{"id":10932,"date":"2016-04-04T16:39:43","date_gmt":"2016-04-04T14:39:43","guid":{"rendered":"http:\/\/lantb.net\/uebersicht\/?p=10932"},"modified":"2016-04-04T19:37:52","modified_gmt":"2016-04-04T17:37:52","slug":"bruce-begout-orwell-et-la-surveillance","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lantb.net\/uebersicht\/?p=10932","title":{"rendered":"Bruce B\u00e9gout. Orwell et la surveillance"},"content":{"rendered":"<p>Bruce B\u00e9gout. \u00ab\u00a0Orwell et la surveillance\u00a0\u00bb. Extraits de cet article paru dans\u00a0<i>Philosophie magazine<\/i>\u00a0n\u00b098, pp. 80-83<\/p>\n<p>En encadr\u00e9 dans cet article, \u00a0un bref rappel de conceptions contemporaines de la surveillance par V. d. O.:<\/p>\n<p>Foucault.\u00a0\u00ab\u00a0Dans <em>Surveiller et punir<\/em>, Foucault fait du panoptique de Bentham le mod\u00e8le des soci\u00e9t\u00e9s disciplinaires contemporaines. [&#8230;] l&rsquo;individu devient <i>\u00ab\u00a0objet d&rsquo;une information, jamais sujet dans une communication\u00a0\u00bb. <\/i>La surveillance s&rsquo;exerce non seulement sur son corps mais sur ses opinions, ses habitudes, ses craintes. Place au pouvoir <i>\u00ab\u00a0biopolitique\u00a0\u00bb.<\/i><\/p>\n<p>Deleuze.\u00a0\u00ab\u00a0Quand les \u00ab\u00a0<i>soci\u00e9t\u00e9s<\/i> <i>disciplinaires\u00a0\u00bb\u00a0<\/i>d\u00e9crites par Foucault r\u00e8gnent par le mot d&rsquo;ordre, la<i> \u00ab\u00a0soci\u00e9t\u00e9<\/i>\u00a0<i>de<\/i>\u00a0<i>contr\u00f4le\u00a0\u00bb <\/i>deleuzienne instaure \u00e0 sa place le chiffre qui transforme les individus en donn\u00e9es, \u00e9chantillons, march\u00e9s.<i> \u00ab\u00a0Le marketing est maintenant l&rsquo;instrument du contr\u00f4le social, et forme la race impudente de nos ma\u00eetres.\u00a0\u00bb <\/i>: la surveillance est d\u00e9sormais continue, appliqu\u00e9e \u00e0 un individu num\u00e9rique. C&rsquo;est la fin de <i>\u00ab\u00a0l&rsquo;homme enferm\u00e9\u00a0\u00bb <\/i>au profit de<i> \u00ab\u00a0l&rsquo;homme endett\u00e9\u00a0\u00bb.<\/i><\/p>\n<p>Agamben.\u00a0\u00ab\u00a0L&rsquo;exception devenue permanente n&rsquo;est plus une hypoth\u00e8se mais une id\u00e9e appliqu\u00e9e m\u00eame en d\u00e9mocratie. Agamben prend l&rsquo;exemple de la prison de Guantanamo. Ni prisonniers ni inculp\u00e9s, les <i>detainees<\/i> rel\u00e8vent d&rsquo;une<i> \u00ab\u00a0vie nue\u00a0\u00bb<\/i> priv\u00e9e de tout statut juridique. La menace terroriste remplace l&rsquo;ancienne raison d&rsquo;\u00c9tat par les <i>\u00ab\u00a0raisons de s\u00e9curit\u00e9\u00a0\u00bb<\/i>, posant les bases d&rsquo;un nouvel<i> \u00ab\u00a0\u00c9tat de s\u00e9curit\u00e9\u00a0\u00bb<\/i>. Il s&rsquo;agit d&rsquo;instaurer un \u00ab\u00a0<i>contr\u00f4le<\/i> <i>g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9<\/i> <i>et<\/i> <i>sans<\/i>\u00a0<i>limites\u00a0\u00bb.<\/i><\/p>\n<p><b>Bruce B\u00e9gout. Orwell et la surveillance<\/b>. Extraits de l&rsquo;article :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Orwell n&rsquo;aura de cesse d&rsquo;observer et d&rsquo;analyser les nouvelles techniques de manipulation des totalitarismes nazi et sovi\u00e9tiques. [&#8230;] la pens\u00e9e totalitaire ne cherche pas \u00e0 obtenir la simple soumission des individus, elle souhaite leur conformation totale au projet politique. Elle ne veut pas des sujets, mais des adeptes fervents et acritiques. Aussi ne se r\u00e9duit-elle pas \u00e0 l&rsquo;usage de la force qui soumet de l&rsquo;ext\u00e9rieur les corps r\u00e9calcitrants, mais elle exige la transformation interne de la sensibilit\u00e9 et de la pens\u00e9e.<\/p>\n<p>Si Orwell, durant toutes ses ann\u00e9es [depuis 1937, guerre d&rsquo;Espagne jusqu&rsquo;\u00e0 1945], consigne dans ses essais et articles ces avanc\u00e9es techno-politiques dans le pire et met en garde contre ce contr\u00f4le de la conscience qu&rsquo;op\u00e8rent la propagande et la police secr\u00e8te des \u00c9tats totalitaires, ce n&rsquo;est que dans <i>1984<\/i> [commenc\u00e9 en 1945, publi\u00e9 en 1949, un an avant sa mort], qu&rsquo;il en tire toutes les cons\u00e9quences. [&#8230;] il a constat\u00e9 que ses compatriotes sous-estiment la menace totalitaire, comme ils ont d&rsquo;une certaine mani\u00e8re sous-estim\u00e9 la menace d&rsquo;Hitler [&#8230;]. Pour alerter les consciences, [&#8230;] il convient de combler ce <i>d\u00e9ficit<\/i> de repr\u00e9sentation. La fiction est le meilleur outil pour figurer ce que les Occidentaux sont incapables de mesurer. [&#8230;] Orwell emploie le roman de l&rsquo;utopie invers\u00e9e pour donner \u00e0 voir l&rsquo;univers gris, clos et infernal dans lequel un \u00c9tat totalitaire enferme les individus. C&rsquo;est l\u00e0 que l&rsquo;imagination vient prendre le relais de l&rsquo;exp\u00e9rience et permet de pr\u00e9senter dans l&rsquo;intuition ce qui rel\u00e8ve -encore- de la fiction.<\/p>\n<p>S&rsquo;inspirant de Talon de fer de Jack London et surtout de Nous autres d&rsquo;Eug\u00e8ne Zamiatine, avec son univers math\u00e9matis\u00e9 et ses maisons de verre, Orwell invente un monde dans lequel la classe des organisateurs, pour reprendre une expression de James Burnham dans <i>The Managerial Revolution<\/i>, 1941, est totalement soumise \u00e0 une oligarchie qui organise sa vie, des d\u00e9sirs notamment sexuels et ses pens\u00e9es. Alors que la masse invisible des prol\u00e9taires est presque abandonn\u00e9e \u00e0 elle-m\u00eame, dans les limbes du travail manuel, seuls les employ\u00e9s de l\u00b4\u00c9tat \u00a0sont soumis au contr\u00f4le s\u00e9v\u00e8re de leur existence quotidienne. Orwell imagine diff\u00e9rents dispositifs qui permettent cette surveillance g\u00e9n\u00e9rale. Notamment le t\u00e9l\u00e9cran qui permet d&rsquo;observer chacun chez soi sans que l&rsquo;on sache si l&rsquo;on est effectivement observ\u00e9 [panopticon de Bentham]. La r\u00e9forme technocratique du langage ( le novelangue qui nettoie la langue de sa subtilit\u00e9, de sa complexit\u00e9, de sa plasticit\u00e9 et lui substitue l&rsquo;euph\u00e9misme et le mensonge et la police de la pens\u00e9e. [&#8230;] on peut supposer que lorsque [la surveillance] parviendra \u00e0 annihiler tout d\u00e9sir\u00a0de r\u00e9volte, 1984 deviendra <i>Le Meilleur des mondes<\/i> de Huxley ou le pays des Houyhnhnms des Voyages de Gulliver de Jonathan Swift, ce \u00ab\u00a0<i>stade sup\u00e9rieur de l&rsquo;organisation totalitaire, celui o\u00f9 le conformisme est devenu si g\u00e9n\u00e9ral qu&rsquo;une police est inutile\u00a0\u00bb.<\/i><\/p>\n<p>[&#8230;] Le r\u00e9gime de surveillance s&rsquo;en remet \u00e0 cette pers\u00e9cution passive qu&rsquo;est le contr\u00f4le \u00e0 distance. C&rsquo;est le monopole de la d\u00e9finition de la r\u00e9alit\u00e9 et de la v\u00e9rit\u00e9 qui est en jeu. La surveillance traque sans cesse les propositions h\u00e9t\u00e9rodoxes et favorise leur \u00e9limination. C&rsquo;est une guerre immat\u00e9rielle qui se d\u00e9ploie ici. La guerre pour le contr\u00f4le de l&rsquo;esprit et la soumission intellectuelle. Le but \u00e9tant l&rsquo;acceptation de l&rsquo;impuissance du plus grand nombre et la reconnaissance de son incapacit\u00e9 \u00e0 changer la r\u00e9alit\u00e9 telle qu&rsquo;elle est produite, m\u00e9diatis\u00e9e et l\u00e9gitim\u00e9e par le pouvoir.<\/p>\n<p><i>\u00ab\u00a0Le plus effrayant dans le totalitarisme<\/i>, \u00e9crit Orwell dans \u00ab\u00a0\u00c0 ma guise\u00a0\u00bb, un article publi\u00e9 dans Tribune en 1944, <i>n&rsquo;est pas qu&rsquo;il commette des atrocit\u00e9s, mais qu&rsquo;il d\u00e9truise la notion m\u00eame de v\u00e9rit\u00e9 objective: il pr\u00e9tend contr\u00f4ler le pass\u00e9 aussi bien que l&rsquo;avenir.\u00a0\u00bb<\/i><\/p>\n<p>[&#8230;] la morale \u00e0 tirer de ce dangereux cauchemar est, pour lui qui cr\u00e9a en 1945 le <i>Freedom Defence Commite<\/i>e, qu&rsquo;il faut\u00a0r\u00e9sister au d\u00e9ploiement de cette nouvelle tyrannie, de cette puissance technique des \u00c9tats qui, recherchant le \u00ab\u00a0<i>pouvoir et non l&rsquo;argent\u00a0\u00bb<\/i>, consid\u00e8re les citoyens comme des criminels potentiels \u00e0 surveiller.<\/p>\n<p>Une fiction en de\u00e7\u00e0 de la r\u00e9alit\u00e9 [\u00e0 d\u00e9battre]<\/p>\n<p>[&#8230;] le syst\u00e8me de surveillance ne se limite pas au t\u00e9l\u00e9cran, il implique \u00e0 pr\u00e9sent tous les objets technologiques qui, \u00e9tant interconnect\u00e9s, \u00e9changent continuellement des informations, localisent leurs utilisateurs et stockent des donn\u00e9es. Le t\u00e9l\u00e9cran, qui observe Winston Smith, est pour ainsi dire sorti du salon et se balade d\u00e9sormais partout avec nous, sous la forme de multiples objets mouchards. En outre, la surveillance n&rsquo;est plus verticale, l&rsquo;apanage de l&rsquo;\u00c9tat, lib\u00e9ral, ou autoritaire, ce qui dans le cadre des situations d&rsquo;urgence, revient au m\u00eame, mais elle devient horizontale, un \u00e9l\u00e9ment fondamental et quotidien du traitement commercial des donn\u00e9es [Deleuzie plus haut] et de l&rsquo;inter contr\u00f4le des utilisateurs eux-m\u00eames. [&#8230;] \u00a0les individus eux-m\u00eames sont \u00e0 la fois surveill\u00e9s et surveillants, car ils subissent l&rsquo;espionnage technologique et y participent en signalant, rep\u00e9rant, filtrant. Il ne s&rsquo;agit pas ici de minimiser la politique de surveillance g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e des \u00c9tats, et qui doit \u00eatre strictement encadr\u00e9e par la loi et le respect des droits fondamentaux des individus &#8211; m\u00eame si l&rsquo;on peu se demander si elle est aussi forte et efficace qu&rsquo;on se la repr\u00e9sente parfois dans de grands fantasmes dystopiques- mais de souligner que la surveillance marchande et interpersonnelle semble autrement plus pr\u00e9sente et pr\u00e9gnante dans nos vies.\u00a0\u00bb Bruce B\u00e9gout<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Bruce B\u00e9gout. \u00ab\u00a0Orwell et la surveillance\u00a0\u00bb. Extraits de cet article paru dans\u00a0Philosophie magazine\u00a0n\u00b098, pp. 80-83 En encadr\u00e9 dans cet article, \u00a0un bref rappel de conceptions contemporaines de la surveillance par V. d. 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