Nature Gone Astray

Nature Gone Astray : Liu Xinyi, Miljohn Ruperto & Ulrik Heltoft, Zheng Bo. Edouard Malingue Gallery, Shanghai
February 4–March 15, 2018

Texte de présentation

Life After People, a 2008 documentary film broadcast on the History Channel in the US, conjectured: if every human being on Earth suddenly disappeared, what would the world turn into? The answer was disheartening: human civilisation and all human traces would be utterly wiped out in a few centuries as though we had never existed. Nature would find a new equilibrium and the Earth would continue rotating in the immensity of space. This documentary was premised on a thought experiment along the lines of “what would happen if humans were suddenly removed from a certain geographical area?” Nature Gone Astray, on the other hand, inverts this thought experiment. If Nature can objectively remain unchanging since time immemorial—or even become more perfect—then how has it “gone astray” with human intervention?
Life After People, un documentaire de 2008 diffusé sur History Channel aux États-Unis, a fait cette hypothèse: si chaque être humain sur Terre disparaissait subitement, que deviendrait le monde? La réponse était décourageante: la civilisation humaine et toutes les traces humaines seraient complètement effacées en quelques siècles comme si nous n’avions jamais existé. La nature trouverait un nouvel équilibre et la Terre continuerait de tourner dans l’immensité de l’espace. Ce documentaire était basé sur une expérience de pensée du genre «qu’arriverait-il si les humains étaient soudainement retirés d’une certaine zone géographique?» Nature Gone Astray inverse cette expérience de pensée. Si la nature peut objectivement demeurer immuable depuis des temps immémoriaux —ou même devenir plus parfaite— alors comment s’est-elle «égarée» avec l’intervention humaine?

The “Voynich manuscript” has been called a Holy Grail in cryptography. Discovered in 1912 by the American book dealer Wilfrid Voynich in the basement of a Jesuit library near Rome, the 230 page manuscript, completed in the 15th century, portrays a diverse array of astonishing fauna and flora, celestial objects, mysterious figures, as well as a huge quantity of script as of yet undeciphered. Based on the wildly imaginative illustrations of plants and vegetation in the Voynich manuscript, Miljohn Ruperto—a Californian artist of Philippine origin—together with the Danish artist Ulrik Heltoft, have made textural photographic works by creating 3D models then making negatives from these and finally printing them in traditional gelatin silver format. Entitled the Voynich Botanical Studies, the series has been ongoing since 2013. Both in the “Voynich Manuscript” and Voynich Botanical Studies there is an absurd attitude of humans creating nature. If the former provided the concept, then the latter has “rewritten” natural history by means of highly mimetic visual archives with the aid of modern technology. The mysterious plants in strange forms in the black background seem almost tangible with their crazy and beautiful leaves, branches and flower buds. Our love and curiosity for Nature are always accompanied by the desire to control it; such is the fundamental reason why natural history will “be led astray.”
Le « manuscrit de Voynich » a été appelé un Saint Graal en cryptographie. Découvert en 1912 par le libraire américain Wilfrid Voynich dans le sous-sol d’une bibliothèque jésuite près de Rome, le manuscrit de 230 pages, achevé au XVe siècle, présente une faune et une flore étonnante, des objets célestes, des figures mystérieuses, ainsi qu’une énorme quantité de script encore non déchiffré. Basés sur les illustrations follement imaginatives des plantes et de la végétation du manuscrit de Voynich, Miljohn Ruperto —un artiste californien d’origine philippine— et l’artiste danois Ulrik Heltoft, ont réalisé des travaux photographiques en créant des modèles 3D puis en en faisant des négatifs, eux en format traditionnel gélatino-argentique. Intitulée Voynich Botanical Studies, la série est en cours depuis 2013. Tant dans le « Manuscrit de Voynich » et dans les Études botaniques de Voynich, il y a une attitude absurde des humains qui créent la nature. Si le premier a fourni le concept, celui-ci a «réécrit» l’histoire naturelle au moyen d’archives visuelles très mimétiques avec l’aide de la technologie moderne. Les plantes mystérieuses aux formes étranges dans le fond noir semblent presque tangibles avec leurs folles et belles feuilles, branches et bourgeons floraux. Notre amour et notre curiosité pour la Nature sont toujours accompagnés du désir de la contrôler; telle est la raison fondamentale pour laquelle l’histoire naturelle se serait «égarée».
Lien > voir le fac-simile du Voynich Manuscript

In Liu Xinyi’s oeuvre one can often find some humorous yet revealing ways to discuss issues about the state and political authority. In the state of Nuevo León in Mexico, there is a city called China. In the province of Quebec in Canada, there is also a municipality called “Lachine” (“China” in French). In New York State, there is a hamlet called “China.” And around the world there are many other place names in various languages with the same name as “China”. The artist Liu Xinyi has made airline advertisement with the local geographic relief, satellite imagery, texts—“China welcomes you”—only that these are not about the large country that is “China”. With an abstract “geographical event” in the work Next Stops (2018), the artist sparks our imagination for different political forms, histories, cultures, and social realities.
Dans l’œuvre de Liu Xinyi, il est souvent possible de trouver des façons humoristiques mais révélatrices de discuter de questions concernant l’État et l’autorité politique. Dans l’état de Nuevo León au Mexique, il y a une ville appelée la Chine. Dans la province de Québec au Canada, il y a aussi une municipalité appelée « Lachine » (« Chine » en français). Dans l’État de New York, il y a un hameau appelé «Chine». Et partout dans le monde il y a beaucoup d’autres noms de lieux dans différentes langues portant le même nom que «Chine». L’artiste Liu Xinyi a fait de la publicité aérienne avec le relief géographique local, l’imagerie satellitaire, des textes – « La Chine vous accueille » —seulement il ne s’agit pas du grand pays qu’est la « Chine ». Avec un «événement géographique» abstrait dans l’œuvre Next Stops (2018), l’artiste éveille notre imagination à différentes formes politiques, histoires, cultures et réalités sociales.


Liu Xinyi, Guerrilla Squad (2018)

From village to city, and then from city to the modern nation, the growth of civilisation has accompanied the desire to occupy territory as well as the struggle of spatial mastery. Another work by Liu Xinyi, Guerrilla Squad (2018), vividly shows off the relation between ethnicity and borders, geography and goods, the will to power and democratic welfare. Seven wooden line-marking vehicles—laden with salt, sesame, coffee, curry powder, chili powder, Sichuan peppercorn, tea leaves, respectively—have one of its sides marked with “boundary” in Chinese characters, while the other side are marked with the words for “boundary” in Hindi, Korean, Vietnamese, Burmese, Russian, Arabic, among other languages. The ingredients and herbs of different colours and scents, as well as the line-marking vehicles placed throughout the exhibition space, imperceptibly draw out a national boundary that is no longer familiar to us.
De village en ville, puis de ville en nation moderne, la croissance de la civilisation a accompagné le désir d’occuper le territoire ainsi que la lutte pour la maîtrise spatiale. Un autre travail de Liu Xinyi, Guerrilla Squad (2018), montre de façon vivante la relation entre l’ethnicité et les frontières, la géographie et les biens, la volonté de puissance et le bien-être démocratique. Sept véhicules de marquage de ligne —chargés de sel, de sésame, de café, de poudre de curry, de poudre de chili, de poivre de Sichuan, de feuilles de thé—, portent d’un côté des caractères chinois, tandis que l’autre porte les mots « frontière » en hindi, coréen, vietnamien, birman, russe, arabe, entre autres langues. Les ingrédients et les herbes de différentes couleurs et senteurs, ainsi que les véhicules de marquage de ligne placés dans tout l’espace d’exposition, dessinent imperceptiblement une frontière nationale qui ne nous est plus familière.

In recent years, the connections between plants and politics have become a main thread in Zheng Bo’s œuvre. Through his research and imagination, he has attempted to find links between two seemingly disconnected fields and through this forge new ways of understanding human society.
Ces dernières années, les liens entre les plantes et la politique sont devenus le fil conducteur de l’œuvre de Zheng Bo. Grâce à ses recherches et à son imagination, il a tenté de trouver des liens entre deux champs apparemment déconnectés et, par ce biais, a forgé de nouvelles façons de comprendre la société humaine.

In March 1945 Taiwan’s Wild Edible Plants, written by a Japanese botanical association in Taiwan, was published in Taiwan under Japanese rule. The book’s mission in the service of the war was stated clearly in the preface: “Winning victory in the war for food is a matter of imperial pride.” Yet a few months after the book was published, Japan announced their surrender. In 1961 another similar book—Shanghai’s Wild Edible Plants—was published in Shanghai during a period of calamities, natural and man-made, with the aim of helping citizens to relieve their hunger by primitive means. Zheng Bo copied the two books (in the work Survival Manuals), explaining via these two threads from different places and times how humanity responded to political crises with plants. Political delusion pushed human society to the edge of survival; as such, nature suddenly became exceedingly important. Only when a crisis emerges is humanity aware of the existence of weeds.
En mars 1945, Taiwan’s Wild Edible Plants, écrit par une association botanique japonaise à Taïwan, a été publié à Taïwan sous la domination japonaise. La mission du livre au service de la guerre était clairement énoncée dans la préface : «Gagner la victoire dans la guerre pour la nourriture est une question de fierté impériale.» Pourtant, quelques mois après la publication du livre, le Japon annonçait sa reddition. En 1961, un autre livre similaire —Shanghai’s Wild Edible Plants— a été publié à Shanghai au cours d’une période de calamités, naturelles et artificielles, dans le but d’aider les citoyens à soulager leur faim par des moyens primitifs. Zheng Bo a copié les deux livres (dans l’ouvrage Survival Manuals), expliquant par ces deux fils de différents lieux et moments comment l’humanité a répondu aux crises politiques par des plantes. L’illusion politique a poussé la société humaine au bord de la survie; en tant que tel, la nature est soudainement devenue extrêmement importante. Ce n’est que lorsqu’une crise émerge que l’humanité est consciente de l’existence des mauvaises herbes.


Zheng Bo, Pteridophilia 1, 2016, 4k video, color, sound, 17 mn

In the series of video works Pteridophilia (2016–18), Zheng Bo invited seven males to walk into Taiwan’s mid-altitude jungles and engage in intimate contact with ferns. They make tender love to the ferns, and take in the smells and textures, establishing an attachment to plants with the body and not with language. Only when we are happy to extend our fancy can we gradually come to realise the more complex existence of all living things—only then will we ourselves learn to survive more intelligently on Earth.

Dans la série d’œuvres vidéo Pteridophilia (2016-18), Zheng Bo a invité sept hommes à marcher dans les jungles de moyenne altitude de Taiwan et à entrer en contact intime avec les fougères. Ils font tendrement l’amour aux fougères, et absorbent les odeurs et les textures, établissant un attachement aux plantes avec le corps et non avec le langage. Ce n’est que lorsque nous sommes heureux d’étendre notre fantaisie que nous pouvons graduellement réaliser l’existence plus complexe de toutes les choses vivantes —seulement alors nous apprendrons nous-mêmes à survivre plus intelligemment sur Terre.
Lien > http://www.villavassilieff.net/?-Zheng-Bo-Pernod-Ricard-Fellow-2016-40-

Philippe Descola. La composition des collectifs : formes d’hybridation

1er cours : https://www.college-de-france.fr/site/philippe-descola/course-2018-01-31-14h00.htm
Citation de Marcel Mauss, reprise de La Composition des mondes,par Philippe Descola, Pierre Charbonnier
« Ph. D. — Il est vrai que le terme « ontologie » a fait florès, notamment dans le monde anglophone après que Par-delà nature et culture eut été traduit. De sorte que l’on a fait de moi, avec Bruno Latour et Eduardo Viveiros de Castro, l’un des acteurs d’un « tournant ontologique » qui suscite pas mal de débats chez les anthropologues et les philosophes, comme entre ces deux communautés. Pour moi, l’expression la plus juste pour parler des différentes formes de composition du monde, c’est-à-dire de l’architecture de ces rapports de continuité et de discontinuité entre les êtres que je décrivais il y a un instant, est « mode d’identification ». C’est en réalité une terminologie que j’ai empruntée à Marcel Mauss, quand il écrit que « l’homme s’identifie aux choses et identifie les choses à lui-même en ayant à la fois le sens des différences et des ressemblances qu’il établit ». En faisant varier les modalités de ces identifications élémentaires structurant le rapport à soi et à l’autre, j’ai essayé de décliner l’économie fondamentale des interactions avec le monde. C’est à travers ces processus que les humains s’identifient en tant que tels, comme une classe d’être spécifique, en mettant l’accent sur diverses formes de ressemblance ou de dissemblance avec d’autres êtres, dont l’opposition entre nature et culture n’est que l’une des variantes possibles. Une ontologie, pour moi, c’est simplement le résultat institué d’un mode d’identification, la forme particulière, repérable dans des discours et des images, que prend à telle ou telle époque et dans telle ou telle région du monde l’un des quatre régimes de continuité et discontinuité. Pour prendre un exemple, il y a bien de multiples différences entre l’ontologie de la Chine classique et l’ontologie de la Grèce ancienne, c’est-à-dire dans le nombre et la nature des êtres identifiés, dans les formes de relation qu’ils entretiennent, dans les types de réseaux qu’ils constituent, dans les clés qui les rendent interopérables; mais les principes mêmes de constitution de ces ontologies sont réductibles au même mode d’identification, que j’ai appelé l’analogisme. »

Henri Matisse. Notes d’un peintre. 1908

Paru dans Art en Théorie, Hazan, pp. 103-109

Extrait :
« […] Sous cette succession de moments qui compose l’existence superficielle des êtres et des choses, et qui les revêt d’apparences changeantes, tôt disparues, on peut rechercher un caractère plus vrai, plus essentiel, auquel l’artiste s’attachera pour donner de la réalité une interprétation plus durable. Quand nous entrons dans les salles de la sculpture du XVIIe ou du XVIIIe siècle, au Louvre, et que nous regardons, par exemple un Puget, nous constatons que l’expression est forcée et s’exagère au point d’inquiéter. C’est encore bien autre chose si nous allons au Luxembourg : l’attitude dans laquelle les sculpteurs prennent le modèle est toujours celle qui comporte le plus grand développement des membres, la tension la plus forte des muscles. Mais le mouvement ainsi compris ne correspond à rien dans la nature : quand nous le surprenons au moyen d’un instantané, l’image qui en résulte ne nous rappelle rien que nous ayons vu. Le mouvement saisi dans son action n’a de sens pour nous que si nous n’isolons pas la sensation présente de celle qui précède, ni de celle qui la suit. [notes de Rousseau pour les estampes de la Nouvelle Héloïse] […] Le mouvement est, par lui-même, instable, et ne convient pas à quelque chose de durable comme une statue, à moins que l’artiste ait eu conscience de l’action entière dont il ne représente qu’un moment.
Il est nécessaire que je précise le caractère de l’objet ou du corps que je veux peindre. Pour y arriver, j’étudie mes moyens d’une manière très serrée : si je marque d’un point noir une feuille blanche, aussi loin que j’écarte la feuille, le point restera visible : c’est une écriture claire. Mais à côté de ce point, j’en ajoute un autre, puis un troisième, et déjà, il y a confusion. Pour qu’il garde sa valeur, il faut que je le grossisse au fur et à mesure que j’ajoute un autre signe sur le papier. [typographie]
Si, sur une toile blanche, je disperse des sensations de bleu, de vert, de rouge, à mesure que j’ajoute des touches, chacune de celles que j’ai posées antérieurement perd de son importance. J’ai à peindre un intérieur : j’ai devant moi une armoire, elle me donne une sensation de rouge bien vivant, et je pose un rouge qui me satisfait. Un rapport s’établit de ce rouge au blanc de la toile. Que je pose à côté un vert, que je rende le parquet par un jaune, et il y aura encore, entre ce vert ou ce jaune et le blanc de la toile des rapports qui me satisferont. Mais ces différents tons se diminuent mutuellement. Il faut que les signes divers que j’emploie soient équilibrés de telle sorte qu’ils ne se détruisent pas les uns les autres. Pour cela, je dois mettre de l’ordre dans mes idées : la relation entre les tons s’établira de telle sorte qu’elle les soutiendra au lieu de les abattre.[grammaire, syntaxe]

[…] Ce qui m’intéresse le plus, ce n’est ni la nature morte, ni le paysage, c’est la figure. C’est elle qui me permet le mieux d’exprimer le sentiment pour ainsi dire religieux que je possède de la vie. Je ne m’attache pas à détailler tous les traits du visage, à les rendre un à un dans leur exactitude anatomique. Si j’ai un modèle italien, dont le premier aspect ne suggère que l’idée d’une existence purement animale, je découvre cependant chez lui des traits essentiels, je pénètre, parmi les lignes de son visage, celles qui traduisent ce caractère de haute gravité qui persiste dans tout être humain. Une œuvre doit porter en elle-même sa signification entière et l’imposer au spectateur avant même qu’il en connaisse le sujet. Quand je vois des fresques de Giotto à Padoue, je ne m’inquiète pas de savoir quelle scène de la vie du Christ j’ai devant les yeux, mais de suite, je comprends le sentiment qui s’en dégage, car il est dans les lignes, dans la composition, dans la couleur, et le titre ne fera que confirmer mon impression.

Ce que je rêve, c’est un art d’équilibre, de pureté, de tranquillité, sans sujet inquiétant ou préoccupant, qui soit, pour tout travailleur cérébral, pour l’homme d’affaires aussi bien que pour l’artiste des lettres, par exemple, un lénifiant, un calmant cérébral, quelque chose d’analogue à un bon fauteuil qui le délasse de ses fatigues physiques.


Nicole en odalisque intellectuelle, photographiée par Chantal, au Murget, le 26 février 2018, une photo ni plasticienne, ni pictorialiste mais picturale.

On discute souvent sur la valeur des différents procédés, sur leurs rapports avec les divers tempéraments. On aime à faire une distinction entres les peintres qui travaillent directement d’après nature, et ceux qui travaillent purement d’imagination. Pour moi, je ne crois pas qu’il faille prôner l’une de ces deux méthodes de travail à l’exclusion de l’autre. Il arrive que toutes deux soient employés tour à tour par le même individu, soit qu’il ait besoin de la présence des objets pour recevoir des sensations et par là même surexciter sa faculté créatrice, soit que ses sensations se soient déjà classées, et dans les deux cas, il pourra parvenir à cet ensemble que constitue le tableau. Cependant, je crois qu’on peut juger de la vitalité et de la puissance d’un artiste, lorsque impressionné directement par le spectacle de la nature il est capable d’organiser ses sensations et même de revenir à plusieurs fois et à des jours différents dans un même état d’esprit, de les continuer; un tel pouvoir implique un homme assez maître de lui pour s’imposer une discipline.

Les moyens les plus simples sont ceux qui permettent le mieux au peintre de s’exprimer. S’il a peur de la banalité, il ne l’évitera pas en se représentant par un extérieur étrange, en donnant dans les bizarreries du dessin ou les excentricités de la couleur. Ses moyens doivent dériver presque nécessairement de son tempérament. Il doit avoir cette simplicité d’esprit qui le portera à croire qu’il a peint seulement ce qu’il a vu. J’aime ce mot de Chardin : Je mets de la couleur jusqu’à ce que ce soit ressemblant. Cet autre de Cézanne : Je veux faire l’image, et aussi celui de Rodin : Copiez la nature. Vinci disait : Qui sait copier, sait faire. Les gens qui font du style un parti pris et s’écartent volontairement de la nature, sont à côté de la vérité. Un artiste doit se rendre compte, quand il raisonne, que son tableau est factice, mais quand il peint, il doit avoir ce sentiment qu’il a copié la nature. Et même quand il s’en est écarté, il doit lui rester cette conviction que ce n’a été que pour la rendre plus complètement. »


Télécharger les textes en format pdf de Maurice Denis «De Gauguin et Van Gogh au néoclassicisme», p. 76 in Art en théorie; suivi de Henri Matisse (1869-1954). Notes d’un peintre. 1908, in Art en théorie, p.103-109; et d’un court texte à propos de Pierre Puvis de Chavannes, Inter artes et naturam http://lantb.net/figure/?p=3360

Rousseau. Les rêveries du promeneur solitaire


avec Jean-François Perrin, Professeur émérite de littérature française à l’université de Grenoble-Alpes

http://himba.over-blog.fr/article-les-reveries-du-promeneur-solitaire-par-jf-perrin-96750060.html


avec  Alain Grosrichard, Professeur honoraire de littérature à l’Université de Genève


avec Céline Spector, professeure de philosophie à l’Université Paris-Sorbonne. Les trois composantes du sentiment de l’existence : la promenade, l’herborisation, la rêverie sans objet. Mais un peu faux à propos de l’herborisation.

Rousseau, Les Rêveries du Promeneur solitaire, Gallimard, Ed. de la Pléiade 1972. Cinquième Promenade, p. 1045-1047 : « Quand le soir approchait je descendais des cimes de l’île & j’allais volontiers m’asseoir au bord du lac sur la grève dans quelque asile caché ; là le bruit des vagues & l’agitation de l’eau fixant mes sens & chassant de mon âme toute autre agitation la plongeaient dans une rêverie délicieuse où la nuit me surprenait souvent sans que je m’en fusse aperçu. Le flux & reflux de cette eau, son bruit continu mais renflé par intervalles frappant sans relâche mon oreille & mes yeux, suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi & suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence sans prendre la peine de penser. De temps à autre naissait quelque faible & courte réflexion sur l’instabilité des choses de ce monde dont la surface des eaux m’offrait l’image : mais bientôt ces impressions légères s’effaçaient dans l’uniformité du mouvement continu qui me berçait, & qui sans aucun concours actif de mon âme ne laissait pas de m’attacher au point qu’appelé par l’heure & par le signal convenu je ne pouvais m’arracher de là sans effort.

(…) s’il est un état où l’âme trouve une assiette assez solide pour s’y reposer tout entière & rassembler là tout son être, sans avoir besoin de rappeler le passé ni d’enjamber sur l’avenir ; où le temps ne soit rien pour elle, où le présent dure toujours sans néanmoins marquer sa durée & sans aucune trace de succession, sans aucun autre sentiment de privation ni de jouissance, de plaisir ni de peine, de désir ni de crainte que celui seul de notre existence, & que ce sentiment seul puisse la remplir tout entière ; tant que cet état dure celui qui s’y trouve peut s’appeler heureux, non d’un bonheur imparfait, pauvre & relatif tel que celui qu’on trouve dans les plaisirs de la vie, mais d’un bonheur suffisant, parfait & plein, qui ne laisse dans l’âme aucun vide qu’elle sente le besoin de remplir. Tel est l’état où je me suis trouvé souvent à l’île de Saint-Pierre dans mes rêveries solitaires, soit couché dans mon bateau que je laissais dériver au gré de l’eau, soit assis sur les rives du lac agité, soit ailleurs au bord d’une belle rivière ou d’un ruisseau murmurant sur le gravier.

De quoi jouit-on dans une pareille situation ? De rien d’extérieur à soi, de rien sinon de soi-même & de sa propre existence, tant que cet état dure on se suffit à soi-même comme Dieu. Le sentiment de l’existence dépouillé de toute autre affection est par lui-même un sentiment précieux de contentement & de paix, qui suffirait seul pour rendre cette existence chère & douce à qui saurait écarter de soi toutes les impressions sensuelles & terrestres qui viennent sans cesse nous en distraire & en troubler ici-bas la douceur. Mais la plupart des hommes, agités de passions continuelles, connaissent peu cet état, & ne l’ayant goûté qu’imparfaitement durant peu d’instants n’en conservent qu’une idée obscure & confuse qui ne leur en fait pas sentir le charme. »

 


avec Michèle Crogiez, Professeure ordinaire de littérature française à l’Université de Berne :  à cause de la notion de contentement, de la chaleur de la voix de Michèle Crogier et de celle de  Starobinski (extrait à 17:20).

« Le bonheur est un état permanent qui ne semble pas fait ici-bas pour l’homme. Tout est sur la terre dans un flux continuel qui ne permet à rien d’y prendre une forme constante. Tout change autour de nous. Nous changeons nous-mêmes et nul ne peut s’assurer qu’il aimera demain ce qu’il aime aujourd’hui. Ainsi tous nos projets de félicité pour cette vie sont des chimères. Profitons du contentement d’esprit quand il vient ; gardons-nous de l’éloigner par notre faute, mais ne faisons pas des projets pour l’enchaîner, car ces projets-là sont de pures folies. J’ai peu vu d’hommes heureux, peut-être point ; mais j’ai souvent vu des cœurs contents, et de tous les objets qui m’ont frappé c’est celui qui m’a le plus contenté moi-même. Je crois que c’est une suite naturelle du pouvoir des sensations sur mes sentiments internes. Le bonheur n’a point d’enseigne extérieure ; pour le connaître il faudrait lire dans le cœur de l’homme heureux ; mais le contentement se lit dans les yeux, dans le maintien, dans l’accent, dans la démarche et semble se communiquer à celui qui l’aperçoit. Est-il une jouissance plus douce que de voir un peuple entier se livrer à la joie un jour de fête, et tous les cœurs s’épanouir aux rayons expansifs du plaisir qui passe rapidement, mais vivement, à travers les nuages de la vie ? »
Jean-Jacques Rousseau, Les rêveries du promeneur solitaire, Neuvième promenade, 178

Lien > quelque chose de rousseauiste chez François Ruffin peut-être : « Pour les gamins »

Pierre Le Hire. Opportunités climatiques

In Le Monde du jour  « Réchauffement climatique : la bataille des 2 °C est presque perdue » Par Pierre Le Hi

Les Nations unies sonnent l’alerte sur les efforts très insuffisants des Etats pour contenir la hausse de la température planétaire. Après 2030, il sera trop tard.

Paragraphe de conclusion :

« L’ONU Environnement veut pourtant rester optimiste. A ses yeux, il est encore « possible » d’éviter la surchauffe généralisée. « Une rupture dans les technologies et les investissements peut réduire les émissions, tout en créant d’immenses opportunités sociales, économiques et environnementales », assure son directeur, le Norvégien Erik Solheim.

La solution la plus radicale est connue : elle consiste à laisser sous terre entre 80 % et 90 % des réserves de charbon, la moitié de celles de gaz et environ un tiers de celles de pétrole. Ce qui suppose, en première priorité, de ne plus construire de nouvelles centrales à charbon et de programmer l’arrêt de près de 6 700 unités actuellement en service.

Mais, poursuivent les rapporteurs, d’autres leviers doivent aussi être actionnés. En agissant avec volontarisme dans tous les secteurs économiques, ce sont de 30 Gt à 40 Gt par an qui pourraient être soustraites à l’atmosphère.

A eux seuls, la promotion des filières solaire et éolienne, l’amélioration de l’efficacité énergétique, le développement de modes de transports alternatifs, l’arrêt de la déforestation et le reboisement pourraient faire chuter les émissions annuelles de 22 Gt. L’humanité n’a pas encore brûlé toutes ses cartouches. Mais elle est entrée dans la zone de tous les dangers. »

Jonas Staal et Laure Prouvost, The Aube’s cure Parle Ment



(Les deux photos © Lilly)

Laure Prouvost, BEHIND THIS WALL / WE WERE WAITING >TO DISTRACT YOU / FROM THE REST. Ces deux petites peintures placées en un diptyque vertical (poitrine et fesses roses) ne pouvaient se regarder que de biais, car elles étaient cachées derrière des petits pans de tissu beige suspendus à des portants en bois noir, disposés tout autour de la salle, à l’avant des murs de la salle, comme autant de petits paravents dissimulant un deuxième niveau d’accrochage sur ou devant ces murs eux-mêmes. Un côté Étant donnés… duchampien.
À la galerie KADIST, State (in) Concepts, 21 OCT 2017–17 DEC 2017
commissaire : iLiana Fokianaki
« State (in) Concepts vise à repenser les sens du mot « État » et tout ce qui le constitue à travers les notions d’identité, de citoyenneté, de classe, au sein des pouvoirs institutionnels qui nous entourent. Ici les artistes mettent en doute notre perception du réel et dépeignent des formes de violence qui découlent de ces institutions.
Dans l’exposition, les artistes sont invités à penser l’institution artistique comme un État souverain. La première salle de KADIST en devient le siège pour accueillir des évènements.  Une œuvre collaborative inédite de Jonas Staal et de Laure Prouvost, The Aube’s cure Parle Ment forme un parlement alternatif pour des subjectivités qui ne seraient ni des humains, ni des objets, et qui n’auraient donc aucune reconnaissance dans le discours politique officiel. »

Vue de la salle (photo © jlggb)