Vincent Liegey: «On ne peut plus croître dans un monde fini»

Libération, 22 avril 2013. Interview Par CORALIE SCHAUB
Alors que le pays cherche désespérément la voie de la croissance, Vincent Liegey, coauteur du livre Un projet de décroissance (Utopia, 2013), propose d’autres pistes pour sortir de la crise.

«Prôner la décroissance alors que le chômage explose, n’est-ce pas indécent ?

La croissance n’assure pas le plein-emploi, c’est un mythe : depuis quarante ans, le PIB a augmenté mais le chômage s’est accru. Ce qui est irresponsable, c’est d’imposer des plans d’austérité aux conséquences humaines dévastatrices et d’espérer le retour de la croissance en fermant les yeux sur l’effondrement écologique. On ne peut pas croître infiniment dans un monde fini.

Le terme décroissance fait peur…

C’est un mot provocateur pour ouvrir un débat de fond. Que produit-on ? Comment ? Pourquoi ? La croissance nous impose de produire toujours plus de choses inutiles en épuisant les ressources. Comment en sortir, inventer une société valorisant les relations humaines, un autre rapport à l’outil, la production, la nature ? Ce qui se passe en Amérique latine autour du «buen vivir» [«bien vivre», ndlr] nous intéresse. Ce n’est surtout pas revenir à la bougie. La première des décroissances doit être celle des inégalités.

Concrètement, comment faire ?

D’abord sortir de la religion de l’économie. Se réapproprier la création monétaire, ne pas rembourser la part de la dette illégitime, nationaliser tout ou partie du système bancaire, interdire les paradis fiscaux, taxer les transactions financières. Et instaurer un revenu maximum acceptable (RMA), autour de quatre fois le revenu minimum, contre un rapport de 1 à 4 000 aujourd’hui. Parallèlement, nous proposons une dotation inconditionnelle d’autonomie (DIA) afin de garantir à chacun, de la naissance à la mort, une vie décente et frugale. Il ne s’agit pas d’un revenu minimum en euros, mais d’une dotation démonétisée. Un logement pour tous, c’est possible dans nos sociétés riches. Comme une autre répartition des terres agricoles ou une réappropriation du foncier pour installer des ateliers de fabrication, recyclage ou réparation. Certaines ressources doivent être gratuites, dans la limite du nécessaire. La DIA pourrait être versée en droits de tirage. Au début du mois, le compteur de gaz ou d’eau serait négatif d’un certain nombre de m3 définis localement, démocratiquement, en fonction d’une utilisation qui paraît sensée. Nous préconisons aussi des droits d’accès gratuit à des services publics : éducation, santé, transport, culture, information…

Vous menacez le droit de propriété ?

Sa remise en cause mène souvent à des systèmes autoritaires. Or, nous voulons une transition démocratique. Le défi est d’ouvrir un débat pour rénover ce droit quand il s’oppose au bon sens, à certains droits humains. Cela demandera du temps, du courage politique. Mais le système actuel n’est plus tenable. Expulser ceux qui n’arrivent plus à rembourser leur emprunt à cause de l’austérité, c’est une violence extrême. Une forme d’écofascisme qui pousse les gens vers la misère. A rebours de cette barbarie, de cette récession subie imposée par l’oligarchie, nous proposons une décroissance choisie et démocratique.

Ne défendez-vous pas une société d’oisifs assistés ?

Au contraire ! Les gens seront autonomes et responsables. On pourrait parler de société autonome ou conviviale, en référence aux réflexions de Cornelius Castoriadis et d’Ivan Illich. L’idée est de se libérer de l’asservissement à un travail subi qu’on connaît depuis la première révolution industrielle dans les systèmes capitaliste comme communiste. D’aller vers des activités volontaires et épanouissantes, se réapproprier son choix de vie, ses productions, ses solidarités. De tendre vers bien plus de démocratie, au sens noble : les décisions sont prises collectivement, localement, par les personnes concernées.

N’est-ce pas un repli sur soi ?

Surtout pas. Nous voulons une relocalisation ouverte. Il faut produire localement – cela a un sens écologique et humain -, mais garder les frontières ouvertes pour les biens et surtout pour les personnes : voyages et rencontres favorisent le bien-être et la culture.

Vous comptez sur «une forte adhésion de tous». Vous rêvez un peu, non ?

La transition est déjà en marche. De plus en plus de gens, piégés par l’endettement, un travail stressant et l’obsolescence programmée des objets, se rendent compte de l’absurdité du système. Et les alternatives se multiplient à toute vitesse : circuits courts, associations pour le maintien d’une agriculture paysanne [Amap], monnaies locales, permaculture… Au quotidien, les citoyens s’organisent des espaces de liberté, expérimentent de nouvelles manières de vivre ensemble. Les plus jeunes s’approprient les techniques de communication non violentes, on l’a vu avec des mouvements comme les Indignés. Nous restons archiminoritaires, mais la dynamique est intéressante. Il suffirait de peu pour que l’on bascule.

Les résistances sont fortes…

C’est vrai de la part des élites. Enfermées dans le mythe de la croissance, elles affirment qu’il n’y a pas d’alternative. Elles défendent leurs privilèges.

Quid du financement ?

L’argument comptable est fallacieux. Regardez la nourriture : on en produit bien plus que nécessaire et un milliard de personnes souffrent de malnutrition. Il s’agit d’un problème d’organisation, de priorités. L’enjeu est de faire payer le vrai prix écologique et humain des choses. On ne côtoie pas les enfants qui ont fabriqué nos baskets en Chine. Dans une société relocalisée, on verrait les conséquences de nos achats.

In fine, utopie ou pas ?

La pensée est une utopie. Il faut être humble, avoir assez d’humour pour comprendre que c’est un dessein. Ne pas tomber dans le dogmatisme, vouloir créer l’homme parfait pour la société parfaite, mais se dire «tiens, je serais plus heureux si j’allais dans cette direction». Changer d’imaginaire.»

2013 Publie Un projet de décroissance.  Manifeste pour une dotation inconditionnelle d’autonomie, avec Stéphane Madelaine,   Christophe Ondet et Anne­ Isabelle Veillot. (éditions Utopia)

Jean-François Péret. Walden Memories. Le grand livre de la nature


Communiqué de presse du Fresnoy
«Écrit il y a un siècle et demi par Thoreau, après deux ans et deux mois passés dans une cabane au bord de l’étang  de Walden dans le Massachusetts, Walden est à la fois le récit d’un homme qui s’isole pour repenser le monde,  un essai, une ode à la frugalité, un hymne à la nature.
Jean-François Peyret a conçu un projet à géométrie variable : installation, performance, sur Open simulator  et au Fresnoy, en version installation construite autour d’une cabane augmentée technologiquement, où les  connexions visuelles et sonores feront dialoguer la performance, la science et la technologie. L’installation sera  une chambre d’échos où résonne le désir de vivre autrement, cette fois par images interposées, recomposées, par  des musiques improvisées, qui s’allient au poème, lui aussi  » augmenté « .
Les mots de Thoreau qui poussent sur l’écran comme bourgeons au printemps, nous placent en même temps au  dedans et au dehors de la cabane, au passé et au futur, comme si l’esprit de Walden s’actualisait devant nous,  dans un fondu enchaîné avec le présent. Re : Walden aborde une conjoncture particulière, celle de l’espèce  humaine à l’heure de la société scientifique. Ceci par le prisme d’un texte fondateur de la critique de la technique  considéré comme le premier manifeste écologique.»
Installation / performances – Conception : Jean François Peyret – Commissaire : Pascale Pronnier  Son : Alexandros Markeas ; dispositif électro-acoustique et informatique : Thierry Coduys ;  vidéo : Pierre Nouvel ; monde virtuel : Agnès de Cayeux

LA NATURE EST-ELLE UN GRAND LIVRE ?
Conversations autour du livre « Walden » de Henry-David Thoreau
Jeudi 21 mars | 16H00 > 19H00
Organisé avec le soutien de la chaire  » Processus morphogénétiques  »
(Collège de France).

Soit d’un côté une exposition, Walden Memories, (le lieu de nos conversations), une dérivée du chef d’oeuvre de HD Thoreau, Walden, un grand livre sur la Nature, un grand livre où la Nature s’est écrite, et en langage poétique (littéraire). Soit de l’autre côté une phrase-clé de la révolution
scientifique moderne :  » Le grand livre de la Nature est écrit en langage mathématique « .

Intervenants :
Françoise Balibar, physicienne, professeur émérite à l’Université Paris 7.
Gérard Berry, informaticien, professeur au Collège de France.
Philippe Descola, anthropologue, professeur au Collège de France.
Elie During, philosophe, maître de conférences à l’Université Paris-Ouest Nanterre.
Alain Prochiantz, biologiste, professeur au Collège de France.
Frédéric Worms, philosophe, professeur à l’Université Lille 3 (sous réserve).

Modération :
Jean-François Peyret, metteur en scène,
et Alain Fleischer directeur du Fresnoy.

Lien > http://www.ruedescartes.org/articles/2012-2-le-grand-livre-de-la-nature-est-uvre-humaine-inachevee-inachevable/

Oulou. Des maisons intelligentes auto-suffisantes

EcoFutur: Numérique, énergie, environnement, innovations: le magazine de l’économie en mouvement

Énergie: Oulu, fière de ses déconnectés (Mis à jour: )


Dans cette ville finlandaise, le test réussi de maisons autosuffisantes en électricité ouvre la voie à un autre modèle énergétique. Par GABRIEL SIMÉON Envoyé spécial à Oulu (Finlande)

«Le froid ne tempère pas l’innovation. A Oulu, ville finlandaise de 200 000 habitants, plus proche du cercle polaire que de la capitale Helsinki, les températures frisent parfois les – 40 °C. Et on a coutume de dire que si un concept marche ici, il fonctionnera forcément ailleurs. «Nous sommes pénalisés par le froid et la distance aux autres pays. Du coup, nous avons été naturellement obligés d’augmenter l’efficience de certains secteurs, comme ceux de l’énergie et de la construction», explique Juhani Anhava, consultant auprès du cabinet Pöyry spécialisé dans ces domaines.

Collectif.

Depuis vingt ans qu’on y pense «clean», la Finlande fait figure d’exception en Europe en matière d’efficience énergétique – consommer moins pour le même résultat – et de recours aux énergies renouvelables. En 2011, 33% de l’électricité produite dans le pays était d’origine «verte», moitié hydraulique, moitié bois. Et, tandis que 84% de l’énergie consommée par les foyers partait dans le chauffage, près d’un Finlandais sur deux était raccordé à un système de chauffe collectif géré au niveau communal.

Depuis 2001, l’Etat renouvelle tous les trois ou cinq ans sa stratégie à long terme en matière d’énergie et d’environnement. Avec des objectifs ambitieux pour la fin de la décennie. D’abord, tout nouveau bâtiment construit après 2020 devra être «passif» : comprendre que la moitié des besoins en énergie des occupants devra être produite sur place à partir de sources renouvelables. Ensuite, le pays compte stabiliser sa consommation électrique finale d’ici à 2020, puis la réduire d’au moins un tiers sur les trente années suivantes. Enfin, la part des énergies renouvelables devra atteindre 38% en 2020, avec un effort massif porté sur l’éolien – qui représente aujourd’hui moins de 1% de la production.

Oulu, présentée comme la «Silicon Valley de la Scandinavie du Nord», va encore plus loin dans le collectif que le reste du pays : 90% des foyers – ainsi que les rues piétonnes – y sont chauffés via les tuyaux gérés par la ville. A la fin de l’année, tous seront équipés d’un nouveau boîtier électrique qui optimisera la distribution d’énergie en fournissant une mesure plus précise de la consommation. Cela n’empêche pas une poignée d’ingénieurs et de scientifiques locaux d’imaginer partir dans une direction opposée. Pour eux, les logements pourront bientôt être temporairement coupés du réseau, voire 100% autonomes en énergie. Et ce, sans rogner sur le confort intérieur si cher aux Finlandais. Leurs idées sont testées grandeur nature depuis plusieurs années. Avec un certain succès.

Sauna.

A 12 km au sud d’Oulu, figé sous une épaisse couche de neige, l’écoquartier de Kempele est le pionnier de ces ensembles «off grid» (déconnectés du réseau électrique) finlandais. Depuis février 2010 et l’arrivée des premiers habitants, on y trouve dix grandes maisons avec leur jardin, une aire de jeu, un mini terrain de foot… et une centrale énergétique, qui produit suffisamment d’électricité et d’eau chaude pour subvenir aux besoins de la petite communauté. «Nous achetons des copeaux de bois que nous transformons en gaz au rythme de 3,5 m3 par jour, précise Jarno Haapakoski, directeur général de Volter, une société locale qui a fait de la fabrication de ce type de centrale sa spécialité. Une partie sert à chauffer l’eau circulant entre les maisons [où le chauffage s’effectue au sol, ndlr], l’autre est brûlée pour générer de l’électricité. Nous avons aussi une petite éolienne pour ajuster la production.» Adossé à ce système, un pack de batteries de 320 kWh permet de recueillir le surplus d’énergie produite pour faire face aux pics de consommation, et l’excédent d’eau chaude est stocké dans des réservoirs. Si la production venait à être empêchée, il y aurait assez pour alimenter le quartier pendant une journée.

La seule chose dont s’occupent encore les résidents est le bois destiné au sauna à fumée, véritable institution dans le pays où la majorité des maisons en sont équipées. «Il faut compter entre cinq et sept ans pour un retour sur investissement de ce système en Finlande, assure Jarno Haapakoski. Il reste bien moins onéreux que le réseau public !» En se référant aux statistiques officielles datées de septembre, se chauffer à partir de copeaux de bois revenait trois fois moins cher que d’utiliser l’électricité du réseau. Et cela restait toujours plus rentable que le chauffage collectif de la ville.

«Survivalistes».

Se débrancher du réseau… Un argument économique ? «Bien sûr ! s’exclame Klaus Känsälä, directeur de recherche au centre d’études techniques VTT d’Oulu. Construire un logement hors réseau n’est plus une question de sensibilité écologique, c’est surtout un moyen de faire des économies. Et ça, c’est un argument qui parle aux gens.» Pour l’heure, l’appartement autonome qu’il expérimente depuis plus d’un an dans son centre de recherche a tout pour séduire un couple de «survivalistes» en quête d’indépendance énergétique. Une éolienne de 10 m de haut imbriquée dans l’immeuble et 20 m2 de panneaux solaires disposés sur le toit fournissent assez de puissance (9 kW) pour couvrir, en temps normal, tous les besoins du logement. En cas de météo peu favorable ou de panne des installations, un pack de batteries AGM de 58 kWh assure l’approvisionnement pour trois jours supplémentaires. Chauffage, machine à laver, sauna et voiture électrique inclus !

Un des chercheurs et sa famille y résident depuis plusieurs mois. C’est en chaussettes que l’on pénètre dans ce trois pièces de 65 m2, la déco y est si minimaliste que l’éclairage saute aux yeux. L’appartement a été truffé de diodes électroluminescentes (LED), dix fois moins gourmandes en électricité. La luminosité s’adapte en fonction de l’occupation des pièces et de l’ambiance programmée. La nuit, en cas de besoin pressant, une rangée de LED placée à 10 cm du sol s’allume dès le premier pied posé par terre.

«L’habitation est autosuffisante toute l’année sauf en hiver où la production est fortement diminuée faute de soleil, concède Klaus Känsälä. Mais à cette période, il sera alors intéressant d’acheter l’énergie du réseau public.» La principale innovation de cet appartement test d’Oulu se cache dans le placard électrique, d’une simplicité trompeuse. Ici, un boîtier de contrôle «intelligent», programmable par Internet, optimise en temps réel la consommation du foyer en fonction de ses besoins, de sa propre production d’énergie et des réserves sur batteries. «Grâce à de tels systèmes, chacun pourra bientôt programmer l’utilisation ou non de ses appareils selon l’heure de la journée, tout couper au départ du dernier occupant, et surtout arrêter l’éolienne et le photovoltaïque quand il n’y en a pas besoin», assure le responsable du projet.

L’impossibilité de couper les installations quand la demande est faible est un problème que rencontrent, notamment en Allemagne, les producteurs d’énergies renouvelables, parfois contraints de payer pour écouler leur courant. «Les prix négatifs sont très rares, mais ils existent, en Allemagne comme en France, observe-t-on à l’Epex Spot, la Bourse de vente d’électricité à court terme. On constate régulièrement ce phénomène à Noël par exemple, au moment où la consommation industrielle est basse.»

Trading.

Pour Känsälä, le principal intérêt du boîtier est ailleurs : «Le réseau domestique sera synchronisé avec le réseau public et l’on pourra vendre de l’énergie quand les prix du marché seront hauts et, à l’inverse, en acheter lorsqu’ils seront bas.» Bienvenue dans un futur où chacun, à la fois producteur et consommateur, pourra réaliser de petites plus-values en stockant ou en écoulant son énergie. La mise reviendra alors à ceux qui auront les boîtiers les plus performants.

Mais avant que le trading haute fréquence d’électricité devienne la nouvelle norme, il faudra d’abord arriver à des tarifs variant quasiment chaque minute. Le prix de l’énergie étant bas en Finlande, «cela n’a pas d’intérêt pour le moment, note le chercheur. Mais si l’on se réfère à nos études, cela finira par arriver. Dès qu’il y a la possibilité de faire des bénéfices, les gens sont intéressés». Ce nouveau scénario énergétique vertueux pourrait se réaliser dans moins de cinq ans. Reste à voir s’il dépassera les frontières finlandaises.»

Jeremy Rifkin : Créer un Internet de l’énergie

Jeremy Rifkin : «Créer un Internet de l’énergie» (Libération, )

L'économiste américain Jeremy Rifkin en septembre 2012.

L’économiste américain Jeremy Rifkin en septembre 2012. (Photo Semmy Demmou.)

Interview
Le futurologue américain prône une troisième révolution industrielle liant transition énergétique et technologies de l’information. Par LÆTITIA MAILHES Correspondance en Californie.
Président de la Fondation pour les tendances économiques (Foet), l’essayiste américain Jeremy Rifkin estime que l’Europe, France et Allemagne en tête, est la mieux placée pour dominer une économie postcarbone dont il dessine ici les contours.

Selon vous, une troisième révolution industrielle est en marche. Pourquoi et que va-t-elle changer ?

«Les grandes révolutions économiques interviennent toujours à la convergence de deux phénomènes. D’une part, l’émergence d’une source d’énergie qui accroît la complexité des relations économiques. D’autre part, une révolution des modes de communication qui permet de gérer cette complexité. Au XIXe siècle, la machine à vapeur a transformé l’imprimerie et la prolifération de l’imprimé a permis l’instauration de l’éducation publique. Au XXe, l’électricité, le téléphone, la radio et la télévision ont donné naissance à la société de consommation. Mais via des systèmes très centralisés.

Aujourd’hui, avec Internet et les énergies renouvelables, nous sommes à l’aube d’une troisième révolution industrielle marquée par la démocratisation totale des communications et de l’énergie. Deux systèmes décentralisés et collaboratifs, régis par une logique de croissance non plus verticale et hiérarchisée, mais latérale. Le nouveau paradigme est celui de l’économie distribuée, où l’entrepreneuriat est à la portée de chacun. L’impression 3D nous laisse imaginer ce que sera l’appareil de production décentralisé du XXIe siècle. Cela va remettre en cause profondément l’ordre établi capitaliste hypercentralisé du siècle dernier.

Que dire aux tenants de cet ordre établi ?

Le système actuel est cassé. Notre économie du carbone menace la pérennité des écosystèmes naturels dont nous dépendons. Le coût de production des énergies fossiles ne cesse de croître. Les infrastructures sont vieillissantes. Parallèlement, des millions de foyers et d’entreprises produisent déjà leur propre énergie, et leur nombre croît à mesure que le coût des infrastructures diminue. Or celui-ci va baisser de plus en plus, comme cela s’est passé pour les ordinateurs. Imaginez ce que cette énergie bon marché, abondante et produite à demeure va permettre, quand on sait que l’efficacité thermodynamique compte pour 84% de la productivité de nos économies industrialisées !

Aussi, notre message aux gros distributeurs de gaz et d’électricité est : au lieu de vendre autant d’électrons que possible, facilitez le déploiement du nouveau réseau énergétique décentralisé. Et payez-vous en facturant sa gestion et en prélevant un pourcentage sur les économies réalisées par vos clients.

Les politiques ont-ils conscience de cette révolution de l’énergie décentralisée ?

Les 27 membres de l’Union européenne se sont engagés en 2007 à bâtir les cinq piliers nécessaires à son développement. A savoir : atteindre 20% d’énergie renouvelable d’ici à 2020, décentraliser l’infrastructure énergétique en facilitant la création d’innombrables minicentrales électriques grâce au solaire, à l’éolien, au géothermique, à la biomasse, etc. Troisièmement, investir dans les technologies de stockage et donner la priorité aux piles à hydrogène. Créer un Internet de l’énergie pour transformer le réseau électrique centralisé actuel en une toile de microacteurs qui peuvent vendre et acheter leur électricité grâce aux technologies de l’information. Et, enfin, électrifier les transports, y compris les voitures individuelles, rechargeables sur ce réseau décentralisé. Rien ne se produira si ces cinq piliers ne sont pas développés simultanément.

Nous avons évalué que la «Feuille de route vers une économie à faible intensité de carbone à l’horizon 2050» de la Commission européenne nécessitera un investissement annuel des secteurs public et privé de 270 milliards d’euros, soit 1,5% seulement du PIB de l’Europe. J’espère ardemment que l’UE et la Chine, qui a officiellement adhéré aux principes de la troisième révolution industrielle, feront mieux que les Etats-Unis. Barack Obama y a encouragé des initiatives isolées, sans projet global : il n’en est rien sorti.

Où en est la France ?

Je conseille la région Nord-Pas-de-Calais pour établir sa feuille de route et je suis en pourparlers avec quatre autres régions. J’ai passé beaucoup de temps en France ces derniers temps à discuter avec les autorités publiques, le secteur privé et la société civile. Mon sentiment est que la situation évolue beaucoup plus vite chez vous que je ne l’avais imaginé. Je n’aurais pas dit cela il y a deux ans. Au niveau local, on veut aller de l’avant et on ignore les clivages politiques. Les moins de 40 ans, en particulier, sont mûrs pour un vrai changement économique, social et politique. Ils en ont assez de cette crise qui les laisse impuissants. A l’échelle nationale, la France, comme l’Allemagne, maîtrise mieux que quiconque les technologies de l’énergie et des logistiques de transport.

Ces deux pays ont donné naissance à l’Europe grâce au pacte sur l’acier. Ils ont aujourd’hui les moyens d’offrir un second souffle au rêve européen. Les chefs d’entreprise avec qui je parle comprennent cela. Par exemple, Bouygues vient de transformer son siège parisien, la tour Sequana, en un modèle de minicentrale électrique solaire. C’est prometteur.

Etes-vous optimiste ?

Je le suis prudemment. J’observe une évolution encourageante des mentalités. Mais il faut faire cette troisième révolution industrielle maintenant. Je ne sais pas si nous en serons capables à temps. Nous devons d’abord élargir notre conscience collective à la biosphère. Je ne vois pas de plan B. Si nous loupons le coche, si nous jouons de malchance, nous signerons notre extinction future au cours de ce siècle.»

Massoud Hassani, designer. The Mine Kafon


http://massoudhassani.blogspot.fr/

http://www.designboom.com/design/mine-kafon-by-massoud-hassani-nears-kickstarter-campaign/?utm_campaign=monthly&utm_medium=e-mail&utm_source=subscribers

In Libération mercredi 9 janvier 2013 : «Un pissenlit de bambous contre les mines afghanes.» Par SABINE CESSOU

«Massoud Hassani, 29 ans, designer industriel à Eindhoven aux Pays-Bas, a mis au point la «mine kafon», une sphère antimines potentiellement révolutionnaire. Son nom est tiré de l’expression «kafondan», «quelque chose qui explose» en dari, la langue maternelle de l’inventeur. Cet engin peu cher pourrait sauver des milliers de vies en Afghanistan, pays d’origine d’Hassani, d’où il est parti avec sa famille à l’âge de 15 ans pour se réfugier aux Pays-Bas.

Propulsée par le vent, cette boule de deux mètres de diamètre est constituée de 150 bâtons de bambous qui se terminent chacun par un disque en plastique adhérant au sol. Elle ressemble à une œuvre d’art contemporain évoquant le pissenlit. Il suffit de la pousser pour qu’elle se mette en marche, faisant exploser les mines sur son passage. Un GPS installé dans sa partie centrale, en métal, enregistre le trajet de la boule. Les bâtons de bambou sont faciles à remplacer, et le prototype a déjà obtenu des tests concluants aux Pays-Bas, ainsi que dans le sud du Maroc. Hassani compte lever 123 000 euros via son site internet pour poursuivre en août ses essais en Afghanistan. Ensuite, il espère passer à la fabrication industrielle.

L’idée de cet appareil a germé en 2010, alors que Massoud Hassani étudiait à l’Académie de design industriel d’Eindhoven et qu’un professeur lui avait demandé de faire les plans d’un jouet de son enfance. Il s’est souvenu de ceux qui, poussés par le vent, finissaient parfois dans des champs de mines et ne pouvaient pas être récupérés.

L’Afghanistan fait l’objet d’un vaste programme de déminage depuis la fin de l’invasion soviétique, en 1989. Pas moins de 650 000 mines antipersonnelles, 27 000 mines antichars et 15 millions d’engins explosifs divers et variés ont été collectés, selon le Centre de coordination de l’action contre les mines en Afghanistan (Macca), financé par les Nations unies. Mais le pays compte toujours plus de 5 000 zones à risques, couvrant une superficie de 588 km2, mettant en danger 750 000 personnes, selon l’ONU. En 2011, 812 Afghans, pour moitié des enfants, ont été tués ou blessés par des mines, selon l’ONG Handicap International. «Chaque mine que nous détruirons peut sauver une vie humaine», affirme Massoud Hassani, déterminé à prendre sa «revanche» sur la guerre qui a contraint sa famille à l’exil.»