Smartphone et Gps

Banalisation de l’objet

Il est vrai qu’innover dans le design et la prise en main d’un rectangle noir de 100 grammes tient de plus en plus de l’exploit. Après avoir joué sur la taille de l’écran et la forme des bords, les ingénieurs peinent à imaginer de nouveaux produits originaux. Le smartphone est indispensable mais il ne fait plus rêver, alors que cent trente ans après son invention, l’automobile sait encore créer de l’émotion chez ses acheteurs potentiels.

Ce serait pourtant une erreur que de ne voir, dans cette banalisation de l’objet, que la fin d’une histoire. Comme cela a été le cas du chemin de fer ou du téléphone, c’est au contraire à partir de son déploiement massif qu’une autre page peut s’ouvrir. Celle de la fameuse société de l’accès théorisée par Jeremy Rifkin. D’abord en transformant des biens matériels en services, un logiciel, une musique, une voiture, n’ont plus besoin d’être achetés, ils sont accessibles partout, tout le temps, grâce à son smartphone. Ensuite en s’attaquant au grand chantier de la productivité des services eux-mêmes, des loisirs à la santé ou aux transports, comme le montre toute l’économie qui s’est déployée autour du GPS.

Ascendance, incrémentalisme et sérendipité

projet
Ces trois qualités requises pour réaliser un projet architectural urbain figurent dans ce panneau de l’exposition Explorations figuratives, nouvelles lisibilités du projet, 16.11 – 14.12.2015, —dont une partie était issue du séminaire « Représentations et citoyenneté »—, espace McCormick & mezzanine basse, École nationale supérieure d’architecture Paris-Belleville, sous l’égide de l’Unité Mixte de Recherche Architecture, Urbanisme, Société: savoirs, enseignement, recherche. Un ton légèrement condescendant à l’adresse des habitants concernés, en contradiction avec les termes d’ascendance, d’incrémentalisme et de sérendipité qu’on pourrait rattacher à l’esprit d’un Michel de Certeau. C’est plutôt l’inculture en matière d’architecture  et d’écologie urbaine qui est elle très répandue chez les urbains ordinaires et le remède par l’image et l’explication raisonnée peuvent effectivement y remédier.
http://www.paris-belleville.archi.fr/UserFiles/Com/ExplorationsFiguratives_Communique.pdf

Dominique Méda a dit

« Reconnaitre que la croissance ne pourrait jamais revenir », Dominique Méda dans Libération 25/01/2016
Extrait :
«Quels pourraient être les composants d’un scénario visant à résoudre à la fois la question écologique et la question sociale ?
Il s’agirait – pour une fois – de réussir les transferts de main-d’œuvre et le développement des qualifications que la reconversion écologique suppose en mettant en œuvre de puissants mécanismes de sécurisation garantis par les institutions – le service national du climat proposé au Royaume-Uni par la campagne «Un million d’emplois pour le climat» constitue une proposition intéressante. De mobiliser des moyens conséquents pour accompagner la formation et la qualification des personnes. De développer des emplois de toutes natures nécessaires pour répondre aux besoins sociaux plutôt qu’à l’augmentation du profit et de la rentabilité. De substituer à l’actuel partage du travail, sauvage, un partage civilisé, contribuant à l’égalité entre hommes et femmes. De poursuivre des gains non plus tant de productivité que de qualité et de durabilité des produits, comme le propose l’économiste Jean Gadrey. Cela suppose d’autres outils de mesure de la richesse, d’autres organisations du travail, d’autres formes d’entreprises capables de prendre en considération l’apport des salariés. Cela suppose sans doute aussi l’édiction de normes sociales et environnementales mondiales, un rôle beaucoup plus déterminant confié à l’Organisation internationale du travail et à une Organisation mondiale de l’environnement et d’autres règles du commerce international telles que celles figurant dans le Mandat commercial alternatif européen.»

Cop 21. Un accord contre l’insécurité planétaire

« Dissocier ces violences des périls climatiques et écologiques qui pèsent sur la planète serait une grave erreur. Le réchauffement multiplie les menaces, poussant des populations à l’exode, transformant les écosystèmes, imposant une course effrénée à l’eau potable et aux ressources. »

2 minutes de lecture dans Le Temps
Richard Werly

« Les attentats du 13 novembre ont encore plus dramatisé la COP 21, la grande conférence sur le climat qui s’ouvre ce lundi. Oeuvre de terroristes fanatisés, dont les commanditaires de l’Etat islamique ont prospéré sur les lambeaux d’une Syrie et d’un Irak en charpies, ces tueries ont de nouveau démontré le niveau extrème d’insécurité auxquels nos démocraties doivent faire face. Or dissocier ces violences des périls climatiques et écologiques qui pèsent sur la planète serait une grave erreur, tant le réchauffement multiplie les menaces, poussant des populations à l’exode, transformant les écosystèmes, imposant une course effrénée à l’eau potable et aux ressources.

C’est au chevet de ce monde-là qu’un nombre record de Chefs d’Etat ou de gouvernement se retrouvent aujourd’hui à Paris. Et c’est dans l’espoir d’arracher enfin aux logiques politiques et économiques nationales un accord global contraignant, donc crédible, que des millions de manifestants ont défilé dimanche. La chaîne humaine pour le climat formée à Paris où les rassemblements sont limités pour cause d’Etat d’urgence, avait valeur d’exemple, comme les milliers de chaussures posées Place de République, lieu d’hommage aux victimes. Ignorer cet engagement contre le réchauffement porté haut par les pays européens, Suisse inclue, serait dès lors une faute qui reviendrait à condamner au pire les générations futures.

Cette faute, en plus, peut aujourd’hui être évitée. Les signataires du protocole de Kyoto, en 1997, ne représentaient que 15% des émissions de gaz à effet de serre. La COP 15 de Copenhague en décembre 2009, s’était heurtée à une digue de refus, faute de visibilité sur les solutions et les financements. Changement radical aujourd’hui. Plus de 180 pays se sont engagés à réduire leurs émissions. La Chine, premier émetteur de gaz à effet de serre mais surtout géant économique menacé d’étouffement, a compris que le carbone obscurcit son avenir. Le secteur privé est prêt à consentir les investissements requis contre des normes à long terme. Tandis que les Etats-Unis, même prisonniers d’un camp républicain climato-sceptique, sont eux aussi prêts à un accord.

Un succès de la COP 21, dans cette mondialisation toujours plus happée par la violence, est envisageable. L’obtenir, même à l’arraché, serait la meilleure des réponses apportée à la peur qui, depuis deux semaines, tétanise Paris. »

Piketti. Les pollueurs du monde doivent payer

Après les attaques terroristes, il y a malheureusement de gros risques que les dirigeants français et occidentaux aient la tête ailleurs, et ne fassent pas les efforts nécessaires pour que la conférence de Paris sur le climat soit un succès. Ce serait dramatique pour la planète. D’abord, parce qu’il est plus que temps que les pays riches prennent la mesure de leurs responsabilités historiques face au réchauffement et aux dégâts qu’ils ont dores et déjà causés aux pays pauvres. Ensuite, car les tensions à venir sur le climat et l’énergie sont lourdes de menaces pour la paix mondiale. Ce n’est pas en laissant les terroristes imposer leur agenda que l’on prépare l’avenir.
Quel est l’état de la discussion? Si l’on s’en tient aux objectifs de réduction des émissions présentés par les Etats, le compte n’y est pas. Nous sommes sur une trajectoire menant à un réchauffement supérieur à trois degrés, et peut-être d’avantage, avec à la clé des conséquences potentiellement cataclysmiques, en particulier en Afrique et en Asie du Sud et du Sud-Est. Même dans le cas de figure d’un accord ambitieux sur les mesures d’atténuation des émissions, il est déjà certain que la montée des eaux et des températures causera des dégâts considérables dans nombre de ces pays. On estime qu’il faudrait mobiliser un fonds mondial de l’ordre de 150 milliards d’euros par an pour financer les investissements minimaux nécessaires pour s’adapter au changement climatique (digues, relocalisations d’habitations et d’activités, etc.). Si les pays riches ne sont pas capables de réunir une telle somme (à peine 0,2% du PIB mondial), alors il est illusoire de chercher à convaincre les pays pauvres et émergents de faire des efforts supplémentaires pour réduire leurs émissions futures. Or pour l’instant les sommes promises pour l’adaptation sont inférieures à 10 milliards. C’est d’autant plus affligeant qu’il ne s’agit pas d’une aide: il s’agit simplement de réparer une partie des dégâts que nous avons infligés dans le passé, et que l’on inflige encore.
Ce dernier point est important, car l’on entend souvent dire, en Europe et aux Etats-Unis, que la Chine est devenu le premier pollueur mondial, et que c’est maintenant le tour des chinois et des autres pays émergents de faire des efforts. Continuer la lecture de Piketti. Les pollueurs du monde doivent payer

Deleuze. Qu’est-ce que l’acte de création? 1987

deleuze-femis-1987
https://youtu.be/2OyuMJMrCRw

Le 17 mars 1987, Gilles Deleuze prononçait une conférence devant les étudiants de la FEMIS, à l’invitation de Jean Narboni, dans le cadre des « Mardis de la Fondation ». Filmée sur support vidéo, cette conférence a fait l’objet d’un montage, assuré par une petite équipe composée d’Arnaud des Fallières, faisant office de réalisateur, d’Armand Dauphin et de Philippe Bernard, responsable du département vidéo.
Ce montage a été diffusé le 18 mai 1989 par FR3 dans le cadre de l’émission « Océaniques » sous le titre « Qu’est-ce que l’acte de création? » ; des cassettes VHS ont également circulé çà et là sous ce même titre. De larges extraits de cette conférence ont été ensuite publiés par Charles Tesson, sous le titre « Avoir une idée en cinéma », dans le cadre d’un volume collectif sur Jean-Marie Straub et Danièle Huillet, à l’occasion de leurs films sur Hölderlin et Cézanne (Editions Antigone, 1990). Le texte établi par Tesson à partir de l’enregistrement oral a été alors envoyé à Deleuze, qui l’a accepté pratiquement tel quel, à quelques menues corrections de ponctuation près. Conservant, comme l’avait souhaité Deleuze, le mouvement oral et le caractère discontinu de la conférence, la transcription diffère cependant sur de nombreux points de détail. Dans la mesure où il s’agit de la seule version écrite acceptée par Deleuze, il a semblé juste de s’en tenir là et de poursuivre dans le même esprit le reste de la retranscription. En revanche, bien que le titre « Avoir une idée en cinéma » puisse passer ainsi pour le titre le plus fidèle à l’esprit de Deleuze, il a paru nécessaire de conserver le titre sous lequel cette conférence est devenue célèbre.
Gilles Deleuze n’avait pas accepté, par la suite, de la republier dans son ensemble, préférant réserver son temps à ses derniers projets. Il a paru à Fanny Deleuze et à ses enfants que le moment était aujourd’hui venu de le faire, dans Trafic, où Deleuze avait envisagé d’écrire. Nous les remercions de nous y avoir autorisés et d’avoir revu le texte final.
Nous remercions également Patrice Béghain; Anne Legaridec, Claude Gauteur et Jean Narboni, de la FEMIS, aini que Charles Tesson et Emmanuelle Touati, qui a assuré la transcription des passages inédits.
Raymond Bellour

Texte intégral :
http://www.filmfilm.be/post/33964217604/quest-ce-que-lacte-de-création-par-gilles

 

L’existence individuée

« Alors que la pénétrabilité des monades définit toute la sociologie de Tarde (Latour, 2011) et que la perception des relations appartient, pour James, à l’existence individuée, Durkheim ne varie pas, pendant tout le livre, sur l’irrémédiable imbécilité —au sens étymologique— de l’individu. C’est évidemment elle et elle seulement qui va donner au monothéisme de la société tous ses traits : pour sauver de l’abaissement un individu aveugle autant qu’abject, il ne faut rien moins que le secours constamment renouvelé de l’Unique et Unifié Dieu-Société.

L’intériorité c’est l’extériorité reprise et intériorisée. »

in Formes élémentaires de la sociologie; formes avancées de la théologie, Bruno Latour, Sciences Po, Paris Archives de sciences sociales des religions, numéro 167, Juillet-septembre 2014, p. 255-277. Version révisée après retour des relecteurs (Mai 2014)

François Dagognet philosophe. Un voyageur qui se souciait de l’ensemble du paysage

Le Monde, Carnet. Par Roger-Pol Droit

«Né le 24 avril 1924 à Langres, la patrie de Diderot, dont le rapprochait notamment une curiosité encyclopédique, François Dagognet est mort, à Paris, le 2 octobre. D’origine modeste, il n’avait pas fait d’études secondaires, mais s’est ensuite plus que rattrapé, mettant les bouchées doubles, devenant à la fois agrégé de philosophie en 1949 et docteur en médecine en 1958, avant de poursuivre des études de criminologie, de neuropsychologie et de chimie.

Sa carrière est aussi singulière que sa formation, puisqu’il fut médecin au centre du Prado à Lyon, consultant auprès des prisonniers de la prison Saint-Paul, professeur de philosophie à l’université Lyon-III, puis à la Sorbonne, tout en présidant, de longues années, le jury de l’agrégation de philosophie.

Scruter le réel
Ce qui l’animait était d’abord un formidable appétit de savoirs, d’informations, de découvertes. Mais aussi de compréhension, ce qui le conduisait fréquemment à frayer des voies inédites plutôt qu’à suivre les sentiers balisés.
Élève de Georges Canguilhem, marqué également par la pensée de Gaston Bachelard, François Dagognet a consacré à chacun d’eux un ouvrage. Sa double formation philosophique et scientifique l’a conduit logiquement à des travaux d’épistémologie de la médecine (La Raison et les remèdes, PUF, 1964, rééd. 1984) et de la biologie (Le Catalogue de la vie, PUF, 1984). Il y met l’accent, de manière singulière, sur la fécondité des classements, des listes, des tableaux qui paraissent habituellement dénués d’intérêt. Sans doute est-ce le premier trait à retenir : ce philosophe inventif trouvait de la pensée là où nul ne songe à la dénicher.

Au premier regard, la diversité des thèmes abordés par François Dagognet semble devoir donner le tournis. Au fil d’une bonne cinquantaine de volumes —publiés principalement aux Presses universitaires de France, à la Librairie philosophique J. Vrin, chez Odile Jacob et aux Empêcheurs de penser en rond—, il est question des techniques, de sciences, d’industrie, d’éthique, d’esthétique, de droit, de politique, d’économie et bien sûr de métaphysique… Aucun domaine ne semblait lui être étranger. C’est qu’il revendiquait pour le philosophe un rôle qui n’est pas celui « d’un mineur qui doit forer le sol « , mais plutôt celui « d‘un voyageur qui se soucie de l’ensemble du paysage« . Ce qui exigeait malgré tout une cartographie minutieuse et un arpentage précis que seuls des savoirs exacts permettent —y compris ceux de l’ingénieur, de l’artisan, du fabricant… qu’on oublie trop souvent.

Le fil rouge de ces périples philosophiques demeure en effet une attention extrême aux choses, depuis les objets manufacturés les plus banals jusqu’aux déchets, poussières et rebuts, en passant par les matériaux bruts que l’art contemporain retrouve et fait voir autrement. Dans cette manière très singulière de scruter le réel sous ses aspects infimes, on aurait tort de voir seulement un penchant personnel. C’était au contraire un choix philosophique crucial, comme l’expliquait François Dagognet dans un entretien publié par Le Monde en 1993 :

« Le monde des objets, qui est immense, est finalement plus révélateur de l’esprit que l’esprit lui-même. Pour savoir ce que nous sommes, ce n’est pas forcément en nous qu’il faut regarder. Les philosophes, au cours de l’histoire, sont demeurés trop exclusivement tournés vers la subjectivité, sans comprendre que c’est au contraire dans les choses que l’esprit se donne le mieux à voir. Il faut donc opérer une véritable révolution, en s’apercevant que c’est du côté des objets que se trouve l’esprit, bien plus que du côté du sujet. »

Se disant volontiers « matériologue », François Dagognet soulignait combien pauvre était la matière conçue par les matérialistes. Il définissait la matière comme « des forces qui passent à travers des processus très subtils » et concevait l‘esprit comme « corps métamorphosé, redressé, amplifié, sauvé ». Confiant dans les progrès des sciences, défenseur ardent des techniques, de leurs bienfaits, de leur pouvoir émancipateur, il ne partageait rien des lamentations apocalyptiques dont l’air du temps est désormais saturé. Penseur du corps, du vivant, des matières, des objets, François Dagognet incarnait en fait – ceux qui l’ont connu le savent, ceux qui le lisent également —’allégresse de la pensée.»

Philosophie de la nature

«Je voudrais faire un livre sur Qu’est-ce que la philosophie?* À condition qu’il soit court. Et aussi, Guattari et moi, nous voudrions reprendre notre travail commun, une sorte de philosophie de la Nature, au moment où toute différence s’estompe entre la nature et l’artifice. De tels projets suffisent à une vieillesse heureuse.» Gilles Deleuze in Magazine littéraire, n° 257, septembre 1988, « entretien avec Raymond Bellour et François Ewald ». Et dans Pourparlers, 1990, p. 212

* Gilles Deleuze Félix Guattari  Qu’est-ce que la philosophie? Minuit, 1991 http://www.leseditionsdeminuit.fr/f/index.php?sp=liv&livre_id=2024

Guattari meurt en août 1992, à 62 ans. Deleuze en novembre 1995, à 70 ans.

image
Guattari et Deleuze, début des années 70 sans doute…

 

«Entretien 1980». Propos recueillis par Catherine Clément. L’Arc, «Deleuze», n° 49, 1980

Question : — Quelle différence existe entre l’œuvre de 1972, l’Anti-Œdipe, et celle de 1980, Mille plateaux ?

Gilles Deleuze : — La situation de l’Anti-Œdipe était relativement simple. L’Anti-Œdipe traitait d’un domaine familier, reconnu: l’inconscient. Il proposait de remplacer le modèle théâtral ou familial de l’inconscient par un modèle plus politique: l’usine, au lieu du théâtre. C’était une sorte de «constructivisme» à la russe. D’où l’idée de production désirante de machines désirantes. Tandis que Mille Plateaux est plus compliqué, parce qu’il essaie d’inventer ses domaines. Les domaines ne préexistent plus, ils sont tracés par les parties du livre. C’est la suite de l’Anti-Œdipe, mais la suite en air libre, «in vivo». Par exemple, le devenir animal de l’homme, et son enchaînement avec la musique…



Q. — Est-ce qu’il n’y a pas aussi des différences circonstancielles entre les deux livres ?

G. D. — Certainement. L’Anti-Œdipe est après 68 : c’était une époque de bouillonnement, de recherche. Aujourd’hui il y a une très forte réaction. C’est toute une économie du livre, une nouvelle politique, qui impose le conformisme actuel. Il y a une crise du travail, une crise organisée, délibérée, au niveau des livres comme à d’autres niveaux. Le journalisme a pris de plus en plus de pouvoir en littérature. Et puis, une masse de romans redécouvrent le thème familial le plus plat, et développent à l’infini tout un papa-maman: c’est inquiétant quand on se trouve un roman tout fait, préfabriqué, dans la famille qu’on a. C’est vraiment l’année du patrimoine, à cet égard l’Anti-Œdipe a été un échec complet. Ce serait long à analyser, mais la situation actuelle est très difficile et étouffante pour les écrivains jeunes. Je ne peux pas dire pourquoi j’ai tant de mauvais pressentiments.



Q.— Soit, ce sera pour une autre fois. Mais Mille Plateaux est-il de la littérature ? Il y a une diversité de domaines abordés, ethnologie, éthologie, politique, musique etc., dans quel genre pourrait rentrer ce livre?

G. D. — Philosophie, rien que de la philosophie, au sens traditionnel du mot. Quand on demande ce qu’est la peinture, la réponse est relativement simple. Un peintre, c’est quelqu’un qui crée dans l’ordre des lignes et les couleurs (bien que les lignes et les couleurs existent dans la nature). Eh bien un philosophe, c’est pareil, c’est quelqu’un qui crée dans l’ordre des concepts, quelqu’un qui invente de nouveaux concepts. Là encore, il y a évidemment de la pensée en dehors de la philosophie, mais pas sous cette forme spéciale des concepts. Les concepts, ce sont des singularités qui réagissent sur la vie ordinaire, sur les flux de pensée ordinaires ou quotidiens. Il y a beaucoup d’essais de concepts dans Mille Plateaux : rhizome, espace lisse, hecceité, devenir-animal, machine abstraite, diagramme, etc. Guattari invente beaucoup de concepts, et j’ai la même conception de la philosophie.

Q. — Mais quelle serait l’unité de Mille Plateaux, puisqu’il n’y a plus de référence à un domaine de base ?

G. D. — Ce serait peut-être la notion d’agencement (qui remplace les machines désirantes). Il y a toutes sortes d’agencements, et de composantes d’agencements. D’une part, nous essayons de substituer cette notion à celle de comportement: d’où l’importance de l’éthologie dans Mille Plateaux, et l’analyse des agencements animaux, par exemple des agencements territoriaux. Un chapitre comme celui de la Ritournelle considère à la fois des agencements animaux et des agencements proprement musicaux: c’est ce que nous appelons un «plateau», qui met en continuité les ritournelles d’oiseau et des ritournelles comme celle de Schumann. D’autre part l’analyse des agencements, pris dans leurs diverses composantes, nous ouvre sur une logique générale: nous n’avons fait que l’esquisser, et ce sera sans doute la suite de notre travail, faire cette logique, ce que Guattari appelle «diagrammatisme». Dans les agencements, il y a des états de choses, des corps, des mélanges de corps, des alliages, il y aussi des énoncés, des modes d’énonciation, des régimes de signes. Les rapports entre les deux sont très complexes. Par exemple, une société ne se définit pas par des forces productives et de l’idéologie, mais plutôt par ses «alliages» et ses «verdicts». Les alliages, ce sont les mélanges de corps pratiqués, connus, permis (il y a des mélanges de corps interdits, ainsi l’inceste). Les verdicts, ce sont les énoncés collectifs, c’est-à-dire les transformations incorporelles, instantanées, qui ont cours dans une société (par exemple, «à partir de tel moment tu n’es plus un enfant»…)

Q. — Ces agencements, vous les décrivez, mais ils ne sont pas, me semble-t-il, exempts de jugement de valeur. Mille Plateaux, est-ce que ce n’est pas aussi un livre de morale?

G. D. — Les agencements existent, mais ils ont en effet des composantes qui leur servent de critère et permettent de les qualifier. Les agencements sont des ensembles de lignes, un peu comme dans une peinture. Or, il y a toutes sortes de lignes. Il y a des lignes segmentaires, segmentarisées; il y en a qui s’enlisent, ou tombent dans des «trous noirs»; il y en a qui sont destructrices, qui dessinent la mort; il y en a enfin qui sont vitales et créatrices. Ces dernières ouvrent un agencement, au lieu de le fermer. La notion d’abstrait est une notion très compliquée : une ligne peut ne rien représenter, être purement géométrique, elle n’est pas encore vraiment abstraite, tant qu’elle fait contour. La ligne abstraite, c’est la ligne qui ne fait pas contour, qui passe entre les choses, une ligne mutante. On l’a dit à propos de la ligne de Pollock. En ce sens, la ligne abstraite, ce n’est pas du tout la ligne géométrique, c’est la ligne la plus vivante, la plus créatrice. L’abstraction réelle, c’est une vie non-organique. L’idée d’une vie non organique est constante dans Mille Plateaux, et justement c’est la vie du concept. Un agencement est emporté par ses lignes abstraites, quand il est capable d’en avoir ou d’en tracer. Aujourd’hui on assiste à quelque chose de très curieux : la revanche du Silicium. Mais la vie des machines modernes passe par le silicium : c’est une vie non-organique, distincte de la vie organique du carbone. On parlera en ce sens d’un agencement-silicium. Dans les domaines les plus divers, on doit considérer les composantes d’agencement, la nature des lignes, les modes de vie et d’énoncé...

Q. — On peut avoir l’impression, en vous lisant, que les coupures reconnues comme les plus importantes ont disparu: la coupure culture-nature, d’une part; la coupure espistémologique d’autre part.

G. D. — Il y a deux manières de supprimer ou d’atténuer la coupure nature-culture. L’une consiste à rapprocher comportement animal et comportement humain (Lorenz l’a fait, avec des conséquences politiques inquiétantes). Nous, nous disons que la notion d’agencement peut remplacer celle de comportement, et que, par rapport à cette notion, la distinction nature-culture n’est plus pertinente. Un comportement, d’une certaine manière, c’est encore un contour. Tandis qu’un agencement, c’est d’abord, ce qui fait tenir ensemble des éléments très hétérogènes, un son, une couleur, un geste, une position, etc., des natures et des artifices: c’est un problème de «consistance» qui précède les comportements. La consistance, c’est une relation très spéciale, encore plus physique que logique ou mathématique. Comment les choses prennent-elles de la consistance? Entre des choses très différentes, il peut y avoir une continuité intensive. Quand nous empruntons à Bateson le mot de «plateau», c’est justement pour désigner ces zones de continuité intensive. 



Q. — D’où est venue cette notion d’intensité qui régit le «plateau» ?

G. D. — C’est Pierre Klossowski qui a redonné récemment aux intensités un statut très profond, philosophique et même théologique. Il en a tiré toute une sémiologie. C’était une notion très vivace dans la physique et la philosophie du Moyen Age. Elle a été plus ou moins recouverte par le privilège donné aux quantités extensives et à la géométrie de l’étendue. Mais la physique n’a pas cessé de retrouver à sa manière les paradoxes des quantités intensives, les mathématiques ont affronté les espaces non étendus, la biologie, l’embryologie, la génétique ont découvert tout un domaine de «gradients». Et là encore il n’y a pas lieu d’isoler des démarches qui seraient scientifiques ou épistémologiques. Les intensités, c’est l’affaire de modes de vie, et de prudence pratique expérimentale. C’est elles qui constituent la vie non-organique.

Q. — Cela ne sera peut-être pas toujours facile, lire Mille Plateaux?

G. D. — C’est un livre qui nous a demandé beaucoup de travail, et qui en demande beaucoup au lecteur. Mais telle partie, qui nous paraît difficile, peut paraître très facile à quelqu’un d’autre. Et inversement. Indépendamment de la qualité ou non de ce livre, c’est ce genre de livre qui est en question aujourd’hui. Nous avons donc l’impression de faire de la politique, même quand nous parlons de musique, d’arbres ou de visages. Pour tout écrivain, la question est de savoir si d’autres gens ont, si peu que ce soit, usage à faire de son travail, dans leur travail à eux, dans leur vie ou leurs projets.

Ursula Biemann and Paulo Tavares. Forest Law (2014)

image

 

Ursula Biemann and Paulo Tavares, Forest Law (detail), 2014. Multi-channel video installation and photo-text assemblage. Image courtesy of the artists.

Ursula Biemann and Paulo Tavares
Forest Law
5 September–29 November 2015

Opening: 4 September, 17h
Lecture: 23 November, 19.30h
Paulo Tavares, joined by Ursula Biemann for a Q&A session

BAK, basis voor actuele kunst
Lange Nieuwstraat 4
3512 PH Utrecht

www.bakonline.org

 

In the context of the research project Future Vocabularies and its 2015 sequence titled Human-Inhuman-Posthuman, BAK, basis voor actuele kunst proudly presents Forest Law, an exhibition by artist-researcher Ursula Biemann and architect Paulo Tavares.

Considering nature as a rights-bearing subject, Forest Law (2014)—a collaborative video installation by Biemann and Tavares—brings us to Ecuador where, not without challenges of its own, this radically altered relationship to the Earth and the natural world has become possible.

Laying out the complex spatial and human-Earth relations—between transnational industry, migration and indigenous ecologies—Tavares and Biemann bring to light the work of indigenous lawyers and experts whose work in amending the constitution of the State of Ecuador (in effect since 2008) established fundamental rights to natural eco-systems. Fragile, complex and contested as this status might be, nature has become a subject of the national legal code, with the governments and corporations violently abusing and misappropriating it, in Ecuador at least, held to account.

Forest Law is guided by Biemann and Tavares’ research into a series of landmark legal trials in the Inter-American Court of Human Rights, where claims were made for the rights of nature in the face of human destruction occurring along the oil and mining frontiers in the (living) rain forests of the country. Though this mineral-rich and biodiverse Amazonian area is considered the sovereign land of indigenous nations, it has been under continuous pressure from a variety of national and international predatory actors (such as the oil giants Chevron/Texaco and CGC) eager to further exploit natural resources from a forest floor they have already left toxic and ridden with waste. Through a re-telling of these cases, Forest Law brings together the globally entangled concerns of environmentalism, of post-colony, of social justice and climate, and of the human and the posthuman.

Much like that which becomes acutely palpable in other works by Biemann (such as Subatlantic (2015) and Deep Weather (2013), also presented in the exhibition), Forest Law underlines the persistent fact that we are yet to learn to live otherwise in an age defined by the colossal consequences of a new socio-geological order we ourselves have created through irresponsible interactions with Earth’s systems. If the research and narratives in this exhibition articulate how global history entwines with nature, and how global nature entwines with histories all too located and consistent with globalization’s pattern of exploitation and marginalization: it also coalesces with past and future stories of resistance, and urges us to rethink, as one, the way of our being in the world and of being with the planet: something perhaps to become a key political project for our time.

Ursula Biemann is an artist, researcher and video essayist based in Zurich. Biemann’s work is invested in exploring the uneven resource distribution, climate change and ecologies of oil and water as principles of planetary organization of power. Paulo Tavares is an architect and urbanist whose work deals with the visual and spatial politics of territorial conflicts and climate change in the Amazon and other frontiers across the third world. Tavares is based in Quito.

Future Vocabularies/Human-Inhuman-Posthuman/Forest Law
The exhibition Forest Law by Ursula Biemann and Paulo Tavares is part of Human-Inhuman-Posthuman, a research, learning, exhibition, and publishing trajectory at BAK. Unfolding throughout 2015, it is realized through a dialogue with BAK Research Fellow Professor Rosi Braidotti, director of the Centre for the Humanities at Utrecht University, Utrecht. Human-Inhuman-Posthuman is part of the three-year project organized by BAK, Future Vocabularies (2014–16), a program of discursive, performative and arrtistic propositions that aim at composing a speculative conceptual lexicon through which to think the future anew.

The activities of BAK, basis voor actuele kunst have been made possible by financial support from the City Council of Utrecht and the Ministry of Education, Culture and Science of the Netherlands. The project Future Vocabularies is realized with generous support from the DOEN Foundation, Amsterdam.