Olivier Roy. Un nihilisme générationnel

Propos recueillis par Nicolas Truong. Le Monde de ce jour.
La France accorde bien trop d’importance à l’«Etat islamique». Et peut, grâce aux familles, enrayer le djihadisme des jeunes

Alors que des associations musulmanes se mobilisent contre la réduction de l’islam au djihadisme et que la France s’engage davantage dans la coalition, le politologue et spécialiste de l’islam Olivier Roy dresse un bilan critique de la stratégie choisie par le gouvernement français et donne quelques pistes pour éviter qu’une partie de la jeunesse ne rejoigne le terrorisme.

La barbarie des actes commis conduit à se demander si nous n’avons pas affaire à une nouvelle expression du nihilisme contemporain ?

Oui, il y a un nihilisme générationnel qui touche des jeunes paumés de la globalisation, fascinés par la mort. C’est une forme de nihilisme que l’on peut observer dans bien d’autres lieux, comme on a pu le voir dans la tuerie de Columbine, en 1999 aux États-Unis, lors de laquelle des lycéens ont tué leurs camarades après s’être mis en scène dans des vidéos. Ce phénomène, qui touche curieusement les pays protestants, de l’Amérique à la Scandinavie, est attribué à des coups de folie individuels (comme l’attentat d’Anders Behring Breivik en Norvège), alors que le terrorisme d’Al-Qaida serait attaché à l’islam ; il faut donc voir aussi la généalogie commune qui relève d’un nihilisme suicidaire.
C’est donc un phénomène qui dépasse la sphère musulmane. Mais l’apport d’Al-Qaida ou de l’Etat islamique, c’est de fournir à ces jeunes un vrai terrain, un récit d’héroïsme, et la garantie de faire la «une» dans les médias.

Comment sortir du nihilisme ?

Certainement pas par le pessimisme malsain qui s’est emparé des élites intellectuelles françaises, ni le bellicisme pompier de nos dirigeants. Il faut délégitimer l’EI et Al-Qaida en détruisant l’image d’héroïsme et d’aventure qui s’y attache, en les ramenant à ce qu’ils sont : au mieux des paumés, comme les trois Pieds Nickelés qui sont allés se rendre à la gendarmerie, et au pire des bandits, des loubards fascinés par le Scarface de Brian De Palma, mais pas des héros de la communauté musulmane. C’est la seule manière de «dégonfler» l’attrait pour le djihad. Soit le contraire de ce que l’on fait : la charge au clairon et sous le drapeau. La commémoration de la guerre de 1914 est montée à la tête de nos dirigeants !