les manifestations agricoles.

« Le problème est mondial »

Selon l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), près de 53 millions de pneumatiques toutes catégories confondues ont été vendus en France en 2017, soit 530 600 tonnes, tandis que le marché mondial s’élève à 1,7 milliard de pneus.

La majorité des pneus usagés sont désormais traités, mais il en resterait environ 800 000 tonnes dans les campagnes. Avec le temps, la gomme se désagrège et la ferraille qu’ils contiennent se disperse dans l’environnement.

« Ces derniers jours, nous avons été contactés par un journal sud-africain, une ONG indienne… le problème est mondial »,témoigne Jacky Bonnemains. Il cite une étude de l’ONG Recycling Netwerk Benelux estimant que 11 000 à 13 000 vaches souffrent de lésions de l’appareil digestif chaque année à cause des déchets ingérés. Environ 4 000 d’entre elles en meurent. » in Le Monde

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