{"id":3693,"date":"2011-08-27T08:06:32","date_gmt":"2011-08-27T06:06:32","guid":{"rendered":"http:\/\/lantb.net\/uebersicht\/?p=3693"},"modified":"2011-09-14T19:15:47","modified_gmt":"2011-09-14T17:15:47","slug":"pierre-rosanvallon-une-societe-des-egaux","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lantb.net\/uebersicht\/?p=3693","title":{"rendered":"Pierre Rosenvallon. Une soci\u00e9t\u00e9 des \u00e9gaux. &#038; Marcela Iacub."},"content":{"rendered":"<p>Interview de Pierre Rosenvallon, historien, professeur au Coll\u00e8ge de France et o\u00f9 est install\u00e9e aussi  l\u2019\u00e9quipe qui travaille autour de lui \u00e0 la production du site  <em>La Vie des id\u00e9es<\/em>, <a href=\"http:\/\/www.laviedesidees.fr\/\" target=\"_blank\">http:\/\/www.laviedesidees.fr<\/a>\/rattach\u00e9e \u00e0 l\u2019Institut du Monde Contemporain. Recueilli par Sylvain Bourmeau, <em>Lib\u00e9ration<\/em>, 27 ao\u00fbt 2011.<\/p>\n<blockquote><p>\u00abQ.: Vous portez le diagnostic d\u2019une crise de l\u2019\u00e9galit\u00e9, quels en sont les sympt\u00f4mes ?<br \/>\nP.R.: D\u2019abord l\u2019accroissement spectaculaire des in\u00e9galit\u00e9s de revenus et de patrimoines. Depuis la fin du\u00a0XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, les pays industrialis\u00e9s avaient mis en place \u00e0 travers des  politiques sociales et fiscales tout un ensemble de m\u00e9canismes  correcteurs des in\u00e9galit\u00e9s. La crise prend la double forme d\u2019une  d\u00e9composition de cet Etat-providence et de r\u00e9gression du pr\u00e9l\u00e8vement  fiscal progressif. Avant l\u2019arriv\u00e9e de la gauche au pouvoir, en\u00a01981, le  taux marginal sup\u00e9rieur de l\u2019imp\u00f4t sur le revenu <em>[le niveau de taxation de la tranche d\u2019imposition la plus haute, ndlr]<\/em> \u00e9tait de\u00a065% ; il est aujourd\u2019hui de\u00a041% ! Ce recul s\u2019observe partout.  Il est, par ailleurs, \u00e0 rapprocher de l\u2019accroissement spectaculaire des  r\u00e9mun\u00e9rations les plus \u00e9lev\u00e9es. Dans les ann\u00e9es\u00a070 toujours, Peter Drucker, le pape du management  d\u2019alors, conseillait aux grandes entreprises de ne pas d\u00e9passer des  \u00e9carts de r\u00e9mun\u00e9rations allant 1 \u00e0\u00a020 &#8211; et cela correspondait d\u2019ailleurs  aux pratiques de l\u2019\u00e9poque. Aujourd\u2019hui, on observe des \u00e9carts de\u00a01  \u00e0\u00a0400 dans les entreprises du CAC 40 ! Mais il ne s\u2019agit pourtant l\u00e0 que  de l\u2019une des dimensions, arithm\u00e9tique, de la crise de l\u2019\u00e9galit\u00e9. Il  existe aussi une crise sociale de l\u2019\u00e9galit\u00e9, plus profonde encore.<\/p>\n<p>Q.: Qu\u2019entendez-vous par l\u00e0 ?<br \/>\nP.R.: Je veux parler de tous les m\u00e9canismes de d\u00e9composition du lien  social. Cette crise se manifeste par l\u2019ensemble des formes de s\u00e9cession,  de s\u00e9paratisme, par le d\u00e9clin de la confiance encore. On voit aussi  ressurgir la figure tr\u00e8s XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle du rentier. C\u2019est de  nouveau le pass\u00e9 qui tend \u00e0 gouverner le pr\u00e9sent, comme le d\u00e9non\u00e7ait  Balzac. Nous nous retrouvons dans une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 ce n\u2019est plus le  travail qui fait le niveau de vie, mais l\u2019h\u00e9ritage, le capital accumul\u00e9.  La crise de l\u2019\u00e9galit\u00e9 est donc celle d\u2019un mod\u00e8le social. Comme historien, ce retour au\u00a0XIX<sup>e<\/sup> me frappe, il me renvoie, par exemple, au roman de Disraeli,<em> Sybil,<\/em> dans lequel deux nations hostiles commencent \u00e0 se former dans  l\u2019Angleterre victorienne, les riches et les pauvres vivant sur deux  plan\u00e8tes. Toute l\u2019histoire du mouvement ouvrier est li\u00e9e \u00e0 la lutte  contre ces ph\u00e9nom\u00e8nes de s\u00e9paratisme et de s\u00e9cession. Il devient  extr\u00eamement urgent de changer de focale pour r\u00e9aliser que ce sont bien  les conditions de formation du lien social qui sont aujourd\u2019hui en jeu,  et que cela ne se r\u00e9glera pas par de simples ajustements.<\/p>\n<p>Q.: Comment expliquer le d\u00e9litement progressif de l\u2019id\u00e9e m\u00eame d\u2019\u00e9galit\u00e9 ?<br \/>\nP.R.: L\u2019id\u00e9e d\u2019\u00e9galit\u00e9 fut le c\u0153ur des r\u00e9volutions d\u00e9mocratiques modernes,  aux Etats-Unis comme en France. Il s\u2019agissait de cr\u00e9er une soci\u00e9t\u00e9  d\u2019\u00e9gaux dans laquelle chacun est respect\u00e9, dans laquelle les individus  sont consid\u00e9r\u00e9s comme des semblables, dans laquelle chacun se voit  donner les moyens d\u2019\u00eatre ind\u00e9pendant et autonome, dans laquelle chacun  participe \u00e0 \u00e9galit\u00e9 au monde commun. Loin d\u2019\u00eatre secondaire, l\u2019\u00e9galit\u00e9  sociale \u00e9tait l\u2019id\u00e9e matrice de ces r\u00e9volutions. Son recul progressif  s\u2019explique par plusieurs raisons. J\u2019en vois au moins deux de type  historique. La peur fut d\u2019abord l\u2019un des grands vecteurs des r\u00e9formes du\u00a0XIX<sup>e<\/sup>.  Les forces sociales naissantes ont \u00e9videmment jou\u00e9 leur r\u00f4le, mais  elles furent aussi accept\u00e9es par la droite pour essayer de contrer la  mont\u00e9e en puissance des partis socialistes. Bismarck sera le premier \u00e0  dire qu\u2019il fallait faire des r\u00e9formes sociales pour \u00e9viter des  r\u00e9volutions politiques. Jusqu\u2019\u00e0 la chute du mur de Berlin, ce r\u00e9formisme  de la peur a jou\u00e9 un r\u00f4le fondamental pour justifier la lutte contre  les in\u00e9galit\u00e9s. Aujourd\u2019hui, les peurs collectives renvoient \u00e0  l\u2019ins\u00e9curit\u00e9, au terrorisme. Ce sont des peurs n\u00e9gatives qui ne  produisent aucun lien social, mais au contraire un Etat autoritaire  coup\u00e9 de la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Q.: Quelle est l\u2019autre explication historique ?<br \/>\nP.R.: Les \u00e9preuves partag\u00e9es, bien s\u00fbr. La Premi\u00e8re Guerre mondiale a jou\u00e9  un r\u00f4le tr\u00e8s important dans ce que les historiens ont appel\u00e9 la  nationalisation des\u00a0classes ouvri\u00e8res en Europe. La Seconde, apr\u00e8s  laquelle a \u00e9merg\u00e9 un mod\u00e8le keyn\u00e9sien-redistributeur. Mais il y a  d\u2019autres facteurs proprement sociologiques et culturels, peut-\u00eatre plus  importants encore. Notamment la mont\u00e9e en puissance de ce qu\u2019on appelle  de mani\u00e8re tr\u00e8s g\u00e9n\u00e9rale le n\u00e9olib\u00e9ralisme. Il a justifi\u00e9 le  d\u00e9mant\u00e8lement de l\u2019Etat-providence (m\u00eame s\u2019il est encore r\u00e9silient) et  la r\u00e9duction des imp\u00f4ts. Mais ce n\u00e9olib\u00e9ralisme a aussi correspondu \u00e0  des formes d\u2019attentes sociales. Il a deux visages : destruction d\u2019un  monde commun, mais aussi reconnaissance d\u2019un certain nombre de droits.  <span style=\"color: #008000;\">Les individus ont fini par accepter tacitement des formes de destruction  du monde commun, regardant surtout la contrepartie de l\u2019accroissement  de leur marge de libert\u00e9 individuelle. Cela s\u2019est li\u00e9 \u00e0 la mise en avant  de la figure du consommateur.<\/span> L\u2019Europe s\u2019est d\u2019ailleurs  significativement d\u00e9velopp\u00e9e \u00e0 partir des ann\u00e9es\u00a01980 comme la grande  institution de d\u00e9fense de cette figure du consommateur. Or le  consommateur ne se d\u00e9finit pas dans un lien avec autrui, mais par le  fait qu\u2019il peut choisir entre trois op\u00e9rateurs t\u00e9l\u00e9phoniques ! C\u2019est un  individu diminu\u00e9, a-social.<\/p>\n<p>Q.: Cela renvoie aussi \u00e0 ce que vous proposez d\u2019appeler paradoxe de Bossuet\u2026<em><br \/>\n<\/em>P.R.: <em>\u00abDieu se rit de ceux qui d\u00e9plorent les cons\u00e9quences de faits dont ils ch\u00e9rissent les causes\u00bb, <\/em>disait-il.  Il y a presqu\u2019une quasi-unanimit\u00e9 sociale pour consid\u00e9rer que les  in\u00e9galit\u00e9s actuelles sont insupportables, mais en m\u00eame temps les  m\u00e9canismes qui produisent ces in\u00e9galit\u00e9s sont d\u2019une certaine fa\u00e7on  globalement accept\u00e9s. Si l\u2019on entend des critiques sur les salaires des  PDG qui ne renvoient clairement pas \u00e0 des \u00e9l\u00e9ments de m\u00e9rite, c\u2019est  moins le cas pour les r\u00e9mun\u00e9rations des stars du football par exemple,  qui semblent davantage \u00abm\u00e9rit\u00e9es\u00bb. Au fond, l\u2019id\u00e9ologie du m\u00e9rite s\u2019est  partout impos\u00e9e, porteuse d\u2019un consentement silencieux \u00e0 une partie des  m\u00e9canismes producteurs des in\u00e9galit\u00e9s. Un bon indice : dans le monde  intellectuel, depuis vingt\u00a0ans, toute la r\u00e9flexion sur les in\u00e9galit\u00e9s et  la justice a port\u00e9 sur la bonne distribution des richesses entre les  individus. Mais il s\u2019agit aussi d\u2019organisation du monde commun. Les th\u00e9ories de la justice se contentent de se demander quels sont  les \u00e9carts acceptables entre individus quand nous devrions aussi nous  interroger sur ce qui constitue un monde commun. Voil\u00e0 pourquoi, dans ce  livre, je propose de changer de point de vue, et de parler de soci\u00e9t\u00e9  des \u00e9gaux. C\u2019est d\u2019une forme sociale qu\u2019il faut discuter, pas seulement  d\u2019une forme de distribution.<\/p>\n<p>Q.: Comment est-on pass\u00e9 de la notion d\u2019\u00e9galit\u00e9 \u00e0 celle d\u2019\u00e9galit\u00e9 des chances ?<br \/>\nP.R.: L\u2019\u00e9galit\u00e9 des chances est au c\u0153ur de la doctrine m\u00e9ritocratique. Et  si elle pr\u00e9sente une part de validit\u00e9, elle ne saurait fonder seule une  vision sociale. Pour instaurer une v\u00e9ritable \u00e9galit\u00e9 des chances, il  faudrait d\u2019ailleurs aller extr\u00eamement loin. Une vision radicale de  l\u2019\u00e9galit\u00e9 des chances pr\u00e9supposerait une v\u00e9ritable d\u00e9socialisation de  l\u2019individu, afin de le soustraire au poids du pass\u00e9 et de  l\u2019environnement. Pendant la R\u00e9volution fran\u00e7aise, certains avaient  propos\u00e9 en ce sens d\u2019\u00e9riger des maisons de l\u2019\u00e9galit\u00e9 dans lesquelles  tous les enfants seraient \u00e9lev\u00e9s en commun jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019ils atteignent  l\u2019\u00e2ge de travailler ! Cette philosophie impliquerait aussi logiquement  l\u2019interdiction de tout h\u00e9ritage &#8211; c\u2019\u00e9tait au\u00a0XIX<sup>e<\/sup> la position  des saint-simoniens, champions d\u2019alors de l\u2019\u00e9galit\u00e9 des chances. La  cons\u00e9quence logique est en retour de faire accepter toutes les  in\u00e9galit\u00e9s produites par la suite. Ce qui explique la vision  in\u00e9galitaire et hi\u00e9rarchique du monde des saint-simoniens. On ne peut  donc pas fonder une vision sociale progressiste sur cette th\u00e9orie de  l\u2019\u00e9galit\u00e9 des chances. Elle peut nourrir des politiques sociales  ponctuelles, mais ne peut pas \u00eatre le pilier philosophique d\u2019une vision  de la soci\u00e9t\u00e9 progressiste.<\/p>\n<p>Q.: Cette soci\u00e9t\u00e9 progressiste, vous la qualifiez de monde des \u00e9gaux\u2026<br \/>\nP.R.: Parler de<span style=\"color: #008000;\"> soci\u00e9t\u00e9 des \u00e9gaux<\/span>, c\u2019est montrer que l\u2019\u00e9galit\u00e9 ne se r\u00e9sume  pas \u00e0 sa dimension arithm\u00e9tique, m\u00eame si, bien s\u00fbr, elle est  essentielle. Il y a <span style=\"color: #008000;\">trois dimensions fondamentales dans l\u2019\u00e9galit\u00e9<\/span>. C\u2019est  d\u2019abord un rapport social, cela concerne les positions des individus  les uns par rapport aux autres. Tocqueville parlait de soci\u00e9t\u00e9 des  semblables : tous les individus sont les m\u00eames (ce contre quoi les  visions racistes chercheront toujours \u00e0 revenir en arri\u00e8re). Cette id\u00e9e  est fondamentale, mais aujourd\u2019hui l\u2019individualisme de la similarit\u00e9  n\u2019est pas suffisant car chacun ne veut pas simplement \u00eatre quelconque.  L\u2019individualisme de la similarit\u00e9 consistait \u00e0 dire : au fond, si les  hommes sont vraiment semblables, ils ne se distingueront plus. Or,  aujourd\u2019hui, chacun veut au contraire se distinguer des autres. Se  singulariser. C\u2019est pourquoi <span style=\"color: #008000;\">l\u2019un des fondements d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 des  \u00e9gaux, c\u2019est la reconnaissance de la singularit\u00e9<\/span>, que chacun puisse \u00eatre  reconnu et prot\u00e9g\u00e9 dans sa singularit\u00e9. Mais il n\u2019existe aujourd\u2019hui  que des formes d\u00e9voy\u00e9es de cette singularit\u00e9 d\u00e9mocratique, exprim\u00e9es sur  un mode communautaire, ou participant \u00e0 l\u2019inverse d\u2019une aversion  aristocratique pour les masses. Faute de pouvoir \u00eatre un v\u00e9ritable  individu parce qu\u2019on est m\u00e9pris\u00e9 dans la soci\u00e9t\u00e9, on va se r\u00e9fugier au  sein d\u2019un groupe identitaire. L\u2019\u00e9galit\u00e9 doit permettre d\u2019\u00eatre consid\u00e9r\u00e9  pour soi et non pas assign\u00e9 \u00e0 un groupe en \u00e9tant qualifi\u00e9 de Noir, de  banlieusard, d\u2019homosexuel\u2026 <span style=\"color: #008000;\">Une soci\u00e9t\u00e9 des \u00e9gaux doit faire de l\u2019id\u00e9e  des constructions des singularit\u00e9s une sorte d\u2019utopie positive.<\/span><\/p>\n<p>Q.: Vous distinguez une <span style=\"color: #008000;\">deuxi\u00e8me dimension de l\u2019\u00e9galit\u00e9<\/span>\u2026<br \/>\nP.R.: C\u2019est l\u2019\u00e9galit\u00e9 en tant que <span style=\"color: #008000;\">principe d\u2019interaction entre les  individus<\/span>. Sur ce point, toute la science sociale a oscill\u00e9 entre deux  visions. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, l\u2019id\u00e9e du choix rationnel, de <em>l\u2019homo \u0153conomicus,<\/em> selon laquelle les individus sont gouvern\u00e9s par leurs int\u00e9r\u00eats. De  l\u2019autre, des th\u00e9ories qui insistent sur la coop\u00e9ration, comme, par  exemple, Kropotkine, le fondateur de l\u2019anarchisme. Dans <em>l\u2019Entraide,<\/em> son livre paru au d\u00e9but du\u00a0XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, il affirmait que la coop\u00e9ration \u00e9tait au fondement du  comportement humain. Et l\u2019on voit aujourd\u2019hui de plus en plus de  th\u00e9ories de l\u2019altruisme ou de la bont\u00e9 se d\u00e9velopper. Certains d\u00e9duisent  par exemple de la fa\u00e7on dont se comportent les singes bonobos que les  individus seraient naturellement altruistes et coop\u00e9ratifs. Je pense en  fait que <span style=\"color: #008000;\">les individus<\/span> ne sont ni simplement des calculateurs rationnels  ni tout bonnement altruistes : ils <span style=\"color: #008000;\">sont r\u00e9ciproques<\/span>. Parce que la  r\u00e9ciprocit\u00e9, c\u2019est, comme l\u2019\u00e9galit\u00e9 dans le suffrage universel, la r\u00e8gle  qui peut mettre tout le monde d\u2019accord. Or nous sommes aujourd\u2019hui dans  des soci\u00e9t\u00e9s en panne de r\u00e9ciprocit\u00e9. Parce qu\u2019il n\u2019y a pas de  visibilit\u00e9. Quand on voit que les petites entreprises paient plus  d\u2019imp\u00f4ts que les grandes, que les charges fiscales ne sont pas  \u00e9quitablement r\u00e9parties\u2026 Il ne s\u2019agit pas de soci\u00e9t\u00e9s r\u00e9ciproques.  Pourtant, la construction d\u2019un monde r\u00e9ciproque est une chose  fondamentale.<\/p>\n<p>Q.: Troisi\u00e8me dimension de l\u2019\u00e9galit\u00e9 ?<br \/>\nP.R.: L\u2019id\u00e9e que l\u2019\u00e9galit\u00e9 est construction d\u2019un mode commun. C\u2019est ce que  j\u2019appelle le principe de communalit\u00e9. D\u00e9j\u00e0 Siey\u00e8s expliquait au moment  de la R\u00e9volution fran\u00e7aise que <span style=\"color: #008000;\">multiplier les f\u00eates publiques et les  espaces publics, c\u2019\u00e9tait produire de l\u2019\u00e9galit\u00e9<\/span>. Parce que l\u2019\u00e9galit\u00e9,  c\u2019est un monde dans lequel chacun rencontre les autres. Ce n\u2019est pas  simplement un rapport individuel, mais un type de soci\u00e9t\u00e9. J\u2019ai \u00e9t\u00e9  frapp\u00e9, comme beaucoup, de lire dans <em>Hommage \u00e0 la Catalogne<\/em> les  pages dans lesquelles George Orwell d\u00e9crit ce qu\u2019il ressentait alors  dans la ville de Barcelone : un type de rapport social dans lequel  personne ne cirait les bottes des autres, o\u00f9 il y avait une forme  d\u2019\u00e9galit\u00e9 dans l\u2019\u00e9change, o\u00f9 l\u2019on avait \u00e0 faire des choses en commun.<\/p>\n<p>Q.: <span style=\"color: #008000;\">Singularit\u00e9, r\u00e9ciprocit\u00e9 et communalit\u00e9<\/span>, sont donc selon vous les trois facettes de l\u2019\u00e9galit\u00e9 ?<br \/>\nP.R.: <span style=\"color: #008000;\">Ces trois principes sont aussi pour moi les fondements d\u2019une soci\u00e9t\u00e9  des \u00e9gaux<\/span>. Ils peuvent servir de base \u00e0 un projet social tr\u00e8s largement  accept\u00e9. Nous sommes \u00e0 un moment o\u00f9 il nous faut imp\u00e9rativement  r\u00e9actualiser les r\u00e9volutions d\u00e9mocratiques d\u2019origine, qui ont \u00e9t\u00e9 mises \u00e0  mal par le d\u00e9veloppement du capitalisme, par les \u00e9preuves des grandes  guerres mondiales, les affrontements id\u00e9ologiques Est-Ouest\u2026 C\u2019est  urgent, car nous sommes en train de renouer avec les pathologies les  plus terribles du lien social. Les formes d\u2019in\u00e9galit\u00e9s croissantes, mais  aussi la x\u00e9nophobie, le nationalisme renaissant. Comme historien, je  suis frapp\u00e9 de voir le discours des ann\u00e9es\u00a01890 revenir en force \u00e0  travers les mouvements d\u2019extr\u00eame droite et n\u00e9opopulistes en Europe. Des  journaux avaient pour titre \u00abLa d\u00e9fense du travail national\u00bb au milieu  des ann\u00e9es\u00a01890 ; lorsque Barr\u00e8s publie son premier livre pour les  \u00e9lections, en\u00a01893, il le titre <em>Contre les \u00e9trangers\u2026<\/em><span style=\"color: #008000;\">Faute de  penser l\u2019\u00e9galit\u00e9 comme lien social d\u00e9mocratique, elle se d\u00e9grade dans  ses pires falsifications, confondues avec l\u2019homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 et l\u2019identit\u00e9.<\/span><\/p>\n<p>Q.: La gauche a-t-elle, de ce point de vue, une responsabilit\u00e9 particuli\u00e8re ?<br \/>\nP.R.: Aujourd\u2019hui, la gauche a pour mission de ne pas se r\u00e9duire \u00e0 \u00eatre  celle qui corrige \u00e0 la marge, ou m\u00eame de fa\u00e7on plus importante, les  in\u00e9galit\u00e9s de revenus. Elle ne doit pas se fixer simplement pour  objectif d\u2019agir au niveau europ\u00e9en pour l\u2019adoption de r\u00e9gulations  \u00e9conomiques et financi\u00e8res plus fortes. Elle doit viser \u00e0 <span style=\"color: #008000;\">reconstruire  la culture d\u00e9mocratique moderne<\/span>. Voil\u00e0 le v\u00e9ritable objectif du  moment\u00a02012.<\/p>\n<p>Q.: Le Parti socialiste parle d\u2019\u00e9galit\u00e9 \u00abr\u00e9elle\u00bb, qu\u2019en pensez-vous ?<br \/>\nP.R.: Pr\u00e9ciser \u00e9galit\u00e9 \u00abr\u00e9elle\u00bb, c\u2019est reconna\u00eetre qu\u2019il y a effectivement  quelque chose d\u2019\u00e9puis\u00e9 dans la langue de caoutchouc habituelle. Mais il  ne suffit pas d\u2019un \u00e9pith\u00e8te flatteur. Le vrai langage politique doit  donner un sens \u00e0 ce que vivent les gens, un sens imag\u00e9. Or le terme  d\u2019\u00e9galit\u00e9 r\u00e9elle reste abstrait. Quand on regarde le document du Parti  socialiste, on n\u2019y voit pas de ligne directrice, mais un catalogue de  mesures diverses, dont un certain nombre sont certainement tr\u00e8s bonnes,  des mesures fiscales, sur le r\u00f4le de l\u2019\u00e9cole,\u00a0etc. On peut  \u00e9ventuellement gagner les \u00e9lections avec un catalogue &#8211; si l\u2019on a en  face un adversaire m\u00e9diocre -, mais on ne change pas la soci\u00e9t\u00e9 sans une  philosophie sociale et politique. Et le but de la gauche doit bien \u00eatre  de changer la soci\u00e9t\u00e9. Et pas seulement, contrairement \u00e0 ce que  certains pourraient consid\u00e9rer comme un objectif suffisant, de nous  d\u00e9barrasser du r\u00e9gime actuel.\u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>La lecture particuli\u00e8re de Marcela Iacub.<\/p>\n<blockquote><p>\u00abLe dernier livre de Pierre Rosanvallon, <em>la Soci\u00e9t\u00e9 des \u00e9gaux<\/em>,  est salu\u00e9 par la presse de gauche avec un enthousiasme unanime. Voici  un auteur qui nous propose des rem\u00e8des radicaux pour en finir avec les  in\u00e9galit\u00e9s, les ghettos et les m\u00e9canismes d\u2019exclusion qui gangr\u00e8nent les  pays d\u00e9mocratiques depuis quelques d\u00e9cennies. Un auteur qui sait que  faire. Or, il suffit de lire attentivement cet essai pour comprendre que  le probl\u00e8me qui le hante n\u2019est pas la f\u00e9rocit\u00e9 du capitalisme actuel,  mais la puissance de la d\u00e9mocratie. Car c\u2019est de cette derni\u00e8re que  serait n\u00e9 le mal soci\u00e9tal qui nous accable, et dont les in\u00e9galit\u00e9s  \u00e9conomiques ne seraient que l\u2019une des multiples manifestations.<br \/>\nCertes, Pierre Rosanvallon ne lie pas d\u2019une mani\u00e8re m\u00e9canique l\u2019enfer  \u00e9conomique \u00e0 l\u2019essor des libert\u00e9s individuelles et \u00e0 la participation  accrue des citoyens, les deux traits les plus saillants des d\u00e9mocraties  contemporaines. Ce que l\u2019auteur pr\u00e9tend, c\u2019est que ces derni\u00e8res n\u2019ont  pas su cr\u00e9er de r\u00e8gles susceptibles de structurer la soci\u00e9t\u00e9, ce qui les  a rendues incapables de se prot\u00e9ger contre les ravages de la nouvelle  \u00e8re capitaliste. Et si l\u2019on veut renverser la tendance, il faudrait que  le peuple souverain ne continue plus \u00e0 se tromper, \u00e0 faire n\u2019importe  quoi avec sa libert\u00e9.<br \/>\nLa voie la plus adapt\u00e9e que Rosanvallon trouve pour y arriver est la  mise en place d\u2019une r\u00e9volution juridique dont le but serait de  transformer l\u2019amas d\u2019individus d\u00e9boussol\u00e9s, isol\u00e9s, indiff\u00e9renci\u00e9s,  \u00e9go\u00efstes que nous sommes en un peuple, une communaut\u00e9. C\u2019est ce qu\u2019il  appelle faire corps, vivre ensemble, refonder la soci\u00e9t\u00e9. C\u2019est, une  fois purifi\u00e9, assaini, sorti de cette d\u00e9cadence, que le citoyen  d\u00e9mocratique sera enfin capable de produire des r\u00e8gles justes et  rationnelles. Comme si pour exercer ses pr\u00e9rogatives de souverain, pour  faire un bon usage de sa libert\u00e9, il devait \u00eatre <em>\u00abtrait\u00e9\u00bb<\/em>,  gu\u00e9ri, soumis au pr\u00e9alable \u00e0 cette r\u00e9volution quasiment th\u00e9rapeutique.  Les nouvelles r\u00e8gles devraient s\u2019attacher \u00e0 combattre les deux grands  maux qui sont comme le symbole m\u00eame de nos pathologies soci\u00e9tales.<br \/>\nLe premier est celui de l\u2019indiff\u00e9renciation entre les individus, les  genres, les positions \u00e0 laquelle Rosanvallon oppose une politique des  singularit\u00e9s. C\u2019est pourquoi il pr\u00f4ne, par exemple, que les allocations  sociales ne soient pas octroy\u00e9es selon des standards g\u00e9n\u00e9raux, mais que  l\u2019Etat puisse <em>\u00abp\u00e9n\u00e9trer la vie des individus\u00bb<\/em> afin de  contr\u00f4ler, de la mani\u00e8re la plus intime qui soit, leurs parcours. Et  c\u2019est son aversion pour l\u2019indiff\u00e9renciation qui le pousse \u00e0 s\u2019opposer \u00e0  toute politique qui pourrait entra\u00eener l\u2019effacement des diff\u00e9rences  entre les genres, comme pourrait l\u2019\u00eatre, par exemple, la fin de la  mention du sexe \u00e0 l\u2019\u00e9tat civil ou la <em>\u00ablibre disposition\u00bb<\/em> de  celui-ci par les minorit\u00e9s transsexuelles. Le second mal \u00e0 combattre est  la s\u00e9paration, le schisme, le refus d\u2019une vie commune avec les autres  membres de la soci\u00e9t\u00e9. Or, s\u2019il commence par fustiger les s\u00e9paratismes  des riches et \u00e0 d\u00e9noncer celui des pauvres, il transpose ensuite les  m\u00eames jugements n\u00e9gatifs aux communautarismes culturels et \u00e0 toutes les  formes de <em>\u00abschismes\u00bb<\/em> sociaux ou individuels si libres, si  int\u00e9ressants, et si pacifiques soient-ils. En v\u00e9rit\u00e9, c\u2019est toute la  politique des droits et des devoirs qui devrait selon Rosanvallon \u00eatre  r\u00e9vis\u00e9e et soumise \u00e0 sa th\u00e9rapeutique politique.<br \/>\nA ses yeux, les r\u00e8gles qui ordonnent nos comportements devraient non  seulement tenir compte de la coh\u00e9sion sociale, mais instituer le social  lui-m\u00eame au lieu de servir \u00e0 des int\u00e9r\u00eats \u00e9go\u00efstes. Ainsi, l\u2019on devra  interdire certains comportements parce qu\u2019ils nuisent non pas \u00e0 d\u2019autres  individus ou aux int\u00e9r\u00eats de l\u2019Etat, mais \u00e0 cette chose sacr\u00e9e qu\u2019est  la maille nous unissant les uns aux autres dans une m\u00eame soci\u00e9t\u00e9. Or, le  probl\u00e8me de ces r\u00e8gles est que non seulement elles sont liberticides  pour les individus, mais qu\u2019elles ne pourraient pas \u00eatre transform\u00e9es  par les assembl\u00e9es souveraines car elles soutiennent, supportent la  soci\u00e9t\u00e9. Ce que ce livre cherche \u00e0 nous expliquer, c\u2019est donc que si  nous voulons en terminer avec les in\u00e9galit\u00e9s \u00e9conomiques, il faut que  nous le payions avec nos libert\u00e9s individuelles et politiques,  c\u2019est-\u00e0-dire, en affaiblissant le r\u00e9gime d\u00e9mocratique. Et l\u2019absurdit\u00e9  aussi bien politique que pratique d\u2019une telle proposition permet de  soup\u00e7onner que, loin d\u2019\u00eatre le probl\u00e8me prioritaire, <span style=\"color: #008000;\">les in\u00e9galit\u00e9s  \u00e9conomiques sont, pour Pierre Rosanvallon, plut\u00f4t l\u2019occasion de  promouvoir l\u2019av\u00e8nement d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 paternaliste et autoritaire.<\/span><br \/>\nOr, les rapports entre les in\u00e9galit\u00e9s \u00e9conomiques et le renforcement  de la d\u00e9mocratie sont probl\u00e9matis\u00e9s d\u2019une mani\u00e8re parfaitement inverse  par le mouvement des Indign\u00e9s. A leurs yeux, la mis\u00e8re \u00e9conomique est ce  qui prouve, entre autres, que les libert\u00e9s du citoyen ne sont pas assez  \u00e9tendues, et qu\u2019il faut que nos d\u00e9mocraties approfondissent nos  pouvoirs de d\u00e9lib\u00e9ration et de participation. Certes, vous pouvez penser  que c\u2019est Pierre Rosanvallon qui a raison et non pas les Indign\u00e9s, et  c\u2019est votre droit. Mais promettez- moi au moins que le jour o\u00f9 vous  serez arr\u00eat\u00e9 pour <em>\u00abs\u00e9paratisme\u00bb<\/em> ou condamn\u00e9 pour <em>\u00abindiff\u00e9renciation\u00bb,<\/em> vous penserez, ne serait-ce qu\u2019un instant, \u00e0 ces propos \u00e0 contresens.\u00bb<\/p><\/blockquote>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Interview de Pierre Rosenvallon, historien, professeur au Coll\u00e8ge de France et o\u00f9 est install\u00e9e aussi l\u2019\u00e9quipe qui travaille autour de lui \u00e0 la production du site La Vie des id\u00e9es, http:\/\/www.laviedesidees.fr\/rattach\u00e9e \u00e0 l\u2019Institut du Monde Contemporain. Recueilli par Sylvain Bourmeau, Lib\u00e9ration, 27 ao\u00fbt 2011. \u00abQ.: Vous portez le diagnostic d\u2019une crise de l\u2019\u00e9galit\u00e9, quels en &hellip; <a href=\"https:\/\/lantb.net\/uebersicht\/?p=3693\" class=\"more-link\">Continuer la lecture de <span class=\"screen-reader-text\">Pierre Rosenvallon. 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