septembre 2020

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in Le Monde

Joëlle Zask, philosophe  défricheuse, portrait par Marion Rousset

Revendiquant l’éclectisme de ses passions intellectuelles, Joëlle Zask fut l’une des premières à penser la démocratie participative, mais aussi la citoyenneté dans la ruralité ou la forêt qui brûle. Son nouvel ouvrage, « Zoocities », évoque le retour de la vie sauvage dans la ville

Le jour où un immense essaim d’abeilles a atterri sur une branche de cyprès dans son petit jardin de ville, niché au milieu des immeubles à Marseille, elle s’est dit que quelque chose clochait. « Le ciel est devenu noir, tout s’est mis à bourdonner, on avait l’impression qu’un projectile, voire une bombe allait nous tomber dessus. Tout le monde s’est mis à la fenêtre », décrit Joëlle Zask, 60 ans, maîtresse de conférences à l’université d’Aix-Marseille. Rares sont les philosophes qui, comme elle, assument de fonctionner à l’intuition. Elle a souvent un temps d’avance sur l’événement. « Je pars toujours d’une expérience personnelle qui se connecte à des problèmes du moment. Cette porosité, qui relève d’une position très subjective, j’en ai fait quasiment une méthode », explique-t-elle. Curiosité intellectuelle dont elle confesse la part sensible.

L’expérience des abeilles citadines l’incite à explorer l’exode rural des animaux sauvages – dont ne font pourtant pas partie ces colonies d’insectes volants. Son livre Zoocities. Des animaux sauvages dans la ville (Premier parallèle, 220 pages, 19 euros) est sur les rails. Le confinement viendra ensuite confirmer ce qu’elle pressentait. « Quand on voit des canards qui se promènent sur le bitume, on se dit qu’il se passe quelque chose de pas normal », relève la chercheuse, attentive aux indices d’un désordre du monde – à commencer par ce retour de la vie sauvage dans les villes.

Qu’un incendie ravage la forêt varoise du cap Bénat où des amis ont une maison et la voilà sur place. Face aux arbres calcinés, elle partage avec les riverains la morsure de la perte et se laisse traverser par un sentiment de désolation. D’instinct, cet incident au mobile criminel la met sur la piste des « mégafeux ». Paru en septembre 2019, Quand la forêt brûle. Penser la nouvelle catastrophe écologique (Premier parallèle) précède de peu l’embrasement de l’Australie. Finaliste du Prix des rencontres philosophiques de Monaco, ce livre propulse son autrice au rang de lauréate du prix Pétrarque de l’essai France Culture. « Cette validation de ma manière de faire me touche beaucoup », glisse l’intéressée.

Une énigme pour les libraires

« Ce que je trouve attachant dans ses livres, c’est qu’il y a toujours quelque part sa présence, celle de ses questionnements, mais elle développe une expérience authentiquement philosophique et politique », observe l’historien et philosophe Jean-Marc Besse. Cette approche peut néanmoins s’avérer déroutante pour un milieu académique qu’elle désarçonne aussi par ses intérêts éclectiques. Même les libraires sont perdus quand il s’agit de ranger ses livres, lesquels se retrouvent en général éparpillés dans différents rayons.

Aujourd’hui, elle creuse le sillon de l’environnement. C’est pourtant comme spécialiste de la démocratie participative qu’elle s’est fait connaître, avant que l’expression ne devienne à la mode. Dans les années 1990, « on imaginait que la démocratie devait reposer sur des experts et qu’on pouvait mettre entre parenthèses l’opinion publique, qui était très décriée »,se souvient Joëlle Zask. Le philosophe américain John Dewey, qu’elle a traduit et introduit en France, lui a fourni les outils pour aller contre ce courant hexagonal. Elle n’aura malheureusement pas eu le temps de remercier son directeur de thèse, Philippe Soulez – mort dans un accident de voiture quand elle était en deuxième année –, de le lui avoir fait découvrir.

Docteure en philosophie politique, Joëlle Zask défend une culture de l’autogouvernement dans Participer. Essai sur les formes démocratiques de la participation(Le Bord de l’eau, 2011), bien avant Nuit debout, qui servira de point de départ à un autre de ses livres sur le sujet, Quand la place devient publique (Le Bord de l’eau, 2018). « Comment un mouvement qui défend la démocratie peut-il se retrouver captif d’une forme urbaine aussi autoritaire, inappropriée, inadéquate que la place de la République ?, questionne-t-elle. Je suis partie de l’expérience d’être rejetée par cet espace alors sans assises, où nous subissions un bombardement météorologique. Il pleuvait, il faisait froid… L’absence de déclivité du plateau ne permettait pas aux manifestants de voir arriver les casseurs et les CRS. Quant à la position centrale de la statue, esthétiquement douteuse, elle rejoue un dispositif monarchiste, impérial, fasciste ! »

Dans son esprit, citoyen ne rime pas qu’avec citadin. La culture démocratique a aussi un rapport avec l’agriculture, travail manuel qui n’est pas fait que de sueur mais requiert des capacités de dialogue, d’attention, d’anticipation, de coopération… C’est le thème de son livre La Démocratie aux champs (La Découverte, 2016). « En liant démocratie et ruralité, elle fait entendre une voix nouvelle sur les questions politiques qui va à l’encontre de l’idée reçue associant la démocratie à la ville », pointe sa consœur Catherine Larrère, spécialiste de philosophie morale et politique.

Ce livre, Joëlle Zask l’a d’abord écrit en pensant à son grand-père, un paysan juif polonais, et en souvenir de son enfance passée à élever des grillons dans un petit village du Jura et à se promener dans les bois alentour escortée par son chien. « C’est une célébration de mes origines paysannes. J’avais un sentiment de scandale vis-à-vis du mépris dans lequel sont tenus ceux qui cultivent la terre », confie-t-elle.« Ce que je trouve très puissant, c’est son idée que la démocratie est une activité sociale, qu’elle s’arrime à la prise de responsabilité au quotidien, souligne le sociologue Loïc Blondiaux. Elle insiste sur la capacité des individus à agir sur leur destin et leur environnement. Sans qu’elle l’ait théorisée, cette démocratie du geste, du faire, permet d’éclairer des expériences comme les ZAD. »

« Franc-tireur »

Joëlle Zask évite ainsi de s’enferrer dans le catastrophisme. « Il y a une positivité dans l’action. On peut trouver dans le réel des ressources d’innovations gestuelles ou perceptives pour améliorer le monde »,suggère-t-elle. Si elle ne va pas elle-même entretenir les forêts ou réaménager les villes, ses livres sont sa manière de passer à l’action. « Ce qui m’intéresse, c’est de rendre sensibles des problèmes – je dis bien “sensible” et non “visible”, car le citoyen n’est pas un spectateur », insiste-t-elle. Face aux feux géants induits par le réchauffement climatique ou à l’hypothèse d’une invasion des bêtes sauvages dans les villes, elle offre des solutions qui font la part belle au savoir des apiculteurs, des forestiers, des pompiers, des paysans, des urbanistes…

Ses enquêtes sont peuplées de toutes ces voix. Dans le monde universitaire, elle est pourtant très solitaire. « Dans le milieu philosophique, c’est un franc-tireur. Elle ne travaille pas avec d’autres pragmatistes, sa démarche est très personnelle », affirme Catherine Larrère. « Elle n’a pas vraiment de réseau », abonde Loïc Blondiaux. L’intéressée le reconnaît volontiers :« Je n’ai pas fait école ; ma classe, c’est la société. »Quand on lui demande qui sont les chercheurs qui l’inspirent, c’est la litanie des morts. Philippe Soulez, avec qui elle avait « une relation très forte », son ancien collègue à l’université de Provence Jean-Pierre Cometti, le sociologue Isaac Joseph… « Il y a un vide autour de moi », souffle-t-elle. Serait-elle devenue un peu sauvage ? Au sens de « féroce », certainement pas. Mais la définition qu’elle donne à ce mot lui correspond davantage : « Je me démarque des deux sens habituels : d’un côté, la sauvagerie comme cruauté, de l’autre, la nature vierge et idéalisée. Pour moi, le sauvage renvoie à l’imprévisible. Réaliser sa personnalité et son individualité, sa faculté d’être vivant, c’est suivre des chemins qui ne sont pas prévus d’avance. Nous ne sommes pas des machines ! » Dans Zoocities, elle plaide pour une ville qui ferait une place à cet « ensauvagement » qui n’a rien d’effrayant.

https://www.franceculture.fr/emissions/les-nuits-de-france-culture/la-nuit-revee-de-mia-hansen-love-810-a-petrarque-qui-traversa-les-collines-de-provence-a-pied

INTERNATIONAL|CHRONIQUE
La nouvelle question palestinienne in le monde

La question palestinienne est bel et bien enterrée, disait-on volontiers ces jours-ci. Il ne resterait plus qu’à poser une plaque commémorative quelque part en Cisjordanie. Le conflit israélo-palestinien, qui passait pour « central » dans la région, n’empêche pas, ou plus, la normalisation des relations entre Israël et le monde arabe.

Dans le nouveau Moyen-Orient, celui qui émerge au XXIe siècle, l’affaire palestinienne serait devenue marginale, un conflit périphérique. Peut-être. Mais pas pour tout le monde. Le nationalisme palestinien ne va pas disparaître. Il pourrait entrer dans une nouvelle ère, nourrir une autre bataille, laquelle déterminera l’avenir d’Israël – sa nature en tant qu’Etat juif et démocratique. En ce sens, il y a une « israélisation » de la question palestinienne.

En apparence, la cause palestinienne, celle d’un peuple qui cherche sa place sur le même territoire qu’un autre, n’intéresse plus grand monde. Membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, les Etats-Unis de Donald Trump ont légitimé l’occupation israélienne des territoires palestiniens, la Cisjordanie et la partie orientale de Jérusalem. Les implantations, dit aujourd’hui Washington, ne sont pas « un obstacle à la paix ». La Russie de Vladimir Poutine, qui entretient les meilleures relations avec le premier ministre, Benyamin Nétanyahou, ne pense pas différemment. La Chine développe des échanges de plus en plus denses avec Israël – sans s’ingérer dans ses « affaires intérieures ». Enfin, les Etats membres de l’Union européenne (UE) n’ont jamais conditionné leurs relations avec Israël à un arrêt de la colonisation des territoires palestiniens.

Un mouvement divisé

En principe, le monde arabe, après force fracas et bien des péripéties, s’en tenait depuis 2002 aux grandes lignes du plan de paix proposé par le roi Abdallah d’Arabie saoudite : pleine et entière reconnaissance diplomatique d’Israël en échange de la création d’un Etat palestinien dans les territoires occupés depuis la guerre de 1967 – la bande de Gaza au sud, la Cisjordanie à l’est. Grosso modo. Mais cette ligne – adoptée après qu’Israël a normalisé ses relations avec l’Egypte, en 1979, et avec la Jordanie, en 1994 – vient d’être franchie.

A leur tour, l’Etat des Emirats arabes unis (EAU) et Bahreïn ont signé, le 15 septembre, à Washington, la normalisation de leurs relations avec Israël. En échange, Nétanyahou renonce à l’annexion prévue d’un tiers de la Cisjordanie, dans la vallée du Jourdain. Mais, pour le reste, statu quo : outre les implantations existantes, Israël contrôle toujours 60 % de la Cisjordanie, notamment toute la vallée du Jourdain, et Gaza, l’autre territoire palestinien occupé en 1967, fait l’objet d’un blocus.

Ni les EAU ni Bahreïn n’ont jamais été en guerre avec Israël. Sans doute ont-ils eu le feu vert de l’Arabie saoudite pour signer l’accord de Washington. Loin d’être « centrale » dans la région, la question palestinienne est chaque jour un peu moins la « cause » des Arabes, en tout cas des Etats arabes. Ceux-là, qui se sont entre-déchirés tout seuls, sont occupés ailleurs. Ils s’allient à Israël pour contenir un expansionnisme iranien qu’ils jugent d’autant plus menaçant que les Etats-Unis aimeraient se « retirer » du Moyen-Orient. Quant au mouvement national palestinien, il est divisé et passablement discrédité chez lui, à Gaza comme en Cisjordanie. Mais les Palestiniens sont toujours là, eux : 2 millions à Gaza, bientôt 3 millions en Cisjordanie, sans compter un million et demi qui ont la nationalité israélienne.

Un moment fondue dans le nationalisme arabe, avant de gagner son autonomie, la question palestinienne se pose en des termes nouveaux. Comme le relate très bien l’Institut français des relations internationales (IFRI) dans son rapport annuel (le Ramsès 2021, Dunod), la dynamique des implantations semble irréversible en Cisjordanie. Le territoire fait l’objet d’une annexion rampante, au sens où « l’ordre juridique civil israélien est étendu aux colonies », éloignant chaque jour la possibilité d’un deuxième Etat – projet de solution élaboré dans les années 1990. Deux populations côte à côte, l’une soumise à l’ordre démocratique, l’autre à l’occupation militaire : ça peut durer combien de temps ?

Si cette évolution se confirme, la société civile palestinienne va commencer à « penser sa survie au sein d’un seul Etat » et, poursuit l’essayiste de l’IFRI, le mouvement national, de son côté, va devoir « dépasser l’idée d’un Etat-nation » propre comme aboutissement de sa lutte. Petit à petit, la bataille portera sur l’égalité des droits entre les deux populations. Au bout de cette logique, il y a la perspective de l’Etat binational. Dans l’édition d’automne de la revue belge Regards, l’historien Elie Barnavi, ancien ambassadeur d’Israël à Paris, écrit : « Plus que jamais, l’alternative sinistre de l’Etat unitaire ou l’apartheid se profile à l’horizon. Dans les deux cas, le prix en sera la mort du projet sioniste » – un Etat majoritairement juif et démocratique.

Quoi qu’on pense de la faisabilité d’un Etat binational au Moyen-Orient, qui peut passer pour passablement utopique, l’hypothèse en est relancée chaque jour par la poursuite des implantations. Elle est le produit direct de la politique que la droite israélienne mène depuis des années. Nétanyahou se félicitait récemment d’avoir obtenu, avec l’accord du 15 septembre, la paix sans céder un pouce de la Cisjordanie. La question palestinienne ne serait plus affaire de partage foncier. Peut-être, mais telle qu’elle prend forme aujourd’hui, elle va définir ce que sera Israël demain.

Post-scriptum Une réflexion synthétique, dynamique et didactique, Les 100 Mots de la guerre, de Frédéric Encel, « Que sais-je », 126 pages, 9 euros.

Le système européen place nombre de demandeurs d’asile dans une grande détresse psychologique

« Ils se sont installés à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), entre le canal et l’autoroute, sur une esplanade de béton et sur les pentes terreuses attenantes. Rien d’original dans la façon dont ce énième campement de migrants a poussé, il y a environ trois mois. Ils sont aujourd’hui autour de huit cents, et chaque jour un peu plus, sous une tente ou à même le sol. Ce sont surtout des Afghans.

Ça fait presque deux ans que Rahmat Gul Amarkel dort dehors. A son arrivée en France, ce demandeur d’asile avait d’abord été hébergé par l’Etat. Et puis l’administration s’est rendu compte que, lors de son arrivée en Europe, en 2015, Rahmat avait déposé une demande d’asile en Autriche, rejetée depuis.

Alors qu’il croyait pouvoir retenter sa chance en France, on lui a opposé le règlement Dublin. Pierre angulaire du système d’asile européen, celui-ci prévoit qu’une personne ne peut demander une protection internationale que dans un pays, celui dans lequel ses empreintes digitales ont été prises pour la première fois.

La personne n’a pas le droit de déposer une demande ailleurs, sauf si elle n’a pas été renvoyée dans le pays responsable de sa situation au terme d’un délai allant de six à dix-huit mois. Délai pendant lequel, en France, elle perd souvent le droit à un hébergement et à une allocation de subsistance.

Jeu du chat et de la souris

La France a voulu rediriger Rahmat vers l’Autriche. De crainte d’être ensuite renvoyé dans son pays, le jeune homme s’est dérobé à cette expulsion et a été considéré comme étant « en fuite ». A partir de là, il a dû attendre un an avant de pouvoir déposer une nouvelle demande d’asile dans l’Hexagone, sans toit ni argent.

Ce jeu du chat et de la souris entre Etats et demandeurs d’asile est devenu fréquent. En France, on estime qu’un tiers des demandeurs sont « dublinés », parfois présents en Europe depuis de longues années. Reza (prénom modifié), a vécu cinq ans en Suède. Il avait commencé à y faire sa place, travaillait comme cuisinier dans un restaurant. Mais sa demande d’asile a été rejetée. Menacé d’expulsion vers l’Afghanistan, il a eu peur et est parti. « En France, j’ai peut-être une chance d’obtenir des papiers », espère ce jeune de 26 ans, qui dort sous une tente. En procédure Dublin, il a « très peur d’être renvoyé en Suède ».

Sur la bretelle de l’autoroute A1, qui surplombe le campement de Saint-Denis, une camionnette passe, dotée d’un haut-parleur. Depuis l’anonymat de sa cabine, le conducteur lance : « Salut les Gitans ! Sacré camping ! » Ici, il n’y a pas de toilettes ni de douche et une dizaine d’hommes sont regroupés devant l’unique robinet d’eau, pour boire, se laver les dents ou le visage. Certains utilisent l’eau du canal pour rincer leurs vêtements. Soudain, une bagarre explose. Ici, on se bat pour un téléphone, pour une barquette de nourriture.

« Ma tête ne tourne plus rond », dit Sajaad Ghaderi. Cet Afghan de 19 ans dort dans un parc différent toutes les nuits, pour se tenir à l’écart des camps tant ils lui font peur. Il est arrivé à Paris il y a trois mois, mais ses empreintes avaient d’abord été relevées en Italie alors qu’il ne faisait qu’y transiter, c’est donc là-bas qu’il est « dubliné ». Il comprend qu’il est aux prémices d’une procédure risquant de durer longtemps, alors qu’il voudrait au plus vite « apprendre la langue » et « travailler ».

« On voit des situations inextricables, des gens qui perdent toutes ressources, témoigne Kerill Theurillat, de l’association Utopia 56. Dublin participe à la reformation des campements. Les gens y sont en énorme souffrance psychologique. » Louison Mungu Mawu n’a pas de mot assez dur pour qualifier le règlement européen. « C’est une torture morale, une prison à ciel ouvert, un contrat avec le diable. On te laisse dans la rue, on fait de toi un mendiant. Des gens sont devenus fous à cause de Dublin. C’est comme ça qu’on va protéger les frontières ? »

« J’étais perdu »

Originaire de la République démocratique du Congo (RDC), agronome de formation, cet homme de 47 ans a été placé en procédure Dublin pour avoir fait escale trois heures à l’aéroport de Rome, en se rendant à Paris. Il fuyait son pays où il avait été détenu arbitrairement et torturé par le régime de l’ancien président Joseph Kabila. C’était il y a plus de quatre ans. Considéré fuyard pour avoir refusé son transfert vers l’Italie, Louison a dû attendre plus de vingt mois avant que sa demande d’asile soit finalement examinée par la France. « Avec ma petite valise, ma maladie [il souffrait d’un glaucome aux deux yeux], je devais trouver où dormir, me laver. J’étais perdu. »Plusieurs fois, il a pensé se laisser tomber sur les rails du métro. Aidé par le Cedre, une antenne du Secours catholique spécialisée dans l’aide aux exilés, il a remonté la pente. En octobre 2019, il a finalement obtenu le statut de réfugié en raison des risques de persécution qu’il encourt en RDC.

Qu’aurait-il fait en Italie ? Et qu’y ferait Savane James Gbehe ? Cet Ivoirien de 26 ans, bénévole au Cedre, y est « dubliné » parce que, en fuyant la Libye, il y a un an, en canot pneumatique, il a accosté sur l’île de Lampedusa. « Quelqu’un qui passe par la Méditerranée, il arrive par la Grèce, l’Espagne, Malte ou l’Italie, résume-t-il. Mais moi, mon seul parent est en France. Ma sœur m’héberge, elle peut m’aider à m’intégrer. En Italie, il faudrait que je reprenne tout à zéro. »

Chargée du dossier asile au ministère de l’intérieur, la ministre déléguée Marlène Schiappa a prévenu qu’elle souhaitait améliorer les transferts Dublin, alors que le règlement est en passe d’être réformé par la Commission européenne. Le recours à la rétention est un des leviers d’action. D’après le rapport annuel des associations intervenant en centres de rétention, les « dublinés » ont représenté 21 % des personnes enfermées en 2019, deux fois plus qu’en 2018. Tout en plaidant à Bruxelles pour des mécanismes de répartition solidaire des migrants secourus en Méditerranée, la France, qui se voit de plus en plus comme un pays de rebond en Europe, n’a jamais caché son souhait de durcir la règle selon laquelle une personne ne peut demander l’asile que dans un seul Etat. « Dublin, c’est l’idée que les personnes seront tellement mal accueillies qu’elles décideront de partir », selon Caroline Maillary, du Groupe d’information et de soutien des immigrés. En réalité, peu sont ceux qui renoncent.

Abdoulaye Sacko, un demandeur d’asile guinéen de 49 ans, « dubliné » en Espagne, ne l’a jamais envisagé. Il nous montre son crâne « gondolé » à cause des coups qu’il a reçus pour avoir manifesté dans son pays ; il raconte les cadavres de trois migrants qu’il a dû laisser couler en Méditerranée lors de la traversée du détroit de Gibraltar ; il évoque ses cinq enfants restés au pays et qui dépendent de lui pour vivre. Pour lui, c’est une évidence, « l’homme doit être libre de demander l’asile dans le pays qui lui convient ».

Europe et migrants: la nécessité d’un compromis

En 2015, l’Union européenne avait été profondément secouée et divisée par la crise migratoire. Le mécanisme de répartition obligatoire des demandeurs d’asile qu’elle avait adopté s’était heurté au refus d’accueil opposé par les pays de l’Est. Cinq ans après, le règlement de Dublin, qui oblige les pays de première entrée (Grèce, Italie, Malte) à examiner les demandes, a achevé de produire ses effets pervers : camps inhumains, longs délais d’examen, migrants en errance tentant leur chance dans plusieurs pays. Après bien d’autres tragédies, notamment d’innombrables naufrages en Méditerranée, l’incendie du camp de Moria, sur l’île grecque de Lesbos, le 9 septembre, a montré que l’UE n’a plus le droit à l’erreur dans un domaine qui met en cause les valeurs sur lesquelles elle est fondée.

Pour sortir d’une impasse qui alimente le procès en impuissance de l’Union aux yeux des populations européennes, un compromis admis par tous et opérationnel sur le terrain est nécessaire. A la fois complexe et subtil, le « pacte pour la migration » présenté, mercredi 23 septembre, par Ursula von der Leyen, présidente de la Commission, entend répondre à ces attentes. Plutôt que d’exiger vainement des pays d’Europe centrale l’accueil d’étrangers dont ils ne veulent pas, le texte veut les obliger à organiser et à financer le refoulement des personnes déboutées. S’ils n’y parviennent pas, ils devront les admettre sur leur territoire. En cas de crise, les pays de « première ligne » seraient soulagés par un mécanisme de répartition entre les vingt-sept pays en fonction de leur richesse et de leur population. En outre, l’UE restreindrait l’octroi de visas aux ressortissants des pays refusant de réadmettre les migrants refoulés.

Ursula von der Leyen joue dangereusement avec les mots lorsqu’elle promet d’« abolir » le règlement de Dublin : les demandes d’asile continueraient d’être traitées par le pays de première entrée, et certains demandeurs pourraient être placés en rétention pendant le délai accéléré – trois mois – de l’instruction de leur dossier. On voit mal, d’autre part, comment pourrait s’effectuer à distance la « gestion » des migrants par les pays réfractaires à leur accueil.

L’Europe se trouve face à un immense défi : la fermeture des voies légales de l’immigration de travail a banalisé le recours à la demande d’asile, par ailleurs alimentée par les crises tant syrienne qu’afghane et africaine. Cette réalité suppose un traitement à la fois humain et rapide, apte à reconnaître les multiples situations de persécution. La combinaison entre un contrôle accru des frontières extérieures de l’UE, une forme de « solidarité » entre les Vingt-Sept, un mécanisme accéléré d’examen des demandes et de refoulement des déboutés, pourrait permettre d’avancer vers la politique commune d’asile indispensable, mais jusqu’ici introuvable.

Reste à faire avaliser ce compromis fragile par les Etats, en particulier ceux de l’Est. L’Allemagne et la France, principaux pays d’accueil, doivent appuyer la recherche d’un accord permettant à la fois d’assurer le rôle de terre d’asile de l’Union européenne et de soulager les pays que la géographie expose plus que les autres aux flux migratoires. Car rien n’est pire qu’une règle inapplicable comme celle d’aujourd’hui. Rien n’est plus pernicieux et dangereux pour la paix sociale et la démocratie que le poison lent de la xénophobie instillé depuis des années par le spectacle prolongé de la cacophonie européenne. »

Psychiatrie, le temps des camisoles

Généralement, il y a deux portes qui se font face afin de pouvoir prendre le patient récalcitrant ou violent en sandwich. Le lit est fixé au sol ; parfois il y a un lavabo, parfois non ; parfois il y a des toilettes, parfois non, seulement « un seau hygiénique sans couvercle d’où émane une forte odeur d’urine et d’excréments » ; de toute façon, quand le patient est attaché, il fait souvent sous lui. De temps à autre, on trouve de petits arrangements, comme avec cette jeune patiente présente depuis un an, « sous contention des quatre membres mais dont le lien posé sur l’un des deux bras est ajusté pour qu’elle puisse reposer le bassin au sol sans aide ». Il n’y a généralement pas de bouton d’appel : le patient est obligé de hurler pour se faire entendre, ou, s’il est détaché, de « taper sur la porte jusqu’à se blesser ».

Ses repas, il les prend fréquemment assis par terre, avec son lit en guise de table et en présence de deux soignants, debout face à lui. Il est parfois nu, car on craint, comme on dit, un « risque suicidaire » ; sinon, il est en pyjama jour et nuit. Celui de l’hôpital, car il n’a pas accès à ses effets personnels. Il arrive qu’on oublie depuis combien de temps il est là : « Les soignants, qui sont souvent en poste ici depuis longtemps, disent l’avoir toujours vu. » Les visites lui sont interdites. Dans certains établissements, on teste la vidéosurveillance, les micros et les caméras thermiques dans les chambres d’isolement. Dès lors, rien n’échappe à la vue de l’autre, derrière son écran.

Tout cela n’est nullement une fiction. Ces faits sont extraits de trois rapports de Mme Adeline Hazan, contrôleuse générale des lieux de privation de liberté. Elle a établi trois « recommandations en urgence », relatives au centre psychothérapique de l’Ain (Bourg-en-Bresse), en mars 2016 ; au centre hospitalier universitaire de Saint-Étienne (Loire), en mars 2018 ; et au centre hospitalier du Rouvray, à Sotteville-lès-Rouen (Seine-Maritime), en novembre 2019. Ces faits dramatiques — Mme Hazan parle de « violations grave des droits des patients » — montrent que ce sont d’abord les malades qui souffrent de la crise de la psychiatrie. On vient d’évoquer la contention et l’isolement ; on pourrait poursuivre avec les fous dans la rue — 30 % des sans-domicile-fixe (SDF) présentent des pathologies mentales sévères (1) —, ou encore avec ceux qui croupissent en prison — de 35 à 42 % des prisonniers sont considérés comme très malades mentalement (2). On pourrait également souligner l’abandon dont ils sont victimes, que ce soit au sein des familles, qui ne savent plus quoi faire, ou dans les hôpitaux, où le manque de moyens et l’obsession de la sécurité les privent d’activités, avec pour conséquence le retour du désœuvrement, de l’ennui et de la « chronicisation », c’est-à-dire de l’enfermement psychique.

Des « troubles » à éradiquer

Curieusement, les médias abordent peu cet aspect de la crise, le plus cruel et le plus révélateur. Ils préfèrent parler des mois d’attente pour obtenir un rendez-vous dans un centre médico-psychologique (CMP), lieu d’accueil de base ; de l’impossibilité de choisir son médecin, ou du manque de lits — sans trop d’ailleurs s’étendre sur les responsabilités —, et désigner le secteur comme responsable. En réalité, la crise vient de l’abandon progressif de la psychiatrie de secteur, entendue non pas comme une organisation administrative, mais comme un courant de pensée qui a révolutionné l’histoire de la psychiatrie.

Pour le comprendre, il faut partir de la folie. La psychiatrie de secteur considère le fou comme un être humain à part entière. Le psychothérapeute italien de la psychose Gaetano Benedetti écrivait : « On peut faire des erreurs, mais le patient nous les pardonnera si nous respectons sa façon d’être un homme (3). » Si la folie est « une façon d’être un homme », elle concerne l’individu dans son intégralité, ses émotions, ses angoisses, ses désirs, ses douleurs, son histoire personnelle, tout ce qui fait de lui un être unique. La folie n’est donc pas une maladie comme une autre : elle est une pathologie de la personne. Elle appartient à l’humanité ; elle doit donc être accueillie dans le monde des humains.

Pour cela, il faut rompre avec des siècles d’histoire où elle a été exclue, bannie, persécutée, brûlée, enfermée. On mesure là l’audace des créateurs du secteur à la Libération ; une audace comparable à celle de Philippe Pinel, qui, durant la Révolution, libéra de leurs chaînes les fous de l’hôpital Bicêtre et fonda ainsi la psychiatrie française. Pour lui, il demeure toujours chez le fou une part de raison à laquelle il faut s’adresser. D’où l’idée de ce qu’il appelle le « traitement moral », ancêtre de la psychothérapie.

En effet, le soin est lié à la vision que l’on se fait de la folie. Et, pour vivre dans la société des hommes, le fou a besoin d’aide. Il ne suffit pas de faire tomber les murs de l’asile, il ne suffit pas de « faire de l’ambulatoire » — comme le propose un récent rapport parlementaire (4) —, sans lieux d’accueil suffisants, sans soignants assez nombreux et bien formés, sans lien autre que l’injection, avec le risque de l’abandon et, à la clé, la rue ou la prison.

Le soin, c’est la relation et rien d’autre. Le médicament se borne à apporter une aide. Pour accueillir cet homme, cette femme en grande souffrance, il a fallu inventer une nouvelle psychiatrie qui travaille dans et avec la cité : les associations, les maires et les élus, les travailleurs sociaux et les clubs de sport, les juges, les pompiers et les policiers, les organismes d’habitations à loyer modéré (HLM), les maisons de la culture, les familles… tout ce qui fait société. Cette psychiatrie n’est alors plus enfermée dans ses certitudes médicales. Elle rompt avec l’hospitalocentrisme.

Tout doit être pensé et mis en œuvre en fonction du patient : « Le directeur de l’hôpital, c’est le malade », affirmait le psychiatre Philippe Koechlin (5). C’est pour lui que l’on va former des soignants, instaurer des équipes capables d’assurer la continuité des soins dans et hors de l’hôpital, faire de la psychiatrie sur mesure, créer des lieux d’accueil disséminés dans la cité, proches de chez lui… Finalement, parce qu’il dépasse le lieu de la folie et concerne l’ensemble des rapports sociaux, « le soin est un humanisme », pour reprendre la formule de la philosophe Cynthia Fleury (6).

Que s’est-il passé pour qu’une réflexion aussi novatrice, née dans les années 1960-1970, ne résiste pas à l’épreuve du temps ? Parmi les raisons que l’on peut avancer, il y a le manque d’engagement de la majorité des psychiatres, qui y ont vu une menace pour leur statut ; l’opposition de la psychiatrie universitaire, arc-boutée sur des positions biologiques ; la bureaucratisation, sous l’emprise des manageurs, avec le manque cruel de moyens, la fermeture de milliers de lits d’hôpital sans que les lieux d’accueil pour les remplacer soient au rendez-vous, faute d’investissements suffisants.

Il y a également des causes plus générales, qui touchent à la vision de la folie. La poussée néolibérale, avec ce qu’elle implique d’individualisme, de compétition, de consumérisme, de peurs multiples, d’idéologie sécuritaire et de précarisation — autant de « valeurs » qui vont à l’encontre de celles du secteur. Celui-ci a dû faire avec tout cela, comme il a pu — comme il peut.

La vision dominante présente aujourd’hui trois visages. Un visage scientiste : la maladie mentale est une maladie comme une autre. Elle n’est que le produit d’un dysfonctionnement du cerveau, du système nerveux ou de l’appareil génétique, et cette affirmation ne souffre aucune discussion. La psychiatrie, assuraient les pères de la psychiatrie de secteur, se trouve au carrefour de plusieurs domaines : médecine, psychologie, sociologie, anthropologie, politique. Désormais, il n’y a plus qu’une seule voix, et l’on ne cesse de répéter que rien ne vaut la science, plus efficace, plus pragmatique que les vieilles idéologies comme la psychanalyse, qu’il faut marginaliser.

Cela se traduit par une chosification du patient. Le psychiatre, devenu un expert, n’a plus face à lui un être humain singulier, pas même un malade, mais une maladie. Il n’est plus confronté à quelqu’un qui souffre, qu’il faut essayer de comprendre, mais à une série de « troubles » qu’il faut éradiquer — le terme, qui touche au comportement, et donc au fonctionnement de l’ordre social, ne doit rien au hasard. Logiquement, le médicament est devenu le cœur de ce qu’on n’appelle même plus le soin, mais le « traitement ». Et les grands laboratoires pharmaceutiques, qui poussent à la roue, s’en félicitent.

Pourtant, la science est incapable de fournir une explication globale de la folie. Même la psychiatrie américaine le reconnaît. En témoigne un article récent des chercheurs Caleb Gardner et Arthur Kleinman dans la très réputée revue américaine The New England Journal of Medicine. « Les nouvelles découvertes en génétique et en neurosciences sont passionnantes, écrivent-ils, mais elles sont encore loin d’offrir une aide réelle à de vraies personnes dans les hôpitaux, les cliniques et les salles de consultation. Compte tenu de la complexité de l’être humain, cet écart n’est pas surprenant. » Et, pour être tout à fait clairs, ils ajoutent : « La psychiatrie biologique n’a pas jusqu’à présent réussi à produire un modèle théorique complet d’un trouble psychiatrique majeur » (7). En 2013, la dernière version de la bible de la psychiatrie américaine, le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-5), a remplacé celle de 2000, suscitant l’espoir que pourraient y figurer les marqueurs de la schizophrénie. En vain. D’un côté, la science est censée tout expliquer ; de l’autre, elle ne résout rien, ce qui alimente les comportements archaïques vis-à-vis de la folie, et singulièrement la peur.

Après le visage scientiste, le visage gestionnaire. Depuis des décennies, la maladie mentale est considérée comme un fardeau financier : on ne « répare » pas un travailleur affligé d’une schizophrénie. Pourquoi, dès lors, dépenser tant d’argent pour lui, alors que le « retour sur investissement » est peu probable ? Au fil des années, on a donc réorganisé la psychiatrie. Avec, par exemple, le retour de plus en fréquent à l’accueil par pathologies — alors qu’auparavant le secteur recevait des personnes, quel que soit leur état, avant de poser un diagnostic. De même, on a fusionné des secteurs, afin de « mutualiser » les moyens, pour créer des « territoires » forcément plus peuplés et… plus éloignés des malades. On a confié à l’hôpital la gestion de la crise du patient, ce qui a conduit à la politique du tourniquet : hospitalisation, sortie de plus en plus rapide, retour quelque temps après, et ainsi de suite… On a, de plus en plus, confié la « gestion » des malades chroniques aux associations. On cherche à utiliser les médecins de famille.

Les directeurs d’établissement ne sont plus des psychiatres, mais des manageurs, des « patrons », selon le mot de M. Nicolas Sarkozy dans un discours prononcé dans un hôpital à Antony, en 2008, alors qu’il était président de la République. Comment soigner, au sens humaniste du terme, si l’institution se désintéresse du soin pour ne se consacrer qu’à la gestion financière ? Le délire gestionnaire étouffe les équipes, qui n’en peuvent plus de passer du temps à saisir des données en se demandant à quoi cela peut bien servir. Du temps qu’elles ne passent pas avec leurs patients.

La peur archaïque du fou

Enfin, il y a le visage sécuritaire. La dangerosité refait surface. Dans son discours d’Antony, M. Sarkozy avait martelé que le malade mental était dangereux. « Mon devoir, avait-il dit aux soignants présents, notre devoir, c’est aussi de protéger la société et nos compatriotes » — ses successeurs ne l’ont d’ailleurs pas contredit. Cela a eu des conséquences redoutables. D’une part, 70 millions d’euros ont été débloqués pour mettre en place des systèmes de sécurité, engager des vigiles et créer… de nouvelles chambres d’isolement. Plus grave : les malades mentaux sont désormais considérés comme des gens dont il faut se méfier, en proie à une « violence éruptive, imprévisible et soudaine », pour reprendre les termes de l’ancien président. De quoi raviver la peur archaïque du « fou ».

Désormais, lorsque quelqu’un arrive à l’hôpital, une fois la crise apaisée — à coups de piqûres —, les soignants lui demandent quel est son « projet de vie ». Il sera ensuite prié de faire l’effort de se « rétablir » en mettant ce projet en œuvre. S’il n’y parvient pas — et c’est le cas de la plupart des patients, surtout ceux qui souffrent d’une pathologie grave —, s’il est « inadéquat », comme disent les manageurs pour parler de ces malades, il ira rejoindre ceux qu’il faut surveiller. Nous ne sommes plus dans le soin, mais dans la gestion de population.

Scientisme et psychiatrie pharmaceutique, abandon et chosification du patient, délire gestionnaire, misère matérielle, fin de la réflexion sur la folie… tout cela conduit à une perte de sens. Les soignants se sentent impuissants et ne savent plus pourquoi ils travaillent ; les internes ne choisissent plus la psychiatrie ; d’autres préfèrent se résoudre à l’exercice libéral. Les processus de banalisation du mal qui conduisent à la barbarie et aux horreurs dénoncées par Mme Hazan se déroulent sous nos yeux.

Cette crise est celle de notre monde. Il ne s’agit pas que des fous. Leur statut, comme toujours, fournit un indicateur de ce qui se passe en profondeur dans la société. La négation de l’humain est à l’œuvre, et ouvre un gouffre devant nous. Comme l’écrivait le philosophe Henri Maldiney, « l’homme est de plus en plus absent de la psychiatrie, mais peu s’en aperçoivent parce que l’homme est de plus en plus absent de l’homme (8) ».

 

(1) Alain Mercuel, « SDF. Aspect psychopathologique et comportement », Bulletin de l’Académie nationale de médecine, Paris, 5 février 2013.

(2) « Prison et troubles mentaux : comment remédier aux dérives du système français », rapport au Sénat, Paris, 5 mai 2010.

(3) Gaetano Benedetti (1920-2013), La Psychothérapie des psychoses comme défi existentiel, Érès, coll. « La maison jaune », Toulouse, 2003.

(4) « Rapport de la commission des affaires sociales sur l’organisation de la santé mentale », Assemblée nationale, Paris, 18 septembre 2019.

(5) Edmée et Philippe Koechlin, Corridor de sécurité, Éditions d’une, Paris, 2019.

(6) Cynthia Fleury, Le soin est un humanisme, Gallimard, coll. « Tracts », Paris, 2019.

(7) Caleb Gardner et Arthur Kleinman, « Medicine and the mind : The consequences of psychiatry’s identity crisis », The New England Journal of Medicine, Boston, 31 octobre 2019.

(8) Henri Maldiney (1912-2013), « L’homme dans la psychiatrie », Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe, n° 36, Toulouse, 2001.