Sandra Laugier, Pascale Molinier. La réflexion sur un revenu de base


Pascale Molinier Professeure à l’université Paris-XIII-Sorbonne-Paris-Cité
Sandra Laugier Professeure à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne, animatrice du « laboratoire d’idées » de Benoît Hamon
in Libération, 14 février 2017
« La réflexion sur un revenu de base rejoint la revendication féministe de l’éthique du «care»: la reconnaissance du travail de soin, sous-payé et pourtant indispensable au fonctionnement de la société. La proposition d’instaurer un revenu universel d’existence est devenue enfin audible. Mieux : elle est la seule proposition concrète, dans l’ensemble de l’offre politique de la campagne présidentielle, qui suscite un élan positif, ou au moins de l’intérêt de tous. L’idée de revenu universel, parce qu’elle est clivante, permet aussi de dire que oui, la gauche, ça existe – alors que beaucoup n’y croyaient plus. Car la gauche, la vraie, n’a jamais disparu ; elle ne se définit pas par des institutions, ni des personnes ni des gouvernants, mais par une pratique et une exigence d’égalité et de justice. La proposition de Benoît Hamon a tout simplement rappelé qu’on n’est pas «de gauche» par nature ou qualité intrinsèque : on travaille, constamment, à le devenir. L’idée de revenu universel nous rappelle que l’individu a droit, en tant que membre de la collectivité humaine, à des conditions minimales de vie digne. A ce titre, elle vaut comme principe de réorganisation globale. C’est aussi la réalisation, la mise en société d’un principe éthique —de solidarité et de responsabilité vis-à-vis des plus pauvres, des plus démunis, des vulnérables. Et elle propose d’assurer une forme de liberté aux individus —les jeunes tout d’abord— soumis par les systèmes de protection sociale actuels à la dépendance vis-à-vis du «chef de famille», lui-même vivant sous contrainte du monde capitaliste. Rappelons que le droit à vivre décemment était défini par l’économiste Amartya Sen en termes de capabilités, de réalisation des libertés et de l’égalité, principes que nous affichons, mais de façon au fond hypocrite. Car la liberté n’est rien si on ne peut l’exercer faute de moyens ; l’égalité n’est rien, ou pire si on ne combat pas, et constamment, pour des voix et droits réellement égaux pour tous. L’idée du revenu universel est ainsi le signal d’un véritable espoir; elle rompt avec une vision basse et pessimiste de la nature humaine, égoïste et sécuritaire, et avec un modèle viriliste de l’emploi et du travail (du breadwinner), envolé avec le leurre du plein-emploi, au profit d’un droit individualisé à une vie vivable. Cela passe aussi par un travail décent, une exigence étroitement liée à la réflexion sur le revenu universel et qui rejoint la revendication féministe de l’éthique du care: la valorisation des activités invisibles qui rendent la vie possible. Continuer la lecture de Sandra Laugier, Pascale Molinier. La réflexion sur un revenu de base

Mark Alizart. Au début était le code

« Mark Alizart. Au début était le code », par Robert Maggiori in Libération. Bien plus qu’une révolution technique, l’informatique serait la « philosophie faite science*». Un essai qui met l’ordinateur là où était Dieu. « Que l’on parle de «nouvelles technologies» pour traduire ce à quoi ont abouti les travaux de Charles Babbage (si on ne veut pas remonter à la machine à calculer de Pascal, la pascaline), Claude Shannon, Joseph von Neumann, Norbert Wiener et quelques autres, c’est que l’on tient pour évident que l’informatique a été une révolution technique. C’est aux antipodes d’une telle opinion courante que conduit le livre de Mark Alizart, philosophe né en 1975, auquel on doit déjà Pop Théologie, et qui considère que l’informatique n’est rien de moins que «la philosophie faite science» et «l’aboutissement de tout le travail de formalisation de la pensée que la philosophie a entrepris dès l’aube de son histoire, de l’Organon d’Aristote à la Logique de Hegel». Informaticiens et geeks vont évidemment douter qu’on puisse à leur pratique greffer une telle puissance théorique et en faire une «ontologie digitale», et les philosophes, à l’inverse, le redouter, toujours soupçonneux vis-à-vis de ce qui pourrait réduire l’homme à des «données» ou le monde et la vie au calculable. Boulier. Mais Alizart n’est pas du tout un provocateur : il semble plutôt atteint de cette « fureur héroïque» dont parlait Giordano Bruno, qui dans un premier temps sidère ou laisse pantois, puis alimente un enthousiasme théorique assez communicatif. On s’étonne en effet que Hegel ait «rencontré l’informatique» et que son point de départ en philosophie soit le même que celui du mathématicien anglais Babbage, à savoir «l’effondrement de la pensée mécaniste». Mais qu’est-ce qui caractérise le «mécanisme» ? Suivons Alizart, qui invite à réfléchir à partir … du boulier. Pourquoi le boulier est-il «une machine à calculer rudimentaire» ? Parce que «Etre et pensée y sont seulement « extraposés » – la pensée est d’un côté (dans la tête de l’opérateur) et l’Etre de l’autre (sur les tiges du boulier)». C’est la raison pour laquelle le boulier «n’autorise que des calculs pareillement extraposés : des additions partes extra partes [dont les parties sont extérieures les unes aux autres, ndlr], nécessitant autant de gestes que de nombres», et montre ainsi sa «limite intrinsèque», laquelle, ajoute Alizart, tient à celle de l’ontologie elle-même, au sens où, «pour nous, créatures finies, pensée et Etre sont irrévocablement distincts». Le «mécanisme» se définit par ce hiatus : «Les choses (les êtres) reçoivent leur forme (leur pensée) d’un autre qu’elles-mêmes, elles sont commandées.» Pour le dépasser, il faudrait «produire l’unité pure de l’Etre et de la pensée», ce qui suppose qu’on puisse «s’extraire du continuum de l’existence» ou bien qu’on conçoive une entité qui «serait « cause de soi, à la fois hors de ce monde et entièrement égale à ce monde», autrement dit une «pensée produisant son Etre en même temps qu’elle se pense». Traditionnellement, on assigne cette position à Dieu – en tant, ici, que «machine à calculer ultime». Aussi, en sautant quelques chaînons logiques de l’argumentation, arrive-t-on à la proposition «scandaleuse» d’Alizart : «Il est possible de dire de l’ordinateur qu’il est une sorte de Dieu.» Surprises. Avant Babbage et Turing, Hegel l’avait vu, qui découvre «la nature absolument continue du monde : la détermination ultime de toute chose est l’unité de la pensée et de l’Etre», ce qu’aujourd’hui on nomme l’information. «L’information est l’unité élémentaire, insécable, l’atome qui constitue chaque chose de ce monde», de la nature à la vie et ses codes génétiques. Elle est «ce avec quoi, ce à partir de quoi et ce sur quoi il faut  toute la philosophie». Informatique céleste – ou l’extension infinie de son domaine – réserve d’autres surprises… Heidegger invoquait un Dieu qui puisse «nous sauver». Ne serait-il pas déjà là, dit Mark Alizart, «sous les traits qu’il redoutait le plus – l’ordinateur qui nous fait face, le téléphone portable au fond de notre poche, la montre connectée à notre poignet» ? »
Robert Maggiori

* Karl Jaspers : «La philosophie n’a pas un champ d’étude qui lui soit propre, mais les recherches scientifiques concrètes deviennent philosophiques si elles remontent consciemment jusqu’aux limites et aux sources de notre être. » Ça dit l’inverse.

Vivre sa vie

In Le Monde du jour. Marlène Duretz. « Pour ne pas subir la déprime hivernale tout en permettant à l’organisme de produire des antidépresseurs naturels, le professeur Michel Lejoyeux partage cinq conseils. 1Compenser la diminution de la lumièreLe manque de lumière peut être compensé par une heure d’exposition à une lumière artificielle forte pour que le cerveau intègre tous ses bienfaits. Il est recommandé de privilégier un appartement qui n’est pas plongé dans la pénombre. Mieux vaut être installé(e) sous un néon, même infâme, qu’exposé(e) à la faible lueur d’une bougie. Cela permet au cerveau de bien faire la différence entre le jour et la nuit. Ce qui est toxique pour le cerveau, c’est l’absence de ce cycle. C’est aussi pourquoi les très longues siestes sont à bannir en hiver. Mieux vaut les limiter à 30 minutes. Enfin, notre peau produit moins de vitamine D en janvier qu’au mois de juillet. Un cerveau en carence perd une partie de sa capacité à reconnaître et à transmettre des émotions. Pour éviter ce « rachitisme de l’émotion », il faut privilégier une alimentation riche en vitamine D, par exemple, les maquereaux et sardines. Continuer la lecture de Vivre sa vie

Zygmunt Bauman. Société noix de coco et société avocat

In Libération. Robert Maggiori, « Zygmunt Bauman, il avait vu la ‘société liquide' ». «  à Poznan le 19 novembre 1925, d’une famille juive, il se réfugie en 1939, après l’invasion de la Pologne par les nazis (sa femme Janina réchappera des camps de la mort), en URSS, et, alors marxiste convaincu, combat dans une unité militaire soviétique puis occupe la fonction de commissaire politique. Revenu à Varsovie, il enseigne la philosophie et la sociologie. En mars 1968, à la suite de la campagne antisémite lancée par le régime communiste, il est forcé de quitter son pays et émigre en Israël puis en Angleterre, où il devient citoyen britannique. L’université de Leeds l’accueille jusqu’en 1973 et lui confie la chaire de sociologie. Ses premiers travaux, sur le socialisme britannique, la stratification sociale ou les mouvements des travailleurs, ont un succès relatif, comme ceux qu’il consacre à la Shoah, au rapport entre modernité et totalitarisme, à la mondialisation. Ce n’est qu’au moment où il fait paraître ses études sur la disparition des «structures stables» et parvient, après avoir «dialogué» avec Marx, Gramsci, Simmel, puis Manuel Castells, Anthony Giddens, Robert Castel ou Pierre Bourdieu, à forger le concept de liquidité, qu’il devient un penseur de renommée internationale. Société noix de coco et société avocat. La notion de «société liquide» est aujourd’hui tombée dans le langage courant, en tout cas le langage médiatique, sans doute parce qu’elle est vraiment pertinente et permet d’indiquer en un seul mot les caractéristiques des sociétés contemporaines. Zygmunt Bauman l’emploie dans un sens précis.

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Olivier

Titulaire face à Crystal Palace, Olivier Giroud a ouvert le score d’un geste splendide. S’il voulait convaincre Arsène Wenger qu’il avait fait le bon choix en le titularisant face à Crystal Palace, Olivier Giroud ne s’y serait pas pris autrement. Le Français d’Arsenal a en effet ouvert le score à la 17e minute de façon spectaculaire. Ce but sera sans aucun doute l’un des buts de la saison en Premier League et même en Europe. A l’image d’Henrikh Mkhitaryan quelques jours plus tôt avec Manchester United, l’attaquant français a inscrit une volée en aile de pigeon sur un centre d’Alexis Sanchez. Mais au-delà du geste technique exceptionnel, ce qui rend le but encore plus spécial est la magnifique contre-attaque qui l’a précédé. Arsenal est passé de sa propre surface de réparation au but adverse en 14 secondes avec six joueurs différents impliqués, souvent en une touche de balle, dont Giroud lui-même, auteur d’une déviation en talonnade dans son camp avant de se lancer dans un appel de balle de 60 mètres.

Pascale Marthine Tayou. Flâneurs de Montreuil, 2010

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Pascale Marthine Tayou. Flâneurs de Montreuil, 2010. Résine peinte. Découverts ce jour dans l’atrium Paul Rivet du Musée de l’homme, Paris. Le cartel dit : « Ces statues en résine peinte ont été conçues à l’origine pour un projet d’art urbain, dans le cadre de la construction de la ligne de tramway passant à Montreuil*. Sept d’entre elles ont été placées dans le parcours permanent du musée. Elles font écho aux statues dites « colons » dont la production en Afrique couvre toute la période coloniale et post-coloniale. L’un de leurs attraits est d’offrir une image, à mi-chemin de l’humour et du stéréotype, de l’Africain habillé à l’occidentale. Pourtant ces images n’ont rien d’extraordinaire en soi. Les Flâneurs de Montreuil, dont la taille est plus grande que nature, représentent un peu Monsieur Tout-le-Monde, si ce n’est l’élégance ostentatoire des couleurs vives des vêtements. La variété des vêtements va de pair avec la diversité des visages, reconnaissables chacun à des traits et à des détails particuliers. Les Flâneurs de Montreuil possèdent une individualité  propre, une personnalité. C’est ce qui permet à l’artiste de repenser et de renouveler la tradition des statues-colons décoratives et anonymes, produites en abondance pour satisfaire le regard de l’Occidental. » « My religion, if I have one, is that all cultures should break themselves down to continually produce new ones, new civilisations, new approaches. We are living creatures, and therefore, in a constant state of mutations. »  Pascale Marthine Tayou Continuer la lecture de Pascale Marthine Tayou. Flâneurs de Montreuil, 2010

Henry Laurens. Le paysage moyen oriental

Henry Laurens. « Il y a eu une légende noire des accords Sykes-Picot ». Propos recueillis par Christophe Ayad. Le Monde, le 25 décembre 2016. « Ce spécialiste du monde arabe revient sur les enjeux des frontières du Proche-Orient, tracées il y a cent ans, fragilisées aujourd’hui. Le risque est grand de voir se déclencher un processus interminable de scissions. Henry Laurens, 62 ans, est professeur au Collège de France, où il est titulaire de la chaire d’histoire contemporaine du monde arabe. »

« Q. : Les accords Sykes-Picot sont devenus le symbole de l’impérialisme occidental au Proche-Orient. Pourquoi ?
Henry Laurens : Il existe toute une légende noire sur l’action des Alliés pendant la première guerre mondiale, comme le général britannique Allenby entrant en croisé dans Jérusalem, ou le général français Gouraud, revanchard, devant le tombeau de Saladin. Même si ces événements n’ont pas eu lieu historiquement, ils ont alimenté vingt ans plus tard le discours revendicatif des nationalistes arabes et des islamistes. Évidemment, Sykes et Picot, deux diplomates négociant sur une carte l’avenir d’une région dans le secret d’un cabinet, c’est une image très symbolique. Mais ce n’était qu’une phase d’une négociation longue et complexe, qui a duré de 1914 et 1923. Les Britanniques ne sont pas pour rien dans cette légende, selon laquelle ils étaient prêts à avoir une grande histoire avec les Arabes, que les Français auraient gâchée. Dès 1918, ils ont utilisé l’appellation Sykes-Picot pour en diminuer la valeur juridique en rabaissant le niveau [des négociateurs]. Sykes-Picot est une invention britannique : les accords de mai 1916 ont en fait été signés par Paul Cambon, ambassadeur de France à Londres, et par Edward Grey, secrétaire au Foreign Office, et s’appelaient donc « Cambon-Grey ». En réalité, les frontières du Proche-Orient ont été fixées entre les réunions à Versailles de décembre 1918 et la conférence de San Remo [avril 1920]. Ces frontières répondaient à diverses contingences. Par exemple, les Français, ne voulant pas de colonies juives dans leur mandat, ont tracé le « doigt de Galilée » [aujourd’hui dans le nord de l’Etat d’Israël]. Autre exemple, le corridor qui va de Jordanie en Irak, isolant la Syrie de l’Arabie saoudite actuelle, correspond au tracé d’une ligne aérienne et d’un oléoduc que les Britanniques voulaient conserver sous leur contrôle. Quant à l’actuelle frontière nord de la Syrie, elle a été définie pas la ligne du chemin fer de Bagdad, à l’exception du sandjak d’Alexandrette.  Continuer la lecture de Henry Laurens. Le paysage moyen oriental