Martin Rauch. Le devenir muséographique des banches



Quand les banches de construction des murs en pisé deviennent cimaises pour une exposition de photos. Les cales sont indispensables à la bonne tenue des planches simplement appuyées contre un mur. Y sont collées simplement aussi les photos décrivant le processus de construction de maisons en pisé, spécialité de l’architecte Martin Rauch, invité de l’exposition L’art des chantiers, cité de l’architecture. Photos © JLGGB

Paul B Preciado. Cette vache pourrait être ma mère

« Même si nous savons l’horreur des abattoirs, nous continuons à manger de la viande. Quand serons-nous des nettoyants écologiques tels les condors ou les vautours ?

Il y a quelques mois, j’ai lu une histoire que je n’arrive plus à faire sortir de mes rêves. Deux vaches sur cent conduites à l’abattoir sont enceintes et sont abattues en état de gestation avancée. La transformation immédiate de la vache en capital (viande, peau, os, sang) est plus avantageuse que le coût que supposerait d’attendre que la vache donne naissance au veau et l’alimente. Au moment de son sacrifice, le veau est vivant dans son ventre. Souvent, le veau ne meurt que lorsque la vache est démembrée. L’article scientifique indiquait qu’il est impossible d’empêcher la souffrance du bébé. Alors que la vache, si elle est sacrifiée par un rituel non halal, reçoit un choc électrique destiné à l’étourdir pendant la saignée et l’abattage (et nous ne disons pas qu’il s’agit d’une mort sans douleur), le veau, affirme l’enquête, demeure pleinement conscient de la mort. Il assiste donc au meurtre industriel de sa mère. Sa brève naissance est, pour ainsi dire, déclenchée par la mort de sa génitrice. Le fils veille sur elle, contemple sa mort et n’est assassiné que par la suite. La vache est transformée en viande et en dérivés. Le veau est jeté à la poubelle. Dans mon cerveau de dormeur, le récit se transforme en cauchemar : dans un abattoir, dont les locaux rappellent la cour de l’école où j’ai étudié, une vache est sacrifiée. Et lorsque sa carcasse est ouverte, les bouchers retrouvent un veau vivant qui les regarde faire. Je suis témoin de la scène et je veux courir, ramasser le petit pour qu’il ne tombe pas. Mais j’en suis incapable. Cette image me revient plusieurs fois alors que je suis réveillé. Cette vache, me dis-je quand je me lève, ça pourrait être ma mère et ce veau pourrait être moi.

L’humain et le bovin sont, après tout, des mammifères placentaires dotés d’un système cognitif complexe : nous entendons, nous voyons, nous sentons, nous aimons. J’ai passé de longues périodes de mon enfance dans un village de Cantabrie, entouré de vaches que nous appelions par leur nom. J’ai vu naître plusieurs veaux. Tomber du vagin de la vache sur le sol comme un paquet qui s’effondrait. Ou bien sortir du corps d’une vache assise, petit à petit, tels des spéléologues découvrant avec émerveillement un autre monde au bout d’un tunnel. J’ai vu le placenta suspendu au corps de la vache comme un imperméable rose et humide duquel le veau s’extrait pour naître. Et j’ai vu des veaux s’emmêler dans les placentas, comme des drag-queens qui trébuchent sur leurs propres boas roses, leurs jambes trop longues et fragiles, comme des talons auxquels ils ne sont pas encore habitués. Chaque soir, lorsque ma tante trayait une vache, je lui tenais la queue. Chacune avait son caractère : certaines étaient gentilles, d’autres attendaient de vous avoir à portée de main pour vous cogner avec leur cou. Parfois, ma tante tournait l’un des mamelons pendant la traite et j’ouvrais la bouche pour recevoir, de loin, un jet de lait chaud qui coulait sur ma langue. Les gouttes sautaient sur mon visage. L’odeur âcre du lait, au foin de pâturages et aux poils de vaches mélangés pendant des jours à ma propre peau. J’aimais leur nettoyer les yeux pour éloigner les mouches. J’étais impressionné par leurs cils bouclés. Et par leur langue aussi longue qu’une main qui caresse une autre main. Chaque nuit, ma grand-mère et moi descendions l’allée du beffroi avec une carafe pleine de lait encore chaud. Lorsque nous arrivions chez nous, ma grand-mère ramassait la couche de crème restée en surface du lait. Elle la pliait comme si elle roulait un gant de latex blanc et en faisait un petit beurre en forme de demi-lune.

Je me demande comment et pourquoi je continue à manger de la viande. Après avoir été végétarien pendant des années, j’ai recommencé à manger de la chair de mammifère en 2014 lorsque je suis passé à une dose supérieure de testostérone. Avec une précision déroutante, presque mathématique, dix-huit heures après une injection de 250 mg de cypionate de testostérone, mon corps végétarien devenait un loup pour mes congénères quadrupèdes. Moi qui avais toujours détesté la texture du muscle entre mes dents, me réveillais obsédé par l’idée de dévorer un steak. Le métabolisme de la testostérone dans le corps produit un litre de sang supplémentaire, avec les globules rouges correspondants, et exige un supplément protéique. Mais il n’y a pas d’excuse. Il y a des protéines végétales.

Manger de la viande exige de moi l’ignorance de tout ce que je sais. L’occlusion de ma propre mémoire. L’oubli de ce que j’ai ressenti et appris. En échange d’un petit confort de carnivore testostéroné. De la facilité d’un geste commercial. Cette distance, voir cet antagonisme, entre savoir et agir, entre mémoire et projection du futur, entre sentiment et désir est la condition propre de la nécropolitique. Nous ne pouvons pas dire que nous ne savons pas. Nous savons. Nous connaissons la réalité des abattoirs. Nous connaissons la réalité des frontières. Nous voyons chaque jour ce qui se passe en Méditerranée. Nous voyons devant nous se produire l’hécatombe écologique et politique. Et nous choisissons de continuer à manger. De continuer à voter. Il n’y a pas d’excuse. Il ne peut y avoir aucune excuse.

Apprenons du condor et du vautour, ces animaux charognards auxquels le discours culturel, sans aucun doute chargé de la culpabilité de notre capacité d’exterminer et de détruire, a fait si mauvaise presse. Apprenons à nous positionner au sommet de la chaîne trophique, non plus en tant que grands prédateurs mais comme nettoyants écologiques. Apprenons de la plante et de sa capacité à casser des molécules de chlorophylle avec les rayons de lumière et à transformer la matière inorganique en organique. Apprenons des colonies d’arbres qui partagent et distribuent l’eau à travers leurs racines. Apprenons du ver qui fait une orgie avec la terre. Tirons les leçons de la machine et de sa manière d’alimenter ses circuits à l’aide de l’énergie solaire. Soyons condor, soyons vautour, soyons plante, soyons arbre, soyons ver, soyons machine. «

In Libé

Bruno Latour et les GJ

Du bon usage de la consultation nationale

« Et si derrière la « crise » des gilets jaunes se cachait l’opportunité d’un renouveau politique ? À la veille de l’ouverture du grand débat, Bruno Latour esquisse la possibilité d’une large réflexion sur la mise en œuvre d’une conversion générale du mode de fonctionnement du pays, conciliant enfin défis écologiques et enjeux économiques.

La situation créée par les « gilets jaunes » est une occasion rêvée pour rebondir politiquement : c’est en effet la première fois qu’il devient clair pour tout le monde qu’il existe un lien direct entre transition écologique et justice sociale. Inutile de continuer à opposer économie et écologie : il faut les conjoindre, tout en reconnaissant que c’est ouvrir la boîte de Pandore.

Bien que la désorientation semble générale, le public sent bien le décalage entre les buts que la civilisation s’est donnée jusqu’ici et le lieu matériel où cette même civilisation doit apprendre à résider si elle veut durer. Il suffit pour cela de lire les annonces des scientifiques, tous les jours, dans les journaux. La déconnexion entre ces annonces d’une menace imminente et l’incapacité d’agir à temps et à la bonne échelle pour en prévenir les effets, est la cause profonde de tous les mécontentements actuels. Il ne s’agit pas seulement d’une opposition aux taxes sur l’essence mais d’une crise existentielle sur la direction donnée à la civilisation. (On reconnaît là le parallèle avec la parole fameuse : « C’est une révolte ? – Non sire, c’est une révolution », mais à une tout autre échelle).

La civilisation qui s’aperçoit qu’il n’y a plus de terre correspondant à son projet, littéralement, atterrit enfin et s’organise en conséquence.

Comment s’étonner de la souffrance de ceux à qui on ne dit pas – mais ils le sentent parfaitement – que la déconnexion entre le projet de la civilisation et l’état de la planète exige une transformation profonde de leurs modes de vie ? Que le partage des sacrifices va évidemment reposer à nouveau toutes les questions de justice sociale ? Mais qu’il y a là, ce qu’on ne dit jamais sous une forme positive, une formidable occasion, pour tout un peuple, de réinventer ces conditions d’existence ?

Il ne s’agit ni de progresser à l’ancienne, c’est-à-dire à l’aveugle, vers un état de la planète impossible à soutenir, ni de régresser, mais de changer de cap pour faire à nouveau coïncider le pays tel qu’on l’imagine et le territoire réel dont on tire sa prospérité. La civilisation qui s’aperçoit qu’il n’y a plus de terre correspondant à son projet, littéralement, atterrit enfin et s’organise en conséquence. Cette coïncidence, c’est ce qu’on peut appeler le terrestre.

L’objectif est donc le suivant : désigner le terrestre – sol, terre, milieu de vie, « heimat », écosystème, conditions matérielles d’existence, peu importe le nom – comme ce dans quoi doit dorénavant s’ancrer la question du niveau de vie et de la justice sociale. Il ne s’agit pas d’une régression, mais d’une incarnation, enfin réaliste, de la politique dans un monde réel et durable.

Tout le monde a l’air surpris par cette crise, mais personne n’a jamais expliqué au peuple français, clairement et en entrant dans les détails, que les projets traditionnels de développement, émancipation, progrès, prospérité étaient dorénavant liés à la possibilité de trier dans nos pratiques et nos habitudes celles qui étaient compatibles avec ce nouveau territoire et celles qui ne l’étaient pas. Ce retour du territoire, de la terre, du terrestre comme condition d’exercice de la politique n’a jamais été exprimé clairement. (Il n’y a guère que le mot « sol » mais il reste pour le moment un terme d’extrême droite, maurassien, identitaire, sans aucune accroche écologique crédible.)

Le retard dans la prise au sérieux de la mutation climatique fait que personne, pas plus l’État que les citoyens, n’a d’idée précise et partageable sur ce territoire vers lequel on doit désormais se diriger.

Dépasser le clivage gauche-droite est un immense progrès mais, pour le moment, il ne fait que désorienter encore plus le public tant que l’on ne désigne pas ce vers quoi la société doit dorénavant se diriger. Comme toujours le ni-ni ne mène à rien. Diffuser le mot de « transition » ne rassurera personne tant qu’on ne dit pas vers quoi l’on est appelé à « transiter ». Si l’horizon de la mondialisation ou de la globalisation qui orientait jusqu’ici la politique (progressiste contre réactionnaire) a disparu, il faut une autre orientation qui permette de désigner de nouveaux progressistes et de nouveaux réactionnaires, mais aimantés par une nouvelle définition du territoire français.

Le problème, c’est que le retard dans la prise au sérieux de la mutation climatique fait que personne, pas plus l’État que les citoyens – et encore moins les partis dits écologiques –, n’a d’idée précise et partageable sur ce territoire vers lequel on doit désormais se diriger. On sait qu’il faut ancrer toutes les pratiques dans un sol, que les conditions matérielles doivent être « durables », que l’économie doit être « circulaire », mais on sait aussi que chacun de ces souhaits entre en conflit avec toutes les décisions prises antérieurement sur l’équipement des villes, les choix énergétiques, les engagements internationaux, le droit de propriété, les formes d’agriculture, etc. Réorienter vers le terrestre, c’est, par définition, multiplier les controverses sur tous les sujets possibles de l’existence quotidienne et nationale, sans que l’État possède les réponses.

L’État ne peut pas, dans l’état actuel, savoir quoi faire puisque son organisation administrative est entièrement structurée par l’usage du territoire, de la souveraineté, de l’autorité qui était adapté aux mouvements de modernisation et de développement maintenant mis en péril et suspendus hors-sol par le nouveau régime climatique. Il faut donc recharger l’État de nouvelles tâches et de nouvelles pratiques pour qu’il sache lui-même comment accompagner à nouveau la société civile en voie de réorientation vers le terrestre.

Il ne s’agit pas d’une simple concertation même nationale car les sujets sont beaucoup trop polémiques et controversés.

La tension actuelle vient de ce que la société civile n’est pas plus capable que l’État de s’organiser vers ce nouveau régime comme on le voit par l’irréalisme des demandes. Il n’est donc pas facile de passer de la plainte à la doléance (terme entendu au sens ancien des « cahiers de doléances » qui décrivaient des territoires en fonction des injustices commises et des moyens d’y remédier par une autre organisation de la fiscalité et du droit). La désorientation est donc générale, d’autant que ce qui reste des anciens partis continue à organiser la dispute selon l’ancien vecteur – identité nationale ou ethnique d’un côté, mondialisation et progrès de l’autre, sans oublier la révolution en costume d’époque enfin, si l’on voulait compléter le désespérant tableau de « l’offre politique ».

En même temps, dans tous les coins de France et sur tous les sujets, d’innombrables initiatives préfigurent un atterrissage vers cette autre forme d’appartenance au territoire. En un sens, les Français ont déjà changé de direction et d’attente, mais personne ne leur a dit ! Du coup, ces initiatives n’ont pas de représentation publique et partagée.

La question actuelle est de savoir si le gouvernement peut se saisir de la crise pour en amplifier l’enjeu. Puisque vous protestez avec raison contre la mauvaise manière de réconcilier écologie et économie, que proposez-vous de mieux ? Est-il possible pour un gouvernement, dont on attend toujours qu’il sache quoi faire, d’accepter le partage d’ignorance ajusté à l’étendue de la crise actuelle ?

Il ne s’agit pas d’une simple concertation même nationale car les sujets sont beaucoup trop polémiques et controversés. La concertation n’a de sens qu’entre citoyens capables d’exprimer leurs intérêts et de les articuler dans un projet de transformation explicite. Or, la désorientation actuelle est beaucoup plus grave : nous avons de la peine à expliciter nos intérêts parce que nous sommes pris dans deux projets de civilisation incompatibles.

Avant qu’une concertation soit efficace, il faut un travail de description des territoires de vie, effectué par les citoyens eux-mêmes, qui leur permette de repérer ce qu’ils veulent conserver et ce qu’ils veulent modifier de l’ancien régime climatique.

Plus gravement, nous ne sommes pas capables de décrire précisément le territoire dont nous dépendons et qui nous permet d’exister et de prospérer (territoire, il est important de le souligner, qui déborde les frontières de l’État-nation comme du maillage administratif). C’est évident pour le climat ou les sources d’énergie ou d’alimentation, mais c’est vrai aussi de toutes les conditions matérielles, eau, biodiversité, transport, éducation, métiers, multinationales, Internet, etc. La limite, le contenu et la composition des terrains de vie, voilà ce qui est le plus compliqué, aujourd’hui, à définir. Ce que la question des migrations met en lumière de façon chaque jour plus dramatique.

Avant qu’une concertation soit efficace, il faut donc un travail de description des territoires de vie, effectué par les citoyens eux-mêmes, qui leur permette de repérer ce qu’ils veulent conserver et ce qu’ils veulent modifier de l’ancien régime climatique. Description forcément controversée, contradictoire, mais indispensable pour redéfinir les missions de l’État.

L’épisode des cahiers de doléances prête à malentendu mais il ne peut pas être passé sous silence parce qu’il offre un précédent unique d’une crise majeure où l’État avoue son ignorance sur ce qu’il faut faire. Il ne faut pas oublier qu’en eux-mêmes les 60 000 cahiers ne menaient aucunement à la Révolution ; ils offrent plutôt un modèle d’injonction (explicite dans la lettre de convocation du 24 janvier 1789) à décrire les abus, la fiscalité, les territoires, l’économie dans un même souffle sans présupposer un cadre préalable. Ce qui se fait au fond spontanément dans la crise actuelle, mais qu’il faut amplifier et généraliser jusqu’à ce que l’entrecroisement des doléances controversées permette de repérer les solutions réalisables. (L’autre parallèle frappant est celui du Brexit qui mobilise informellement pendant deux ans tout un peuple pour passer de la plainte identitaire – « Britain first ! » – à la réalisation progressive des attachements innombrables dont ce même peuple s’aperçoit qu’il ne peut et ne veut pas se passer.) De la plainte à la description des attachements, c’est toute la politique actuelle qui est en jeu.

Le manque général de confiance envers l’autorité rend impossible le modèle de la convocation par l’État, par un parti, par les préfets, d’une procédure du type « cahier de doléances ».

Pour sortir du modèle « cahier de doléances », disons qu’il s’agit d’une « cartographie nationale des controverses » à résoudre lors de l’inévitable transition de la France vers le nouveau régime climatique, selon le principe que les meilleurs experts pour dresser cette carte ce sont les citoyens eux-mêmes directement engagés dans les territoires en mutation ; citoyens simplement accompagnés ou aidés par les administrations qui en attendent les résultats mais ne s’y substituent pas.

En supposant que cette immense prise de risque soit la meilleure réponse à la crise, comment la mener à bien ? Le manque général de confiance envers l’autorité rend impossible le modèle de la convocation par l’État, par un parti, par les préfets, d’une procédure du type « cahier de doléances ». La seule procédure praticable semble devoir procéder en trois temps : faire un appel d’offres auprès des groupements déjà engagés dans la transition vers le terrestre (ONG, militants, associations culturelles, centres de recherche, universités, lieux de culte, écoles d’art, syndicats) afin d’organiser de telles assemblées ; sélectionner ceux qui en semblent capables et dont la qualité de parole ne puisse pas immédiatement être mise en doute ; puis soutenir financièrement et assurer la logistique (Internet, réseau social) de la mobilisation de ceux au service desquels ils ont accepté de se placer. (On peut aussi imaginer de commencer par un territoire volontaire, voire une ville ou un métier.)

Indépendamment des difficultés organisationnelles de cette cartographie des controverses, il y a une question de tonalité : il faut mettre en avant que cette crise offre d’abord une occasion formidable de reprendre l’initiative puisque de toute façon, il faudra bien qu’un pays se lance dans cette conversion générale de son mode de fonctionnement pour réconcilier sa définition du territoire avec ses conditions d’existence. Pourquoi pas maintenant ? Pourquoi pas la France ? Être le « pays des droits de l’homme » ne suffit plus à son destin : elle doit être le premier pays qui se lance dans cette aventure. Il y a là une question qui est au cœur de la notion de patrie et, en particulier, de la patrie européenne, puisqu’il s’agit bien de reprendre ces vieilles notions de peuple et de sol, si fondamentales pour l’identité, mais en leur donnant un contenu complètement nouveau qui les rattache au monde réel. Encore une fois, il ne s’agit pas de régresser, de s’appauvrir, de décroître, mais de changer de cap pour apprendre à prospérer.»

22 plantes mellifères

22 FLEURS MELLIFÈRES À PLANTER DANS SON JARDIN POUR SAUVER LES ABEILLES

« Face à l’inquiétante diminution des populations d’abeilles, nous avons tous les moyens d’agir. À commencer par ce que nous choisissons de planter dans notre jardin…

Lavande thym coriandre jacinthe perce-neige coquelicot bourrache fenouil sauge crocus renoncule des champs géranium marguerite bleuet souci dahlia aster myosotis zinnia cosmos tournesol héliotrope 

Si vous le pouvez et si vous le souhaitez, n’hésitez pas à aller encore plus loin en plantant dans votre jardin une prairie fleurie composée de plantes locales. Ces espaces sauvages sont un type de flore dont les pollinisateurs raffolent particulièrement. »

Paul B. Preciado. Les gilets nus

In Libé du jour.

On assiste, avec la mobilisation des gilet jaunes, à l’européanisation du conflit grec de 2015 ou à l’hellénisation de la révolte hexagonale.

« Comme j’ai déménagé, il y a peu de temps, d’Athènes à Paris, j’étais surpris, samedi dernier, de voir, par ma fenêtre, plusieurs poubelles en feu et des corps, confrontés à une police armée pour la guerre, émerger d’une masse de fumée. J’ai eu l’étrange impression d’être encore dans les rues qui mènent à la place Syntagma. On assiste, avec la montée des gilets jaunes, à l’hellénisation du conflit hexagonal, ou à l’européanisation du conflit grec. Ce qui se passe, c’est le déplacement des formes d’oppression, mais aussi de résistance et de contestation, depuis les marges de l’Europe vers le centre. L’onde de choc de la crise des institutions démocratiques européennes qui a secoué les «Pigs» (Portugal, Italie, Grèce et Espagne) en 2011 et qui a éclaté en Grèce en juillet 2015, lorsque la communauté européenne a refusé d’accepter les conséquences politiques du résultat du référendum concernant le sauvetage financier pour décider l’imposition de mesures d’austérité, cette onde de choc ne pouvait être contenue dans les marges et elle a progressivement atteint le centre. L’effondrement du Parlement grec favorisé et applaudi depuis leur trône colonial par ceux qu’on pourrait nommer – par opposition aux «Pigs» – «les loups» d’Europe, la France et l’Allemagne, n’était que le premier acte d’une explosion programmée de toutes les institutions démocratiques européennes.

Les mêmes politiques brutales appliquées en Grèce ont été progressivement étendues d’Athènes à Paris : néolibéralisation du marché du travail, étranglement fiscal des classes moyennes, démantèlement des institutions publiques, précarisation des travailleurs pauvres, militarisation des politiques migratoires, accentuation des langages institutionnels racistes comme seul moyen de donner une cohésion nationale à un tissu social fracturé.

Cette hellénisation des révoltes françaises tient aussi au fait que la France se soit transformée en cochon aux yeux du loup allemand. Les inégalités de la zone euro accentuées par les inégalités de classes font que les travailleurs français sont traités comme la «populace» grecque : ils sont devenus un autre sud destructible. «Qu’ils pourrissent», semblent affirmer à l’unisson multinationales, actionnaires et dirigeants, sans comprendre que la décomposition du Lumpen sera bientôt la leur. Personne, de ce côté de l’Europe, ne s’inquiétait de voir brûler Exárchia : ce qui brûle aujourd’hui, ce sont les Champs-Elysées.

La crise de la démocratie représentative en Grèce a été pensée depuis le centre de l’Europe comme une double crise de la dette et des réfugiés. Le corps du migrant, désigné comme une menace pour les frontières (raciales, sexuelles) du pays, a été attaqué en faveur de la reconstruction d’une image nationale forte (blanche, occidentale et masculine). En France, le déplacement du problème se répète. La crise de la démocratie représentative serait une réponse à la perte de pouvoir d’achat des classes ouvrières, des agriculteurs endettés et des salariés de la fonction publique, et au conflit pour la gestion de la migration dont l’extrême droite française – tout comme l’Aube dorée en Grèce – se nourrit. Nous sommes, pour le dire avec Pasolini, face au processus par lequel une sous-culture de la colère absorbe une sous-culture de l’opposition.

Cette transformation alchimique de la puissance de la révolte en néonationalisme conduit à l’opposition entre le gilet jaune et le drapeau vert, entre le gilet jaune et le bonnet rose : il faudrait choisir entre la révolte des classes et l’écologie, entre la critique du néolibéralisme et la révolution transféministe. Les idées patriarcales et coloniales de représentation politique, d’Etat-nation, de famille et de citoyenneté ont subi une érosion sans précédent au cours des cinquante dernières années. D’en bas, elles ont été remises en question par des minorités (comprises, non pas en termes de nombre, mais en termes d’oppression et de potentiel révolutionnaire) de genre, de sexe et de race qui ont dénoncé le fonctionnement de ces institutions de la modernité en tant que technologies d’oppression. Les processus de décolonisation et de dépatriarcalisation atteignent aujourd’hui une dimension planétaire et exigent l’invention de nouvelles institutions et de nouveaux contrats sociaux. De manière simultanée mais inverse, les processus de financiarisation de l’économie et de robotisation du travail ont vidé de contenu et de pouvoir les centres de décision nationaux de l’ancien régime et ont estompé les formes d’action et de réaction qui donnaient une cohésion politique à la révolte de la classe ouvrière. La nouvelle masse de cyberprolétaires et de paysannes low cost manque de e-conscience et méconnaît ses alliances transféministes et anticoloniales.

Il est nécessaire d’en finir avec le faux dilemme du choix entre les luttes de classes et les luttes trans-féministes et anticoloniales. Nous sommes confrontés à un processus total de révolution planétaire opposé à la vieille culture nécropolitique patriarco-coloniale-capitaliste. Ce nouveau mouvement éco-transféministe ne peut être que révolutionnaire puisqu’il exige à la fois un changement des modes de production et de reproduction de la vie sur la planète, du corps au territoire, de l’institution à l’imaginaire. Face à cette révolution internationale se met en marche un autre processus de contre-révolution néonationaliste patriarcale, qui utilise la révolte des précaires comme carburant alchimique, des Etats-Unis au Brésil en passant par la Turquie, l’Andalousie, la Grèce, mais aussi la France. La dérive hellénique du conflit français exige l’européanisation immédiate de la lutte. Ce n’est qu’à partir de cet horizon européen et planétaire qu’il est possible d’affronter la crise de la démocratie représentative et la fin du cycle du régime charbon-patriarcat-capitalisme.

La question n’est plus de porter ou pas un gilet jaune, mais plutôt de laisser tomber les culottes de lutteurs virils. Soyons nus sous les gilets. Affirmons notre condition de corps vulnérables contre le capitalisme patriarco-colonial. Affirmons notre condition de vivant. Ramenons la sensualité et la poésie au cœur du combat, que chaque gilet nu en embrasse un autre, chaque jour une bouche différente, sans identité et sans papiers. Mettons de l’amour dans la révolte et des paillettes dans la colère afin que l’extrême droite ne puisse pas se nourrir de ce soulèvement. Que le combat soit joyeux, qu’il soit queer. Parlons avec violence au pouvoir : que ce soient les mots et non les corps qui se déchirent. Et soyons doux en embrassant les rues. Que les mains tremblantes et les jambes faibles soient nos guides dans la bagarre. Que la seule chose à sacrifier soit le nom de tous les dictateurs, passés et futurs. »

Paul B. Preciado Philosophe

Katazome. Samiro Yunoki. Navet 2008

http://www.samiro.net/index2.html

Katazome (型染め) is a Japanese method of dyeing fabrics using a resist paste applied through a stencil. With this kind of resist dyeing, a rice flourmixture is applied using a brush or a tool such as a palette knife. Pigment is added by hand-painting, immersion or both. Where the paste mixture covers and permeates the cloth, dye applied later will not penetrate.

Katazome on thin fabrics shows a pattern through to the back; on thicker or more tightly woven fabrics, the reverse side is a solid color, usually indigo blue for cotton fabrics. Futon covers made from multiple panels of fabric, if the stencils are properly placed and the panels joined carefully, exhibit a pleasing over-all pattern in addition to the elements cut into the stencil.

One attraction of katazome was that it provided an inexpensive way for over-all patterns similar to expensive woven brocades to be achieved on cotton. As with many everyday crafts of Japan it developed into a respected art form of its own.

Besides cotton, katazome has been used to decorate linen, silk and fabrics that are all or partially synthetic.