France Culture :Éclairages de Paul-Antoine Miquel sur Henri Bergson, La pensée et le mouvant, 1934; « La perception du changement, conférences faites à l’université d’Oxford, le 26 et le 27 mai 1911», Garnier Flammarion, pp.177-207. Retranscription de l’entretien entre Paul-Antoine Miquel et Adèle Van Reeth : À la recherche de l’objet de l’art. Quel est l’objet de l’art > La perception du changement, p. 177-207
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« Citation en ouverture de l’entretien : «Voici d’abord un point sur lequel tout le monde s’accordera. Si les sens et la conscience avaient une portée illimités, si, dans la double direction de la matière et de l’esprit, la faculté de percevoir était indéfinie, on n’aurait plus besoin de concevoir, non plus que de raisonner. Concevoir est un pis-aller quand il n’est pas donné de percevoir, et le raisonnement est fait pour combler les vides de la perception ou pour en étendre la portée. Je ne nie pas l’utilité des idées abstraites et générales, —pas plus que je ne conteste la valeur des billets de banque. Mais de même que le billet n’est qu’une promesse d’or, ainsi une conception ne vaut que par les perceptions éventuelles qu’elle représente.» p. 179
Paul-Antoine Miquel: Une première chose, Bergson dit que ce qui a manqué à la philosophie c’est la précision. Pourquoi la philosophie devient imprécise, elle devient imprécise quand elle devient abstraite, quand ça devient une pensée des systèmes… elle est à ce moment-là comme quand on porte des vêtements trop larges elle n’atteint plus la réalité et donc pour atteindre la réalité et d’ailleurs à ce moment là il compare la philo à la science parce qu’il dit qu’il y a une précision qu’on atteint immédiatement dans la pensée scientifique parce qu’elle a ce caractère expérimental. Ce qui fait qu’on atteint la réalité c’est l’expérience, Bergson est un philosophe de l’expérience. Dans ce texte il dévalorise le concept et au contraire il revalorise la perception mais pas n’importe comment. Il revalorise la perception, parce que ce sur quoi il réfléchit c’est ce qu’il appelle un élargissement de la perception. Comment élargir la perception et qui élargit la perception; ça pose deux questions : qu’est-ce que c’est que la perception et puis qu’est-ce que c’est qu’élargir la perception et une troisième question parce qu’il y a toujours des personnages derrière les questions : qui élargit la perception, qui pratique l’élargissement de la perception. Il y a cette dimension d’expérience mais d’expérience élargie qui apparaît avec le travail de l’artiste. Pourquoi cette expérience élargie et qu’est-ce qu’atteint l’artiste à travers cet élargissement et quel est le rapport entre ce qu’il atteint et la thématique du changement des deux conférences d’Oxford. 7:39
Citation: «Il y a, en effet, depuis des siècles des hommes dont la fonction est justement de voir et de nous faire voir ce que nous n’apercevons pas naturellement. Ce sont des artistes. A quoi vise l’art, sinon à nous montrer dans la nature et dans l’esprit, hors de nous et en nous, des choses qui ne frappaient pas explicitement nos sens et notre conscience, […] Les grands peintres sont des hommes auxquels remonte une certaine vision de choses qui est devenue ou qui deviendra la vision de tous les hommes. Un Corot, un Turner, pour ne citer que ceux-là, ont aperçu dans la nature bien des aspects que nous ne remarquions pas. —Dira-t-on qu’ils n’ont pas vu, mais créé, qu’ils nous ont livré des produits de leur imagination, que nous adoptons leurs inventions parce qu’elles nous plaisent, et que nous nous amusons simplement à regarder la nature à travers l’image que les grands peintres nous en ont tracée? —C’est vrai dans une certaine mesure; mais, s’il en était uniquement ainsi, pourquoi dirions-nous de certaines œuvres —celles des maîtres— qu’elles sont vraies? où serait la différence entre le grand art et la pure fantaisie? Approfondissons ce que nous éprouvons devant un Turner ou un Corot: nous trouverons que, si nous les acceptons et les admirons, c’est que nous avions déjà perçu quelques chose de ce qu’ils nous montrent. Mais nous avions perçu sans apercevoir. C’était, pour nous, une vision brillante et évanouissante, perdue dans la foule de ces visions également brillantes, également évanouissantes, qui se recouvrent dans notre expérience usuelle comme des «dissolving views», et qui constituent, par leur interférence réciproque, la vision pâle et décolorée que nous avons habituellement des choses. Le peintre l’a isolée; il l’a si bien fixée sur la toile que, désormais, nous ne pourrons plus nous empêcher d’apercevoir dans la réalité ce qu’il y a vu lui-même.» pp. 182, 184
Paul-Antoine Miquel: En quoi consiste cet élargissement de la perception? La première interprétation toute bête c’est que le peintre va ajouter sa vision. Il va nous proposer sa vision, il va nous la communiquer. On ne va pas voir la pomme, on va voir en même temps la vision que Cézanne propose de la pomme. Et si c’est ça, si on comprend les choses simplement comme ça, alors ça donne un tour subjectiviste à l’art. Et on pourrait imaginer que c’est ce que Bergson vise, puisque les deux peintres qu’il vise Turner et Corot sont des peintres pré-impressionnistes. Les dissolving views: Turner, au lieu de peindre l’objet, le paysage, peint les impressions qu’il a du paysage. C’est la première interprétation, on peut lire ça comme ça. Si on lit ça simplement comme ça, l’élargissement c’est ça, le peintre nous propose sa vision, on se trompe complètement sur le sens du texte. C’est très subtil Bergson. Pourquoi on se trompe complètement sur le sens du texte. Il le dit dès le début: à quoi vise l’art? Il nous donne plusieurs signes. Premier signe: à quoi vise l’art sinon à nous montrer dans la nature et dans l’esprit hors de nous et en nous des choses qui ne frappaient pas explicitement nos sens. Ce que vise l’art c’est pas simplement à restituer un vécu. Ce qu’il cherche ce n’est pas simplement à restituer ce qui se passe en nous, notre dimension intérieure, ce qu’il cherche c’est la communication entre ce qu’il y a en nous et ce qu’il y a hors de nous. Ce qui est hors de nous, c’est ce qui fait que nous participons de quelque chose qui n’est pas tout que nous sommes dans un monde qui n’est pas simplement le nôtre, c’est à dire dans un monde naturel. Il y a une dimension de l’art qu’on ne peut pas comprendre si on reste enfermé dans la dimension vécue, la dimension de la conscience comme si on faisait de Bergson simplement un philosophe de la conscience qui est à mon avis une erreur capitale, non il y a une dimension cosmique.
Adèle: Le geste de l’artiste désubjectivise la perception?
Paul-Antoine Miquel: Absolument, en tout cas, il y a de la communication entre le dedans et le dehors à travers l’art, pour l’artiste et pour le regardeur. On peut regarder des grands peintres, ils ont aperçu dans la nature bien des choses que nous ne remarquions pas. ll prépare une thématique qui va être celle de tout l’article. C’est que, attention, en fait, on parle du changement, du mouvement, on ne parle pas de la durée. Corot et Turner mettent en figure le changement. Dans les Dissolving views, vous voyez la mobilité des choses. Le fondu, c’est ça le dissolving view, vous voyez la mobilité des choses, la mobilité dans les choses. Ce n’est pas simplement dans ma vision, en moi, dans mon vécu, c’est dans les choses et c’est ce passage du dedans au dehors. C’est là que l’artiste intervient, c’est là qu’est l’élargissement, c’est une espèce de trait d’union, de témoin qui nous fait passer du dedans au dehors, qui nous fait voyager depuis le dedans depuis la durée immanente au vécu de conscience, à la durée immanente au tout de l’univers.
Adèle: L’art nous met au contact avec la vérité, dit Bergson.
Paul-Antoine Miquel: C’est la même chose, si vous regardez Corot et Courbet, ils étaient répertoriés dans le courant réaliste. En 1911, les Impressionnistes sont connus, pourquoi Bergson ne cite-t-il pas les Impressionnistes? La vérité pour lui: l’art ce n’est pas la fantaisie, ça dit quelque chose de vrai, pas simplement quelque chose de l’imagination de l’artiste. Il y a cette fonction de communication qui apparaît et du coup derrière cette fonction de communication il y a un sens métaphysique de l’œuvre d’art, il y a un sens qui n’est pas simplement esthétique mais métaphysique de l’œuvre d’art. 16:00. Ça ne veut pas dire que l’artiste est quelqu’un qui est l’équivalent du philosophe. Ce n’est pas du tout cela, il y a même chez Bergson un certain dédain pour l’artiste. Si l’on suit la conférence, vous verrez que c’est le philosophe qui prend le relais quand il faudra parler du changement et on laissera l’artiste complètement de côté.
Citation: «L’art suffirait donc à montrer qu’une extension des facultés de percevoir est possible. Mais comment s’opère-t-elle? —Remarquons que l’artiste a toujours passé pour un «idéaliste». On entend par là qu’il est moins préoccupé que nous du côté positif et matériel de la vie. C’est au sens propre du mot, un «distrait». Pourquoi alors étant plus détaché de la réalité, arrive-t-il à y voir plus de choses?» p. 184
Paul-Antoine Miquel: L’artiste est un idéaliste (un distrait) l’élargissement de la perception ce n’est pas la perception, telle qu’elle est présentée dans Matière et mémoire. L’artiste est un idéaliste ça veut dire que sa fonction est de nous détacher des besoins naturels, des besoins adaptatifs de l’humain. Alors que La fonction de la perception au contraire c’est de nous attacher aux besoins. Une des fonctions de la perception: un des éléments est que la perception elle est liée au cerveau comme organe de l’attention à la vie et donc elle est liée aux besoins. La perception n’élargit pas, elle retranche, elle est restrictive. Elle n’est pas extensive. Dans la perception courante, la fonction remplie par la perception courante c’est une fonction simplement biologique. La perception ce n’est pas propre à l’humain. Tout être vivant perçoit. Même la paramécie a des besoins et liée à ces besoins, il y a une relation entre perception et action. Pour tout être vivant, pas besoin d’un cerveau pour ça. Chez l’homme, ça passe par le cerveau, l’organe de l’attention et de l’action.. mais chez tout être vivant c’est comme ça. Alors que l’art c’est tout à fait autre chose. C’est quelque chose qui de manière figurée, de manière figurative, change la direction, nous met en direction du réel et essaie de nous écarter de cette direction biologique et adaptative qui est d’abord la nôtre. C’est pour ça qu’il pratique un élargissement de la perception. Ce n’est pas juste percevoir.
Citation: «Avant de philosopher, il faut vivre: et la vie exige que nous nous mettions des œillères, que nous regardions non pas à droite, à gauche ou en arrière, mais droit devant nous dans la direction où nous avons marché. Notre connaissance, bien loin de se constituer par une association graduelle d’éléments simples, est l’effet d’une dissociation brusque: dans le champ immensément vaste de notre connaissance virtuelle nous avons cueilli, pour en faire une connaissance actuelle, tout ce qui intéresse notre action sur les choses; nous avons négligé le reste.» p. 185
Paul-Antoine Miquel: Là on entre dans une autre tarte à la crème sur Bergson. Qui consiste à dire: donc la connaissance et donc la science n’a qu’un regard relatif sur son objet et ce qui atteint à l’absolu c’est l’artiste et le philosophe. Et ça c’est complètement faux. C’est un des poncifs de la pensée bergsonnienne. La science est précise. La tendance de fond c’est de dire qu’il y a une dimension de la connaissance, une dimension de la science qui touche quelque chose de la réalité. Et même, en fait, de la perception. La perception n’est pas simplement quelque chose qui a une fonction biologique, il y a déjà dans la perception quelque chose qui touche une dimension de la réalité. Parce qu’en fait il y a déjà une forme d’élargissement dans la science; simplement la forme d’élargissement qui est dans la science n’est pas de même nature que celle qui est dans l’art. 25:19
Citation: «Le cerveau paraît avoir été construit en vue de ce travail de sélection. On le montrerait sans peine pour les opérations de la mémoire. Notre passé, ainsi que nous le verrons dans une prochaine conférence, se conserve nécessairement, automatiquement. Il survit tout entier, mais notre intérêt pratique est de l’écarter, ou du moins de n’en accepter que ce qui peut éclairer et compléter plus ou moins utilement la situation présente.»
Paul-Antoine Miquel: C’est vrai et c’est faux en même temps et pour la perception. Je lis à la fin du chapitre premier de Matière et Mémoire 1896 : sur la perception : «resterait alors cette seconde conclusion d’ordre plutôt métaphysique que nous sommes véritablement placés hors de nous dans la perception pure, que nous touchons alors la réalité de l’objet, dans une intuition immédiate.» 26:38 Il y a une intuition dans la perception pure. Comment expliquer un tel phénomène si on se réfère à ce que dit normalement Bergson: Normalement au contraire c’est quand je rentre en moi, quand je retrouve les vécus de conscience que j’atteins la dimension de l’intuition philosophique. Et là, c’est en étant placé hors de moi, que j’atteins la dimension de l’intuition qui est une dimension métaphysique. Il y a quelque chose dans la perception qui n’est pas simplement organique il y a déjà quelque chose dans la perception qui a une dimension métaphysique. Et ça sera pareil pour la science, il y a quelque chose dans la science, qui n’a pas simplement une dimension symbolique et relative. Il y aussi quelque chose dans la science qui a une dimension métaphysique. Une dimension métaphysique, ça veut dire qu’on touche le réel. 27:34 Pourquoi? C’est très simple parce que dans la perception vous avez deux choses, la première chose que beaucoup de gens ont eu beaucoup de mal à comprendre, et d’ailleurs il y en a qui font comme si ça n’existait pas: il y a une théorie de la réflexion, la perception nous place hors de nous, la perception c’est comme si les choses se réfléchissaient en nous 27:57, donc elle nous dépersonnalise complètement, elle nous place hors de nous, c’est comme si les choses se réfléchissaient en nous. Et en même temps, à travers la perception, il y a une deuxième dimension, et les deux s’entrecroisent dès le début, cette deuxième dimension, ces choses qui se réfléchissent en nous, il y a quelque chose en nous qui est organique, biologique, c’est le cerveau. C’est l’organe de l’attention qui trie, parmi ces choses qui se réfléchissent en nous, celles qui nous intéresse. Et c’est là qu’est la fonction biologique. Dans la perception, il y a aussi cette dimension qui fait que nous sommes placés hors de nous et pourquoi, parce que vous voyez, je vous regarde, et vous allez comprendre tout de suite ce que veut dire Bergson, c’est très bête: je vous regarde et je sais que vous êtes là, c’est aussi bête que ça: j’ai beau me dire, mais bien entendu quand je sais toutes les choses qui font que vous êtes là, je suis ramené à mes sensations. Je suis donc ramené à moi-même, à ma vision, à mon ouïe, à mon toucher, à mon odorat, et finalement si je me réfère à tout ce qui fait que je sais que vous êtes là, je retourne vers moi-même, je suis enfermé en moi-même à nouveau. Finalement je n’ai aucune réelle preuve tangible de votre existence et pourtant dans la perception je sais directement que vous êtes là. Qu’est-ce que c’est que cette intuition? 29:22 Cette intuition spéciale qui fait que en même temps, —c’est le paradoxe de la perception, que reprendra Merleau Ponty après, en même temps— je sais que vous êtes là et pourtant tous les éléments qui me permettent de savoir que vous êtes là viennent de moi et non pas de vous. Qu’est-ce que c’est…. eh bien parce qu’en réalité dans la perception, il n’y a pas que des choses qui viennent de moi, il y a aussi des choses qui viennent de mon rapport à l’univers, de mon rapport à la nature 29:46. En même temps le message métaphysique qui est contenu dans la perception dès le départ, c’est ça, le message de la perception, c’est: je ne suis pas simplement dans mon monde de vécu de pensée, dans le monde de la conscience, en même temps je vis dans un monde qui n’est pas le mien. 30:03 Je suis dans deux mondes en même temps: c’est le redoublement d’immanence, en même temps je suis en moi, et donc je le suis parce que je ressens depuis le dedans, de l’intérieur, la durée vécue par moi-même, et en même temps par la perception, je suis placé hors de moi, c’est à dire que je fais partie d’un tout qui n’est pas moi, le tout dont je fais partie n’est pas moi. Et bien le message de la science, c’est d’analyser ce tout dont je fais partie et qui n’est pas moi, c’est un message d’objectivation, mais ce n’est pas du tout un message simplement symbolique et artificiel, c’est un message métaphysique, il a un sens métaphysique parce qu’il nous dit vous faites partie d’un univers qui n’est pas simplement vous. Après il faut arriver à comprendre: c’est pourquoi la science n’est pas l’art et pourquoi l’art n’est pas la science. 30:52
Citation: «Une attention à la vie qui serait suffisamment puissante, et suffisamment dégagée de tout intérêt pratique, embrasserait ainsi dans un présent indivisé l’histoire passée tout entière de la personne consciente, —non pas comme de l’instantané, non pas comme un ensemble de parties simultanées, mais comme du continuellement présent qui serait aussi du continuellement mouvant: telle, je le répète, la mélodie qu’on perçoit indivisible, et qui constitue d’un bout à l’autre, si l’on veut étendre le sens du mot, un perpétuel présent, quoique cette perpétuité n’ait rien de commun avec l’immutabilité, ni cette indivisibilité avec l’instantanéité. Il s’agit d’un présent qui dure.
Ce n’est pas là une hypothèse. Il arrive, dans des cas exceptionnels, que l’attention renonce tout à coup à l’intérêt qu’elle prenait à la vie: aussitôt, comme par enchantement, le passé redevient présent. Chez des personnes qui voient surgir devant elles, à l’improviste, la menace d’une mort soudaine, chez l’alpiniste qui glisse au fond d’un précipice, chez des noyés et chez des pendus, il semble qu’une conversion brusque de l’attention puisse se produire, —quelque chose comme un changement d’orientation de la conscience qui, jusqu’alors tournée vers l’avenir et absorbée par les nécessités de l’action, subitement s’en désintéresse. Cela suffit pour que mille et mille détails «oubliés» soient remémorés, pour que l’histoire entière de la personne se déroule devant elle en un mouvant panorama.» p.201
Paul-Antoine Miquel: Je voudrais revenir pour être clair, sur les problèmes qu’on va poser là, revenir sur qu’est-ce qui fait la différence entre le savant et l’artiste. On a deux personnages, et on a vu qu’il ne faut pas dévaloriser le savant. Le savant n’est pas un imbécile, c’est très important, parce qu’il y a toute une partie de la culture philosophique française qui va tomber dans le panneau, qui va penser qu’on peut faire de la philosophie sans interroger la science. Et ça c’est une grave erreur. Et ce n’est pas l’erreur que faisait Bergson. Qu’est-ce qui manque dans la perspective scientifique, dans la perspective explicative de la science qui fait qu’on n’atteint pas la dimension expressive de l’art? Ce qui manque c’est une pensée du changement, c’est une expérience du changement, 35:19 parce que quand vous regardez, et c’est comme ça que Bergson le lit et avec une certaine réussite, quand vous regardez ce que c’est que le travail du savant, il nous parle de l’univers. C’est extraordinaire, déjà de faire ça, il nous fait sortir de nous-même, de notre coquille. C’est ça la grande réussite du savant. Il nous parle de l’univers, il nous dit des choses de nous mais il nous dit bien plus que des choses de nous, il nous dit des choses de nous en tant que nous faisons partie de quelque chose de plus large que nous, de plus important que nous d’une certaine façon, qui s’appelle l’univers. Et finalement, nous ne sommes plus grand chose dans cet univers, dont il parle, le savant. Comment fait-il pour parler de l’univers? Toujours de la même manière, il analyse ce qui change à partir de ce qui ne change pas. Il analyse ce qui bouge à partir de ce qui ne bouge pas. Pour arriver à écrire des équations, dégager une structure, un système théorique, sans entrer dans les détails, il faut toujours procéder de cette façon. Partir de ce qui change et expliquer ce qui change par ce qui ne change pas. Voyez qu’il y a un engagement philosophique derrière cette méthode. C’est un engagement qui vise à valoriser l’être….
Adèle: Qu’est-ce qui change et qu’est-ce qui ne change pas?
Paul-Antoine Miquel: Prenez par exemple une planète qui tourne autour du soleil, ça bouge, ça change, la flèche d’Achille, ça bouge, ça change. Si vous prenez la planète qui tourne autour du soleil, vous allez expliquer ce mouvement à partir de quelque chose, la structure du mouvement qui est complètement éternel. La structure du mouvement est donné par des équations, par une formule, qui vont montrer qu’il y a des symétries derrière le mouvement de la planète et que ces symétries sont toujours les mêmes. Elles vont permettre d’expliquer et de calculer la trajectoire de la planète, donc vous voyez j’explique ce qui bouge, à partir de ce qui ne bouge pas, et finalement du coup forcément, ce qui bouge, ça n’a pas beaucoup d’importance, c’est le phénomène qu’il faut expliquer et pour l’expliquer on atteint le niveau du réel et le niveau du réel, c’est ce qui ne bouge pas. La tentation est très grande, quand on se place dans la logique du savant de penser qu’il faut comprendre le devenir à partir de l’être et non l’être à partir du devenir. 37:34
L’artiste inverse exactement cette position. C’est pour ça que le problème du changement arrive, et que l’artiste se retrouve d’un seul coup plus près du philosophe, parce que le philosophe dont il est question à travers la pensée de Bergson, et c’est une curiosité dans la pensée occidentale, c’est un philosophe du devenir, et ce n’est pas un philosophe de l’être. Il renverse la hiérarchie métaphysique traditionnelle. Il y a une métaphysique spontanée dans la science classique qui est cette métaphysique qui dit: je vais expliquer ce qui change à partir de ce qui ne change pas et pas l’inverse. Et donc là il renverse la hiérarchie et c’est pour ça qu’il a besoin d’un personnage pour l’aider à changer cette hiérarchie. Et ce personnage qui l’aide, c’est l’artiste. L’artiste voit le changement dans les choses. Il le voit aussi en nous et il le voit en même temps dans les choses et puisque vous avez lu ce passage de Van Gogh, vous voyez bien: qu’est-ce qu’il voit dans la robe, des tourbillons, qu’est-ce que c’est ces tourbillons, c’est des rivières, ça communique, ce qu’il voit et la nature, ça communique, il y a une espèce de violence de la nature, qu’on voit à travers les tableaux de Van Gogh, c’est aussi la violence de l’esprit, mais c’est en même temps la violence de la nature, les deux choses communiquent. C’est cette expressivité cosmique, c’est ça que l’artiste voit.
Adèle:… et pourtant, quand on lit les deux conférences sur le changement, on voit que Bergson après avoir pris le personnage de l’artiste, et du savant en revient au philosophe. La philosophie a quelque chose de plus que n’a pas l’art ni la science.
Paul-Antoine Miquel: Le philosophe remet avec des mots, et retrouve des schèmes conceptuels, parce que tout à l’heure, on a dévalorisé le concept, mais il faut quand même le revaloriser un peu. Le philosophe, même si c’était le titre de mon premier livre, n’est pas simplement un homme qui a de l’imagination, c’est aussi une pensée qui s’exprime à travers des concepts, la pensée philosophique, ils disent souvent à partir de l’Évolution créatrice, l’intuition chevauche l’intelligence. Et dieu sait qu’il y a aussi une dimension dialectique dans l’intuition dans l’Évolution créatrice, ce ne sont pas des concepts au sens traditionnel, ce ne sont pas des idées générales, c’est des schèmes conceptuels. Il y a toujours un lien entre le concept et l’image, à travers les concepts philosophiques: regardez la durée, l’élan vital, vous avez toujours un lien, ça donne à penser, ce n’est jamais explicite le sens d’un concept philosophique, chez Bergson. Le philosophe va ressaisir cela, puisque c’est lui qui va donner finalement, dégager une vision du réel véritablement. Le peintre ne fait que la figurer sur l’instant en regardant quelque chose, il va figurer, il va exprimer quelque chose du changement, mais le philosophe va donner une vision du réel, il va dire ce qui est devant, ce n’est pas l’être, ce qui est devant, c’est le changement, ça c’est une vision du réel, c’est une métaphysique.
Citation: «ce qu’il y avait d’immobile et de glacé dans notre perception se réchauffe et se met en mouvement. Tout s’anime autour de nous, tout se revivifie en nous. Un grand élan emporte les êtres et les choses. Par lui nous nous sentons soulevés, entraînés, portés. Nous vivons davantage, et ce surcroît de vie amène avec lui la conviction que de graves énigmes philosophiques pourront se résoudre ou même peut-être qu’elles ne doivent pas se poser, étant nées d’une vision figée du réel et n’étant que la traduction, en termes de pensée, d’un certain affaiblissement artificiel de notre vitalité. Plus, en effet, nous nous habituons à penser et à percevoir toutes choses sub specie durationis, plus nous nous enfonçons dans la durée réel. Et plus nous nous y enfonçons, plus nous nous replaçons dans la direction du principe, pourtant transcendant, dont nous participons et dont l’éternité ne doit pas être une éternité d’immutabilité, mais une éternité de vie: comment, autrement, pourrions-nous vivre et nous mouvoir en elle? In ea vivimus et movemus et sumus.» [formule de Saint Paul: «c’est en lui [Dieu] que nous vivons, que nous nous mouvons, et que nous trouvons ce que nous sommes». Bergson la modifie en substituant à Dieu «une éternité de vie».] p. 207
Paul-Antoine Miquel: [Ainsi s’achève cette conférence] Bergson reprend la formule de Spinoza, sub specie aeternitatis il la transforme, ça devient sub specie durationis. Cette durée n’est plus simplement à nous, elle est en même temps dans les choses. C’est ça en fait qu’on voit apparaître là et c’est l’un des messages forts qu’il y a dans cette conférence. C’est de bien comprendre qu’on sort de nous, qu’on n’analyse plus simplement la durée vécue par la conscience, mais qu’on tombe dans la durée immanente, au tout de l’univers et que c’est cette communication, ce voyage, cette communication entre les deux qu’il faut faire. Ensuite on a juste un petit peu vogué dans cette direction parce qu’après il faudrait approfondir, comprendre pourquoi est-ce que Bergson, qu’est-ce qui justifie dans la construction de la vision du réel de Bergson, cette métaphysique du devenir qu’il veut nous présenter, là on suggère simplement. Voyez, l’artiste nous montre le changement alors que le savant ne peut pas le faire. Mais il faut faire plus que suggérer, il faut construire, il faut qu’il y ait une vision construite qui passe par des schèmes conceptuels. On le voit dans Matière et Mémoire, dans l’Evolution créatrice. Par exemple, la théorie des deux ordres, c’est un point essentiel de cette métaphysique du devenir, c’est la théorie des deux ordres: je ne peux jamais dire ce qu’est le réel, je ne peux pas dire le réel c’est l’esprit, le réel c’est l’esprit en un certain sens, si je me place d’un certain point de vue mais il y a toujours l’autre point de vue, qui est présent en même temps et qui fait qu’il faut que je dise aussi le réel c’est la matière. Donc il y a ce glissement permanent d’un point de vue à un autre point de vue, qui fait que justement si j’analyse finalement ce qu’est le réel je ne peux jamais m’arrêter simplement à un point de vue, il faut que j’embrasse la pluralité des points de vue et derrière cette pluralité des points de vue, là apparaît clairement la thématique du devenir, là apparaît clairement le fait que je n’ai pas de structures de substantialité arrêtés du réel que je peux définir une fois pour toutes, c’est un des outils dont se sert Bergson pour développer sa métaphysique du devenir. Il y en a d’autres dans Matière et Mémoire.
Je vais souvent en Extrême Orient, quand on discute de Bergson avec des Coréens ou des Japonais ou des Chinois, immédiatement pour eux c’est leur culture, ils voient le lien entre une pensée du devenir et une pensée de la vie. Le lien est presque direct.. si vous inversez l’ordre des choses, vous dites que ce qui est au fond, ce n’est pas l’être, c’est le devenir, vous posez tout de suite le problème de savoir, est-ce que je ne vais pas tomber dans une approche vitaliste de la réalité. On peut citer Lao Tse. Bergson est l’héritier d’une tradition qui a peu de représentants dans le monde occidental. »