Richard Avedon / Jacques Derrida. L’animal que donc je suis

 

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Photo Richard Avedon. Exposition Richard Avedon à la BNF  Vieux monde, New Look, la France d’Avedon. [Deux elegant people en terrasse]

Présentation de la 4e de couverture du livre (posthume) de Jacques Derrida L’animal que donc je suis : « Souvent je me demande, moi, pour voir, qui je suis – et qui je suis au moment où, surpris nu, en silence, par le regard d’un animal, par exemple les yeux d’un chat, j’ai du mal, oui, du mal à surmonter une gêne. Pourquoi ce mal ? J’ai du mal à réprimer un mouvement de pudeur. Du mal à faire taire en moi une protestation contre l’indécence. Contre la malséance qu’il peut y avoir à se trouver nu, le sexe exposé, à poil devant un chat qui vous regarde sans bouger, juste pour voir. Malséance de tel animal nu devant l’autre animal, dès lors, on dirait une sorte d’animalséance : l’expérience originale, une et incomparable de cette malséance qu’il y aurait à paraître nu en vérité, devant le regard insistant de l’animal, un regard bienveillant ou sans pitié, étonné ou reconnaissant. Un regard de voyant, de visionnaire ou d’aveugle extra-lucide. C’est comme si j’avais honte, alors, nu devant le chat, mais aussi honte d’avoir honte. Réflexion de la honte, miroir d’une honte honteuse d’elle-même, d’une honte à la fois spéculaire, injustifiable et inavouable. Au centre optique d’une telle réflexion se trouverait la chose – et à mes yeux le foyer de cette expérience incomparable qu’on appelle la nudité. Et dont on croit qu’elle est le propre de l’homme, c’est-à-dire étrangère aux animaux, nus qu’ils sont, pense-t-on alors, sans la moindre conscience de l’être. Honte de quoi et nu devant qui ? Pourquoi se laisser envahir de honte ? Et pourquoi cette honte qui rougit d’avoir honte ? Devant le chat qui me regarde nu, aurais-je honte comme une bête qui n’a plus le sens de sa nudité ? Ou au contraire honte comme un homme qui garde le sens de la nudité ? Qui suis-je alors ? Qui est-ce que je suis ? À qui le demander sinon à l’autre ? Et peut-être au chat lui-même ? ».

Robert Rauschenberg. Salvage, 1983-1985


« Détails des toiles* peintes et sérigraphiées de Rauschenberg présentées sous l’intitulé général Salvage. Même technique de mélange des médiums que chez Warhol, mais avec une esthétique plus picturale, dans une forme d’association contradictoire et chaotique d’expressionnisme abstrait et de pop art. »© J.G. texte et images.
Très bon texte du communiqué de presse de la Galerie Thaddaeus Ropac qui représente l’artiste : « L’exposition présentera des peintures de la série des Salvage (1983-1985), la dernière à avoir été réalisée sur toile par l’artiste. Composée de toiles peintes et sérigraphiées à partir d’images trouvées dans des magazines ou de photographies prises par Rauschenberg lui-même, la série présente diverses références autobiographiques qui évoquent les sujets et la composition des célèbres Silkscreen Paintings du début des années 1960. Bien qu’utilisant des techniques d’impression commerciale et recyclant l’imagerie issue des médias de masse, celles-ci demeurent expressionnistes, picturales et éclatées dans leur agencement. Rauschenberg aime les jeux de mots et la signification exacte de Salvage demeure ambiguë. D’un point de vue historique, salvage est un terme emprunté au vocabulaire maritime qui désigne l’acte de secourir les rescapés d’un naufrage et, par extension, l’acte de récupérer les biens qui ont pu être sauvés. Le titre de la série, qui joue également sur l’ambivalence phonique avec le mot selvage, désignant un bord de tissu destiné à être coupé puis jeté, rappelle l’importance de l’utilisation d’images et d’objets trouvés dans la pratique de l’artiste depuis ses débuts. Dans ce cas précis, cela pourrait faire référence aux toiles de protection employées par Rauschenberg pour sérigraphier les costumes de Set and Reset (1983), la pièce chorégraphique de Trisha Brown, et qu’il a « sauvées » avant d’entamer ses peintures. Rauschenberg était convaincu que la peinture est indissolublement liée à « l’art et à la vie et que ni l’un ni l’autre ne peuvent être fabriquées », comme il l’a indiqué en 1959 dans une formule restée célèbre. Érigeant cette certitude en principe créatif, il crée des œuvres initiant un dialogue constant avec les spectateurs et le monde environnant, tout comme avec l’histoire de l’art. Mélanger des sérigraphies de photographies prises par lui-même avec l’abstraction gestuelle lui permet alors d’incorporer des éléments de la réalité dans le domaine de la peinture. Considérant le monde comme une immense peinture, son projet central a toujours résidé dans la volonté de trouver la manière la plus astucieuse de recadrer et de regrouper des éléments de l’actualité et des matériaux du monde réel pour les introduire dans son œuvre. Bien qu’elle ne s’articule pas à un thème précis, la série des Salvage compte parmi ses plus grandes réalisations. L’ensemble des peintures présente des motifs récurrents (bicyclettes, voitures, animaux et architectures) qui reflètent le rapport renouvelé de Rauschenberg à la photographie au début des années 1980. À travers son travail photographique, l’artiste développe en effet une relation privilégiée à la mémoire et à l‘archéologie du temps présent. Ses peintures en portent la trace et s’en font l’écho vibrant jusqu’à ce jour. »

* une des toiles dont est extrait un détail

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La sympathie envers un rouge-gorge mort

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Tout le monde aime les rouge-gorge. On est content de les avoir dans le jardin. Ils sont beaux, ils sont jolis, ils sont mignons. Un rouge-gorge mort attire la compassion. Tous disent, « c’est dommage » « c’est triste » etc. Pourquoi lui? Pourquoi pas un vert magnifique? Pourquoi lui? Pourquoi pas un pigeon mort écrasé par la voiture dans la rue? C’est pour leur couleur vive? Pour leur petit corps? Pour leur forme qui nous plaît? Ou encore parce qu’ils semblent plus précieux que les pigeons qui sont partout? Un rouge-gorge mort est triste. Plus que les autres animaux morts ou comme d’autres animaux morts? L’esthétique pour la forme est relative.

Michel Serres. Nous vivons dans un paradis

 A l’occasion de la sortie de son livre, Darwin, Bonaparte et le Samaritain, une philosophie de l’histoire, Michel Serres dialogue avec Nicolas Truong. in Le monde

Nicolas Truong. Vivons-nous un retour de la guerre et du tragique en Europe ?
Michel Serres. Né en 1930 dans le sud-ouest de la France, j’ai connu les réfugiés de la guerre d’Espagne et l’occupation nazie, et j’ai même servi comme officier de marine sur divers vaisseaux de la Marine nationale, notamment lors de la réouverture du canal de Suez et durant la guerre d’Algérie. Auschwitz et Hiroshima m’ont marqué à jamais. Ainsi, tout mon corps est fait de guerre. Et comme toutes les personnes de ma génération, mon âme est faite de paix. Etant donné mon âge, je suis obligé d’établir une comparaison. Et celle-ci est frappante. Entre les crimes de Franco, Hitler, Staline ou Pol Pot et ceux que nous vivons, mais qui font bien moins de morts et de blessés, il n’y a pas photo. En regard de ce que j’ai vécu durant le premier tiers de ma vie, nous vivons des temps de paix. J’oserai même dire que l’Europe occidentale vit une époque paradisiaque. Loin de moi l’idée de minimiser les violences et les victimes du terrorisme islamique. Mais c’est un fait historique : depuis sa fondation, l’Union européenne a traversé soixante-dix ans de paix, ce qui n’était pas arrivé… depuis la guerre de Troie ! Le tsunami des réfugiés est significatif à cet égard. Où cherchent à aller tous ces nouveaux damnés de la terre ? Chez nous, en Europe, parce que nous vivons dans la paix et la prospérité.

Nicolas Truong. Pourquoi sommes-nous plus sensibles et vulnérables face à la violence terroriste ?
Michel Serres. C’est précisément parce que nous vivons dans un îlot de paix, à l’abri des grands conflits, que nous sommes hypersensibles au moindre frémissement de tragique, à la moindre déflagration de violence. Regardons les chiffres et les statistiques en face : le terrorisme est la dernière cause de mortalité dans le monde. Les homicides sont en régression. Le tabac, les accidents de voiture ou même les crimes liés à la liberté du port d’arme tuent bien plus que le terrorisme. Les citoyens contemporains ont une chance sur 10 millions de mourir du terrorisme, alors qu’ils ont une chance sur 700 000 d’être tués par la chute d’un astéroïde !

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Nekoatsume : paradis des chats

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Nekoatsume (collecter des chats) est une application du Smartphone japonais où nous pouvons construire un royaume des chats selon le goût et la préférence des objets et des jouets posés dans un espace (jardin et,avant-toit). Ce jeu nous rappelle Tamagocchi, un jeu portable qui a créé un boom dans les années 1990 dans la société japonaise mais aussi à l’étranger. Dans Tamagocchi, le propriétaire de ce petit jeu doit nourrir son poussin, s’occuper de lui jusqu’à ce qu’il devienne un coq magnifique. Nous pouvons comprendre Tamagocchi comme un récit qui débute et qui finit. Soit on réussit, soit on échappe à l’élevage d’un animal. Nekoatsume est différent. C’est un jeu infini. Les chats viennent et s’en vont. Les chats mangent et jouent, mais même si vous ne donnez pas à manger, ils ne meurent pas, simplement ils ne viennent plus jusqu’à ce que vous mettiez la nourriture dans leur boîte. Je trouve que ce jeu Nekoatsume substitue assez bien notre envie d’avoir un animal duquel nous sommes responsable. Leurs comportements mignons, apparence et mouvement peuvent satisfaire le désir d’apprivoiser un animal chouchou. Bien sûr c’est une illusion. Non seulement c’est un jeu, par rapport à Tamagocchi, dans ce jeu de chats, on n’est responsable de rien, mais plutôt ce jeu dévoile notre orgueil en quelque sorte : nous sommes prisonniers du désir de construire un royaume de chats qui nous plaise autant que possible.

Shiba inu

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« Le shiba est une race de chien originaire du Japon. C’est un chien de petite taille de type spitz. Race très ancienne, le shiba a failli disparaître au début du XXᵉ siècle, en raison de la concurrence des chiens de chasse anglais. » Wikipédia. « Caractère : charmant, alerte, fidèle, confiant, enthousiaste, intrépide », un peu hautain, cependant, me dit E.. Photo cueillie sur internet, fournie par E. Autre chien remarquable : Jean-Luc Godard a filmé pendant des heures et des heures son chien Roxy dérivant devant lui dans la campagne de Rolle en Suisse, pour en faire « l’auteur de la trame de son film Adieu au langage, au fil de l’eau, entre les arbres, entre les portes et finalement entre les gens. Le chien est indépendant, il n’est pas porté, ni touché, ni caressé. Il est là, il est le délégué regardeur. Il gouverne la caméra, il nous transporte. » (Jean-Louis Boissier, « Godard et son truchement », La couleur des jours n°14, printemps 2015). Tout « promeneur solitaire » avec chien peut aussi se livrer à ces « rêveries » mentales particulières, liées à des traversées de paysage, mais sous la gouvernance, la dictée, de son animal. Continuer la lecture de Shiba inu