

Le jardin des ailantes en préfiguration, dans le Jardin des migrations, (12 000 m2) installé dans les espaces extérieurs du Fort Saint-Jean dans lequel s’inscrit le Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée à Marseille.
L’ailante : «On le nomme parfois « arbre de paradis » ou « arbre du soleil » et enfin « monte-aux-cieux », non par sa hauteur —il ne dépasse pas trente mètres— mais pour l’élan qui le caractérise: une tension toute en tronc, un fût svelte et souple, achevé par un feuillage d’estampe, désignant le ciel.» Gilles Clément.
«Mais que vient faire l’ailante, ce faux vernis du Japon, monte aux cieux ou bois puant, dans l’histoire des plantes méditerranéennes? Originaire d’Extrême Orient, il a été semble-t-il introduit en France, au milieu du 18e siècle. Planté comme arbre d’agrément le long des rues, sa capacité de propagation en fait vite une espèce commune, voire encombrante. C’est avec le déclin du vers à soie du mûrier à partir de 1843, que l’intérêt de l’ailante est ravivé. En 1857, est introduit d’Inde le vers à soie de l’ailante, réputé en Chine pour donner une matière textile renommée l’ailantine. Le succès est vif. En 1861 on compte 2000 propriétaires adeptes de ce nouveau type de sériculture. Mais ce fut un échec, car les chenilles furent consommées par les oiseaux et autres prédateurs et la culture de l’ailante fut rapidement interrompue avec la naissance des textiles synthétiques. Voici la triste histoire d’une espèce exotique devenue mal aimée, voire considérée comme indésirable.» [Texte du panneau].
Gilles Clément, Éloge des vagabondes, « Le monte-aux-cieux », Ailanto, ailante, faux vernis duJapon, frêne puant, Ailanthus altissima Miller (Swingle). Simaroubacées.
«Paris, juin 1974. Rue de Vaugirard, au fond de la cour, accroché au bouleau, venez vite, il y a un énorme papillon. Énorme je vous dis, on n’a jamais vu ça. Que fait-il? Il dort on dirait qu’il dort, enfin il ne bouge pas. Ne faites rien, laissez-le s’habituer à la lumière: recommandations de jardinier ou d’entomologiste, à l’instant je suis les deux, intéressé à la rencontre d’un insecte dont j’ai souvent entendu parler, demeuré jusque-là invisible. Le temps d’un embouteillage et j’arrive. Le bel Attacide fait sécher ses ailes tête en bas, il ne dort pas. Pour l’avoir vu dans les livres je le reconnais, aile antérieure falquée, bande rose traversant les nervures, deux lunules claires soulignées de noir, fond général ocre brun et un ocelle discret comme une mouche sur un visage soigné. Il vient d’éclore. Sa parure tient du fard, un frottement du doigt enlèverait cette poudre disposée en dessin -tant d’écailles colorées- mais je n’y touche pas: vous ne craignez rien, il ne mangera pas les feuilles de votre bouleau, d’ailleurs à ce stade -imago, insecte volant-, il ne se nourrit pas, seule la chenille dévore le feuillage. Et sa nourriture n’est pas le bouleau. Le papillon vient d’ailleurs, peut-être de là-bas? Je montre le dôme d’un arbre élancé dans une cour voisine, un ailante adulte aux longues feuilles bipennées, au tronc lisse et gris bien dégagé. Immobile, Samia Cynthia attend la nuit pour voler. À ses antennes fines et son abdomen rebondi on reconnaît une femelle. Vers dix heures elle émettra les phéromones qui attirent les mâles. Ce soir il y aura du monde au 89. Un voisin assure en avoir vu voler la vieille place de la Concorde; sa fille en a trouvé un rôti sur la calandre de sa voiture… Petit à petit l’exotisme de la découverte cède la place à une vague déception de comptoir. S’agit-il d’un insecte banal? En 1751 le père d’Incarville envoie des graines d’ailante à Bernard de Jussieu pour le Jardin du Roi (Jardin des Plantes) et à la Société royale d’horticulture. L’espèce connaît un grand succès sous le nom erroné de vernis du Japon (2). Son allure, son feuillage, les samares rouges des pieds femelles, sa vitalité, tout concourt à lui concéder une bonne place au jardin. On le choisit comme arbre d’alignement pour sa vitesse de croissance comparable à celle des eucalyptus et des peupliers mais, très vite, il s’échappe des routes et des parcs pour gagner la campagne et, en certains lieux, s’engage en forêt en compagnie de vénérables chênes, de charmes ou encore d' »acacias » —robiniers d’Amérique— dont la vitesse de propagation est comparable. L’ailante accroît un vagabondage issu de ses très nombreuses graines par une aptitude à drageonner. D’arbre isolé il devient boqueteau, puis colonie (3). En moins d’un siècle, le paysage arboré européen s’enrichit d’une espèce vindicative peu exigeante, capable de croître en terre profonde comme en sol rocailleux, en terrain acide ou calcaire, sec ou frais, bravant la fauche et le recépage sans faiblir de souche, un arbre à tout faire sauf du bon bois. On le dit cassant, rétif à l’usinage et peu calorique. Pourtant il figure dans les registres de sylviculture du 19e, apprécié comme pionnier des sols stériles; on le plante dans les villes où il résiste parfaitement à toutes les pollutions, on attend de ses feuilles qu’elles fabriquent un humus où germeront d’autres espèces plus exigeantes et longues à venir. L’odeur désagréable de son feuillage froissé et des fleurs mâles au printemps, le bois cassant de l’arbre, ne dissuadent pas les collectionneurs du 19e siècle. Cet engouement passager n’aurait pu à lui seul parvenir à disséminer l’ailante dans toute l’Europe, de Berlin à Madrid, de Brest à Sofia, sans la perspective d’un commerce nouveau et prometteur: l‘ailantine en habit. Matière textile provenant du cocon de Samia Cynthia, succédané de la soie, l’ailantine habillait les Chinois du Nord « pour les costumes d’été et même pour les vêtements d’un usage journalier […]. Les Chinois emploient le plus souvent l’ailantine pour fabriquer des étoffes écrues à cause du grès qui le recouvre, parce que, ce revêtement étant insoluble dans l’eau, il ne s’altère pas au lavage et le protège au contraire contre les taches de graisse (4) ». Au milieu du 19e siècle on déclarait que la France aurait avantage à introduire l’insecte -alors baptisé Attacus– et la plante qui le nourrit en vue de produire une soie de meilleur marché. La communication de M. Guérin-Méneville à l’Académie des sciences dans la séance du 9 janvier 1860 (6) fait état de quatre étoffes rapportées de Chine dont un échantillon bleu ciel pouvant rivaliser avec les plus belles soies européennes; un second écru, en manière de vêtement quotidien; un troisième fabriqué avec de la bourre de soie, ou filoselle, moins brillant que les autres, et un quatrième « semblable à de la gaze d’une régularité remarquable formée d’une soie grège continue et très belle ». L’arbre existait déjà sur le terrain; on le multiplia abondamment dès 1856, date de l’importation clandestine du papillon. L’Académie avait quatre ans de retard. On espérait ainsi remplacer les élevages de bombyx du mûrier, alors atteints par la maladie : sujet délicatement traité dans le roman Soie d’Alessandro Baricco (7). D’autres expériences eurent lieu à partir des cocons d’Antheraea yamamai et A. pernyi, deux Attacides se nourrissant de chênes. Mais aucune de ces tentatives n’obtint le succès escompté: soie trop grossières, difficultés d’élevage mais surtout naissance d’une industrie des textiles synthétiques. Dès le début du 20e siècle la sériciculture déclina partout dans le monde. Des magnaneries cévenoles il ne reste que les boisements d’ailantes en souvenir d’un artisanat où s’exerçaient les « petites mains » si mal payées. Mais, autour des bâtiments plus souvent ornés de piscines que de mûriers, le papillon demeure. En 1980 on dénombrait trois sous-espèces de Samia cynthia, l’une autour de Saint-Mandé (S. cynthia parisiensis), l’autre autour de Lyon (S. cynthia burgondiensis) et une dernière aux environs d’Arcachon. Cette nomenclature a été abandonnée, considérant que l’isolement géographique des populations d’ailantes entre ces trois régions ne pouvait justifier une véritable spéciation, cet isolement étant lui-même discutable. Le grand papillon s’observe de moins en moins autour des ailantes. On accuse la pollution urbaine et les chats, notamment à Paris. Ailante, ailanthe, transposition d’ailanto, « arbre du ciel », nom par lequel on désigne l’arbre aux Molluques. L’introduction du h, comme anthos (en grec la fleur), crée une ambiguïté sans rapport avec l’origine du nom. Une des premières descriptions de l’ailante remonte à la fin du 17e siècle par Rumphius (8) observant un sujet sur l’île d’Amboise qu’il baptise arbor coeli. On le nomme parfois « arbre du paradis » ou « arbre du soleil » et enfin « monte-aux-cieux », non par sa hauteur —il ne dépasse pas trente mètres— mais pour l’élan qui le caractérise : une tension toute en tronc, un fût svelte et souple, achevé par un feuillage d’estampe, désignant le ciel.» Gilles Clément.
Ailantes repérés et photographiés en ville > à Bâle, en bordure de la partie nord des halls du Centre de foires et de congrès — où se tient Art Basel; à Genève, le long du Parc des Bastions, à Londres, chez Jasper Morrison; à Paris, boulevard Voltaire.
Lien : Sur le site de Véronique Mure, co-conceptrice du jardin des migrations du Mucem : http://www.botanique-jardins-paysages.com/et-si-on-aimait-lailante-a-nouveau-lui-qui-est-si-beau. [On découvre que Francis Hallé n’aime pas les ailantes].