Isabelle Roussel. Pollution atmosphérique urbaine

in Encyclopedia universalis*. Cet article montre qu’une lutte effective contre la pollution atmosphérique urbaine est menée depuis le 17e siècleLa pollution atmosphérique préoccupe fortement l’Organisation mondiale de la santé (O.M.S.), qui a lancé plusieurs alertes, en déclarant la pollution de l’atmosphère comme cancérigène et en rappelant qu’elle est responsable de quelque sept millions de morts par an dans le monde. À cette pollution s’ajoute la pollution de l’intérieur des locaux, qui constitue un fléau, surtout lorsque les combustibles utilisés sont le bois ou le charbon de bois. Selon l’Agence européenne de l’environnement (A.E.E.), 90 p. 100 des citadins européens sont exposés régulièrement à des seuils de particules fines supérieurs aux recommandations de l’O.M.S. En effet, les villes, par la densité de population et le déploiement de la mobilité et des activités qui les caractérisent, sont des sources de pollution importantes, et il est d’autant plus nécessaire de les prendre en compte que plus de la moitié de la population mondiale vit en zone urbaine. Les polluants issus de phénomènes de combustion ont un impact fort sur la santé et contribuent au changement climatique. Ils interrogent la politique de la ville : transports, énergie, habitat…

1. La ville entre l’hygiénisme et l’environnement

Plusieurs ruptures essentielles ont marqué l’histoire des villes industrielles, qui ont longtemps été des lieux considérés comme « miasmatiques » et pestilentiels. Au XVIIIe siècle, le lien entre qualité de l’air et santé était très présent dans la gestion des villes. L’air était censé véhiculer les mauvaises odeurs et les maladies. Il convenait donc d’ouvrir de grandes artères pour la circulation et d’évacuer les cimetières et les ordures vers la périphérie (A. Corbin, 2008). Le 28 juin 1884, la démarche du conseil municipal de Saint-Étienne de demander au conseil d’hygiène une autorisation de construire montre l’importance accordée à l’air et au vent dans la dispersion des odeurs putrides : « le vent du Nord si favorable à la santé publique est arrêté par cette barrière et il se répand ensuite trop lentement sur la ville de Saint-Étienne chargé des miasmes qu’il empreinte à tous ces foyers insalubres. » Les urbanistes traquent les eaux stagnantes et putrides. Ainsi, une attention grandissante est portée sur l’eau dont on découvre la responsabilité dans la propagation des épidémies de choléra. Ce sont alors les ingénieurs qui assainissent la ville en canalisant les eaux usées. Les découvertes pastoriennes, en identifiant les bactéries comme responsables des maladies, ont permis de négliger l’influence de l’environnement au profit de la technique et de la chimie qui, progressivement, se sont imposées comme des réponses à tous les maux. Durant la fin du XIXe siècle et la première moitié du XXe, le développement industriel, en négligeant les plaintes des riverains incommodés, est apparu comme porteur d’hygiène et de progrès et, donc, favorable à l’éradication des fléaux urbains qu’étaient la tuberculose, le choléra et les grandes épidémies. Cet état d’esprit, particulièrement développé en France, s’est affirmé après la Seconde Guerre mondiale, durant les Trente Glorieuses, appelées également les « Trente Pollueuses », période consacrée à la reconstruction, devenue une telle priorité que les considérations sanitaires et environnementales se sont effacées devant l’impérieuse nécessité d’une croissance économique forte (J.-B. Fressoz, 2014).

En Angleterre, la pollution urbaine avait attiré l’attention des pouvoirs publics dès 1661, à l’occasion de la publication d’un des premiers ouvrages consacrés à la pollution (ici de Londres) : Fumifugium, de John Evelyn. Cependant, le grand smog de Londres, en 1952, responsable de quelque quinze mille morts attribuables à la combustion du charbon, attire de nouveau l’attention des médecins, qui prennent conscience de l’impact des fumées sur la santé et donnent à la notion de pollution atmosphérique sa résonance actuelle, avec la mesure des niveaux des différents polluants comparés à leurs normes de référence.

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Stefano Boeri. La Forêt verticale


DISCOVERY CHANNEL VERTICAL FOREST from Stefano Boeri Architetti on Vimeo.

Dans le tout nouveau quartier milanais de Porta Nuova s’élèvent des tours où poussent des arbres. Luisa Ballin, pour la rubrique Samedi culturel du journal Le Temps rencontre Stefano Boeri, l’architecte italien de ce Bosco Verticale.

Luisa Ballin : La Forêt verticale sise au cœur de l’île de Porta Nuova a-t-elle pour ambition d’être le manifeste de l’Exposition universelle Milan 2015?

Stefano Boeri : Oui. J’espère que la Forêt verticale permettra de comprendre qu’au cœur de villes très construites comme le sont Milan, Pékin, Shanghai ou Moscou, métropoles qui connaissent par ailleurs un niveau de pollution élevé dû au trafic et à l’utilisation de combustibles fossiles, le fait de doter chaque appartement d’une terrasse ou d’un balcon avec des plantes, des arbres et des arbustes constitue un apport important pour un environnement durable. Cela implique aussi d’inclure des espèces vivantes comme les coccinelles, insectes utiles que l’on ne voit presque plus dans les grandes villes. Si notre expérience réussit, elle pourra être un exemple pour d’autres métropoles où le manque d’espace au sol oblige à construire en hauteur. La Forêt verticale montre que l’on peut bâtir des gratte-ciel pratiques et harmonieux.

Luisa Ballin : Contribue-t-elle à faire de Milan un lieu de recherche dans le domaine de la biodiversité et un exemple d’architecture verte?

Stefano Boeri :Je le souhaite d’autant plus que le thème de l’Exposition universelle Milan 2015 touche à l’alimentation et au concept d’énergie pour la vie, qui est aussi garantie par une grande diversité de la faune et de la flore. Mais je ne suis pas certain que ce projet ambitieux puisse se développer à moyen terme.

Luisa Ballin : Pourquoi? Par défaut de moyens économiques et de vision à long terme? Par manque de volonté politique?

Stefano Boeri : Pour toutes ces raisons. J’étais tout récemment en Chine, où j’ai rencontré les responsables d’une agence liée au gouvernement qui cherchent à bâtir un projet similaire. Nos interlocuteurs chinois nous ont proposé de créer, à Pékin, une agence sino-italienne autour du thème de la Forêt verticale. A Shanghai, mes collaborateurs et moi avons été invités à l’université et là aussi, nous avons constaté un grand intérêt pour notre travail, parce que les Chinois connaissent aussi de graves problèmes de pollution. Une volonté politique est indispensable pour mener à bien ce type de projet architectural novateur. Il faut certes du temps pour qu’une telle expérience réussisse, mais elle peut s’avérer très utile.

Luisa Ballin : Vous avez aussi essuyé des critiques concernant la Forêt verticale et plus généralement à propos du réaménagement du quartier de Porta Nuova. Certaines personnes affirmant que ce projet faramineux manquait de poésie. Que leur répondez-vous?

Stefano Boeri : La zone de Porta Nuova a changé le rapport entre les Milanais et l’idée qu’ils se faisaient de toute innovation. Milan est une ville très conservatrice et tout ce qui est nouveau était vu auparavant avec une grande suspicion. Le projet lié à Porta Nuova a su transmettre le message que Milan est une ville qui prend des risques et qui change de façon spectaculaire. Porta Nuova a conquis le cœur des Milanais parce qu’il ne s’agit pas seulement d’une question d’image ou de transformation de l’espace, mais d’un projet qui a offert aux Milanais de nouveaux lieux. Il n’est pas facile de créer une nouvelle place au cœur de Milan, comme c’est le cas de la place Gae Aulenti, et d’imaginer un espace qui ait une âme. Notre projet de construire en hauteur est aussi doté d’un parc qui permet de se connecter directement au centre-ville, puisque l’on peut aller à pied de Porta Nuova à Piazza del Duomo. Le quartier de Porta Nuova est devenu une partie de l’âme de Milan malgré la méfiance et certaines critiques. Les Milanais ont adhéré en majorité à cette réalisation, et c’est bon signe.

Luisa Ballin : Vous avez aussi un projet avec le célèbre chanteur Adriano Celentano. Comment est née l’idée du Borgo dell’aggiusta tutto (le Bourg du répare tout)?

Stefano Boeri : Cette idée est née d’une discussion autour d’un modèle de ville. Celentano est un artiste obstiné qui, depuis l’âge de 16 ans, nourrit une véritable passion pour un habitat qui garde un rapport authentique entre la campagne et la ville. Ma première rencontre avec Celentano a été plutôt difficile parce qu’au début, il était très critique envers la Forêt verticale. Puis, lorsque le projet a pris forme, il est devenu l’un de nos plus fidèles soutiens. Cela m’a beaucoup réjoui et, après de nombreuses discussions, l’idée de monter ensemble le projet d’un bourg en ville a germé. Nous avons pensé à un espace avec toutes les caractéristiques propres à un mode de vie contemporain tout en prévoyant un lieu où l’on puisse réparer ce qui se casse, sans avoir à le remplacer par l’achat de nouveaux produits. C’est un projet de longue haleine et il faudra du temps pour le mener à bien.

Luisa Ballin : On vous reproche aussi de réaliser des projets qui coûtent cher…

Stefano Boeri : Cela dépend desquels! Certes, les appartements des deux tours de la Forêt verticale ont été conçus pour des personnes à haut revenu. Le prix du mètre carré varie entre 6000 et 13 000 euros, voire plus pour les étages les plus élevés. C’est un projet qui n’est pas pour toutes les bourses, j’en conviens. Mais mon équipe et moi proposons aussi des projets populaires, comme par exemple l’idée d’une Maison-Forêt construite avec des panneaux en bois préfabriqués destinée à des coopératives sociales. Ce projet devrait aussi voir le jour à Milan. Nous avons d’ailleurs construit un ensemble de logements à loyers modérés à Soregno, près de Milan. L’architecture doit aussi jouer un rôle social.

Luisa Ballin : Milan est la capitale de la mode et du design. Voulez-vous en faire aussi une capitale de l’architecture?

Stefano Boeri : Milan a toujours été une capitale européenne de l’architecture. A certains moments de son histoire elle a très bien tenu ce rang, à d’autres périodes elle a eu plus de mal à le faire. En organisant MI/ARCH, une série de rencontres publiques autour de l’architecture urbaine, en novembre 2013 au Politecnico et à la Triennale, j’ai invité ici des architectes de renommée mondiale travaillant à la transformation de Milan, comme le font Herzog & de Meuron ou Zaha Hadid. Nous avons ainsi accueilli Renzo Piano, César Pelli, Kazuyo Sejima, Rem Koolhaas, Arata Isozaki, Yvonne Farrell, Shelley McNamara, Daniel Libeskind et David Chipperfield. Preuve que Milan est une ville phare de l’architecture.

Luisa Ballin : Que signifie l’Exposition universelle pour Milan?

Stefano Boeri : J’espère que l’Expo sera un succès. Le thème de l’alimentation est important pour Milan qui est également une métropole agricole, même si l’on a parfois tendance à l’oublier. Tout comme elle est un centre important dans le domaine de la restauration et de l’alimentation. Mais il ne suffit pas de réussir l’Expo, il faut aussi penser à l’après-Expo, pour que l’espace qui a accueilli cet événement d’envergure internationale ne devienne pas un quartier fantôme comme cela a été le cas de tant de villes qui ont organisé des Jeux olympiques, par exemple.

Luisa Ballin : Quelle serait la meilleure solution pour l’après-Expo?

Stefano Boeri : Milan pourrait devenir un haut lieu de la recherche liée à l’agro-alimentaire ou une agence de l’ONU consacrée à l’eau et à la biodiversité par exemple, un espace d’excellence où chercheurs et étudiants analyseraient l’impact des climats et microclimats que l’on trouve dans le monde. Ou bien encore un endroit pour étudier la centaine d’espèces que nous trouvons ici et les différentes populations d’insectes que l’on trouve ailleurs. L’une ou l’autre de ces idées pourrait se transformer en un projet utile qui prouverait qu’il peut rester quelque chose de concret à Milan après l’Expo. Ce serait important non seulement pour les Milanais mais pour tous les citoyens intéressés à une alimentation saine et à un développement véritablement durable.

Liens > http://lantb.net/uebersicht/?p=9244

Qu’est-ce que ça veut dire dégueulasse? C’est la guerre

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Pierre Schoendoerffer, La 317e section (1), 1965. La mort du lieutenant Torrens (Jacques Perrin) dans la nature. (cliquer sur l’image)

Raoul Coutard (2), le chef opérateur, signe une image noir et blanc belle à couper le souffle, comme il signait celle d’A bout de souffle. Le lieutenant Torrens (Jacques Perrin), blessé à mort  comme le Michel Poiccard (Belmondo) d’A bout de souffle, dit presque à l’identique : « C’est dégueulasse ! ». Le sergent Willsdorff (Bruno Crémer), comme la Patricia (Jane Seberg) d’A bout de souffle, dit presque à l’identique : « Qu’est-ce que ça veut dire dégueulasse? » et ajoute « C’est la guerre. »
«Le tournage a lieu au Cambodge près de la frontière vietnamienne et la figuration est assurée par l’armée royale du Cambodge mise à la disposition du réalisateur par Sa Majesté Norodom Sihanouk, cinéphile et cinéaste averti, dont Schoendoerffer avait fait la connaissance à l’occasion de l’un des premiers sujets tournés pour le Service Presse Information à son arrivée en Indochine en 1952. L’un des officiers cambodgiens joue d’ailleurs le rôle de Ba Kut, caporal supplétif attaché au sergent Willsdorff incarné par Bruno Crémer, acteur que Pierre Schoendoerffer avait remarqué au théâtre et dans lequel il retrouvait les traits d’un Bigeard.»
(1) http://www.cinematheque.fr/fr/musee-collections/actualite-collections/actualite-patrimoniale/la317e-section.html
(2) http://www.cinematheque.fr/uk/museum-and-collections/actualite-collections/actualite-patrimoniale/journee-coutard.html

Jean-Paul Fargier. Dans l’antre verte de John Cage

En 1982,  Jean-Paul Fargier est à New York avec Serge Daney

« Parmi mes autres souvenirs de ce voyage à New York figure en bonne place la visite que nous rendîmes à John Cage. C’est Joan Logue, pas rancunière, qui avait arrangé la rencontre avec son ami John, auquel elle avait consacré un de ses fameux « portraits vidéo » et plusieurs spots de sa série de pubs pour artistes produits par MTV. Je les avais programmés au festival de Montbéliard, où j’avais fait inviter Joan. Un an plus tard, envoyé à New York avec une centaine d’artistes pour participer à une manifestation géante d’art contemporain répartie dans une multitude de galeries de Soho (c’est à cette occasion que Sollers et moi avions performé Paradis Vidéo à la Kitchen, temple de l’art vidéo), Joan m’avait invité à résider dans son loft, qui se trouvait juste au dessous de celui de Nam June Paik et Shigeko Kubota. Le soir avant de m’endormir, j’écoutais ému les pas au-dessus de ma tête de ces deux stars de l’art vidéo, tandis que de l’autre côté de la cour, derrière des rideaux, passait la silhouette de Joan Jonas, autre pionnière de ce médium dont j’étais devenu un spécialiste à l’instigation de… Serge Daney. « Puisque tu fais de la vidéo, écris sur ce sujet, donne nous des articles sur les vidéastes », m’avait-il suggéré un jour, en tant que rédacteur en chef des Cahiers. Et j’avais entamé une chronique de la vidéo (art vidéo, vidéo militante, vidéo/cinéma) dans le Petit Journal. Quelques années plus tard, à la faveur d’un numéro spécial USA, Serge et moi nous nous retrouvions à New York, lui envoyé spécial des Cahiers, moi prolongeant le voyage payé par Jack Lang afin de faire quelques piges. Nous nous sommes répartis les rencontres de cinéastes, de vidéastes et artistes divers marquant la scène new-yorkaise du début des années 1980. Mais ensemble nous avons « fait » Coppola (au Waldorf Astoria, bonimentant le cinéma en vidéo Haute Définition) et John Cage.

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Nous voici dans l’antre verte du pape de la musique contemporaine. Sourire généreux, légendaire. Pendant une heure nous avons déambulé à sa suite dans les diverses pièces de son appartement, envahi de plantes. Il y en avait partout : posées sur le sol, installées sur des tables, des escaliers, accrochées à des rebords de fenêtre, dégoulinant de pots suspendus au plafond. On se serait cru dans une serre tropicale. John, riant dans sa barbe, nous faisait l’honneur de son royaume, nous présentait chacun des membres de cette tribu végétale, nous expliquait comment il s’y prenait pour les nourrir quand il quittait New York. De temps en temps Serge ou moi glissions une question (futile, à ses yeux, sans doute) sur son œuvre. Il nous répondait sans s’attarder, passant vite à la spécificité de telle fleur rare. Nous avons parlé ainsi debout sans jamais nous asseoir sur une chaise, un banc, comme si chaque question que nous posions nécessitait une réponse en mouvement, à entendre dans telle pièce plutôt que dans une autre. À la fin, comme on distribue des orangeades pour clore une soirée, John nous a donné des petits arosoirs afin que nous contribuions à l’entretien de ses protégés. Et nous voici versant, sous sa direction, une pluie bienfaisante sur des feuilles et des tiges dont nous avions déjà oublié le nom. Amusés et fiers d’être ainsi adoubés par le Maître du Silence comme jardiniers d’honneur. Quoi d’autre ? C’est tout. Les paroles volent, les actes symboliques restent. Impossible de remettre la main sur le numéro spécial USA, où la relation de cette expédition en territoire cagien devait tout de même retentir de quelques déclarations décisives. »
http://www.debordements.fr/spip.php?article176

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Royal Albert Hall, 22 August 2012, Robyn Schulkowsky performs Cage’s Branches for Amplified Cactuses and Plants (photo Chris Christodoulou)
http://www.musicalcriticism.com/concerts/prom-12-47-0812.shtml
http://johncage.org/pp/John-Cage-Work-Detail.cfm?work_ID=34
http://apocanympho.blogspot.fr/2010/07/wnyuorg-today-denmoza-fever-cactus.html

 


Denmoza Fever Pt. IV: Child Of Tree

Berlin. Efficient City Farming

http://youtu.be/8NRFmpTGX4E

«La ferme du XXIe siècle sera citadine ou ne sera pas.

C’est en tout cas la vision partagée par Nicolas Leschke et Christian Echternacht. En 2012, ces deux entrepreneurs berlinois se lancent dans le projet un peu fou de construire la plus grande ferme aquaponique à usage commercial au monde. «Cette méthode garantit la culture de végétaux en symbiose avec l’élevage de poisson. C’est pour nous le futur de la production alimentaire», s’enthousiasme Nicolas Leschke, l’un des fondateurs d’ECF (Eco Friendly) Farmsystems. Un pari inédit en passe d’être gagné alors que l’établissement de 1 800 m² doit ouvrir ses portes en février dans le sud de la capitale allemande, entre un axe routier et des grands magasins.

Objectif pour ces deux pionniers: produire chaque année 30 tonnes de poissons et 35 tonnes de légumes. Depuis des mois, un container maritime leur sert de prototype. Une cuve pour l’élevage de poissons en eau douce est installée au rez-de-chaussée. Une fois filtrée, la même eau est réutilisée à l’étage pour la culture de près de 400 variétés de légumes. Un système fermé qui permet d’économiser jusqu’à 95% d’eau par rapport à l’agriculture traditionnelle. Mieux, les sécrétions des poissons servent d’engrais aux légumes. Plus besoin de pesticides ou d’engrais chimiques. «On diminue aussi sensiblement le bilan carbone en supprimant le transport des produits et la chaîne du froid», ajoute Nicolas Leschke.

Des arguments qui semblent avoir déjà convaincu des visiteurs berlinois particulièrement sensibles à l’écologie et attentifs à l’origine des produits qui terminent dans leur assiette.«On sera toujours plus cher que le supermarché discount. Le poisson coûtera par exemple 15 euros au kilo. Mais pour du poisson frais, élevé à Berlin, c’est tout à fait honnête», estime l’entrepreneur. Cette nouvelle révolution agricole répond aussi à l’urgence de la situation écoclimatique. Selon les Nations unies, 17% à 35% des émissions en CO2 sont dues aux activités agricoles qui consomment à elles seules 70% de l’eau douce disponible.Dans le même temps, la population des villes ne cesse d’augmenter. Malgré les contraintes de place, il faut donc produire au plus près du consommateur.

«Même à Londres ou Paris, on peut intégrer de tels systèmes, par exemple sur les toits des bâtiments, en réutilisant la chaleur qu’ils produisent, ou sur les parkings de supermarchés», détaille le gérant d’ECF Farmsystems, ajoutant qu’une surface minimum de 1 000 m² serait nécessaire pour rendre le projet rentable.Déjà récompensée par deux oscars en 2013 lors de la cérémonie internationale des start-up Cleantech Open aux Etats-Unis, l’entreprise berlinoise ambitionne maintenant de diffuser son concept dans le reste de l’Allemagne et dans le monde entier. Des producteurs dans l’alimentaire, des restaurateurs ou des exploitants de centrales solaires originaires de France, de Turquie et même d’Afrique du Sud ont déjà frappé à la porte. Les deux entrepreneurs n’en diront pas plus, ils préfèrent attendre l’ouverture du premier établissement à Berlin. Mais ils le savent déjà, l’agriculture urbaine a de beaux jours devant elle.»

Adrien Godet. «A la ville comme à la ferme» in Libération du 1er décembre 2014.


http://www.ecf-farmsystems.com/en/ecf-containerfarm
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Pari(s) plus modeste…
F(L)oin de la terre, l’agriculture urbaine hors sol dans le 20ème arrondissement de Paris
http://macadam-gardens.fr/blog/potager-hors-sol-paris-20/

L’appel de Manille


Appel de Manille à l’action pour le climat. 1. Nous, chefs d’État de la République des Philippines et de la République française, et personnalités de différents pays déterminés à agir pour le climat, réunis à Manille aujourd’hui, désirons rappeler à la communauté internationale, à l’ensemble des acteurs et à l’opinion publique mondiale qu’il est urgent de lutter contre le changement climatique de manière sérieuse, efficace et équitable. 2. À moins d’un an de la 21ème Conférence des Parties à la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (COP 21) qui se tiendra à Paris en décembre 2015 et dont les résultats concerneront la vie de milliards de personnes, nous appelons la communauté internationale à conclure un accord ambitieux, équitable et universel sur le climat, qui soit conforme aux recommandations scientifiques du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, afin de préserver notre planète pour permettre aux générations futures d’y vivre. À Manille aujourd’hui, nous espérons que nous écrirons ensemble l’Histoire à Paris en décembre et que nous ne nous contenterons pas de la regarder se dérouler en simples spectateurs. 3. Nous appelons à agir pour le climat. 4. En nous réunissant aux Philippines où la population a subi une série sans précédent d’événements climatiques extrêmes ces dernières années, nous prenons conscience que les pays en développement, qui ont le moins contribué au changement climatique, sont ceux qui souffrent le plus de ses effets. Certes, nous sommes confrontés à des menaces analogues et nous partageons les mêmes faiblesses, mais nous disposons aussi d’atouts et de moyens différents pour relever ces défis. Cependant, nous croyons qu’il est possible de réduire nos vulnérabilités et notre exposition aux aléas du climat. La population philippine a fait preuve d’une extraordinaire résilience à cet égard. 5. Nous appelons à la solidarité et à la justice face au changement climatique. 6. Nous avons besoin d’un accord négocié et accepté par tous et pour tous, qui tienne compte de toutes les différences de situation et fasse converger diverses perspectives pour accélérer l’action collective. Nous avons besoin d’un accord pour réduire les émissions, créer des opportunités économiques et nous doter des moyens de gérer les risques associés qui sont déjà prévisibles dans un avenir proche. 7. Nous appelons à coopérer face au changement climatique. 8. La croissance économique, le développement durable et la lutte contre la pauvreté sont des objectifs qui doivent et peuvent être atteints ensemble. Mais assurer un accès équitable au développement durable pour tous nécessitera de disposer de moyens de mise en oeuvre accrus. 9. Nous appelons à la solidarité financière et technologique. 10. Considérant que nous atteignons le point de non-retour en matière de changement climatique et que nous devons passer des intentions à l’action, nous appelons solennellement : A) tous les États à travailler concrètement et rapidement pour lutter contre le changement climatique, en particulier contre ses impacts, et nous les invitons à présenter leurs contributions prévues déterminées au niveau national, en fonction de leurs situations et capacités nationales respectives ; B) les pays développés et les pays en développement capables et désireux de le faire, à fournir aux pays les plus pauvres et les plus vulnérables des moyens de mise en œuvre adéquats pour les aider à se transformer en territoires résilients et en économies sobres en carbone ; C) tous les acteurs, les États, les collectivités territoriales, les entreprises, le secteur privé, la société civile, les organisations non gouvernementales, les universités et les citoyens à jouer pleinement leur rôle dans la lutte contre le changement climatique et en particulier contre ses effets, et la réduction des risques de catastrophes naturelles liées au climat, par des efforts individuels ou des initiatives en coopération; et, D) chacun à diffuser cet appel et à faire prendre conscience de la nécessité d’agir rapidement et partout, et de parvenir à un accord mondial sur le climat en décembre à Paris.

Pierre Le Hir. L’homme fait entrer la Terre dans une nouvelle époque géologique

Le Monde, 16 janvier 2015. par Pierre Le Hir

«L’Homme est aujourd’hui la principale force gouvernant l’état, le fonctionnement et l’évolution de la planète. Et cette prise de contrôle a commencé dans les années 1950. Telles sont les deux conclusions, aux implications vertigineuses, d’une étude qui sera publiée lundi 19 janvier dans le journal The Anthropocene Review. Ces résultats seront présentés, en même temps que ceux d’une autre étude, parue jeudi 15 janvier dans la revue Science, sur les « limites planétaires », lors du Forum économique mondial de Davos, du 22 au 25 janvier.
S’il fallait encore nous convaincre que nous sommes entrés dans une nouvelle époque —celle de l’anthropocène—, le travail conduit par Will Steffen, chercheur à l’Université de Stockholm (Suède) et à l’Université nationale australienne, en apporterait la démonstration. «En un peu plus de deux générations, l’humanité est devenue une force géologique à l’échelle de la planète», écrivent les auteurs.
C’est, précisément, la définition de l’anthropocène. Un néologisme, associant les mots grecs «homme» et «récent», forgé par le néerlandais Paul Crutzen, Prix Nobel de chimie en 1995, pour signifier que l’influence des activités anthropiques sur le système terrestre est désormais prépondérante. Et que nous sommes donc sortis de l’holocène, l’époque géologique après la dernière glaciation et qui couvre les dix derniers millénaires.

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GRANDE ACCÉLÉRATION

Ce constat est aujourd’hui très largement partagé par la communauté scientifique. Pour autant, l’entrée dans l’anthropocène n’est pas encore actée par la Commission internationale de stratigraphie et l’Union internationale des sciences géologiques, seules arbitres en la matière. A fortiori, la chronologie de ce basculement n’est toujours pas arrêtée. Certains proposent de le faire commencer autour de 1800, avec la révolution industrielle. D’autres de remonter aux débuts du néolithique, voilà quelque 10 000 ans, lorsque des sociétés de cultivateurs-pasteurs sédentaires se sont substituées aux chasseurs-cueilleurs nomades.

«De tous les candidats à une date de démarrage de l’anthropocène, le début de la grande accélération est de loin le plus convaincant du point de vue de la science du système terrestre», tranchent Will Steffen et ses collègues. La «grande accélération» ? Il s’agit d’un autre concept, formalisé au début des années 2000, pour rendre compte de l’impact de plus en plus fort des activités humaines sur le globe. Or, les auteurs montrent que ce processus s’est précipité à partir du milieu du siècle passé.
Ils ont mis en vis-à-vis deux groupes de douze indicateurs. Le premier décrit, de 1750 à 2010, les grandes «tendances socio-économiques» mondiales: population, croissance économique, consommation d’énergie primaire, urbanisation, usage de l’eau, construction de barrages, transports, télécommunications, tourisme international… Le second groupe s’attache, sur la même période, aux «tendances du système terrestre»: émissions de gaz à effet de serre ( CO2, méthane et protoxyde d’azote), ozone stratosphérique, hausse des températures, acidification des océans, pertes de forêts tropicales, érosion de la biodiversité, artificialisation des sols…

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PRESSION DES ACTIVITÉS HUMAINES

Les résultats sont éloquents: pour la plupart de ces indicateurs, la courbe grimpe en flèche à partir des années 1950, ce qui établit une corrélation directe entre la pression des activités humaines —la production et la consommation de biens— et l’état de santé de la planète.
«Il est certainement vrai que les humains ont toujours modifié leur environnement, parfois à grande échelle. Mais ce que nous documentons depuis le milieu du XXe siècle est sans précédent, en rythme comme en amplitude», observent les chercheurs, qui soulignent que ce bouleversement sort des limites de la «variabilité naturelle» des derniers millénaires. «C’est un phénomène nouveau et cela montre que l’humanité a une responsabilité nouvelle, à un niveau global, pour la planète», ajoutent-ils.
Les auteurs vont plus loin, en établissant que cette responsabilité n’est pas également partagée entre les nations. De fait, le concept d’anthropocène s’est parfois vu reprocher de considérer à tort l’humanité comme un bloc homogène. Leur travail échappe à cet écueil, en distinguant chaque fois que possible pays riches —ceux de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE)—, pays émergents —Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud— et pays en développement. Il apparaît que «la part du lion» de la consommation de biens reste celle des pays de l’OCDE, qui possédaient en 2010 près des trois quarts de la richesse mondiale (somme des produits intérieurs bruts), alors qu’ils ne totalisaient que 18 % de la population. Cela, même si le poids des nations émergentes va croissant.

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«MARQUEURS» IMPRIMÉS PAR L’HUMANITÉ

«Il s’agit d’une étude de très grande qualité, qui concorde parfaitement avec nos propres résultats», commente Jan Zalasiewicz, professeur de géologie à l’Université de Leicester (Angleterre) et membre du Groupe de travail sur l’anthropocène, un réseau interdisciplinaire de chercheurs œuvrant pour la Commission internationale de stratigraphie. Avec ving-cinq autres scientifiques de douze pays, il vient en effet de publier, dans la revue Quaternary international, une analyse qui retient elle aussi le milieu du siècle passé comme début de la nouvelle époque géologique. Cela, à partir d’une approche stratigraphique fondée sur les «marqueurs» imprimés par l’humanité dans la biosphère.
A ce titre, l’explosion de la première bombe atomique de l’Histoire, le 16 juillet 1945 dans le désert du Nouveau Mexique —quelques semaines avant les bombardements d’Hiroshima et Nagasaki—, pourrait être considérée comme le point de départ de l’anthropocène, dans la mesure où la dissémination des matières radioactives autour du globe constitue «un signal attribuable sans équivoque aux activités humaines».

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RÉPONSE EN 2050

Entré dans une ère nouvelle, donc, l’Homme est-il condamné à l’emballement d’une «grande accélération» impossible à stopper ou même à ralentir? Tout en constatant que la course en avant s’est poursuivie de plus belle au cours de la décennie 2000-2010, Will Steffen et ses collègues relèvent quelques (rares) signes de ralentissement. La croissance démographique mondiale faiblit. La construction de grands barrages stagne depuis une quinzaine d’années, les possibilités de nouveaux aménagements se raréfiant. Et le «trou» dans la couche d’ozone au-dessus de l’Antarctique est en voie de se résorber, du fait du bannissement des composés chlorés.
Qu’en sera-t-il du futur? «Les cinquante prochaines années apporteront-elles le grand découplage [entre développement économique et impacts sur le système terrestre, par exemple par la promotion des énergies renouvelables] ou le grand effondrement?, questionnent les auteurs au terme de leur étude. Cent ans après l’avènement de la grande accélération, en 2050, nous connaîtrons sûrement la réponse.»

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/planete/article/2015/01/15/nous-sommes-entres-dans-l-anthropocene-depuis-1950_4557141_3244.html#Hakccrk2xdL4iSc8.99